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  • André Maurois

     

    Maurois serait passé de mode. La Terre promise, j'en ignore encore tout. La composition en remonte à 1945 ancien style, soit 1992. Une petite fille de 6 ans récite ses prières, mais on ne consent pas à lui expliquer « le fruit de vos entrailles », « qui ne regarde pas les petites filles ». En revanche, la nourrice lui chante le roi Renaud, qui revient de guerre « avec ses tripes dans ses mains ». La fillette imagine des choses sales et sanglantes, devant symboliser plus tard les horreurs de la naissance. Voilà du gâchis, tel qu'il s'opérait encore entre les deux guerres, ou avant la première. Nous observons deux facilité dont les Maurois n'avaient pas conscience : d'une part, la surreprésentation du milieu très bourgeois, où l'on se vouvoyait de parents à enfants et réciproquement.

     

    Cette surreprésentation régnait déjà au XIXe siècle, farci de faux barons et de marquises d'opérettes, sans omettre princes ni princesses, encombrant tous nos classiques. Nous pourrions de nos jours les remplacer par des profs et des journalistes, voire des écrivains, fortement concurrencés tous par les pégreleux, vagabonds et toxicos de tous ordres. Le second cliché, dont hélas personne encore ne s'avise, consiste à conférer aux enfants ou ados des rôles essentiels, comme s'il n'y avait que la formation indélébile du futur adulte qui méritât qu'on s'y attarde. De fait, nous avons raison. : il faut au romancier un personnage déchargé de tout travail mécanique ou aliénant, comme un rentier, ou une adolescente en proie aux tourments, nourrie par ses parents.

     

     

    L'entrée du musée, depuis l'intérieur.JPG

    La concurrence vient, ces derniers temps, des hommes mûrs et des vieillards (après le remarquable précédent du Nœud de vipères ; nous a beaucoup frappé aussi Antonio Lobos Antunes. Mais chez Maurois, nous aurons, très traditionnellement (nous sortons de la dernière guerre) une fillette de six ans disions-nous, qui ne sera ni martyrisée ni attouchée. « Le dimanche, Claire était réveillée par les cloches dont le bruit joyeux montait du village ». Vie douce et teinte d'ecclésiastisme, où les fores spirituelles faisaient encore douce autorité. Vie aristocratique ou grande bourgeoise, dominant le village de sa gentilhommière. Existence traditionnelle, où pourront s'épanouir les méandres usés des amours douloureuses, ou accomplies.

     

    Pour l'instant, l'enfant se réjouit de la bonne lumière, des attentions de la bonne et du devoir de la messe. Puis viendra le curé. « En ouvrant les yeux elle voyait sur une chaise, près de son lit, sa robe de velours qu'avait préparée Léontine. » Très prévisible, très féminin ; la bonne porte un prénom de bonne, qui figurait déjà dans mon premier livre de lecture. « Sous les fenêtres, sur le gravier de l'allée, on entendait piétiner les chevaux qu'attelait le vieux Larnaudie, jardinier la semaine, cocher le dimanche. » Milieu riche, mais modeste... Nous avons droit aux voluptés de l'âge tendre, supposé perméable à toutes les sensations, voir Enfance de Sarraute. Lointain écho ici du narrateur de Proust, lorsqu'il s'éveille au-dessus des flots de Cabourg. Confirmation du rang social élevé : la possession de chevaux qui ne soient pas de labour, mais nécessitent l'emploi d'un cocher ; la présence, donc, d'un second domestique, mais avec domestique : ne porte-t-il pas deux casquettes ? Il ne s'agit pas d'une très grande bourgeoisie, mais de possédants sans prétention, n'ayant que ce qu'il faut en domesticité pour soutenir son rang ; plus tard, radins, ou victimes de la crise, disons, de 1929.

     

    Personnel stylé, respectueux. Il porte des identités de peuple, Léontine, qui coiffait une petite fille dans mon premier livre de lecture, et Larnaudie, qui fleure bon son Sud-Ouest mauriacien. Nous ne serons pas dépaysé, malgré notre méconnaissance évidente de ce milieu, si souvent mis en scène. Passons au petit déjeuner, sans parents ? « Dès que sa fille avait eu six ans, la Comtesse Forgeaud avait décidé de l'emmener à la grand-messe. » Noblesse d'Empire, sans particule, gagnée près des forges, du moins dans le patronyme. La Comtesse sera hautaine, attirera l'admiration, plus tard la haine de sa fille, et toutes les culpabilités qui immanquablement s'en suivent.

     

    La fillette fera l'apprentissage ainsi non seulement de Dieu, qu'il faut prier chaque soir même sans en tout comprendre, mais de la distinction, des habits à mettre ou à ne pas mettre, des personnes du monde à saluer, des manants à considérer dans la plus pontifiante condescendance. Qu'elle ne s'avise pas, vers les 16 ans, de s'amouracher de l'un d'entre eux, à moins qu'il ne soit fils de propriétaire foncier ! « C'est beaucoup trop tôt ! » avait dit le colonel. Elle s'ennuiera et se tiendra mal. » Comtesse et colonel, on pouvait tomber plus mal, on pouvait aussi tomber mieux, ces deux figures sociales ne laissant guère augurer d'une expansivité phénoménale : Monsieur paraîtra en uniforme, Madame en grande toilette, aussi lassante à l'avance que des poupées d'Europe centrale ou de Sicile.

