17.05.2012
Polar chinois
Le paravent de laque, de Robert Van Gulit, Holla
ndais très versé en civilisation chinoise, illustre les aventures de l'inspecteur Ti, Sherlock Holmes de l'époque impériale, en l'occurrence le VIIe siècle de notre ère. On y retrouve notre héros parmi tout un monde interlope, de banquiers véreux, de prostituées et maquereaux, de mendiants, avec une profusion de détails exacts chargés de nous informer avec précision, mais sans lourdeur, combien la Chine diffère de tout ce que nous connaissons en Occident. Le juge Ti passe pour un ancien lettré qui s'est converti aux façons de vivre de la pègre, car il ne saurait dissimuler son accent distingué, ses bonnes manières et l'élégance de ses caractères tracés au pinceau.
Il s'agit, grâce aux manœuvres d'infiltration, de gagner la confiance des divers malfrats, parmi lesquels un caporal déserteur et un mendiant hideux, de découvrir l'assassin d'un notable, et de la femme de ce dernier, qui possédait bien des bijoux. Nous ne dirons pas que nous avons suivi cette histoire avec passion, car elle est entortillée comme il se doit et notre intelligence ne brille pas en ce domaine. De plus, comme signalé, le lecteur s'attarde malgré lui avec plaisir sur les conditions de vie de la Chine médiévale, où nul meuble, où nul geste, ne sauraient correspondre à quoi que ce soit de connu en Europe. Dans cet exotisme à la fois spatial et temporel, nous serons cependant étonnés que les ressorts de la psychologie humaine demeurent les mêmes.
Cela pourrait sans doute se confirmer à partir du grand roman médiéval Au bord de l'eau, où l'on voit évoluer des riches, des paysans, des militaires, des nobles. Cependant, les samouraï japonais pleurent et sanglotent lorsqu'ils veulent prouver leur résolution virile ; et les juristes romains d'Albicius, à en croire Quignard, ont de bien étranges façons de raisonner. Mais acceptons ici, chez Van Gulit, ces bases psychologiques auxquelles nous sommes accoutumés. Votre serviteur écrivit quelques élucubrations l'an dernier sur ce Paravent de laque, où se trouvent délicatement peints, panneau après panneau, les détails d'un crime commis ou à commettre. Mais voyons ce que cet autre ego, datant de quelques mois, pouvait bien élucubrer à propos de ce policier :
« Un juge chinois déambule dans les rues en pentes de Weiping, au VIIIe siècle. Son assistant et lui rencontrent d'étranges personnages, en particulier un mendiant borgne qui les suit, puis se propose de les aider pour échapper à la police. Curieux, non ? Et bien propre à dépayser. L'auteur est un Hollandais érudit et polyglotte, qui connaît parfaitement son affaire, ce qui permet une riche vraisemblance dans les décors et le comportement : tout à fait conforme à ce que nous autres Occidentaux pouvons comprendre d'une civilisation raffinée, brutale dans les basses couches.
Le juge Ti est un personnage récurrent, que j'ai eu déjà l'occasion de connaître voici quelques années : il était question d'un cadavre flottant sur une inondation, et pénétrant dans une maison ainsi au fil de l'eau – si je me souviens bien. Cette fois-ci, dans Le paravent de laque, nouvelle donnant le titre au recueil, un homme s'est précipité dans le fleuve rapide bordant sa propriété, mettant ainsi dans l'embarras ses héritier qui ne peuvent produire un cadavre en guise de preuve du suicide. Et tout, je le suppose, se résoudra par l'intervention du juge Ti, incognito ou pas. Je ne comprendrai pas grand-chose, mais l'exactitude m'aura enchanté.
Actuellement, les voici dans une auberge, probablement le repère de la pègre locale. Quel juge Ti débrouillera ce que je suis incapable d'analyser ? Je n'y vois plus clair en moi-même, je n'ai d'ailleurs jamais pu : dès que j'éprouvais quelque chose, deux cas se présentaient : ou bien cela causait du tort à quelqu'un, et j'abandonnais l'action dont j'avais envie ; ou bien l'entourage me persuadait qu'en réalité je ne pensais pas cela, non, mais plutôt ceci. Toute ma vie se sera passée à débusquer les déguisements de mes sentiments, ou à les créer de toutes pièces, pour ne contrarier personne. Les obstacles proviendraient donc non des gens extérieurs, qui se contentent de chercher leur intérêt, mais les propres arcanes de mon cerveau, qui me poussent ainsi à obtempérer, alors qu'il est toujours possible de négocier.
