24.11.2009

La mort du grand frère

Mon frère, mon frère !

ELIAS saute à bas, ELIPHAS gît contre un arbre, buste droit reins cassés, sourit péniblement, sa sueur luit sous la lune. Sa main tombant a rencontré son sang : la lûte brisée dans les chairs du bas-ventre ; la main retombe paume ouverte. "Je suis sûr demourir" dit-il. ELIAS ne pleura pas. Il était trop jeune. Cette prétention à mourir lui sembla une solennité incongrue.

    • Veux-tu un médecin ?

Le blessé secoue la tête.

La forêt, les étoiles : le monde autour de soi, mourir ? "Prédis-moi l'avenir, dit Elias, par bravade. Les mourants savent l'avenir. C'est dans Homère. - Tu as toujours rêvé de m'égaler, ELIAS; prends garde." Elias ne voit que son œil dans l'ombre, mais il comprend que c'est lui, le vivant, que le mort regrette. Il en éprouve un peu de honte.

- Pourrai-je entrer dans l'orchestre ?" "Je travaillerai, ajoute-t-il aussitôt (par exemple, il ne tombera jamais amoureux). Les deux frères demeurent un instant dans le silence. Elias sent que la paix s'agrandit, comme avant la première mesure. De lointains frémissements passèrent dans l'espace. L'air s'emplit de sabots, de cris et de rafales ; puis ce fut de nouveau le silence.

    • - Les portes du ciel tournent sur leurs gonds de bronze.

    • Non répond ELIPHAS. C'est un combat qui s'éloigne.

Ce sont les funérailles du Roi. La rumeur reprit avec le vent. Le mourant parla des cohortes célestes. Elias répondit Tu n'as jamais été fervent chrétien. - Place-le sur ma tombe répliqua son frère. - Bientôt tu ne parleras plus (Elias). (Eliphas) Toute ma vie je te parlerai. Peut-être ne savaient-ils plus quoi se dire, comme il arrive dans les circonstances cruelles. Eliphas haletait faiblement."Je voudrais mourir avant que la douleur ne devienne trop forte." Il y eut encore un silence.

"N'est-ce pas le canon que j'entends ? - C'est le sang dans ta nuque, mon frère. - Tu ne me trompes pas." Un temps. "Je t'aimais, Elias ; je t'en voudrai toujours de ne me l'avoir fait dire que maintenant.

    • Souffres-tu ?

    • Oui.

      Il y eut cette fois un très long silence. Cela n'en finissait donc pas ? Qu'attendait-on

pour remonter en selle ? Le canon s'est tu. Eliphas vit encore. Elias demeure accroupi près de lui; il se sent dans la jambe de forts élancements, et l'autre, tendue sous la botte, s'accrampit à son tour. Souos les voûtes irrégulières des arbres passe de loin en loin quelque souffle égaré, comme si l'âme d'Eliphas, comme le sang, peu à peu se fût épanchée sous les branches.

Par un trou du bois dans le ciel c'est la lune à présent qui bosselle des nuages d'étain. Comme un jeu, comme une superstition d'enfant : tant que je veillerai mon frère vivra – n'eût-il pas été dommage, tant Elias vivait avec intensité, qu'il manquât pour quelques instants de sommeil ce moment suprême, la mort du frère ? Elias ne s'impatiente plus. Sous un élancement plus ort de la jambe il soupira, "qu'as-tu donc" dit le blessé en souriant, "je veux soufrir avec toi" dit le cadet, "je parie" répondit Eliphas "que tu as envie de pisser. - Mais toi ?"

    • Je fais sous moi, Elias.

Elias se leva d'un bond sous l'effet de la crampe, il éprouva uen grande honte ; Eliphas, brûlant de fièvre, continuait à sourire sous la lune avec une expression étrange que son frère crut anticipée, car on ne la voyait, pensait-il, que sur la bouche des morts. "Il ne faut pas que tu dormes, Elias ; tu dois voir la mort jusqu'au bout." Elias se force à le fixer. Il compta, dans la bouche entrouverte, au souffle court, les reflets allumés sur les dents maladives Elias songea aussi aux arbres, à la nuit, aux chevaux qui broutaient doucement le talus. Soudain une pensée lui vint : "Eliphas, je ne pensais pas revenir à la cour." - Tu le dois, répondit le mourant. La musique te consolera.