     

    Il faut se tenir bien, respecter le code : on n'apprend jamais trop tôt. Mais nous gagerons qu'à deux ou trois naïvetés près, notre Claire qui est aux cieux ne commettra pas d'infraction, recevra de bons compliments bourrus de son père, qui si cela se trouve n'aura pu venir à la messe, retenu par quelque devoir de propriétaire ou de militaire planqué. « Le colonel se trompait, comme il lui arrivait presque toujours » (ces deux mots-là, nous les avions anticipés) « lorsqu'il essayait de prévoir les actions des êtres humains . » Rien de mieux en effet que les colonels pour jouer les têtes de Turc, engoncés dans leur raideur militaire, leur offuscation professionnelle, enfin leur masculinité pataude. Nous nous demanderons tout de même par quelle faveur ils auront pu devenir colonels, car il faut tout de même s'y connaître en psychologie vis-à-vis du soldat ou de l'officier, qui sont des humains, seuls, ou en collectivité nécessairement efficace.

     

    Et puis, tout père aime sa fille, au-delà de ses manières bourrues. André Maurois nous avait déjà présenté Les silences du colonel Bramble, qui n'auront pas marqué l'auteur de ces lignes. « Claire avait aimé les cérémonies de l'Eglise. » Tout devait l'y prédisposer ; d'ailleurs les enfants ne sont-ils pas sensibles à tout cérémonial ? Rappelez-vous les étourdissements de Péguy à regarder, âgé de sept ans, les petits élèves gagner leurs cours en rangs bien réguliers, chantant une douce mélodie où ne manquaient que les flûtes de Sparte ? Imaginons que Claire, au lieu de s'éprendre d'un riche manant, se sente plus tard (ou très tôt) attirée par la vie religieuse, comme le titre de « Terre Promise » pourrait l'induire ? et pour cela renonce aux terres bien labourables qu'un jeune parti agréé par ses pères pourrait souhaiter pour l'agrandissement de son domaine ?

     

    Que de rebondissements en perspective ! « Son appétit de gloire avait été satisfait par le banc réservé au premier rang, par le prie-Dieu de velours rouge, par les plaques de cuivre : COLONEL COMTE FORGEAUD. » Çà, déchaînons-nous : il n'est pas question de laisser perdre la perche qu'on nous tend, et notre talent, lui non plus, ne se hausse pas non plus au-dessus des dispositions communes. La petite Claire a déjà bien conscience de sa position sociale : rien ne pourrit plus les petites filles que les respects de ses domestiques. Sa robe d'autre part s'associera très bien au velours de son prie-Dieu. Pour se présenter à la table divine, d'autre part, il faut avoir sa place réservée, « sur la terre comme au ciel »: les manants se contentent de bancs anonymes. « COMTE COLONEL » est en majuscules, dans le texte et dans le cuivre.

     

    Cela sonne excellemment. La gloire de mon père, mais sans humour ni Provence. « Si elle tournait la tête, elle voyait à gauche un vitrail qui représentait l'Annonciation ; à droite, un vitrail de la Fuite en Egypte. » L'église de Combray fait des émules, et même un âne pour la Fuite. Ces épisodes attirent la majuscule, tant ils présentent des vérités du dogme ; le premier appartient aux féeries, le second aux légendes. Hérode était déjà mort à la naissance du Christ, ce que les prêtres se gardent bien de préciser. Il est vrai que le Christ est né en 6 avant lui-même... Comment d'autre part ce personnage eût-il été assez fou pour déclencher un tel Massacre des Innocents, alors que les Romains auraient vite fait enfermer ce possédé pire que les empereurs à venir... Les femmes sont donc à gauche de la nef, ce qui signifie à la droite du Seigneur...

     

  • Combourg, gnome et pissottière

     

    Etrange ville que Combourg. Du vivant de François-René, un ramassis de bicoques puant le fumier, de péquenots sans joie baignés de purin, manches tombant jusqu'aux chausses. A deux siècles de distance, un descendant fait connaissance d'une belle rousse, mouvance charismatique des "Lions de Judas" ; cette femme soudain ressent la présence du Christ : « Ne sentez-vous rien ? - A vrai dire non. » Elle halète, soupire des sons incompréhensibles, tenant sa main. Le descendant se croit entrepris - grossière erreur ! il pousse dans la bouche de la Lionne en question une fourchette à dessert garnie de gâteau, et lorsqu'il reprend le train, la croyante sur le quai tourne la tête, glaciale, indifférente à ses signes d'adieu.

     

    Dans les toilettes de Combourg, un long discours sur la paroi exhale le dépit d'un jeune homme : les filles seraient des chiennes, qui jouent les mijaurées, les chichiteuses, et toujours se refusent. « Un qui vous aime ». Nous aurions tous pensé qu'elles se paluchaient, de préférence entre elles. Ce jeune homme était un niais. Combourg contemporaine est une longue avenue 1910 de la gare au château, à l'entrée duquel on vend des cartes postales. Les rêves du gnomeà cheval sur le chat sont de quatre sortes : Souterrains, Vastes Greniers, Toilettes ; dans les Cimetières enfin. Le rêveur franchit le temps : ce sont les couloirs combles d'inexplicables métropolitains - Briand débouche alors sur un quai de pénombre, bondé sous les néons maussades et tressautants ; passe la première rame éteinte, cahotante et comble - il pressent que passée la première courbe, l'inondation en embuscade sera froide et mortelle - parfois Briand monte, dans d'autres rêves, les étages sans fin d'un hôtel aux lits défaits, pourchassé par le gérant.

