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der grüne Affe

  • FEDORA (L'INTRUSIF)

    TEXTES ALTERNÉS FEDORA – L’INTRUSIF (DJANEM)

     

     

    DÉFINITIFS

    Je pars des textes écrits et j’améliore au maximum.

    67 07 24

     

    chercher “recalé” p.10

    Tous mes documents disparaissent au fur et à mesure...

     

     

    F I – FEDORA

    MISE EN PLACE

    F. I : Trois générations. « Il y aura le présent, le passé et l'avenir ». Caractéristiques des principaux personnages. Ma femme s'appelle Arielle. Olegario vient chez Vera. Olegario se cache de toutes les polices.

    Trois générations féminines, la grand-mère Fedora, Léna la mère, sa fille Lydia ; la plus âgée, après avoir dûment concassé sa fille Léna, entreprend donc, dans l’ordre chronologique, de broyer Lydia, sa petite-fille. Notre héros, Petit-Keller, parviendra-t-il à sauver cette dernière, ou bien, sera-t-il irréparablement nuisible ?

    Olegario sera l'amant de Fedora ; Lena fille de cette même Fedora. Et moi, Petit-Keller, d’intervention tardive, je serai moi. Trois générations, grand-mère, mère et petite- fille : Fedora, Léna, Cyntia, sept ans. Léna, infirmière, n'a pas de partenaire constant. Ce lui serait insupportable. Elle précise, cependant : “J’ai eu des rapports !”

     

    Fedora, plus âgée, forme avec Olegario un couple orageux, tortueux ; Cynthia, en bout de chaîne et sa petite-fille, restera solitaire en dépit des avances d'un prétendant parisien. Il n’y aura dans ce tableau mouvant ni présent, ni passé, ni avenir.

     

    L’épouse du narrateur se prénomme Arielle. Arielle Petit-Keller. Léna, infirmière, fille de Fédora, et ladite épouse, se ressemblent : tantôt fébriles, tantôt léthargiques. Olegario et l’aïeule Fedora, jadis jeunes, se sont rencontrés lorsque ce dernier, sur trois planches et sa guitare, chantait ses virils poèmes : « Viens chez moi » lui dit Fédora (la mante déguste sur son terrain). Chez Fedora se trouve déjà donc Léna sa fille, toute jeune en ce temps-là, de ce fleuve non loin duquel Vladimir Ilitch fut déporté. Désormais l'homme est dans la place. L’infirmière en herbe Léna, branleuse de quinze ans, suscite la lubricité d’Olegario, fort tenté par le coup double. Cet Argentin (il est argentin) n'a rien du tanguero gominé : il fut naguère indicateur à Buenos-Ayres, et ne dut son salut qu'à sa fuite en Europe, mais ce sont là d’ignobles ragots. .

     

    D. 1 DJANEM

     

    AVANT-PROPOS NARRATIF

     

    Voici comment tout a commencé. Mon vieil ami Lazarus m'a vivement recommandé pour dispenser à Djanem des cours particulier. Il m'a mené chez elle par une courte rue dérobée. Il nous a présentés l'un à l'autre en baissant les yeux. Elle et moi nous sommes vouvoyés, convenant du prix et des horaires. Il s'agissait, en avril mais trop tard, d’affiner la préparation à l'oral du CAPES. La première leçon s’est tenue au salon, sous un très plafond.

    Elle a disposé sur la table certains documents à consulter chez moi. Elle portait un tailleur bleu modeste, sans rien souligner de la gorge ou des hanches. Elle me parut, de prime abord, portugaise. La France est le seul pays où l'on te demande, avant tout, de quel pays tu es venu. Aussi n’ai-je rien demandé. Ce jour-là je lui ai déballé le grand jeu : collaboration à égalité, sans rapport formel maître-étudiante.

    Elle répond avec franchise : « J'ai repris mes études à partir de la 3e, jusqu'au niveau de la licence et du CAPES, où je compte me présenter ». Très vite les leçons se tiennent dans la cuisine, où survient parfois le conjoint sous un prétexte ou l'autre, souriant. Je me souviens d'avoir fait lire à Djanem, alors que j'officiais encore au salon, une œuvre épique, afin de la préparer à l’explication de texte. Je l'ai formellement prévenue : tout candidat qui se contente à l’oral de lire ce qu'il a écrit écope invariablement de la note 5, quelle que soit la valeur de son commentaire. Je dominais la ligne nette de sa raie capillaire, et lorsqu'elle a levé les yeux elle a surpris sur mon visage, me dit-elle, unes expression de tendresse que je réserve à mes lycéennes. La voix neutre de Djanem évoque le son de l'ocarina.

    De son côté Lazarus me recevait, dans sa maison d’édition de rondins, pour corriger ce qu'il éditait. J'occupais alors un petit bureau devant le jardin, repoussant parfois le volet de bois qui rebondissait souplement sur l’épaisse toison de vigne vierge . Et polissant les textes ou préparant mes cours , je rêvais à Djanem en répétant son nom pour l’aimer : On n'aime point, Seigneur, si l'on ne veut aimer. Les leçons coûtaient cher. Quand je voulus monter leur prix à 22€, Djanem proposa un arrangement à 100€ par mois, ce qui rabaissait mon prix à 12€ de l'heure. Elle s'en excusa confusément par courriel, où elle me tutoya, sous prétexte d’usage informatique. Nous avions commencé à nous écrire. Elle me rassurait, affirmant que mes cours débordaient d'enthousiasme et de sincérité, ce qui flattait ma modestie… Je me bornais pourtant à la stricte application des méthodes assimilées entre 18 et 20 ans : ce que l'on appelait alors « lecture expliquée ». En dépit des sottises ministérielles, j’en étais resté à mes premières directives pour étudiants. Mes classes me jugeaient désordonné, certes, mais combien plus profond que ces honorables échassières qui dispensaient, faute d'enseigner les maths, leurs platitudes réglementaires.

    Djanem, quelles que soient ses origines, avait bien failli me dire « Laissons là nos leçons, car je crois bien devenir amoureuse de vous. » C'est bien ainsi que je concevais toutes mes leçons : car le cours n'entre pas dans l'élève s'il ne se sent pas profondément aimé. Cet amour prend hélas avec elle, et je ne m’en avise qu’à présent, tous les aspects d’une révoltante condescendance, étendue à l’ensemble de mes relations humaines, à moins que je ne sois carpette ou paillasson : bipolarité dévastatrice.

    Il s'avéra que mes tarifs ne pouvait être supportés par un budget modeste. Djanem tenait la caisse d'un magasin de tissus exotiques. Nous ne nous étions plus revus, le conjoint Nils m'avait aimablement raccompagné jusqu'à la porte, 45 ans bien sonnés -
    rougeaud, ventru, rouquin.

    Djanem et moi nous sommes donné rendez-vous à la terrasse de La Flèche, au pied de la tour St-Michel, dont le quartier alors grouillait d'Espagnols et de Mahrébins, que je considérais avec condescendance, voir plus haut. Elle me confia, me vouvoyant de vive voix, ses déboires conjugaux. Son premier mari, Turgond, l'avait trompée dès sa grossesse, qui avorta en fausse couche.

    Il avait un jour aussi jeté un chaton vivant sur l’autoroute. Dix ans à se débarrasser de ce mari, les liens névrotiques étant les plus malaisés à distendre : « Je ne sais pas ce qui me prend de vous raconter tout ça », et pour la première et dernière fois nous sommes allés ensemble au cinéma, au sortir duquel nous nous sommes, cette fois, tutoyés. C'était une comédie policière, au cœur des Pyrénées, avec Arditi, Dussolier, et l'inévitable Azéma.

    Mais nous n’avons pas suivi l'intrigue. Dans l'ombre nos mains et nos bras parlaient pour nous. Ainsi donc je faisais connaissance, à 63 ans sonnés, de ce que j'avais si fort envié à Mussidan, lorsque mes prétendus camarades me laissaient entendre qu'ils avaient « flirté » tout le film (ou qu'ils étaient « allés aux fraises » dans les buissons du bord de l'Isle, en Dordogne) - en entier ?... - non, seulementavec les doigts, tu penses… À présent je suis grand, je « flirte au cinéma ».

    C'était donc là cet infini que tout le monde connaissait, en se foutant de ma gueule. Ensuite, il m'est difficile d'établir une chronologie, car je ne notais rien du tout, crainte d'y voir traîner dans les marges les commentaires reptiliens de mon épouse. Je devenais inexact, réclamant des libertés inhabituelles dans ma vie jusqu'alors si réglé. C'est ainsi que l'histoire ne peut trouver ici la moindre précision chronologique. Il me faut tout raconter d'un coup, superposer, surimprimer. Ainsi se retrouve l’état des souvenirs d’avant, lorsqu’ils n’étaient pas encore classés dans l’ordre, « dans la pureté de l’enfance » disent les écrivains.

     

    L'amour dure trois ans. Trois mois pour le plus chaud. Mon procédé d'exaltation consistait à déverser dans l'oreille de l'aimée les paroles d'amour les plus enflammées, auxquelles je croyais, le temps de les dire, et sur le chemin du retour.

     

     

    F. II : L'Argentin chauffe la fille Léna sitôt qu'elle est seule. Hernandez raccompagne Fedora. « Tous les voisins le voient ».

    FFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFF

     

    D. 53

    1. Et que m’importe d’être ton ami ? (“camarade”,copain de régiment”) - oubli, déni que nous soyons femme et homme - quel intérêt à des relations sans drame, ni chair ni pique, sans inquiétude ou incertitude ? Nous nous recroiserions un jour salut ça va  pas mal et toi ? Cest pourquoi je m’écarte le plus possible des humais mes frères. Plus tard j’apprends que l’amitié s’accommode très bien de l’amour physique - ...si j’avais su ! si j’avais su !

      X

       

    Même au fond d’elle j’ai peur. Pour la première fois de ma vie une femme montée sur moi me dit les yeux dans les yeux même en moi tu as peur des femmes se reprenant ...de moi je complète de ne pas être à la hauteur, de sentir démasqué l’impossible échafaudage au sommet duquel j’ai perché mon amour. Nous ne l’avons plus refait depuis.

    . Les femmes n’aiment pas la baise. Enfin si. Je serai déchiffré. Recalé d’amour. Le masque est plus vrai que l’homme.

     

     

     

     

    OOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOO

    D. 20 :

    Je ne peux jouir qu'après Lazare ? Djanem, si tu retournes à cet homme, je te pourrirai la vie. Te-Anaa est un homme, et ma Vieille Maîtresse façon Barbey. Rudi, son amant actuel, se montre fragile et prévenant. Je n'ai été "ni le premier, ni le dernier" : ma foi si. Défense de porter son écharpe et sa cicatrice.

     

    D. 21 : Mon père et le rouleau de la machine à écrire. Ma justification de voyeurisme devant Fleur-de-Pipe. Lazare est à goche ; "des logements pour les Roms !"

     

     

     

    D.22 : Trois mois pas plus pour un amour. Le harnachement grotesque de C. F.

     

    D. 23 : “Tu ne connais rien aux femmes, rien aux hommes, rien à la vie”. Lazare et moi nous séparons comme un fleuve à la fourche d'un delta. Le colonel à table. . Celle du baigneur : il faut agir. La connerie de mon choix conjugal. Mon ingratitude humaine.

     

    D. 24 : Fausse piste de la Salvadorienne. Je ne ris qu'avec toi. La fiancée de Hölderlin. La fosse à radio garnie de filins. Le coup de téléphone "pour épuiser un forfait" La peluche à grosse tête.

     

     

    Femme de 40 ans égale homme de 60. La culpabilté de Djanem. Je me suis toujours pris pour un écrivain. "Ils peuvent toujours venir me chercher, avec leur Goncourt !"

     

    D. 25 : J'apporte à ta caisse des pâtisseries orientales. Le temps long désert. Il suffirait queje connaisse toutes tes activités et leurs localisations. Se revoir entraînerait une telle anxiété... Aucune réflexion sur la société contemporaine. TOUT CE QUI FUT UNE FOIS DEMEURE. Tu regardes le mur, et soudain cinq ans sont passés. Nils pressent tout dans sa rusticité : "elle est amoureuse". Les femmes disciplinent leurs pulsions. Ce que l'autre souhaite n'importe pas à l'amant. Rue Hugla. Je ne peux plus désirer que cette femme. Enfin tu peux faire l'amour de femme à femme. Se refuse un an.

    D. 26 A 40 ans, elles désirent comme un homme à 60. Nous aurions dû apprendre à "maîtriser nos pulsions" à travers les siècles ! Quand les femmes auront commis autant de viols que les hommes, nous pourrons parler. Lazare :"Tu as mangé ton pain blanc. Désormais l'acte sexuel me répugne." La femme distille le sperme et s'en nourrit. La beauté écrase la femme. Quand on a ce sexe-là entre les jambes, on retombe toujours sur ses pattes. La femme pousse l'homme vers les putes : où a disparu la solidarité féminine ? Plus un gros clito qu'une petite queue. On se remet du viol, ne vous en déplaise. La femme est toujours consciente de sa perfection, "parce que je le vaux bien". "C'est plus facile pour moi si on ne ne va pas jusqu'au bout". Je trouve cela ignoble ; elle est capable de tenir trente jours, tout de même. "Nous pourrions rester côte à côte - Mais je ne suis pas une sainte" – les deux râteliers. "Ils peuvent toujours venir me chercher, avec leur Goncourt !"

     

    D. 50

    Te-Anaa : ce sera mensonge ; en dépit de mes efforts, je n’ai pu l’aimeD. Estime, considération, amitié ! “Baises judicieusement espacées” ! Mais elle ne doit jamais s’imaginer que je l’aime. Plusieurs années de thérapie pour guérir de moi. “Nous guérissons par surcroît”. Le surcroît n’a pas crû. Les passions refleurissent au bord des fosses. Combien amères les passions ressuscitées ! Les chemins de Te-Anaa sont trop escarpés, ses cimes, raréfiées. Trop de de vent, trop d’éther : ma vérité à tous les camps de base. Enfance et préhistoires, “le passé appartient aux perdants”.

    Avec DJANEM, aucun autre passé que nos frêles racines en sol peu profond, que rien ne rattache à rien. Jamais je n’ai voulu que cet amour, même artificiel. Nous avons mis au monde et nourri tout cela – au matin elle raconte une intrigue de films ou de livre, nous nous remplissons de vivre pour voler chacun loin de l’autre car le temps nous est compté, celui des éveils à l’aube, où les yeux se palpent sans un mot.

    Anaa s’interroge sur ce qui nous unit, Djanem et moi, sans être jamais né pour elle. “Je n’atternds plus rien de personne” dit-elle, mais il n’est pas un de nous qui n’attende. Nous sommes nos attentes et nos contradictions. J’emploie Te-Anaa dans le récit nommé Per Tenebras - dans les ténèbressous l’aspect d’un grand Slovaque à barbe sombre. Indécelable.

    Assurément nous aurions pu nous tenir à la chronologie, aux minuscules éternités d’égratignures et de bonheurs – mais tant de pellicules se sont surimprimées, tant de retouches superposées, que les perspectives se sont toutes aplaties, repentirs abolis – à présent, mon passé, je le vois tout à plat.

    Pour Te-Anaa de Christchurch, je vois une ombellifère élancée vers le ciel sans eau. Pour Djanem je ne vois rien. Que de ses lèvres donc ne cessent de couler tant de vérités sans fond ; doutes, sable et pierres avec ou sans inclusions de crapauds. De prétendus amis nous jettent en pleine face leurs venimeuses vérités.

     

    D 51.

     

    Près du fournil où je la vois trôner DJANEM accomplit ses rites. Je lis sur elle toute la succession des âges, comme si nos avions vécu ensemble sans en excepter un mois. Elle m’invente des mains propres, faites pour me payer. Fais-moi la mort heureuse. Accroupie sur moi Te-Anaa ferme les yeux dans un tumulte de succions sans grâce. C’est ce que l’on doit faire lorsqu’on est homme ou femme.

    DJANEM me nettoie, patiemment, funèbre. Même à supposer que j’aie trouvé ma double appartenance il restera d’elle en moi l’essentiel, qui me ramènera plus tard. Ou jamais ? Trois femmes émettant des craintes. Démonter le jouet. Rêvé que j’aie passé la nuit en toute chasteté, entre des draps blancs, avec l’énorme épouse d’un pâtissier.

     



     

    TEXTES ALTERNÉS FEDORA – L’INTRUSIF (DJANEM)

     

     

    DÉFINITIFS

     

     

     

    Se servir des « résumés » comme de chapeaux annonciateurs, sans plus.

    65 06 02

     

     

     

     

    F I – FEDORA

    MISE EN PLACE

    F. I : Trois générations. « Il y aura le présent, le passé et l'avenir ». Caractéristiques des principaux personnages. Ma femme s'appelle Arielle. Olegario vient chez Vera. Olegario se cache de toutes les polices.

    Trois générations féminines, la grand-mère Fedora, Léna la mère, sa fille Lydia ; la plus âgée, après avoir dûment concassé sa fille Léna, entreprend, dans l’ordre, de broyer Lydia, sa petite-fille. Notre héros, Petit-Keller, parviendra-t-il à sauver cette dernière, ou bien, sera-t-il irréparablement nuisible ?

    Olegario sera l'amant de Fedora ; Lena fille de cette même Fedora. Et moi, Petit-Keller, d’intervention tardive, je serai moi. Olegario fécondera Léna, la jeune, qui engendrera Cyntia, ce qui fait trois générations, grand-mère, mère et petite- fille : Fedora, Léna, Cyntia, sept ans. Léna, infirmière, n'a pas de partenaire constant. Ce lui serait insupportable. Fedora, la plus âgée, forme avec son amant Olegario un couple tortueux, tortureur. Cyntia, en bout de chaîne, deviendra jeune fille et toute seule, en dépit des avances d'un prétendant parisien. Il n’y aura dans ce tableau mouvant ni présent, ni passé, ni avenir.

     

    Mon épouse se nomme Arielle. Arielle Petit-Keller. Léna, infirmière, et mon épouse, se ressemblent : tantôt fébriles, tantôt léthargiques. Olegario et la vieille Fedora, jadis jeunes, se sont rencontrés lorsque ce dernier, sur trois planches et sa guitare, chantait ses virils poèmes : « Viens chez moi » lui dit Fédora (la femme et la mante dégustent sur leur terrain). Chez Fedora se trouve déjà donc Léna, toute jeune encore, de ce fleuve sibérien près duquel fut déporté Vladimir Ilitch. Désormais l'Ennemi Masculin se trouve dans la place. La future soignante Léna, quinze ans, suscite la lubricité d’Olegario, fort tenté par le coup double intergénérationnel. Cet Argentin (il est argentin) n'a rien du tanguero fadasse et gominé : il fut naguère indicateur des colonels de Buenos-Ayres, et ne dut son salut qu'à sa fuite en Europe, mais ce sont d’ignobles ragots. .

     

    D. 1 DJANEM

     

    Désir d'intrusion, sans endosser pour autant la responsabilité d'un futur époux.

    AVANT-PROPOS NARRATIF

     

    Voici comment tout a commencé. Mon ami Lazarus, m'a vivement recommandé pour donner à Djanem des cours particulier. Il m'a mené chez elle par une courte rue dérobée. Il nous a présentés l'un à l'autre en baissant les yeux. Nous nous sommes vouvoyés, convenant du prix et des horaires. Il s'agissait, en avril, trop tard, d’affine la préparation à l'oral du CAPES. La première leçon, pour une assez forte somme, s’est tenue dans son salon, très haut de plafond.

    Sur la table elle a disposé certains documents à consulter chez moi. Elle portait un tailleur bleu modeste, sans rien souligner des seins ni des hanches. Elle me parut, de prime abord, portugaise. La France est le seul pays où l'on te demande, avant tout, de quel pays tu es venu. Nous sommes de grands xénophobes, et j’en suis. Connaissant les origines de Djanem, je me fais fort de tout savoir à son sujet, de tout ignorer, du moins l’essentiel, si je les ignore. Ce jour-là je lui ai déballé le grand jeu : collaboration à égalité, sans rapport formel maître-étudiante. Elle répond doucement, franchement : « J'ai repris mes études à partir de la 3e, jusqu'au niveau de la licence et du CAPES, où je compte me présenter ». Très vite les leçons se tiennent dans la cuisine, où survient parfois le conjoint sous un prétexte ou l'autre, souriant. Je me souviens d'avoir fait lire à Djanem, alors que j'officiais encore au salon, une œuvre épique, afin de la préparer à l'épreuve de l’explication de texte. Je l'ai prévenue : tout candidat qui se contente à l’oral de lire ce qu'il a écrit écope invariablement de la note 5, quelle que soit la valeur de son commenaires. Ce jour-là, je voyais de haut la ligne nette de sa raie capillaire, et lorsqu'elle a levé les yeux elle surprit sur mon visage, me dit-elle, une expression de tendresse que j'ai très souvent à l'égard de mes grandes lycéennes. Sa voix neutre et douce évoquait exactement les sons de l'ocarina.

    De son côté Lazarus me recevait, dans sa maison de rondins, pour me faire corriger ce qu'il éditait. J'occupais alors un petit bureau devant la fenêtre du jardin, repoussant parfois le bois du volet qui rebondissait souplement sur le mur garni d’une épaisse toison d'ampélopsis ou de vigne vierge . Et corrigeant les textes ou préparant mes cours , je rêvais à Djanem et je répétais son nom pour l’aimer, car On n'aime point, Seigneur, si l'on ne veut aimer. Mes leçons coûtaient très cher. Quand je voulus porter leur pris à 22€, Djanem tenta de me proposer un arrangement à 100€ par mois, ce que je refusai poliment : cela rabaissait mon prix à 12€ de l'heure.

    Elle s'en excuse confusément par courriel. Elle se mit à me tutoyer, selon le code informatique. Elle me rassurait, m'affirmant avec sincérité que mes cours débordaient d'enthousiasme et de sincérité, ce qui flattait ma fausse modestie… Je me bornais pourtant à la stricte application des méthodes assimilées entre 18 et 20 ans : ce que l'on appelait alors « lecture expliquée ». En dépit des sottises contradictoires et ministérielles, j’en étais resté à ces premières directives pour étudiants. Mes classes me jugeaient désordonné, certes, mais combien plus profond que ces honorables femmes échassières qui dispensaient, faute d'enseigner les maths, leurs platitudes réglementaires.

    Bref Djanem, quelles que soient ses origines, avait bien failli me dire « Laissons là nos leçons, car je crois bien devenir amoureuse de vous. » C'est bien ainsi que je concevais toutes mes leçons : car le cours n'entre pas dans l'élève s'il ne se sent pas sincèrement et profondément aimé. Cet amour prend hélas avec elle, et je ne m’en avise qu’à présent, tous les aspects d’une révoltante condescendance, étendue à l’ensemble de mes relations humaines, à moins que je ne sois carpette ou paillasson : bipolarité narcissique dévastatrice.

    Il s'avéra que mon augmentation ne pouvait être supportée par un budget modeste. Djanem tenait la caisse d'un magasin de tissus exotiques. Nous ne nous étions plus revus, le conjoint Nils m'avait aimablement raccompagné jusqu'à la porte, 45 ans bien sonnés,
    Normand rougeaud, ventru et rouquin.

    Djanem et moi nous sommes donné rendez-vous à la terrasse de La Flèche, au pied de la tour St-Michel, dont le quartier alors grouillait d'Arabes et d'Espagnols, que je considérais avec condescendance, voir plus haut. Elle me confia, toujours me vouvoyant, ses déboires conjugaux. Son premier mari, Turgond, l'avait trompée dès sa grossesse, qui avorta en fausse couche. Il avait un jour aussi jeté un chaton sur l’autoroute. Dix ans à se débarrasser de ce mari,

    les liens névrotiques étant comme chacun sait mes plus difficiles à dénouer : « Je ne sais pas ce qui me prend de vous raconter tout ça », et pour la première et dernière fois nous sommes allés ensemble au cinéma, au sortir duquel nous nous sommes tutoyés. C'était une comédie policière, au cœur des Pyrénées, avec Arditi, Dussolier, et l'inévitable Azéma. Mais nous n’avons pas suivi l'intrigue. Dans l'ombre nos mains et nos bras nus se conjuguaient. Ainsi donc je faisais connaissance, à 63 ans sonnés, de ce que j'avais si fort envié à Mussidan, lorsque mes infects prétendus camarades me laissaient entendre qu'ils avaient « flirté » tout le film (ou qu'ils étaient « allés aux fraises » dans les buissons du bord de l'Isle, en Dordogne, l'année de mes vingt ans). - En entier ? - Non, seulement avec les doigts, tu penses… À présent je « flirtais au cinéma ».

    Comme un grand. C'était donc là cet infini que tout le monde connaissait, en se foutant de ma gueule. Ensuite, il m'est difficile d'établir une chronologie, car je ne notais rien du tout, crainte d'y voir surgir dans les marges les commentaires reptiliens de mon épouse. Je devenais bien inexact, réclamant des libertés inhabituelles dans mon emploi du temps, jusqu'alors si réglé. C'est ainsi que l'histoire de cet amour ne peut trouver ici une quelconque exactitude chronologique. D'où le dessein que j'eus de tout raconter d'un coup, en superposition, en surimpression. Ainsi se retrouve l‘état sacré des souvenirs d’avant, lorsque nous ne les consignons pas encore dans l’ordre, « dans la pureté de l’enfance » disent les écrivains. L'amour dure trois ans. Trois mois pour le plus chaud.

    Mon procédé d'exaltation consistait à déverser dans l'oreille de l'aimée les paroles d'amour les plus enflammées, auxquelles je croyais, le temps de les dire, et jusque chez moi.

     

     

    F. II : L'Argentin chauffe la fille Léna sitôt qu'elle est seule. Hernandez raccompagne Fedora. « Tous les voisins le voient ».

     

     

     

    D. 53

    Que m’importe d’être ton ami. Reniement de l’homme et de la femme. Quel intérêt puis-je avoir aux relations sans drame, ni chair ni piques, acide ou miel ? Nous nous croiserions un jour dans les couloirs : Alors, ça va ? Pas mal, et toi ? C’est pourquoi je m’écarte de tout ce qui porte forme humaine.

     

    X

     

    Même en elle j’échoue à me montrer naturel. Pour la première et terrible fois de ma vie, une femme, montée sur moi, me dit les yeux dans les yeux « Même à l’intérieur de moi – je vois que tu as peur des femmes ». La panique de mes yeux – valait-il mieux troncher à la hussarde ? « Tu as peir de moi. » J’ai peur que tu ne découvres l’improbable échafaudage au sommet duquel j’ai haussé mon amour. Je crains d’être déjoué, brutalement renvoyé à mon néant sentimental, à mon désert vital Que l’on puisse lire en moi.

    J’entends beugler dans la brume « Qu’est-ce que le moi ? » Qu’est-ce que le moi ? beuglait Lazarus. En toute impunité. Saccageant tout, l’adolescence, la conscience, traquant l’âme. Si sûr et si claquemuré de certitudes

    D. 54

    Te revoir quitte à vivre dans l’erreur.

     

    TEXTES ALTERNÉS FEDORA – L’INTRUSIF (DJANEM)

     

     

    DÉFINITIFS

    Je pars des textes écrits et j’améliore au maximum.

    67 07 24

     

    chercher “recalé” p.10

    Tous mes documents disparaissent au fur et à mesure...

     

     

     

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  • L'éphéméride 1-10

    COLLIGNON L’ÉPHÉMÉRIDE 1

    16 11 2009 (65 11 16)

    Il manque un texte enfoui.

    En 1962, mon père atteint 52 ans. Il est impossible à d’appréhender ce que c’était alors que 52 ans : une sclérose complète. J’en avais 18, vous en aviez 18. Advienne que pourra. La révolte gronde par le monde. Le fils de mon père souffre et fait souffrir dans son internat de Bordeaux. Tous les chemins semblent coupés. Le jeune homme marque encore ses plaisir solitaires d’une croix de saint André. C’est un vendredi, jour de la Saint Edmond, avec un d. Nous sommes au Lycée Montaigne, réservé aux garçons. Il existe encore une vieille pédagogie, menant à l‘appellation « compo de philo ».

    Le sujet en était : « L’esprit critique est-il destructeur ? » Taliv ceviea, - sans prononcer le « e » - ce qui signifie « sujet bateau ». Où l’on voit tout de suite que le « j » valant « l », à cette exception près, chaque consonne du français se voit remplacée par la consonne suivante (« s » donne « t », etc.), et chaque voyelle par la suivante (le « u » devient « a », en se raccrochant à la première voyelle, et ainsi de suite). Nous avons depuis perfectionné ce système. Mais en philo (pour en revenir à la), je ne brillai pas plus que d’habitude : cet internat où j’étais soumis convenait mal à ma précieuse nature, et je dus être bon dernier.

    Le premier trimestre se passa ainsi dans la déconfiture, et dès janvier, je rejoignais le giron familial, avec l’aide d’un enseignement par correspondance. C’était dur, l’internat. Houllalà. La colonie de vacances ne m’avait déjà pas réussi, mais la discipline internataire mit à rude épreuve les nerfs du déconneur et ceux de la pionicaille. Un moment de joie est toutefois signalé : le 3e match de basket entre ENSI 2 B’ contre Racine carrée de x-rhô. « ENS », « École Nationale

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    Supérieure ». Cherchons qu’un sang impur, etc. Tiens ? GROSSE COUILLE ordinatoriale.

    Vive le progrès. Ordem e progresso. C’est à l’occasion de ce match du 16 novembre, dit Match de l’Anniversaire, que s’imprima le refrain (« ambiance sensationnelle », ai-je noté, « Les bizuths sont dans la merde », répété sur l’air de la Marche Lorraine (« Fiers enfants de la Lorraine » », etc.). Cette partie de panier ...





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    Les textes s’envolent aussi bien dans la boîte informatique, j’allais écrire infirmatique. La mort (le mort) y mettra bon ordre. En ce 27 novembre 2065 Nouveau style, je prends possession du même 27 en l’année 2110, Très Nouveau Style. Ces ruses ne convaincront personne, et tout se retrouvera, comme les disparus en gare de Quimper, sur le quai, avec sa valise. En l’année 2110, notre héros, mineur encore, vivait chez ses parents et signalait ses masturbations par une croix au sommet de sa page du jour. Une analyse graphologique décèle chez lui de l‘obstination, un grand sens de la justice, mais aussi de la passivité : « Sa personnalité ne s’impose pas et pourrait se manifester avec plus de rigueur ».

    Il a fallu s’apprivoiser à tout cela. À la fin novembre, il fallait acheter une ampoule moins forte. Il fallait fréquenter la faculté, assister aux cours de grec (« de rattrapage ») de M. Duclos. C’était un personnage, plaisant, rondelet, qui écrivait ses omégas comme une paire de couilles pendantes. Il n’engueulait personne, et j’eus l’honneur de le déranger à son bureau, vêtu d’une veste outrageusement bleu marine, et lui parlant de mon avenir, tandis qu’il attendait mon départ en pensant à autre chose. Il avait fait cours devant un tableau couvert d’inscriptions fines : Duclos-porte, Duclos-chard, Duclos-pinette. Il tint bon jusqu’au bout de l’heure. Il s’en voulait encore d’avoir provoqué la mort de sa femme en voiture, éjectée qu’elle fut par ces portières d’autrefois qui s’ouvraient vers l’avant. Il blâmait les prétentieux qui trouvaient la Deux-Chevaux « purée », les estimant bienheureux. Il évoquait le cours de l’Intendance à Bordeaux,

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    couverts d’éclopés de la Grande Guerre eux-mêmes escortées de femmes amoureuses de leur confortable (croyaient-elles) pension d’invalide.

    Duclos nous apprit à défricher l’apparat critique, par lequel en bas de chaque page grecque figurent les variantes des manuscrits qui nous sont parvenus : on les distingue par des initiales mystérieuses. Il répondit à un étudiant, qui voulait savoir comment distinguer les mots « avec un tau » des mots « avec un thêta », qu’il s’agissait d’une question d’orthographe ; mais que le grec ancien n’avait pas eu pour vocation de se calquer sur sa transcription française contemporaine… Il ne put convaincre Vayriès que son nom se prononçait « -ryès » en raison de l’accent grave, et non pas « Vayri » - « Non, répondait le Pyrénéen, c’est justement parce qu’il y a l’accent qu’il ne faut pas prononcer « -ryès ».

    Dialogue de sourd, où le petit Duclos fit semblant de s’incliner, car nous y serions encore. Et ce même jour, c’est écrit en rouge, je « suis allé vider » de la « confiture gâtée dans les chiottes ». Celles, sans doute, de ma cité universitaire. En rouge, pour qu’on s’en souvienne. Évènement marquant s’il en fut, seul digne de marquer ce 27 novembre d’une pierre vermillonne. Mais passons à plus sérieux. Fier-Cloporte (c’est moi) est allé passer l’après midi chez sa future et lointaine épouse. Il précise qu’il s’est « comporté comme une poire » : est-ce à dire qu’il ne lui a pas sauté dessus pour prouver sa virilité ? Qu’il aurait dû « la besogner séance tenante », cliché connu des pornographes ancestraux ?

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    L’auteur de cette vie de jeune homme, dans la fleur de ses 19 ans, revient sur ce cours de grec : « nr one », où l’on s’est contenté de préciser « les heures de cours ». Les étudiants donnaient leurs temps libres, et la décision se fit à la majorité. C’est ce jour-là qu’après un repas au Central, restaurant universitaire, Fier-Cloporte eut l’idée d’amener sa conquête féminine au bistrot, et qu’il but un cognac. Et je me souviens aujourd’hui encore qu’il eut le courage d’embrasser sa future épouse, qui ne lu parlait encore que de « camarade », car c’était le terme dont se servait alors les jeunes filles lorsqu’elles voulaient se réserver le droit de se rétracter en même temps que la bite de leur soupirant.

    Cela se passa devant le Grand-Théâtre, j’ai fait connaissance du cousin « J.B. », (cousin de qui?) et de la tante « Yvonne », puis j’ai assisté à une séance de cinéma dans le «Grand Amphi ». Mais la confiture balancée dans les chiottes, à l’encre rouge ! je ne me le rappelle pas. Un jour prochain, personne ne saura plus s’il existe ou non, égaré parmi ses clones et se représentations vidéographique. Vous vous tuerez en images, et plus personne n’aura peur de la mort. « L’an 10 000 », me dit mon ami – l’An Dix Mille sera inimaginable (ou ne sera pas).

    Qui étaient donc cette tante Yvonne et son fils J.B. ?

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    En 2111, j’étais pédé. J’étais nazi. Une croix gammée ornait et souillait ma quatrième de couve, « Néo-Fascisme-Européen ». En 111 j’avais vingt ans. J’avais cessé de me faire enculer depuis juin, je recommencerais en février suivant, une ultime fois avant de me marier, pour vérifier. J’ai fait mal à mon sodomiseur, car je n’avais plus récidivé. Les lettres de Mitterrand à sa bien-aimée sont d’une impudeur grotesque. On voudrait ne pas lire. Sauter les pages. Sauter ces étalages à la platonicienne. Ici je parle de trou du cul. Qui que tu sois ma mort nous sépare et me paralyse.

    Le nazisme est une esthétique. J’ai peur en écrivant cela. La haine du juif ne m’a jamais atteint. L’amour de la bite non plus. On m’injectait de la virilité,en la perdant selon les conventions. Je suis un brouillon. Le 24 décembre est la Ste-Émilienne. Au crayon : « Bond ». Hennebont Bretagne. « La duchesse refuse de se rendre », 1342, les renforts anglais libèrent la ville. 359e jour de l’année, reste 7, le compte est faux, année bissextile, chaque sodomie est marquée d’une croix gammée. Je détestais les femmes,je désirais les femmes. Confusion des nazis avec les Teutoniques. Des chevaliers qui s’enculent ne sont pas pédés, ils conquièrent ensemble leur virilité.

    Jamais je n’ai joué les grandes folles. Jamais je n’ai voulu tuer. Casser la gueule, si. Une fois. Sans résultat. Amphithéâtre Aline. J’y ai officié, dans la bouffissure. La Vieille Fille, de Balzac. Mosi mit Daractivit. J’avais un langage

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    secret. «Lire les Caractères » de L.B. » Rien qui dût être caché. La culture me pénétrait. Je me fortifiais, je me nourrissais. Dans le total retranchement. Dans l’isolement. Pas de camarade. Une bite qui me troue et je me sens utile. Sans plus. « Grammaire grecque : - revoir points syntaxe des prépas, plus, systématiquement, conjugaison, morphologie ». Remparts. Remparts. Ne pas me piétiner. Nihil peius quam contemni. « Rien de pire que d’être méprisé » c’était ma devise.

    Une croix maudite, une virilité d’emprunt, connaissance et Jeu. Le soir, c’était Noël. Nous habitions à Mussidan. « Moche série TV : le barbu connard philosophe, verts

    pâturages, la Bible en Noir, CON. Cadeaux. Reçu ours, livres Balzac , etc... »

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    Une année de plus. Je viens d’avoir 20 ans et je m’emmerde comme un rat mort. À la cité universitaire, les expériences se poursuivent avec Satfouilly. Les cours s’enchaînent aux cours. Épiphanie. Et pis Fanny. Justement non, pas de Fanny. Une queue. Ah mmmisère. Plaignons-moi. Le carnet reste tout petit, sa rédaction se fait en caractères d’imprimerie, avec du rouge pour les « évènements importants », les « rubriques ». Jugez-en : « Achat semelles intérieures. La vendeuse, au1er étage, n’a pu m’en trouver une 2e. » Voilà de quoi rester dans les mémoires. Pas dans celle de Fier-Cloporte.

    Le but est celui-ci : se souvenir, autant que possible, de chaque journée, de chaque heure, de chaque minute. Un Américain very quelconque s’est fait suivre ainsi et filmer par une caméra qui se déclenchait toutes les trente secondes. Il servira de base au documentaire à venir « Un Ricain moyen, An Deux Mille ». Il faudrait se présenter à saint Pierre avec le chapelet de tous ses jours passés, de toutes ses actions, autour du cou comme un chat pelé de saucisses. Et nous aurions vaincu le temps, mais pas le vide. On dit aussi « la vanité ». En ce temps-là Fier-Cloporte avait des amis loufoques. L’un d’eux est mort en 2029.

    Tous les cours ont été ratés, « sauf Audiat ». C’était quelqu’un. Tout petit, tout hargneux, tout pudibond. Vexé que je le reconnusse au sortir de Pouic-Pouic, film defunessien, et faisant son possible pour cacher son groin dans la foule. Fier-Cloporte s’était gondolé en toute innocence. Mais un grand professeur de grec de

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    l’Université de Bordeaux ne devait pas être soupçonné de hanter ces films mal famés. Et tout le monde l’aimait bien, Audiat, même s’il foutait des notes négatives. Et quand un étudiant atteignait zéro, ce n’était déjà pas si mal. À 0° dans l’abri scientifique antarctique, les explorateurs se mettaient torse nu et dansaient autour du poêle et de leurs poils.

    À midi, Fier-Cloporte se trouvait en compagnie de Christine Taris, qui se branlait comme une salope afin de conserver sa virginité scientifique. Jamais F.C. n’aurait envisagé, ne fût-ce qu’un seul instant, la prendre par les épaules (et se recevoir un cours de morale dans la gueule). Jacques Hourcabie l’a fuie avec ses béquilles : qu’était -il arrivé à notre fils d’officier ? Il ne comprenait pas la satisfaction des réformés militaires :  « On leur annonce qu’ils sont mal foutus ! » - peut-être, mon capitaine, mais mieux vaut mal foutu que demi-dingue, avec des gueulements de gradés dans les oreilles à vous ratatiner le cerveau.

    Et le cœur, parfaitement. « Et le cœur, alouette... » Il connaissait un vicieux qui se faisait fondre le camembert sur son radiateur. Il parcourait le corps de sa belle en bandant, ce qu’il appelait « la betterave baladeuse ». La belle répondait « Je ne te désirerai que si je veux », et pas moyen, justement. Il était écœuré, le fils de capiston. Il découvrait les femmes. Les femmes, c’est comme ça. Et pas autrement. Et lorsqu’il m’a vu avec Christine, il a fui à toutes béquilles. Il la détestait, la craignait à ce point-là ? Cette jeune fille a failli devenir ma femme.

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    « Pignon offre le café,après hésitations de bistrot, au Montaigne ».

    Si Fier-Cloporte a épousé Arielle et non Christine, c’est parce que Pignon, mort depuis, lui a conseillé la première au lieu de la seconde. Il hésitait, le Fier-Cloporte. Pignon a opté pour la malheureuse au lieu de la chieuse. Christine a fini prof d’allemand, elle a séjourné à Berlin, elle a trouvé son Siegfried, Ziggy ?

    Pignon – Haurcabie – Champagne – Collignon : reposez en paix.

    ...Je me souviens de Cathy Paroutaud, « pédante conasse pucelle prétentieuse méprisante ». Nous avons envahi sa chambre, peut-être ce jour-là, et Fier-Cloporte a subtilisé son courrier pendant plus d’un mois...

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    J’en ai plus qu’assez de cette vie végétative, qu’on pourrait aussi bien appeler « pré-mort ». Explorons cette année 2114 où la vie m’irriguait. J’ignore ce que faisait ma moitié. Personnellement, je me rendais à la faculté des Lettres de Tours, pour suivre des cours de philologie. Un professeur s’appelait Arrivé. Plus tard il écrivit des choses passionnément chiantes sur un petit vieux qui examine les va-et-vient d’une mouche sur une nappe blanche : triste destinée ! Pour l’instant, il rase son monde avec son cours sur les déterminatifs. Nous sommes tous à noter, sur tout le premier rang, que « du rôti » équivaut à un «quantum de substance de rôti.

    Et tout le premier rang s’esclaffe, tellement c’est con, pédant et prétentieux – la fameuse trilogie dégressive de Proust.Il se vexe, ce con (Arrivé, Arrivé) : « Quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit ? » - et de reprendre son expression en se rengorgeant. Assurément, le voici très fier d’avoir concocté un concept aussi abstrait, aussi scientifique. « Annie m’ouvre la porte, nue à l’exception de ses chaussettes : « Heureusement que c’était vraiment toi ! » Elle ouvre à tout vent. Que nous étions beaux, effarouchés, timides! En vérité, je nous ne reconnais plus. Toi aussi, lecteur critique et stupide.

    Nous noircissions des feuillets serrés, c’est seulement 68 qui nous en a détournés. Pensions-nous être parvenus aux temps enfin messianiques ? Salut mes beautés, salut mes années, soyons ridicules. L’après-midi, Mireille va prendre avec COLLIGNON L’ÉPHÉMÉRIDE 12

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    moi un thé à Montjoyeux. Je ne sais plus ce que c’était, ce que c’est encore que Montjoyeux. Mireille était la suivante sur la liste, celle des femmes entre lesquelles j’aurais sans cesse ricoché en me plaignant de la précédente. Je me préparais à en faire souffrir toute une kyrielle. La maman de Mireille, et non pas la merde Mireille, m’avait proposé de devenir son gendre, car « tout le monde peut se tromper la première fois ». Mireille est-elle seulement vivante encore ? C’était ma « confidente », elle m’avait proposé de la réconcilier avec Tarche, que je connais encore, de loin en loin. Je la prends par l ‘épaule pour l’embrasser tellement elle a le cafard. Oui, prendre par l’épaule, ça peut « marcher ».

    Mais plus loin, je n’y pensais pas. Ma confiente, non, confidente, ma sœur, nous échangions nos peines de cœur, elle venait manger des nouilles, attention à la rime, et nous écoutions Olivier Despax, Adamo (Jérusalem), et surtout, ne faisons pas du Carrère. Et cette prise d’épaules, nous l’avons notée à l’encre verte, moins importante que la rouge, mais tout de même… « Elle me supplie de dire à Tarche qu’il l’emmerde », bataille à fronts renversés. C’était elle qui se prétendait persécutée. Ce mufle ne voulait-il pas qu’elle lui prêtât sa chambre pour accueillir ses ébats avec Odile Première, la suivante ?

    Je trouvais ça cool, comme on ne disait pas encore, mais Mireille, non, pas du tout. Alors, pour simplifier, j’étais de l’avis de Mireille. Quelle journée. « La Puce - Perrinet » me reproche d’emmerder les autres avec mes complexes, parce COLLIGNON L’ÉPHÉMÉRIDE 13

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    que je regarde tout le monde avec une tête de malade malheureux. S’interrompant en plein dialogue avec autrui pour m’apostropher avec la plus grande agressivité. Quelle journée ! « Je plaque la philologie, je n’arrive pas à travailler toute seul ». Peut-être voulait-elle que je la baisasse, mais comment diable baiser une fille qui ne vous parle que de son ex, dont elle veut à la fois se débarrasser et se ré-enticher ?

    Ah mais on ne baise pas comme ça, nous autres fâmes, tu seras mon « copain, » mon « camarade », j’achète un bouquet pour mon épousée…

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    Cette fois-ci c’est très curieux, Je me sens en empathie avec le monde entier, à m’en taper la larme à l’œil, ouh ! mon Dieu, que Mon Nombril est présssssieux… Le premier février 1968, 2015 nouveau style, une seule mention : le Doqueteure N. enlève à sa propre fille les points de suture qu’elle s’est farcis en se laissant tomber du haut des marches, car elle était internée dans une petite clinique à sa mémère, qui depuis a bien prospéré, Anouste, « Chez nous » en béarnais, et « S’il vous plaît » en grec.

    Pour le grec, nous venons de l’apprendre. Pour la « maison de repos » d’Arielle, dite « Mafâme », il était question de la langue basque. Or, « Chez nous » se dit « gourékinne ». We have goured. En février 68 a pris place un épisode bien plus emblématique pour nous que la Révolution des Fils de Riche : les Oiseaux de Février. J’en logeais régulièrement chez moi, sans domicile fixe, me faisant appeler « Lezviani », comme «Lesbien », car j’aimais bien lécher les femmes : ça ne coûte rien, et au moins, ça les fait jouir. Ils ont même couché avec moi, trois dans le même lit.

    Le petit m’aurait bien enfilé, mais le gros, endormi sur ma gauche, en aurait profité pour me sauter. J’ai dit « Non », tiens, il grêle. « Mais il dort, il en écrase ! » Pas du tout : il va s’éveiller ou faire semblant, jurer d’avoir été dérangé, puis il va m’enculer. Le petit, je veux bien, mais pas les deux à la file. Peu de temps après, le petit m’annonce qu’il a pensé à moi et qu’il s’est « tout mouillé ». Je le crois sur parole. « Les filles,c ‘est toutes des gouines. - Ben oui, et nous alors, L’ÉPHÉMÉRIDE

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    qu’est-ce qu’on est ? » - des pédés, camarades. Mes clodos se rendaient au cul des restaurants, pour bouffer des sandwiches invendus : « Profitez-en les gars », murmurait le garçon qui regardait à droite, qui regardait à gauche, « si je me fais prendre, je suis viré ». C’est peut-être aussi pour cela que Mai 68 a « éclaté ». À présent c’est pire, supposons.