 

La mort

Elias fut déçu. Il attendait un dernier mot qui fût plus solennel. Mon frère emporte mon avenir avec lui ; il ne m'en institue pas l'héritier. "Prends ma main" dit le blessé. Elle était gluante. Elias baissa les yeux en frissonnant, vit pour la première fois la blessure de l'aine et se mit à pleurer. "Il faut pleurer, Elias. Mais il faut aussi que ce soient tes dernières larmes." Le canon retentit nettement. ELIPHAS se rejeta soudain en arrière. Le sang hésita sur ses lèvres. Son frère le saisit par la taille. "Je veux faire connaissance !" criait-il, "je veux faire connaissance !" Le corps d'ELIPHAS roula au sol.



FIN DE LA RELATION TRAGIQUE

22.11.2009

Tristan et Yseut

VERS 1774 à 2132

Les amants découverts et épargnés

Un jour, au début de l'été" – un paragraphe traite de l'importance de la Saint-Jean dans le calendrier de Tristan et Yseut, voir le héros Gauvain, dont la force croît jusqu'à midi, puis décroît (héros solaire !) "les deux amants épuisés par leur dure vie dans la forêt, se couchent et s'endorment en plein midi. Un garde forestier qui a repéré leur cachette va révéler celle-ci au roi Marc. Il est sur le point de les transpercer de son épée mais se ravise lorsqu'il remarque que Tristan et Yseut sont entièrement habillés et que l'épée de Tristan est placée entre leurs deux corps endormis." Poil à la sodomie. "Marc leur laisse la vie sauve mais veut laisser une trace de son passage. Pour montrer qu'il a eu pitié d'eux, il échange son épée contre celle de Tristan et sa bague contre celle d'Yseut" – que n'a-t-on pas glosé sur cette extraordinaire circonstance : le roi prenant sur lui la symbolique de l'un et l'autre sexe, autorisant la dissociation sexuée à condition qu'elle se résolve et s'accomplisse en lui-même...

Une véritable gnôse kabbalistique ! "Durant son sommeil, la reine fait un cauchemar ; deux lions s'approchent d'elle et veulent la dévorer. Elle pousse un cri. Les amants se réveillent, et, remarquant les signes laissés par le roi Marc, craignent pour leur vie." Eh oui. Dernier avertissement sans frais, cela peut s'entendre aussi de cette façon-là.


VERS 2133 A 2764

Fin des effets du philtre. Tentative de réconciliation avec Marc

Le lendemain de la Saint-Jean, le philtre perd tous ses effets et les amants retrouvent leur conscience. Tristan et Yseut décident de retourner chez l'ermite Ogrin" – dont le nom ressemble à celui de l'ogre, personnage forestier par excellence – "pour lui demander de l'aide. Comme les amants se repenent sincèrement, Ogrin accepte de les aider à se réconcilier avec le roi Marc. Il écrit une belle lettre" – les clercs savaient à peu près seuls lire et écrire – "présentant les faits de manière avantageuse pour les amants, et atténue leur culpabilité tout en proposant des compromis acceptables pour les deux parties. Assisté de ses barons, Marc écoute la lecture de la lettre et répond à Tristan : il accepte que la reine reprenne sa place à la cour, mais il exige l'exil de Tristan."

Et ce résumé, ce récit, pourraient se prolonger à l'infini, l'essentiel, mais les auteurs et les auditeurs n'en étaient pas conscients, consistant à entasser les obstacles afin que l'amour se poursuive, philtre ou pas. Vous aurez appris ou remémoré bon nombre d'épisodes, vous aurez écouté le texte du professeur Philippe Walter, devant le travail duquel je m'incline sincèrement, ne trouvant hélas dans ma flemme et mon recours à l'autorité aucun commentaire supplémentaire. Vous lirez cela dans l'excellent volume Tristan et Yseut, collection "Profil Bac".