    Le jardin public sous la pluie.JPG

     

     

    Au grenier règnent des salles vides où se donnaient jadis des cours d'art plastique, fenêtres béant sur les cours en contrebas, salles jonchées d'équerres et de mètres abandonnés, gravats, croquis mal gommés : par dessous fonctionne l'Ecole, sereine, administrée, tandis qu'il demeure là-haut, lui, bloqué dans le rêve, marchant sur les craies crissantes. Les rêves les plus riches cependant se font dans les toilettes, immenses, labyrinthiques. Leurs cloisons, immenses, dégagent par-dessus les portes de vastes fentes indiscrètes tandis qu' en bas vingt centimètres indiscrets s'ouvrent sur les talons ou pointes de souliers selon le cas, de part et d'autre des cuvettes. Tout y fuit de surcroît, et la vaste cabine gargouille de liqueurs douteuses – comment pisser sans dégoût ? toilettes pour femmes au demeurant, qui, invisibles et furieuses, poursuivent l'homme et fouillent à grand bruit, secouant portes et cloisons.

     

    Quant au cimetière, il donne sur un carrefour oblong, pavé, bruyant, où se croisent en biais deux ou trois lignes de tramways aux rails incrustés. Les pylônes d'entrée de la nécropole se terminent en boules de cornets glacés, dont les demi-cylindres par-dessous laissent voir les cannelures, vergetées de vert. Le tombeau du Rêveur est au fond à gauche, à même le sable : quatre planches bordées de fleurs jaunes, d'où s' écoule, par-dessous, le sable. Parlons à présent d'une femme, vivante et minuscule, galopant sous les pattes de l'Hextrine, 1786, cherchant à s'accrocher aux poils très longs pour rejoindre le gnome, considérablement réduit, dans son creux de toison ; d'un prompt rétablissement sportif elle se hisse jusqu'à la loge de Briand, le cornac. Voyons à présent comment une liaison purement érotique, relevant de l'Aphrodite populaire, peut se transformer en liaison dite platonique : la Nouvelle-Femme donc salue bien bas le gnome, semble sympathique, mais celui-ci (côté appréciable) se méfie des femmes sympa ; il redoute en effet, par-dessus tout, les épisodes (ils sont légion) où les deux sexes se contemplent enamourés dès le premier instant, ce qui est, proprement, pornographique.

     

    Viendront ensuite le bonheur, la précipitation - « mais plutôt se castrer que de perdre la face ». Une brune menue, les yeux en amande, nez retroussé, l'air du vice à deux frictions par jour, où l'on s'enfournerait jusqu'à s'y perdre - pourquoi les femmes rient-elles dès qu'on les fixe - seule façon pourtant de les aimer : fixer la beauté jusqu'aux larmes. Dialogue : "Comment allez-vous ? - Je m'endors. - Comment ? - Ce sont les poils qui m'engourdissent. - Nous nous connaissons à peine. - Est-ce indispensable ? - Je suis venue exprès. - Vous seriez belle sans cela. - Cela n'engage à rien. - Voulez-vous manger ? dit le gnome - Oui, vraiment ! que mange-t-on sur un chat ? - Un peu de tout." Il sort des poils quelques radis, du beurre et de la confiture. « C'est puéril !

     

    - Vous avez accepté de manger ; ne vous souciez donc plus de l'extérieur. - Mais je viens du monde extérieur ! » Le dos du félin toujours en mouvement oblige à s'agripper aux poils. Quand les radis sont achevés la femme se laisse enseigner les assiettes, qui sont les façons de s'assoir les plus stables : « Evitez les épaules, si rapprochées sur l'animal, sans cesse ondulant sous le pelage. - Si je m'assieds là, aucun risque ? - Non. - Il ne se lèche jamais ? - Si. Alors nous descendrons à terre. - Vous voyez bien qu'on a besoin de descendre. - Pourquoi êtes-vous montée ? » Elle hausse les épaules. « Et quand le chat dort ? - Je dors. - Je veux dire, s'il se met en boule ? » A mon tour je ne sais que répondre pense le gnome.

     

    La bête s'est lassée de marcher, les deux convives regardent au rythme palpitant du dos cardiaque tout le paysage de C., puis la bête se met en boule.

     

  • Les Métamorphoses d'Ovide

     

    Il est très difficile de parler d'un ouvrage antique. Je voudrais pourtant ce soir vous persuader d'acheter, et de lire, Les métamorphoses d'Ovide – l'auteur de L'art d'aimer, constamment renouvelé en "Poche". Nous avons en main le tome II dans la collection des Belles-Lettres : français à gauche, latin à droite, en vers. Il contient les livres VI à X inclus. Qu'est-ce qu'une métamorphose ? c'est la transformation d'un être humain en quelque chose qu'il n'a généralement pas souhaité, arbre, fleur ou animal. Il s'agit donc souvent d'une punition envoyée par les dieux ; à des humains qui se sont considérés comme excessivement supérieurs, qui ont fait preuve de ce que les Grecs appellent hybris, les dieux réservent un sort inférieur. Le jugement de Pâris.JPG

     

    Parfois la métamorphose fut souhaitée : les plus connues sont celles d'Hercule, enlevé tout vivant de son bûcher jusqu'aux cieux ; de Galatée, statue transformée en femme par l'amour que lui porte son sculpteur Pygmalion ; de Philémon et Baucis, vieillards éternisés en deux arbres voisins. Mais au-delà de cette  LE JUGEMENT DE PÂRIS PEINTURE D'ANNE JALEVSKI signification morale, à laquelle Ovide ne croit pas beaucoup, nous apercevons matière à riche méditation philosophique d'une part, surréaliste de l'autre. Philosophique: l'humain n'est pas seul, il est mangé de tous côtés, par le divin qui lui pèse dessus et intervient dans sa vie, par l'animal et le végétal qui le pressent d'en bas comme une éponge où il est assis, où une simple pression des dieux peut le renfoncer.

