14.12.2009

Péguy n'était pas nazi

En vérité (“Péguy et Vichy”), rien ne comblerait autant ma curiosité que de lire (il doit bien y en avoir) les articles nécessairement dithyrambiques, voire les feutrées polémiques ayant pu agrémenter cette sacralisation. Il est vrai que l'indépendance de la presse, en 41...


Emergence de Péguy


En 1911, Barrès tenta de faire attribuer à Péguy le prix de littérature de l'Académie ; Lavisse, Directeur de l'Ecole Normale Supérieure, “pape de l'histoire officielle”, patriote, clérical, laïque et colonialiste (je cite le Larousse) - le lui fit manquer, soutenant contre toute attente la candidature de Romain Rolland, jusqu'ici meilleur ami de Péguy. Romain Rolland, qui maintint sa candidature, le récompensait bien mal d'avoir publié Jean-Christophe. (il n'aurait pas apprécié, paraît-il, que les Cahiers se réservassent la pleine et entière propriété de ses œuvres à lui (Seizième Cahier). Mais Laudet, Le Grix, Lavisse (“Pétrole et eau bénite : c'est très porté”, dit ce dernier) - autant d'ennemis douceureux qui blackboulèrent sa “Jeanne d'Arc”.

Péguy comptait sur une reconnaissance publique ; que vingt années de carrière épuisante, éreintante, besogneuse, aux “Cahiers” lui rapporteraient tant soit peu de reconnaissance ; Péguy ne pardonna pas. Car il connaissait son propre mérite. Il savait qu'il avait écrit un chef-d'œuvre, qui serait peut-être exclus de nos programmes – protestations des parents d'élèves laïques!)....Barrès ne lui avait-il pas laissé entrevoir qu'il pourrait “être de l'Académie Française d'ici trois ou quatre ans”. C'est aussi un article de Barrès qui l'a fait connaître du grand public. Après sa mort : c'est un grand écrivain, disait-il en substance, un grand poète, peut-être un saint, qui vient de mourir...

Mais ni Maurras, ni l'Action française, ni plus tard Vichy - n'ont jamais pu le récupérer. “Race", "Nation", "Peuple", chez Péguy – ce sont tout de même de tout autres choses que dans la bouche de JMLP. D'autres l'ont démontré bien mieux que je ne saurais faire. Certains lui ont même reproché son estime pour un Henri Massis (“c'est un fort honnête homme”) ; mais ce dernier n'adhéra à l'Action Française qu'après la mort de Péguy. Ne mélangeons pas tout. “C'est l'attitude prise par Pierre Massis vis-à-vis de la Sorbonne qui devait surtout le rapprocher de Péguy” - Pléiade, note p. 1603 du tome II. Ce que fût devenu Péguy, s'il eût survécu appartient au domaine de la vaine spéculation et du procès d'intention.



L'affaire Dreyfus

Péguy fut dreyfusard, de la première heure, viscéral, ce qui servit peut-être de bonne conscience au pétainisme anti-juif ? ...Dreyfusard donc Charles P. mais refusant d'exploiter Dreyfus à des fins politiques, dreyfusard mais refusant d'entrer en anticléricalisme, aussi bien qu'en cléricature absolue, béni Péguy, mais jamais cul-béni. Rien de plus exaspérant d'entendre parler de Péguy (et c'est presque à toutes les fois) comme d'une grenouille de bénitier, comme d'un cafard de sacristie. Encore maintenant. Même et je me demande parfois si ce n'est pas surtout parmi les “spécialistes”. “Mon Dieu, si vous existez, sauvez mon âme, si j'en ai une” (c'est la plus belle prière que je connaisse ; elle serait d'un rabbin espagnol).