    Ils faisaient bombance chez moi. Un jour, deux filles se sont pointées au bas de l’escalier : « Mais montez ! Montez donc ! » disait le costaud qui voulait me sauter. Et les filles : « Combien vous êtes, là-dedans ? - Oh, trois-quatre ! » Et moi, en arrière des marches, je faisais des bras de grands mouvements de dénégation, je niais de la tête d’un air effaré, en montrant des doigts le nombre 7 ou 8… pas de viol chez moi ! Elles sont reparties, quel soulagement ! Une autre, un autre jour (il faut jeter cela sur le papier avant l’Apocalypse) se faisait entreprendre par deux à la fois : le petit, mon ami, et moi-même.

    Je murmure à l’oreille de la fille, déjà en extase : « Bonne chance ! » Elle se ressaisit, se dégage. Personne ne l’a baisée ! Quel dommage ! me dit le copain, qui m’aurait bien sauté aussi l’avant-veille, « quand une fille est doucement traitée par deux mecs à la fois, elle ne peut pas résister ! » - n’auriez-vous pu, cher ami, m’en faire part plus tôt ? J’aurais fermé ma gueule, et nous eussions fait l’amour à trois, avec une consentante ! Un mot leur servait de tout : « bonnard ». « Il est bonnard », mélodie montante, « il est super ». « Il est bonnard », mélodie descendante : « complètement con ».

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    Qui a dit que le français ignorait les tons ? « Ce soir-là, j’étais bonnard », ton plat : « Je n’avais pas où coucher ». Un jour encore, le costaud sans incisives (coups de botte de la police) menace d’un coup un petit péteux bien habillé rue Sainte-Catherine : « Et tu me dois encore 50 balles ! - Oui Monsieur, oui Monsieur ! » Non, il ne lui devait rien. C’était de l’extorsion de fonds sous la menace, sans plus. Le type est reparti tout penaud. C’étaient de fameux délinquants, mes oiseaux de février. Une Martine, ou une Christine (les filles s’appelaient encore Martine ou Christine) aurait bien « conclu » avec moi. Mais mon épouse, en permission d’Anouste, avait déposé des cendres sous l’oreiller. Martine ou Christine n’était pas venue. Elle m’a refait de gros clins d’œil, à la terrasse d’un rade d’étudiant, j’ai fait signe que non, d’un tel air noble et résolu que je ne l’ai jamais revue qu’elle ne m’a jamais revu.

    Un jour Alain J. a monté l’escalier quatre à quatre, cherchant l’aventure. Arielle n’était point là. Arielle était une femme, elle l’est encore. Il est redescendu quatre à quatre plus vite encore, c’étaient les hommes qui l’intéressaient. Arielle amoureuse d’un pédé, Arielle ayant tout fait pour m’efféminer, mais 44 de pointure, ça ne le fait pas, je fus simplement tout mou et coléreux. Cela ne suffit pas pour faire une femme, ni même un homo. Ben non. C’est tout pour le moment. Avez-vous vu ce film de gogol, « La guerre des mondes » de Spielberg ? Comment voulez-vous écrire avec sérieux après cela ?

    Un jour je parlerai parlerai, et rien ne pourra plus m’arrêter, comme une L’ÉPHÉMÉRIDE

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    vieille qui agonise et tient à vider son sac aux pieds de tous avant de crever. Nous verrons bien ce qui en restera. Voilà ce que c’était que la Saint-Ignace, Premier Février, en l’an de Grâce révolutionnaire neuf-cent soixante-huit. Et nul ne prévoyait, n’aurait pu prévoir se qui se tramait en coulisses. Les pages d’agenda me sont restées désespérément blanches, car c’était de la resucée : ma vraie révolution, je l’avais faite en 67, à Tours, avec de vrais fachos qui frappaient fort, de vrais mao qui s’y croyaient, et j’ai perdu mes lunettes en me faisant casser la gueule.

    Ça c’est un fait d’armes, Faidherbe. Le musée aux vitraux. Le cavalier polonais. Les orgues muettes. Qu’est-ce que ça peut faire. Pingouins. Le 2 du mois, c’est Chandeleur. Candeloro. Génitif pluriel. J’ai parlé à Candeloro. Le vrai, le patineur, l’affable, « parlant à tous » ; non, cela ne lui faisait pas de mal de tomber sur la « glace ». Il était habillé en Lucky Luke. Et dans mon Bordeaux d’avant, rue de la Maison Daurade, j’écoutais « Je ne crains plus personne / En Harley-Davidson », j’écoutais « Le bal des Laze », chef-d’œuvre ab-so-lu de Miche Polnareff, Michel le Déchu, qui ne monte plus dans les aigus. Le vendredi 2, sujets de rédaction pour mes sixièmes : 1) Partie de chasse ou de pêche, racontez 2) Vous avez été (ou quelqu’un des vôtres) gravement malade, racontez.

    Ils y arrivaient. Encore. Encore un instant, monsieur le bourreau. Nostalgie, nostalgie ! Qu’est-ce que j’ai souffert… Tout le monde souffre… Vous savez…

    COLLIGNON L’ÉPHÉMÉRIDE

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    Par miracle, nous voici à la fin d’une période : le 16 déjà du mois, la demi-page est vide de notations. Puis elles se raréfient : certains jours sont annotés par le menu, d’autres non. Nous étions en poste à Monsempron-Libos, voici un demi-siècle. À présent ce bourg infect possède un cinéma : grand bien lui fasse.

    Le 14 février, pour le plus grand malheur du peuple et des hommes, c’est la St-Valentin. Ne pas oublier le bouquet, le gâteau qui fait grossir au lit. Ce jour-là, travail dans la classe du premier étage : il y a « composition de rédaction ». Ce serait honni de nos jours. Les pédagogues se récrieraient, au nom de la liberté des petits animaux. Deux sujets au choix donc : « Racontez un essayage fait, chez le tailleur ou la couturière, par un jeune élégant ou une coquette ». Où avais-je été chercher cela. Les fils de pèquenots sauraient-il exactement de quoi il était question.

    « Décrivez un orage, auquel vous avez assisté ». Voilà du bien paysan. Sujet non dépourvu d’une certaine habileté, d’une certaine provision de vocabulaire. Une de mes lettres à mes parents n’était remplie que de la description d’un orage à Völklingen. Mon père s’en était plaisamment moqué. Lazarus te regarde . Attention à ce que tu écris. « Sixièmes : compo de dictée, « Tableau de famille », j’ignore désormais de quel auteur. « Leçon sur les héros grecs », nous savions donc faire cela ? - « Histoire de Thésée et d’Hippolyte » (entre COLLIGNON L’ÉPHÉMÉRIDE

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    parenthèses : « David stigmatise Phèdre ». Un seul Dawid, avec un « w » bien polonais, bien juif, me vient en mémoire : un blond pâle apeuré, qui répétait après son grand-père « les races, ça n’existe pas » - pas la juive, en tout cas. Je parlais donc des héros grecs en sixième ? Cela ne rebutait personne ? Cela ne rebuterait personne aujourd’hui non plus. Mon épouse obtenait le silence en faisant prendre des notes sur la Renaissance italienne… mais à quoi peut bien ressembler « un cours », aujourd’hui, à l’ère du tous engsemgble tous engsemgble, ouais!ouais ! ...Histoire d’Agamemnon et de Clytemnestre…

    Certains collègues prononcent « Clymnestre », ce qui est aussi pudique, pathétique, ridicule, que de parler d’un « derrière de sac » pour un « cul-de-sac ». Les mêmes collègues appellent sans doute Agamamnon « Agaga », comme Offenbach. Quant à notre précieuse personne, elle a longtemps hésité, ce 14 février de solitude, à participer au « conseil d’administration ». Car on s’y emmerde, puissamment, on y entasse les vœux pieux, et finalement, « je me défile ». Un collègue nommé Villot, délégué syndical, m’avait laissé libre de m’y rendre ou non.

    Villot fut sublime : il fit le tour des parents d’élèves, pour éteindre le feu des calomnies sur mon compte : « C’est fou ce que j’ai pu entendre, des horreurs, des choses épouvantables » - je sodomisais mes élèves, probablement ? Les imaginations du peuple n’en font jamais d’autres. Je donnais, j’ai donné ce jour-là, un cours d’éducation sexuelle. Chacun écrivait ses questions anonymes sur des COLLIGNON L’ÉPHÉMÉRIDE

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    bouts de papier, je répondais de mon mieux aux questions, aux incertitudes, aux certitudes. Tel pensait que les règles « coulaient à gros bouillons ». Tel autre ignorait que les femmes aussi pouvaient éprouver du plaisir.

    D’où les calomnies. D’où les silences, le choc, le respect témoigné à mon rôle, encore un tout petit peu avant les poings dans la gueule d’à présent. J’ai coincé à la sortie Tanaïs et Cotonnec, pour « leur faire amener des filels la prochaine fois ». Elles répondent que les fieles « s’y connaissent pls (…) que les garçons ». La fois suivante, j’ai eu des filles. De nos jours ce serait l’émeute. Aucun professeur ne voudrait plus évoquer « ces choses-là ». J’ignore totu de mon métier. Ce n’est plus le même. Les ardeurs sont intactes. Des poisons font leurs ravages. Des forces méconnues soulèvent à l’horizon leurs sombres faces, brrrr… Beaucoup de cours se passent bien. On n’en parle jamais. Mon expérience est historique, sans plus…

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    VOICI le joli petit carnet de 1970, avec sa ferrure marque-page qui le rend si malcommode aux classifications. Bonjour Gaston. Le samedi 28 février reste vierge. En ce temps-là, nous occupions le poste de maître auxiliaire dans la bonne ville de Marmande. Nous semions une zone pas possible dans le lycée, dont le proviseur était con comme un rugbyman, et la censoresse dépourvue du moindre diplôme. Il y avait là deux pions noirs, un grand et un petit, surnommés Petit Bwana et Grand Bwana. Le surveillant général s’appelait le Zizi, un mètre vingt-cinq en levant les bras.

    Mes cours étaient bordéliques, supermauvais, parfois applaudis : une fois, pour une lecture de La mort du Dauphin, où le garçon du premier rang avait les larmes aux yeux. Une autre fois, pour un exposé des causes de la guerre en 1870, un si-cle auparavant. Un jour, j’ai décrété : « permanence ». Et le cours n’eut pas lieu, je lisais le Canard Enchaîné les pieds sur le bureau. Surpris dans cette position par un indiscret ouvreur de porte, je fus signalé à l’Inspecteur d’Académie, qui devait me visiter en cours, mais c’était un fantaisiste, il m’apprécia. En ce temps-là, nous étions indéboulonnables.

    Cette année-là je fis connaissance avec O’Leteremsen, seul chevelu de mon genre. Mais si nous nous agaçons des rencontres d’un Alain Rémond, ex-rédacteur de Télérama, combien Gaston ne se scandalisera-t-il pas des miennes ? Nous allons vous le révéler : monsieur Rémond, ainsi que Carrière, ont bénéficié d’une enfance chaleureuse, même si leurs parents se faisaient la guerre. Ils ont bénéficié COLLIGNON L’ÉPHÉMÉRIDE

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    aussi d’une foi chrétienne, assumée chez l’un, perdue puis presque retrouvée chez le second. Chacun d’eux a bénéficié d’une quantité de rencontres, et prétend avoir eu « de la chance ». Nous n’en pouvons douter, surtout de la part du second, fils d’académicienne, et bénéficiant de son identité pour faire publier sans problème ses laborieux enthousiasmes. Moâ, Fier-Cloporte, je n’ai pas ce sens de l’intrigue : en effet, naïf Gaston, les « rencontres » ne sont que les aboutissements d’une longue série de négociations entre intermédiaires pour enfins e faire introduire au saint des saints : la Rencontre avec Untel, « qui a bouleversé ma vie ».

    Non. Les personnes influentes ne se « rencontrent » pas « comme ça », au pifomètre. Les barrages sont très épais, très peu filtrants. « Moi », j’ai rencontré O’Letermsen, brillant, qui voulut me dégrossir. Il cherchait à s’entourer de génies, il décréta que j’en étais un, me surnomma « Artaud », me donna « cinq ans pour obtenir le Goncourt ». Il s’efforça de devenir maçon. Il donna du « mon doux frère » à un clochard ivre. Il m’impressionna, il me pygmalionnisa. Il intercepta mon courrier féminin : « Je t’interdis de fréquenter cette fille ! » - encore un peu il m’enculait, ce con. « Tu inventes ! Tu inventes ! » - ta gueule.

    Cette fréquentation, entre « hommes » (si peu) s’étendit sur 16 ans. Passé les bombardements sur Kadhafi en 86, nous avons cessé de nous voir. La jeunesse est ainsi, elle jette à tout va. Vous aussi, Gaston, vous avez jeté.  Mais qu’il est difficile de vous ferrer… Ni lui, O’Letermsen, ni Fier-Cloporte, ne réussirent à rencontrer « les bo-o-o-o-nnes personnes, au bon-on-on moment » (« Temps-COLLIGNON L’ÉPHÉMÉRIDE

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    Contretemps). Reste le Jeu. Le Jeu sacré du petit bouddha sur son escarpolette… Des Christs par milliers, des écrivains par dizaines de milliers :

    Herr Nobel, hur man väljer? Monsieur Nobel, comment choisir ? 

    Ce samedi de 70, j’étais avec papa, j’étais avec maman, qui avaient tellement voulu me faire déménager, qu’ils y étaient parvenus. Les propriétaires précédents, du moins l’un d’entre eux, ronflait derrière la cloison. Une nuit même (ces manants faisaient « chambre à part ») une cavalcade effrénée avait retenti, pour cause de malaise imminent : quelle angoisse ! Les nouveaux propriétaires également ronflaient derrière une cloison,je m’en aperçus dès la première nuit. Tout aussi répugnant. Il n’y avait que de l’eau froide. Le trajet bien plus long vers mon lycée de travail. Arielle qui vient me rejoindre. Passagère d’une collègue en poste à Casteljaloux. L’eau froide sur la tête pour la réveiller, le nez dans le lavabo.

    Cris et protestations. Un jour d’absence par semaine : « C’est trop dur ». - Et pour nous, alors ? s’exclamait la môme Courtois, collègue à Marmande. Eh bien tiens, moi aussi, je vais prendre un congé de maladie. Maladie psychique et toc. De plus, je me montre en pleine salle des profs. Pendant mon congé. Indéboulonnable vous dis-je. Maturité en berne, aucun sens des responsabilités « Messieurs les censeurs », aucun en effet, 25 ans, voulant fuir, fuir mon métier, fuir mes liens conjugaux, bâclant tout… Voilà voilà…

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    Il y a quarante-huit ans jour pour jour, le temps d’une vie humaine autrefois, le sergent Rouja m’engueulait publiquement (cours de nomenclature) : la hiérarchie militaire était harcelée de réclamations à mon égard, afin que je fusse réformé. J’ignorais cela. J’ignorais que les choses en étaient venues à ce point. D’instinct, je me suis dressé en gueulant que c’était inadmissible, que je n’avais jamais rien demandé, que les démarches extérieures et familiales me causaient un tort considérable, et que j’allais « vite fait » leur faire « rectifier le tir ». Soupçonner n’est pas « savoir » ; mais que des tractations existassent dans l’ombre pour me tirer de l’abîme, je ne l’ignorais pas, sans pouvoir les préciser. Il se trouvait en effet que ma belle-mère connaissait la femme d’un général, que mon beau-père était médecin, qu’un psychiatre m’avait diagnostiqué inapte. Après ma vigoureuse sortie, tellement bien imitée qu’elle en était sincère, mes camarades se tranchèrent en deux clans : les uns m’approuvaient, les autres estimaient que j’avais supérieurement joué. Un Berbère, Ichalalène, me prit à part pour me demander d’intercéder en sa faveur ; j’en aurais été bien incapable, mais il me bouda en tant que bêcheur et « pas sympa ».

    À la même époque, un vif incident avait éclaté : nous étions envoyés dare-dare en nos chambres pour échanger notre tenue ordinaire contre l’uniforme de gala ; nous avions six minutes pour nous retrouver au même endroit, en rangs et au garde-à-vous. J’ai démoli mon armoire de fond en comble, sans rien trouver, endossant la tenue dite « négligée ». Ma négligence fut aussitôt remarquée : « Il se fout de notre gueule ! » beuglait un adjudant. Et l’autre adjudant lui gueulait dessus : « Vous étiez averti que cet homme était inapte au service ! » Je me suis mis à gueuler : « Écoutez tous ! j’ai tout foutu en l’air dans mon casier ! Ma tenue COLLIGNON L’ÉPHÉMÉRIDE

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    de gala n’y était pas ! On me l’a volée pour que je me fasse engueuler ! » Alors les deux sous-offs se sont remis à se traiter de tous les noms, le premier voulant me redresser en camp disciplinaire, le deuxième excipant de certificats médicaux et de recommandations haut-gradées. On m’a laissé dans ma tenue dégueulasse, et bien entendu j’ai retrouvé, plus tard, au calme, l’uniforme incriminé. Le dernier exploit consistait en un énorme chahut gueulatoire dans notre chambre de réservistes. Tout le monde s’était mis à hurler « la porte ! la porte !  Courant d’air, bordel, la porte ! » Il n’y avait pas le moindre courant d’air.

    J’ai violemment repoussé la porte, quasiment dans le nez d’un commandant courroucé qui ramena un calme glacial et instantané. Il a braillé comme un putois. Puis tourné vers moi : « Est-ce vous qui avez crié ? - Non mon capitaine. - Qui a crié ? » Silence général, viril et courageux. « Mais est-ce vous » - tourné d’un coup vers moi - « qui avez repoussé la porte ? - Oui mon capitaine. » J’écopais de huit jours d’arrêt dont trois de cachot. Merci les autres. Artaud, Menanteau, Roumégous, bravo pour votre courage. Moi, je suis allé expulser une vieille diarrhée.

    Cet incident détermina le médecin beau-père. À la permission suivante, il m’injecta un puissant calmant dans l’épaule, prétextant que j’avais agressé tout le monde, et qu’il m’amenait à Robert Picqué, hôpital militaire. « Attention, il est dangereux ». Plus tard il lui fut reproché de ne pas m’avoir ramené au médecin « de caserne ». Celui-ci avait une réputation d’incompétence et de connerie,

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    n’ayons pas peur des mots : il avait détecté je ne sais quelle épidémie de rougeole à l’intérieur des bâtiments, puis placé la caserne en quarantaine. L’ennui, c’est qu’au moment de sortir de la dite caserne, il fut retenu par la sentinelle qui refusa de le relâcher, puisqu’il devait, par son propre décret, rester lui aussi dans les bâtiments.

    Rassurez-vous, il y a mis le temps,  mais il a pu s’en dépêtrer. Pour ma pqrt, je me trouvais dans un dortoir d’agités du bocal, qui braillaient au milieu d’une musique tonitruante. J’adorais Sylvie Vartan, mais pas les décibels. Un vrai malade baissa le son, à peine, puis le releva au maximum trente secondes plus tard. Plus tard on me transféra dans le dortoir des cas plus bénins. Il fut interdit à quiconque de me faire avaler le moindre médicament, même si j’en demandais. Et c’est ainsi que je fus réformé : « Mécanisme de détérioration des structures compensatrices de la névrose » - sauvé…

    Impossible en théorie de rejoindre l’enseignement : débilité légère… Une nuit, je suis réveillé par un abruti qui secoue la porte. Je me lève, le raisonne, « tu l’aimes, Jacques ? » Il réclamait « Jacques ! Jacques ! » Je l’ai calmé, ramené à la chambre du fond. Et je me faisais engueuler par une hommasse. Et je lui répétais que grâce à moi l’agité s’était calmé. « Il ne fallait rien faire ! Ce n’était pas à vous de bouger ! - Et je devais le laisser réveiller tout le monde ? - C’était à nous de le faire ! » En vérité, au « service militaire », je n’ai vu que le développement de la connerie, une connerie insensée, à tous les niveaux.

    Il m’avait semblé revenir en quatrième, à 13 ans. Une régression dingue,

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    justement. Et le Sergent B. se trouvait là, en hôpital, psy ou non, quelles plaisantes retrouvailles ! C’était lui qui criait : « Je peux leur montrer, chef ? ...peux leur montrer, chef ? » - et de s’élancer sur la grosse buse en équilibre au-dessus du ruisseau, et de gravir en trois poussées de corde à nœuds le mur en girafe. Il me souriait, il me ramenait en permission, nous avions croisé une charmante cavalière démontée en corsage à carreaux, avec sa bombe réglementaire, « elle me ferait peur » disais-je, « elle ne me ferait pas peur », répondait-il, et il me déposait « quelque part en ville ».

    Apparemment, pour lui, c’était intestinal ; à l’hosto, plus de hiérarchie. J’étudiais dans Pierres Vives, revue littéraire, afin de décrocher sans trop y croire mon CAPES de lettres - « Si le juteux te vois avec tes poésies de Lamartine, tu vas te faire engueuler » - je l’ai eu, mon CAPES, dernier ex-æquo, repêché à grand renforts de chiffres surchargés, je n’ai pas demandé mon reste. À moitié fou selon l’armée, j’entrais dans la grande famille de ces autres fous que l’on appelle, globalement, Éducation Nationale...

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    En ce temps-là, c’était l’obscurité. Nous nous pensions dans la lumière, mais nous ne savions pas que tout serait enseveli dans le noir de la préhistoire. Nous fréquentions des gouines antiquaires, qui l’auraient nié jusqu’au bûcher inclus. Nous fréquentions des pédés anglo-basques, dont l’un d’eux besoignoit ma femme avec sa petite queue de souris en tire-bouchon. Grise et mauve. Nousignorions tout du sort, et que de nos liqueurs emmêlées naîtrait celle que j’ai toujours aimée avec perplexité. C’est pourquoi nous sommes tous sacrés, car marqués du même sceau farouche.

    Tout était tourbillon, mais vase liquide. Méprisés soient ceux qui nous éliminent ou même nous rabaissent au non de la rentabilité bouquinière, méprisés soyons-nous d’y avoir attaché ne fût-ce qu’un peu d’importance. Nous vivions tous nos derniers instants d’enfance. Encore l’enfance se prolonge-t-elle même après la naissance d’un enfant véritable. Et qu’avons-nous donc tous à raconter, sinon l’histoire de notre propre vie ? J’ajoute au fumier initial : des pages, des pages… Pendant qu’Arielle se faisait défoncer sans la moindre brutalité, nous vivions dans une communauté, ma personne et quelques autres, au second d’une petite rue joignant bien courte la place Saint-Michel aux quais.

    Il y avait en face une boucherie, qui exhibait un très beau daim fraîchement tué. Son sabot s’ornait d’une étiquette au bout d’un cordon, signée du ROC, « rassemblement des opposants à la chasse ». L’épigramme y était cinglante, mais qui s’en souviendrait. Tout semblait absolument, éternellement moderne. Nous gravissions de larges escaliers intérieur de marbre, et débouchions dans un de ces vastes appartements à hauts plafonds, où vivaient et payaient leur loyer quelques filles et garçons d’entre vingt et trente ans. On y cuisinait, prenait ses repas, nous

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    l’avons raconté cent fois, tant nous avons traîné toutes ces gayes dans notre tête. Guenilles dorées. Reflets californiens. Chaque pan de la jeunesse verse son éclat sur ses propres oripeaux. Tantôt je vivais chez moi, avec épouse et belle-mère, tantôt je couchais sur des Allamandiers, puisque c’est ainsi qu’elle s’appelle. Comment ne pas tomber amoureux de la maîtresse des lieux, qui s’enfournait tout ce qui traînait d’un vagin accueillant, alors que le seul sincère, le seul larmoyant comme un cul-fleuri de Molière, n’obtint rien. Son nom de famille sonnait comme Ange. Elle m’avait jetéau visage une pleine fourchetée de riz brûlant, pour des raisons que j’ignore ; qui voit le nez au milieu de sa figure ? Je pensais et je répandis que les Femmes, hormis leurs règles et leurs enfantements, n’avaient pas de sexualité qui vaille. Il arriva que j‘aie dit, aussitôt oublié, une de ces phrases bouche-trou, relevée par une fille (or les filles avaient 24 ans, comme des femmes) - « Tu vois ! s’écriait-elle. Je te l’avais bien dit ! » - et moi, qu’avais-je dit, proclamé, de si imbécile ?

    Alors l’Ange s’était détourné, doutant de moi. Tournant au-dessus de moi. Trouvant inaccessible ma froideur supposée, alors que je n’étais que con. Et moi de même, oiseau inversé, ange d’en bas, je contemplais ce vol inaccessible, inimaginable, du fait même qu’il me ressemblait : deux ignorances planant en symétrie ventre à ventre, pôles repoussants d’aimants face à face. Une fois nous avions couché face à face, chacun dans son angle, chacun dans son lit d’une place. J’étais allé l’embrasser sur les yeux, sans oser pousser. Le lendemain, elle faisait

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    cesser « cette promiscuité ». Femmes, si vous existez encore à cette époque où vous nous découvrez, sachez qu’en ce temps-là, une personne de votre sexe se serait crue à tout jamais déshonorée d’esquisser le moindre geste en direction d’un homme désiré.C’était à l’Homme de commencer. Lorsque l’appartement rue des Alamandiers se fut vidé, moi seul demeurant avec Elle l’Ange, au lieu de foncer dans le tas de graisse et de bourrer mon pif dans son trou, je l’entretins de l’odeur de fromage du clitoris, traînant dans une chanson de carabin. Quelle déception. Quelle rigolade. Et rien ne se passa. Une troisième fois, comme Jésus,j’ai refusé de coucher à trois heures du matin. « Dommage » susurra-t-elle rue des Boucheries. Plus tard comme un peu toutes elles se mit aux filles, et me caressa le dos face à la glace murale.

    Je pâlis, je rougis à sa vue, et tous mes camarades me virent décomposé dans le reflet : la seule fois où l’Ange m’eût touché, c’était au bras d’une autre femme et en plein public, dans les néons d’un grand café. Je ne l’ai plus jamais revue, je n’ai jamais plus pardonné.





     

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    Ne pas céder aux Lamentations. Bien se persuader que nous avons toujours le choix. C’est dans les livres, c’est dans les discours, c’est la vérité. La date est restée en blanc. Toute une époque, on le dit toujours. Nous connaissions Lavrontis, caricaturé dans Le jeu des parallèles, en vente nulle part. Sa grande inséparable s’appelait Christine. Il y a beaucoup de Christine de par le monde. Celle-ci tenait une boutique à Bordeaux. Bordeaux est mon Alcazar de Rodez. Tout s’est passé là-bas - ici même, mais je dis « là-bas ». J’y habite aujourd’hui, demain.

    Il faut imaginer Sisyphe heureux. La scène d’aujourd’hui répète celles qui se sont déjà déroulées, qui se dérouleront encore mais de moins en moins, plus très longtemps désormais. « Désormais » convient bien : adverbe temporel de l’éternel début, Pour moi la vie va commencer, d’un coup prendre l’élan pour se fracasser sur la porte de prison, avec des clous.. vous qui passez ce seuil… Le temps s’écoule, de G. à M., même cuisine à cent lieues de distance, à grands barattages de claques des tic-tac d’horloges. De telle à telle phrase tel repas prenait place.

    Tel viol des consciences. Tels et tels bavardages. Des bavards d’âge. Les panses pleines. Les auteurs nous envoient l’histoire de leur vie. Passionnant ! ...pour eux seuls - et le style ? Et l’esprit ? la modestie ? Ils étaient des milliers, ils étaient vingt et cent… L’an 2119, que d’espoirs ! d’envolées ! quoi de plus triste qu’une vie ? comme la bite, nous avons tous la même. Nous mourons tous au même âge, à quarante ans près disait la Breuvoir. La connasse à mouches. La lycéenne qui se relève toute trempée de la chougne à sa prof. Mon Dieu que les femmes ont de

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    veine. Point de vue sexe. Et amour. Si y avait pas les règles et l’accouchement. Pas besoin d’aller au bistrot pour lire des conneries. En 2119, nous fréquentions la rue des Allamandiers. Ce qui veut dire « rue des Amandiers ». Riche en symboles judaïques. Et non « spécialisée » dans tel artisanat perdu immémorial mon cul.

    C’était un temps sacré. Nous expérimentions les communautés. Chez Nicole habitaient tous ceux qui passaient. Quelle vaste cage d’escaliers. Comme j’aimais Nicole. On n’a plus idée de s’appeler Nicole. « ohho Nicole / si t’avais pas la vérole ». Nicole haussait les épaules en pouffant. Je lui avais pris la main au bistrot. Ça arrive à tout le monde. On ne va tout de même pas éditer ça. Je lui avais embrassé la paume de la main pendant qu’un Espagnol pérorait en espagnol. C’était une grande blonde. Pas l’Espagnol, l’autre, la femme. Un jour pour moi seul elle avait viré tout le monde, nous étions seuls.

    Et au lieu, au lieu de la prendre dans mes bras, je lui avais lu à haute voix ma pièce de théâtre, nulle. Et de sa part aucun geste. Je me serais jeté sur elle avec précipitation : « Tu ne vas pas changer d’avis ? - Non, non ! » ...Vous tenez vraiment à faire éditer ça ?… Plus tard, tellement plus tard - nous étions tous en club sous les miroirs du Café des Arts, certains se plaçaient au-dessous, d’autres en face : voici Nicole! Tu sais qu’elle sort avec une fille ? Ma foi vrai… et alors, Nicole me passe longuement la main dans le dos. Vous vous êtes vu dans la glace. Vous voici fraise pistache et vanille, le souffle coupé comme un juif. Nicole. Pendant des mois souffrir d’amour, tu le sais, mais pas un geste, sauf une

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    bonne fourchetée de riz bouillant dans la gueule. C’est à moi d’oser, connasse, pas à toi n’est-ce pas connasse, chacun son rôle connasse, et maintenant seulement, maintenant que tu t’exhibes bras-dessus bras-dessous avec une fille, tu t’avises soudain de me passer ta main dans le dos ?- toutes les couleurs de toutes les bauges du monde me sont passées sur la peau, et tous me fixent depuis la glace, regardez l’émotion qu’il se prend dans la gueule, le rigolo du groupe, le mariolle à ricaner, comme il l’aimait, tu papotais par-dessus mon épaule, renvoyant à la cantonade les vannes de voyageurs qu’on t’envoyait. Nous ne nous reverrons jamais. Jamais. Nevermore. Il y a de cela 47 ans to-day. Tu t’appelles autrement.

    Nie werde ich Dich vergessen...

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    Le 5 avril 1973 ou 2120, ce jeudi-là, il n’y eut pas de note portée. Arielle n’est entrée en maison de repos le 23 mai. En attendant, je mène ma propre vie, tandis que ma femme se lève de moins en moins. Julia ou l’une de ses descendantes lira peut-être cela, sauf si la lecture devient un exercice aussi périlleux et touffu que le déchiffrage des quipús incas. J’estimais Arielle assez forte pour s’occuper de l’enfant. J’étais même allé jusqu’à lui confectionner un emploi du temps : cela marchait pour moi, cela devait marcher pour elle… Dans mes souvenirs, j’enseignais à Cadillac, dont le collège s’est transformé en monstrueuse chrysalide de plastique sale, mode « années 70 ».

    Le principal ne m’aimait pas : trop fantaisiste, complètement fou. Il n’aurait pas toléré que je prenne un congé. J’aurais dû en prendre, sans me soucier des états d’âme de mon Principal, mais il me faisait peur. Nous étions peureux, timides. Pourquoi nous laissions-nous impressionner ainsi. C’était bien commode, cette explication sociale : peur du chef, peur de l’enfant, peur des Responsabilités, Verantwortlichkeiten. Fuir. Il ne s’agit plus de littérature. Mes parents ont fait tout ce qu’ils ont pu, mais sans arrêter de râler. Nous avons fait tout ce que nous avons pu, mais en fuyant.

    D’autres ont fait de même. Nous n’en connaissons pas, ce n’est qu’une constatation. Ce n’est pas une excuse. Nous ne recherchons pas d’excuses. D’autres aussi, plus jeunes et moins favorisés, ont pris la nouveauté à bras le corps. Julia elle-même par exemple. Jamais elle n’a confié son enfant à personne.

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    Pas à nous : « Je vais vous montrer, moi... » So geschah es für uns. C’est comme ça que ça s’est passé pour nous. L’analyse évacue la morale. Il est malsain d’en vouloir à ses parents. Il est très sain d’en vouloir à ses parents. Ici nous évitons la grande pente et montons par les petits sentiers, les petits lacets. La grande route ne serait-elle pas tout simplement la bonne ? Mais une fois qu’on a blâmé, que fait-on ? Si nous renonçons à blâmer, n’y a-t-il vraiment rien d’autre à faire ? Plan moral, plan factuel…

    Dieu, but, sens, ou ni Dieu, ni but, ni sens. Incompatible. Des parents tuent leur enfant. C’est une tragédie grecque, un bon sujet de littérature. Mais deux options bien plus essentielles se présentent : le plan légal, et le plan ontologique. Légalement, les coupables doivent être punis. Même les déprimés. Ontologiquement, c’est l’impasse : Dieu a permis, Dieu n’a pas permis, cela ne veut rien dire, c’est le joker du joueur, le pari de Pascal, le bottage en touche. Nous n’avons pas tué notre enfant. Nous lui demanderons quels exercices lui semblent difficiles, et pourquoi.

    Nous ne recourrons pas aux schémas psychanalytiques.

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    En ce temps-là, comme il était difficile de tenir le compte des jours. Ce n’est qu’en 2042 que Notre Grâce s’est décidé à faire l’acquisition d’un éphéméride, bradé car périmé.Il fut rempli de notations hâtives, oo bien négligentes, ou rageuses, reconstituées à l’aide de vieux, vieux courriers. Notre Grâce disait tout à Parents, avec une majuscule. Ce 28 avril était le temps où agonisaient ce que nous appelions « les Blanchards », avec un « se », comme pour les dynasties. Nous les avions vus la veille. Nous les avions peut-être revus le lendemain.

    Nous éprouvions le besoin de les avoir toujours dans les pattes , comme référents, comme juges. « On ne se souvient que de ce qu’on veut bien », me dit encore Françoise. Nous nous souvenons d’un couple hermétiquement soudé, d’accord sur tout, en particulier sur le fait que nous autres, les Mornards, étions des cons, des cons galopants. Nous aurions tellement pu mieux faire. Mais il fallait nous laisser trouver nous même notre issue dans le fond du sac. Il n’y a pas d’issue dans les fonds de sac, même transparents. Le chat s’écrase contre le plastique et s’étouffe.

    Nous avions une grosse voiture minable. Je conduisais « à gaïouss », tantôt trop vite, tantôt prudemment. Bientôt le vaillant couple aux cheveux noirs nous virerait comme des malpropres, en particulier Arielle, méprisée sans ambages : trop grosse, irresponsable, vaguement répugnante et qui répugnait tant à prendre au sérieux sa maternité. Ces deux-là manifestaient une telle entente que trop souvent la phrase commencée par l’un était finie par l’autre, à la façon des trois

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    neveux de Donald : Riri, Fifi,Loulou. Nous étions sans cesse l’objet de leurs rudoiements, et ils ne riaient à mes saillies (Arielle ne saillait guère) que sije me moquais de moi-même, ce qui est le fin du fin de l’humour, ainsi que le décrète la définition générale. Ils se foutaient de moi. Dominique, puisqu’il faut l’appeler par son nom, déclarait que mon carnet ne méritait que cette réflexion : « Il note totu ce qui l‘arrange ! » Eh oui mon pote, on appelle ça « la formation de l’individualité », fût-ce au prix d’une abondance de citations.

    Sans oublier la magnifique et nostalgiquissime mélodie, en accords de tierces, au piano, qui devint aussitôt méprisable : « Mais c’est du Claude François ! c’est du Claude François ! » Il suffit de dire un nom, Mireille Mathieu, Bernard-Henri Lévy, pour que tout ce qui s’en rapproche devienne détestable : ô science ô ceux qui savent ! Françoise à présent nie tout cela, prétend qu’ils se détestaient, en fait, que nous aurions dû nous en apercevoir – ben voyons – et que déjà j’étais dragué, mais comment pouvais-je bien imaginer que je l’éais, face à cette femme inaccessible, juchée de haut sur ses tenues noires, dont le plus grand plaisir (et celui de son mec) semblait de nous morigéner, de nos moucher, de bien montrer eu face que nous n’étions que des minables, des enfants attardés, tandis qu’eux deux, Domiçoise et Fran-Nique, représentaient le modèle indiscutable du Couple Mature et Rrrrresponsâble. « Faites donc comme nos, élevez-vous à notre niveeau », semblaient-ils nous dire. Mais quant à savoir ce que nous aurions dû faire exactement pour les rejoindre sur leurs hauteurs idéologiques, il n’en était pas

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    question ! C’était à nous mêmes, ben voyons, de le découvrir, et c’était, de toute nécessité, ce qu’ils avaient eux-mêmes découvert. Il fallait que nous découvrissions, de notre propre initiative, les lacets qui montaient jusqu’à leur sommet bicéphale. Et nous, pendant ce temps, écoutions les morigénations, les hauteurs de nos deux marquis, le mâle et sa femelle. En ce temps-là, je confiais tout, mes découragements, les dysfonctionnement de notre couple nécessairement boiteux. Je répandais partout comme une pluie de postillons mes jérémiades sur nous-mêmes, et les questions pressantes dont seul effectivement je pouvais, nous pouvions construire les réponses. Nous aimions bien nous soumettre à Sainte-Opinion de Goche, avec un « o » ouvert comme porte, fustigeant les démons Immaturité, Puérilité, Faux-Problèmes. J’envoyais des piques féroces, comme « tougoudoup-tougoudoup », et aussi « De toute façon l’amour, avec les femmes, ça se résout toujours au Trois-Pièces-Cuisine ».

    Et Françoise, toujours misogyne, me donnait à contre-cœur raison. Mes piques cependant n’avaient encore pas trouvé leur point de convergence. Maintenant, oui. Non sans incohérences. Mais à l’époque, nous aimions jouer les chienchiens en dressage, nous demandions à tout le monde, par nos gueules, la solution à notre couple, si malheureux, ah ! si malheureux, et si mal assorti. Notre couple d’alors me fait enrager. « Tu te concentres sur des problèmes de détail, ce n’est pas là l’essentiel ! » Ô bons apôtres, en vérité je vous le dis et le répète :  quand nous demandions avec ferveur et désolation ce que c’était que cet

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    « essentiel », il nous était répondu dans un grand mouvement de générosité : « Ah mais c’est vous qui voyez, c’est à vous de le trouver, nous on ne sait pas ! » Sur quoi nos aurions pu répondre à la Coluche : « Quand on ne sait pas, on ferme sa gueule ! »

    Nous avions une petite fille, qui s’adaptait à l »« atelier ». Notre immaturité en efet m’avait inspiré de confier Julia aux bons soins de Coco, ma belle-mère, la « Belle-Doche ». Tous les mois, je rajoutais cinq minutes à la présence de Julia parmi nous. Un simple calcul m’aurait permis qu’elle n’aurait pu y passer 24h sur 24… avant l’âge de 24 ans...

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    Piégut-Pluviers constitue l’unique note de cette date inique. C’était de notre vivant. Nous avons bourlingué, retour de Bergerac, à travers le Périgord vert, appellation contrôlée des offices touristiques. De même, autour de Bergerac, se situe désormais selon eux le « Périgord pourpre », de la teinte prise par les feuilles de vigne. Il pleuvait. Piégut-Pluviers présente une tour, que nous n’avons pas visitée. Nous nous sommes arrêtés auprès d’autres ruines plus basses, Arielle n’étant pas descendue de son siège.

    J’ai pataugé dans l’herbe fraîche et haute, et vous m’avez accompagné. Ainsi pouvais-je dire que, oui, dans un jardin public désert et détrempé, j’avais erré, humé l’air frais, « visité », catalogué le site de X., proche de Piégut-Pluviers. Il me semble que nous y avions passé la nuit, et que vous vous aviez accompagnés. Nous aurions profité d’une chambre à l’ancienne, au papier bleu foncé, avec, au pied comme à la tête, deux planches de lit recourbées, en bois sombre. Autrefois se louaient de telles chambres pour un prix modique. À présent c’est le snack, avec la profusion de prospectus, « à voir », « vaut le détour ».

    Et les souvenirs se mêlant dans nos têtes à tous, peut-être fûmes-nous accompagnés jusqu’au seuil, sous le crachin, par les hôteliers suspicieux devant ma propre tête de macchabée malade : j’étais ravagé de honte d’avoir volé, dans la sale de bain sans « s », une somptueuse serviette-éponge bariolée. Il pleuvait toujours, comme son nom l’indique. Le château de Châlus vit la mort de Richard-Cœur-de-Lion Couilles-de-Zèbre, la cavalcade d’Aliénor d’Aquitaine après douze

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    heures à cheval, douze accouchements fortifient le périnée. La reine-mère fit écorcher vif l’archer trucidatif de son fils, qui fut roulé dans le gros sel dans telle salle basse qu’on nos montra, mais il ne hurla pas, car la dépellation totale implique la mort. Seigneur je rends mon âme d’écorché. Ici même, dans ce bas de tour circulaire, aujourd’hui garni de son. Et nous sommes entrés au bistrot avec vous. Et les caprices firent qu’à notre troisième emplacement dans le café, je mis le holà aux velléités de migration intertabloïde.

    Puis s’emmêlèrent divers caprices passionnants : la porte du coffre ouverte laissait la forte pluie détériorer les bagages, reproche. Il fallait acheter un vieux « Cubitus », reproche. Ma personne et vous-mêmes sommes entrés dans une sombre librairie, où tout à trac ma hure s’adressa à la femme libraire : « Vous avez un vieux Cubitus ? » Non, vaillante quadragénaire brunâtre, il ne s’agissait pas d’obscénités, mais d’une vraie requête bouquiniste. Elle montra vaillamment son cubitus, id est son coude bistre : « Pas si vieux que ça ! » - pas d’albums de Bd en vue.

    Nous avons donc enfin bu notre chocolat réchauffatif, en bougonnant notre réconciliation. Nous restions vivants sous la pluie, mêlant nos souvenirs d’année en année, nos ruines et nos châteaux. Tous nos petits trajets viraient à l’aventure, au cordial, et ce sont toutes ces errances de moyen budget qui errent sous nos

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    crânes conjugaux, complices dans nos vies de peu. En 99 de l’ancienne ère, et relisant, confit de dévotion récapitulative, cette incursion piégut-pluvière vint s’insérer dans ces courriers que je reparcourais. Ainsi se complétaient nos carnets annuels. Cette année-là, 2122, la fête de Jeanne d’Arc polluait ou honorait le calendrier : Jeanne d’Arc est sainte de raccroc, d’abord condamnée par l’Église, puis béatifiée en catastrophe, enfin canonisée. « Ce jour-là, nous ne lûmes pas plus avant » - est-ce du Dante ? Le 12 au soir intervenait cruellement le conseil de classe des 3e.. Il ne restait plus rien du rêve et de la pluie, le donjon de Piégut s’éloignait dans les brumes avec le dernier cul du cheval de Jeanne-d’Arc. Le 13, anniversaire du Coup d’État, de la nomination plutôt du Général de Gaulle en tête de la France, les dégoulinants aventuriers de Haute-Dordogne et Haute-Vienne résolvaient leurs problèmes d’impôts. Deux pots. Trois pots. Et de Sécurité Sociale. Très important, la Sécurité Sociale. Nous n’indiquions plus rien sur nos grands carnets d’aventures. Sous la glace, avec les traits qui s’effacent.

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    La page est quadrillée, sans la moindre indication. « S. Donatien ». Patron du marquis de Sade. Lundi, commencement d’une semaine incomplète (le 27, Ascension). Nous enseignons pour la deuxième année au collège d’Arveyres. Peut-être cette année vit-elle monsieur M. glisser sous un train et perdre les deux jambes, puis la vie. Ou bien le suicide du jeune N., que l’on aurait pu, tout de même, dépendre in extremis, au lieu de s’engueuler aux pieds de la victime. Sa propre sœur faisait partie de mes élèves.

    Très agitée. « Avec ce qui est arrivé, vous auriez pu vous montrer un peu plus calme ». Elle m’a traité de con. Les jours précédant le 24 mai, aucune note ne dévirginise ce carnet, de la grande époque. Il faut remonter au vendredi 21. Des cours. Des cours. Tous les métiers sont ainsi. Le mien est plus beau, ma tantire lire lo. Certains sont indiqués : sur Le barbier de Séville. En 3e sans doute. Exceptionnel ? Mémorable ? Repris d’une correspondance : le 23août 2000 ancien style (2047), il était mentionné dans ma lettre aux Parents, avec une majuscule : « Chers Parents », écrivais-je.

    Et faute de sujet, je leur disais tout. Mon père avait mon emploi du temps, par écrit, au début des années scolaires. Je ne sais plus rien. J’aurais dû noter. Nous aurions dû. Le même 21 mai, au soir, grande chorale espagnole con orquestra pour le grand Requiem de Verdi. L’église Sainte-Croix était comble.

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    Nous n’avions eu de place qu’au pied de la tribune, sur le petit côté : sur ces gradins solides s’étaient alignés les choristes, et nous ne pouvions voir contre nous à droite en hauteur que les gradins de bois, et quelques cantatrices en contre-plongée, en robes de soirée, de la taille à la tête. Le Requiem de Verdi n’était pas trop à mon goût, chochotte, succession de gueulantes, mais à force de se faire enculer on y prend goût. Alors j’écoutais de mon mieux, par les oreilles, sentant confusément monter une certaine gêne qui n’avait rien à voir avec mes réserves de pèquenod inculte. J’eus rapidement identifié ce petit caillou dans la chaussure : toutes ces dames, au bas des quelles je me trouvais, chantaient les paroles latines avec un accent espagnol voire andalou des plus indiscrets.

    Tout le chœur, sans exception, braillait avec talent et conviction le texte liturgique dans une ambiance exotique plutôt incongrue - imaginerait-on un Italien massacrant le fandango ? Le Requiem comprend un puissant morceau, Rex remandae majestatis, Roi de redoutable majesté, virile et redoutable descente vocale tutti fortissimo, immédiatement suivi d’un implorant Salva me, avec la plus grande délicatesse féminine, salva me, « sauve-moi ». Or ces dames prononçaient à l’espagnole chalba mé, ce qui introduisait dans la célébration un appétissant fumet de graillou et de paëlla difficilement assimilable aux sentiments mêlés de terreur et d’humble supplication voulue ici par le texte et les intentions du compositeur.