     

    Surréaliste par cette conception même que je viens d'énoncer : on pense aux collages de Max Ernst où des humains à têtes d'aigle s'entredévorent. La dimension animale de l'humain traverse toute la pensée de siècle en siècle ; dieux égyptiens à tête de chacal ou d'ibis, démons inépuisables de l'iconographie médiévale (voir les marges d'un antiphonaire). Quoi de plus inutile en effet, de plus insolent qu'une bête ? ...cette grossière contrefaçon, cette étincelle de vie si absurdement renfermée dans une forme malcommode – animal on est mal – tandis que le corps de l'homme seul est digne de recevoir la vie ! Pourquoi ce gaspillage de la part du Créateur ? Pourquoi tant de formes diverses, de races, de formes d'adaptation ?

     

    Telle est sans doute l'explication du prétendu instinct de chasse de l'humain : au nom du sentiment de supériorité, d'unicité, supprimer tout ce qui n'est point homme. Le supprimer rageusement, car enfin nous n'en sommes pas sûrs : dans le reflet des yeux de bêtes existe la vie même, notre vie. Tuer l'animal c'est tuer l'animé. Les dieux nous parlent par ces yeux, ouverts sur la vie mystérieuse, insondables, de ces créatures ignorant leur mort à venir, usurpant un bonheur qui nous était dû, grâce à notre intelligence. Chez les animaux nous pouvons voir à la fois notre punition, le mauvais karma, et notre promotion, notre repos et apaisement, notre remise de la condition humaine. Un mélange de respect, de crainte et de répulsion. Rien de cela chez Ovide, léger dévideur de vers apparemment, bien incapable de sentir ce que nous avons exposé, mais qu'en savons-nous : il enchaîne historiettes sur historiettes, dans une langue facile et limpide, offrant sans plus de prétention un catalogue de tout ce que l'on peut trouver dans sa civilisation. Sans doute a-t-il voulu nous édifier, nous incitant à respecter les dieux, leurs préceptes, leurs caprices. Mais il délaie, aussi, pour le plaisir d'écrire. Car nous savons comment tout cela se terminera. Les métamorphoses ici racontées se voient traiter en longueurs fort diverses.

     

    Voici par exemple la naissance des Myrmidons, fourmis transformées en hommes (schéma inversé) afin de repeupler un pays dévasté par la peste :

     

    "Tant que le mal parut être de ceux qui tiennent à la nature humaine, et qu'on ignora la funeste cause d'un si grand fléau, on le combattit avec les ressources de l'art médical ; mais le désastre surpassait tous les secours ; ils ne pouvaient en triompher. D'abord, le ciel fit peser sur la terre un épais brouillard et des nuages où il enferma une chaleur accablante ; quatre fois la lune, réunissant ses cornes, remplit son disque de lumière, quatre fois, décroissante, elle défit le tissu de son disque rempli, et, pendant ce temps, le souffle de l'Auster ne cessa d'entretenir, partout, une chaleur mortelle. Il est constant que les sources et les bassins furent infestés de la contagion, que des milliers de serpents se répandirent à travers les campagnes incultes, et souillèrent les cours d'eau de leur venin.

     

    "Ce furent les chiens, les oiseaux, les moutons, les bœufs, les animaux sauvages qui, en succombant par monceaux, révélèrent les premiers la puissance de cette maladie subite. Le malheureux laboureur s'étonne de voir ses taureaux vigoureux s'affaisser au milieu de leur travail et se coucher dans le sillon inachevé ; les bêtes à laine poussent des bêlements de souffrance, leur toison tombe toute seule et leur corps dépérit. Le coursier naguère ardent, illustré par ses victoires dans l'arène, devient indigne de ses palmes : oubliant ses anciens honneurs, il gémit devant son râtelier, en attendant qu'il meure dans la torpeur. Le sanglier ne se souvient plus de ses fureurs, la biche ne se fie plus à sa vitesse, les ours ont cessé d'attaquer les grands troupeaux. Tout languit ; dans les forêts, dans les champs, sur les routes, sont étendus des cadavres hideux qui infectent les airs de leur odeur. Chose extraordinaire, ni les chiens ni les oiseaux de proie, ni les loups au poil gris, ne les ont touchés ; ils tombent d'eux-mêmes en poussière, décomposés, et ils exhalent des miasmes funestes, qui portent au loin la contagion. Le fléau étend ses ravages, plus redoutables encore, aux malheureux cultivateurs, et il établit son empire dans l'enceinte de cette grande ville." Sur quoi une note nous avertit charitablement qu' "il y a dans tout ce passage une imitation évidente des morceaux fameux où Thucydide (...) et Lucrèce (...) avaient décrit la peste d'Athènes en -430. voir aussi Les Géorgiques de Virgile. Reprenons :

     