20.11.2009

Céder

 

C'était avant le mariage. Mon seul ami habitait à Saint-Front-de-Pradoux - “Prolétaires de Saint-Front-de-Pradoux”, disait-il, “unissez-vous !”. Ses grands-parents y possédaient une maisonnette ; ils sont morts à six mois d'intervalle. Jean-Flin, son frère et moi, partagions les mêmes après-midis étouffantes d'ennui, où je leur faisais reprendre syllabiquement les mots de ma langue afin de les retransformer, phonétiquement, en expressions françaises, et réciproquement. Je vous dis ça pour situer. Parfois nous traînons à vélo avec deux trois autres feignards contemporains, dont l'un, ou l'autre, sauf moi - proposait une destination, où nous nous rendions plus ou moins, le sport cycliste n'étant pas notre affaire.

C'est bien lui pourtant, le même Jean-Flin, l'anti-pédé, qui m'abandonne à la vindicte d'un chauffeur qu'il vient personnellement de traiter de connard. Le conducteur me coince sur un talus pour m'engueuler, pour m'humilier jusqu'au trognon, tandis qu'il s'est esquivé, lui, Jean-Flin, d'un viril coup de guidon. J'ai continué à le fréquenter, par peur de la solitude. Parlez-moi de l'amitié. J'ai revu Jean-Flin dix ans plus tard, sortant d'une pièce d'Ionesco. Il m'a dit que je lui semblais sur la mauvaise pente, usant de l'imparfait du subjonctif et reprenant les expressions de ma femme. Puis il a disparu.

Je hais, du fond du cœur, l'humanité entière. Je reprends. S'il est vrai que l'amour de ma vie soit Sylvie Nerval, reste à résoudre l'énigme des scènes de ménage. De ce qui revient à elle, à moi. Je suis un homme, c'est marqué sur ma fiche d'Etat-civil ; donc c'est à moi de raison garder, de former ma femme, et de ne pas donner dans les chiffons rouges - or il n'en est aucun où je ne me soie point rué ; même devant témoins. Mais pourquoi vouloir aussi, et de façon obstinée, me traîner à l'encontre de ma volonté explicitement exprimée. Le féminisme, sans doute : l'homme doit céder.

Deuxième cause de scène : se voir soudain repris, tout à trac, brutalement, comme lait sur le feu, pour un mot décrété de travers, une plaisanterie prétendue de trop d'un coup, telle attitude parfaitement involontaire - ne pas lui avoir laissé placer un mot de toute une soirée par exemple ; avoir désobligé négligemment telle ou telle connaissance dont je me contrefous – bref c'est toute une typologie de la scène de ménage qui serait à établir. Est-il vraiment indispensable de préciser que tout s'achève immanquablement par ma défaite. Je cède aux criailleries : c'est ma foi bien vrai que je suis un homme. Pas tapette, non, ni lopette, mais lavette (“homme mou, veule, sans énergie”). Ce n'est que ces jours-ci que je me suis avisé de la jouissance que j'éprouvais à céder : volupté de l'apaisement ; d'avoir fait le bonheur de l'autre, de m'être sacrifié

18.11.2009

Je crois que ce texte est de Peter Handke

 

"Vous avez l'air fascinant. Vous avez l'air captivant. Vous avez l'air éblouissant. Vous avez l'air palpitant. Vous êtes unique.


"Mais vous ne faites pas le poids. Vous n'êtes pas une riche idée. Vous êtes plutôt lassants. Vous n'êtes pas un sujet en or. En vous choisissant, l'auteur était mal inspiré. Ce n'est pas ça la vie. Vous n'avez pas de talent. Vous ne nous transportez pas dans un autre monde. Vous ne nous fascinez vraiment pas. Vous ne nous éblouissez vraiment pas. On peut dire que vous ne nous amusez pas. Vous n'aimez pas jouer. Vous n'avez pas le don. Vous ne savez pas ce qu'est le théâtre. Vous n'avez donc rien à dire. " D'ailleurs en effet le spectateur, partagé entre le rire et l'interloquade, ne dit rien ! Il demeure dans la convention théâtrale ! Il se raccroche à ce dernier débris de convention, que le spectateur doit se taire, et le comédien parler ! C'est donc très différent d'un happening, ou d'un théâtre participatif : le spectateur subit sans broncher ! Comme paralysé ! Et la troupe de poursuivre :