Péguy dut beaucoup aux juifs, "qu'il a beaucoup fréquentés" - "ils ont la religion dans le sang" – mais il est bien moins facile de justifier une accusation, que de répéter une calomnie ( “il en restera toujours quelque chose”) ; l'exergue de cet ouvrage se réfère précisément à certains malveillants l'accusant de ne pas avoir su “prendre le virage”, du dreyfusisme mystique au dreyfusisme politique soit combiste, anticlérical (illustration a contrario : avant Lech Walesa, le catéchisme était interdit ; après son accession au pouvoir, obligatoire ; où est le gain de liberté ?) - soit antimilitariste. Péguy, par exemple, ne sombra jamais ni dans l'un, ni dans l'autre. Ni dans la naïveté de croire, avec Jaurès, que les syndicalistes allemands sauveraient la paix... Péguy devint obsédé par la dégradation de son capital de mystique, à l'utilisation de son idéal dreyfusiste en machine de guerre politique, pire : gouvernementale, contre les clercs, contre les guerriers. Péguy n'en était pas, n'en était plus. Ce n'était donc pas lui qu'il fallait défendre, mais tous ces meneurs d'hommes qui, sciemment, politiquement, cyniquement, s'étaient engouffrés dans la brèche de la plus vile démagogie.

Il imaginait encore moins qu'ensuite, pour s'être détaché des opportunistes, parmi lesquels il plaça Jaurès (“il y aura, je l'ai promis, de nombreux cahiers qui s'intituleront Mémoires d'un âne, ou peut-être, plus platement, mémoires d'un imbécile. Il n'y en aura aucun qui s'intitulera mémoires d'un lâche, ou d'un pleutre (nous laisserons ceux-ci à faire à M. Jaurès et ils ne seront certainement pas mal faits.). (Il est si bon maquignon)”, et Combes, seuls désormais auto-estampillés “de gauche”, il lui serait reproché d'avoir fait le lit de la droite, voire pire (cette manie d'employer sans cesse le mot “race”, voir plus haut).

Pourquoi Sollers a-t-il cité Péguy en le jetant “dans la fosse commune de la France moisie” ? A-t-il oublié l'Affaire Dreyfus ? Pourquoi aussi Péguy, dans De l'Argent, suite, s'est-il laissé aller à vouloir supprimer l'ennemi intérieur, comme en temps de guerre et de révolution, quand cet ennemi s'appelait Jaurès ? “Tu sais quel respect, écrivait-il en 1900 dans sa Lettre du Provincial, quelle amitié, quelle estime j'ai pour la robustesse et la droiture de Jaurès". Mesura-t-il plus tard ce qu'il en coûta de mêler sa voix aux aboiements, aux chienneries assassines d'un Lucien Daudet ? ...il est tout de même gênant, exaspérant, de ne jamais, jamais ! pouvoir admirer quelqu'un proprement, sans réserve, inconditionnellement, jusqu'au bout - pourquoi parle-t-il, à propos de Jaurès, de guillotine, et d'une “grande voix” qu'il s'agirait de couvrir d'un “roulement de tambour”, comme l'on fit pour exécuter Louis XVI, traître à sa patrie ?


Juifs (encore...!)

Combien au contraire Péguy réserve-t-il son admiration pour son ami Bernard-Lazare, celui qui a déclenché l' “Affaire Dreyfus” (“Je ferai le portrait de Bernard-Lazare. Il avait, indéniablement, des parties de saint, de sainteté. Et quand je parle de saint, je ne suis pas suspect de parler par métaphore”) ; ...un cœur qui battait à tous les échos du monde, un homme qui sautait sur un journal, et qui sur les quatre pages, sur les six, huit, sur les douze pages d'un seul regard comme la foudre saisissait une ligne et dans cette ligne il y avait le mot Juif, un être qui rougissait, qui pâlissait, un vieux journaliste, un routier du journal(isme), qui blêmissait sur un écho, qu'il trouvait dans ce journal, sur un morceau d'article, sur un filet, sur une dépêche, et dans cet écho, dans ce journal, dans ce morceau d'article, dans ce filet, dans cette dépêche il y avait le mot Juif ; un cœur qui saignait dans tous les ghettos du monde...”) - la France pourrie, Péguy ? Lui, l'ami de Bernard-Lazare? Souviens-toi Péguy de ce que tu as écrit sur Jaurès. Les paroles s'envolent, scripta manent – les écrits restent...


Les Juifs (encore )

Pour la première fois en terminale, j'ai su, j'ai appréhendé ce que pouvait bien étre "un Juif". Je fréquentais une certaine Véra B. "Méfie-toi", me dit ma mère, "ces gens-là peuvent te coincer avec leur fille, le revolver à la main - tout passait par le ton, les accents de ma mère, - et te forcer à l'épouser" - combien n'eussè-je pas béni celui qui, revolver au poing, m'eût contraint d'épouser Véra B., juive marocaine !