    "D'abord les entrailles sont dévorées par une flamme secrète, que révèlent la rougeur de la peau et la chaleur brûlante de l'haleine ; la langue est rugueuse et enflée ; la bouche desséchée s'ouvre aux vents attiédis et n'aspire entre les lèvres béantes qu'un air pestilentiel. Les malades ne peuvent souffrir ni couverture, ni vêtement, mais ils n'appliquent contre terre leur poitrine insensible; et leur corps, au lieu d'être rafraîchi par le sol, communique au sol sa chaleur." Et ainsi de suite. Nous voyons qu'il peut s'agir de tout autre chose que de métamorphoses. Ainsi du combat d'Achéloüs et d'Hercule :

     

    "Pourvu que je l'emporte en combattant, libre à toi de vaincre par la parole" ; et il marche sur moi d'un air farouche. Après le langage hautain que j'avais tenu, j'eus honte de reculer ; je rejetai loin de moi ma robe verte, je tendis mes bras et, m'étant mis en garde, les poignets courbés devant ma poitrine, je me préparai à la lutte. Lui, il ramassait dans le creux de ses mains de la poussière qu'il me jette sur le corps ; à son tour il jaunit sous le sable fauve dont je le couvre" – ici, une note précise : "Lorsque deux lutteurs allaient s'attaquer, chacun d'eux jetait du sable sur le corps de l'adversaire pour pouvoir le saisir plus facilement, précaution d'autant plus nécessaire qu'auparavant ils s'étaient tous les deux frottés d'huile de la tête aux pieds. Mais ici ils n'ont pas pris le temps de lubrifier leurs membres comme des athlètes de profession."

     

  • Absurdités itinérantes

     

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    En Serbie. Nous sommes en visite chez des amis ; d'autres, venus de l'Est, doivent y demeurer en attendant un mandat : "Nous avons de quoi manger" déclare l'un d'eux. Une grande réorganisation de la maison, un rangement, sont en train de se réaliser. Un homme bourru et menaçant m'envoie une claque en m'insultant. Probablement parce que je suis en train de lire sur un canapé. Donc un morveux de dix ans me fait la même chose, et je lui renvoie une gigantesque gifle en lui disant : "J'ai peur de ton père" (c'est le bourru), "j'ai peur de ma mère" (cela m'échappe, mais je dois poursuivre), "mais je n'ai pas peur de toi". Il me regarde goguenard mais n'y revient plus. Je séjourne là en compagnie d'Anne, et de Françoise T., plus jeune, qui se met à poil, maintenant bien foutue, et bronzée.

     

    Ces deux femmes essaient de me protéger et d'éviter que nous ne croisions ce type, y compris à l'extérieur, où il cherche en lisière de forêt du bois à brûler. Il se retrouve mon voisin à table, mais nous évitons de croiser nos regards, même s'il change, pour finir, de place. Deuxième baffe quand j'émets une réflexion sur la grammaire du roumain, alors que j'aurais pu choisir un exemple moins pédant. La tension ne cesse de croître, je crains pour ma vie au milieu de tous ces indifférents et malgré l'amour protecteur de mes deux compagnes. Je préfère me lever.

     

     

     

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    Toquée.JPGJe n'ai pas de recours de ce côté-là. Désormais Anne est endormie pour la vie, pour l'éternité. Je suis ses traces contagieuses comme les enfants le joueur de flûte. La place des Quinconces suite à l'invasion des hauts plonge d'un seul coup vers le vaste océan au bord duquel flânent des cavaliers. J'ai failli dévéler unepente à peu près verticae et glissante. Avec la permission d'Anne je me suis rendu à Prague pour éventuellement retrouver ma maîtresse; la rousse assistante du professeur d'allemand. Mais je me suis attardé dans un bistrot où tous les étudiants parlaient à peu près le français. J'ai feuilleté un livre en différentes langues en commentant tout sans cesse. Puis les étudiants en ont eu marre de m'entendre parler. Je suis ressorti avc mon sac et on appareil photo J'ai vu un âne, une atmosphère de saleté sympathique, un verrat aux couilles énormes fouiller du gronb dans une immense flaque où il disparaissait presque, une truie au soleil sur le dos que j'ai enjambée en grand danger qu'elle se jette sur moi.

     

    Une dame a demandé que je me gare ailleurs que devant son garage, "Mais j'allais partir !" le feu en effet passant au vert. "Où y a—il le moins de danger ? -Eviter le centre-ville qui grouille d'espions et de soldats russes ; l'autre jour avec des amis nous mangions des saucisses, il nous ont pris pour des juifs qui enfreignaient la Torah, ils ont téléphoné à leur supérieur qui leur a conseillé de nos jeter à la baille (il le dit en tchèque mais c'est à peine articulé, sans ressemblance avec la lanue tchèque). Il faut aller de part et d'autre de la tour-horloge, à l'extérieur, et là, c'est sympa, il y a beaucoup d'étudiants.

     

    Je téléphone à ma maîtresse que je n'aurai peut-être pas le temps d'aller la voir, feignant d'appeler depuis la France. Elle me dit de la rappeler plus tard. J'ai très peur de déménager ferme, mais je lutterai jusqu'au bout en appelant tout le monde à l'aide. Gospoda pomilouyi. Je suis maître de mon cerveau que vous avez formé à votre image.

     

     

     

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    Pendant un voyage en Espagne, il me vient en fantaisie de franchir la frontière portugaise. Puis, avant qu'Annie, depuis la France, ne s'en aperçoive, je remonte dans un bus en sens inverse cette fois, qui s'était garé juste derrière moi. Je ne comprends pas le portugais, m'absorbe dans une lecture érudite, avec notes en bas de page. Je me ferais bien arrêter dans une de ces villes qui semblent très intéressantes au soleil couchant, mais finalement je vais revenir à mon hôtel espagnol de départ, où sont mes affaires de nuit, et finalement tout le confort.