    Afin de remédier à ce malaise, je me concentrai avec flamme sur le visage et la mâchoire de la choriste la plus proche, qui brama consciencieusement son

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    crescendo de chalba me, non sans un sourire condescendant vers l’auditeur mâle en rut qui la fixait, pensait-elle, avec une concupiscence ridicule, sous ses pieds sur sa chaise d’église à 300 francs la place. Mais elle chanta sa partition jusqu’au bout, conservant le plus parfait contrôle, sans le moindre trouble ni soupçon de canard. Sin el menos gallo.

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    Sirivudh est prince : Siri- l’indique. Il est devenu (à supposer) gros et gras, asiatique suprêmement, 137e prétendant au trône des Khmers. Il serait retourné « dans son pays ». Il était amoureux de moi, qui le traitais en « sale jaune », pure invention rhétorique. Il faisait du stop, et je l’ai pris en passager. Tout au long du trajet nous avons discuté, mais j’accumulais les plaisanteries, passant pour le clown que je suis. En remerciement, il m’a logé à proximité de Neuilly, à Paris, près de ce point d’où l’on précipita les Arabes : « Viens chez moi, j’habite chez une copine ».

    Les noms sont exacts. Elle s’appelle Muriel Herbin. Elle se tape de grosses hémorragies cancéreuses à la suite d’un avortement. Ou infectieuses. Tous les deux s’aiment, avec la rancune en dessous : les hommes sont lâches, toutes les femmes le disent. On me trouve un canapé. Ma discrétion sera totale. Mais le soir, une troupe d’amis, dont elle et lui font partie, m’entraînent au buffet de la Gare de Lyon. Malgré ma grande claquaison, il m’est indispensable de les suivre, car je ne peux, illusre inconnu, demeurer dans l’appartement vide de mon hôtesse. Fiat partie du lot amical une Claudine tout en bleu, dont le mec est noir, mais n’est pas venu. Je ne le verrai jamais. Claudine et Muriel sont des amies intimes, et je regrette ces prénoms passe-partout, on dirait du Sadoul. Muriel l’Hémorragique reproche à Claudine la Bleue de se disputer avec Mec Noir, « pour des puérilités de gamin ». Muriel n’en finit pas de se vider de son gamin. Elle a de l‘expérience. Elle sait ce que c’est que la maturité. Après ce plantureux et superflu repas 07 06 77 06 07 2024 06 07 2124

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    lyonnais, je reviens me coucher chastement sur ce canapé de salon, juste au-dessus d’une croix de pharmacie, verte, qui s’allume, qui s’éteint, qui s’allume, à rendre fou, jusque tard dans la nuit, jusqu’au petit matin peut-être.

    En ce temps-là, nul ne parle de gaspillage, d’énergie non renouvelable, etc. Le lendemain l’épreuve m’attend. Il faut consulter La dernière agrégation, en vente nulle part – c’est faux : la toute première… celle qu’il ne faut pas rater, après laquelle s’effondrent les statistiques. Allons, mieux que cela, du style, du style ! De la trans-po-si-tion ! Me voici à ouvrir la séance ! Tirage au sort lettre C., ouverture plénière ! Quarante inspecteurs généraux, toute une classe, à m’écouter, à se pencher rapidement les unes vers les autres que se passe-t-il murmurent-ils que se passe-t-il ? Tout simplement je dis ba, je dis bou, comme ces mots gelés tirés de leurs filets par les compagnons de Pantagruel, be be bous bous, et trente bonnes longues secondes après, mes pieds retouchent sol et je me lance dans l’Anabase, maudit Saint-John Perse, maudit !

    J’aurai onze. Savez-vous que onze sans élision n’est pas rédhibitoire en agrégation orale ? « Vous êtes » me dit un vieux coing (il a une tête de coing) de Besançon ou Caen, « tantôt dans les hauteurs tantôt à ras du sol ». Il s’étonne de moi, il n’en ferait qu’une bouchée au lit, que répondre, mais je ne serai pas reçu : Cicéron m’a coulé (« des troupeaux de femmes » au lieu de « troupes de femmes » bravo l’artiste c’est l’heure de la traite).

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    Tout ceci se passe en juillet. Or nous sommes en juin. Erreur sur le premier jour. Une autre sur le mois. Une autre sur la vie. Qui perd le jour perd le mois. Qui perd le mois perd l’année, perd toute sa vie. Frémissons. Le 7 juin et non juillet, n’étaient mentionnés qu’une correction de dictées en troisième, un conseil de classe. Quelle classe et quel texte dicté, c’était mardi, je ne me souviens plus. L’enseignement battait son plein. Le petit Marc était mort. Suivraient Manouvrier, Merlet. Les vrais noms. L’agrégation délivrerait mon corps de tout ce travail, de tout cet investissement, mon esprit, ma cuilture, attireraient nécessairement l’attention d’un vieux prof de Bordeaux, Toulouse ou Lille, qui m’emporterait dans son giron pour polir une thèse : Sidoine Apollinaire par exemple, flambeau latin sur les hordes barbares à venir.

    Il n’en fut rien. La fraternisation cambodgienne échoua dans les sables, Muriel épuisa son sursis sarcomique et creva vers 83, les admissibilités sombrèrent dans le ridicule en 95 Ancien Style, et le compte-rendu de l’ultime session finit un jour à la poubelle : « il ne suffit pas de se préparer sur le plan des connaissances, mais il faut aussi se préparer psychologiquement » - pour être prêts, préparez-vous.

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    Ces préhistoires sentent bien le moisi. Voici : »Le principal me fait ouvrir devant les élèves une nomination au Port (la Réunion). Auguste s’en tape sur les cuisses au réfectoire. Annie préfère Vienne… mais si j’ai l’agrég, je reste à Arveyres ». Le moyen de broder là-dessus. Aucun souvenir . Nommé une première fois à Valenciennes, une seconde à Vienne, une troisième à la Réunion. Et pourquoi donc s’en tapait-il les cuisses, l’Auguste ? Un homme tout dévoué à ma grandeur. Qui renvoyait les parents d’élèves quinauds comme devant : « Sa méthode à lui, c’est de rigoler ».

    Et la branleuse qui disait : « On ne fait rien avec monsieur C. ! » - « Apportez-moi donc le cahier de textes de Mlle Raison ; et ça, votre fille ne l’a pas écrit,elle ; ni ceci, ni cela. » « Votre fille » repartit par le couloir, et se prit une gifle sonore de la part de papa. Il me sauvait la vie,l’Auguste. Vigneron promu directeur adjoint ; qui nous fit goûter de sa cave, et de la bonne. En sortant de là, les profs chancelaient pour gagner leurs élèves bien rangés. Les élèves se gondolaient sur les rangs. Les cours furent mouvementés pour tous. Quels bons temps c’étaient là monsieur Nicolas.

    Il se tapait sur les cuisses. Il considérait invraisemblable qu’un simple guignol du coin fût catapulté dans l’océan Indien. Des filles de 14 ans aux seins de dix-huitenaires lui passaient par les pupilles, comme elles auraient passé en ballottant contre mes yeux devant le bureau, et je me serais retrouvé à la brigade des mœurs de St-Denis pour branlettes illicites de ces dames. Mieux valait Vienne. Du froid sain et de la musique. La plage et les cocotiers, les doudous et les tortues de mer, c’était un peu court culturellement pour des prétentieux d’Europe. Mais au bout du fil, nul ne sut me préciser si mon déménagement serait payé par les impôts

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    d’État. Il était évident que oui. J’étais trimballé de poste en poste quatorze fois, sans que nul fonctionnaire ministériel fût capable (disaient-ils) de me renseigner. J’ai raccroché plein de rage, mon destin viennois était scellé. Auguste est mort. Duthelle est mort. Moi-même je lutte, dans un tourbillon de coup de vieux. Tout est vieux et gris. Sur la feuille figure encore « mettre Harpic cuvette WC », ce qui ne fut pas fait. Nous allions chier dans l’escalier, sur un palier de marche un peu plus large où s’ouvrait une porte.

    Je devais aussi demander un déménageur à Mme Laporte. Une collègue blonde, qui m’offrit une cigarette un jour d’un geste brusque : je lui disais  « Le façon de l’offrir ne me convient pas ». J’étais fou. Véritablement fou. Ces années-là sont recouvertes par l’équivalent de mes congés : ma retraite de quinze années rattrape mes quinze années premières de travail, de 65 à 80, de Nontron jusqu’au cœur de Vienne. Il était une fois un principal pédophile, qui n’aimait pas son ivrogne de collègue.Il parlait des cours en pagaïe d’Untel, il ne lui a jamais envoyé quiconque dans les pattes, Untel a bénéficié de protections au cul occulte, car il usait de salacités verbales. C’était un grand marasme, qui ressurgit avec son bruit et ses fureurs. Des quinquagénaires pêle-mêle ressortent de ces années folles, qui furent un Quatorze-Dix-Huit échevelé, des plaisanteries sans sel ni limite, une audace funambulique d’un banal simplement rigolo.

    Il fallait qu’il fuît, il fuit. Il se promettait du renouveau, il n’en fut rien car « on se suit soi-même » isn’t it, on sénectise sénectutise. Et on se retrouve à 60 ans

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    ruiné rincé déboulonné I am the king of the divan, mais ce n’est pas lui qui chantait n’est-ce pas, dans la vie non plus, qui a chanté, ni moi ni moi, qui s’est fait accompagner par une femme accrochée à ses basques, ni moi, qui s’et fait refuser une halte à l’hôtel, c’est moi c’est moi, « encore 7 ans et j’ai 70 ans » mais il ne faut pas, Mme Pavlovitch, il ne faut pas compter comme ça, j’avais un petit pédé qui s’y connaissait en filles en vêtements de filles en fanfreluches qu’il aurait portées s’il avait eu des seins en plus des couilles en moins, le seul à demeurer dans le village.

    Untel a eu son doigt mais d’autres lui couraient au cul, des femmes des femmes de Tanzanie « C., C. ! Sans le faire exprès en reculant sur le parking je t’ai rentré dans le cul » - « Quand ça t’arrivera par moi ce ne sera pas en voiture et je l’aurai fait exprès », Ach ! Kolossale Souvenirs ! Nous rentrions par le cours Hugo dit Victor, et ton Frédéric, Pana Pavlovitch, tu t’en es divorcée, ton fils qui se fardait fait tes délices et des enfants à d’autres femmes.. « Je lui dis non, ne tartine pas ta gueule avec des rouges de maman, tu dois devenir garçon et pas fille, mon Dieu mon fils est pédé » non Rosine, pas à deux ans.

    Je hais ma vie j’éprouve envers elle des sentiments marqués mais indéfinissables doublement marqués dans un sens ou dans l’autre ou les deux. Vous savez, quand on vit, on est comme le chien qui suit sa trace en sinuant, truffe à même le sol, et qui bute enfin sur l’obstacle, en position d’arrêt. On ne calcule pas on lutte on jargonne on rebondit chez soi on se fait escorter, la Pavlovitch vous

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    suit en voiture car vos zigzaguez sur la quatre voies, totu se présente d’un seul coup au moment où tout va finir : peu après nous quittions Arveyres pour n’y plus revenir, et nous avons revu tant de personnes pour la dernière fois, comme sur un pont incliné de Titanic.

    Une moitié a coulé, l’autre est retombée sur l’eau, et s’est remise à couler presque immédiatement.

    Mémoire mémoire tout branle ne m’abandonne pas mais laisse-moi couler tout est bien pathétique bien ridicule, toutes n’attendaient que toi mais tu ne voulais pas connaître ton indifférence aux corps gluants qui s’essuyaient sur toi. Adieu Laporte adieu l’Auguste adieu Junca malade mental conseiller cultural du gréand festival du Bouscat, qui ne reprit pas contact avec toi car tu n’étais pas bon souvenir, « Ça ne m’intéresse pas » galopais-tu sur le perron j’en restai pétrifié car ce n’était pas moi qui cavalait à ta suite en proférant des vannes gloussantes dans ton dos « ça ne m’intéresse pas » je restai sur place et tu t’éloignas comme un train dans la gare, qui démarre, démarre- toi l’autre train tu restes à quai, désolé d’un malentendu : ceux qui t’aimaient ne t’aimaient pas.

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    Il y a quarante ans. L’agenda est de couleur rouge. Les noms des mois figurent en allemand : Samedi (en français) den 30. Juni. La page est comble. « Ballade [sic], lis Marie de France au Luxembourg. Est-ce que par hasard nos n’étions pas en pleine préparation d’agrégation ? Lire Marie de France est un véritable pensum. « On me vide du Nesle proprement car « on ne fait pas au mois ». C’était une époque héroïque. L’hôtel de Nesle était une étape de routards. On y écoutait de la musique indienne, ou arabe. Dans une chambre, j’avais découvert le Voyage d’une Parisienne au Tibet,d’Alexandra David-Neel, à prononcer correctement , dont je n’avais jamais soupçonné l’existence, ni l’importance. La branche hindoue se portait bien dans l’idéologie. « On m’envoie « Hôtel du Jura », je paie en liquide ». Ces temps remontent à la préhistoire. Les années post-soixante-huitardes furent une longue impasse, pardon : un long nuage, où les avenirs s’engouffrèrent, sombrèrent, sauf pour les professeurs, qui n’en prirent que l’essentiel utile au maintien de leur magistère.

    Nous ne nous demandions pas « à quoi ça sert ». Nous étions en train de vivre. We were living. En ce moment les yeux souffrent de l’écran. Des voiles gris et de fines volutes bleues passent sur mon champ visuel. « Convocation agrég. Président ressemble à Brejnev ». Plus le moindre souvenir de ce faciès avenant. C’est une de ces réunions sympathiques où les profs de la caste prof rassemblent leur troupeau d’agrégatifs, perdus dans leurs bleds, et leur font un cours, deux speechs, trois laïus, dont nous buvons les paroles avec recueillement. Mais attention, nous sommes tout de même adultes !

    Adulte ! Tu viens d’oublier tes tics! 45 mn, quarante-cinq, mais à partir de laquelle ? La première, la dix-huitième ? Tu ne peux plus calculer ton effort, décider que l’inspiration ( « l’inspiration » !…) s’arrêtera, se tarira, tari tara, au

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    bout de telle minute ! Tes jurés « ont pris 120 admissibles », ô temps héroïques ! Il y aune « Odile Collignon », lorraine de nom, de prénom alsacienne ! « Un type veut passer plus tard, car « peur des militaires (Rochefort) » - ce nom suscite une flopée de souvenirs compacts. « Je suis n°25. Téléphone (à ma) mère » - adulte ! - « que pas possible aller Tourettes » (sur Loup) « (fauché) » - c’était donc tout cela, le 30 juin 2126…

    C’était tout ce contexte-là… Le passé d’un autre. Les projets d’avenir d’un autre. Alors comme j’ « ai trouvé 1/2 baguette par terre, (je) l’ai mangée avec jambon avant agrèg dans le parc ». Évènement marquant. Qu’il eût été malséant d’oublier. Mangé une demi-baguette, pensez donc. Et que fait-on à Paris l’été ? On se promène. On fait une « grde balade droite-gauche » « après avoir dormi dans [s]a chambre » (sieste à l’hôtel du Jura sans doute?) « Plusieurs tours côté Aboukir » - ah, plus intéressant : « Éclabousse trois pédés qui se foutent de mon « smoking » (« Ça va chez Moune ! » - boîte de lesbiennes, que d’esprit ! queue d’esprit ! ») Achète bananes (à un ) Arabe, vais chercher monnaie bistrot musique très forte ». Non, rien de rien, non, j’me souviens plus de rien...



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    C’est le jour anniversaire de notre mariage. Nous ne le fêtions pas ce jour-là. Ce n’étaient que les noces (vérifions) de plomb. Nous en sommes au merisier. Il en existe un au fond de notre jardin en friche. En 1980, nous habitions Paris, du moins, temporairement. Nous avions criminellement confié notre fille à une colonie de vacances sans hygiène, où le garçon de la directrice venait faire irruption dans le dortoir des filles en disant des bêtises et en se masturbant parmi les lits défaits.

    En ce temps-là ; non encore lassé des faits, nos partions sans hâte, et nous n’arrêtions pas de flâner. Les petites routes étaient nos paradis, et les sentiers accueillaient nos pas et nos siestes. Sonia avait sept ans. Et nous n’étions partis qu’à deux heures de l‘après-midi. Arielle ne fut jamais du matin. Cette année-là ne m’étaient parvenus aucuns bons résultats de Strasbourg. Pourquoi ai-je vécu cela. Tous les auteurs américains s’adressent à d’autres hommes, sans aller s’imaginer la gloire. Ils font leur boulot, inconnus, bouffons mornes, ils écrivent pour leur cour, où ils jouent les deux rôles : souverain, et fou du roi, King’s fool. Et il pleuvait, il pleuvait sur l’autoroute, si moderne et depuis peu ringarde.

    Et nous nous arrêtions déjà sur l’autoroute : « Suis tout de même content de rouler ».Pour nous venant de Vienne Orléans le bout du monde. Et contourner la villle. Pas de rue Pot. Pas de Centre Péguy. Pas de « contrat de lecture ». Monsieur et Madame de Petitpied. Nous n’avons pas dépassé Vatan, Indre – quitter le ruban des rapides, le vroum-vroum défilatoire. Des gens se défilent, prenons leur place, à la satisfaction de l’Hôtel de France. Il fallait prendre le repas, en ce temps-là. Nous sortions de notre camionnette bleue, et si notre Sonia s’est exclamée « je ne suis pas une petite, j’ai 7 ans », c’est que nous l’avions avec nous. Le restaurateur avait dit : « Et pour la petite, qu’est-ce que ça sera ? » Qui se souvient que le restaurant

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    était cher ? Who cares ? Et le repas fini, nous partons promener, nous oyons des pétards de retraite aux flambeaux, beau village à plat sur la plaine, et Sonia ramasse du foin dans le champ.

    Et alors là… Nous nous souvenons de ce 13 juillet. La retraite aux flambeaux, pour les Vatanais, c’est l’interversion des sexes. Les majorettes en jupettes sur cuisses poilues, tutus bouffants, toutes se déhanchant et ballottées du cul comme c’est pas possible. Je m’approche d’une et lui parle à l’oreille, mais il doit rester avec sa compagnie. Les femmes et les enfants poussent des huées d’enthousiasme. Nos rires, leurs rires, sont inextinguibles. Demain aura lieu un match de foot, mais entre femmes, shorts et gros mots. Sans pousser jusqu’au foirail, où s’annonce une bonne soûlographie travelotte, nous revenons à l’hôtel, et « remettons Sonia à la fenêtre », ce qui veut dire que nous sommes descendus de la chambre, avons accompagné les processionnaires, et nous en sommes retournés.

    Vatan est devenue commune respectable. Ne subsiste plus que la fête aux lentilles. Quels sont les abrutis qui ont abattu la fête. Quels homos prétentieux ont-ils banni la Grande Transgression. Peut-on être fier d’être homo, berrichon, homme mûr où blonde au grand nez. Où va se nicher la fierté. « Fier d’être basque ». « Fier d’âtre corse ». Pas de quoi mon pote. Au hasard tout le mérite. Les femmes reprennent le foot, mais dans le sérieux et le lesbianisme assumé. C’était, croyez-le, discriminatoire. C’était pour bien montrer que les femmes étaient de vraies femmes, et non des souillons en short avec les poils qui dépassent. Des hommes à femmes, et non des perruches barbouillées en clowns. Je n’ose pas téléphoner. Lancer un courriel peut-être. Ne pas oublier de renouveler en pharmacie ma Sertraline.



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    Nous entrons dans les zones obscures. Les Viennois se ressourcent à Bergerac, non sans chiotte. Il existe encore des trains. Le conducteur vient chercher Femme et Fille en gare, « cette dernière » (entendez la fille) n’ayant pas « cessé de ronchonner pendant tout le trajet » - l’enthousiasme, sans doute. Un achat oublié ponctue cette journée : celui d’un « Tantra », qu’Arielle a repéré sans délai dans la librairie, comme attirée par les ondes ! À Bergerac on se traînait d’ennui, Mère qui râle, soufre et sulfate, le Père prostré en attendant que ça passe, plus que neuf ans pour lui, trois pour elle.

    Mes parents reparaîtraient que je ne saurais rien leur dire, paralysé par leur mauvaise conscience, eux par la mienne. La fausse tentation (je ne suis pas tenté) consiste à reporter le calque des miens sur les parents que nous avons formés : la carte a changé, les nationales se sont retracées, les fortifications reconstruites après leurs fugues. Y a-t-il même fortifications. Enfouies sous les parapets gazonnés de frais. « Bon, tout va bien, on n’en parle pas ». Si c’est ma fille qui le dit… Parfois l’écriture se fait sous les yeux du destinataire, et n’en est pas moins sincère : ce n’en est pas plus mal écrit, « n’en déplaise à certains esprits chagrins » « ne pas penser au public ! » mais si, c’est possible, qui peut savoir ?

    Mais devant la porte du sanctuaire. La veille j’interrompais « Au théâtre ce soir », enième cocu dans le placard, pour « Apostrophes », finies en 43, sous les sanglots en coulisses d’un Claude Maurias en plein effondrement de civilisation… Apostrophes marchait plein pot sous Mitterrand, 1m 60. Et régulièrement,

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    consciencieusement, professionnellement dirais-je, l’enseignant que j‘étais roupillonnait aux deux tiers « du temps qui nous est imparti ». La veille, avec mes parents, j’assistais médusé aux rodomontades maniérées d’un certain Camus (Renaud ! Renaud!) qui de sa voix de fausset obligée se vantait de gagner son argent auprès d’une institution culturelle et pittoresque : « Nous avons accordé au dit C.R. une subvention pour voyager à travers France, tous frais payés, pour disserter sur ce qu’il voit, et l’éditer à coup sûr ! Mon indignation juvénile s’enflamme - « comment ? ce génie que je suis… et ce con flûté... » Nouveau recul, nouveau repli du moins devant la porte et la forteresse.

    Je comprends tout, je comprends moins. « Reçois » (du 24) « deuxième exemplaire de l’écrivain-éditeur. À l’intérieur, une carte me demande de retourner l’exemplaire en trop ! J’hésite... » - quel écrivain-éditeur ? Ange Machinchose, qui retapait des pages d’Aragon sans les signaler ? - non, celui-là date de Meulan (83-94, de quoi pousser son gosse jusqu’à la sixième). Adieu 81...

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    En ces temps-là nous étions vivant. Mafamémoi formions un couple, inséparable, formolisé, à fleur de pot. L’année portait des noms tchèques, made in Praha : Srpna était le mois d’ oû, Čtvertek le jeudi. Cétaient des paysans. Nous séjournions, Ellémoi, chez mes parents de passage, croupissions comme chaque année à Bergerac. Mais c’était après l’Expulsion, et je retrouverais bientôt d’infectes classes, bien françaises cette fois. Je suis allé chercher mon égarée moitié en gare de Bergerac, qui ressemblait à celle de Corbeil.

    Arielle m’aime à proportions des scènes de sa mère. Elle m’en a entretenu, rien ne reste de ce pet. Sa tête était décomposée. Nos têtes le seront, mais il faut bien parler. Nous avons recueilli un moineau blessé à la poitrine;le calendrier consulté nous informe qu’il est mort et fut enterré le lendemain matin. Le précédent s’est fait bouffer vivant par les fourmis au sous-sol de la rue des Vaures. Ci-gésira demain « Moineau de 82 ». Il n’existe de vrai dans nos campagnes ou banlieues que la télévision qui marche et marche. Ce soir-là, c’était Retour du marin, adaptation de l’atroce Maupassant : une fille noire, Louise, rend des services partout. Alle est ben gentille, mais alle est trop noire. Exit Louise, larmes transparentes de part et d’autre. Mariage avec une Blanche propre. « Racisme larvé d’un petit village contre une épouse noire d’un bistrotier «  - l’ancien marin sans doute, et qui n’avait qu’une seule fiancée. Si j’avais encore mes organes génitaux, alias mon internet et mon Google, je vérifierais s’ils étaient mariés ces deux-là, le Blanc et la Noire, ou seulement promise.

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    Je ferai un jour un poème à toutes les souffrances, mais rien que pour la frime. L’école des femmes de Gide nous montre un Robert qui ne vit que pour sa frime. C’est alors qu’un incident survint. Le film sans doute s’était terminé à la nuit tombée, nous cheminions Mondoublémoi entre les maisons qui parsèment (e forment) Naillac, échangeant nos impressions vertueuses (Le retour du marin). Nous fûmes (« nous furent », monsieur Gilles Boulot, présentateur des informations à la télévision française, « nous furen » ! ) - zabordés par un Arabe, jeune, insolent, pléonasmes, qui nous interrogea de quel droit sur notre profession, l’Autriche et nos sentiments, etc.

    J’ai poliment répondu, il a tout su, car en ce temps-là j’étais encore timide, et ne distinguais pas la sincérité de l’agressivité des interlocuteurs. Arielle « trouve cela très désagréable ».

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    En ce temps-là nous revenions de l’Île au Trésor, seule aventure de notre vie : l’Autriche et ses démons fétides. Notre maison avait connu un drame. J’y avais recueilli une étoile juive, et de fâcheux fantômes erraient dans la dernière cave. Il faudra que je tire cela au clair. Et nous avions franchi l’obstacle d’une terrible première année en banlieue. J’ai encore rêvé cela : une classe de 63e bien décidée à ne rien foutre ni écouter. Je n’avais rien préparé. Mon père tournait comme une âme en peine dans son trou paumé de Naillac. Il semblait malheureux. Il s’est longtemps abreuvé à cette source amère, ta-daaah… Ma mère imprégnait tout d’une vapeur aigre et funèbre. Et nous tentions de nous évader à grands feuilletages d’Atlas. Du diable si je me souviens de la ville d’Izberbach sur la Caspienne, j’ignore jusqu’à sa prononciation. Les transcriptions du cyrillique sont hasardeuses, et de quelque langue que ce soit. Les altérations de voyelles roumaines ou danoises (pas mal non plus dans ce genre le danois), les jeux de consonnes suédois, les traquenards de l’hébreu où l’on écrit ce qui ne se prononce pas et prononce ce qui ne s’écrit pas (on dirait du français…) soumettent l’apprenant à rude épreuve.

    Et je ne parle pas du hongrois… Nous sommes donc partis « à deux voitures ». Quelle aventure ! Arielle et moi ? Jacques et moi ? Pour une étape Bordeaux-Châtellerault ! Le lendemain, Châtellerault-Tours ! Nous aimions flâner, partir tard (à 10h 40!) Les préparatifs, maniaques, indisposaient le mâle alpha, bêta ! Et voici une once, une écaille de souvenir : à Ribérac, nous restaurant, nous

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    aurions rencontré inopinément notre Jacques, nous proposant l’apéro ! Ô vilaine surprise ! Je n’aime donc personne ! Le soleil tapait si fort ! Arielle chochotait si fort !

    Puis Soyaux, banlieue d’Angoulême, « bar frais, glace ». Retenez bien ceci, lecteurs en poussière : il faisait chaud, nous avons profité d’un ventilateur et de glaces ! Voilà ce que vous n’aurez trouvé nulle part ailleurs ! Je comprends à présent pourquoi Papa (koapapa) tournait « comme une âme en peine » : il voyait son fils, très tôt, refaire voile vers la parisanerie ; à St-Germain-lès-Corbeil, si éphémère, si bon chic, si étranger ! Comme je montrais tout sur mon visage ! En vérité, c’était effarant. Nous explorions les sentiers au sud de la Vienne, sous la canicule et les volées de papillons, tandis que Julia les coursait à bicyclette.

    Nous avions la petite fourgonnette immatriculée en 042… Nous avions La Chartreuse de Parme, deuxième ? troisième lecture ? putain de programmes… Et ct « long arrêt station-service Poitiers, Arielle allongée dans l’herbe ! Un manque absolu de tolérance à l’égard des voyages, disons déplacements, une plainte perpétuelle de fatigue, j’avais oublié tout cela, ma belle-mère couchée sans cesse et sans cesse à se plaindre, Arielle au moins ne se plaignant pas. Souffrance chiante de la vie. Je ne me plains pas, je m’exprime. Je ne suis pas en train de geindre, mais d’ironiser. Voici maintenant les notations ultimes : « Châtellerault, camping bordant trains, superbe, restons allongés sur le sol à même avant de dormir, très doux ».

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    En dépit donc de forts inconvénients conjugaux, ma petite personne s’adaptait complaisamment, toujours près à extraire du beau et du doux. Flemme, paresse, masochisme, oui. Nombrilisme, non. Faire plaisir à l’autre. Reprocher à d’autres de ne pas se soucier des autres m’a toujours semblé le reproche ou la pseudo-constatation les plus ineptes à ressortir dans les conversations d’après-dessert. Je crois que je suivais le « Kombi » bleu, où nous faisions dormir Julia, dix ans. Les vraies motivations sont impossibles à déchiffrer sous les grilles, psychanalytique, sociale, caractérielle, en remontant à la surface.

    Le bonheur se grappille. Il faut céder. Ma volonté était de céder, en imposer à tous une autre, c’est prendre le risque d’un coup de colère, d’une crise de hurlements. Il est avantageux de prendre le vent du faible, de l’adapter à ses tuyères, de trouver des chants dans les mélopées purgatorielles, et Julie me souffle : « Toujours chercher ce qu’il y a de bon en l’autre » . C’est tout ce qui reste aux mollassons. Oui, je suis feignant, et je vous emmerde, vous les courageux, les vainqueurs, qui ne valez pas ce que vous dites.

    « Les vivants, ce sont ceux qui luttent » : Victor, ta gueule. Je n’ai pas lutté, disons, dans les soutes, sans plus. Et moi, du moins, je n’ai pas rendu mon frère dingo pour lui avoir fauché sa fiancée ; je n’ai pas rendu ma fille dingo, je n’ai pas foutu ma sœur dans un hôpital psychiatrique. La somme de ce que je n’ai pas fait égale au moins celle de tes actions, et le résultat est le même : quelques bontés, beaucoup de désastres, beaucoup d’indifférences, et pour finir, B. dans son lit de

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    mort avec le gros clystère à sérum au-dessus des bras. Ah, je suis banal. Ah, on ne m’a pas attendu pour s’en apercevoir. Je sais. « À quoi bon le bonheur si nous avons la connaissance » n’est-ce pas. Rien n’est de moi. Mais rien n’est de vous non plus, regardez votre miroir il s’y reflète un cul. «Mais on ne te demande rien ! Pourquoi « tu nous attaques ? » - Si, vous m’attaquez, vous m’attaquâtes.

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    Je vais donc avoir 40 ans. Je suis toujours aussi con. J’écris cela exprès pour le lecteur, pour qu’il admire mon génie. Le 30 août de cette année 2031, ma mère est morte depuis exactement un mois. Jojdh l’Albanais retrouve son psychiatre. Ma mère est un gros mouton qui broute tout. Mon psy n’est pas rementionné. À cette date, ce doit être Couturier, juive, épouse Triantaphyllou. Ce sont des retrouvailles. Elle m’a montré sa gaine bleu vif en croisant trop vivement ses genoux. Très barricadée, la psy.

    Chologue, j’y tiens, pas « iatre ». Mais nous avons fait du bon boulot, faceà face. Nous avons parlé de mon père, dans l’île, sous les bombardements sous un camion-citerne. Vide, mais quand même. Quel enthousiasme chez les nazis au pas de l’oie dans Bruxelles. Jojdh est enfant de ce temps-là. Il ignore que faisait sa mère en 40, son père alors sous les drapeaux. Mais il trouve son réconfort auprès d’une juive sévère et compréhensive. Il ne faut aps donner de nom. Il les effacera, comme on efface tout de nos jours. Il parle aussi de sa fille, quie st et restera volontairement absente de ces pages.

    Simplement, la fille de Jojdh balaye la terrasse de chez Muriel. Cette terrasse donne sur un tapis d’herbe trois marches en contrebas. Fille qui balaye, femme qui n’a voulu le faire qu’une fois, à Nice. Nul ne peut m’arracher mon passé. Pas même l’entité Dieu. La fille de Jojdh n’invite pas ses camarades chez elle par peur du désordre et de la saleté. Elle nettoie, les parents passent derrière elle et détruit ce qu’elle a fait. Elle ne restera pas. Peut-être épousera-t-elle un prolo, un ouvrier,

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    quelqu’un qui rote à table et qui crie Vive Le Pen. « C’est cela, pour vous, un ouvrier ? » Oui madame la Psychiatre.

    Cela vous scandalise. Je le sens bien. Voyez-vous, il ne m’a été donné qu’un petit style, dont j’ai épuisé les ressources. Il ne manque plus que l’excellence, dont nul n’a prétendu atteindre les limites. Par l’excellence Jojdh sera sauvé. Il ressort de son île dans un état de profonde satisfaction. Là se trouva jadis l’agglomération. J’ai habité Meulan comme Pasly, un lieu de haute histoire et de combats, mais sans chercher, sans chercher… Entre parenthèses figure la mention « correspondance » .

    « Apprends par Garel que Omma, jugé excellent, passera les samedis matin avant son émission à lui. Obscure époque. Soucis si loin de nos. Il existait un Sylvain Garel, grand, animateur de radio. Il mourrait trois ans plus tard, jeune, vigoureux, d’un cancer de la mâchoire, et ses parents furent très dignes. Il existait un autre Sylvain Garel, comme lui grand amateur de cinéma, critique, et c’était peut-être le même. Savoir pourquoi il s’était pris d’estime pour moi. Nous fréquentions Ginette Lebb, optimiste, gare de triage des relations humaines. Foin du plan je vous prie, foin du plan.

    Le basculement du jour justifie tous les abandons. Vous savez écrire, vieil homme,lancez-vous et fouillez. Fin des ronds de jambe. Fin du cancer et mort, jeu, set et match. Nous émettions d’un studio. Des annonces étaient faites, de COLLIGNON L’ÉPHÉMÉRIDE 66

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    spectacles banlieusards. Une chanteuse de jazz se produisait, « sa voix vous fera frémir ». Jojdh ajoute hors antenne « sa tête aussi ». Garel ajoute : »Sa tête aussi ». Une gouine hideuse et tondue à l’émeri. Mahalia Jackson ? pas assez chauve. Ainsi s’achève le 30 août, jour de la St-Fiacre, dont le nom fut donné aux fiacres, justement. Période obscure. Si loin de soi qu’elle semble avoir fondu au fond du puits. Qui devait être la maturité, mais bien plutôt prolongement d’une gaminité sans faille, baignée de lamentations : Jojdh arrivait, without shouting station ! - rue des Sarrasiniers, sur la pente de Meulan, et se lamentait de façon rigolote chez Lebb, au fond du gouffre et plein d’espérance. Cette femme avait cinq enfants, son mari l’avait engrossée puis fuie pour une autre, moins belle, moins marquée.

    Elle m’a soutenu, fourni des solutions, sans que je les suive – jamais, ne jamais suivre les conseils. La quarantaine est le plus loin de moi. C’était le temps des émotions et de l’obscurité. Difficile de ne pas jeter sur ce banc le filet de pêche de l’explication toute faite : affolement des heures de domptage, passages d’une classe à l’autre, avenir bloqué, mais aussi, non mentionné, les derniers sanglots d’un amour, à engloutir, peut-être ce jour-là un dernier séjour à l’hôtel, et des larmes au whisky, voici en souvenir une vieille chaussette. Et la voiture, l’aventure, s’éloigna en zigzaguant.

    Nous ne savions rien. Nous pensions vivre, nous débattre. La radio des Mureaux

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    battit de l’aile et s’éteignit, Jojdh fut transféré rue Croix-Verte, Philippe mourut en souffrant, il faudrait 12 années avant les faveurs de l’imprimerie, une longue journée s’étendit devant nous, 35ans s’écoulèrent, peu restèrent, les projets maigrirent, les teintes s’estompèrent, les traits se fondirent, la bite s’affala. Les écrits se sont accumulés. Je vais sans doute écrire des sottises. Le pouls ralentit. Le cerveau s’embrasa, puis, au lieu d’éclater en feu d’artifice, éteignit ses lumières une à une, et s’élança vers l’avenir.

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    Le Onze Septembre devient aussi célèbre que la St-Martin 18, où toutes les cloches sonnèrent la volée. En 2032, nul ne savait ce qui adviendrait seize ans plus tard. Et qui sait ce qui adviendra d’ici seize ans. Nous en aurions 90, et rien ne nous les garantit. Nos faisons ici les réflexions de Monsieur tout le monde, et, Mademoiselle, je vous emmerde. Ouvrons le carnet pourpre, et voyons nos limites : Vois Manu, je compose mon petit thème sur Xavier de Maistre.

    Glose : Manu était non plus le Chemineau, mais le Bel. Aîné d’une fratrie de six. En longue chemise roumaine ou russe, la voix nasillarde, la chanson prompte dont je possède trois cassettes entières : ma préférée s’appelait Le rat mort, il la chantait en duo avec son meilleur ami, un taxi. Cela m’étonnerait qu’il fût venu chez moi, au sommet de la pente. Nous n’avons jamais été intimes. Ce n’est plus qu’une silhouette, désormais presque sexagénaire. Plus vivant, Xavier de Maistre, auteur du Voyage autour de ma chambre. Bien plus liant que son frère, Joseph, maître à penser de Baudelaire.

    Xavier se voit mettre aux arrêts, privé de sortie pendant des jours, cantonné dans sa chambre d’officier. Il examine les gravures de ses murs, se rapportant toutes à tel ou tel épisode de sa vie militaire. Il s’exprime avec humour et nostalgie. Il triche : des gravures favorisent l’évasion, des parois lisses eussent conduit à l’amertume, au recueillement qui la suit. Joseph, académicien comme COLLIGNON L’ÉPHÉMÉRIDE 69

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    son frère, écrivit Les soirées de St-Pétersbourg, où il justifie jusqu’à l’Inquisition. Mais Baudelaire était un malade, et comme le dit un de ces petits cons du bac, « s’il était un peu plus sorti en boîte, il n’aurait pas traîné son cafard ».

    Mademoiselle, je vous emmerde.

    « Nous parlons allongés en bouffant des frites ». Soit sur un grand divan, soit sur la prairie Rue des Sarrasins. C’était une grande famille, très accueillante, où je me rendais pour confier mes peines chiantes. Moi aussi j’aurais dû « sortir en boîte » - la ressemblance s’arrête là. Manu, Bruno, Philippe, bien différenciés toutefois, n’étaient poue mon égoïsme que des interlocuteurs interchangeables. François, non : il savait coudre et tricoter, il perçait à jour, sournoisement, mes fausses angoissettes. Bruno m’avait traité de Lèche-Cul. C’est exact. Le désir de se faire bien voir s’altère souvent, devient petites manières, approbation systématique et servile, sourire contraint. Toutes choses qu’un lèche-cul pourtant devrait apprendre à éviter. Manu, c’était le grave, le souriant, le poète. On apprenait l’amour à ses enfants, chez Bel. Mais le père était parti au sein de la sixième grossesse. Il avait pris comme souvent une autre partenaire assez semblable, mais en plus fade.

    J’ai observé cette tendance chez les rupteurs : reprendre et calquer, en moins bien. En moins heurté. En plus lisse. « Son père a acheté un immeuble dans COLLIGNON L’ÉPHÉMÉRIDE 70

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    le XIIIe » - curieux en vérité. S’agit-il bien du même personnage et des mêmes frères. Gagnait-il, ce père, autant que cela ? Ne s’agit-il pas d’un simple appartement, ce qui serait déjà beaucoup ? Un kinési peut-il amasser tant d’avoir ? Ce père m’avait modérément plu. Trop ironique, trop froid. Capable en cas de malheur de proclamer qu’il n’était pas touché, même devant sa femme en pleurs. Il est vrai qu’elle déplorait la mort d’un amant.

    Mais il était retors et cherchait à nuire. À rabaisser du moins. « Il ne reste plus de place » puis te passant devant « Il ne resterait pas tout de même une petite place pour nous ? » - désignant sa nouvelle femme – non, il n’en restait plus, plus une. « Claude est à Padoue ; avant, il était devenu très con ». Claude, à Padoue ? Cene peut être que le chef d’orchestre, Gaul-Tier, Bestiau-Bourrin, Gautier, dans uen des plus belles villes d’Italie. Manu le connaissait bien. Non pas Manu Bel, que Dieu protège, mais Manu Chemineau, avec lequel j’aimais parler allemand. Fantômes emmêlés dans la plus grande confusion, passés dans ma vie, essentiels et futiles, et ce Manu Chemineau-là, vivant à Paris, pouvait très bien transmettre les vantardises de son géniteur : je l’ai connu, celui-ci, bouffant de la soupe midi et soir, soumis à de grands revers de fortune, pourquoi pas riche désormais dans l e treizième arrondissement.

    La fin de la journée subsiste en mes souvenirs, par suite d’une vanité : je

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    m’étais présenté en version allemande, 15 sur 20, le second suivant à 11. Ce qui a trait aux vanités, Mademoiselle, se retient bien plus aisément : « Tricheries incroyables dans les couples, papiers communs, feuilles refilées, dico aux chiottes. Le texte parle de Bruno Collignon, député hollandais en 62 ! » Tout est dit. Je devais devenir traducteur. Mes contresens, dans d’autres textes, m’en éloignèrent. J’avais confondu « mouche à bars », en bon français « pilier de bistrot », avec une véritable mouche dans un véritable bar.

    Le moyen après cela de me faire confiance.

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    Ce sont les années profondes. Celles de Meulan, des classes rongeantes et des galopades à travers le calendriers : à peine rentré d’un fragment de vacances, vite vite en désirer d’autres. J’empoisonne ma descendance, pour peu qu’elle sache lire. À présent ouvrons la boîte cartonnée : couleur vert ingrat, étiquette revêche et passée : 1986. « Dépassé ! - Ta gueule ». Écoutez bien, tas de gravelures : « « Je vais attendre psy pour rien. Petit entretien avec Chenu, entrevois Grangier ». Que dit Depardieu ? À la suite de maints autres, le comédien affirme qu’il ne faut ni jouer ni écrire en se souciant des lecteurs ou spectateurs. Moi je m’en soucie, sans cesse. Chouchichon chec. On apostrophe le lecteur à présent.

    1. Plus souvent qu’à son tour. La psy, c’est Couturier, épouse Triantaphyllou. Pourquoi n’est-elle pas venue, je l‘ignore. Chenu, c’était une collègue, assez moche, et qui consultait depuis la même salle d’attente que moi. Elle disait : « Ne répète pas « enfoiré » à chacune de tes phrases ! » - pourquoi mes couilles, t’aurait préféré « enggculé » ? quant à Grangier, plus aucune idée : l’autre psy peut-être, celui de la môme Chenu ? Vous voyez, le médiocre, je sais faire. Le troupeau, je sais faire. Le reste du jour, ce sont des cercles barrés en perpendiculaire à l’équateur : je devais d’abord remplir « ce carnet ». Une chose de faite, on coche. Puis, « edt » pour « emploi du temps ». Perdons-nous de vue quelque temps. La liste des choses à faire allonge sa colonne jusqu’au bas de page. Lorsque mon père enfant refusait sa bouffe, sa mère à lui

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    représentait les plats à finir quel que fût l’état de moisissure desdits plats. De même (comparaison homérique), le Moi Commandant les représente au Moi Exécutant, jusqu’à ce qu’il les ait avalés.

    C’est ingérable. Indigérable. Ici, à part, et non exécuté, le « nouveau numéro de Toulotte ». Une collègue blonde, chignonnée, immense. Fameuse pour avoir envoyé à ce garçon qui flirtait en cours avec deux gonzesses à la fois « Untel, vous êtes comme les dinosaures. - Ah ouais madame ? - Oui, une petite tête et une grosse queue ». Hurlements de rire chez les filles, confuse déconfiture pour le crâneur. Renouvelons nos réflexions, renouvelons. « Lecture, écrire ». C’est justement cela qui n’est jamais renouvelé, voici 33 ans déjà. On ne change pas une colonne vertébrale qui gagne,

    Gagne quoi ? Sa propre considération, au sens où l’on peu se considérer sans déchoir. Je ne crois pas que Depardieu se soit écarté de sa ligne, car il a toujours joué, dans la conscience d’un public en dépit qu’il en ait. « Malgré lui » pour ceux qui ne maîtrisent plus leur langue. J’ai lu, j’ai écrit. D’autres font du vélo. Ils ne dépassent pas le criterium de la vallée du du Lot, ils ont toujours grouillé dans le peloton, mais ils l’ont fait. Il ne faut pas se justifier, mais si, mais si. Cela fait partie de la structure humaine, disons, de la mienne. Impasse. Suivant : « gouttes d’oreilles ». « Lettre au père », avec une flèche COLLIGNON L’ÉPHÉMÉRIDE 74

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    vers le lendemain, page d’en face. Mais la case est cochée le 22. Mon père était veuf. Il lui restait moins de quatre ans. Retrouver cette lettre : il les avait conservées presque toutes. « Cher Papa » ne pas omettre la majuscule. Il vivait seul dans sa grande maison. Une gouvernante faisait son ménage, peut-être aux frais de la mairie. Distance et poussière. 10 jours s’étaient écoulés entre deux lettres, mention barrée : ce compte était-il faux ? La lettre hebdomadaire se faisait attendre, c’était une corvée autant que d’écrire, autant que la vie, car il ne suffit pas de répéter ses mantras vivifiant : la vie est un perpétuel déni. « Laplace 20 », minutes s’entend : c’était le vieux schnoque génial qui détenait les clés d’Eurêka », non répertorié sur le toile, revue polycopiée, payante, où nous autres bateleurs de poèmes à deux balles faisions nos première et dernières armes, « poésie de vieillards ou de puceaux » si exactement définie par Blanchard.

    Laplace avait institué des prix, à peine d’argent, bien de la gloriole, âprement disputée,petites écrevisses transparentes des ruisseaux, acharnées sur la rime et le nombre. C’était notre kaléidoscope, nos tesselles mosaïques, nos incohérences incandescentes soufflée la cendre, Sonia 20mn « elle dort », on coche et suivant, 13 ans

    Et père mécanique absent dans son nombril.

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    Le 4 octobre 1987 est encore une vraie date, une date civilisée. À partir de cette année-là, suite à de vives discussions, encore appelées « scènes », nous avons sérieusement pensé à nous rapatrier sur notre province. La vie parisienne avait été vie de banlieue, entourée d’un désert de relations. J’étais trop crétin pour attirer mes collègues, Arielle héritait de sa fantasquerie particulière. Et nous nous promenions sous les bois d’automne, les coups de fusil partant çà et là. 1987 se trouve dans un carnet pourpre et plus allongé que les autres. Il était conçu pour une autre année, tous les jours de semaine y sont raturés. Inutile de me demander sije me souviens de mes cours : mes souvenirs ne sont pas rangés par années scolaires.

    Nous allons ouvrir ce document. Est-ce que je me souviendrai du 4 octobre ? Réponse : non. De rien du tout. C’était un dimanche, ex-vendredi. Nous sommes allés à Limay. Les Simonin sont venus dîner, en compagnie de Josette.