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15.05.2012
Leçon de littérature
A présent, passons aux choses frivoles : id est, chez Bordas, La littérature en France depuis 1968, sachant que le livre (à l'usage d'on ne sait quels bacheliers ou postbacheliers) fut imprimé en 1982. Fallait-il que le besoin s'en fût fait sentir pour que déjà parût un tel ouvrage, fallait-il qu'un tel recul existât déjà ? Toujours est-il que ces quelques centaines de page brochées présentent avec intelligence et toutes sortes de défauts ce qu'il faut bien présenter comme un éparpillement, comme un éclatement, d'aucuns diront une effloraison, un épanouissement subit. Première observation : il ne semble pas que l'explosion idéologique de 68 ait directement concerné la littérature ou l'ait directement influencée ; il me paraît même que la figure de l'artiste et celle de l'intellectuel se soient trouvées en opposition.
L'art, c'est le bourgeois. L'intellectuel, c'est l'engagé : en dehors de cela, point de salut. Je me souviens de cette phrase rageuse sur un livre d'or d'exposition : « Le monde sera sauvé » (ou « libre », ou quelque chose d'approchant) « lorsqu'on aura p
endu le dernier artiste avec les tripes du dernier bourgeois » (ou le contraire) (charmant pour l'exposante, c'était ma femme). C'est bien plutôt à présent, avec l'explosion des blogs internet, l'effondrement du disque et celui des éditeurs, qui menace, que les idéaux, que les pulsions démocratiques, égalitaires, de 68 – semblent se réaliser, de même que la république, proclamée en 1792, n'a vu sa survie définitive qu'à partir de 1873.
Seconde observation : toutes les époques, regardées à la loupe comme ici, peuvent s'interpréter comme des époques de bouleversement, que ce soit à la suite de 1968, de la guerre d'Algérie, de la Guerre 14, and so on en remontant. Ces deux réserves établies (le relativisme une fois de plus, et la poursuite du classicisme en dépit des remous), passons à une troisième observation, concernant le livre lui-même, La littérature en France depuis 1968 : la conception scolaire, d'abord. Nous avons à notre disposition une grande quantité de textes représentatifs. Pourquoi faut-il qu'ils soient corsetés par un apparat comptable de 5 en 5 lignes dans la marge, comme dans le Lagarde et Michard que l'on veut imiter, dont on veut, sciemment, perpétuer la tradition, et par un autre apparat, interrogateur : en effet, nous voici invités à considérer l'aspect de tel ou tel texte à la lumière de constatations, d'axes de lecture, de pistes d'interprétation. Ce ne sont plus les questions naïves d'antan : « Montrez que les personnages sont » (ceci, cela) ou bien « Ce paysage ne présente-t-il pas des aspects symboliques ? » - je veux, mon neveu. Plus subtilement, plus conformément aux instructions pédagogiques d'alors, l'auteur des notes veut orienter mine de rien nos réflexions : ici, la dérision (ll. 24, 37, 48), là, du pathétique (ll. 12, 16 et 74, etc. cela corsète, cela gêne. Entre deux textes, les commentaires vont bon train, comme il est de règle. Et c'est en même temps fort utile, au milieu d'un tel foisonnement.
Disons pendant que j'y pense qu'une telle foultitude de textes laisse sur sa faim. On vous passe le plat, puis on le retire. Sans doute a-t-on craint de décevoir tel ou tel qui se fût cherché dans la liste. Et puis, comment ne pas penser au défaut inhérent à de tels catalogues : l'impossibilité de l'exhaustivité (certains sont restés sur le bord de la route), le risque aussi du trop-plein (certains écrivains ont été surévalués, notamment par leurs excellentes ventes... ) Pourtant, dans la mesure du possible, les textes uniques (pour les estimés secondaires) ou les groupes de textes (3 ou 4 maximum) se voient regroupés dans des articles substantiels qui mettent en relief leurs points communs : le néoclassicisme, l'histoire, le journal intime, les inventeurs (Queneau, Leiris, Malraux, Beckett, Genet), cela pour les auteurs ; puis, concernant les formes : le récit, subdivisé en « histoire », « roman d'éducation », « récits de voyages », « autobiographies ».