     

     

     

     

     

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    De retour de vacances où nous avons tout dépensé, Anne et moi dans un train bien plein. Une hôtesse et son accompagnateur nous intiment l'ordre de remettre un livre car il serait ibnterdit de lire dans le train. Il s'agit d'un volume bilingue Budé, grec-français. Je emande pourquoi alors on ne le confisque pas aussi à notre voisine vis-à-vis qui lit un ouvrage du même genre. Pas de réponse. En descendant, nous prenons note voiture. Nos roulons vers le centre de Mérignac orsque devantnos sur notre gauche un garage explose, projetant maints débris, ça hurle, des personnes se précipitent au dehors dans la fumée, le ne reste plus que quelques colonnes de métal noircies, tout a été rasé.

     

    Anne revient sur les lieux pur faire vérifier la pression de nos pneus. IL y a des gens à terre, des faces déformées, des profils complètement écrasés sur la chaussée. Nous descendons de voiture, je reproche méchamment à Anne d'être vraiment conne, une vieille femme me jette un œil terriblement réprobateur : « Moi j'aurais pensé à fuir, pusi à me reposer chez moi, puis à manger. Toi tu penses à trouver un restaurant. » Nous serons plus vite servis sur une table double, dite « pour ocuple », à bascule, avec sièges incorporés. Il a dû y avoir des dizaines de morts. Ambulances, autochenilles Anne pense à des chars, je la reprends avec humeur). Finalement le reas n'a pas lieu, nos voisins de table s'en sont allés car ils n'ont pas, eux, de table « pour couple » et ne seront pas servis tout de suite.

     

    J'envisage toujours avec rancune de réclamer mon livre confisquer à la SNCF ; peut-être lisais-je de façon trop avachie ? Une « zone jaune » est réservée à ceux qui veulent faire des dons. Nous n'avons plus sur nous que deux vinyles 45t des Lettres de mon moulin, je me demande ce que les sauveteurs vont bien pouvoir en faire. Un flic nous regarde par la vitre, soupçonneux : je suis très renfrogné. Nous n'avons pas eu d'enregistrement de notre don. L'ambiance est à la catastrophe, on entend crier partout, les corps ou les têtes séparées gisent sur les trottoirs et la chaussée. GOSPODA POMILOUYI.

     

     

     

  • Bien avant ces histoires de caviar

     

    Couché dans mon cercueil, reprenant peu à peu mes esprits, sentant les quatre planches, n'étouffant

     

    pas - comme j'aurais dû les entendre, ces battements de mon coeur, et comme il est étrange de ne

     

    rien entendre...

     

    Impossible. Tétra. Plus la tête. Par la fente la lueur d'un cierge - défaut de capitonnage - mes

     

    héritiers ne m'ont pas très bien encapitonné - un tic de ma bouche a fait glisser le linceul de mon

     

    visage - j'ai chaud, très chaud - soudain je me sens soulevé: le coup discret du Chef de Marche sur

     

    le bois près de l'oreille, les six hommes au pas lent, de vagues pleurs chuchotés troublés de temps à

     

    autre par un sanglot plus perçant - ils s'imaginent nous transporter doucement. Dignement. C'est

     

    faux.

     

    Ils nous heurtent aux portes. Ils jurent dans l'escalier en colimaçon par-dessus la boule de rampe -j'ai le mal de terre. Puis le corridor, le perron râpé (je reconnais chaque marche, passager cette fois

     

    de mon véhicule) - trottoir. Ma boîte enfournée dans une autre boîte, déposée sur la plate-forme. Pas

     

    de grand air, pas de cheval, pas de dais : à présent, les héritiers veulent poser le cul sur des coussins

     

    pour suivre leurs morts.

     

    Je sentais les relents de pétrole, j'entendais les hoquets du moteur qui s'étouffe en seconde. Puis un

     

    ronron fade mêlé à la chaleur distillée par les vitres du corbillard, étalant sur le cercueil une rosace

     

    diaprée. Enfin je suppose. Si j'avais réduit ma consommation de clopes, je me serais prolongé de

     

    trois mois ; je ne serais pas mort en plein mois d'août... Revivre ? je tords le nez. Le corbillard

     

    s'arrête devant Saint-Firmin. La porte arrière bascule, je suis tiré, hissé. A la résonance, j'ai reconnu

     

    l'église.

     

    C'est quoi ce truc.JPG

    Un piétinement de moutons derrière moi. Des chaises qui raclent, des nez qui reniflent. Mes nausées

     

    reprennent : un boiteux pour le tangage, et un pédé qui tortille - proportion d'homos dans la

     

    profession ? Un cierge se renverse. Petit affolement sous le plancher, puis - mouvement d'ascenseur

     

    - le catafalque - un requiem chanté ! Je n'en crois pas mes oreilles. Ils doivent être drôlement

     

    débarrassés... Allez donc "prodiguer des largesses"' à des héritiers. On va me laisser longtemps là-dedans?