    Ce mémorandum est aussi un agenda. Les choses « à faire » sont précédées d’un code : 4-9-9, « coupage cheveux ! » Juste avant : « inutile ». Ici, bouffée d’incertitude. Puis, 5-9-10, « lire 35 », « Le 11e Robert » : il n’a que neuf tomes. L’écriture se lit mal, raclant sur le pli de page. En ce temps-là nous lisions 35 mn ; nous en sommes à 25. L’écriture s’estimait à 70, soit le double. Jamais l’écrivain n’a pu dépasser 80mn d’affilée, ce qui le place loin derrière

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    les bourreaux de travail : Balzac, Flaubert ou Kafka. Les vanités de prétentions littéraires de Monsieur s’avèrent intenables, de même qu’une danseuse ne saura se concevoir au-dessous de telle proportion de jambes. Précision : ces 70 minutes-là, effectuées si j’en crois le cochage, devaient appartenir à « une histoire qui existe déjà ». LE GRAND HOMME A ENVIE DE CHIER. RÉSONNEZ TROMPETTES. Retour à la table de travail. Celle-ci n’est pas percée. Le numéro 6-9-11 précède « Sonia », « Toujours prévenir A » - prévenir de quoi ? Plongez dans vos carnets. Braves gens. N’ayez pas peur de ne servir à rien.

    Darcanges : il avait écrit d’énormes volumes, à moi envoyés. Il devenait aveugle, écrivait vite au crayon. Il se désolait que je ne fusse pas un moyen publicitaire suffisant : ma radio n’était ouïe que de trois ou quatre croquants. Il avait recopié des pages entières d’Aragon. Il s’en défendit, puis déclara qu’il avait eu la même inspiration que lui. « Les chaussures au blanc d’Espagne » : ça ne s’invente pas, de telles coïncidences. Il a replongé dans la boue d’où je sors. Encore une mention de « M. Robert », avec un « M », ce qui discrédite le « 11 » précédent.

    Une autre écriture mentionne « Hel- » « airy » ? Ce carnet servit à l’établissement de comptes, colonne recettes, colonne dépenses. Je soupçonne

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    une couturière à domicile ? « Lançon » : autres cliente ? « 1/2 » : demi de quoi ? Modiano décrocha le Nobel : maudit anneau ! Il avait de l’âme, lui. Moi, pas la même. Ce qu’il y a de curieux, c’est cette vanité. Cette rédaction « pour Gonel ». Un élève, avec le frère Hautbois, qui m’avait proposé un sujet de bandes dessinées dont j’écrirais les légendes. Ils sonnaient, j’allais ouvrir. Nosu discutions à égalité.

    Il n’y a pas loin de l’amour au mépris. L’élève qui fréquent un ancien prof le rabaisse, même s’il l’admire et l’aime. Plus tard j’ai retrouvé le même illustré, avec le même thème science-fictionnel. Nous allions refaire ce qui s’était déjà fait et noyé dans la masse. Funeste désir de dépasser. Obstacle infranchissable quel que soit l’âge. « Le Monsieur Robert », en liaison avec ce texte à bulles (les « phylactères »), me tint lieu d’écriture. Il n’y a pas de sot métier. Il n’y a pas de sot écrit. Ou plus exactement « qui n’exerce son influence », faste ou néfaste. Suivent contre la marge de gauche « 15-9-2 cassettes », non écoutées, et « 18-9-5 jugement sur Schaeffet, 70 mn maxi – (lettre...) ». Oui, j’ai voulu juger le sieur Schaeffer. Le vrai, le grand, avec Pierre Henri. Le même qui écoutait, en sourdine religieuse, Schubert sous son dernier étage. « Do-ré-mi-fa-sol : on n’a jamais rien fait d’aussi beau… Qu’est-ce qui m’a pris de vouloir bousculer ça... » Schubert vainqueur.

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    Il avait lu mon Corbeau du Puch. C’était « ordurier, mais sincère » disait-il. Me montrant quelque obscur placard aux ouvertures accordéoniques : « Moi aussi j’ai écrit des choses semblables, désespérées, sur les filles. Mais je n’aurais jamais eu l’idée de les proposer à la lecture ou à la publication ». Ah Schaeffer, ma propre mère lisait mes carnets personnels, et m’en entretenait à table. Avait-elle appris cela dans son école ménagère ? Donc, j’estimais aussi le recuil de nouvelles intitulé Excusez-moi je meurs. D’un homme qui se laissant glisser d’un strapontin métropolitain prononça ces mots avant de s’effondrer.

    Je lui retournais les reproches qu’il m’avait faits, d’autocomplaisance sans doute, chez moi justifiés (les reproches), nullement chez lui. Ce n’est qu’un autre jour que j’écrivis ces médiocreries, sans me douter de leur caractère mesquin de retour à l’envoyeur, phrase à phrase. Et je ne revis plus Schaeffer. Qu’importe après cela l’ « ignoble brocante : foule »…

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    L’année 88, cent ans après l’épisode oublié du général Boulanger, appartient encore à l’époque obscure où notre serviteur trimait d’un congé scolaire à l’autre, sans autres bouées que Sainte Lecture et Sainte Écriture, en dépit des

    éditochiasseurs. C’était aussi le temps de la grossesse de ma fille, que nous n’avions pas su élever, à moins que nous ne l’ayons su quand même. Les grandes vacances avaient vu nos roues sillonner l’Espagne du nord, et je ronchonnais dans les ornières professoro-familiales. Ouvrons. La page est bien garnie, je suis au lendemain de mes 44 ans, et ce jour-là, histoire de prolonger mon indispensable existence, je n’ai fumé que 8 cigarettes et demie : « Arrêter de fumer, rien de plus facile : je l’ai déjà fait une dizaine de fois ».

    Le souci de s’améliorer, remontant aux racines chrétiennes, inscrit 263,70 francs de courses, à quoi s’adjoignent 50 autres pour la « danse d’Annie », chez Colette de Mézy supposé-je. Qu’y a-t-il au programme ? « Edt » pour « emploi du temps », « à mettre désormais ». Car le premier souci dans un emploi du temps est d’abord de l’établir lui-même. Qu’il soit du jour ou du lendemain. D’abord, une leçon de hongrois. Je n’en sais pas beaucoup plus que de 31 ans en deçà, car mon polyglottisme n’est guère qu’un saupoudrage snob.

    « Trop tard pour le TUC » - « travail d’utilité collective ? » - « Bande magnétique RVS » : à écouter ? Mention de « Sonia »,

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    remontant au 30 août, car j’avais décidé de ne plus rien laisser passer de mes projets, fût-ce avec un retard d’un mois et deux semaines. « Refus » : qu’est-ce qu’elle a pu « refuser » ? du moins « attitude mitigée », excellent prétexte pour aussitôt renoncer. Dont acte. Il faut réfléchir entre les phrases. Bien mettre ses chaussons sur les œufs très fragiles. On appelle cela, Dominique, « faire attention aux Autres », ce que tu me reproches si souvent de ne pas faire… La liquidation du 29 août, Omma que j’écrivis et ne vendis qu’à 126 exemplaires, n’obtient pas de résultats probants ; la leçon, d’hébreu cette fois (hongrois-hébreu : lettre h, manque le haoussa), passe à l’as, de même le vœu pieux « Lire 25 ./ Réfec[tion] 50 » (on ne fait pas ce que l’on veut quand on travaille), repris plus bas « Lire 25 Écrire 55 ». « Retrouver les Henri Serpe pour voir s’il manque toujours les pages 10 à 28 »est resté lettre morte, à ranger sous le titre « Lettres Mortes », au pluriel.

    Et voilà pourquoi la vie se compose au moins tout autant de ce que l ‘on ne peut pas faire que des choses faites. Ainsi, « Dor à supporter, mais j’y arrive jusqu’au bout grâce à un sang-froid parfait et à une respiration lente », voilà qui est fait. Impossible de se souvenir d’un tel exploit : qui est désigné sous cette abréviation énigmatique ? ...un élève, un collègue ? Aïchouche, Hassiba, je sais parfaitement qui elle est : une jeune fille impulsive, furieuse de son 4 pour manque de plan, déchireuse de copie, déserteuse de la classe où elle revient

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    après avoir « chialé ». J’ai humilié cette fille en sortant l’ignoble « Aï-chouche moi l’nœud », sexiste, raciste, pédophile, au point qu’elle ne pouvais pas me voir, les années suivantes, sans me hurler joyeusement « Ah Coco !… Coco !... » - j’étais devenu la peur de sa vie, l’angoisse de sa vie, le clown, le grotesque de sa vie…

    « Chaque fois que je sens mes chevilles qui enflent, je me rappelle à l’ordre : « Aïchouche… moi l’nœud ! Aïchouche… moi l’nœud ! »

    C’est dégueulasse la vie. Et ceux qui la mènent.

    «Mes élèves en grec râlent de n’avoir mangé qu’un yaourt, le reste étant dégueulasse ».



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    C’era una volta uno stronzo che voleva raccontare une histoire. Il prit son memorandum de l’an 89 et chercha la St Crépin. Patron des cordonniers avec saint Crépinien, d’où la semelle « de crêpe ». Dixit le curé. En ce temps-là, Sonia était enceinte, comme on dit, « jusqu’aux dents » et devait accoucher le 30. Quant à notre précieuse pomme, elle errait à St-Ouen, célèbre pour ses Puces et par son monastère, où je fis « le tour du quartier de l’église ». Se trouve aussi là-bas l’abbaye de Maubuisson, fondée, me disent les Américains, par Blanche de Castille.

    Et tandis que ma fille vivait la fin de sa grossesse, je me rendis dans Dieu sait quel sanctuaire, « pour me recueillir ». Or il existait une troupe de bedeaux qui bavassaient, jacassaient, sans souci de la vénérabilité du lieu : pour eux, c’est une maison commune, où l’on se retrouvait jadis comme au bistrot. Les familiers d’un lieu de culte s’y sentent aussi parfaitement à l’aise que monsieur Martinet au milieu de sa salle à manger mal agencée. Ce jour-là, je ne pus me recueillir, et le rideau du temple se fendit, et la terre trembla par trois fois.

    Dans cette abbaye repose Mahaut d’Artois, ignoblement caricaturée par Hélène Duc dans le film de Balma Les rois maudits. Sa mort survint à moins de 45 ans, ce qui faisait vieux pour une fibromateuse. Un moine expliqua ce que c’était qu’un orgue, et nous régala de quelques roulades mal jouées dans une allégresse toute militaire et brutale, car il existe aussi des militaires tendres. Visiblement, monsieur le guide était à la fin de son temps de travail. Et puis

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    c’est à peu près tout. Le reste s’empile en haut de colonne sur l’agenda, marquant l’effectuation d’un shampoing. La réponse, aussi, à Édith Mongel de Strasbourg ; cette identité martiale cache peut-être une femme de Mulhouse de qui j’acceptai un baiser, mais dûment mariée, là-bas loin, en Alsace.

    Sonia, j’avais la trouille aussi, mais il ne fallait pas que ça se sache ; toi aussi, tu le cachais. Il fallait que tout se passe bien, comme il est arrivé. « Sonia 20 » signifie 20mn que je t’ai accordées, ni plus ni moins qu’autrefois. Navrant. Difficilement justifiable. Volonté de tenir l’extérieur au-dehors, seul comptant mon « recueillement », ma « présence envers Dieu », ma « crainte de gaspiller mon temps ». Mon ma ma. David aura trente ans le 30. Et puis j’ai fait de l’espagnol. Sans transition. Te quiero. Avancer tous ses pions à la fois.

    Promenade à St-Ouen l’Aumône, en voiture, sur un parking, l’abbaye et retour. L’écriture est plus petite, la ligne intercalée. Comme si je l’avais pévu avant de le faire, alors que c’est le contraire. Bonjour Gaston, que fais-tu là dans ma penderie. Je t’ai demandé d’y venir. Ah bon. Frères humains qui après nous vivez… edt – arg(en)t-m(ouveme)nts-edt S. Emploi du Temps. Tout est là. Bien quadriller. Peut-être Gaston se fait-il des emplois du temps. Le temps c’est de l’argent ? Nous surveillons notre budget, notre temps, notre corps qui est sur terre - « emploi du temps de S(onia) ? Parmi les autres choses pardon occupations ?

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    À cinq jours de l’accouchement ? Dieu mathématicien au-dessus de tout. Über alles. Toute la vie sur le même plan. Bien faire attention. Se révolter dans la discipline. Se discipliner dans la révolte. Aucune prise à l’hystérie, à la folie-qui-rôde. Trop aimer mène à la folie, au face-à-face avec soi, ou Dieu ou la mort en toute simplicité, ce qui met un « égale » entre toutes choses. « Sonia 40 », ah ah, je pressentais donc quelque chose. Mais « Cécile est là », une autre prend ma place, Fräulein Poitevin ist noch immer ihre Freundin. Est toujours son amie.

    Elle tiendra le temps de mes 40mn. Panne de la machine à interpréter. Tout n’est pas chorégraphiable. Mayröcker : je traduisais cette nobellisable. Nosu échangions de très précieux courriers, sur papier de patrons couturiers. Tout jeté. Espèce de con.

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    Il se passait des tas de choses. Nous étions encore vivants. Mon cœur battait pour la radio. C’était dans une petite rue vers l’asile, en cul de sac dans un bois miteux contigu aux bâtiments psychiatriques. Stores baissés, demi-vies dans la pénombre, tableaux précieux du musée de Prague. En ce temps-là, nous recevions de loin en loin d’obscures gloires montantes, ce soir-là une fillette de 30 ans, coiffée d’un petit béret rouge. Elle faisait gentiment sa star, flanquée (pour éviter les viols) d’un gros copain barbu.

    Elle s’appelait Isoline, avait pressé un disque, un 45t de ce temps-là, face A, face B, un trou au milieu. Tout allait s’effondrer sous le « compact ». Elle chantait très bien. L’enregistrement de l’émission existe encore, quelque part,sur bande magnétique tue-mouches, ça balançait, la voix était fraîche et juste, Isoline tortillait du cul sur son tabouret, son mec béat dans le dos. Jela trouvais mignonne, baisable et tout ce qu’on se force à ressentir quand on ne sent rien. C’était l’histoire d’une fille qui se faisait tromper par Dieu sait quel ex, une fois, trois fois, et le refrain se terminait par une descendante accélérée : « Moi je veux revenir au port ». Avec un t, imbéciles… Je n’y pense que maintenant, quel beau jeu de mot raté, c’eût été l’apogée question audimat, il est des traits d’esprit manqués qui laissent aux fins de vie des regrets cuisants.

    Les gentils, les modestes, retombent comme un soufflé. Je n’ai plus entendu

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    parler ce cette Isoline. Déterrons la mésange enfouie dans la boîte à sardines : la recherche ne livre que des écailles, de vagues relents modianesques ; des filles appelées Isoline, dont les mèches surnagent au sommet des vagues. Et 29 ans de plus. À effeuiller sa vie. Une belle petite chanson bien rythmée. « J’ai improvisé. Maints bafouillages techniques » - je m’en doute… « Waldo me dit que mon émission « a des hauts et des bas », mais que « ça va ». Il parlait donc, ce butor ?

    Une bite qui parle, qui soutient sa demoiselle, qui éprouve des sentiments, l’encourage, la soutient, lui maintient la tête hors de l’eau. Puis tout s’apaise, tout le monde au port, débarcadère, foule et disparition. « Feuilleton rigolard et pouffant », ah, nous avons dû nous surpasser tous trois, « bien chers tous trois », « elle lit de ses poèmes », Seigneur, bercez l’âme des femmes poétiques, des sauveteurs barbus, des « médiocres supérieurs » auxquels n’appartient pas le monde, soutenez, dissolvez les animateurs bourrés de whisky bas de gamme, qui jugent et qui promeuvent, trois auditeurs la balle au centre. « Arielle pense que je l’ai pas assez poussée dans ses retranchements -...quels retranchements ?) » - les moyens mous se flairent, on n’agresse pas une jolie femme, mec accompagnateur ou pas, on ne la réduit pas à ses organes sexuels, car les retranchements, de toutes, de tous, ce n’est que cela. « Ciel mon mardi sur les commerçants qui (flinguent) les cambrioleurs. Pugilat verbal assez risible ». Seulement « assez ». Que d’émissions, que d’émissions…

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    Encore un 16 novembre… croyez-vous au hasard ? 82e anniversaire de mon père mort. Un bel agenda bleu wagon-lit, intact comme il n’est plus. Une dislocation bien cachée dans les cahiers. Lundi imprécis, peut-être que « les quatrièmes » cherchent au Centre de Documentation et d’Information « des tas de choses sur la Tanzanie, le Kénya, les fauves... » Ce ne peut être le dimanche, ces serait donc le lundi, ou un autre jour. Il ne s’est rien passé. Le goût de la vie ?.

    Des choses à faire : des agenda. Premier bon point, ≠ dispute : en tête de liste, afin de pouvoir le « cocher » dès le matin. La rogne du matin évitée, peu importe si l’on se chicore dans la journée ; mais le principal écueil est contourné. Et puis, tout de même, la « fiche du syndicat » fut remplié : j’adhère. C’est bien pratique pour les mutations. Pour se faire couvrir en cas d’incivilités (« Votre comportement, n’est-ce pâââs, Monsieur Collignon... »)… Plus des corrections, des cours à préparer. La vraie vie d’Etcheverry. Et la « photocopie de la carte grise » postée.

    Nous nous attarderons peut-être sur « Évelyne allemand 6e / 3e », « report » : peut-être une de mes élèves portait-elle ce prénom désuet, peut-être ai-je préparé ce jour-là un cours particulier d’allemand de rattrapage, à la fois « petit commençant » et « grand commençant ». Elle portait le nom d’un

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    peintre : disons Fragonard. Elle était toujours assise avec Mademoiselle d’un-nom-de-métier,  disons Berger, qui se me serait bien envoyé Tu es folle disait Fragonard à Berger, qui me considérait depuis leur premier rang, sans se soucier d’être entendues. Dans ma cuisine, j’avais pris sa main. Elle n’avait pas tressailli, ni des main ni des yeux. Mais elle n’est plus revenue. Mort d’un détournement. Je l’ai revue soûle et désarroyée, « ça ne marche jamais avec les garçons ». Quand était-ce ? Modiano, sort de ce corps. Tu ne conviens pas du tout. J’ai préparé quelques exercices d’allemand.

    Un homme serait aussi tout ce qu’il n’a pas pu faire. « Pu », « su », voulu », confusions à deux balles. Deux choses faites sur 14. Manque de temps :  « Mouvements – diffusion – écrire - taper ». Abréviations et traits d’union, canon liturgique, soins du corps à même un tapis de sol. Se faire connaître, reconnaître, du fond de son CDI où ses petits treizagénaires barbotent dans les marigots en compagnie de leurs hippopotames et des crocodiles. Ne rien négliger. Plancher sur la page blanche. Et le dactylogaphier sans tarder : « Et il est si important que ça, ce petit message ?

    Mon petit message vous emmerde » répond Trintignant. L’auto-stoppeur s’évapore et trace « merci » du doigt sur la buée de la vitre. Nous faisons cours. Nos messages parviennent ou pas. D’autres par la voix des ondes : Vexin Val de Seine, vous vous rappelez ! Un petit effort ! Quartier Croix Verte ! non ? « Sonia », vous vous souvenez ? un petit effort ? pas le temps ? Petit garçon d’une paire d’années et demie ?

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    1993… Année infâme. Je dis ça comme ça. Mais j’en avais plus qu’assez de Meulan. Je ne saurais qualifier cette période. Pénible, chiante, attendant désespérément l’ « année sabbatique », enfin accordée pour l’année suivante. Ce 28 novembre était un dimanche. Il comporte, sur sa page, une liste « à faire », agenda, et à droite, une liste de choses faites, à se rappeler, un memorandum. Justement, je ne m’en souviens plus. « A. repeint » signifie qu’Arielle a retrouvé de l’inspiration. Peindre quoi ? Oublié. Passe à la télévision un film intitulé Pôle Sud. En langue roumaine, très belle.

    Et quelle langue n’est pas belle. ‘Un jeune écrivain ne se soucie que de publier et d’avoir des aventures féminines tandis que le régime Ceaucescu s’effondre. À la fin, il se dénude et jette son manuscrit feuille à feuille dans la nature ». Ce qui s’inscrit dans la lignée du Théorème de Pasolini. Qui se souvient de Pôle Sud, avec sous-titres ? Autant que ceux qui se souviendront de moi. D’où vient le souci d’éditer et de baiser ?

    Autre chose : « Trouvé Hermine vautrée sur une serviette, enfermée à clé dans placard à linge salle de bain », sans s comme il se doit. Pas de souvenir non plus. Nous venions d’acquérir ce chat, que Véra nous avait mis dans les bras. Elle se roulait sur le dos, la chatte, pas Véra, et on arrête là. Nous avons été amoureux d’Hermine, docile, ductile, comment pouvons-nous

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    l ‘oublier Pourquoi l’avons-nous négligée, quand son ventre s’est bouché ? Elle est dans le jardin, en souvenir du tsunami (2004). D’autres chats sont venus. Nous ne parviendrons pas à la perfection. Bref un dimanche paisible, précédé d’un shampoing, agrémenté d’une lecture d’ « Art Press ». Pas de relief. L’eau coule entre les doigts. « Reste avec nous Barbara ! - Si je reste je ne vous servirai plus de rien ». Les messages s’envolent sur les ondes. La radio s’appelle VVS, de « Vexin Val-de-Seine ». qui fut d’une telle importance dans la traversée de banlieue. « Réenregistrer émission Defrance ». Comment cela pouvait-il se faire ?

    Cet énergumène s’était mis à poil devant ses élèves, comme il l’avait promis s’il ne savait pas résoudre une énigme. Le texte était : « Je suis Sophie et je ne suis pas Sophie ». La réponse était « son chien », le premier verbe étant « suivre »… L’inspection académique avait suspendu Defrance a divinis, il avait dû enseigner par correspondance. À quoi servent les souvenirs ? De quoi sommes-nous faits, etc., etc. Oui, on peut redoubler l’etc., « par ironie ».

    Le dimanche est aussi fait pour les corrections, pour les cours. Toutes les vies se superposent, toutes les corrections. Il faut trouver là nos raisons d’être. Je ne serai jamais original. Tenez : « papiers échelon syndicat + Bayrou ». Le syndicat sert à connaître ses promotions, ses stagnations. Je stagne.

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    La période de Meulan reste la plus énigmatique de toutes, bien que certains aspects en demeurent vivants. J’aimerais effacer les douze années passées là-bas prisonnier de mon métier. Nous n’avions plus d’avenir que dans l’incessante répétition du même. Nous nous sommes débattus pourtant, cherchant l’agrégation, l’année sabbatique, en vérité plus rien n’était devant nous. Nous avions hérité d’une chatte « sacrée de Birmanie » aux pattes gantées.

    Véra vivait avec Didier à Étampes (château d’Ingeborg de Danemark, prisonnière et divorcée). Les deux sont venus nous voir. Ont-ils passé la nuit ? Vraisemblable, car le lendemain matin, je me souviens encore de Véra nettoyant d’un air sanctifié une petite tasse : « Je lave ma propre vaisselle », mais l’hôte nettoie tout le reste. Ils ont pesé sur nous. En ce temps-là nous avions encore des choses à nous dire. Mais nous ne pouvions pas nous désheurer : l’émission « Lumières, Lumières » sévissait déjà. Gemirendy, là-haut sur le plateau, près de l’hôpital psychiatrique. « Émission sur Dieu sait quoi ».

    Contrôle fait, le volume « 2040 » se clôt sur un 13 décembre, rien ne subsistant du reste. Et j’avais pris cette vox sépulcrale, que j’estimais si attirante, mais on ne peut plus exaspérante pour mes disciples à venir. « Moyennement la pêche » dit Didier. Dididi. Bientôt j’obtiendrais mon exeat sabbaticum.

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    Le neuf décembre de l’an 94, judicieusement repoussé en 2041, fut l’une de ces journées dont rien ne subsistera que les accidents matériels. Le ton général sous-entend une certaine sensibilité. Cela commence par un shampoing surnommé « Liège », car je lisais consciencieusement, à l’époque, un plan de cette ville et de sa banlieue : chaque double page faisait l’objet d’un ratissage systématique de les rues, carré par carré. Il serait hasardeux que je prétendisse à présent m’orienter dans cette ville sans aide.

    Nous venions de nous renfermer dans Bordeaux, sous l’effet d’un congé sabbatique : une année consacrée à la préparation d’une agrégation, que je traduisis par « année à ne rien foutre », du moins pas grand-chose, interprété par mon entourage comme excellente occasion de se servir de votre serviteur comme d’un taxi. Tout était organisé, mais à larges mailles : une petite leçon d’arabe, une promenade, un restaurant à midi. Ce restaurant fut ensuite une espace vide, puis je ne sais quelle suspension de dîneurs fantômes, pour l’éternité, au-dessus des rails d’un tramway.

    En ce temps-là régnaient sur l’établissement de bouffe deux charmantes jeunes filles, la blonde et la brune, qui ne parvenaient pas à dissimuler qu’elles se broutaient le clito à grands coups de langue. La brune jetait sur la blonde lunaire des regards de possession gourmande qui m’ont toujours bouleversé par

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    leur ardeur et leur sincérité. Mon dieu que les Hommes sont de pauvres gens. Je ne me souviens plus que la blonde portait lunettes ; elles sont pourtant mentionnées. Nous prenions souvent nos repas là, viande-purée, accueil chaleureux. Elle « nous a inscrits comme électeurs » ! à quoi ? Aux chambres constitutionnelles à partir du restaurant ? Le pouvoir déléguait-il aux bonnes tables le soin de garnir ses listes électorales ? Ou bien ne s’agissait-il que de cartes de fidélité ? Nous arrivions juste, je devais remplir et poster des « papiers de mutation », « materné » (je cite) « par la femme de l’accueil » (« l’hôtesse... ») « qui me procure des étiquettes à 4F 40 ».

    ...Une lesbienne, ma mère, et Farinelli pour finir, as-tu deviné, petit camarade, sous les auspices de quelles jouissances la journée de ce vendredi fut placé ? Obéir à l’idée de la mère, protester tout en ronronnant, se laisser pour finir émasculer dans le lait chaud… Rentrer à Bordeaux, en phase ascendante du bonheur, ce que j’ai vécu huit bonnes années de suite, ayant abandonné Paris, banlieue, « vache, cochon, couvée… » Est-ce la pente naturelle, et l’idée que l’on s’en fait, ou sa découverte plus tardive, qui façonne le profil des vies ? causes et conséquences figurent souvent le serpent qui se mord la queue.

    Plus Édipe s’imagine fuir, plus il noue le nœud du destin… proportion gardée…rester le morveux de Condé qui pleurait chaque soir de n’avoir pu gagner la

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    pièce de vingt francs promise « si j’étais sage » par sa mère… Nous partons de chez nous, pour le vrai cinéma, j’agite dans la rue les billets de spectacle, et ne me souviens plus si j’étais seul ou double de l’épouse, ni du compagnon d’alors de Java : Joël ? Près de la Médoquine, ancienne gare ? Et nous avons bien joui en chœur du film, la larme à l’œil devant le beau Farinelli, et l’extraordinaire Zylberstein. Ne pas baiser les femmes, mais en devenir une. Et se branler sur d’autres femmes. Tel serait mon plus bel épanouissement.

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    Il est tard. Je fais des erreurs. Mes pointillés s’avancent sur l’échelle des temps. Carottage 42. Mon dernier petit carnet : « Je feuilletterais mon petit carnet en disant : « Voyons voyons… pour ce rendez-vous… nous disions donc... » Je prenais le premier agenda venu. Quelle que soit sa dimension. Le sommet de la petite page, remplie serrée de petits caractères, mentionne : « Téléphone d’Arielle ce matin, opération ovaire prévue pour fin janvier clinique St-Martin ».

    Cela caracole en tête, rajouté en fin de journée, rappelé in extremis en mémoire. La mention 1, « = barré râlade », figure entre crochets. Pas eu moyen de s’empêcher de râler. « Correc[tions] cours » seule cochée. Arielle roulant d’un flanc sur l’autre de douleur dans son lit, le nôtre, celui qui trône encore sous baldaquin sans tentures. Congé demandé au proviseur, accordé sans restriction. Pourquoi me téléphonait-elle ? Période clinique d’observation ? Il me reste peu de temps. Le camion tomberait en panne. Il fallait le réparer le réparer le réparer.

    Toutes affaires cessantes le réparer le réparer le réparer. « Panne imminente ». Le camion n’était qu’une estafette, rachetée à la Gouardette, et pétaradant de toute part.





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    Messieurs,

    J’ai bien l’honneur de signaler à Vos Autorités que la page du 6 janvier 2043 n.s. se compose d’une seule notation, qui se veut vengeresse : « Atroce. Suis trop prévenant le matin, A(rmelle) met un temps fou à se lever, mauvaise humeur à peu près toute la journée ». Afin de bien mettre en garde les imprudents qui dorloteraient trop leurs épouses, et trop hypocritement. En effet, pourquoi se montrer prévenant, si le résultat en est l’humeur exécrable ? c’est qu’on en attendait une récompense, un résultat.

    De nos jours, l’habitude n’est toujours pas prise, mais la fut acquise la conscience de la constance de ces réveils tardifs et bâillatifs, depuis les archives de nos vies communes : il faut non plus tolérer mais inclure les assises télévisées en vêtements de nuit, jusqu’à des heures indues de l’après-midi. D’aucuns sots trouveront, et me l’ont bien seriné, qu’une épouse ne doit point prendre ainsi le pas sur le mâle, et se hâter vers ses diverses tâches. Il se trouve que ces acteurs du Meunier et de l’Âne, après m’avoir bien pourri la vie, se trouvent désormais hors de nos champs de préoccupation.

    Nous avons découvert, Moâ du moins, que mon épouse devait être uenfant,

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    irresponsable de quoi que ce soit hors de ses rêves et chimères ; que le lot du mari serait de travailler, à l’extérieur comme chez lui, de même que ma mère passait du ménage au récurage et du récurage à la lessive, parce que la tradition, c’était ainsi, et qu’on n’entendait jamais protester contre elle – du moins, les sourds. Ledit mari prenait très mal les choses, ca r il travaillait, lui. Il se souvenait avec amertume de cette jeune anonyme de 1968, année révolutionnaire, protestant à l’idée de sortir du schéma : « Ah mais ! » disait-elle. « Ah mais ! si je me marie, ce ne sera pas pour travailler ! Je ne vois pas l’intérêt qu’il y aurait à me marier, si je devais travailler ! » C’était en effet la glorieuse époque, ô générations futures, où tel médecin, mon beau-père par exemple, refusait que sa femme trouvât un emploi, pour ne pas encourir les railleries de ses confrères : « Tu ne gagnes donc pas assez pour entretenir ta femme ? » Une femme respectable renonçait en effet à tout accomplissement professionnel, à toute carrière artistique, fût-elle pianiste concertiste professionnelle.

    Mais utérus et cœurs, vases communicants, ont si soif de tendresses et de maternités, qu’il en allait de la vie des femmes comme d’une trace de poussière sur un buffet de piano, et telle virtuose dut torcher les mômes et passer le balai sans que nul ne s’en offusquât. Je serais, moi, le mari modèle, qui laisserait libre liberté aux aspirations artistiques de son épouse. Une fois de plus, je ne devais pas me plaindre.

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    Le 29 janvier 2045, je suis monté à vélo pour la dernière fois, et, je l’espère bien, de ma vie. C’était le trajet Mérignac-Pessac, sur piste cyclable en majorité. Deux choses m’ont tout de suite sauté aux cuisses et aux poumons : d’une part, toujours devancer les voitures, et même, brûler (prudemment) les feux rouges ; sinon, le cycliste ne quittera jamais la zone des gaz d’échappement et du bruit des moteurs. D’autre part, pédaler augmente la vitesse, mais aussi la fatigue. La question se pose de savoir s’il vaut mieux arriver plus loin ou plus vite en cherchant le souffle au fond de ses poumons et ses jambes sous les crampes, ou bien ne pas se presser, en conservant la bonne humeur et le sourire.

    Ajoutez à cela l’inconfort : la selle scie le périnée, vous explose la prostate, et vous donne l’impression de n ‘être que deux moitiés de profil, reliées par un pont osseux particulièrement douloureux. La moindre dénivellation est un supplice. Arrivé chez Julia et Stoffl, je me suis reposé, racontant mon Odyssée. Ils étaient très heureux de me voir. Malheureusement, les antennes sociales nem sont pas très développées : impossible de savoir si je dérange ou si je plais, si je veux m’en aller par égard pour mes hôtes, ou parce que simplement je m’ennuie.

    Ceux qui éprouvent les mêmes incertitudes se reconnaîtront. Il ne s’agit

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    nullement ici de narcissisme. Stoffl m’entretint de sécurité sociale, Julia se vanta, ironiquement, d’avoir été augmentée de 30 centimes de l’heure. Victor, huit ans, présentait une pâleur problématique : depuis, j’ai appris qu’il était angoisseux ; mais en quoi la venue d’un cycliste pouvait-elle l’angoisser ? Est-ce que je survenais au milieu d’une séance de dressage d’enfant ? Je suis reparti au bout de vingt minutes, ou bien pour ne pas déranger, ou bien parce que je m’ennuyais. Les parents m’ont retenu : « Tu viens à peine d’arriver ! » Cela ne semblait pas une politesse, mais sincèrement éprouvé. Peut-être les ai-je quittés cinq minutes plus tard, en supplément, mais ces rallonges ne satisfont personne.

    Voyez-vous, quand un cycliste calcule vingt minutes, c’est vingt minutes.La prochaine fois, il en calculerait 25. Mais il n’y eut pas de prochaine fois, ni de cyclisme supplémentaire. Les aller-retours se firent en voiture. De 45 à 67, soit 22 ans, à raison d’un trajet par semaine en moyenne, 22 x 52 = 1144, soit 1144 mots de passe à l’interphone, et l’instauration d’une habitude peut-être sclérosante. À l’instant même l’éphémère cycliste vient d’affronter la redoutable épreuve de l’entretien oral : quand faut-il parler, quand vaut-il mieux se taire ?

    Ne devons-nous pas alterner les centres d’intérêt, tantôt de l’un, tantôt de l’autre ? Nous savons déceler ces petits signes qui marquant les velléités d’indépendance : doigts, poignets, espace entre les phrases. Mais l’incertitude

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    domine. Un Noir nommé Lamont balaye le sol d’un hôpital à Chicago ; il se sent importun, et ne veut pas se faire voir ; le mieux est de passer pour un balayeur invisible. Il est tout surpris qu’un vieux juif du 9e étage lui confie ses souvenirs d’Auschwitz et autres villégiatures… C’est parce que seul un Noir peut comprendre et accepter les traumatismes subis par un autre persécuté.

    Le Noir lui non plus ne sait pas s’il fait bonne impression. Un Afro-américain peut donc, au bas de l’échelle, éprouver des états d’âme, et penser, imaginer, se demander si, et autres fariboles de l’esprit nullement réservées aux intellectuels. Ce qu’il faut, c’est se concentrer sur ce que l’on fait, sans laisser libre cours à la cavalcade sub-crânienne qui vous bouffe.

    Les chevaux du cerveau galopent sans relâche.

    Les cyclistes aiment-ils les chevaux ? Pas que je sache. Aucune statistique probante n’est établie à ce sujet. Il est bon de parler aux chevaux. Ils remuent leurs oreilles en cornet, très sensibles au son de la voix. Jadis les cyclistes étaient cavaliers, quand les vélos n’existaient pas. Ils ne dépassaient pas les 40 à l’heure. Notre personne plafonnait à 15, pépère, et mettait pied à terre aux moindres côtes, sauf celle Nontron, montée tout entière au grand braquet. Le physique n’est plus ce qu’il était. Adieu vélo, adieu cheval, que je n’ai jamais pratiqué, parce qu’il me fait peur.



     
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  • La docte assemblée

     

     
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    COLLIGNON LA DOCTE ASSEMBLÉE 1

     

     

     

     

    - Ta gueule !

    - La porte !

    New O' reste interdit. Dans la pénombre il aperçoit douze formes enveloppées autour d’une table.

    - Fais chier !

    -...Courant d’air !

    New O' passe, la porte se ferme, deux fous à l’attache au ras du sol (chauves, hargneux, blêmes) s’aplatissent en bavant).

    Lutti désigne un siège vide ; elle-même, tout en rouge, s’installe vis-à-vis, de biais, les projos rouges montent d’un ton, les formes humaines s’émurent progressivement : une épaule, une main qui sort de l’étoffe, une tête qui pousse un voile. Des bribes de mots, des bâillements des deux sexes. Tous pour finir se débarrassent d’une lente torsion des épaules. À présent tous les personnages, ordinairement vêtus, se lèvent précipitamment pour disparaître par les fentes des murs, côtés cour et jardin. Lutti, New O', se regardent par-dessus la table, et reçoivent dans les oreilles le concert simultané, obscène et solennel des chasses d’eau.

    Puis tous revinrent s’assoir, très naturellement, et se parlèrent. Mais chacun parlait devant soi, mêlant soupirs, silences et mélopées, sans paraître s’adresser à tel ou tel en particulier ; les mots indistincts se perdaient tous pour finir dans un étang noir, cette longue table transparente allongée là entre eux tous.

    Dans le dos du témoin se trouvent trois baies basculantes donnant sur une cour cimentée ; face à lui se tient l’assemblée, alignée, têtes basses et parlantes à la fois. Entre les bustes avachis se dressent sur le mur douze plaques de marbre vissées formant rectangles en hauteur ornés de demi-cercles : dessus et dessous. Enfin tout le long du plafond règne une cimaise gris argent. C’est une chaude après-midi d’octobre.

    New O' reconnut face à lui Douce et Biff, dont Lutti la Rouge lui avait parlé. Douce présente un visage plâtré rose au fond de teint, où font saillie les forteresses écarlates des lèvres et le bourrelet mauve des lèvres. Ses larges dents sont mouillées de fards, des yeux cernés de cils trop noirs vrillent l’espace sans expression. Sur sa tête trône une perruque de Méduse : boucles au petit fer, d’un blond d’abcès.

    À son côté rampe tout assis un petit homme à gros crâne déjeté, crépu et nez crochu, toutes choses qu’il ne convient pas de dire ; il forme avec Douce un couple inséparable.

    Ces deux personnages donnèrent au nouveau venu l’idée de sa propre supériorité ; Lutti, de biais face à lui, faisait signe à New O' de n’en rien croire. Elle désigne, du menton, sa voisine.

    « Celle-là ?

    - Oui. »

    Tronche antipathique. Une GÉANTE aux cheveux roux qui retombent, tout raides, nez puissant arête fine, bouche au rasoir et des yeux de serpent d’eau. New O' n’aime personne ici. Lutti lui fait parvenir, par le travers de table, noire, vitrée (rappel) - un message plié sous le nez de l’assistance indifférente. La lettre dit de se méfier, de tendre son esprit, et, en cas de doute, choisis la colère. « Tu dois » poursuit Lutti « te rappeler point par point ce que nous avons découvert ensemble.

    « Des insurgés se sont présentés par la porte à double battant, aujourd’hui condamnée. À leur tête marchait Djiwom la Géante, en perruque rousse. C’est en leur nom qu’elle a gueulé, présidé aux dégradations.

    « Les Insurgés réclament un droit de regard sur Nos Activités ; droit d’appel sur Nos Verdicts, renvoi immédiat de Biff et Douce, et la suppression de l’Instance – comme si on pouvait supprimer l’Instance !

    « Nous avons supporté leurs vociférations plus d’une heure. Dès que nous avons tenté de répondre, Djiwom a crié, interrompu tant et plus. Tu la vois près de toi silencieuse et remplie de fiel. Ses sentences comptaient parmi les plus sévères – il est bien question d’insurgés !

    « Elle fait à tous de sobres ouvertures d’amitié, elle t’en fera aussi. Tu peux en tirer profit si tu sais garder la mesure, et manœuvrer ».

    N’importe qui pouvait intercepter ce long message visiblement rédigé de la veille.

    À côté de Lutti tout en rouge, et presque en face en biais, deux autres femmes en contraste :

    Noffe, âgée, minuscule, bleu cru, fourrage d’une main ses boucles en tignasse. De l’autre elle cure ses dents que ses doigts masquent. Ses traits tirés vers le nez figurent une physionomie de rongeur, où deux yeux minuscules et myopes fixent le vide au-dessus de deux mandibules grignotantes.

    L’autre femme au contraire est quadragénaire blonde aux langueurs de fausse fauve, portant beau sur un cou à trois rangs, où rutile un collier d’or. Mézoï s’est opposée aux Insurgés. Elle a discouru sans jamais s’interrompre. Même sous le tumulte le plus forcené. Ses phrases refaisaient surface comme autant de résurgences et le silence restaurait de longues périodes où revenaient les tournures soignées, que l’on écoutait sans comprendre avant que le vacarme ne reprenne, sans qu’elle eût daigné y prendre garde.

    Mais Noffe, dite Naine Bleue, a obtenu, par ses cris de souris, ses chicotements, l’admission de Djiwom au sein de la Docte Assemblée, ainsi que ! ...ainsi que le renvoi des Insurgés, sans réponse. La reconnaissance publique auréole visiblement ce Couple disparate, Noffe et Mézoï, couple féminin, uni par la lettre N.

    Enfin, fermant la longue table, à l’opposé, en biais, un Trio : le Maître des lieux, flanqué de ses deux jumeaux bouffons ou chiens de garde : Maître Luhać [lou-hatch].

    Froid.

    Hiératique.

    Les mains posées à plat sur la vitre noire et transparente, le regard fixe devant soi. À sa droite un Paysan Vosgien puissamment taillé tête étroite et longue dolichocéphale cheveux ras, il est travaillé de tics ses longues mains et ses avant-bras tremblent et sa bouche est fendue d’un sourire et face à lui sanglée dans un tailleur gris souris une femme aux yeux pétillants visiblement brûlant d’entendre de bons mots. La tête minuscule de Chaffa encadrée de longues anglaises vire sans cesse de Luhać à l’Assistance On la dit dit Lutti très liée au Grand Lorrain. Des mains ces deux-là se font des niches sous la table sombre et translucide et pour cela on devait passer juste au-dessus des genoux du grand maître – méfie-toi méfie-toi de Luhać avait dit Lutti. Il n’a pas son pareil pour désarçonner les flatteurs -

    - Il dézingue les lèche-culs.

    - Exactement. Il ne croit pas à l’amitié, mais tous recherchent la sienne. Il est en relation avec l’Instance.

    New O’ demande ce que c’est que l’Instance. « Nous dépendons tous dit Lutti d’une Autorité qui règle nos départs et nons entrées.

    - Nos intronisations et nos évictions.

    - Non moins exactement. Qui vient dans l’Assemblée ne peut plus se retirer, sauf invitation expresse de l’Instance.

    - Personne ne sort d’ici ?

    - Chambres, toilettes, réfectoires : un vrai conclave. »

    New O’ évoque par plaisanterie la possibilité d’intrigues en vase clos : « ...conclave mixte », dit-il. Lutti n’en disconvient pas. New O’ demande à Lutti si ce n’est pas elle, l’Instance. Il se demande si dans le cas contraire, il aurait pu s’introduire ainsi dans la Docte Assemblée. Lutti répond qu’ « il se trouve des voies parallèles » - entretien préalable dans un salon attenant, tout en cuir, dont une sortie donne directement sur la Maison Centrale. « C’est une prison » dit-elle.

    New O’ ne se souvient plus de l’existence ou non d’un monde extérieur, à supposer qu’il y ait vu le jour. Il comprit qu’on l’introduisait dans un monde plus clos, où il devrait observer, manœuvrer. Quelle improbable intervention extérieur aurait-elle pu ébranler ces murailles… Les œuvres qu’il a projetées s’insèrent toutes à ce schéma :

    - le héros libéré d’asile

    - intronisé par une femme

    - ...doit détrôner le monarque en champ clos (mais y échoue) (d’où l’effondrement du monde et le retour aux Folies Originelles. Il sort de ses réflexions.

    Échec au monde dit-il.

    « Luhać met à profit tous les détournements de sens, dit Lutti. Garde-toi des paroles à double portée.

    Noujaud dit New O’ promet de se taire mais ajoute :

    « J’aimerais gagner, cette fois.

    Il repasse dans sa mémoire les péripéties de l’entretien : Lutti se tenait bras écartés jambes croisées, livrant sa poitrine et fermant le sexe. Son ensemble rouge se détachait sur le canapé de vrai cuir. « Un jour je lui ferai fermer les bras et ouvrir les cuisses » ». Mais des yeux, il ne quitta plus Luhać, qui le fixait, mais sans que le comparaissant montre le moindre trouble : les yeux morts de Luhać traversaient sans les voir les objets et les hommes. Luhać fit ainsi le tour de la table, et de chaque côté de son trône lorsqu’il se fut assis, Chaffe et Souvy, tassés chacun en pyramide, se houspillaient en faisant semblant de rire. Le Maître les secoua de lui, ils regagnèrent alors leur place, froids, raides.

    Luhać prit la parole, et tous les regards se tournèrent vers lui :

    Que veulent les insurgés ? nous renverser. Que proposent-ils ? Rien.

    Sa vois est mesurée, nasale mais très claire pour un homme. « Notre pouvoir, nos connaissances, l’étendue de nos attributions – ne sauraient se partager ni se transmettre ; ni aux Moyens-Courriers, ni à leur protégé le Peuple » - à ce mot l’Assemblée retient une exclamation de dégoût. « Nous avons su adapter nos énergies à des notions nouvelles, par un système bien compris de cooptation. Nous remercions Bràthair New O’ de s’être joint à nous. »

    Les têtes pivotèrent dans sa direction. Il pensa pourquoi ne fait-il pas mention de Lutti  puis les têtes repivotèrent en fixation conforme. Luhać rappela que le peuple aspirait au savoir. Que ces gens appelaient cela « démocratie ». « Or  les forces Barbares» poursuivait-il « triomphent toujours, comme la mort. Notre gloire est de repousser le plus souvent, le plus loin possible, afin que par la suite ils s’inspirent de nous. 400 ans séparent Marc-Aurèle des Burgondes ». Dans le lointain (L’Impossible Extérieur) New O’ distingue les vois d’une multitude déterminée. Les autres l’entendent-il ?

    « Nous avons un jour enfreint nos lois. Une seule fois. »

    Il se passe la main sur sa barbe crissante. « C’est pour elle » - son doigt se pointe sur Djiwom « que nous avons ouvert la première brèche.