Péguy écrivit sur les juifs des pages qui aujourd'hui encore seraient d'utilité publique. Son meilleur ami Lazare Bernard (de son vrai nom) mourut de toutes sortes d'épuisements cérébraux et cardiaques. Il représentait l'incarnation si l'on peut dire de la mystique d'Israël, non pas la “politique juive”, ni l'Etat Juif (Péguy ne fait même pas une allusion à Theodor Herzl dans son œuvre) mais l'Israël de la Bible, qui n'est pas non plus celui de saint Paul (étendant la notion à tous ceux que le Christ a élus). Péguy trouve aux juifs des particularités, des spécificités, il dit “cette race”, mais suffit-il d'employer ce mot, de vouloir définir le juif pour aussitôt se faire taxer d' “antisémitisme” ? c'est tout au contraire afin de mieux souligner ce qu'ils ont de commun avec tous les peuples (nous préférons à présent “ethnies” - existe-t-il une ”ethnie française” ? ...cessons de tout voir avec nos gros yeux de 2005, nos bons grands yeux tout embués de certitudes et de vertus.) Il existe donc chez les juifs, dit Péguy, comme chez tout homme du peuple, un désir éperdu de ne surtout pas, à aucun prix, passer d'une “période”, où Dieu merci rien n'arrive, à une “époque”, où se réactivent les forces de l'Histoire.

Comme disaient certains juifs pleins d'humour : “Ne vous préocupez donc pas de l'Affaire, laissez-nous plutôt faire des affaires” (Péguy : “On lui en voulait surtout” (à Bernard-Lazare), “les juifs lui en voulaient surtout, le méprisaient surtout parce qu'il n'était pas riche.”) Péguy relève donc, chez Bernard-Lazare, qu'il ne fallait ni territoire, ni autorité d'Etat – juif, ou autre. Il se livre disions-nous, il se laisse aller à un éloge, à une considération forcément “datée” du peuple juif d'avant Auschwitz (par la force des choses) : ”Ils savent ce que ça coûte que de porter Dieu et ses agents les prophètes. Ses prophètes les prophètes. Alors, obscurément, ils aimeraient mieux qu'on ne recommence pas. Ils ont peur des coups. Ils en ont tant reçu. Ils aimeraient mieux qu'on n'en parle pas. Ils ont tant de fois payé pour eux-mêmes et pour les autres.” Plus loin (Notre Jeunesse) :”Je connais bien ce peuple. Il n'a pas sur la peau un point qui ne soit pas douloureux, où il n'y ait un ancien bleu, une ancienne contusion, une douleur sourde, la mémoire d'une douleur sourde, une cicatrice, une blessure, une meurtrissure d'Orient ou d'Occident.” Et enfin :”Ils reconnaissent l'épreuve avec un instinct admirable, avec un instinct de cinquante siècles. Ils reconnaissent, ils saluent le coup. C'est encore un coup de Dieu. La ville sera encore prise, le Temple détruit, les femmes emmenées. Une captivité vient, après tant de captivités. De longs convois traîneront dans le désert. Leurs cadavres jalonneront les routes d'Asie. Très bien, ils savent ce que c'est. Ils ceignent leurs reins pour ce nouveau départ. Puisqu'il faut y passer ils y passeront encore. Dieu est dur, mais il est Dieu.”

...Le désir donc que rien ne se passe. Que les “prophètes” justement, n'aient pas à intervenir, à retentir. Et Péguy nous dit cette chose terrible, que l'on eût bien acheté la paix pour tous les Autres Juifs par un bon sacrifice de bon bouc émissaire, à savoir Dreyfus, parfaitement, lui-même. Et cet auto-stoppeur juif, à qui je demandai sottement, impudemment, un jour, pour meubler, “l'effet que cela fai[sai]t d'être juif”, me répondit “cela fait l'effet d'être un homme” ; à savoir toujours inquiet, sur le qui-vive, menacé par la mort et le sarcasme, qui est peut-être pire que la mort ; les juifs seraient-ils plus hommes que les autres ?