Chapitre « Le récit II : l'expérimentation – Nouveau roman bien sûr, Sarraute, Robbe-Grillet, Claude Simon, Butor). La poésie, Saint-John Perse, René Char hélas, Roubaud trois fois hélas. Puis l'essai (Michel Foucault), la critique (Julia Kristeva). L'Actualité, avec « les écritures féminines » (Ernaux, Cardinal, Cixous). La « paralittérature » ou littérature de gare : les Policiers (il y en a d'excellents et de mauvais, très exactement dans les mêmes proportions que chez les écrivains dûment reconnus), La science-fiction. L'écriture fragmentaire (Blanchot, hélas, qui va répétant sur 400 pages qu'il n'y a rien et qu'il n'y a rien à dire), et Cioran. Pour finir, un chapitre à lui seul pour Barthes et Yourcenar, un autre sur Modiano, Le Clézio, Perec ; ensuite, plus rien, c'est-à-dire nous.
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13.05.2012
Divinité, pédagogie, connerie
Car il m'est montré par-là que le péché suprême, c'est de désespérer de l'homme, qui est désespérer de Dieu. Disons du progrès, de la marche en avant, si cette idée de Dieu nous est inadéquate. Où aboutit cette marche, c'est ce qu'il ne nous appartient pas de savoir, mais il ne faut pas la nier. Car mourir dans les cris de désespoir est une volupté, assurément, mais à fuir ; sur laquelle il faut se pencher, mais de laquelle il faut relever notre face. Livre contenant des essais bien intentionnés par un certain Fernand Buisson, ayant vécu jusqu'à un âge avancé. Il combattit les perfides catholiques, lesquels se répandirent en insinuations venimeuses. Ils étaient obscurantistes, et entendaient qu'on le restât. Au besoin, ils calomnièrent anonymement dans les bulletins paroissiaux. L'effondrement du catholicisme date des années 60, jusqu'auxquelles on pouvait encore se permettre, prêtre, de morigéner ses ouailles du haut de la chaire : « sans désigner personne, on raconte un nouveau trait de persécution locale. » « Je dénonce M. Bérabeau pour avoir dessiné les parties naturelles du Christ avec des pustules. » On ne citait pas le nom.
J'ai dessiné, quant à moi, une « rame à dents ». C'était débile. Et un « dé sans dents ». Ultradébile. Mais 10 mn de cours en moins. Et ces confidences sur moi-même, que l'on prône à de certains moments de réunion, je les étalais dans tous mes cours. C'était moi, et non « le prof », qui dispensais l'enseignement. Avec tous les risques impliqués. Cela ne convenait pas à tout le monde, certains en furent traumatisés. Mais tout éducateur, professeur ou parent, doit ainsi risquer sa peau. S'il ne le fait pas, il rase. Je ne me sentais aucune autorité, cela dépendait des jours : ceux où j'étais présent, pas de problème. Ceux où j'étais absent, ou simplement distant, tout grinçait. Nous étions aux antipodes d'une relation d'autorité.
Mais je ne prétends pas que cela fonctionne pour tout le monde. Je n'ai pas de méthode pour bien enseigner : chacun joue sa comédie avec ses propres ressources. Bien prétentieux celui qui, tel un professeur d'IUFM, prétendrait délivrer un procédé unique de captation des intentions, d'insufflement des énergies. C'est pourquoi il est absurde de parler d'un bon professeur ou d'un mauvais : toujours certains conviendront à d'autres, et répugneront à d'autres autres. Devenir incompétant est à la portée de tous : c'est de se laisser faire par deux ou trois individus, élèves, généralement soutenus par leurs familles : ils troublent le cours, ne cessent de répandre le bruit de vos injustices, et de vos insuffisances.