    - Elle nous est dévouée plus que toute autre au monde ! s’exclame Douce en pinçant les lèvres. Choffa l’invite à « ravaler sa connerie » : Djiwom est le ver dans le fruit. Choffa est un clown femelle. Luhać poursuit son discours monocorde. Sans élever la voix il énumère les griefs : Djiwom ne présente aucune des garanties attachées aux représentants les plus anciens ; il est à prévoir qu’ensuite bien d’autres viennent inconsidérément altérer la composition de l’Assemblée ; il est pour le moins étrange soit dit en passant que certains se soient crus autorisés à investir un inconnu de privilèges mal justifiés..

    Tous regardent Noujaud, puis Lutti, puis Noujaud.

    « Djiwom s’est infiltrée à la faveur d’un climat insurrectionnel instauré peut-être par celles-là mêmes qui l’ont installée sur ce siège. Sa conversion aux vues de l’Assemblée doit d’autant plus inciter à la défiance. Elle a berné la loyauté des siens et n’hésitera pas à duper son propre camp.

    « Noffe et Mézoï, dit-il un peu plus haut en se tournant vers les jumelles disparates, vous avez disputé devant moi pour introduire cette géante rousse qui n’est pas de notre race. »

    Noujaud dit New O’ interroge Lutti du regard ; celle-ci détourne la tête. Noffe redresse son profil de rongeur.

    « Noffe, c’est à vous seule que devrait s’adresser ce reproche.

    - Elle avait repoussé son siège, avait raconté Lutti dans l’ancien salon de cuir. Elle s’appuyait d’un bra sur la table, en secouant l’autre comme une possédée. Elle braillait, la Noffe : « Le peuple a besoin d’instruction ! Il doit savoir où on le mène ! qu’on leur donne des livres !

    - Et Luhać ? avait demandé New O’ .

    - Il ne pouvait plus ouvrir la bouche ! avait poursuivi Lutti. Les vitres volaient sous les pierres ! » (« c’était un vacarme à ne plus s’entendre »). Et New O’, la veille donc, avait demandé : « Avez-vous résisté ? »

    - Nos gardes se seraient fait tuer !...Noffe ajoutait : »Notre système est pourri ! Luhać tient tous les pouvoirs ! Au nom de quoi ? » - et les autres autour d’elle de crier l’Instance ! l’Instance ! Noffe s’emportait : « Qu’est-ce qui le prouve ? - Pas besoin de preuves ! » Elle hurlait à l’ingratitude : Vous êtes plus nuls que les Extérieurs ! » Lutti achevait alors son enseignement : il fallait « voter, destituer Luhać, « régénérer nos institutions »…

    ...Pour l’instant, là, tout de suite, Luhać poursuivait :

    - ...et vous aussi, Mézoï, vous êtes désormais indésirable au regard de l’Instance…

    - Des preuves ? dit Biff.

    Les jumeaux bouffons, Mâle et Femelle, s’abstinrent d’aboyer.

    - Vous nous avez soutenus, Mézoï. Vous avez préservé Notre Savoir de l’invasion des masses ; mais sur un ton, monDieu ! si mesuré, qu’on y décelait de l’ironie, ne protestez pas ! De l’ironie. C’est vous qui avez suggéré cette prétendue solution prétendument démocratique et véritablement détestable d’admettre Djiwom au conseil «  - encore ! soupira New O’ - « Prendre la tête, jeter le corps », tel était votre Mot. À présent, c’est votre tête à vous, à vous tous, que réclame l’Instance ».

    ….Lorsque Luhać eut fini de parler, pour ne rien dire, sans avoir beaucoup levé la voix, il se fit un instant de silence.

    - Me sera-t-il permis de m’exprimer ? » C’était Mézoï, d’une voix sifflante. Sans attendre de réponse, elle se lança dans une longue et sincère dissertation, portant fréquemment la main à son collier-gorgerin. Mézoï conservait l’intime conviction que les Masses tireraient le plus grand profit de l’Instruction.

    Cette dernière cependant ne devait leur parvenir que très progressivement, eu égard à leur naturelle turbulence, dont on pouvait encore percevoir, à l’instant même disait-elle, les échos extérieurs.

    Il lui avait paru judicieux que les plus libéraux de l’Assemblée, ainsi que les plus ouverts du peuple, joignissent, « parfaitement, joignissent » leur savoir-faire afin de promouvoir une distillation homéopathique de la culture dans l’organisme populaire. Rien ou presque n’avait été jusqu’ici amorcé, mais elle ne désespérait pas que la « collusion » souhaitée n’entraînât une « évolution positive de la conjoncture ».

    Ce langage excite dans l’assemblée une hilarité nerveuse. L’inexpressivité de Luhać vire à la performance. Lutti cligne de l’œil et Noujaud sourit à l’unissons. Les deux bouffons à l‘attache demeurent impassibles.

    Djiwom prend la parole.

    Noujaud trouve le temps long, les autres pensent de même. Ils se grattent le corps ou bien jouent avec leurs mains. Et tandis que Djiwom présente sa défense (larges épaules, regard bleu pâle sans un cillement, mâchoire agitée, voix rauque ; buste droit, bras sans expression) – Noujaud dessine une carte géographique de son invention, avec fleuves, rivières, capitales et grandes routes.

    Lutti lui fait parvenir à travers table un papier plié, en mauvaise élève : « À la prochaine récré je me mets à côté de toi ». Noujaud répond de même : « Djiwom a un dentier, elle croit que ça ne se voit pas ». Lutti : « Elle s’en sort bien, la vache ». Noujaud : « Malgré tes 50 ans, tu gardes des yeux de braise et ton sourire en coin ». Les passeurs de papiers se font des passes à ras de table.

    Abaissement sensible de l’âge mental.

    Quand Noffe à son tour, du haut de sa petite taille, se met à pérorer, tout le monde se tasse au fond de son siège. Djiwom elle-même lance à Noujaud un papier plié : « Le verdict est couru d’avance ». Luhać regarde la petite Noffe dans les yeux. Elle a des sourcils touffus. Lutti : « Tu n’es pas là pour lorgner les femmes ». Plus tard, la même : « Prépare ton intervention ».

    Noujaud regarde à droite, à gauche, effaré : personne n’a intercepté cette boulettes expédiée d’une phalange. Des têtes s’inclinent, des signes s’échangent. Noffe continue de se défendre avec la dernière énergie, son petit museau de tire-bouton se plisse et se déplisse. Elle invoque les Droits de l’homme et personne ne proteste. Noujaut : « Crois-tu qu’il faille donner l’instruction à tous ? » Lutti acquiesce en haussant les épaules (« évidemment »). « Mais ce sont des Barbares ! » crie-t-il à voix basse. Le Grand Biff a tout entendu, il répond que « les Barbares sont toujours vainqueurs ». NOUJAUD finit par se lever, tout accroupi, et rejoint Lutti au niveau de la cuisse : « Ils ne veulent pas du Savoir, mais le Pouvoir ». Une pause : « ...pourquoi supportez-vous Luhać ? » Noffe pérore : « C’est pourquouah nous devons leur accorder les moyens d’une vigoureuse et définitive Réorganisation » puis se rassoit.

    Noujaud, hors de sa place, tient devant lui une grande feuille vide prise au hasard devant lui. Tout le monde rit, c’est bien la première fois. Le décor est le même : carreaux de marbre noir veiné blanc plaqués au mur, etc. Noujaud défendra Luhać, par amour instinctif des chefs : les chefs savent ce qu’ils font. Biff et Douce se parlent à voix basse : Douce-la-Repeinte descend en flèche la binette à Noujaud : gueule, maintien, voix présumée. Son rouge à lèvre violet se tord de dégoût comme un sale anus. Biff -le - Jaune renchérit, prononce « fachiste » et « niais » assez fort pour être entendu. Douce dit « débat dépassé » (même jeu). Les yeux de Noujaud se plissent, se déplissent, vers le haut, vers le bas : « Luhać, di-il, tu es le meilleur. Tu racontes des balivernes. Tu profères des méchancetés. Car tu connais chacun de nous ».

    Biff s’écrie Ma parole ! il l’a appris par cœur ! Il n’y a rien sur sa feuille !

    Noffe : « Et la politique extérieure ? »

    Nouhaut poursuit l’agitation de l’encensoir (Luhać ne manifeste rien ; Nézoï, au-dessus de ses rangs de colliers, le considère avec angoisse) – Noujaud conclut vite, très vite : « C’est pourquoi, nous nous en remettons à toi, Chef, quelles que puissent être tes imperfections. Nous affronteront l’éternité, si c’est toi qui nous guides. »

    Murmures désapprobateurs.

     

    Luhać se relève. Il porte sa cravate gris perle. Ses deux bouffons à l’attache se lèvent, portant sur le visage la pleine mesure de la stupidité : à droite Souvy, Vosgien, bûcheron. À sa gauche, Chaffa, brune, frisée, de Montauban. Noujaud froisse à grand bruit sa feuille vide. Chaffa, suraiguë :

    « Ne touchez pas aux livres ! » (les mains en grappin sur les seins).

    Souvy, menaçant :

    - Le savoir ! Au peuple ! (fait le geste de brandir une hache)

    Luhać, glacial :

    « Ändere die Geschichte ein wenig – change de disque ».

    Souvy change :

    « Le pouvoir à ceux qui en sont digns !

    Chaffa secoue les boucles :

    - Brûlez tout, brûlez tous les documents, les responsables, pouvoir au peuple !

    - Vous êtes grotesques, dit Luhać en resserrant sa cravate. Voyez combien les Révoltés vous trompent. Leur vrai but est de défoncer les vitrines. Ils ne sont pas si malheureux. Mettons un coup de frein à la démocratie. Tout peuple maudit le savoir. Ou il ne serait pas le peuple.

    - Tout de même, ose interrompre Nézoï, le niveau général de culture…

    - Ta gueule, dit Chaffa .

    - Tout vaut mieux que…

    - Ta gueule, dit Souvy.

    - Je ne comprends pas, reprend Lutti qui se lève enfin, pourquoi les grossièretés de ces deux bouffons

    à l’attache prennent soudain autant de poids ». Elle se rassied dans l’indifférence générale. Luhać secoue la tête :

    «C’est afin de déséquilibrer le ton, entre l’exposé d’une thèse et la dérision……...Bientôt le débat se réduira, se desséchera… s’épurera…

    - Que pensez-vous de l’épuration ethnique en Bosnie-Herzégovine? demande Biff-le-Jaune.

    Luhać répond qu’il s’en contrefout.

    La conversation prend un tour nouveau.

    Douce et Biff se sont consultés. La première ouvre sa bouche rouge en respirant avec difficulté : « Si je vous comprends bien, le style hésite entre satire et psychologie, les deux en réduction.

    - Tout à fait, dit Lutti. Les personnages manquent, nous manquons d’épaisseur, et tout ce qu’on peut retenir en dernière analyse est un raisonnement désastreux en faveur du Chef.

    - Mon discours, précise Nouhaut en se rengorgeant, ce qui lui creuse au cou un triple collier de rides, comme telle femme plus haut mentionnée. Pendant ce temps les protestataires criaient toujours, pour la liberté d’expression. Nézoï, par dessus ses propres colliers de chair, qualifia cette agitation de « décor sonore ».

    Un élément du décor vitré vola sous un pavé.

    « C’est un trucage », dit Noffe. « L’Instance exagère ».

    Djiwom la Géante voulut intervenir, Les deux bouffons, mâle et femelle, lui firent fermer [s]a gueule. Nézoï exprima soudain l’extrême lassitude de sa propre laideur. Luhać agita sles bras de haut en bas :

    - Ne baissez pas les bras ! l’essentiel, je vous le dis : nous sommes ici enfermés tous à clé. J’ignore pourquoi ». Douce et Biff expriment le doute le plus véhément (ah si ! ma foi si!). Luhać se rassoit, penaud comme jamais. Nézoï se perd dans les prolongements de lamentations. Soue le pavé, le vernis conclut Nouhaut.

     

     

     

     

     

     

     

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  • CRIS ET RENIEMENTS

    COLLIGNON CRISE ET RENIEMENTS

     

     

    « Va te faire enculer.

    - C'est pas moi !

    - Vos noms !

    - On le dira pas !

    - Livret scolaire !

    - J'en ai pas !

    - Donne ton sac !

    - Lâche ça connard !

    Terence fonce chez le Principal.

    - A cette heure-ci le Principal mange, monsieur Elliott.

    Un mois de congé. Bout du rouleau.

    Vous avez la sécurité de l'emploi.

    Prenez-le donc mon “emploi”. Je vous donne quinze jours, pas un de plus, pour supplier à genoux de retourner au chômage. Votre langâge, monsieur Elliott, votre comportement. Les parents ne sont pas contents du tout, du tout. Vous dites bite et couilles vous ne vous habillez pas comme il faut, trois fois la braguette ouverte monsieur Elliott trois fois il y a des choses qu'on ne fait pas qu'on ne dit pas devant les jeunes filles même si elles se branlent trois fois par jour – à cet âge fragile (“où l'on s'interroge sur son corps”, il connaît par coeur) – mais alors pourquoi donc se mettent-elles à rire ? - Vous connaissez mon sentiment à ce sujet - par cœur, par cœur...

    Quand Terence était petit Tonton lui faisait répéter TROUDUCUL répète après moi TROUDUCUL à dix ans Terence tait le plus mal embouché du village. Elliott est un clown à présent. C'est lui qui descend un étage sur la rampe, lui qui brandit dans la cour un Kleiderbaum (porte-manteau sur pied) - gourou-gourou ! gourou-gourou ! - les élèves effarés tassés dans les coins de la cour ça fait tièp j'étais fou Monsieur l'Inspecteur j'étais fou.

     

    Courrier reçu par Terence :

    "Monsieur,

    J'étais un garçon craintif et rondouillard. Je viens de découvrir Le cercle des poètes disparus. Vous m'avez éveillé aux Belles-Lettres. Je vous exprime ici ma reconnaissance". Je délivre mes élèves de leurs tensions Foutez de ma gueule ? disait l'Inspecteur Adjoint ; j'ai dans ce tiroir un paquet de plaintes écrites sans parler de ce qu'on rapporte dans TOUTE la colonie française" - plus tard Terence apprend qu'il faisait perdre de l'argent à l'Etablissement Mettez-vous à ma place monsieur Elliott Mettez-vous à ma place (N.B. : bannir toute irruption de cette expression qui signifie je vais te la mettre) - Prenez un congé Sir Elliott ce sera mieux pour tout le monde avec du Normison Normison 20 vous serez en forme pour la rentrée de préférence ailleurs et hop ! (et hop…).

    -Freud, dans “Le mot d'esprit - Der Witz und seine… - Laissez là Le mot d'esprit : , votre rôle est d'enseigner... - ...de troubler !

    - ...de troubler – mais selon le programme, Monsieur Elliott, selon le programme ! » (et hop).Un mois de congé. Renouvelable. Rentré chez lui, Master Elliott interroge sa femme :

    "...Qu'en penses-tu Magdadalena ? La femme répond : “Réfléchis”.

    - C'est comme si tu ne disais rien.

    - Tu toucheras toujours ton salaire. Mais tu vas tourner en rond.

    Elliott répond que “les chefs savent s'y prendre” ; que les “troubles psychiques” ont bon dos ; qu'il ne se sent pas responsable.

    - Nous en avons déjà parlé, dit Magdalena. Nous allons trouver de quoi t'occuper : en premier lieu, tout repeindre ici, sans exception, en blanc.

    - C'est inexorablement inepte : les meubles au centre sous les bâches, les murs tout blêmes et le sol jonché de journaux.

    - Ta gueule.

    ...Magdalena, profession psychiatre, passe le rouleau, Terence fignole les moulures. Magdalena repasse le rouleau. A midi pile on pique-nique sur les tréteaux, on boit du 10° dans l'odeur du plastique et du Ripolin. Magdalena ne porte pas de maquillage. Son cou ressemble à celui de Jeanne Hébuterne, suicidée enceinte. « L'appartement sera plus clair. Toujours exigu certes, mais immaculé : “Ça repousse les murs. - Et toujours aussi bruyant” ajoute Terence - Tu n'as qu'à fermer les fenêtres”. Dix ans que ça dure. Parfois, Terence et Magdalena déplacent bien la table, l'armoire et le lit. Mais rien ne change : un petit deux pièces bruyant, avec la cuisine en pan coupé.

    Cette fois-ci, vive la peinture ! tout sera revitalisé ! « Nous ne pouvons déménager,

    rabâche Magdalena. On ne reconstitue pas, comme ça, n'est-ce pas, une clientèle psychiatrique. » Le cabinet de Magdalena se trouve au rez-de-chaussée, rue Johnstown : Posez votre manteau ici. C'est une couronne de patères en esses, un Kleiderbaum (Terence et son épouse affectent de parler entre eux un mélange italo-germanique, entendu jadis en vacances à Bozen) (Sud-Tyrol). "Chez moi" dit Magdalena Bratsch à son premier client du jour, "j'ai fait repeindre en blanc". Le vieux monsieur (c'est un vieux) répond : “Qu'est-ce que vous voulez que ça me foute ? - “ne rien révéler surtout de sa vie privée” répétait Vahnzinn son maître – C'est bien fait pour ma gueule pense Magdalena. « Vous êtes en effet ici, Herr Schtroumpel, pour vous soumettre à un test...

    - .Facile ! dit le patient : Si je dessine d'abord l'église, ou la mairie (…) - Magdalena laisse le consultant se piéger – "...mais si j'hésite cela signifie « difficultés à prendre pied dans la société" (…). Dans un placard à côté d'elle se trouvent des masques légués par Vahnzinn - certains confectionnés par des patients : ce sont de loin les plus horribles. “Essayez celui-ci. - Je préfère le Chien.” Par les trous de ses yeux, le con Sultan se fixe dans un miroir en pied. Magdalena règle de l'orteil, sous le bureau, l'intensité de l'éclairage. Le choix des masques peut prendre beaucoup de temps. Certaines femmes hésitent à n'en plus finir. “Madame, dit Magdalena, nous avons tout le temps.” L'une d'elles choisit le drill : singe violeur, gueule rouge et verte.

    Une autre élit d'après photos l'homme le plus sympathique (“ressemble à mon défunt mari”, “pourrait être mon fils”) (au revers Magdalena lit condamné pour viols) - ”y a-t-il un fichier de femmes…? - Tout est prévu.” Chacun veut son test “sauce homo”. Terence les connaît tous. Sa photo n'y figure pas.

    - Putain pas de pot.

    X

    Terence reprend ses fonctions d'enseignant. Les insultes reprennent. “Cette fois-ci” dit le proviseur “c'est votre faute”. Magdalena ne peut soigner son propre mari. Elliott déclame encore devant la glace : “Autrefois, les femmes n'avaient pas de métier ; nous avons changé tout cela “. Il s'allonge sur la moquette une, deux, trois, j'inspire. Plus un café noir pris Aux Funérailles d'Antan, place Bérébé. “Principe numéro un” dit Magdalena : ne jamais revenir sur un échec. - Ainsi (Terence joint le geste à la parole) il ne me reste plus qu'à tourner sur la tempe” (façon Pirandello) –“ le bouton “Joie-de-Vivre” - Et ça marche ? - ¨Pas toujours, Magda, pas toujours. » Magdalena lui rappelle cet “excellent contact” dont il jouit avec les adolescents : “Une chance à ne pas gaspiller”.

    Terence répète cinquante fois, toutes les deux heures : Je n'ai pas besoin de jurer comme un charretier pour me faire aimer. – assurément, Staline était ordurier - mais il avait des couilles.

    Terence aime passionnément ses mantras psychologiques. Il se qualifie d' “étudiant demeuré”. Autour de lui et de Magdalena ce soir encore, Aux Funérailles d'antan, la rumeur du bistrot et des machines à gagner des jetons. Terence tend la main au-dessus du guéridon, serre très fort le poignet de Magdalena ; quand ils s'asseyent ici pour consommer, jamais ils ne dépassent trois cigarettes à la file.

    Terence :“J'aime discuter avec toi. Mes exercices, également. Pourtant je déteste jusqu'à l'idée de mon corps - Étends les bras. Respire. Écarte les jambes, respire encore. - Mais toi ? - Nous ferons (dit-elle) du vélo, de la natation, de la marche ». Terence, sèchement : Je n'ai pas de temps à perdre. C'est déjà bien assez de corvées – dont le bénéfique s'effondre, curieux ! dès qu'on les arrête”. Lire la Torah n'est d'aucun secours non plus. Magdalena tente une approche plus personnelle : “Nous n'invitons jamais personne.” La Cité du Purgatoire se prête peu aux fréquentations, ni même aux simples relations de voisinages : des blocs de trois étages, en briques rouges sur des mamelons boueux... “Quittons ce désert”, dit Magdalena. “Je rachèterai bien ailleurs une clientèle”.

    Terence craint de trouver pire. A vrai dire chacun d'eux se voit soumis par son métier à un véritable déluge social non désiré : patients tarés, potaches, collègues. C'est une hémorragie de soi à travers l'autre. Une diarrhée de l'âme et du cœur. De retour du travail ils doivent chacun s'isoler, s'allonger, se reprendre. Pour eux deux tout contact est corvée. Quant à recevoir, être reçus... écouter, parler, répondre – quoi, encore ! je préfère dit Terence crever de solitude. Le Dédale - c'est ainsi qu'ils appellent cette “Cité du Purgatoire”. Qui suinte l'inquiétude. Trop d'élèves la hantent, déversant par les fenêtres ouvertes leurs sarcasmes orduriers, anonymes. L'hiver - bienfaisant hiver ! - les fenêtres sont fermées - ce n'est pas si grave : Terence restera ici. Je ne déménagerai pas pour si peu. Au cœur du Dédale. Magdalena, au contraire, ne jure plus désormais que par sa ville, Bordeaux, sont restés famille, amis véritables, ennemis, toute une vie d'avant. Terence pfère qu'il vaut mieux souffrir ici. Seuls et dignes. Il se revoit étudiant, à Bordeaux, immature, enchaînant les cuites à la terrasse du Big Fac Mother - Un lait fraise !" Il a juré de ne plus boire. D'attendre ici l'avenir qui ne viendra pas plus qu'ailleurs. Il ne souhaite nullement "revoir des amis". Il n'a jamais cru en l'amitié. Pas plus aujourd'hui qu'autre fois : il s'estime un homme à présent, un vrai . Il a rompu avec tout cela. "Je peux” argumente Magdalena, “rouvrir à mon profit le cabinet du docteur G., rue J. Mon père, médecin, avance l'argent.” Pour l'instant Terence, 43 E Cité du Purgatoire, descend une fois par mois la pente qui dévale jusqu'au train de Paris, puis se promène dans la vaste Capitale. Véritable exercice, physique et spirituel. Les simples mouvements de gymnastique n'accordent à Terence ni réflexion ni rêve : « Je ne sais pas à quoi penser ». Rien n'a pu le faire démordre de cette sensation réelle. À Paris, Terence ne visite ni exposition, ni musée, ni monument : tout lui semble immense, surfait, surgonflé. Ce qui l'intéresse est de se visiter lui. Magdalena le lui reproche. À Paris dit-il j'ai l'impression qu'un jour, il m'arrivera quelque chose. Et il ne manque jamais d'ajouter : C''est à Paris qu'on tire le loto ; en province, on n'envisage même pas qu'il puisse y avoir un loto - Tu es un provincial dit Magdalena.

    X

    Lorsque le brouillard s'étend jusqu'au sol même du Purgatoire, entre petits et gros paquets de brique, amortissant les angles, limitant la vue, Terence peut enfin marcher soulagé. Ni vu ni connu. Par temps clair je ne peux pas sortir de chez moi (sous les fronts de quatorze ans clapote un océan de fiel, mais il est dur d'être adolescent au Purgatoire). Par temps clair, il voit partout des groupes se former contre lui seul ; surtout devant la poste. A leur âge il était toujours mis à l'écart. A présent il voudrait leur casser la gueule. Il passe, les épaules soigneusement baissées – mais il oublie de bien dresser la tête, ce qui lui donne l'apparence d'une tortue ; il marche croit-il d'un pas ferme, alors que ses pieds trop relevés forment avec son tibia un angle droit.

    Ce sont finalement les autres qui se détournent, gênés. Acheter du pain et des clopes. Trois vélomoteurs en stationnement qui tissent leur bruissement ; Terence, au passage, n'éprouve qu'un léger embarras, les motards d'occase ne s'aperçoivent de rien. Juste son épaule au niveau de l'oreille et la baguette au-dessus du cabas. Terence au retour trébuche, la baguette tombe - une pièce jetée qui tinte sur le trottoir, les 3 jeunes braillent goo-oo-ood morning Mister Elliott ! il rit complaisamment, ramasse le pain et même la pièce. S'il se retourne il est foutu (se redresser, marquer le pas. Impeccable. De dos, irréprochable. Un dernier salut collectif de très loin, de très haut – béni soit le brouillard. Ne pas frapper. Même si ça ferait du bien. Eviter le réflexe du poing sur les gueules. Ca recommencerait peut-être. plus haut, plus fort – altius, fortius - plus Terence s'éloigne et raisonne, moins il tremble, plus il respire ; une bonne fois tout de même il faudrait bien leur foutre sur la tronche, juste une fois, toute une couverture de bouquin sur tout le côté de la mâchoire, une revanche de la Culture - C'est pas moi – gueulerait le jeune – Moi non plus répondrait-il. Et un bon petit déjeuner par là-dessus. Une bonne thèse sur le théâtre de Shelley (Percy Bisshe [beush]) - en liaison avec Oxford (Bodleian Library), Boston (Harvard) - tarif préférentiel, pas de queue à la poste : juste atteindre la boîte aux lettres, au fond du renfoncement, quand toutes les Mobylettes se seront bien éloignées – sinon, par un sentier de petits pas chinois dans l'herbe, atteindre une autre boîte, à l'écart de tous.

    Ce trajet de rechange permet, de plus, tout au long du parcours, de bien rectifier dans les vitrines la rectitude de sa démarche, la décontraction des épaules et, pour chaque enjambée, la juste mesure entre la semelle et le sol – en avant, calme et droit. Ce lundi la Poste a muré son renfoncement : marre des mégots dans la boîte. Mais d'autres obsessions tourmentent Terence : ainsi, lorsqu'il descend de voiture et tire à soi le Caddie roulant décroché de sa chaîne, il craint d'être surpris dans cette peu glorieuse occupation. Magdalena répète « On se fout de te voir ou non » : Terence avance entre les rayons, se sert, perçoit des rires. Remonte les épaules, opère un savant détour.

    ...Pour les clopes, passer par l'arrière : ces derniers temps les buis ont bien poussé.

     

    X

    La maman de Magdalena s'appelle Rachel. C'est sa belle-mère à lui ; elle vit à Bordeaux rue Jonas, à 600km. Bourgeoise et bohème, cela veut dire en ce temps-là des fleurs, des foulards et

    assiduité. Chloé, sa petite-fille, pousse bien. A Pâques, recevant à Bordeaux (“Je suis grand-maman !”) Rachel glisse ses grands panards (41 1/2) sous les pieds de la petite et la fait marcher à l'envers, c'est rigolo; la grand-mère note dans son journal qu'elle atteint désormais la Grande Maturité : "je n'exclus pas, pour plus tard, un suicide philosophique". Rachel recopie avec soin la phrase d'Hégésias de Cyrène : "Le bonheur est absolument impossible, car le Sort empêche la réalisation de nos espoirs" - Allô maman ? Dix jours sans nouvelles! - ...C'est à toi de téléphoner,

    ma fille. - Tu trouves toujours un prétexte pour passer ton tour, ma mère".

    Laquelle avoue : "Je me suis acheté un chien : "C'était ça, ou l'abattre. - Tu es allée au refuge? - Ses maîtres n'en veulent pl:us. Je l'ai détesté d'emblée. - Rends-le ! - Il aboie au moindre bruit. - Tu es complètement folle. - Tu n'as jamais pu supporter ta propre mère.” Rachel ajoute à brûle-pourpoint qu'elle a réussi sa vie ; qu'il n'y a pas eu la moindre lubie dans son existence ; qu'elle fut l'actrice la mieux payée des “Vignes du seigneur” ("Marie, l'invitée qui chante") en 80. - Je ne peux plus faire de politique, avec le chien. - Inscris-le au Parti ! - Tu exagères ! depuis que vous avez déménagé je n'ai plus le goût de voir personne. - Maman je connais ton discours par cœur... - Allô ? ... passe-moi Viviane, sa chambre est presque prête..." Magdalena passe le récepteur à sa petite soeur : “C'est toi Viviane ?... ici maman Rachel, vous m'entendez toutes les deux ? quand est-ce que tu reviens emménager ? Terence est avec vous ? ...Terence ! j'ai acheté un revolver. (Si c'est pour tuer le chien.) “Mais pas du tout, vous ne me manquez pas le moins du monde.” Terence s'agite sur son siège.

    Dans l'écouteur éclatent des aboiements frénétiques. Terence : “Ne jouez pas ! - Je lève dit Rachel à l'autre bout du fil mon revolver, à la santé de - ...Mandrin ! silence quand je me flingue !" Magdalena aggrippe l'écouteur Maman tu arrêtes ton cirque ! Coup de feu, glapissements - elle a raté le clebs ricane Terence - d'un coup ils se regardent tout pâles, composent le 15 nous vérifions dans les 5mn ils sont informés du décès effectif par arme à feu de Rachel Bratsch le chien n'a rien Madame Elliott. "L'enterrement se fera sans moi dit Terence. Partez toutes les deux.

    - Je ne te demande rien" – adieu, vacances en lieu sûr, petite location sur Oléron – Rachel morte fout tout en l'air - Tu ne peux pas laisser ta mère comme ça je vous accompagne en gare - Trois aller Bordeaux je vous prie" - la voisine gardera Chloé - Pas question dit Térence je me déciderai au dernier moment Le dernier moment c'est maintenant dit le guichetier. Terence reste à quai. Derrière la vitre Magdalena et sa cadette envoient des signes obscurs. Dès le retour en métro la morte s'installe contre la cuisse de Terence – qui ne l'entendra plus jacasser dans l'écouteur - combien peut-on tirer des trois étages à Bordeaux, Quartier Jardin Public ? Terence reprend Chloé chez la voisine en échafaudant des montages financiers merci m'dame Chaudard - de ma propre mère morte en 84, tant, plus les intérêts – mit den Zinsen, und den Zinsen der Zinsen - il s'y perd en

    bordant sa fille - mère qui meurt argent dans la demeure. Plus tard au téléphone et Chloé sur l'épaule il demande comment s'est déroulée la cérémonie ? - Avant de refermer la caisse dit Magdalena j'ai coupé une mèche... – ...qui d'autre est venu la voir ? allô ? Allô? - Pas toi.” Le soir, Chloé couchée, Terence pose son plateau devant la télé, vin, biscottes, les pieds devant lui sur la chaise il se balance.

    Le lendemain matin Magdalena demande au bout du fil si Terence, en banlieue, s'ennuie. Non. Je lis, je me promène. - Besoin de personne ? - De toi - je plaisante. - C'était ma mère, tout de même. Où es-tu ? - A la Bonne Oseille. Ta mère ne me quitte plus, là (sa main sur l'estomac) et là (sur la tête) - Bois un coup dit le voisin de bar, cramoisi, ,les coudes sur le zinc. Fais du vélo ! - Je hais les coups de pédales. - Pourquoi qu' t'irais pas chez tes potes ? - ...Parce que tu m'inviterais, toi ? ...je ne suis pas ton pote, j'ai tout ce qu'il faut chez moi, bouquins, télé... - On ferme, l'Intello, tu rentres chez toi maintenant. - Cinq minutes patron, pas pressé de revoir ma morte… - Tu te casses tout de suite et chez toi tu fais tout ce que tu veux mon neveu...” Terence : “Allô ? je te rappelle retour du café. Magdalena : « ...Tu ne bois pas trop ?

    - Comment va Rachel ? et Viviane ? - Ma mère est morte, l'autre pas. - Quand je bois, tout va, mais la Morte a plus d'un tour dans son cercueil. » Le prof en congé, resté sur place, n'a pas pris ses distances. Il passe toutes ses après-midi A la Bonne Oseille sans éviter ses élèves. J''ai pris un congé, parfaitement, parce que je me suis fait traiter d'enculé. “C'est vrai m'sieur ? - Que je suis un enculé ? - Non m'sieu. - Vot' femme m'sieu elle est gentille ; pourquoi on la voit jamais ? - Fous la paix au prof, merde" - Terence répond que personne ne le dérange, il offre une pression et trois Coca ! - les jeunes battent en retraite, sauf Joëlle Sègue, seize ans et demi, la bouche à fourrer deux pipes Comment va ton stage ? - Toujours mieux qu'au lycée m'sieur.

    - Aimerais-tu me désirer ? - Vous seriez le premier à le savoir”. Terence : Je ne sens pas les femmes. Je ne les pressens pas - les potaches pouffent en se poussant du coude, retranchés aux tables voisines. « Si tu dis ça c'est que tu me désires. Le barman de 55 ans n'en perd pas une. Terence demande si Joëlle appréciait ses cours, l'année dernière. - Superchiants - m'sieur, on pourrait se vouvoyer s'il vous plaît ? - J'aimais vous voir sourire. - Jamais remarqué. » Terence commande un demi pour caler le rhum. Joëlle refuse « J'habite chez mes parents - pas d'embrouille - merci” - tout le bar suit le dialogue. - Vous aimeriez venir au cinéma ? “Théorème”, “La Mort à Venise” ? - C'est nul vos films.” Ils baissent la voix.

    Terence pourrait passer par la cour de chez Joëlle S., mais sitôt que la télé s'arrête le chien se met à gueuler “Tant que mon père n'est pas sorti lui foutre un coup de latte, il arrête pas”. Joëlle s'en va. Terence au baby-foot passe pour un con auprès d'une bande de cons, ressort en titubant « Cinq rhums monsieur Elliott, pas quatre ». Le surlendemain avec Magdalena, revenue de Bordeaux, Terence visite à Paris (30 mn par le train) la Galerie JUST IMAGINE. C'est une amie de Rachel morte qui maintient, malgré son suicide, toute l'exposition : "Cyniquement parlant, c'est très vendeur". Elle ne semble pas spécialement affectée. Joëlle Sègue sort soudain de l'arrière-boutique, pétrifiée : "J'ai reconnu votre voix, monsieur Elliott. - Vous vous connaissez l'une et l'autre ? - Disons que Joëlle s'est trouvé chez moi un petit job pour l'été - Magdalena je te présente une ancienne élève.” La jeune fille fait bonne figure : "Avec Renée je m'occupe du secrétariat". Terence lui jette un œil égrillard, estompé d'une moue rapide.

    Rachel, amie de la morte, couve sa jeune recrue. "Monsieur Elliott dit-elle, vous avez vu notre affiche , "Le Colporteur” ?" - Qui est cet homme ? - Vous ne reconnaissez pas cette musique ? Oh là là là, c'est magnifique ? de Cole Porter ! – et juste en entrant, une affiche originale de High Society, 1956, avec Grace Kelly, Louis Armstrong. - ...Sinatre et Bing Crosby, complète Magdalena. - Cole Porter n'est pas sur l'affiche, mais son nom y figure. Plus" - Renée est intarissable - "un agrandissement de sa pochette Its'De lovely, avec les gratte-ciel, à gauche" - Terence s'illumine : « Ah, Col Porteur, how funny !" Les femmes se paient gentiment sa tête. Très drôle, indeed - rien à boire ? - Non, pour éviter les renversements de verres..." L'assistance déambule, admire de bonne foi les photos, jusqu'à un tableau abstrait prêté par Facchetti pour le vernissage (Theodore Appleby, « Sans titre »).

    Joëlle se laisser frôler. Il la serre très fort aux épaules en bandant sur son dos. Magdalena signale vicieusement à Terence les meilleures litho (un saxophoniste soufflant des portées, Pierrot et Colombine - musique à présent de Franzetti, un peu anachronique, dit Terence - barbiers juifs à papillotes, quatre pasteurs en congrès. “En tant qu'adjoint au Maire du IIIe arrondissement...” - les discours viennent de commencer. Terence tente la tangente avec Joëlle. Magdalena n'écoute pas non plus, à l'arrêt devant un buste de cuir écarlate sans tête, et Terence a

    posé l'avant-bras sur la taille de Joëlle, élève d'antan. Il lui demande un peu ivre (pastis au goulot dans l'arrrière-cuisine – quel fouineur !) "si [elle couche] avec l'exposante, Pas question répond Joëlle, Renée pourrait être ma mère. » Huit jours plus tard Terence x à ses fins sexuelles : un grand salon qui tient tout le premier étage, le chien en vadrouille.

    Le chauffage là-haut s'effectue par plancher chauffant. Terence se retrouve en bras de chemise, repère une abondante collection de B.D. :...du Druillet ? - Première version. Maintenant,

    il fait Vuzz. - Vuzz ? - C'est l'histoire d'un voleur. Ici à droite, tous mes Tardi. - Je peux voir ? "Brouillard au pont de Tolbiac" ! ...et du Bilal ! - J'ai aussi. J'étais sûre que ce serait ton préféré. Tous les intellos raffolent de Bilal.” Terence : Mais c'est très bien d'être intello. Maintenant ils se tutoient. « Et ce fameux « bon ami » ? - C'est un « intello », lui aussi : langues étrangères appliquées deuxième année : catalan, grec démotique et droit - Grand ou petit ami ?

    • 1 - M'sieu, qu'est-ce que ça peut vous foutre? il a vingt-trois ans, il collectionne tous les portraits de Lluís Companys et de Venizélos.
    • 2 - ...Venizelos ! ...ne me présente jamais ce petit facho.
    • 3 - Vire tes boots, ça fait dix minutes que tu tortilles des pieds. » Ils s'enfourchèrent, elle était vierge.

     

    X De son côté Viviane, sœur cadette de Magdalena, reprend à Bordeaux (ils ont roulé toute la nuit après le vernissage) reprend donc le récit de la mort de sa mère : “Juste après le coup de feu, j'ai couru voir... - ...Tu n'as rien vu du tout Viviane, tu étais à côté de nous, à Paris, au téléphone…

    - C'est la police qui m'a raconté ; pendant que certains picolent en douce du pastis en cuisine (fixant Terence) moi je décroche le téléphone de la réception, pour avoir des nouvelles O.K. ?" Terence avale sa salive. "...Devant le corps tout chaud la voisine affolée a raccroché le téléphone de maman Rachel, les flics ont retrouvé la mère Jules perchée sur une chaise en train de répéter comme une folle et qu'est-ce que je fais maintenant, qu'est-ce que je fais la police répondait Vous êtes hors de cause madame - hors de cause, vous comprenez ?

    - ...Et ils t'ont raconté tout ça au téléphone ?

    - Oui.

     

    X

     

    Fin du récit. Viviane s'est retrouvée toute seule à Bordeaux après l'enterrement, dans le petit studio trouvé par sa mère, qui ne voulait plus la voir traîner dans ses pattes. Elle fréquente à présent un petit lycée privé : cours le matin, sport l'après-midi. Mais, sauf pour passer la nuit, elle retourne chez feue sa Rachel de mère ; dans l'appartement vide elle enfile sur tous les mannequins toutes les robes chapardées, fait le détour devant le téléphone. Courrier du Lycée :Mademoiselle Bratsch, Viviane, a subi un grave traumatisme. Nous ne pouvons malheureusement l'admettre en classe supérieure. Téléphone de l'assistante sociale : «Vous ne pouvez tout de même pas rester seule dans cet appartement – allô ?... ” Viviane se farde, se déguise, retrouve des textes annotés, apprend des morceaux de rôles, passe la main sur les coffres et les fauteuils, jusqu'au soir qui tombe à travers les rideaux.

    Sur les tentures de Jouy figure le cloître de San Juan à Soria. Télévision jusqu'à vingt heures. Se glisser dans la rue, retrouver sa chambre de vierge, sécher les cours le lendemain, et juste à onze heures un coup de sonnette : "Nous sommes venus” disent les héritiers (d'autres héritiers) « aussi vite que nous avons pu” dix jours après tout de même tante Albertine c'est ta soeur qui est morte (joue droite, joue gauche) - « bonjour cousin”. C'est un jeune homme sur le paillasson avec sa mère, les cheveux ras, l'air satisfait. Il a 22 ans, il s'appelle Ange. Un gros ange. Six ans de plus que Viviane. Tous deux se marmonnent des saluts. Tante Albertine, venue de Morlaix, se passe d'autorité un filtre en cuisine, grommelant à haute voix : 1°) le suicide est une aberration ; elle n'en aurait jamais le courage ; 2°) "quel sens du théâtre !" Elle est morte en vrai réplique Viviane ; 3°) Rachel avait tout le confort mais 4°) vivait dans le désordre : “Il faudra se débarrasser des mannequins ; distribuer les tenues de scène “pour ne pas nourrir la déprime des survivants” - “Brocante Jourdan, à St-Renan.” Elle ajoute que Rachel “croyait peut-être moins en Dieu que nous le pensions” - “...de famille”, dit le cousin, « jeu de mots ».

    Viviane excédée lui referme la boîte à sucre, c'est le cinquième qu'il bouffe. “Tu n'auras

    pas besoin" décrète Albertine "du secrétaire. Ni de la commode bretonne”. Ange estime qu'elle serait bien mieux chez eux à Morlaix (Finistère) “...nous ne voulons pas te dépouiller” s'empresse la tante. Ce que Viviane jetterait bien, en revanche, c'est le grand lit où sa mère passait des après-midi entières. Et la cage du perroquet mort. La vie part dans tous les sens. Tante et cousin passent la nuit sur place. Dès l'aube suivante les voilà repris par une rage de "tout bazarder" (les saloperies ! les saloperies !) - Maman, gémit l'Ange, j'en ai ma claque de vivre dans le taudis de Kerédern. A 22 ans maintenant j'ai besoin de meubles. Le matelas part en miettes, je n'ai pas fermé l'oeil depuis trois mois”.

    Tante Albertine s'enhardit jusqu'à proposer de vendre l'immeuble tout entier : “Qu'en penses-tu Viviane ? - Je téléphone à Magdalena. - Toujours pas revenue celle-là ? dit le cousin. Viviane fait observer qu'on ne les a vus, ni lui ni sa mère, pour les obsèques. Magdalena est repartie parce qu'elle ne pouvait pas tout laisser tomber comme ça, la clientèle n'attend pas, et pour finir, au dernier moment, sur le quai de Bordeaux-St-Jean, le cousin Ange propose de rester à Bordeaux, pour te tenir compagnie. Ce sera mieux pour toi. - Je te vois venir dit Viviane. Juste tu ne dors pas dans le lit de ma mère. Ni avec moi d'ailleurs. » C'est Viviane qui s'empare du lit maternel, et le gros fils d'Albertine se rabat sur la vieille chambre de jeune fille.

    Il participe aux frais de nourriture avec la plus grande équité. Va même jusqu'à résilier en personne le studio d'étudiante de Viviane ; la propriétaire prend un air entendu. Sur le chemin du retour, Ange fait les courses et range avec soin les emplettes dans le frigo : "Il pleut autant à Bordeaux qu'en Bretagne". Viviane a pris en affection, malgré sa solitude ou malgré son chaperon, ces deux étages où sa mère a vécu. Des parfums y rôdent encore. Le gros Ange promène discrètement ses petites oreilles ourlées, ses yeux verts, son blouson râpé qu'il jette sur son lit. La jeune fille trouve après tout la situation plaisante : à elle en effet revient de décider si l'amour se fait ou pas. Pour l'instant le fils d'Albertine réduit ses larcins de sucre et se confie à sa cousine de quinze ans, qui partage avec lui ses souvenirs : "Ma mère” dit-elle "était pratiquante.

    - Pas du tout réplique Ange, “elle s'est lavé les mains dans un bénitier, avec du savon apporté exprès ; le curé...” (etc.) - Ma mère a joué l'Infante du Cid... - Pas du tout ! avec ses moustaches elle faisait Flambeau, le grognard, dans L'Aiglon ; mais on voyait ses seins." Ange tient cela de sa propre mère. Viviane, aussi. Qu'il est bon d'avoir une sœur. De même, les engagements politiques de Rachel se bornaient aux manifestations sur la voie publique, juste après la Fanfare du Syndicat : "C'était au Havre, avec les dockers, avant ta naissance. Ma mère m'a tout dit.. - Ange, trouve-lui tout de même quelque chose de bien !” Ange lui découvre alors un cœur d'or, un goût exquis, de réels engagements progressistes : "Après tout, elles se sont bien connues".

    Le soir, après le film, les jeunes gens se couchent tôt, séparément. Viviane écrit alors à Magdalena et à Terence: "Chère Magdalena, tu t'es bien éclipsée après l'enterrement ; Terence, tu étais sans doute particulièrement quand tu as sorti tes crétineries au téléphone. Tante Albertine est repartie (ouf), me laissant seule avec le cousin Ange. Il est très correct, mais parle de maman comme s'il l'avait mieux connue que nous. Au lycée on me regarde bizarrement ; à la maison, Ange m'aide pour mes disserts et ne me quitte pas d'une semelle, il me fait la morale et nous passons d'agréables soirées : il est toujours d'accord pour le programme télé. Il couche sur le divan et ferme sa porte à clef mais la mienne (de clef) est perdue. L'assistante sociale me dit que j'habiterai bientôt chez vous à Paris, j'attends votre réponse pour me décider, je vous embrasse, Viviane.” Dialogue : Ange et sa cousine se prennent les doigts sur le divan vert, Ange dit qu'il n'est pas beau, qu'il a des bajoues. Viviane répond qu'il n'a qu'à se laisse pousser les cheveux. "Tu vois d'ici ma tête ? dit-il, en plus j'ai du ventre”, elle n'enlève pas sa main, et comme ils s'emmerdent ils couchent. “D'accord mais une seule fois” disent-ils.

     

    X

     

    La scène se déplace à Paris chez Terence et Magdalena, sur un sofa plat recouvert d'indienne. Un mois s'est écoulé, nul ne prend de décision : “Notre appartement est trop petit pour loger Viviane, tu as bien vu”. Terence veut tout de même héberger sa "petite belle-sœur qui prend des risques. Nous sommes ses seuls parents”. Magdalena s'anime, “pas question, Viviane est grande et s'en tire toute seule. - Se tire toute seule. - Très drôle. Nous avons déjà du mal à tenir à deux.” Elle se fait traiter de psychologue. Viviane téléphone : “...Je suis enceinte !” Magdalena : “Qu'elle vienne immédiatement !...immédiatement ! Pas toujours toute seule rectifie Terence (il pense bienvenue au club) – pas de nouvelles de Joëlle. A Bordeaux chez sa mère Viviane raccroche et se roule en boule sur le canapé jaune (rouge, bleu).