Et uniquement lorsqu'ils sont persécutés? Bernard-Lazare, instigateur donc de l'Affaire .Dreyfus, mort de l'indifférence des autres juifs, qui se fussent bien aussi, après coup – et la famille Dreyfus en premier lieu, et les jauressistes avec elle, après tout, accommodés de l'amnistie – mourut à 37 ans, tué par la conspiration du silence. A rapprocher de Péguy, futur mort par excès d'idéalisme. Que puis-je dire. Laisser la parole à Péguy, voilà ce qu'il faudrait. Le lire en public avec le ton, le poids, la masse et la subtilité d'un Cuny, d'un Trintignant. Pouvoir se dire que l'on a ce poids, qu'on l'a acquis, mérité de l'acquérir: juste lire Péguy en public, dans un théâtre, comme on a lu Céline.

Je fais un rapprochement, juste comme ça. Et ce n'est peut-être pas le moment. S'il y a un moment. “Israël une fois de plus” (dit Péguy) ( à propos de ce silence imposé par les juifs eux-mêmes à la Justice) “Israël poursuivait ses destinées temporellement éternelles” (il ne s'agit pas de l'Etat, évidemment, mais de l'ensemble des juifs). Péguy exalte l'affaire Dreyfus à la façon d'une guerre, la seule qu'il ait pu véritablement mener – avant sa mort - une guerre sans victime corporelle. Affaire Dreyfus mal menée, malmenée, “des lions menés par des ânes” - c'est ce que l'on a pu dire au début de la Guerre 14 - mais déjà donc, forcément, pour l'Affaire Dreyfus.

Même après que Dreyfus eut été réhabilité, on ne pouvait nier qu'il se fût hélas développé, incarné - une telle vague d'antisémitisme !... de l'affaire Dreyfus à Auschwitz, il n'y a qu'un pas, qu'une avenue, un boulevard ! VICTOIRE A LA PYRRHUS. Je dirais bien (par proverbe) “on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs” – mais je me méfie... On l'a tellement utilisé, ce proverbe... "Je n'ai jamais beaucoup vu d'omelette..."Méfie-toi de tes amis, Péguy.

X


12.12.2009

Unterrilke

 

Face à une représentation naïve qui opposerait le monde du bourgeois, durs magouilleurs adultes, et le monde littéraire primesautiers des éternels ados illuminés, il faut vous confirmer l'existence d'un monde littéraire non moins magouilleur, adulte, fermé, bourgeois, fondé sur cet axiome : nul n'est édité à force de talent. Il faut y faire montre d'un esprit commerçant, intrigant, baratineur, à l'instar exactement d'un représentant de Coca-Cola. C'est un monde sans pitié, où règnent la puanteur des ego (le vôtre est d'uen certaine ingénuité), et surtout l'immense marécage de la plus crasseuse indifférence.

Il faut connaître un homme politique, et en faire ; ou un journaliste, et faire du journaliste ; un juif ou un pédé influent, connu déjà des médias, et participer d'une certaine manière – pas de femmes ! surtout pas de femmes ! l'amour, oui, mais en contrôlant. Les femmes tirent tout à elles, n'imaginent pas qu'on puisse s'intéresser à quoi que ce soit d'autre qu'elles. Mon meilleur ami a divorcé après douze ans de vie infernale où il s'est vu interdit d'écrire. Maintenant, si elle est juive, journaliste ou femme politique... tout baigne – mais pas d'amour ! surtout pas d'amour ! ... d'un homme non plus d'ailleurs... Parce que c'est tout aussi compliqué côté homo qu'hétéro... Maintenant voici : les textes que vous m'avez proposés correspondent à un besoin de faire le point, de parcourir l'horizon de la connaissance ou de la non-connaisssance du monde et du moi, manifesté sous forme littéraire.