     

    Je vais attraper un chaud et froid. Il ne faut pas éternuer. Collecte. Qui peut être venu ? Au bruit,

     

    une cinquantaine de personnes. C'est peu. C'est beaucoup. Bon Dieu ce que cet enfant de choeur

     

    chante faux. C'est le petit Haffreddi. Sale Juif. J'espère bien que ma femme, ma fille et les trois

     

    frères Fiouse auront de la peine un jour - allez au trou le Bernard ! et bloum, bloum, les mottes de

     

    terre... "Il est mieux où il est" - pourquoi pas. Un Dies Irae à présent ! C'est qu'ils réussiraient à

     

    m'effrayer, ces cons. Surtout que la voix de l'enfant de chœur filerait la colique à un squelette. Mon

     

    prof de biolo disait : "On porte son squelette à l'intérieur de soi. ..."Mes os sont liquéfiés par ta

     

    -colère ô Seigneur... - Psaume CIII et des poussières... "Devant ce cher cercueil..." Je crois bien.

     

    Plus cher que ce qu'il y a dedans - eh! Père Monnard, tu dois t'en foutre éperdument : une âme en

     

    plus pour le serial killer, là-haut ! "Douloureuses circonstances..." "Coup imprévu..." - j'ai dit : «

     

    Faites-le entrer, si ça ne me fait pas de bien, ça ne me fera toujours pas de mal !" Alors ils m'ont

     

    foutu l'Extrême Onction.

     

    Ah curé, curé, qu'est-ce qu'on aura rigolé ensemble, avec tes putains de bondieuseries Mais

     

    aujourd'hui je n'ai plus le cœur à rire, un Kyrie, un Pater, c'est le Paradis garanti sur facture, que je

     

    sois damné si j'y coupe ! Mais alors pourquoi suis-je toujours allongé là-dedans, 2m x 0,60 - même

     

    que malgré le rembourrage ça commence à devenir dur ... Au lieu de répondre il m'encense la

     

    charogne - pense-t-il "Fichu métier", ou pense-t-il vraiment "Au pouvoir de l'Enfer arrachez son

     

    âme, Seigneur"? Trajet jusqu'au cimetière. Ils enlèvent la femme de sur ma caisse. Elle m'étouffait.

     

    Puis on m'enterre. Je regrette les funérailles d'antan, les vraies grandes bouffes grecques, le chant

     

    XXIV de l' Iliade, on donnait des jeux, on savait rigoler à l'époque.

     

    Puis plus rien. Les petits éboulis de terre qui se tasse. Des chuintements. Le calme plat. Je suis

     

    vraiment coupé du monde. Je suis mort, à présent, véritablement mort. Enfant, ma mère

     

    m'emmenait choisir le tissu d'un nouveau costume ; à peine sorties des lèvres, les voix s'étouffaient

     

    dans les rames d'étoffe - des voix voilées - à présent c'est la terre qui pèse sur mes lèvres, le tissu de

     

    la terre sur le couvercle, il le défoncerait, m'envahirait comme une trombe, emplirait ma bouche et

     

    mes yeux. Un jour le marbrier me chargera de ses quintaux de pierre...

     

    Combien de quintaux pour un tombeau ? Un tombal, des tombeaux. Je voudrais crier. Fuir. Quelle

     

    folie ! Que peut-il m'arriver de plus, à moi mort ? Quelque chose me dit que des risques subsistent...

     

    Je frissonne. La terre, la terre... Oh ! comme je regrette d' être mort! Et je pensai : « Peut-être que je

     

    suis vivant. Qu'on m'a enterré vivant. Pourtant mes muscles ne répondent plus. Peut-être vais-je

     

    mourir vraiment. Je perds connaissance. Un bruit de voix qui me réveille. La voix vient d'en haut.

     

    Ma tatie, au Paradis ? Dialogue animé : "Personne n'en saura rien ! - Il n'en est pas question

     

    Madame. - Il est bien là, j'en suis certaine ! voyons, quelques coups de bêche... - Le règlement... - Je

     

    ne vais tout de même pas perdre un chapeau de ce prix-là! - Je ne peux pas rouvrir une fosse... - Et

     

    qu'est-ce que je vais mettre pour la communion de sa fille ? »Je devine le geste impuissant du

     

    fossoyeur. ...Vais-je passer l'éternité sous le chapeau de ma tante ? Long silence. Puis un grattement

     

    sur le bois. J'essaie de me tourner - " il est sous la terre une taupe géante qui fore les cercueils..." -un chuchotement indicible : « Eh... a... an... ou...? » Je m'entends dire :

     

    - Qui êtes-vous ? - Etes-vous bien ? Vous - sen - tez - vous - bien?" Une voix sépulcrale, encombrée

     

    de parasites - la mienne, un bourdonnement : "Le satin m'étouffe. » - Remuez légèrement. Vous êtes

     

    nouveau. Un mort de fraîche date - vous ne tarderez pas à vous habituer. C'est le mort d'à côté qui

     

    vous parle. Je vous ai entendu enterrer. Vous verrez, c'est sympa ici, on sait s'organiser - il y a des

     

    cimetières où on s'emmerde, mais pas ici. Il y a de l'animation. - Quel âge avez-vous ? - Je suis mort

     

    à quarante-cinq ans.

     

    « Mais ça fait dix ans que j'habite le caveau treize. On compte dix ans d'âge.

     

  • Une mécanique des femmes et du monde

     

    Lazare m'exhibe un jour avec transport la photo de magazine d'une certaine C. F. : regard féroce, fardée jusqu'au cou, cuissardes jusqu'à l'aine – nul doute dans son esprit : je me dois de m'extasier, de convoiter toutes babines pendantes, de bander peut-être, qui sait, à ses côtés - j'ai éclaté de rire ; voilà mon Lazare tout désarçonné ! Lui qui pensais avoir trouvé l'illustration même du désir féminin ! Ça, « désir féminin » ? Narcissisme absolu, prélude imminent à la branlette, oui, trois fois oui, mais comment penser qu'une telle célébration du Moi soit compatible avec le désir d'une femme sur un homme ? Je hoquète de rire : « Pitoyable ! Pathétique ! » Je parle aussi d'aller se rhabiller et de coups de pied au cul.