    Cousin Ange est parti. Sans savoir. Il a bien rempli sa mission, entre autres. Viviane voit Rachel en rêve se pencher sur elle et lui tendre un petit cœur en céramique du Stand Trotskyste. Les jours passent. Au nord du 45e parallèle Magdalena engueule Terence qui n'a pas pu se retenir de se confier : “Elle s'appelle Joëlle, dit-elle,je sais tout » (ici le nom d'un confident concierge). Terence observe que l'analyse ne protège pas de la jalousie "la plus crasseuse". - Mais elle n'a que seize ans !” gueule Magdalena - Tu aurais peut-être préféré que je baise ta sœur ?” D'un seul coup Magdaléna se met à pleurer, il aurait pu pouvait trouver des raisons, lassitude, inconscience, au lieu de fuir dans l'insolence, "Terence ne me regarde pas comme ça - Elle avait besoin de moi. - Plus que toi de moi ? et ne me dis pas que tu l'aimes Terence, jamais tu n'as été grossier avec moi" il répond les deux font la paire. - De couilles ?" On frappe à la porte, c'est Viviane avec deux valises, "Tu arrives bien dit Magdalena tu vas relever le niveau. - De mes couilles?" Terence prend une baffe, la petite sœur jette ses bagages, son cul et son sac à dos sur le sofa, se tient le ventre. "Tu ne peux pas avoir mal maintenant” dit Magdalena " enlève tes mains merde”. Terence prépare un en-cas en cuisine. "Tu vas faire sauter ça tout de suite" Viviane réplique "Je l'ai je le garde - Tu vois intervient Terene c'est à ta con de sœur aînée qu'il faut faire la morale ». Viviane demande aigrement s'il faut qu'elle reparte "là tout de suite".

    Magda, à Terence : "Ta pouffe est peut-être pleine aussi tant qu'on y est ? Viviane demande "Qui c'est celle-là ?" Terence "Et c'est vraiment ma faute si la capote a crevé ?" Viviane rit nerveusement. Magdalena : Ton connard de beau-frère a tringlé une connasse de seize ans. - Pourquoi, y a un âge limite ? - La différence ma bien chère sœur est que nous sommes mariés, lui et moi, pauvre enclume. Viviane : J'ai quinze ans merde ! Terence traite son épouse de psychologue de [s]es burnes, Magdalena lui jette qu'il "drague des putes de seize ans aux chiottes" et Viviane : "C'est pour vous engueuler que vous m'avez fait venir ? - T'aurais préféré qu'on te laisse sur ton trottoir ?

    Magdalena sursaute mais je souffre, moi, bordel ! - Nous aussi Magdalena ! Elle bondit vers le téléphone que Terence lui arrache. Pugilat, crise, reniements, Viviane rit pour la troisième fois. La psy contre-attaque "C'est l'enterrement de Rachel qui t'excite n'est-ce pas tu n'as jamais pu blairer ma mère il n'y avait pas foule à l'enterrement tu étais déjà reparti de la veille » ajoutant "je suis sûre que tu t'es arrangé pour baiser juste à l'heure de la mise en bière - Richard III Acte I scène 2 – Dégueulasse. - Fille de ta mère – Tout juste capable de bander à heure fixe Viviane SE

    MET A HURLER MOI AUSSI JE SUIS SA FILLE vieux salingue c'est moi la plus jeune moi j'ai fait un gosse avant toi qui est-ce qui a découvert le corps en sang le flingue dans la flaque et les questions des flics ton baiseur minable j'en ai rien à foutre et mon gosse tu ne le feras pas sauter ni celui-là ni le suivant “Réfléchis” dit Magdalena.

    - C'est réfléchi. » Troisième attaque : “Tu vois dans quel état tu mets ma sœur tout ça pour une pute Retire ça Si tu ne m'avais pas niqué les nerfs tu es un monument d'égoïsme TERENCE “...d'inconscience, de fascisme...” MAGDALENA ...de muflerie machisme porcherie destruction ma

    sœur en épave, tu aurais massacrfé ma mère si tu avais pu TERENCE -te MAGDALENA (suite) (“froid comme un marbre les hommes sont des salauds je te préviens Viviane”) VIVIANE Ça va me retomber dessus TERENCE Toi la fille-mère ta gueule VIVIANE Bon là je me casse TERENCE Reste reste – Magdaléna reprend d'un coup le téléphone , compose :Allô Joëlle allô Psychologue siffle Terence Vous saviez dit Magdaléna vous saviez parfaitement tous les deux que ma mère était morte – dans des conditions atroces – allô ? - parfaitement – je suis Magdaléna Bartsch – vous avez forcé mon mari - parfaitement – QU'EST-CE QUE VOUS VOULEZ QUE ÇA ME FOUTE gueule l'amplificateur J'EN AI RIEN A CIRER (effet Larsen) - Sa belle-mère est ma mère crie Magdalena et ma sœur est enceinte C'EST PAS DE MOI crie Joëlle (effet Larsen) là normalement Viviane éclate de rire “Terence, tu es là ? Allô  ! c'est Joëlle dis-moi que tu m'aimes.

    - Pas devant ma femme (Terence coupe l'ampli) Tu as ta dignité poursuit-il Tu veux me la jouer à la dignité ? Tu restes calme pour ne pas l'imiter ? Raté - allô ? ... pour ne pas me faire de peine ? tu sais ce qui me fais de la peine ? ...pas la mort de Rachel, pas la grossesse – Tu me fais la morale Terence ? tu me fais – ta femme est encore dans la pièce ? ...Vire-la – VA TE FAIRE... – Tu dis ça parce qu'elle est là Terence, tu veux qu'elle s'imagine qu'entre nous c'est que du cul ?” Joëlle dit qu'on se retrouvera, qu'ils se retrouveront, Au revoir dit Terence « Comment “au revoir” s'étrangle Magdalena l'homme raccroche, se tourne posément vers elle : Et si tu téléphonais au gros neveu, ma chérie ?

     

    X

     

    Fréquenter Joëlle est devenu périlleux. D'urgence changer de bistrot. Se mettre des lunettes noires. Joëlle en robe de mai pas enceinte (plus enceinte ?) passe la porte du Nouveau Bar Tétouan, commande une glace et Terence un café. Deux cafés. Trois. Ils se touchent les mains. Terence dévide abondamment, Joëlle mord dans sa pistache et plisse les yeux « Magdalena va te demander d'où tu viens, qui tu as rencontré, de quoi nous avons parlé tu diras de tout et de rien, de café, de gare, de collègues - ...Tu crois que mon métier me passionne encore ? - ...Terence ma confiance est morte - Le ciel n'est pas plus pur que le fond de mon cœur ? - Je te parle d'amour et tu cites Racine ?

    Terence et Magdalena se tendent les mains par-dessus les tasses : banale histoire d'élève, de professeur à bout de souffle. Jamais le Proviseur n'eut autant d'égards pour lui. Il fixe dans les yeux son « employé d'anglais » j'aimerais regarder ailleurs, penche sa tête blanche entre ses revers de veston bleu. Du matin, pour dix-sept heures, après les cours, il convoque Terence pour signer un document très neutre, l'administré transpire en vain tout le jour, se demandant ce qui l'attend : un vieux truc stalinien, appris dans une biographie : ça fonctionne bien. Les collègues constituent trois groupes : le premier composé d'hommes qui rient, serrent les mains et parlent fort ; le deuxième groupes, de femmes offusquées, qui se détournent ou ne signifient rien.

    Le troisième groupes, des deux sexes, affiche ses inconséquences : distants ou empressés, froids ou bien souriants ; mais nul n'égale la sournoise maîtrise du chef. Rien ne lui échappe. “Monsieur Elliott ? ...entrez vite. - Je suis en retard. - Midi cinq, c'est bon. » C'est bon, mais le chef l'a épinglé. Terence fait bien pire en son privé : « Passez le rideau” dit le photographe "ne bougeons plus" - dans un studio sans seconde issue, des grappes de spots s'agglutinent sur leurs tringles, on entend les mâchoires d'acier du Nikon : Joëlle, enceinte, seize ans, se soumet à l'objectif d' un petit homme gris très professionnel - « changement de filtre  - repos” ! Joëlle se déplie Envie de t'embrasser L'assistante les dirige derrière un paravent, un matelas sommaire – plaisir volé – danger - qui sont ces gens ? - sans attendre la réponse Terence ajoute Où sont tes parents ? –Tu ne les connaîtras jamais.

    - Fin de la pause on pose “ - l'artiste a bien de l'esprit. Damn it, pense Elliott qui peut se satisfaire de ça ? (chez eux une carte de Grèce couvre tout un mur au-dessus du réchaud. Terence ou Magdalena tracent au crayon des itinéraires. “Nous n'aurons jamais assez d'argent” dit-elle voyageons par procuration dit Terence). Ils boivent du café. Je ne te vois plus” dit Magdalena Horaires de cantine dit-il (ou bien je distribue des tracts Rachel mère et belle-mère en a laissé 25 (vingt-cinq) kg) Magdalena s'étonne soudain de n'avoir pas d'enfants. Terence fait venir chez lui Joëlle pour des cours particuliers : “Le monde extraordinaire des mannequins”.

    Il la saisit par les bras, la relâche, comme un maître et sa disciple prenant congé, Magdalena trouve ça fort : “Tout va bien Joëlle ? - Oui, Madame.” Tant que la grossesse ne se voit pas. Que veux-tu dire avec ton enfant ? dit Terence à son honorable épouse ; je n'ai plus rien à te confier, pourquoi m'aimes-tu ?” On n'a pas idée de poser des questions de ce genre. Terence adore aussi que sa femme prenne l'accent anglais. Joëlle trace au tableau d'appartement des silhouettes humaines, qu'elle recouvre de vêtements. Terence très inventif apporte au lycée son matelas gonflable et son duvet qu'il installe dans la réserve. Joëlle retourne au lycée, pas plus loin justement que ladite réserve : il l'étend sur le matelas gonflable et la déshabille. Le soir même, après tous les cours, les femmes de service s'interpellent dans les couloirs, les balais claquent. Tout le collège leur appartient. Elles vérifient les portes et clanchent un nombre incalculable de poignées : “Il y a quelqu'un ici. - Penses-tu ! - Je le sens, je te dis que je sens quelqu'un.

    - Qui veux-tu que ce soit ? - Je n'entends rien mais j'en suis sûre.” Terence incapable de résister pousse un hurlement horrible. Les femmes s'enfuient terrorisées en braillant. Terence hoquette de rire et Joëlle, cachée avec lui, l'engueule et le frappe. Le Principal se précipite de son appartement de fonction en s'essuyant la soupe sur les lèvres qu'il a grasses et molles et découvre en ouvrant la porte, au ras du sol, ces deux cons nus entre les pieds de chaises. Terence perd son emploi et chie sur le peuple. Terence, Magdalena, Joëlle enceinte, après ce bel exploit sont invités à Morlaix par cousin Gros Ange et tante Albertine. Viviane revient de Bordeaux, invitée elle aussi. Magdalena sur le siège avant découvre sa soumission dans un grand sursaut intérieur d'effroi. Pas de pardon répète-t-elle en soi Pas de pardon et son analyse en reste là, demeure en plan, tourne court. (La grosse Albertine de Morlaix recommande à son fils, s'[il] veu[t] capter l'héritage, de "[s]e montrer plus aimable avec [s]a cousine Viviane de Bordeaux. “Je suis parti de là-bas brusquement” concède Ange. “Invitons tout le monde » proposait Grosse Tante.

    - Merci ma mère ô ma mère, vous êtes si bonne, mais comment les distraire ? » Ange comprend la leçon. La maison morlaisienne est vaste. Une nuit de repos, et dès le lendemain : "Nous les ferons pique-niquer, lui dit sa mère, aux falaises de Guimaëc, puis nous marcherons au sommet, puis nous redescendrons pour un tour en mer.” Ange s'angoisse : deux filles de seize ans, enceintes ensemble, sur une même embarcation, au milieu des vagues... Il veut bien convaincre Viviane de sa profonde amitié, "sans plus" précise sa mère (éviter "profonde", quand même) - "ne t'embarrasse pas avec ça - c'est à la femme de faire attention." Depuis, Terence s'est mis au volant, Magdalena près de lui, à l'arrière les deux filles enceintes. "Il faut tous bien les distraire".

    A partir de St-Brieuc Magdalena conduit. Les foetus tiennent bon, Joëlle et Viviane se flairent sur le siège arrière, on ne les entend pas c'est la radio de bord dit Terence à sa femme, Viviane demande à Joëlle (17 ans) « à quel titre » elle vient avec eux Tu n'as jamais vu la mer ?” Joëlle se tait. Devant ses yeux, les boucles et le dos du seul homme qu'elle aime ou connaît bien, Terence Elliott. Viviane se demande ce que Terence, son beau-frère, peut bien trouver à cette grue maigre. Si Magdalena restera longtemps aimable avec cette Joëlle ; si le couple des vieux (36 ans, au bas mot) s'aime encore. Elles finissent toutes deux, les Détournées, les Séduites, par admirer les paysages, à droite, et à gauche. Les voici boitillant à six (Ange et sa mère sont venus au-devant d'eux) au pied des falaises ; pieds tordus, galets, marée montante.

    Le ciel est froid malgré juin. Le pique-nique étant prévu, on s'y colle. Ange à la dérobée lorgne Joëlle, pour voir qui est la plus grosse des deux. Terence a pris les devants. Il porte le gros panier ; la grasse Albertine, sœur de sa défunte belle-mère, traîne en queue. On n'a pas jugé bon jusqu'ici de lui présenter Joëlle, en stage, enceinte. On aménage quelques pierres en cercle pour s'installer sur le sable. “Plutôt frais” dit Magdalena. Ange ouvre les pâtés. Qu'il est de bonne humeur, Terence ! tout ce qu'ils bouffent tous ! assis en rond comme des yacks aux vents mauvais. Viviane ne dira pas, elle non plus, qu'elle est enceinte ; Ange ferait un mauvais père : trop de ventre. Les cirés frissonnent. Quelques touristes passent, mieux couverts, avec des signes amicaux. Albertine enfile deux sandwichs. “Au point où tu en es” dit son fils, qui promet, lui aussi. Terence joue le boute-en-train, ça lui est venu comme ça, juste aujourd'hui. La demi-douzaine, deux futurs pères et quatre femmes, excursionnent ventre plein au sommet des falaises. Des exclamations sont poussées sur la vue, sur les bateaux anglais qu'on voit (« les convois qu'on voit” : très drôle, Terence!) - il soutient Viviane, dans les montées, Joëlle enceinte de ses œuvres est aux prises avec la grosse Albertine qu'elle ne connaissait pas la veille, toutes deux titubent à qui mieux mieux. Magdalena empêche l'Ange de tomber. “Nous sommes les premiers” dit Terence à sa belle-sœur : “Vois-tu l'Angleterre ?

    - Pas de si loin, Terence ! - Tu as souri, tu as dit mon nom. -Tu n'es pas le père, tonton.. Fous-moi la paix. - Qui va s'occuper de toi si le gros porc... - N'insulte pas les porcs. » Terence demande si elle compte rester seule avec l'enfant. Pas de réponse. Ils se rejoignent à 6 autour de la pointe, essoufflés comme des poissons hors de l'eau, se désignant les points de repère. “Tu es de bien bonne humeur Terence” observe Albertine en soufflant dans sa graisse “Je me défends” dit-il, “je me défends”. Une fois redescendu, tout le groupe embarque sur le Trois-Couillons, des Frères Croche, affables, qui trimballent professionnellement les touristes et leur enfilent casquettes, gants, sucettes au calcium pour qu'ils ferment leur gueule. Temps frais, noroît hors-saison. La bôme fauche au-dessus des têtes baissées d'un coup, parce qu'on remonte face au vent, les frères Croche se mettent à chanter, on ne se dit plus que des conneries ou bien on s'isole, d'un air profond, sur le cri de la vagues et sous la mouille d'embrun. Le Croche-Barreur dit “Bizarre, le vent tombe”... “...Mais ce n'est rien M'sieurs-Dames” ajoute le frère. “On voit moins loin que tout à l'heure”, “La mer est grise”, “Redresse au vent” - Quel vent ?”. La voile faseye” - “bat au vent” - Takapétéddan dit le cousin. “Nous avons fait les Glénans, dit le barreur, piqué. Mesdemoiselles, ne craignez rien.” “ce ne serait pas du brouillard qui tombe, là ?” observe Terence. “Bien sûr Monsieur, rien de plus normal par ici.” “A cette heure-ci ?

    - A toute heure Monsieur ; Joël, va écouter le poste – Moi? - Je parlais à mon frère, Mademoiselle” - Madame”. Albertine éclate de rire. Son gros Ange garde le silence, mais il lui semble soit qu'on tire des bords, soit qu'on dérive. Albertine soupire “Mon Dieu mon Dieu”. On entend un puissant grondement “Nous arrivons sur les rouleaux Madame, c'est la mer qui descend. Où sommes-nous ? En mer.” “Dement” dit Ange. “Ça se gagne” dit Viviane. Le frère barreur : “Calmez-vous, on en a vu d'autres, ceux qui paniquent vont dans la cambuse”. Viviane descend dans la cambuse. Quand elle s'est cognée dans le noir trois ou quatre fois aux fausses voliges elle remonte sur le pont, où le seul avenir qui l'attende, c'est la vague suivante : sa perception du futur est totalement coincée.

    Ange dit “Elles sont courtes mais bonnes”, toujours ce genre de jeux de mots, Terence ferme sa gueule. Cependant le barreur aborde en pleine mer la Police Maritime, qui a l'œil sur tout, par ce gros temps : “On vous suivait. Bouées de sauvetage ? Trois en tout ?!” Terence, plus tard, raconte : Qu'est-ce qu'elle leur a mis, la police ! Et puis (suite du récit), tout le monde s'était bien rendu compte que Viviane, 16 ans, avait quelque chose dans le ventre, quand elle avait sauté lourdement sur le pont de la vedette à flics; même qu'elle avait vomi en écartant les jambes ; Ange racontait pour sa part que tout le monde l'avait laissé, lui, sur la barque à voiles des frères Croche, aucun bras secoureur ne l'avait “euh... secouru ; et si j'étais tombé entre les deux bordages ? "Ça se frottait, ça montait, ça descendait ! mais les femmes, on les aidait, on les prenait par le bras. »

    - Tais-toi, vaurien de merde, dis-moi plutôt de qui ta cousine est enceinte. - Je ne sais pas Maman. - Tu crois que c'est Terence ?” Ce dernier suffoque d'indignation. Belle promenade en mer en vérité, très instructive. “Joëlle, tu ne peux pas croire en cet abruti ? ...Terence ! Viviane est enceinte, j'exige une réponse : as-tu couché avec ma sœur ? » Le torchon flambe, dès le soir, dans le petit salon bonbonnière de Morlaix où tous se sont repliés, au comble de l'épuisement. Plus tard, Terence se confiera : “Que faisions-nous avec eux ? - Avec Ange et ma sœur ? - Si tu savais ce que je me suis angoissé » reprend Terence ...j'ai voulu te présenter Joëlle. - On ne présente pas une passade ! » Joëlle, son amante, se plaindra devant lui  : « Sur la plage d'en bas tout le monde me dévisageait. - Sauf ma femme, qui me dévisageait moi. - C'est aussi ce qui m'a le plus gênée dira aussi la Tante. Jamais je n'ai autant regardé le paysage ».

    ...Ce soir-là, de retour des falaises, parmi les bibelots d'Albertine, Terence s'est emporté d'un coup : « Est-ce que je sais, moi ? » Tout le monde s'est tu, et de partout, des mèches allumées se consumaient dans la menace. « Terence » - dira plus tard encore Magdalena - « je trouve cela très laid, cette grossesse de Viviane à ma place ». - Je ne suis pas la banque du sperme. - OK. Déclarons la guerre : qui va élever l'enfant-de-la-sœur-de-ta-femme? Ange, le poussah ? - Ta famille est un ramassis de blaireaux. Tu n'aimes personne. Tu détestes Viviane, que tu as totalement abandonnée après l'enterrement. C'est ce qu'elle m'a confié en voiture, quand je penchais la tête en arrière sur mon siège pour l'entendre. Cet enfant, je l'élèverai comme mon propre fils. « Fais-en donc un, de gosse, avec ta bourge » m'a dit Joëlle « tu m'aimes, tu me dis que tu m'aimes, c'est pour faire joli » - ce sont ses propres mots. - Que répondais-tu ? - Que je la désirais. Elle m'a ordonné de faire l'amour derrière les troènes – En pleine circulation ? - Nous l'avons fait. »

    Joëlle habite une caravane, tout un monde : cassettes, revues, CD. Dans un renfoncement la télé peinte en rouge “Mes parents n'entrent jamais ici”. Dans le soir étouffant Terence étend ses membres transpirants sur la couchette et avant qu'ils aient bougé d'une ligne c'est la télé qui se déclenche. “Chaos à Moscou” : une brochette de vieux cons goitreux en casquettes militaires annoncent la destitution de Gorbatchev “pour raison de santé”, Terence couine d'indignation sous la petite coquille de plastique et Joëlle impassible se tourne vers l'écran, et dans la touffeur de l'habitacle surchauffé ils baisent encore devant les généraux morts. “Terence tu penses à autre chose, Terence nous n'avons jamais qu'une heure au pifomètre devant nous, Terence la tolérance de ta femme me soûle – Terence ta femme au rabais c'est moi. Assez de coups d'œil incessants à ta montre, de baiser sur un quai de gare - Je me demande pourquoi tu t'obstines à jouir - Maintenant Terence tu dégages. - Je n'ai pas de chance. - Ta gueule. » Correspondance (“six mois plus tard”) de Joëlle, ancienne élève, à Terence : “Qu'est-ce que tu as besoin de m'écrire à présent ? Tu veux m' emmener au musée de Rouen ? au musée de Caen ? tu m'apprends quoi là le prof ? Chère Joëlle. Tandis que tout s'équivaut la vie passe (“il est égal d'aimer tel ou telle”) - te revoir, t'expliquer tout cela. Il parle de [la] serrer tendrement dans [s]es bras,” car la vie n'est qu'une suite d'instants. L'accouchement est imminent. Terence et Magdalena, dialogue en vrai : “Je suis malheureux. - Quel sens de l'humour, Terence. - Je l'aime encore. - Je te préférerais grossier. - Je bande encore. - Tu es pathétique” - montée en flèche de la fréquentation du cabinet "Magdalena Bratsch".

    Qui affûte ses toutes nouvelles batteries de tests. La nuit se bariole de couleurs criardes. “Terence, tu es devenu merveilleux. Tu ne regardes plus la télé, tu joues sur un pipeau des chants qui trouent le ciel nocturne.” Eclats de rire. Ils redeviennent amoureux. Ils se traitent d'imbéciles. Deux bébés çà et là voient le jour dans l'indifférence générale. Terence gravit l'escabeau à roulettes qui monte à ses rayons et feuillette jusqu'à l'aube les ouvrages de sa Thèse, il essuie avec soin ses reliures de cuir. Au lit, vingt nuits durant, ce sont des besoins, des postures, des retombées. Sans négliger la contraception. Ils s'aiment et se passent les mains sur le corps. Ils se mordent les lèvres, leurs yeux titubent, leurs doigts rampent.

    Deuxième étape : trentième jours. On se calme. On se parle d'autres hommes, d'autres femmes. On les examine entre ses griffes, on les exalte, on les déchire. Ils sont tous, masculins ou féminins, “moins instruits”, “ayant souffert”, “si faibles”. “Aimant leur métier, tendre avec les enfants”. Terence et Magdalena ne reçoivent plus personne. Reparlent d'Aquitaine. Magdalena jette un jour, négligemment, qu'il y a du rapatriement dans l'air. - C'est faux, coupe Terence - nous n'avons jamais eu, nous n'avons plus d'amis. - Tu nous as ôtés à l'influence de ma mère morte car je vous ai fait sortir d'Egypte - Invitons tes patients ! - Ces malades ?” Terence dit ne pas souffrir de solitude ; que c'est à elle de recruter, ici même en banlieue parisienne, des visiteurs.

    Les deux pondeuses prématurées ne sont plus que des souvenirs de théâtre, comme ces comédies communes où dès l'entracte le public choisit dans sa tête sa chaîne télévisée pour tout à l'heure, au retour. Magdalena répond qu'il s'est fait virer de l'Education Nationale, qu'il n'a plus de collègues et vit à ses crochets. - Je déteste recevoir dit-il. - C'est plus que le désert - Si tu cesses de geindre dit-il ce sont les autres qui viendront. - Personne jusqu'ici ne vient. » Il répète qu' [il] n'en

    souffre pas. Elle dit “Joëlle t'obsède, paraît-il ? ce ne serait pas la preuve que tu souffres, par hasard ? ” Il ne répond plus. Au lit, le soir : “On en parle ou on le fait ? - Tu viens de répondre dit-elle. Le ton monte, la queue baisse. Débat sur l'impuissance et la frigidité, les lesbiennes, pédés, pédophiles, zoophiles, coprophages. Le cunnilingus. Le point G sérieusement concurrencé dans la dernière ligne droite par l'onanisme digital. “On passe à d'autres orifices”. Tableau. Pas question qu'un gode foute les pieds chez moi. - ...dans mon cul ? » - alors, sommeil, tant bien que mal, main sur le sein, tête sur le ventre.

    On ne peut pas dormir ainsi tordu. Un demi-comprimé. Un entier, deux, d'autres drogues, dialogue : “Terence où vas-tu chaque nuit ? - Je ne dors plus. - Tu m'as réveillée – Tu l'étais déjà j'étouffe. – Je suis de trop ? - Si tu t'affales sur moi Magdalena comment veux-tu que je respire. » Terence est fervent des programmes de nuit Je n'ai rien à te dire - Caresse-moi ! - Tu ne réagis plus. Tu ronfles – Ce sont tes somnifères. - Et les tiens (“rétorque-t-il”)- d'un commun accord, ils arrêtent les somnifères. Tous les soirs Terence contemple sa nudité, son sexe allongé vers le bas : si nous partons d'ici je me tue. Terence éprouve une terreur panique à la simple idée de revenir à B. “Mais puisque ma mère est morte !

    - C'est l'atmosphère, Magdalena... l'atmosphère de là-bas... - Nous partons » traduit-elle - quoi ? pas de suicide... ? » Trois nuits lourdes enfin coup sur coup, réparatrices, l'entrain qui revient, les fonds baissent, le couple s'offre un dernier trajet Opéra-Gare du Nord impasse de Briare ils marchent jusqu'à épuisement, s'affalent au cinéma On ne voit pas un poil dit-il – Tu ne vois pas . que c'est du soft ? c'était sur l'affiche. - Tu ne pouvais pas me le dire plus tôt ? » Retour aux Sources au fond de la Province rien ne m'est épargné dit-il Allô Joëlle ? ...collégienne fille-mère ? nous allons repartir elle et moi. - Mouvement pendulaire dit-elle au bout du fil « cela ne me concerne pas.  - Je n'ai jamais passé un jour sans te regretter.

    - Tu es remplacé. - Par qui ? - Devine... » Un temps. « Si tu viens à Bordeaux, Joëlle, Magdalena te croira loin, loin, nous nous verrons sans qu'elle sache. - J'efface dit-elle tout ce qui s'est passé entre nous à l'exception de la Première Fois.» Terence veut se réveiller, la vie est un cauchemar d'où l'on ne se réveille pas c'est vachement puissant. Magdalena Bartsch avant son départ expédie définitivement la totalité de sa patientèle, envisage à Bordeaux "puisqu'il faut l'appeler par son nom" de reprendre ses cours de piano, d'en donner, de se refaire des amis, Nous vivrons dans la misère prophétise l'homme. Arpentant à grands pas le plateau de J., Terence admire une toute dernière fois, au bord des banlieues, ses champs de betteraves. Il chante et parle seul avec exaltation. A l'horizon court le cercle lointain de son pays, halliers de buissons bruns et verts. Quand ils parviennent tous deux en Guyenne, la maison de feue Rachel est comble. Meubles. Bibelots, mannequins et costumes. Le barda conjugal prend place provisoire sous l'auvent, côté cour interne. Dans un bureau bordélique abandonné Terence dispose des monceaux de manuscrits puisque la vie nous bâcle - bâclons-la. Magdalena se réjouit d'échapper enfin “à-la-solitude-où-nous-avons-vécu-en-région-parisienne”.

    Ils se querellent, il n'est plus temps, tu triomphes dit-il pas du tout dit-elle, « pour moi les fantômes d'ici seront difficiles. » Quant à leurs vieux amis longtemps perdus de vue, dès l'arrivée, ils les accueillent à bras ouverts, pas un pour ironiser (on vous l'avait bien dit). Voici maintenant des nouvelles de la famille : le gros Ange passe les cent kilos à vingt ans ; son enfance fut calamiteuse et son père en prison pour trois viols de fillettes “pardon, seize ans Monsieur le Juge disait-il, seize ans pas moins – Justement, pas plus, et la mère s'est suicidée, puis la sœur de cette pauvre femme l'a recueillie : c'était la volumineuse Albertine (c'est de famille), qui a gâté le petit Ange, enfant du viol. Les quatre murs de la chambre d'Ange sont garnis serré-serré de quatre rangs de rayonnages à disques mais c'est bien lui qui a fabriqué cet enfant à cousine Viviane, quinze ans. “Terence” dit Magdalena, “nous devons aider ce jeune couple” - Terence renâcle : il s'est échappé de sa faute à lui, doit-il se rapprocher du péché d'un autre ? « Je suis émue poursuit-elle de retrouver en eux nos commencements à nous” - suivent des confidences et des souvenirs confus. Comment ! s'écrie Terence Ils sont très laids, je tremble pour l'enfant. - ...et vulgaire ajoute Magdalena Qui est le plus vulgaire de nous deux ? (le professeur déchu éclate) tu m'as fait rompre avec Joëlle ! - Nous y voilà conclut-elle, et c'est faux, faux, trois fois faux. "Je te parle, moi, reprend-elle, d'Ange de Morlaix, fils de violeur. Il dit qu'il n'a rien à voir avec ce père et ce porc ».

    Terence « Tous ceux qui attendent un enfant sont des vieux ». Magdalena propose, avec l'héritage, de revendre le studio où Viviane vit seule, et d'acheter un bel appartement spacieux pour nous tous - Hors de question coupe Terence que Viviane revienne s'installer dans cette maison méphitique – où le Gros Porc fils de Vieux Porc l'a violée - Ange et Viviane reviennent de Morlaix au train de 23 h. Viviane et lui s'affalent sur le lit de Rachel de son vrai nom Lévy-Bartschinson, désormais morte. A midi le Jeune Ange-Porc fils de Porc s'empiffre et s'effondre devant la télévision c'est gai dit Terence. Ange est musicien : ce n'est pas un métier. Il ne s'adresse plus à sa compagne que comme à une chienne, les vacances s'éternisent, les puces menacent (moquettes, recoins), la télévision règne sourdement, obsédante, Magdalena s'installe au rez-de-chaussée (“ce sera mon cabinet de consultations”), Terence au deuxième étage lit, médite, écrit. S'instruit, s'ennuie. Quelques échos de querelles à travers le plancher. Joëlle abandonnée rôde toujours entre sa femme et lui, mais tout s'estompe comme tout

    Terence vit sa soumission dans les beaux quartiers d'une ville dont il n'observe que les laideurs, voit passer sa vie comme une insanité, la clientèle (se reforme) le fœtus (pousse) – réflexions diverses : “Qu'elle est belle Viviane ! - Sagittaire, ou Scorpion ? - Lui feras-tu apprendre l'allemand ? - Veux-tu un chauffe-biberon ? - Vous comptez rester combien de temps ? - Tu as peur d'accoucher ? - Viviane répond avec une grossièreté sans cesse accrue : “T'es con Ange, on ne va tout de même pas (désignant son premier étage) s'installer là-dedans ?” (“espionnage” ajoute-t-elle, “engueulades”, “allées et venues”, jusqu'aux “taches dans les draps”). Ange cède, le couple enceint fait ses valises rembarque à Morlaix “C'est Albertine qui vous comptera les taches dans les draps” hurle Magdalena sur le quai de gare.

    Terence refuse la nourriture, tombe en dépression (la mort l'amour l'accouchement tout ça) – ou se jette dessus (la nourriture) avec frénésie, ne bande plus (qui s'en soucie ?) s'alite, ferme les yeux, tout commence dans sa tête  : tourbillon de mots et d'images, les sinus qui se prennent, les cimetières qui s'installent, etc. Il ne cesse de multiplier les « séquences » de 20 mn (travail, repos ; travail, repos) d'où il ressort éreinté le pauvre homme dit sa femme. Voici d'autres états d'âme de Terence : souvenirs de voyages (petits budgets – petits trajet) ; Magdalena, sa sottise à lui ; les sentiers du Tarn ; la crête Saint-Loup ; le tour à pied d'un champ de chaumes par grand vent, l'harmonium déchirant de St-Savin et les sentes sous les bois – il marche seul, ce sont les plus beaux instants de sa vie, sans Amazone et sans Tibet, sa liberté - puis le frottement des muqueuses et le fatal marivaudage - sommeil j'ai sommeil. Viviane au téléphone répète que tout va bien.

    Se demande pourquoi il l'appelle : Ange est aux petits soins, « il m'ôte les obstacles, Albertine aussi, nous emménagerons à X. l'an prochain, petite fille prévue d'ici trois ans”. Viviane raccroche. En face de “Viviane” Terence note inutilisable - aussi reculée dit Terence qu'un bas-relief antique. Joëlle, jeune, et mère, s'enivre d'énergie, d'optimisme : Terence n'a jamais donné signe de vie. C''est résistant, ces petites, elles n'ont pas besoin de nous, "Tu t'étales dans la mollesse", réplique-t-elle, « Tu stérilises tout” réplique-t-il, Si c'est pour me dire ça que tu refais surface tu peux couler sans te gêner, elle le traite de CRAPAUD Terence raccroche : Magdalena, dit-il que penses-tu de tout cela ? – De quoi ? - L'Histoire de Joëlle - Comment ? - Ce serait le titre - Ecoute-moi Terence, je suis une femme active et volontaire, je conçois mes tests moi-même, appelle donc ton foutu roman Ma Mère Morte.

     

    - C'est mauvais dit-il – Ta gueule.” Plus tard : Je vois dit-il dans mon destin la main de Dieu Magdalena répond Tu déconnes. Enfin merde s'écrie-t-il je suis victime, la chose est claire ! Victime des femmes ! - Tu manques de caractère, Ence.

     

     



     
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  • Carré de dames, sur les planches

     

     
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    C O L L I G N O N

    C A R R É D E D A M E S

    dédié à Anne Sylvestre

     

     

    ACTE UN, Tableau unique

     

    Une cuisine traditionnelle, avec cheminée. Une grande table sur le devant, un buffet au fond à jardin. TROIS VIEILLES DAMES debout ou assises tout autour. UN REPRÉSENTANT, UNE AUTRE VIEILLE DAME dans un fauteuil roulant, près d’une fenêtre côté cour, sous un amoncellement de couvertures.

    Prévoir un écran, un prompteur.

     

     

    PREMIÈRE VIEILLE DAME (JEANNE)

    WATSON’S INTERNATIONAL ENCYCLOPEDY…

    DEUXIÈME VIEILLE DAME (FITZELLE), accent naturel de Toulouse

    Tell on… Very exciting…

    LE REPRÉSENTANT, petit brun frisé, style taurillon. Les paumes écartées bien à plat sur la table

    Alors ? Décidées ?

    JEANNE

    C’est dit !

    FITZELLE, Alsacienne à l’accent toulousain, démerdez-vous

    Un petit whisky !

    LE REPRÉSENTANT

    Si vous le dites…

    JEANNE ouvre le buffet, sert un verre de whisky ; FITZELLE verse deux verres de Porto.

    C’est du porto.

    DEUXIÈME VIEILLE

    Et du bon .

    Le Représentant boit posément. Les deux vieilles avalent ensemble, côte à côte, cul sec (éclairage:soleil couchant)

    LE REPRÉSENTANT, grimaçant

    L’Encyclopédie Watson, chef-d’œuvre de la conscience professionnelle anglo-saxonne...

    JEANNE

    Aryenne…

    LE REPRÉSENTANT se choque

    JEANNE

    Vous n’êtes pas spécialement nordique, non ?

    LE REPRÉSENTANT

    Niçois.

    FITZELLE

    Arabe ?

    LE REPRÉSENTANT

    Tout de même pas.

    Silence. Le tas decouverturesur le fauteuil respire doucement.

    LE REPRÉSENTANT

    Dites-moi…

    JEANNE

    Oui ?

    LE REPRÉSENTANT

    Il va où, cet escalier ?

    FITZELLE

    Il ne va nulle part cet escalier.

    JEANNE

    Il reste ici.

    LE REPRÉSENTANT

    Ah bon.

    FITZELLE

    Porto ?

    Elle le ressert d’office.

    LE REPRÉSENTANT, la main sur le volume

    Une somme incomparable…

    JEANNE

    Il est bon le Porto ?

    FITZELLE

    Nous sommes l’Encyclopédie.

    LE REPRÉSENTANT

    Tout est là-dedans.

    JEANNE ET FITZELLE lui tendent la bouteille

    Là-dedans.

    Il empoigne la bouteille et la vide en roulant des yeux.

    De l’âtre surgit la TROISIÈME VIEILLE,accroupie, tisonnant le foyer

    LA TROISIÈME VIEILLE, MARCIAU

    Pas d’accord !

    Un coup de pétard dans le feu, éclairant les visages dans les mouves rougeoyants ; une lueur inquiétante, au-dessous de l’escalier.

    MARCIAU, brandissant son tisonnier :

    Je ne veux pas acheter L’Encyclopédie Watson.

    LE REPRÉSENTANT, tourné vers les deux autres :

    Vous étiez d’accord, vous deux. Ça fait trois quarts d’heure qu’on discute.

    FITZELLE

    Au moinsse…

    LE REPRÉSENTANT

    Ah tout de même…

    Il se dirige en titubant vers la sortie, heurte du genou sur la chaise le tas de couverture qui pousse un cri.

    Affolé :

    Y a quelqu’un ?

    LA QUATRIÈME VIEILLE, SOUPOV, de sous ses couvertures

    Imbécile !

    LE REPRÉSENTANT se retourne lentement. Il hausse le front, passe son index recourbé sur ses lèvres. Ton doctoral :

    « Imbécile » ? Soit. Mais comment l’entendez-vous ?

    Il referme le tome sur son doigt. Il en appuie fortement le dos sur la table.

    Vous pensez que j’en suis la parfaite illustration.

    Les quatre vieilles approuvent vigoureusement de la tête.

    Vous n’avez pas de miroir ?

    Elles se regardent en ricanant ; MARCIAU, tournée vers la flamme, essuie ses lunettes de fer.

    SOUPOV

    Tί δ’ἂν αὐτῷ χρώμεθα ; [ti dann autô khrôméta] ?

    LE REPRÉSENTANT

    Ce que vous en feriez ? Ô courte sagesse, ô sexe imbécile ! c’est folie de courir aux miroirs ; bien plus grande encore de les avoir brisés !

    JEANNE

    Proxima mors mox auferet nos (sur un prompteur : « Une mort proche bientôt nous emportera ».)

    MARCIAU

    Sind wir mal noch Frauen ? (Prompteur : Sommes-nous seulement toujours des femmes?)

    JEANNE

    Noli deridere. (Prompteur : ne te moque pas de nous).

    LE REPRÉSENTANT les considère et se rassied lentement(à part) Pas de pitié… (déclamant) « On a vu la vieillesse la plus décrépite et l’enfance la plus imbécile courir à la mort comme à l’honneur du triomphe ».

    MARCIAU

    Je prends ce tome-là.

    SOUPOV, à MARCIAU

    Crève.

    LE REPRÉSENTANT, se rengorgeant

    Georges Bénigne Bossuet...

    FITZELLE

    On sait.

    LE REPRÉSENTANT

    ...qui n’était pas un imbécile…

    JEANNE

    Une ganache.

    SOUPOV

    Et qui puait du cul.

    LE REPRÉSENTANT

    Que de science !

    FITZELLE, très vite

    Une buse.

    JEANNE, même jeu

    Une couenne.

    MARCIAU, même jeu

    Une croûte.

    SOUPOV, même jeu

    Un fourneau, une gourde

    FITZELLE, accélérant

    Manche.

    JEANNE, même jeu

    Moule.

    MARCIAU, même jeu

    Noix.

    SOUPOV, même jeu

    Une tourte.

    LE REPRÉSENTANT, fouillant dans sa mallette

    J’ai là aussi une estampe. À vendre.

    Du plat de la main il la déroule sur la table et se recule vivement. Les têtes des vieilles (sauf SOUPOV) se rejoignent. Ces dernières soulèvent l’estampe.

    FITZELLE

    Je vois une faux.

    JEANNE

    C’est faux.

    SOUPOV, qui a rapproché son fauteuil

    C’est une huître.

    JEANNE

    Je vois un texte en vers.

    MARCIAU

    On ne voit rien.

    LE REPRÉSENTANT

    Facile. (Il se lève pour tourner l’interrupteur. Debout près de la porte à Jardin, la main sur le commutateur, il les considère toutes l’une après l’autre en ricanant silencieusement)

    C’est la gravure, Mesdames, qu’il faut examiner.

    SOUPOV

    Nous avez-vous suffisamment détaillées ?

    MARCIAU

    Rasseyez-vous.

    LE REPRÉSENTANT baisse le bras, tire sur les plis de son pantalon en se rasseyant

    La gravure a pour titre « Der Tod und der Tor ».

    Elle représente en effet, traitée dans le style de Holbein, un évêque assis, coiffé d’une immense mitre en bonnet d’âne, disputant avec la Mort une partie d’échecs. La Mort est représentée de façon traditionnelle sous la forme d’un écorché assis de profil. L’immense faux qu’elle tient s’incline juste par-dessus la mitre. À son pagne grotesquement déchiqueté pend une riche aumônière, vers laquelle, par-dessous la table, l’évêque tend une main gantée toute garnie de bagues).

    LE REPRÉSENTANT, prêchant

    « Il est sûr que s’il y a un sou à gagner, l’imbécile l’emportera sur le philosophe » (Voltaire).

    Voyez comme il sourit, l’évêque, voyez comme il croit couillonner son adversaire.

    MARCIAU

    Tout dépend de comment on le regarde.

    LE REPRÉSENTANT

    La Mort étend le bras. Elle va gagner la partie !

    SOUPOV

    Sûr ?

    MARCIAU

    ...et certaine. Regarde l’échiquier. (Elle lit)

    « Cil cuide engeigner la Mort

    Par lui desrobber sa bource

    L’imbecille doute encor

    S’il a terminé sa course »

    LE REPRÉSENTANT

    Savez-vous que cette gravure a failli brûler ? (Il montre des taches brunâtres) Plus des coups d’épingle (il lève la gravure) autour du fer de faux… sur l’échiquier aussi, en forme de croix.

    JEANNE, qui ne voit rien

    En effet.

    LE REPRÉSENTANT

    C’était pour un exorcisme.

    JEANNE

    Curieux, ces déchirures.

    MARCIAU

    Je dirais plutôt que vous l’avez arrachée.

    JEANNE, qui examine réellement l’image

    Je vois des caractères en transparence.

    LE REPRÉSENTANT

    Un pa-limp-seste. Rien de plus courant.

    MARCIAU

    Comment ceci est-il tombé entre vos mains ?

     

    LE REPRÉSENTANT

    Après l’incendie de 1614…

    FITZELLE

    Mais encore ?

    LE REPRÉSENTANT

    Chocolats Bouinbouin. Complétez votre collection (d’un coup, doctoral) Savez-vous que cette estampe pa-limp-ses-tique s’est trouvée mêlée à l’une des plus fameuses a-nec-dotes de la période révolutionnaire ? (Il appuie sur un bouton dans la paroi, qui débite un enregistrement)

    VOIX OFF

    « Le 5 thermidor an II, le chevalier de Pierrefonds jouant aux échecs s’aperçut que la main de son partenaire, posée sur un cavalier devant lui, n’était plus qu’un assemblage infect d’os et de tendons. Levant les yeux, horrifié, il sursauta : son adversaire avait pris l’aspect d’une momie suintante. Dans le sursaut qu’il fit, l’échiquier se renversa. Par-dessous se trouvait cette gravure. Le chevalier s’enfuit aussitôt pour l’exil, sans avoir pu réunir ses biens, jusqu’à Brighton en Angleterre. L’autre se retira précipitamment par la fenêtre, en dégageant une odeur pestilentielle. Les domestiques affirmèrent sous serment que dans la rue, l’homme avait repris un aspect naturel, la perruque de travers toutefois. C’était lui que le Tribunal du Peuple avait chargé d’arrêter le Chevalier. »

    SOUPOV

    C’est combien ?

    LE REPRÉSENTANT écrit une somme sur un papier qu’il pousse vers elle.

    JEANNE

    Trop cher.

    LE REPRÉSENTANT

    Comment ?

    JEANNE, en russe

    Slichkom daragoïé.

    LE REPRÉSENTANT se

    carre sur son siège

    À prendre ou à laisser.

    JEANNE

    Est-ce votre compagnie qui vous demande de vendre ?

    LE REPRÉSENTANT, burlesque et solennel

    Certains membres de notre compagnie.

    LES QUATRE VIEILLES ÉCLATENT DE RIREMARCIAU s’empare de la gravure et la scrute. Elle tire de sa poche un crayon et du papier, commence à prendre des notes.

    SOUPOV, renfrognée, fait un signe de croix orthodoxe en direction de la table.

    FITZELLE, accoudée au dossier de MARCIAU, lit distraitement par-dessus son épaule et bâille.

    LE REPRÉSENTANT sursaute.

    JEANNE, précipitamment

    Dieu vous bénisse !

    LES TROIS AUTRES, mécaniquement

    Et vous fasse le nez comme j’ai la cuisse.

    LE REPRÉSENTANT

    Quelle heure est-il ?

    SOUPOV

    Ah que ça va être censément dans les huit heures-z-et demie.

    MARCIAU sans lever le nez

    L’heure que tu dégages.

    FITZELLE

    Ma montre s’est arrêtée.

    LE REPRÉSENTANT

    C’est un effet de la gravure.

    MARCIAU

    Ça fait tard.

    LE REPRÉSENTANT

    Oui, quoi-t-est-ce qu’on bouffe ? (en hébreu) Mayèsh lé-êhhol ?

    FITZELLE, hargneuse

    Y’a pas de chambre.

    JEANNE

    T’as vu ta tronche ?

    SOUPOV regarde ses compagnes

    Vous êtes ici chez moi (regardant le REPRÉSENTANT) Vous êtes ici chez vous.

    FITZELLE

    Ce sera des gaufres et rien d’autre.

    LE REPRÉSENTANT fait signe que ça ne le dérange pas. SOUPOV roule son fauteuil contre la table, près de l’âtre, où son visage apparaît en pleine lumière. MARCIAU, sur la pointe des pieds, place la gravure de chant sur la table, légèrement enroulée.

    SOUPOV

    Personne ne vous attend ?

     

    LE REPRÉSENTANT

    Pas même vous.

    JEANNE lui tend son assiette vide à bout de bras

    Tiens, Azraël.