Ce besoin de faire le point n'implique pas nécessairement une mise en œuvre littéraire. Il s'y trouve assurément de nombreux bonheurs d'écriture (les énumérer, les commenter), mais ausssi des passages où la pensée, au moment de redécouvrir pour son propre compte des concepts modérément originaux, n'a peut-être pas suffisamment bénéficié de votre travail. Vous ne pouvez les approfondir (je ne le saurais pas non plus ; c'est une question d'expérience, et non de longévité.) Il semble que l'on ne puisse écrire que ce que l'on est, ce que l'on devient. Pour devenir, il faut vivre et se mesurer aux autres, qui semblent ici tous rejetés en bloc à l'extérieur de votre bulle ; malheureusement c'est ce que j'ai fait aussi, et c'est pourquoi mes livres n'ont été ni édités ni vendus (poil au cul) sau f deux : 126 ventes pour Omma, 112 pour Péguy.

Donc :

  1. devenir soi, laisser aller.

  2. retravailler les textes, resserrer, retrancher. Lire Martin Eden de London.

    iIntriguer comme un malade.

  3. Essayer une profession qui mette illico en rapport avec le milieu magouilleux littéraire. Le professorat est une impasse, on n'y rencontre que des profs qui racontent à des profs des histoires de profs dans une salle des profs. Un collègue me correspondait par poste, un seul, c'est tout. Celui d'Andernos ne demande qu'une chose à présent que je n'y vais plus : me laisser tomber. Exception : a) prof de fac, où règne le pire lèche-culisme qui soit, ce qui permet cependant d'accéder, quand on devient patron, au millieu littéraire.

    b) journalisme, mais le terrain est miné : on y reste désormais précaire toute sa vie, entre son réchaud, son ordi et son 10 m² pas chauffé.

    c) employé dans l'édition ; si Zola n'avait pas été livreur chez Hachette, jamais les Rougon- Macquart – les Bougon-Bâtard – n'auraient vu le jour. Vous m'entendez, Gaël ? –

Hors de ces trois voies professionnelles-là, pas de salut. A part cela, envoyez vos textes à des revues, des revues, des revues. Pas à des éditeurs: vous serez toujours impitoyablement renvoyé. Un jour peut-être serez-vous sollicité. Mais les éditeurs détestent recevoir des manuscrits.

 

 

10.12.2009

Minable ou pas minable ?

Je hais, du fond du cœur, l'humanité entière. Je reprends. S'il est vrai que l'amour de ma vie soit Sylvie Nerval, reste à résoudre l'énigme des scènes de ménage. De ce qui revient à elle, à moi. Je suis un homme, c'est marqué sur ma fiche d'Etat-civil ; donc c'est à moi de raison garder, de former ma femme, et de ne pas donner dans les chiffons rouges - or il n'en est aucun où je ne me soie point rué ; même devant témoins. Mais pourquoi vouloir aussi, et de façon obstinée, me traîner à l'encontre de ma volonté explicitement exprimée. Le féminisme, sans doute : l'homme doit céder. Deuxième cause de scène : se voir soudain repris, tout à trac, brutalement, comme lait sur le feu, pour un mot décrété de travers, une plaisanterie prétendue de trop d'un coup, telle attitude parfaitement involontaire - ne pas lui avoir laissé placer un mot de toute une soirée par exemple ; avoir désobligé négligemment telle ou telle connaissance dont je me contrefous – bref c'est toute une typologie de la scène de ménage qui serait à établir. Est-il vraiment indispensable de préciser que tout s'achève immanquablement par ma défaite. Je cède aux criailleries : c'est ma foi bien vrai que je suis un homme. Pas tapette, non, ni lopette, mais lavette (“homme mou, veule, sans énergie”). Ce n'est que ces jours-ci que je me suis avisé de la jouissance que j'éprouvais à céder : volupté de l'apaisement ; d'avoir fait le bonheur de l'autre, de m'être sacrifié fût-ce au prix de mes propres moëlles et de ma dignité.

En dépit de notre constant état de gêne matérielle, je savais cependant que là, juste au-dessus de ma belle-mère, se vivaient nos plus belles années, d'amour, de rêve et d'inefficacité – connaissance confuse toutefois, plombée par d'obsédantes interrogations : savoir si je n'étais-je pas plutôt en train de tout gâcher. Ce n'est que trente ans plus tard que je puis parler d'un certain accomplissement ; prétendre (à juste titre ? je ne le saurai jamais) n'avoir jamais été autant maître du monde, aussi bien qu'au faîte exact de la plus totale impuissance... Mes déplorations, mes doutes et mes angoisses, ne peuvent pas, ne pourront jamais se flanquer à la poubelle, comme ça, hop, par la grâce et le hasard divins d'une tardive et tarabiscotée prise de conscience.