     

    Lazare se fâcha tout rouge - quoi ! sa Vision des Phâmes n'était pas universelle ! - ben non. Que pouvais-je bien, moi, prétendre apporter à cette mécanique putassière à faire fuir le client, modèle absolu de la sophistique et du bidon, arrogante, qui vous jette à la gueule toutes les facultés possibles de jouir en circuit fermé devant sa glace, renvoyant l'homme aux abysses de son néant pénien ? C'était, en vérité, ridicule. Et je l'entendis souffler pour lui-même : « ...quelle conception de la femme ! » En effet, Lazare : une conception faite de modestie, de respect, de tendresse mutuelle dans l'approche, et non pas de sanglage de viande sous lanières de cuir. Le narcissisme exacerbé de la femme, autant que le désir de copulation hétérosexuelle, là, vite, dans le cul tout de suite, me dégoûte au plus haut point.

     

    Parce qu'il n'existe point. Parce qu'il ne saurait exister. Non que je veuille nier le désir des femmes, mais il ne saurait s'exprimer sous l'aspect et l'accoutrement d'une amazone de carton-pâte aux yeux hagards jusqu'au fond du charbonnage avec lippe en bord de pot de chambre. Irais-je moi-même, pour éveiller le désir des femmes, les exciter, poser en peau de bête avec lance et massue et me frapper la poitrine à coups de bite en poussant des hurlements de gorille ? assurément, elles se rouleraient à terre devant moi. Mais de rire. Il est d'ailleurs bien connu que les hommes ne sont pas la préoccupation majeur(e), avec et sans jeu de mots, de Mlle C. F...

     

     

    Le doigt de Tadzio.JPG

    Sur ses amours il exige le secret le plus absolu. N'est-ce pas lui qui m'avisait de tout quitter après trois mois ? Mais si je me confie à l'ami Lazare, sur le chemin de la boulangerie, par simple vestige d'amitié, la sensation que j'éprouvais était celle de me trahir. De me souiller. “Tu ne connais rien aux femmes, répétait-il, rien aux hommes, rien à la vie”. Mirifique prétention, commune à tant d'hommes ! Quelle prétention ! il connaît tout cela, assurément ; mais de la même façon que tout le monde. Tandis que ma vision me semble unique - j'observe d'ailleurs, depuis l'enfance, que l'essentiel de toute argumentation, de toute déclaration – consiste avant tout à prendre un certain ton, à exhiber de certaines mimiques bien rodées, soutenues et nourries par ce que nous appellerons l'insolence de soi - une insolence sans faille, un mépris bien plombant. Lazare après tant d'autres illustre à la perfection le théorème de Jung : chacun découvre avec scandale que l'Autre a découvert la vie par d'autres expériences que la sienne, qui lui semble la seule concevable et réelle - en douter, c'est l'offenser, attenter à sa propre existence de sujet pensant,

     

    voire jusqu'à l'ordre naturel même des choses ! d'où chez l'homme du commun ces multitudes d'incompréhensions, de rancœurs, d'agressivités mortifiantes : “Attendez, dit un colonel à table, ce n'est pas du tout comme ça que ça se passe ; je vais vous expliquer, moi, Mesdames, ce que c'est que la vie” - on l'avait invité, « pour faire nombre », « pour qu'il y ait un homme » - réflexe fréquent chez les lesbiennes honteuses. « Je vais vous montrer, moi» - sèche interruption de la maîtresse de maison : « Mon colonel » - poli, coupant - « vous eûtes sans doute au cours de votre vie telle et telle expérience, qui vous ont mené à votre vérité. Vous devrez bien admettre cependant, concevoir, que ces femmes ici présentes à qui vous parlez sous mon toit en auront connu d'autres» (divorces, abandons, fausses couches et plus) « qui les auront menées à d'autres conclusions, ni plus vraies, ni moins fausses, mais tout à fait dissemblables des vôtres. » Et Mon Colonel de se la boucler.

     

     

     

    X

     

     

     

    Les derniers mots que Lazare m'asséna sur la place non pas Masséna mais Emile Chasles en terrasse furent pour fustiger ma «vie de con » « à cause de [m]a connerie » - assurément – « de [m]on mariage en particulier » - certes Lazare, j'en demeure en tout point d'accord. « Mais je ne permets pas qu'un autre me le serve ». Nous nous sommes depuis revus, sans dépasser la première fois les rites de réconciliation. Mais nous n'avons plus besoin de nous réconcilier : c'est une évolution naturelle qui présentement nous éloigne l'un de l'autre, plus sûrement que n'eût fait une brouille. Nous n'évoluons plus, nous ne nageons plus - si tant est que nous l'ayons fait - dans les mêmes eaux. Nous ne voyons plus d'attraits à les comparer.

     

    Ses préoccupations (promouvoir « la construction du bonheur » ou « la culture pour tous » me semble on ne peut plus plates, ni plus déconnectées de mon expérience, qui n'est pas, hélas, celle de tout le monde ; la conversation se tarit. Je crains l'époque où nous ne trouverons plus rien à nous dire, où le tutoiement semblerait une incongruité. Peut-être faudra-t-il transposer tout cela.