    FITZELLE farfouille rageusement dans le haut du buffet ; les verres s’entrechoquent.

    Il va nous taper l’incruste ce blaireau (plus haut) C’est vrai, ça, que tu es représentant de commerce ?

    LE REPRÉSENTANT se fouille, se met à poil

    J’ai oublié ma carte… J’ai une femme… Deux enfants… J’ai une bi- euh, une sexualité normale…

    JEANNE rappuie dessus pour le rassoir.

    Assis.

    MARCIAU allume deux chandeliers

    LE REPRÉSENTANT

    Ne vous mettez pas en frais…

    MARCIAU désigne la gravure magique, encadrée à présent de chandelles à la façon d’un tabernacle. La gravure doit être de biais par rapport à la salle ;

    FITZELLE, désignant la gravure

    Ça me brouille l’estomac.

    LE REPRÉSENTANT se penche sur JEANNE pour contempler la gravure. En se rasseyant, il effleure son sein – JEANNE étouffe un petit cri. MARCIAU éteint le plafonnier. SOUPOV manipule au-dessus du foyer le gaufrier, qu’elle tourne avec adresse en se penchant sur sa gauche. Les flammes s’égaillent traîtreusement autour des plaques de fonte. FITZELLE puise abondamment à la pile que SOUPOV tente en vain de faire croître dans l’assiette. MARCIAU fait passer l’assiette, essayant d’assurer une répartition équitable.

    FITZELLE

    Et le rhum ?

    SOUPOV

    Devant tes yeux. Tu ne vois déjà plus la bouteille ?

    LE REPRÉSENTANT

    Après tout ce porto…

    JEANNE, à son oreille

    Je l’ai caché pour vous…

    FITZELLE, à la régalade

    Et hop ! Encore un gorgeon…

     

    JEANNE

    Elle est bien partie. Méfiez-vous.

    LE REPRÉSENTANT

    Une bouteille dans la gueule, ça s’évite.

    FITZELLE

    Le dernier, on l’a violé.

    MARCIAU

    Ce que j’ai pu rire… sur mon escabeau…

    SOUPOV

    Il courait dans tous les sens… Il ne trouvait même plus la porte…

    JEANNE, mimant le représentant précédent

    Bon-alors-écoutez-moi-bien-j’ai compris-v’là les papiers-j’me casse-foutez d’ma gueule-plus vous-voir-plus vous entendre-où c’est la porte-c’estça-auplaisur-du balai...(elle halète, froisse des morceaux de paperasses imaginaires qu’elle enfonce dans une mallette, roule des yeux de dément. Les autres s’esclaffent. MARCIAU, enfouie dans sagaufre, pouffe comme un édredon qu’on tape).

    SOUPOV, calmée d’un coup

    Il a oublié sa camelote.

    FITZELLE, même jeu

    C’est bien fait. D’abord j’aime pas les Arabes.

    JEANNE

    Pas un Arabe, il venait de Nice.

    SOUPOV

    C’est pareil. Au sud de la Loire, tous des nègres.

    FITZELLE, outrant son accent de Toulouse

    Tu sais ce qu’ils te disent, au sud de la Loire ? Est-ce que tu le sais ?

    TOUS

    Est-ce que tu le sais ? - Wo-oh ! - Wo-oh ! - Yeah ! - Yeah !

    Tout le monde se tait d’un coup et s’empiffre.

    LE REPRÉSENTANT, dans le silence masticatoire

    Y a pas de cidre ?

    JEANNE va lui en dénicher.

    LE REPRÉSENTANT, la bouche pleine

    Vous bouffez toujours ensemble ? …Je sens comme une onde entre vous…

    JEANNE

    ...surtout entre nous deux…

     

    MARCIAU

    Ne l’écoutez pas.

    FITZELLE

    On parle de cul ?

    JEANNE

    Fitzelle, cuve et tais-toi.

    SOUPOV

    Nous parlerons de cul à Monsieur sitôt que Monsieur en exprimera le désir…

    SOUPOV tourne plus vite le gaufrier, dans un bruit d’armure. JEANNE souffle à grand bruit sur sa gaufre.

    LE REPRÉSENTANT

    Depuis quand vous connaissez-vous ?

    SOUPOV, long regard vers MARCIAU

    Depuis bien assez de temps.

    MARCIAU s’est plongée dans des mots croisés

    JEANNE

    C’est pour moi que tu dis ça ?

    LE REPRÉSENTANT se frotte les mains pour en ôter quelques miettes de sucre.

    JEANNE, à FITZELLE

    On s’est connues les premières.

    SOUPOV

    Pardon, j’ai connu Fitzelle bien avant toi.

    FITZELLE

    ...Petites annonces…

    SOUPOV

    Besoin de quelqu’un pour m’aider ?

    FITZELLE

    Serpillières molles, seaux hygiéniques, le gant de crin sous les aisselles…

    SOUPOV

    ...et sous les seins…

    JEANNE, à FITZELLE

    C’est vrai, tu m’en avais touché un mot au bal (déclamant) Il est vrai que vous eussiez été aussi ébahie que je le fus moi-même à contempler Fifi vêtue de noir et chapeautée, tricot en bataille et tritaille en bacot, lorgnant libidineusement les ébats zémézabés d’une jeunesse en fleur, battant de sa

    pantoufle le tempo d’un baïon. Quelle aventure cherchait-elle en ces lieux ?

    FITZELLE

    Et toi ?

    JEANNE, solennelle

    J’observais.

    FITZELLE

    Et qu’est-ce que j’avais de si observable ?

    JEANNE

    T’étais mon type, t’étais mon genre. Exactement la petite vieille qu’il me fallait.

    FITZELLE

    On le saura que t’as été gouine trois semaines… « P’tite vieille »… « P’tite vieille »… Est-ce qye j’ai une gueule de p’tite vieille ? …T’avais qu’à te regarder, eh, cadavre !

    SOUPOV

    À soixante-dix ans on n’est pas vieux.

    JEANNE À ta place je me serais sentie flattée de servir de modèle à un écrivain de talent.

    MARCIAU, très vite, à SOUPOV

    75

    JEANNE, même jeu

    72

    SOUPOV, geignarde

    73

    FITZELLE, à SOUPOV

    Et avant de clamser, tu vas te décider à me les payer, les trois derniers mois ?

    SOUPOV

    Et les trente-trois kilos de gaufres ? Et la copine que tu as ramenée ? (sans laisser à JEANNE le temps de rétorquer) et la MARCIAU, est-ce que je lui ai demandé de taper l’incruste ? Oh ! Tu en sors, de tes mots croisés ?

    JEANNE et FITZELLE

    On peut toutes foutre le camp, si tu veux !

    SOUPOV

    Autant que je crève, dites-le tout de suite ! (quinte de toux)

    LE REPRÉSENTANT, au bord de l’extase, susurrant

    Je suis de trop, peut-être… ?

    JEANNE lui prend le poignet d’un air de reproche. SOUPOV étouffe pour de bon.

     

    FITZELLE, essayant de la redresser :

    C’est qu’elle se laisserait bien crever, l’abrutie ! (criant) Les nerfs ! Ça se commande !

    SOUPOV se redresse seule en soufflant, les yeux égarés, puis reprend son gaufrier. Scène muette. MARCIAU roule la gravure à côté de son assiette, JEANNE grignote, MARCIAU se remet à ses mots croisés en se tamponnant le front. La fumée envahit peu à peu la pièce.

    LE REPRÉSENTANT

    Y a pas la télé ?

    SOUPOV

    Derrière vous.

    JEANNE

    On ne l’allume pas.

    LE REPRÉSENTANT se lève et tourne le bouton. L’appareil est détraqué. Ronronnement énorme. On ne voit à l’écran que des boursouflures intestinales mauves et violavcée :

    C’est pas Urgences, là ? Perplexe, il coupe le contact, se rassoit, s’envoie une gaufre.

    Alors des disques, la radio ?

    JEANNE

    UN disque.

    FITZELLE

    Un Requiem. Évidemment.

    MARCIAU place la gravure sur le manteau de cheminée. L’âtre ronfle à toute force.

    LE REPRÉSENTANT

    Ça sent bon finalement, ici.

    FITZELLE

    D’habitude chez les vieux ça pue.

    MARCIAU

    Même qu’on entend une grosse horloge, tac… tac… tac…

    JEANNE

    C’est la Mort qui s’avance, gnac, gnac, gnac

    SOUPOV

    J’aime pas les horloges.

    LE REPRÉSENTANT se renverse sur sa chaise, se passe la mai autour du cou

    Je suffoque.

    FITZELLE

    On n’ouvre pas les fenêtres, non plus.

     

    MARCIAU

    Trop froid dehors

    LE REPRÉSENTANT, vivement effrayé

    Dehors ???!!!

    FITZELLE

    On ne t’a pas forcé à venir.

    JEANNE

    Moi je lis.

    SOUPOV

    Je tricote.

    MARCIAU

    Et elle pense. (D’un coup) : Les mots croisés, c’est bien. Consonnes, voyelles, hiéroglyphes. Conquête et labyrinthes ! Exemples de définitions, pour « désir » : (elle récite) Inconstant. Ferme. Fugitif. Momentané, ardent.

    JEANNE

    Avivé.

    FITZELLE

    Avide.

    SOUPOV

    Aveugle.

    Une pause.

    MARCIAU, FITZELLE, ensemble

    Déréglé. Extrême.

    SOUPOV

    Exaspéré.

    JEANNE

    Exclusif.

    Une pause.

    SOUPOV, JEANNE, FITZELLE, ensemble

    Immodére. Impétueux. Irraisonné !

    Une pause.

    SOUPOV

    Physique.

    FITZELLE

    Pressant !

    SOUPOV

    Refoulé.

    LE REPRÉSENTANT

    Satisfait.

    Toutes le regardent avec intensité.

    JEANNE

    On en est dévoré, miné, éperdu !

    MARCIAU

    Minet est perdu.

    FITZELLE

    Ta gueule.

    JEANNE

    Affamé, rempli !

    FITZELLE

    Ivre !

    SOUPOV

    On en meurt, on en brûle, on en crie.

    Accelerando

    MARCIAU

    On l’allume.

    FITZELLE

    On l’attise.

    JEANNE

    On l’avive.

    SOUPOV

    On le fouette.

    MARCIAU, ralentissant progressivement son débit

    On le borne, on le réfrène, on l’éteint.

    LE REPRÉSENTANT, pensif

    Il naît.

    JEANNE

    Se déclenche.

    FITZELLE

    Croît.

     

    JEANNE

    Meueueuh…

    FITZELLE

    Re-ta gueule. Monte, s’exaspère.

    MARCIAU

    S’attiédit.

    Accelerando

    MARCIAU

    Désir du gain.

    JEANNE

    Des richesses.

    FITZELLE

    Du confort.

    JEANNE

    De la gloire, des honneurs.

    SOUPOV

    De l’im-mor-ta-li-té.

    Les quatre vieilles sont attentives, SOUPOV tient sa louche, JEANNE pince les lèvres, FITZELLE darde ses yeux ivres.

    MARCIAU serre à la main ses lunettes de fer. Elle tend une grille incomplète.

    Deux verticalement, monsieur le Représentant. « On s’essouffle à sa poursuite », en sept lettres.

    SOUPOV

    « Orgasme ».

    MARCIAU

    Ça colle pas.

    SOUPOV

    Ben si, justement .

    LE REPRÉSENTANT

    Vous pourriez retrouver tout cela dans notre Ency…

    JEANNE

    « Culotte » ?

    LE REPRÉSENTANT

    ...clopédie, qui présente sous le format le plus…

    FITZELLE, au REPRÉSENTANT

    Mais vous, qu’est-ce que vous en pensez ?

    LE REPRÉSENTANT

    Moi ? ...de quoi ?

    MARCIAU

    Jeanne ! si je te dis « poisson gadidé », qu’est-ce que tu réponds ? - comme ça, spontanément ?

    LE REPRÉSENTANT

    En sept lettres, « bonheur » ?

    FITZELLE, froidement

    Monsieur retarde (elle s’empare du volume, LE REPRÉSENTANT essaie de le récupérer

    MARCIAU

    ...Vous aviez dit combien, pour les mensualités ?

    LE REPRÉSENTANT

    ...Trente euros ?

    JEANNE, au REPRÉSENTANT

    Hymen, gland, cul, ça y est, dedans ?

    LE REPRÉSENTANT

    Certainement – je suppose – vou-lez-vous-lâ-cher-mon-doigt ?

    JEANNE

    C’est trop !

    LE REPRÉSENTANT

    Comment çà, trop ?

    SOUPOV

    Trente euros.

    MARCIAU

    « Oseille » ! Eurêka !

    LE REPRÉSENTANT siffle cul sec le fond d’une bouteille

    Parfait mesdames ! La langue française n’a plus de secrets pour vous !

    JEANNE

    Es kann gut sein...(« Ça se peut bien. ») - les traductions apparaissent sur un prompteur u-dessus de la scène)

    FITZELLE

    ¡Es divertido ! (« Il est amusant ! »)

    MARCIAU

    I’d rather say : ridiculous ! (« Je dirais plutôt : ridicule ! »)

    LE REPRÉSENTANT lui agrippe le bras

    Vous ! Vous là ! d’où sort cet anglais de cuisine ?

     

    MARCIAU

    Sie hurten mich ! (« Vous me faites mal ! ») à SOUPOV Me l'hai insegnato, vero? (“C’est toi qui me l’as appris, pas vrai ?”)

    SOUPOV

    Não è impossível (« Ce n’est pas impossible »)

    MARCIAU

     

    Κοίταxe πόσο κόκκινο είναι, ο κύριος
    Kíta póso kókkino inè kýrios («Regarde comme il est rouge, le monsieur »)

    LE REPRÉSENTANT, bafouillant

    De votre temps… d’vot’ temps… on passait le certif à 12 ans – à 14 on gardait les vaches…

    JEANNE

    Bibit,nec scit mentem suam tenere (« Il boit, et ne sait pas se tenir ») Be quiet ! (« Restez tranquille ! »)

    SOUPOV

    Bleiben Sie ruhig !

    JEANNE, traduisant 

    Calmez-vous (Elle lui serre la main, qu’il retire ; lui sert un verre, qu’il repousse, puis il se ravise et l’engloutit. Le verre.)

    LE REPRÉSENTANT va cueillir sur la cheminée la gravure enroulée, la déplie rapidement sur le table

    Chaque mot découvre un visage. Ainsi le Jeu Royal…

    MARCIAU

    Ech-chah mâtt, « le roi est mort »

    JEANNE

    Schachspiel…

    FITZELLE

    Scaccchi, chesse, latrunculi…

    MARCIAU

    Juegar al ajedrez (« Jouer aux échecs »)

    SOUPÖV

    Szachy.

    JEANNE

    Xadrez

     

    LE REPRÉSENTANT, haletant

    ...or, que remarquez-vous, là, sous les pieds de l’évêque ?

    SOUPOV

    Tsa’bân, orm, medjazz… un serpent…

    LE REPRÉSENTANT désigne à mesure les éléments de la gravure

    La faux de la mort…

    FITZELLE

    Die Hippe des Todes.

    LE REPRÉSENTANT

    En roumain !

    SOUPOV

    A mieţa (« la mitre »)

    LE REPRÉSENTANT, désignant les objets comme un maître d’école

    En finnois !

    JEANNE

    Börekkü (« la bourse »)

    LE REPRÉSENTANT

    En turc !

    MARCIAU

    Karath (« la croix »)

    LE REPRÉSENTANT, écarlate

    Vous inventez !

    JEANNE, désignant FITZELLE

    ¡ Ella si que inventa !

    FITZELLE , chantonnant

    Djoï, notsi, djash, soudjis (« chien, mitre, faux, rocher »)

    LE REPRÉSENTANT retombe sur son siège, cramoisi.

    JEANNE, lui tamponnant le front avec un mouchoir

    Nous ne comprenons pas un traître mot de toutes ces langues…

    LE REPRÉSENTANT, haletant

    Mi sciis, ke ĝi estas neebla (« Je savais bien que c’était impossible », en espéranto…)

    FITZELLE extrait d’une armoire murale un vieil accordéon octogonal (« concertina »). L’instrument maladroitement saisi d’une seule main laisse échapper une plainte aigre

    À la cabreto !

    FITZELLE joue et se met à danser. JEANNE l’accompagne. Chantant :

    « Cuando vieïra l’aguada

    Que maliz en la payn

    A pesar del alcalde... » ad libitum, occitan de cuisine… même pas…

    JEANNE enchaîne d’anguleux sauts de chats et se marche sur les pieds. FITZELLE en pantoufles grotesques rythme en zapateado mou, et brandit l’instrument au-dessus de sa tête. SOUPÖV tourne et rôtit ses gaufres comme un diable ses damnés. MARCIAU saisit le fauteuil par derrière et roule SOUPOV en rond.

    SOUPOV

    Les gaufres qui crament !

    JEANNE s’interrompt, laissant sa partenaire les bras en l’air et disparaît dans une resserre.

    Des pommes !

    MARCIAU court au buffet

    Du beurre !

    FITZELLE, dégageant sa main de la courroie de l’instrument

    De l’huile !

    JEANNE revient chargée de pommes, MARCIAU tient déjà la poêle. SOUPOV tousse et s’empiffre. Les premières épluchures se déroulent.

    MARCIAU

    Il faudrait du punch.

    FITZELLE

    Ça je m’en occupe ! (elle ouvre à la volée la porte du placard. Toutes confectionnent une vaste omelette aux pommes flambées, SOUPOV accélérant de son côté sa cadence de grillade de gaufres.

    SOUPOV

    Sucre… Oranges… Dépêchez-vous !

    Agitation frénétique de bras, couteaux, écumoire. LE REPRÉSENTANT se gave et rote. FITZELLE enflamme le plat, tous les visages se rassemblent par dessus.

    TOUTES ENSEMBLE

    Un beignet, un ! ...Attrape ! ...Une louchée ! ...C’est fort - t’as mis du cognac ? ...Sugar, please… - Qu’est-ce qu’on peut chanter ? ...C’est trop doux ! ...Il en reste ? ...Il faut finir les gaufres !

    FITZELLE

    « Quand’yo te foutch la man’ al culo…

    MARCIAU

    Pas celle- là !

     

    SOUPOV

    Quelle horreur !

    LE REPRÉSENTANT frappe du poing. Voix pâteuse et terrible.

    Moi j’en connais une !

    Il se hisse pesamment sur sa chaise. Les rures s’enrayent. La sueur scintille. Il a l’air d’un taureau ridicule. Dressé sur ses genoux écartés, il parvient au centre de la lourde table.

    Je vais vous en pousser une bonne…

    MARCIAU

    Je crains le pire.

    LE REPRÉSENTANT, beuglant

    Dies Irae dies illa… (ses deux bas battent vigoureusement la mesure)

    FITZELLE, ricanant

    Il va passer par la cheminée.

    SOUPOV

    À moins que le plancher ne s’entrouvre, DE PRÉFÉRENCE.

    LE REPRÉSENTANT s’interrompt,pivotant sur ses genoux, tendant l’index

    Les bouquins, OK, je vous les laisse. Mais la gravure – faut me l’acheter.

    TOUTES se récrient

    LE REPRÉSENTANT

    À vous quatre, ça fait quatre cents (plongeant sa main entre les seins de SOUPOV) ...les biftons !

    MARCIAU atteint LE REPRÉSENTANT à la cheville d’un coup de tisonnier

    SOUPOV, reboutonnant calmement sa liseuse

    Nous achetons.

    LE REPRÉSENTANT descend de la table, riant d’une oreille à l’autre. De sa mallette il tire une bourse rouge à cordon. JEANNE y met 50€, FITZELLE va chercher un billet dans son sac à main suspendu à la poignée de la fenêtre. MARCIAU tend son billet.

    LE REPRÉSENTANT, tourné vers SOUPOV

    Reste 250.

    SOUPOV tire des plis de sa robe un porte-monnaie plat et noir à fermeture d’or et le jette à terre.

    Ramasse…

    LE REPRÉSENTANT enfouit la bourse rouge dans une poche ; souffle grossièrement du nez deux ou trois fois et se dirige vers la porte. Se retournant vers la gravure étalée sur la table :

    Ceci vous appartien ! Il repart, se tourne encore : I SHALL RETURN !

    Il sort en éteignant exprès le plafonnier. Les femmes se retrouvent à la seule lumière du foyer. On l’entend chanter le Dies Irae en coulisse.

    JEANNE, stridente

    Foutez-moi ça au feu !

    FITZELLE avance la main, SOUPOV la retient au poignet, MARCIAU la fixe, elle relâche son étreinte, FITZELLE étire l’estampe entre le pouce et l’indes de chaque main, la levant ensuite pour montrer les personnages par transparence, et pose la gravure à plat sur le feu, où elle se consume.

    A C T E D E U X

     

    Même décor. Lumière gris froid. Brouillard et givre aux fenêtres. SOUPOV, JEANNE assise auprès d’elle. FITZELLE. MARCIAU. La table est encore encombrée des quatre tomes de l’encyclopédie Watson jetés pêle-mêle.

     

    FITZELLE

    Il y avait du monde. Les Rubeaux, Nicole Chust, le curé…

    MARCIAU

    On ne le connaît pas, ton cuiré.

    FITZELLE, sombre

    Il y était, l’autre.

    MARCIAU

    Le Niçois ?

    Le jour se lève, jaune, malsain. Buée sur les vitres.

    FITZELLE, égayée

    La dernière fois que je l’ai vu…

    JEANNE

    Si tu l’as vu…

    FITZELLE

    Il schlinguait à trois mètres.

    SOUPOV

    Grand, les joues creuses, un peu raide.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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  • Carré de dames

     

     
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    C O L L I G N O N

    C A R R É  D E  D A M E S

    AUTEURS DE MERDE

     

    - Watson's international Encyclopedy...

    - Tell on... exciting... - la vieille femme se rengorge.

    Le représentant se redresse, trapu, les mains bien à plat sur la table :

    "Décidées ?

    - Oui, dit-elle.

    - Un petit verre ? dit l'autre vieille.

    Elles boivent d'un trait :

    - Du porto.

    - Et du bon."

    De la première l'homme ne voit que le nez : une arête, irrégulière ; l'autre, Gretel, ridée comme un vitrail au soleil couchant. Le petit représentant se méfie : une fois de plus, on le fait boire. Le porto l'écœure, l'estomac lui brûle. Sa tête tourne. Les vieilles tiennent le coup. Elles sont à présent rouge sombre, en étau ; il s'écarte :

    "L'Encyclopédie Watson, chef-d'œuvre de la rigueur anglo-saxonne...

    - Aryenne.

    Il sursaute.

    "Vous n'êtes pas spécialement nordique, n'est-ce pas ?

    - Non, de Nice.

    - Arabe ?

    - Tout de même pas.

    Le jour qui baisse. Sur un fauteuil un tas de couvertures qui somnole. Au-dessus du Niçois passe un dessous d'escalier tournant dans la pénombre.

    "Où va cet escalier ?

    - Porto ? dit Jeanne.

    Le goulot tinte. Le représentant brun pose la main sur son volume :

    "C'est toute une somme. De tout ce qu'on peut savoir.

    - Encore un ? - ...je peux finir ? - ...la bouteille ? - ...ma phrase ?

    - Nous n'avons pas besoin d'encyclopédie.

    - Nous sommes l'Encyclopédie.

    - Vous ne savez pas tout ! ...Tout est là !" Il désigne son livre.

    - Dô héne, là-dedans ? reprend Gretel en son dialecte- l'homme empoigne la bouteille et la vide en

    roulant des yeux. Alors l'âtre s'illumine. Dans un crépitement surgit du feu la forme accroupie d'une femme en noire activant le soufflet : Je ne suis pas d'accord dit-elle - c'est Marciau, 140 cm. La mâchoire de Jeanne s'éclaire par-dessous 'un coup, la peau ridée de Gretel vire au mauve et l'escalier jette une lueur mauvaise : je n'achète pas l'Encyclopédie Watson. Elle tient sa pelle à feu toute droite. L'homme prend les autres à témoin

    "Vous étiez d'accord, vous deux ; ça fait trois quarts d'heure qu'on discute.

    Gretel répète trois quarts d'heure. L'homme titube dans l'éclair des flammes, heurte le tas de couverture.

    LE TAS : Aïe !

    L'HOMME, apoplectique : Y a quelqu'un ?

    Le tas répond bien sûr imbécile. L'homme revient sur ses pas, solennel. Il se masse le front et le genou : "Savez-vous bien - voix grave - ce que c'est qu'un imbécile ?

    - Rekarte ta klace répond Gretel. Jeanne rectifie ta glace. - Je ne vois pas de miroir ici. - Pas besoin dit-elle. Ti d'ann autô chrêsoïmetha ; dit la couverture Ce que vous en feriez ? répond-il "Ô courte sagesse, ô sexe imbécile et faible ! c'est bien folie de courir aux miroirs- mais bien plus grande encore de les briser – celle-ci est de moi.

    - Proxima mors mox auferet nos dit Jeanne au long nez.

    - Sind wir noch immer Frauen ? demande en allemand la Naine à la pelle - sommes-nous encore des femmes ?

    L'homme les considère dans le jeu des flammes, et lorsqu'il se rassoit ses articulation craquent nettement. Pas de pitié dit-il à haute voix. "La vieillesse la plus décrépite et l'enfance la plus imbécile courent à la mort comme à l'honneur du triomphe"

    - CREVE dit l'infirme

    - Du Bossuet, Mesdames.

    - Sur l'exaltation de la croix, Premier sermon.

    - Je sais dit l'homme.

    - Bossuet pue du cul dit Jeanne.

    L'homme tire vivement j'ai là aussi de sa mallette une estampe qu'il étale et lisse d'un revers de main, puis se recule vivement – toutes se regroupent autour du parchemin où se distinguent une

    faux, un reflet de flamme une mitre dit Soupov en roulant son fauteuil, d'archevêque "...avec un texte en vers" ajoute l'homme je ne vois rien dit la Naine. Le représentant tourne le commutateur mais les têtes se tournent, réprobatrices. La Soupov sur son siège frémit du menton, le feu pâlit, l'homme les dévisage : C'est l'estampe et non mois, Mesdames, qu'il faut examiner.

    - Vous nous avez bien toutes examinées ? bien désossées ? dit la grosse assise. L'homme se tire le pantalon et se carre sur sa chaise : "La gravure" (ton didactique) "a pour titre Der Tod und der Tor" (on distingue en effet, dans la manière de Dürer, un évêque siégeant, la mitre en bonnet d'âne, disputant avec la Mort une partie d'échecs. La Mort s'y tient debout sous forme d'écorché ou de transi, l'immense faux juste au-dessus de la mitre ; à son pagne déchiqueté pend une riche aumônière, vers laquelle, par-dessous la table, l'ecclésiastique allonge une main gantée toute garnie de bagues).

    "Voyez comme il sourit, l'homme d'Eglise, tant il est sûr que s'il est un écu à gagner, l'imbécile l'emportera sur le philosophe – mais dans les plis des yeux, et du menton, observez bien les stigmates de la sottise" - la Naine répond que tout dépend de la façon dont on tourne l'œil – "mais l'Evêque a tort, la Mort étend le bras" - "mat à l'étouffée coupe la Naine : Cavalier noir f7". Au bas de l'estampe deux quatrains gothiques, en moyen français, l'autre en haut-allemand :

     

    Cil cuyde engeigner la Mort

    Par luy desrobber sa bource -

    L'inbecille doubte encor

    Sil a terminé sa course.

    La Naine ensuite lit à haute voix, sans la moindre hésitation, le quatrain symétrique en Neuhochdeutsch. "Il s'en est fallu de peu, ajoute l'homme, que cette estampe n'ait brûlé, dans l'incendie de St-Léger (Sankt Leodegar)- à Lucerne (1633) - voyez ces traces rousses...

    - ...Vous y étiez...

    - ...observez également – il place la feuille à contre flamme - ces minuscules coups d'épingle sur la Faux – et sur l'Echiquier : signe de croix.

    - Conjuration, dit Jeanne.

    - Exorcisme, rectifie le représentant : ADONAI , IEVE , TSEBAOUTH , O PERE SUPREME DU CIEL ET DE LA TERRE...

    - Ta gueule.

    Sans sursauter l'homme tient la gravure immobile. Jeanne repère d'autres écorchures "sur la tranche, à gauche" – la Naine insinue la thèse d'un arrachage crapuleux très récent.

    Jeanne distingue entre les lignes quelques traces en caroline minuscule – Palimpseste tranche le représentant. "Comment diable" hargne la Naine "cette gravure est-elle en votre possession ?" Le représentant niçois invoque l'autorité du Second Cosmopolite alchimiste Sendivogius : "...transmission au Nonce apostolique moyennant fortes indulgences – ce qui se négocie bien plus cher d'habitude – puis passage par Henri-Jules de Bourbon-Condé - jusqu'au grand David d'Angers – post Revolutionem rerum - je dispose aussi par d'ailleurs" ajoute-t-il "d'une importante fortune personnelle - écoutez cette étrange anecdote :

    "Le 5 thermidor An II – quatre jours avant la chute de l'Incorruptible – un chevalier de Pierrefonds jouant aux Echecs s'aperçut que la main de son partenaire, posée sur un fou devant lui, n'était plus qu'un infect assemblage d'os et de tendons. Levant ses yeux horrifiés, il vit que son adversaire avait pris l'aspect d'une momie suintante. Dans le sursaut qu'il fit, l'échiquier se renversa ; par-dessous se trouvait cette gravure. Il ne se rappelait pas l'avoir jamais possédée, ni aucun autre de son lignage – et nul de ses gens ne put dire qui l'avait placée là. Le chevalier s'enfuit sur-le-champ pour l'émigration sans avoir pu réunir ses biens, jusqu'au fin fond de l'Angleterre, et n'en revint jamais.

    "L'écorché s'était éclipsé par une autre issue, laissant derrière lui une infecte pestilence. Les domestiques assurèrent plus tard que dans la venelle où il s'échappa, l'homme avait repris son aspect naturel, la perruque juste un peu de travers. Il s'appelait Jen de Fourquet, et c'était lui que l'Accusateur Public avait envoyé arrêter le chevalier..."

    L'auditoire hoche la tête. Mais l'homme demande trop cher de sa gravure. Qui reste sur la table, à demi-enroulée, embarrassante. Il proteste que les enchères sont montées très haut et qu'il ne compte pas la laisser pour rien. Il se carre sur sa chaise, étend les jambes. Jeanne lui demande si c'est bien "[sa] compagnie" qui le charge de vendre une telle œuvre. Certains de mes confrères précise-t-il gravement - Gretel marmonne Sorcier de pacotille et le représentant, imperturbable, déclare ex abrupto que [ses] pensées ont pris un autre cours.

    Marciau double ses lunettes d'une loupe et scrute la gravure qu'elle s'est appropriée. De sa poche marsupiale elle tire un crayon, du papier pour prendre des notes. Soupov sur son fauteuil se signe précipitamment à l'orthodoxe et laisse retomber sa main. Gretel bâille. L'homme éternue soudain, sursaute, quelle heure est-il ? - Huit heures et demie dit l'infirme. La Naine renchérit ça fait tard sans lever les yeux de sa feuille. Gretel : Ma montre est arrêtée – Un effet de la gravure sans doute? - je plaisante... - ...moi j'ai faim dit Gretel - Vous pourriez m'inviter à dîner." Grimace : on n'a pas de chambre. Pesante et contrariée Soupov lève le bras, fixant tour à tour les trois autres : "Je suis ici chez moi. Qu'il partage le dîner. Soirée gaufres." L'homme s'incline. Soupov roule sa chaise vers l'âtre et la table, face à lui, où les lueurs croisées du feu et du plafonnier révèlent d'un coup ses joues lunaires.

    Les trois autres se lèvent. Marciau, sur la pointe des pieds, place en équilibre la gravure sur ses deux volutes. Soupov demande à l'homme s'il est attendu chez lui : Vous ne m'attendiez pas non plus ,e suppose. Jeanne au long nez passe les plats : "Pour Azraël – Je ne suis pas l'ange Azraël" - "Dieu aide". L'homme ouvre les bras, souriant, complet prune et cravate à pois : Ma tenue n'est pas très protocolaire et Jeanne cligne de l'oeil. Gretel balance les couverts qui cliquètent. Soupov tourne le cou d'un air réprobateur - vous êtes vraiment représentant de commerce ? allez- soyez gentil - montrez-nous votre carte !

    L'homme se met à rire et se fouille en vain vous auriez pu ôter mes dicos de la table tout de même - il les replace lui-même dans sa mallette. La Soupov se signe précipitamment sous sa serviette. Jeanne : Vous êtes juste en face de la patronne. - Je n'avais pas l'intention de changer de place. Gretel hausse l'épaule. Soupov incline avec grâce ses deux mentons. La Naine allume deux chandelles de part et d'autre de l'estampe à la façon d'un tabernacle ; L'homme inspecte la gravure, le rictus de la Naine, à nouveau la gravure : des profils. Devant lui deux cierges en enfilade vacillant devant le feu. Au fond à contre-jour la tête renfrognée de Soupov j'en veux pas de ce machin.

    L'homme se soulève en biais pour vérifier, bien en face, le filigrane ou "marque d'eau". Touche du coude le sein de Jeanne qui pouffe en le servant puis réteint le plafonnier. Les quatre femmes et l'homme éclairés par dessous, sinistres. L'infirme penchée à gauche tourne dans un cadre un gaufrier antique plein de pâte au-dessus de la flamme : deux plaques de fonte dans les étincelles. Juste à sa droite Gretel en embuscade pique tout ce qu'elle peut dans la pile de gaufres au ras de l'assiette ; la gnomide fait circuler le plat Et le rhum ? râle Gretel entre ses gencives. - Devant toi. Tu ne la vois déjà plus. Après tout ton Porto ! - j'ai caché le magnum" souffle Jeanne à l'oreille de l'homme. Gretel renverse l'alcool au-dessus de sa gueule édentée : "Encore un gorgeon... - Permettez-moi de vous faire observer" s'enhardit le représentant "que vous avez mis le pouce sur l'embouchure." Gretel se vexe.

    Attention dit Jeanne elle est bien partie méfiez-vous. - Une bouteille dans la gueule c'est vite parti – Laissez-la tranquille intervient la Naine en ôtant la grosse fiole des mains de la vieille qui se rabat, décicément, sur les gaufres Le dernier représentant qu'on a eu dit Gretel la bouche pleine on l'a violé. Marciau confirme : On a bien rigolé. "Il courait dans tous les sens dit Soupov il ne trouvait plus la porte : "Bon-alors-écoutez-moi-bien-j'ai compris- v'là tous les papiers-je-me-tire -foutez de ma gueule - plus vous voir plus vous entendre- où c'est la porte – au plaisir – du balai"

    Jeanne mime la scène, entasse tout dans une forme de mallette et roule des yeux de dément – Soupov s'effondre sur ses seins, Gretel se plie au ras des flammes. La Naine, enfouie dans une gaufre, pouffe comme un édredon qu'on tape. Il en a oublié sa camelote! - Pardon : deux paquets d'échantillons 45t. Linguaradio dit le Représentant. Les quatre vieilles se regardent, ahuries : "Comment savez-vous ça ? - Bien fait dit Gretel ; d'abord moi j'aime pas les Arabes. - Pas Arabe ; Niçois. - Lui aussi ? - C'est pareil, au sud de la Loire, c'est tous des nègres. - Tu sais ce qu'ils te disent, au sud de la Loire ? Est-ce que tu le sais ?

    Arrête de jouer les Ray Charles, pose ta fiole et laisse-moi des gaufres nom de Dieu ! - Y a pas de cidre ? - la grande Jeanne disparaît dans une espèce de resserre d'où elle ressort avec trois litres de brut c'est pour vous - A votre blace dit Gretel je me méfierais elle a l'air vachement partie, un partout. L'homme engloutit le cidre et les gaufres : "Vous mangez toujours ensemble ici ? - la bouche pleine – vous avez de bonnes alloc, non ? Marciau à ras de table fixe l'estampe et la retourne – soudain - la vision se détache, à l'envers, saisissante, en gros traits noirs sur le grain de feuille : la mitre se met à trembler, la bourse oscille au bout de son cordon, la mort joue des mâchoires. La faux s'agite - la Naine alors cligne de l'œil et tourne l'image sous le goître de Soupov, qui sursaute. Le Représentant ne désarme pas, cherche entre les quatre vieilles un lien, une onde, quelque chose - ...entre nous deux complète Jeanne. Gretel : Vous voulez qu'on parle de cul ? - Cuve et tais-toi dit Soupov (hautaine, tournée vers l'homme) nous parlerons de cul si Monsieur le désire. - A propos dit l'homme pas de visites ? - Comment, "à propos" ?s'indigne-t-elle. Le représentant s'embarrasse, le gaufrier tourne et grince sur ses tringles dans un bruit d'armure, Jeanne mâche bouche ouverte et depuis quand vous connaissez-vous ? - Bien assez longtemps fait Soupov très morne. - C'est pour moi ça ? c'est moi qui t'emmerde ?" mais l'homme repère un long regard de biais coulis vers la Marciau qui s'est bien gardée de souffler mot.

    Il se frotte les mains pour ôter quelques grains de sucre. "En tout cas dit Jeanne c'est nous qui nous sommes connues les premières. - C'est nous qu'on s'est connues rectifie Marciau. "Pardon" intervient Soupov, j'ai connu Gretel avant toi. Petites annonces complète la Mulhousienne - Soupov précise : "Pour aide ménagère" – Na ja ! soupire l'autre, et dans ce long soupir passent des kyrielles de serpillières et de seaux hygiéniques ; de gants sous les aisselles et le long des seins gras. Il faut avouer récite Jeanne que vous eussiez été tout ébaubis d'apercevoir notre future amie vêtue de satin noir et chapeautée, tricot en bataille, épiant les ébats des danseurs et seuses, battant de sa pantoufle le tempo d'un baïon. Quelle aventure cherchait-elle en ces lieux ?

    - Qu'est-ce que tu y foutais toi-même ?

    - But artistique.

    - La chasse aux vieux tableaux ?

    - J'observais, dit Jeanne, solennelle.

    - Qu'est-ce que j'avais de si observable ? dit Gretel.

    - Il émanait de cette femme un je ne sais quoi...

    - On le saura que t'as été gouine. Moi aussi, mais che le crie pas sur les toits."

    Jeanne prend les autres à témoin : "Je n'ai jamais parlé de ça. Si je t'ai observée, c'est que tu correspondais exactement au type de petite vieille...

    - "Petite vieille ! petite vieille ! t'avais qu'à te regarder, eh, cadavre !

    - A soixante-douze ans on n'est pas vieux, dit la Soupov, conciliante, retournant ses gaufres.

    - Je me serais sentie flattée de servir de modèle.

    Gretel, 83 ans : "Et avant de passer, la Soupov, tu vas me les payer, ces trois derniers mois de soins ?

    Soupov, exorbitée : "Et les gaufres ? Et ton couvert à l'œil ? Et ta copine que tu as ramenée ? (sans laisser à Jeanne le temps de protester) – et la Marciau, là, est-ce que je lui ai demandé de s'installer ici ? oh, tu en sors, de tes mots croisés quand je te parle?

    - On peut toutes se tirer, si tu veux ! tu crèveras sur ton fauteuil ! - Je suis de trop, peut-être ? susurre le Représentant, extatique. La Soupov s'étouffe dans une quinte de toux : des chocs profonds et sourds en ondes mamellaires gélatineuses, tandis que la louche dégouline sur les plaques de fonte. Gretel en titubant la redresse elle se laisserait bien crever ! Marciau la Naine rassoit l'ivrogne et Soupov se rétablit seule en soufflant, l'œil égaré, puis reprend sa tâche sans mot dire.

    Marciau roule la gravure et la pose à côté de son assiette. Jeanne grignote une croûte froide du bout de ses dents de cheval. La Naine se remet à ses mots croisés en se tamponnant le front. La fumée retombe en pendeloques aux angles du plafond. Vous avez la télé ici ? - Derrière vous." Le représentant se tourne. "On n'a jamais envie de l'allumer. - Parle pour toi ! - Je la supporte dit Soupov." L'homme se lève et tourne le bouton. Je me demande ce que vous pouvez voir dans cette fumée. Un ronronnement très fort. Pas de son. À l'écran des boyaux rougeâtres entrelardés de gras – Emission Médicale – Gretel s'envoie une gorgée de rhum ; la Naine lui arrache la bouteille. "Changez de chaîne pour voir ?" - même image, ronronnement plus aigre Curieux ces traces de rouge dans le noir et blanc – l'appareil s'éteint de lui-même. Le représentant coupe le contact, se rassoit, bouffe une gaufre.

    ...S'il y a des disques, ou la radio. "Nous avons un disque. - Un requiem ? - A nos âges, vous êtes fou ? - Oui." Jeanne minaude : "Ce sont des extraits d'opéras. Léon Escalaïs, ténor, très rare - tourne-disque en panne. Marciau se dresse pour placer, finalement, la gravure, sur le manteau de la cheminée. L'homme gonfle les joues en soupirant. Dit que ça sent bon ici. D'habitude chez les vieux ça pue. Chante la pendule d'argent – qui ronronne au salon... – Je ne supporte pas les pendules coupe Soupov. Le Niçois passe la main sur son cou, répète c'est étouffant - vraiment étouffant.

    - Nous avons une fenêtre, tout de même ! - Seulement on ne l'ouvre pas. - Trop froid dehors dit la Naine, et Gretel : C'est bien toi qui es venu ici tout seul ? - Moi je lis" dit Jeanne et Soupov "Je tricote", et la Naine "Je pense". C'est pas marrant dit le représentant. - Les mots croisés c'est bien, répond Marciau ; comme un échiquier, en mieux : le labyrinthe, la conquête - tenez : combien de définitions pour – elle fixe l'homme à travers ses lunettes - "désir" ?

    - Il peut être inconstant, ferme, fugitif. Ardent.

    - Aveugle, dit Soupov.

    Jeanne : "Exclusif, excessif" - Impétueux, crie Gretel. Soupov propose "physique, refoulé". L'homme se prend au jeu : "Satisfait" - On l'avive, dit Jeanne. Soupov précise qu'on le fouette, Marciau la Naine parle de le borner, de l'éteindre.

    "Il naît", reprend l'homme. Je veux le confort et la gloire déclame Jeanne. "Moi Gretel darde ses yeux ivres. "Deux verticalement : "on s'essouffle à sa poursuite", sept lettres – orgasme évidemment ! - ça ne colle pas. Gr

    - Si, dit l'homme.

    La Soupov rit à grands coups d'asthme.

    - "Poisson gadidé" en sept lettres ?

    - "Bonheur" ?

    - Monsieur retarde d'une définition.

    - Je ne peux tout de même pas savoir par cœur... voulez-vous lâcher ça ? - lâchez ça tout de suite ou j'appelle la police ! Mesdames je vous prie ! Mesdames !

    - ...Rends-lui son Tome II tu vois bien qu'il va pleurer." Jeanne rend le volume. La Naine saute au feu, pivote en présentant son tisonnier : "Vous avez dit combien, pour les mensualités ? - Soixante francs halète l'homme - ...et caroncules myrtiformes ça y figure dans votre machin ? hymen, cul ? - ...les grands mots soupire Jeanne.

    - Evidemment dit l'homme : champ lexical médical, historique, physique...

    - C'est trop ! - ...comment, "trop" ? - ...les 60 francs.

    - Soupov, ne commence pas à marchander.

    - ...Gretel, bouscule ton vieux : sous le traversin à droite...

    Le représentant siffle le fond du litre :

    "Parfait, mesdames, parfait !" - s'essuie les lèvres - "le français n'a plus de secret pour vous !

    - Das mag sein dit Jeanne en rapprochant son assiette ("cela se peut") – Gretel se carre au fond de sa chaise : "¡ Si que está cómico ! ("il est vraiment comique !")

    - I'd rather said : ridiculous

    - Vous, vous là, d'où sort cet anglais de cuisine ?

    - Sie tun mir Weh ! Vous me faites mal !

    - Kitaxè pos inè kokkino o kyrios dit la Naine ("Regarde comme il est rouge le monsieur")

    - De votre temps, bafouille l'homme, de votre temps, on passait le certif à douze ans !

     

    On manquait l'école pour les vendanges !" - ses yeux roulent – Jeanne lui presse la

     

    main qu'il retire furieusement – lui sert du cidre qu'il repousse et finit par vider. Il se redresse enflammé, récupère des deux doigts récupère sur la cheminée l'estampe qu'il redéplie sur la table :

    "Chaque mot "révèle un visage et multiplie les clés de l'humain, multiplicates keys to humanity – toutes éclatent de rire – AINSI braille-t-il LE JEU ROYAL -

    - ...le roi est mort interrompt la Naine ch'châh mat -

    - ...qu'on appelle "échecs" – Xadrez [chadrech] em português

    - ...exalte le Dieu-Equestre qui fraie sa voie libre à la Mort - ma mort, ta mort, sa mort – or, que remarquez-vous, là, sous la plante des pieds de l'évêque ? è una serpiente, un serpent - le représentant désigne de plus en plus rapidement les détails de la gravure : "En roumain ! - A mietza, la mitre. - Finnois ! - Borekkü ! (la bourse).

    - Norvégien ! - La cordelière, de hartlinck !

    Le Représentant crie, écarlate : Vous inventez ! - Nil invento dit Soupov, je n'invente rien. L'homme sur son siège. La Jeanne lui tamponne le front : "Nous avons bluffé." Il se redresse d'un coup, épouvanté : "C'est pour me rassurer. - Nous ne connaissons pas un mot de toutes ces langues, dit Soupov avec bonté. - Je savais bien que c'était impossible" – le petit homme s'efforce de crâner. Il repousse le mouchoir. Gretel ricane. De l'armoire elle extrait un bandonéon flétri, large comme la main ; l'instrument déroule un soupir aigre A la cabreto politas ! - Trop facile grommelle la Naine soudain de très mauvaise humeur.

    Et le bandonéon se met à scander, Gretel joue faux fortissimo en clopinant Quando vieïra l'aguaida / qué maliz em la paya / a peçar del ascado – tantza las vièlhas ! - C'est du bidon - Ta gueule et Jeanne enchaîne les sauts, la Mulhousienne bombe le torse, la fausse Russe tourne et rôtit ses gaufres comme des damnés. Marciau la roule en cercle, Jeanne les entraîne dans sa polka cagneuse ell's dans' entr'elles et on s'en fout soudain lâche en réclamant du beurre ! des pommes ! et s'engouffre dans la resserre.