Il est étrange qu'on puisse ainsi s'accomplir tout en se prenant pour une merde onze années durant. Je me souviens très bien, moi, qu'il n'y avait-il strictement aucun moyen d'obtenir la moindre concession de la part de Sylvie Nerval, qui décidait de tout, de rigoureusement tout. Facile de se moquer à celui qui n'est pas dans la merde jusqu'au cou. L'autorité sur sa femme était pour moi le comble de la déchéance machiste, le dernier degré de ce que l'on peut imaginer de plus méprisable. Je fonctionnais, nous fonctionnions ainsi. J'ai bousillé mon couple et mon propre respect au nom d'une idéologie qui a mené à cette ignoble guerre des sexes qu'on voit à présent se déchaîner, où la moindre érection non désirée sera bientôt passible des tribunaux.

Minable ou pas minable ?

Je hais, du fond du cœur, l'humanité entière. Je reprends. S'il est vrai que l'amour de ma vie soit Sylvie Nerval, reste à résoudre l'énigme des scènes de ménage. De ce qui revient à elle, à moi. Je suis un homme, c'est marqué sur ma fiche d'Etat-civil ; donc c'est à moi de raison garder, de former ma femme, et de ne pas donner dans les chiffons rouges - or il n'en est aucun où je ne me soie point rué ; même devant témoins. Mais pourquoi vouloir aussi, et de façon obstinée, me traîner à l'encontre de ma volonté explicitement exprimée. Le féminisme, sans doute : l'homme doit céder. Deuxième cause de scène : se voir soudain repris, tout à trac, brutalement, comme lait sur le feu, pour un mot décrété de travers, une plaisanterie prétendue de trop d'un coup, telle attitude parfaitement involontaire - ne pas lui avoir laissé placer un mot de toute une soirée par exemple ; avoir désobligé négligemment telle ou telle connaissance dont je me contrefous – bref c'est toute une typologie de la scène de ménage qui serait à établir. Est-il vraiment indispensable de préciser que tout s'achève immanquablement par ma défaite. Je cède aux criailleries : c'est ma foi bien vrai que je suis un homme. Pas tapette, non, ni lopette, mais lavette (“homme mou, veule, sans énergie”). Ce n'est que ces jours-ci que je me suis avisé de la jouissance que j'éprouvais à céder : volupté de l'apaisement ; d'avoir fait le bonheur de l'autre, de m'être sacrifié fût-ce au prix de mes propres moëlles et de ma dignité.

En dépit de notre constant état de gêne matérielle, je savais cependant que là, juste au-dessus de ma belle-mère, se vivaient nos plus belles années, d'amour, de rêve et d'inefficacité – connaissance confuse toutefois, plombée par d'obsédantes interrogations : savoir si je n'étais-je pas plutôt en train de tout gâcher. Ce n'est que trente ans plus tard que je puis parler d'un certain accomplissement ; prétendre (à juste titre ? je ne le saurai jamais) n'avoir jamais été autant maître du monde, aussi bien qu'au faîte exact de la plus totale impuissance... Mes déplorations, mes doutes et mes angoisses, ne peuvent pas, ne pourront jamais se flanquer à la poubelle, comme ça, hop, par la grâce et le hasard divins d'une tardive et tarabiscotée prise de conscience.

Il est étrange qu'on puisse ainsi s'accomplir tout en se prenant pour une merde onze années durant. Je me souviens très bien, moi, qu'il n'y avait-il strictement aucun moyen d'obtenir la moindre concession de la part de Sylvie Nerval, qui décidait de tout, de rigoureusement tout. Facile de se moquer à celui qui n'est pas dans la merde jusqu'au cou. L'autorité sur sa femme était pour moi le comble de la déchéance machiste, le dernier degré de ce que l'on peut imaginer de plus méprisable. Je fonctionnais, nous fonctionnions ainsi. J'ai bousillé mon couple et mon propre respect au nom d'une idéologie qui a mené à cette ignoble guerre des sexes qu'on voit à présent se déchaîner, où la moindre érection non désirée sera bientôt passible des tribunaux.