"Vous n'êtes pas convaincants. Vous n'êtes pas là. " C'est ce que m'avait dit une fois mon partenaire de scène : "Tu n'y es pas, ce soir..." Et j'avais dit : "Non..." - sur le plateau ! Evidemment que les spectateurs ne savent pas ce que c'est que le théâtre ! Eh bien cette fois ils voient l'effet que ça fait d'être sur le gril, jugé comme un objet, comme un automate dont le rôle est de dire un rôle ! "Vous n'arrivez pas", poursuit Handke, "à nous faire oublier le temps. Vous n'arrivez pas à nous intéresser. Vous nous ennuyez. "

Ici une pose. Car c'est bien cela qu'on vient chercher au théâtre n'est-ce pas, messieurs les bachoteux : de quoi se distraire ! De quoi oublier que nous sommes mortels, assujettis au temps et à l'espace ! Or que nous dit-on ?

"Nous ne voulons pas jouer un drame. Nous ne cherchons pas à évoquer une histoire qui se serait passée dans le temps. Ce qui nous intéresse c'est aujourd'hui et toujours aujourd'hui. Nous ne cherchons pas à faire couleur locale en jouant de façon réaliste une histoire qui aurait vraiment existé. Pour nous, le temps n'a aucune réalité. Nous refusons de jouer une action ; donc, nous refusons l'idée de temps. Le temps pour nous, c'est le passage d'un mot à l'autre. Le temps s'écoule avec les mots. Nous nions le fait que le temps écoulé puisse être retrouvé. On ne peut pas refaire un acte exactement de la même manière. Pour nous, le temps est votre temps. Notre mesure de temps est votre mesure de temps. Vous pouvez régler votre temps sur le nôtre. Le temps n'est pas un nœud ayant deux extrémités. Ce n'est pas un élément de couleur locale. Nous professons que le temps écoulé ne se retrouve pas. Entre nous le cordon ombilical n'a pas été tranché. Nous ne jouons pas avecle temps. Pour nous, le temps est une affaire très sérieuse. Il s'écoule mot après mot pendant que nous parlons. Nous disons que cette portion de temps vous appartient. Vous pouvez la mesurer sur les aiguilles de votre montre. Il n'y a pas d'autre temps que celui-là. Le temps est réglé

sur votre respiration. Vous êtes la mesure du temps. Nous mesurons le temps sur votre souffle, sur le battement de vos paupières, sur les pulsations de votre cœur, sur la croissance de vos cellules. Ici, le temps s'écoule seconde par seconde. Le temps est réglé sur vous. Il passe par vos lombes. Non, le temps écoulé ne peut se retrouver. Ce n'est pas un élément de couleur locale. Ce n'est pas un spectacle." (Cruauté de tels commentaires, affouillage de la plaie au couteau, et en même temps, réaffirmation de la hauteur de vues du spectacle, qui est de confronter justement à l'angoisse, d'être éminemment supérieur, au moment même où s'abolit toute la convention théâtrale : le théâtre se trouve dans la négation du fait théâtral ; bon, je la referme. La parenthèse).

"Ne laissez pas vagabonder votre imagination. Le temps n'est pas un nœud à deux extrémités. Le temps n'est pas extérieur au monde. Il ne s'étend pas sur deux plans différents. Il n'y a pas deux mondes. La terre ne cesse pas de tourner pendant que nous sommes ici ensemble. Notre temps à nous sur cette scène est aussi votre temps à vous qui êtes dans la salle. Il s'écoule pendant que nous respirons, pendant que nos cheveux poussent, pendant que nos corps secrètent la sueur ; il s'écoule pendant que nous flairons les mêmes odeurs et entendons les mêmes bruits. On ne retrouve pas le temps écoulé, même en répétant les mêmes paroles, en répétant encore une fois que notre temps est votre temps, qu'il s'écoule pendant que nous respirons, pendant que nos cheveux poussent, pendant que nos corps secrètent la sueur, pendant que nous flairons et que nous écoutons. "

Bon ! Nous allons vous laisser là en pleine nausée sartrienne..."Outrages au public", je crois...