En vérité, tout professeur est à la fois compétent et dispensé de toute qualité professionnelle. C'est à l'appréciation de la bonne ou mauvaise volonté de chacun. « Si quelque chose devait choquer dans vos propos le moindre père de famille, ne les tenez pas en classe » : vous datez, Monsieur Fernand Buisson. « Qui songerait d'ailleurs à vous le reprocher. » Car à présent tout père de famille est susceptible de s'estimer choqué. En 1911, où ma mère naquit, certains curés dénonçaient “encore une violation de la neutralité, encore un méfait de quelque Aliboron: je comprends à présent l'attachement qu'on avait inculqué à mon père de la morale laïque. C'en était presque une religion. Mon père, saint instituteur laïque, pénétré de sa mission. Dans l'erreur, mais rédimé par tout ce qu'il accomplit en classe. Et moi aussi j'ai fait de grandes choses. Que l'on m'entende bien cependant : le moi dont je parle est un autre. La conscience que j'ai – pour être plus exact – de ma valeur implique une nécessité de justifier le niveau où me placerait ma propre estime. Pour le dire d'une troisième façon : incapable de trouver une voie moyenne, il faut qu'après m'être jugé si souvent mauvais, il faut que je me résolve à me trouver grand, disons digne de l'être.
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11.05.2012
La grâce royale
Espérances
La grâce ne vient pas. Nous nous demandons si notre inconduite n'a pas provoqué la mort du Roi. « Ces gens-là sont si superstitieux ! » Mingot le petit foireux – mangiatore di merda ! – monte et descend toujours, flanqué de ses gardes, l'escalier carrelé de blanc. Toujours au-dessus de nous les lancinantes leçons de piano - « Jean-Pierre ! Tu nous emmerdes ! Marie-Paule ! Tu nous fais chier ! » - en ce temps-là tout francophone prononçait encore Marie-Paule avec un « o » fermé : chameau, bateau, Marie-Laure. Dorimon demande comment le voisin du dessus se démerde pour se soûler, par quarante degrés « de chaleur, et d'alcool !». Je ris la première fois - puis neuf jours de vent d'Est, plus que 30. Le Balzac secoué gémit. Nous aidons nos deux gardes, retour de promenade, à déblayer sur le marbre du corridor l'angle d'ouverture des portes : sable crissant sous les volants de caoutchouc, semelles tapées, gencives agacées.
Au dixième jour, le bruit se répand dans l'immeuble : « Le Roi ! Le nouveau Roi fait grâce !
- Annoncez-le à Miss Valdez, disent nos deux gardes – elle est donc revenue – seule - nous nous précipitons chez elle, dévorés de curiosité :
My God !
Une grande blonde ravagée par la soixantaine, dans une grosse bouffée de Ludwig van, face striée, rayée, labourée de haut en bas de longues rides vulvaires, cernes violets, masque et fanons violets, triple feston de mentons mous – my God ! mon Diou ! - tournant le dos dans son parfum poudré, coupant net le disque – pour la première fois, le petit diarrhéique ne mangea pas sa merde sur sa tartine, à travers l'escalier tout émaillé de blanc retentissaient de joyeux appels, et le piano se tut ou presque.
Gibraltar, Gibraltar
Ils nous ont tous menés hors la Ville. Imaginez tout le panorama du grand détroit, juchés comme nous fûmes sur la Colonne sud d'Hercule, flanc herbu dévalant sous nos pieds jusqu'au grand passage bleu où s'évitent les navires – la rive opposée tout escarpée aussi, mais sèche, à en crever – nos pantalons flottant dans le vent. L'administration pénitentiaire a disposé ici sur l'ultime promontoire, et dans l'ordre :
- l'Américaine, son gigolo lui aussi de retour
- la veuve du colonel Biord ou Biotte et son fils, Christian (prononcez Chrich-chian) huit ans ;
- les petits pianistes («Jean-Pierre ! ... Marie-Paule !... ») et leurs parents – à jeun - sans le piano.
- le fourgon d'où sortent à présent Babs, du Bâtiment rouge, et sa fille, scandaleusement tendre – tous autant que nous sommes, enveloppés, tout étourdis d'espace et de vent libre – jamais, de si longtemps, nos corps n'avaient inspiré de tels souffles – en vérité je ne pouvais abaisser ma poitrine, dilatée à l'extrême, abreuvée de beauté. Ne manquaient que les anges – les flics en fourgonnette azur – Dorimon se rapprochait de la femme, éphémère, Babs, qui nous avait relégués en prison, et de sa fille ingénue.
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