    La Naine est restée bras en l'air, Gretel renfonce le bando dans le costaud

     

    comme on se brûle et secoue son soufflet qui brame - apparition de l'huile et de la poêle à manche de bois. Les pelures serpentent et Soupov s'empiffre. La Naine faudrait du punch Gretel coupe Je m'en occupe et tire du buffet le Rhum – ...du guignolet-kirsch ? s'étrangle l'homme – Jeanne pèle et coupe les pommes – Soupov au gaufrier : vingt secondes, gaufre – trente secondes, gaufre – sucre ! ...orange !... dépêchez-vous pour les beignets ! - les pâtons crépitent, ça pue la friture, agitation de membres et de mandibules au-dessus de la table – écumoires. mains, couteaux.

    Le représentant aspire à pleins naseaux. Gretel pose cinq bols en marmonnant, l'assiette garnie de sucre. Une allumette, un froufrou de flammes où coulent des galères sous les lèvres qui serpentent d'une fossette à l'autre ; et dans leurs cheveux des mèches couleur étain, blafardes - à hauteur des yeux, le puits des orbites. Kirsch cognac ça jure. Panne de citron - Faut tout finir -

    "Quand' jo te foutch la mano al culo...

    - Pas celle-là, pas celle-là !

    L'homme frappe du poing : Moi j'en connais une ! Voix pâteuse. Il se hisse sur la chaise, les vieilles s'agrippent en pouffant comme on vesse ; les tifs de l'homme se collent sur son front de petit taureau ridicule qui se rattrape, à quatre pattes sur la table, Gretel rumine, Soupov pèse à deux mains. Le représentant se redresse à genoux, hagard, les yeux rouges et la bouche torve sous l'abat-jour blanc : Je vais vous en pousser une bonne. La Soupov écarquille les yeux. Quelle honte dit la Naine iI va nous faire le Dies Irae - Non Mesdames mugit-il Mais si je le chantais ça donnerait CECI : Di-es irae di-es illa etc.

    - C'est faux ! Cest faux ! - roulant des yeux, tordant ses doigts boudiné, bavant le cidre à plein menton. Des deux bras il bat la mesure. Gretel lui crie de foutre le camp par la cheminée, Soupov : ...que la terre l'engloutisse - de préférence ! - le représentant s'interrompt : Je ne repartirai pas sans pognon ! Il est furieux : les bouquins, OK, je vous les laisse - mais l'estampe, là, derrière mes jambes - il les écarte - vous me l'achetez. - Quoi, 400F, 400F chacune ? - il plonge la main vers les seins de Soupov C'est toujours là que ça se planque ! Jeanne déplore sa grossièreté, Marciau la Naine le contourne et frappe la cheville avec le tisonnier , le Niçois hurle et les insulte toutes : Quatre cents francs ! Quatre cents francs ! Jeanne et la Naine le rassoient. Silence. La fausse Russe reboutonne sa liseuse : Nous l'achetons. Sur la table la jatte s'est renversée, la pâte coule lentement vers l'estampe. La Naine agrippée au tisonnier éponge la coulée blanche et le feu s'effondre en étincelles. L'homme a relevé le front, ricanant d'une oreille à l'autre ; de sous sa chaise il tire alors une aumônière orange vif qu'il ouvre des deux doigts.

    Jeanne tire de sa manche 50F, il se relève en titubant épaules hautes aumônière béante - Gretel n'en [donnera] pas plus et décroche son sac à main de la crémone. Marciau jette au trou son billet plié, l'haleine du représentant est intolérable, la Naine a détourné la tête en inclinant son tisonnier. Soupov tire enfin du tablier sa bourse à fermeture d'or et dix de der ! crie l'homme en tirant le cordon d'un coup sec, Soupov fait claquer son fermoir. Le Représentant se dandine en grognant comme un ours, rempoche sa bourse, souffle du nez deux ou trois coups, gagne la porte. Se tourne vers la table, désigne largement les ustensiles, gaufrier, jatte, et l'estampe : "Ceci vous appartient". Il se retourne encore : I shall return. Puis il éteint le plafonnier, les abandonne aux lueurs du brasier, tandis que par la porte un tourbillon neigeux file entre ses jambes et vient mourir sous la table.

    Puis le battant se referme, et, semblant sortir du fond de l'âtre, éclatent du dehors, basses et rauques, les accents terribles du Dies Irae qui se perdent plus loin dans la rue. Gretel bondit sur ses pieds, rallume tout. Soupov rogne un quartier de pomme dont elle crache les pelures, une à une, du bout de la langue. Jeanne pousse un cri strident Brûlez ça, je ne veux plus la voir, jetez-la au feu !" Gretel avance la main, l'infirme l'arrête au poignet, la Naine regarde l'infirme qui la relâche, Gretel saisit l'image, l'étire ; un instant les personnages se raniment par transparence, l'évêque sourit niaisement. Puis penchée sur la table Gretel lâche l'estampe.

    Le papier tombe à plat sur la braise, des flammes claires jaillissent du squelette ainsi que du front de l'évêque. Puis le feuillet se ronge. La faux de la Mort résiste ; la pointe enfin se racornit, le manche finit par sombrer ; ne subsiste qu'un fragment de triangle luisant comme l'acier, que Jeanne saisit entre ses doigts, une goutte de sang lui vient à l'index. Le lendemain dans les cendres de l'âtre elle trouve un éclat de verre à moutarde.

     

    X

    Début janvier. Soupov, Gretel, sous le gris d'une aube avortée. Par le carreau s'insinue le froid du brouillard - vues du dehors deux ombres l'une aux genoux de l'autre - mise au jour indéfiniment repoussé, double embryon - dernières étoiles par les trouées - il est mort à son tour dit sourdement Soupov les mains jointes, puis à plat sur les genoux. "Il y avait bien du monde à l'église" dit Gretel. Jeanne assise sur un coin de table esquisse un bâillement ; fixe la vitre grise, apathique. "J'ai vu" dit Gretel "les deux cousins Rubeaux... - On ne les connaît pas tes Rubeaux. La table encore jonchée de l'Encyclopédie Watson en quatre tomes.

    Sous l'ampoule Marciau la Naine les ouvre l'un après l'autre, pointe l'index et recopie des citations dans des marges de journaux ; les volumes se referment dans un choc mat. "Il y était, l'autre" ajoute Gretel. - Le Niçois ?" Le jour se soulève. Un réverbère qui clignote dans la brume. "La dernière fois que je l'ai vu... - ...il était bien bourré, achève l'infirme. - ...il schlinguait bien à trois mètres. -... grand, les joues creuses... - Ce n'est pas le Niçois – C'est Ménestrel, dit Soupov. - Qu'est-ce que tu veux que ça nous foute, à nous, "Ménestrel" ?" Jeanne insinue que la Soupov a couché avec lui, "Ménestrel".

    - ...Comment s'appelait le curé, déjà ? Par dessus les têtes la Soupov trace un sillon sur la vitre - le grand, avec son complet gris fer ? - aide-moi donc ! - Il s'asseyait en bout de table, tout raide, et moi à l'autre bout. On débouchait la crème de cacao. - Le curé? - NON. MENESTREL. - Quand je l'ai vu la dernière fois dit Gretel eh la vieille ! qu'il me dit. T'as rien à boire dans ton cabas ? - Il portait une cravate dit Soupov. On se faisait du pied sous la table... - Quand t'auras dessoûlé je réponds. - Aujourd'hui c'est mon anniversaire de mariage il me dit - de toute façon sa femme - ou sa sœur, on n'a jamais bien su - y a que le curé qui ne lui est pas passé dessus. - ...et encore, dit Marciau. - De quoi je me mêle ?" Gretel : "...je lui réponds T'as pas honte dans des états pareils ? "Honte de quoi la vieille ? Moi je lui reparle surtout pas vu l'odeur... - Fallait lui changer les draps toutes les semaines, il appelait ça se les vider.... - IGNACE ! -...Quoi, IGNACE ? - Le nom du curé : Ignace ! - Comment ça Soupov, tu logeais Ménestrel chez toi ? - Au premier étage à Monségur" - Jeanne prenant des airs entendus - "Non, l'autre, dans le Lot-et-Garonne...

    - Et ton mari pendant ce temps-là ? - Dans la chambre à côté. Je lui répétais tous les détails..." La Naine fait claquer sa langue. Gretel décrit la mise en terre. Se tord les bras. Le poêle c'était un grand drap noir avec les grosses larmes d'argent. Quatre hommes le portaient bien haut pour pas salir le velours. Ils avaient la tête droite et les yeux levés. - Il me disait que je sentais le pourri, que ça l'excitait." Gretel reprend qu'il a voulu souffrir jusqu'au bout, des méthodes naturelles ! pas de piqûres ! il répétait : pas de piqûres! à l'ancienne ! conscient ! - Ça ne m'étonne pas dit Soupov. - Moi je n'y étais pas, c'est la Rubeaux qui m'a tout raconté.

    - Tous les jours que Dieu fait il descendait au cimetière. Quand il est venu chez moi la première fois, il venait d'y passer la nuit, par terre. Tous les cimetières du coin, il les a visités. Une fois on l'a retrouvé fin soûl entre les tombes - il n'en a pas parlé, de ça, dans son roman... - ...parce qu'il écrivait ? demande Jeanne. La Soupov répond qu'il lui en a même envoyé un exemplaire, elle ignore qu'elle a bien pu en faire je n'ai pas pu le finir, il racontait des horreurs – qu'il allait regarder les gosses se tripoter dans les buissons - "ça je le savais" – mais avec l'instituteur par-dessus le marché – "...ils faisaient bien la paire ces deux-là - sans parler de la femme - enfin..."

    Gretel s'est rassise. Il lui avait demandé des nouvelles. Tu viens pas nous voir tous les deux ? - Qui çà ? - T'as pas connu Brenner, du temps que tu étais pute ? - Ils l'ont relâché ? - Et alors !" - y puait des pieds le Ménestrel, du cul, de partout. Il m'a dit T'aurais pas des nouvelles de ma femme ?" Je lui en ai donné, il faut être humain, sa femme est partie avec un troisième, à Nice - Lequel ? crie Jeanne. Qui est-ce ? - ...Il m'a demandé qui c'est ? que je le déboîte ! Il a fini par me foutre la paix, le Ménestrel - il habitait avec l'instite dans une cabane en planches, sous la décharge, à Monflanquin..." Gretel rajuste les plis de la couverture sur les genoux de l'infirme. Qui a conservé sa pose favorite, le cou droit comme une divinité assyrienne. Marciau poursuit ses fouilles dans la serviette oubliée par le représentant : un porte-peigne, pochette, carnet, des cartes routières. Le brouillard s'est en gros dissipé. Jeanne lit par-dessus l'épaule: "Tron Mersen. Drôle de nom pour un Niçois – ...région de Liège dit Soupov - Tu crois qu'il faudrait lui rapporter ? - Il l'a fait exprès." La lampe exténuée du lampadaire dans le faux jour.

    Passage dans la rue de courtes silhouettes empaquetées. Jeanne et la Naine explorent les départementales ; certains secteurs délimités par des pointillés se voient méticuleusement rayés de longues obliques parallèles. Quelques noms de villages, encadrés, occupent le centre d'un réseau arachnéen de routes noircies.

     

    Extraits lus par Marciau la Naine du Carnet de route de Tron Mersen

    "8 février 8h – Passé le pont sur la Tardoire – forte pente – la route part au nord – pluie légère – petite fille rousse, seins obtus" – C'est bien de lui dit Soupov – "Cimetière de la Maisonnais – cote 284" – à la ligne

    "Nestor Astier 1919 – 1971 (52 ans). Je pisse.

    " Bernadette Ouffrès 1897 – 1942 (45 ans) P.P.E. ("Priez pour elle")

    " Jean-Louis Thimeau, Isidore Blars, Ursule Athmann.

    " Aux Dognons, E-W" – Encyclopédie Watson, traduit la Naine. "St-Mathieu. Sole meunière. Commande par téléphone UN CERCUEIL TROIS CRÂNES UN "REGRETS ETERNELS" – tête des clients" Jeanne interrompt le débit monotone de la Naine pour demander si le représentant ressemble à Ménestrel Pas du tout assène Soupov. Gretel ricane : Exemplaire unique - Jeanne prend des notes. Contre le jour bas se dessinent leurs silhouettes emboîtées, Soupov trônant, Gretel à ses genoux comme un rapace de Vinci. De là monte un marmottement d'occlusives et de sifflantes caractéristique du langage humain, tandis qu'au loin ronfle dans une côte la troisième forcée d'une voiture - ou bien crépitent, sourdement, les tirs perlés des premiers chasseurs le brouillard est levé - ...le curé ? "ils" l'ont fait venir, le curé ?

    - Ménestrel ne parlait plus, on venait de lui faire sa morphine.

    - Ça soulage vraiment ce truc-là ? dit Soupov.

    Jeanne et Marciau sur la carte dépassent Cromières crom.... crom... plein la bouche, comme du fromage - Cussac, disgracieux, désinence aristocratique d'un cul - grand-route, pompe à mélange deux temps - morveux de village - croissance rapide, morgue et acné. Gretel brode et dilue, s'apitoie, mime ce qu'elle n'a pas vu, s'effare et dégouline. Soupov accentue sa raideur - Chez Fiataud articule Jeanne - Fiataud quelle horreur - la gnomide voit dans tous ces noms-là une sécheresse vaniteuse d' "agriculteur propriétaire" - Il roulait des yeux, comme ça, mime Gretel, il voulait se redresser le vlà qui se met à souffler c'est la Viviane qui m'a raconté - en ramenant tous ses draps - Gretel se gratte les jupes d'un air égaré -

    - Et alors ? Et alors ?

    - Il est retombé avec la bouche en biais, même pas pu avaler l'hostie, il a fallu lui enfoncer – écoutez ce que je trouve crie Jeanne : Nicolas Eillant, 1899-1978 ! 1903-1980 – il prévoit ceux qui vont mourir ! Soupov se signe trois fois Et pour nous, tu vois quelque chose ? - Il a "sauté" Limoges ! Ça ne reprend qu'à St-Léonard. - De Noblat ? - De Noblat - tu crois en Dieu maintenant, Soupov ? - Tes origines russes on n'en croit pas un mot. - Mon second mari était de Dniéproguess.

    - Deux ans de mariage, tu parles...

    - Je porte son nom. Niet, nié viérou v'Boga - je ne crois pas en Dieu - pas de crucifix chez moi, pas de miroir". Gretel pousse la chaise roulante contre la table. Toutes se pressent autour du carnet ; à St-Privat - Urbain Yon - dalle avant gauche écornée - récité Notre Père Je vous salue Je confesse à Dieu. St-Louis, sol meuble, Acte de contrition Credo (in unum Deum) - elles se sont regardées dans les yeux - Gretel demande Tu ne vois pas Monségur, Lot-et-Garonne 47150 ? Trop loin vers le sud carte 79 pli 6" dit Jeanne. Elles troquent alors les cartes routières contre des cartes

    à jouer, déploient le tapis, forment deux équipes Belote ! Tierce ! fotzvlèker déjà onze heures ! faut qu'je chauffe la soupe à mon homme ! (Gretel à Soupov) je reviens pour la tienne juste après ! Des années que l'Alsacienne se trimballe par tous les temps rue Pelletier, sept heures au lever, onze heure pour la soupe et six heures, faire pisser le vieux, pisser la Soupov, aller, retour, la mère la femme la soeur hagne donc la guerre les morts les enfants les ménages à faire et les gros sabots de la vie à se traîner le cul bloqué dans la rue foulard autour du cou, depuis que l'homme est tombé sur son siège pour ne plus se relever.

    D'un impotent l'autre torcher nourrir laver, décrire ce qu'on a vu dans le vent sur le pavé, les passants qui font la gueule ou qui se confient, récits, ravaudages. monologues. Le vieux qui guette sa mort, la chaise devant le soleil qui recule. Un rez-de-chaussée vert dehors comme dedans, l'odeur de chou froid ; la clé qui tourne, Hervé qui suit des yeux Tu prends ta soupe ? Hun hoan répond l'homme. Gretel approche le plat qu'il balaie méchamment de son bras gourd et la fixe de ses yeux durs. Gretel le frappe aux épaules en criant qu'il peut crever tout de suite, qu'elle sera débarrassée, claque la porte et s'en va - Le mien, tiens, ça fait longtemps qu'y bande plus. Elle ajoute que par-dessus le marché il voudrait qu'on le suce. Merde alors.

    A onze heures du soir Gretel sort en promenade. Son quartier alterne chantiers, terrains vagues, palissades. Les grues dardent leurs bras clignotants. C'est le coupe-gorge. Si le Vieux savait ça il hausserait son épaule valide. Il se réjouirait en dedans. Gretel clopine entre les fondations béantes. Au coin des rues déjà tracées les rôdeurs se concertent. Gretel porte un gros sac gris bourré de pelotes de laine T'aurais plus d'emmerdes que de pognon Gretel sourit - au bout d'une barrière et d'une place anonyme s'étire une enseigne rouge sous dix étages vides. Gretel guette la fermeture du Taxi-Club. Jusqu'à ses pieds le néon répand ses braises pâles ; sur l'asphalte

    passent les ombres déformées des buveurs. A minuit l'enseigne s'éteint soudain, le grésillement s'interrompt sur les bruits ressuscités de la ville au loin. Sous un petit porche sombre un barman roule deux poubelles dans un renfoncement, laisse tomber dans sa poche un trousseau d'acier S'il fait tout à fait noir je lui parlerai l'ombre vacille dans sa direction en souriant au vide, étriqué dans un petit complet de velours élimé - pardon monsieur pardon - je vous aborde en pleine rue n'allez pas penser - dès qu'une femme aborde un homme n'est-ce pas tout de suite on s'imagine - il ne cesse pas de sourire voyez comment je suis habillée - juste "en cloche " - le manteau marron, la voilette, la vieille souris qui longe les murs

    C'est bête un homme approuve le barman - juste aujourd'hui le catogan gris le serre-tête - et ça suffit pour se faire embêter vous voyez ce type là-bas qui traverse il voulait coucher avec moi c'est terrible à mon âge elle se demande quand [elle] sera enfin débarrassée de "ça" - je l'ai remballé il insistait "mon vieux t'as l'air con" je lui dis, je serais un homme ça me vexerait moi mais lui non il continuait – l'homme en peluche fixe son bandeau en oreilles de Mickey - les cernes charbonnés sur trois bons centimètres - Les hommes reprend-il tous des cochons - Tenez reprend Gretel ce mardi je monte en stop - je ne le fais plus c'est trop risqué – à peine cent mètres et tout de suite la main sur la cuisse, je suis redescendue Merde je lui ai dit Merde je sais pas moi je serais un homme

    L'ours approuve en sifflant dans ses dents "Vous comprenez ce que je veux dire ? Elle a vu tout de suite que celui-là n'était pas comme les autres "au fond vous n'avez pas de chance avec les femmes vous allez vers elles et toc vous êtes refusés – moi quand je vois des jeunes filles faire les coquettes j'ai envie de leur envoyer des tartes." Personnellement Gretel se voit comme un homme : attaquer "mais dès que l'homme fait le moindre pas la femme le fait marcher - seulement si vous restez là dans votre coin tranquilles sans bouger – moi je suis spychologue c'est de la spychologie ça monsieur – je n'ai pas fait d'études mais j'ai beaucoup lu

    Je sais bien comment elles font les femmes allez et puis les hommes aussi c'est l'éternel manège – si vous restez sans bouger la femme ira vers vous sinon c'est elle qui choisit toujours elles ont l'avantage - il fait un pas de côté Mon fils mon fils dit-elle en posant la main sur son plaît-il ? - Vous connaissez Denis, mon fils Denis Fitzel il ne travaille plus ici dit l'homme en relevant la tête - et Gretel attendez en relâchant son bras - vous pourriez lui remettre – Je ne sais pas où il habite – elle fouille dans son cabas d'où tombe à terre une patate molle - Je ne suis que gérant dit-il pas de stylo pas de papier sur moi

    Denis Fitzel vous l'avez bien connu tout de même – "Ficelle" ? ça fait trois mois qu'il est parti. - Vous avez l'air si aimable si compréhensif ! Le gérant découvre ses dents jaunes sous la lumière Un crayon j'ai trouvé un crayon Je n'ai pas de nouvelle dit l'homme sur qui retombe le visage professionnel "A Paris je crois Marseille ou Clermont" Gretel à présent le suit, dit qu'elle aurait voulu voyager Bulgarie Turquie Roumanie... - De beaux pays Madame de beaux pays" l'Ours presse le pas Et la bonne aventure monsieur voulez-vous la bonne aventure Je vais m'installer à mon compte dit-il "à Nevers ; avec Denis.

    - ...Denis ? - Sifakis, un ami" Gretel tire de sa poche une poignée de bons de réduction : "C'est pour lui ça peut servir vous savez" l'homme les fourre dans sa poche, un prospectus tombe au caniveau COURS DU SOIR FORMATION CONTINUE Gretel le ramasse et l'essuie j'habite à côté juste à droite – Je tourne à gauche dit-il comme vous voyez Excusez-moi répète-t-elle je vous aborde comme ça en pleine nuit n'allez pas vous imaginer le gérant n'imagine rien, s'éloigne et se retourne, Gretel se retourne et part et bouscule la porte et s'essuie les yeux chausse en butant sur le paillasson vous êtes toujours pas couchées ? - La porte ! - Quoi la porte? - Qu'est-ce qui t'arrive dit Soupov de sa voix de gorge sonLa porte quoi merde, la pluie qui rentre ! Gretel ôte le serre-tête et renifle ça sent le vieux ici le deuil et la suie reprends ton souffle et ne secoue pas trop ton parapluie (dans un grand froissement de polyamide) la Naine ricane Fitzel tu vas laisser ta peau dans tes enterrements nocturnes - Jeanne : "Je te prépare une camomille - Il reviendra j'en suis sûre. - Si c'est de ton dernier mort que tu parles... - Mon fils va revenir. - Tu viens de le revoir ? - Presque - Jeanne allonge le bras vers son carnet de notes, et Soupov, de sa voix adipeuse: Toute mort est connaissance. "Un jour mon fils mourra" poursuit Gretel "44 ans, grand brun, serveur d'hôtel ; il s'habille feuille morte ou canelle, on le rencontre en sortie de bar jamais avant minuit" les yeux de Gretel se troublent.

    Elle demande du rhum. "Ne joue pas les ivrognes - trois gouttes et t'es cuite à faire tourner les tables" Jean-Paul Rigio 25-80 C'est dans le journal dit Soupov obsèques à dix heures - Gretel tousse à grands coups, finit sa tasse les yeux perdus parmi les crevasses et les rides. La Naine assise pattes pliées sur le barreau de chaise a repris ses définitions cruciverbistes : il reviendra – juger les vivants et les morts je suppose ? "avec tous ceux qu'on s'est tenus sur le ventre" ? - j'espère bien que tu ne nous enterreras pas, Gretel: tiens, si je saute à terre et que je cours au placard, qu'est-ce que j'en tire ? un vieux tricot gris, graisseux, tu ne sais pas tricoter." La Naine l'entoure à la taille, lui dit de ne plus tousser, de se couvrir les épaules.

    X

    Un autre jour Jeanne, qui n'a jamais cessé d'écrire, se voit publiée dans Vrîka qui tire à 120 exemplaires. Elle s'est acheté une pipe à 55F. Soupov mentionne les "tourments de l'exercice des lettres". Jeanne la fusille : "Qu'est-ce que c'est que ça ?

    -Eh bien, ma pipe ! éteins ton briquet, tu vas le vider. - Tu m'as suivie pour acheter le même ! Pour toute réponse, l'infirme désigne sa couverture sur les genoux. Gretel apprend à tricoter : "Tu piques de gauche à droite ; la droite dans le première maille – par-dessus, comme ça..." Gretel s'applique, lèvres jointes, épaules serrées. La Naine corrige l'arthrose, le jaune augmente dans ses yeux. Je l'ai toujours eue cette pipe dit Soupov je ne l'ai jamais cachée. Jeanne tire de son sac à main le n°5 de Vrîka : "J'ai trouvé", c'est du grec. Gretel : "Y a même pas d'images." Oeil fielleux de la La poétesse. J'ai fait exprès dit Gretel. Jeanne s'écrie qu'elle a maintenant "le pied dans l'embrasure", qu'"on ne peut plus la chasser." Les autres s'inquiètent du texte. Demandent "si elles y sont". Le tricot de Gretel s'allonge comme une vie - la Naine effleure ses épaules. Jeanne pense qu'elles sont toutes, autant qu'elles sont, elle comprise, définitivement moches. Même pas pitoyables. Moches. Sous les rides elle cherche et reconstitue les jeunes filles, comme Baudelaire.

    Elle imagine enfin l'enfant flétri de la Gretel, et ceux qu'elle-même n'a pas eus. Se repasse les prises de bec, les belotes à quatre. "Si l'on vous annonçait, pendant une partie de balle, que la fin du monde aurait lieu dans une heure, que feriez-vous ? - Je, dit saint Louis de Gonzague, continuerois à jouer à la balle. Il mourut de la peste en soupirant Quel bonheur ! A 23 ans. Si un jour un de mes poèmes pense Jeanne paraît sous un autre nom, j'attaque bille en tête - bille en tête ! ajoute-t-elle à haute voix ; "et je me fais passer pour impotente : ça me fera de la pub. - C'est clair approuve la Soupov.

    Jeanne évoque sa propre timidité : "C'est une force de connaître ses faiblesses (Pascal) - C'est vrai ? - Non, j'invente." Mime un dialogue entre elle et l'éditeur Coupez-moi cinquante pages - modifiez-moi le dénouement - Pas bon ton ton sketch dit l'infirme. - Du moment qu'ils me publient... (désignant le lino élimé) : ils viendront se traîner à mes pieds pour un feuillet - ils publieront mes notes de blanchisserie - je suis prête à baisser culotte devant n'importe qui, à poil et à quatre pattes", et Gretel pouffe Tu t'es déjà vue à poil ? - Parfaitement que je me suis regardée répond Jeanne, seulement moi ça ne fait pas dix ans que je n'ai rien dans le ventre – tiens, pas plus tard que l'année dernière - qu'est-ce que t'as à t'étrangler ?

    - Che m'étrangle pas, che m'esclaffe. - Lis-nous un peu tes "publications", propose Soupov.

    Texte de Jeanne

    "Le Georges ramène vraiment n'importe qui ; à 54 balais dans les bars, en train de s'afficher, pour attirer chez moi les louftingues des quatre sexes, papoti, grignota, calembours à deux balles pour amuser la vioque - on n'est pas plus élégant. Chiche qu'il se met au clavier – gagné - Goose Rag, c'est tout ce qu'il a su pondre depuis ses 17 ans - regardez-moi comme il s'excite il va bientôt jouer avec sa queue Maître, ô Maître - c'est qu'il salue, ce con - le grand barbu se gave du revers de col jusqu'aux rouflaquettes. Sans oublier l'autre pingouin qui suce ses huîtres avec les gouines - plus un qui se lèche les doigts comme un macaque - la ménagerie...

    "Je suis sous le lampadaire on va me voir toute la gueule mais oui ma chère les éclairs sont délicieux tu peux te les - non je ne suis pas fatiguée toujours pas crevée le petit macaque se met le bout du cul sur la bergère et se tire la mèche sous le nez en posant ses mots comme des pattes de mouche mon père disait, mon papa m'a dit c'est élevé dans les bonnes traditions ça, et modeste et gnangnan Oui madame Non madame tiens prends donc tes langues de chat comment vous appelez-vous – Bernard - la langue entre les dents – S'il connaît Olivier ? – C'est mon meilleur ami – son meilleur ami... - un chic type – c'est trop.

    "Excellente idée Georges, tes diapos, la pénombre, ma main sur la petite épaule du petit con Va donc vérifier la lampe Geo plus haut non plus bas plus à droite (la cloche!) baisse un peu l'appareil - pas tant - tu as fini de revenir après chaque photo Tu as le soin de l'appareil restes-y c'est qu'il a parfaitement compris ce pauvre type ; il y va quand même. Sur l'écran la poste de Papéété, caserne Bruat, le cou duveteux du puceau-macaque doucement dans l'ombre une fois une fois encore vider

    la moëlle des petits enfants Ma main sur son épaule, doigts tout secs tous boulés d'arthrose Je vais me le garder pour moi – mais - qu'est-ce que je sens ? il prend ma main la serre – petit vicelard – ça se croit un homme – je ne t'ai pas attendu pour avoir mon compte de bites – VA CHIER

    Jeanne repose sa prose, Soupov : "Ca m'étonnerait qu'on publie ça - On en imprime de pires" dit la Naine et Jeanne refourre les feuilles dans le dossiers toutes phalanges frémissantes bande de biques pourries. Cadavres imminents - bon titre - Marciau la Naine s'est remise à ses mots croisés - la Soupov : noisette de cerveau frit dans la graisse - pétrification.

    J'aime l'automne et ses silences

    L'enchantement de ses douleurs

    Et les muettes confidences

    Que le fruit murmure à la fleur...

    ......

    C'est la forêt enceinte et jamais maternelle

    C'est ce zéphir ami que provoque quelqu'un

    Pour chatouiller les seins sous les chemises claires

    ...

    ...la vie court vers son destin

    L'UNIVERS DE L'HOMME SE MEURT !

    Le bras de Jeanne retombe et le jour baisse :

    Feuille-fille est destituée

    Feuille-fille est prostituée

    - Jeanne lit pour l'ombre, chantant la pluie, les chiens mouillés - demain la chambre, demain l'âtre et les ragots, demain la gloire – Soupov, tu n'écoutes pas. Soupov répond qu'elle a tout écouté ma pauvre, mais qu'elle n'ira pas jusqu'aux éloges : "Trop "Lamartine"...! "la forêt enceinte... chatouiller les seins... destituée, prostituée - on le sent venir d'un kilomètre" - l'infirme atteint sur ses genoux sa pipe qu'elle commence à bourrer. Jeanne alors s'aperçoit que Gretel porte le même tricot qu'elle-même. Retournée sur son siège, Soupov atteint l'interrupteur, l'ampoule s'éclaire, la Naine en compense l'éclat par l'allumage du lampadaire. Pas d'extérieur ; ni radio, ni télé. Quelques comptes rendus d'obsèques édentées ravinées de rides - Jeanne observe Soupov, ses yeux de chien de boucher, son double menton où l'œil cherche les filets de sang ; Soupov à qui ses mains éternellement posées sur les genoux morts confèrent des allures de sphinx vulgaire.

    Expiant quelque crime antérieur à sa race – et vous vivrez de mots, pour dans les siècles des siècles. Pourrie d'éternité. Marchant immobile vers sa Reine à naître. La seule vérité, c'est qu'on va toutes crever - toutes à la fois ou l'une après l'autre. On ne s'attendra pas beaucoup. Jeanne tirait des martingales. Quelle idée pense Gretel Si c'est pas malheureux... Elle ajoutait que l'infirme aimerait y passer en dernier pour emmerder le monde mais la première à partir, assurément, entraînerait les autres – Il te faut des morts pittoresques n'est-ce pas – des bons mots, des faux départs – Jeanne réplique : Tu t'imagines avoir tout ton temps ? Soupov parie qu'elles passeront à l'éternité, toutes sans exception.

    La Naine veut tirer les cartes – jure ses grands dieux qu'il n'y a rien ni personne là-haut ni autre part et tape le jeu sur la table : Ce qu'il y aura quand tu seras morte ? exactement la même chose et peut-être mieux Marciau s'interrompt pour fixer la Soupov qui craint de toutes ses forces de laisser échapper son secret pendant l'agonie "On dit n'importe quoi à ces moments-là" répète l'infirme "Et ce serait vrai" dit la Naine Vous ne saurez rien dit Soupov je vous enterrerai toutes. La Naine: "On te foutra du coton hydrophile dans le cul". Gretel exige un beau tombeau de marbre à dorures, avec son fils et ses petits-enfants, avec du Bach et du Verdi, et des grandes couronnes à perles violettes.

    Jeanne écrit dans le silence. Je voudrais assister dit-elle à mes propres funérailles, comme un esprit, écouter le sermon et souffler dans les Jeux de viole – au fait, personne ne veut être brûlée ? Toutes se récrient. Embaumées, non plus. En ce qui me concerne dit la Soupov c'est déjà fait. On raille la Jeanne sur son dernier poème. Pour ce que vous direz, vous autres ! "On ne dira rien" répond la Soupov. Gretel soupire le nom de son fils. Jeanne les regarde toutes à présent silencieuses, chasse la vision facile des cercueils alignés, ou plutôt? dispersés, jetés en quatre orientations différentes – à quoi bon pourrir de conserve ?

    - « De conserve », très drôle.

    - Ta gueule.

    Soupov s'avise alors d'enterrer sa vie. Je veux un bal dit-elle. Ses trois compagnes ont donc escorté le fauteuil, chromé de neuf, cahin-caha sur la chaussée. Gretel a croisé sur sa poitrine deux revers mauves en forme de triangle. Marciau la Naine en carapace verte ressemble à une grosse cétoines, Jeanne s'est enrobée dans un fourreau feuille morte. Un bal où on s'amuse, où on se décolle le baquet ! On a toiletté la Soupov, couverte d'une robe jaune à grand décolleté bateau ; son postiche oscille sur son crâne comme un bloc d'anthracite. Jeanne serre sous son bras une pochette slave.

    La Soupov sourit au printemps comme un fruit, lance vers les fenêtres des signes de ses bras hydropiques. La rue qui monte. Gretel qui pousse, Jeanne qui l'aide d'une main. Les coups de vent chassent des plaques de soleil froid (on vous croyait morte!). Rue St-Sever des laquais descendent un perron de marbre pour soulever l'infirme. Des chœurs et des fanfares venus du cloître à l'intérieur résonnent sous un grand bouclier de ciel carré. La foule sur l'herbe et le sable. Tous éclatent de rire : Bienvenues ! et les baudruches lancées des mezzanines rebondissent sous les coups de poings. Une araignée de carton remplit tout un char.

    Des musiciens en rang d'oignons soufflent des notes uniques et dissonantes. Soupov tordue salue partout les pétarades et les chiens. Les fêtards s'écartent devant Gretel qui fait pivoter la chaise de Soupov et la rattrape en tournant elle aussi. Un bal où on s'amuse ! réclamait l'infirme et ses joues tremblotaient. Nous serons ridicules répondait la Naine, mais le Maire en bandoulière enchaîne les cognacs que lui tend l'adjoint au sommet du perron. La foule hisse le fauteuil au fond du cloître dans le chapître et Jeanne a perdu sa pochette. Derrière elles la porte se ferme dans un bruit de ventouse. À l'intérieur tout est nuit, lustres cuivrés, lambris et parquets luisants.

    Le long des murs en cordon le public immobile, et la musique devenue soudain furtive. Les quatre femmes regroupées, fauteuil au centre et Gretel fixée sur le dossier - quatre hommes se détachent des cloisons - Demi-tour crie Soupov demi-tour ! - et les ont rejointes. Ménestrel celui qu'on croyait mort - en veste brune à revers ponceau. L'Ours, le Niçois - l'Homme Vierge du Texte publié - Nous sommes foutues dit Soupov. L'Ours a saisi Gretel par la taille et le Puceau pose sur Jeanne une main spasmodique tandis que le Niçois s'incline jusqu'au sol devant la Naine. Ménestrel alors d'un signe a déclenché aux quatre coins quatre parties d'orchestre, et tous les assistants détachés du mur se sont mis à danser.

    Chaque Ange entraîne sa disciple et Ménestrel au bout de longs crochets tourne en toupie face à lui la Soupov étourdie, transfigurée, bras tendus. Autour des couples ainsi formés s'élargit un espace où le Puceau sous sa face à plaques roses tient la Jeanne sous son haleine. L'Ours se dandine lugubre, Ménestrel ricanant lui désigne le Représentant qui valse avec la Naine à niveau de braguette. Puis tous les cavaliers ramènent les danseuses au buffet où Gretel refuse de boire, tandis que le Niçois force la Naine à écluser cul sec une flûte de Moët. Les Anges sourient sans relâche, le Faux Puceau découvre ses gencives. Le Plantigrade exhibe ses crocs, boit au goulot. Les serviteurs en guêtres et perruques circulent sans se heurter.

    Et bien que les orchestres se soient tus les couples tournent encore robe à robe en froissant les étoffes - le chef se tournant bras levés, Ménestrel baisse la tête et le galop se forme - fortissimo chassé-chassé - sous les lustres ; mais les Huit hommes et femmes assis à l'écart se parlent par gestes au milieu du vacarme Je m'appelle Gabriel s'écrie le Puceau ; Ménestrel se cramponne au fauteuil, un genou plié : Te souviens-tu de nos nuits ? ce bal, je l'ai monté pour toi - Soupov tend à bout de bras sa main grasse à baiser sans soulever ses hanches - une marquise à collier de cristal salue en cliquetant et la Mort qui la suit porte un loup au mufle doré tes yeux sont morts Hélène il est trop tôt – Pousse-moi, vire dit Soupov je veux danser - tous autour d'elle se sont retournés.

    Ménestrel se relève et la retourne encore - Hélène rit, s'agrippe aux accoudoirs de ses doigts bagués - tous les saluent, anonymes, en noir, Ménestrel se dérobe et trace à présent de longs cercles sur d'autres valses à longs relents de Sibelius, la basse gronde au premier temps comme un seau plein d'eau ; Gretel et l'Ours relevés se font face, l'Ours lève une patte après l'autre et découvre les dents - le rythme est à son goût. Une flamme morne stagne dans ses yeux ; sous les lèvres de Gretel se pressent les mots qu'il aurait fallu dire - et l'animal pose les pattes jusque sur son dos. Alors ils oscillent tous deux, appuyés sur le cœur comme deux matelots par gros temps.

    Il la touche tout bas du bout de son museau et la valse épaissit l'atmosphère où halète Soupov sous ses seins sur son trône à pivot, et le Niçois montre à la Naine aux verres embués les plis indéfroissables de ses pattes noires petite dame en vert, tu sais ce que je sais. - Représentant dit-elle j'ai jeté ton évêque au feu - Buvons encore sa veste ouverte à deux battants propose des rangées superposées de fioles j'ai de tout - je suis un orgueilleux Marciau rit aux tintements du verre cétoine bien-aimée dit-il catin trop verte,c'est toi qui mourras en dernier, Soupov étire son ultime port de bras – l'Ours exhibe le liseré de ses gencives et le puceau empeste sa mortelle haleine - C'est tout ce sperme répond-il qui me remonte aux dents - Ménestrel la toise avec condescendance.

    L'Ours roucoule. L'orchestre bat de tous ses archets. Les flacons passent de mains en mains sans qu'aucun ne se brise à terre. Les Quatre Cavalières, chacune à sa hauteur, se sont servies à même son torse. L'orchestre alors debout, fortissimo, attaque le Rigaudon de Rameau. Les couples bavent et boivent. Soupov tombe à terre, l'Ours la pousse du pied dans un angle, Gretel crie T'as plus rien sous ton habit, représentant ? qui hisse la Naine - plus haut, plus haut ! que je voie toutes leurs perruques ! Le nez tavelé du Puceau coule et Jeanne se débat. Soupov remise seule en selle tourne à grands coups de ses bras sous les jabots, Ménestrel secoue deux flaches d'Eristoff à bouts de bras, ses jambes rouges étincellent en tout lieu.

    -Tiens-toi à mon épaule que je te descende scarabée vert à ras du sol Chacun suffoque sous le musc et la poudre et les couples se raréfient, bouches alourdies, mains aux poches. La lumière se tamise et le froid descend, Jeanne courbée de dos soutenue par le Vierge à la taille, reste le son sourd des cordes dissonantes, elle parvient au bord d'une gravière d'eau froide où elle tombe, et son ombre a coulé dans un creux de miroir. La Naine pousse un cri, les lèvres des hommes se sont confondues et Marciau perd connaissance.

     

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    Brive et quatre murs. Marciau tombe fréquemment dans d'éprouvantes rêveries et la Soupov serre les dents, le nez vers les genoux. La Naine a demandé le programme du soir. Soupov se penche et reçoit le coussin dans le dos. Premières notes sur l'écran aveugle. Les survivantes s'installent en geignant comme des vieux ponts. Maintenant que la Jeanne est morte on va pouvoir regarder la télé tranquille. Sur l'écran, la famine, les squelettes : "Les faits sont là. C'est à vous d'agir, et vite." La Soupov se frictionne le dos - toute une vie d'encaustique - hanches, vertèbres. "Ils sont des milliers qui réclament votre aide.

    "Ces images se passent de commentaires. - Marciau, as-tu bien refermé le gaz?" - soudain Pierre Pipe encadre à l'écran sa grosse gueule d'ange - les joues peut-être un peu moins rondes, le teint moins vernis. Alors toutes ont cessé geindre. Tout un passé, toute une vie de guerre et de privation – et chargeant son soupir de toute l'affliction qu'elle a pu concentrer, Soupov s'est écriée : Mon Dieu qu'il a maigri !

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    Le mois de juin fut torride. On rouvrit les vitres calfatées de crasse. Le caniveau poussa de gros relents graisseux. La Naine réfugiée dans le dernier coin sombre conserva la soif sous sa langue. Les mouches ont circulé. Gretel est revenue vers les trois heures : "Je lui prépare des salades fraîches". Elle reste dans la porte, son œil gallinacé piquant l'un après l'autre bougeoir, le cadre en teck, le calendrier Massey Ferguson. Elle est venue passer l'index sur le manteau de cheminée, renifle - il faudrait fermer la fenêtre – "Mais la salade, il aime ça ! Il en a repris deux fois, trois en tout."

    La Naine regarde Soupov en dessous : "Elle en a pour longtemps comme ça ? ...Tu l'as nettoyée ce matin ? ...je dis ça, pour les mouches... Tu as balayé au moins ?"

    La seule chose qui intéresse Gretel, c'est de savoir s'il est arrivé du courrier de Marseille : mon fils a trouvé un emploi de barman ; il n'a jamais bu une goutte de whisky – qu'est-ce que tu écris ? Marciau répond J'écris ce que tu dis.

    ...Soupov n'existe plus que par la peur. De son siège émanent des gémissements, ses mains déformées tressautent. Gretel la secoue. Un ronflement brusque redresse son cou, ses yeux s'égarent. La Naine tire de son tablier le jeu de cartes que Soupov se met à fixer; Gretel rapproche de la table le fauteuil roulant, les mains de l'infirme les saisissent d'un coup : "J'ai tiré l'as de pique". Soupir. Elle étale en soufflant les douze figures. A qui as-tu pensé ? Soupov se tait. Gretel dit : Je préférais la belote à quatre. Soupov répond qu'elle a oublié. Marciau ramasse le jeu et le renfonce dans sa poche ; à contempler le teint plombé de la Soupov, à écouter les radotages de Gretel, la Naine se prend à espérer : "...la dernière" murmure-t-elle à mi-voix en raclant la cendre - puis "je dois me surveiller."

    Des bribes d'oraisons funèbres s'agitent sous son crâne. Il lui semble entendre frapper C'est toi ? Jeanne ? Jeanne !! - Qu'est-ce que vous foutez là-dedans ? crie le Niçois à travers la porte. On vous entend gueuler du bout de la rue !" Gretel se lève d'un coup. L'homme entre sans invitation. "Vous ne me remettez pas ?" Tourné vers Soupov : "L'argent ? - Quel argent ? - Vous devez six mensualités ! - C'est lui... c'est lui... répète Gretel. Soupov parfaitement lucide tire cent francs de ses guenilles, le Niçois claque entre ses doigts le billet qu'il enfourne dans son pantalon.

    Il demande si les vieilles ont un magot. Soulève Soupov par les fesses. L'infirme le frappe au visage, la couverture tombe à terre, ses jambes sont de vrais poteaux couverts d'édèmes. Foutez le camp. Plus vite que ça. Elle agrippe l'homme, qui la fait tomber. Marciau : Aidez-moi ! Le représentant s'empare des jambes, elle rue tête en bas prenez mes bras ! Gretel et la Naine la replacent par les hanches, l'homme s'épuise à hisser le buste. Soupov étouffe, souffle et l'Homme reste là, bras ballants - Marciau la Naine lui montre la porte d'un coup de menton, il empoigne d'un coup sa mallette et laisse là ses cartes routières Je reviendrai dit-il. Dès son départ Soupov mains jointes jure en sanglotant qu'elles y passeront toutes, l'une après l'autre, la Naine ajoute "c'est l'ordre des choses" ; elle arrache des mains de Gretel son litre de rhum qu'elle brise à terre, Soupov renifle toute l'odeur d'un coup. Gretel tombe sur une chaise – les yeux fixes – une plaque rouge envahit son visage, la Naine courbée sur sa pelle en plastique balaie les débris, Soupov se mouche à petit bruit, le verre tombe en cliquetant dans la poubelle, Gretel sursaute.

    Soupov retrouve ses yeux droit devant, mains à plat sur les genoux, regard meurtris. Gretel pousse un gémissement où Marciau ne prend pas garde, occupée à feuilleter le carnet de route du fuyard ; quand elle a relevé la tête et s'est approchée de la chaise, Gretel est morte.

     

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    Pendant trois semaines, Soupov et Marciau sont restées seules. Soupov, cramponnée sur son plaid, regarde de tous ses yeux ce petit être qui s'obstine, effrayé, perché sur l'escabeau : visiblement, la Naine n'était pas comprise dans ses martingales. Elle fixe Marciau, tremblant de se tromper, souhaitant et craignant sa mort. Plus rien ne subsiste de l'autorité qu'elle infligeait à ses compagnes ; ni de sa vulgarité (dont elle faisandait ses radotages) - tu n'es plus une grande dame dit la Naine. Soupov devient cette masse glabre et gémissante qu'il faut pourtant manipuler, nettoyer. Les soins les plus intimes ne rebutent pas la plus petite, qui prend tacitement à Gretel morte son emploi. Soupov en souffre.

     

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    C'est maintenant Marciau qui pousse la porte rue Pelletier. Bouffée d'urine. La pièce baigne dans un vert chartreuse, aussi sombre et laid que peut l'être un séjour de vieux. Monsieur Hervé. S'il vous manque quelque chose. Une silhouette à contre-jour sur le fauteuil ; tous les paralysés tournent-ils ainsi le dos à la lumière? - Il chique ses joues sous sa visière. La Naine à présent distingue la mandibule qui rumine, les sourcils blancs sur les yeux creux. Il a levé sa canne, elle a dévié le coup, la canne tombe, qu'elle ramasse et lui retend. Il suit tous ses mouvements. Marciau explore la cuisine : sous l'évier, l'eau de Javel et la lessive.

    Dans le buffet des assiettes volées, un beurrier rance, du sucre et juste de quoi manger pour midi. Marciau fait frire une omelette. L'homme ne bouge que les yeux, tord la moustache. Il dit je ne peux pas me servir de mes bras il ment - par chance Hervé avale sans baver. Parfois la Naine emplit un verre d'eau rougie qu'elle porte à ses lèvres : C'était bon ? - Oui merci. Sa tête s'incline, il se met à ronfler, un relent d'urine s'élève.

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    16 avril

    Frank

    C'est comme si tu étais mort hier. Je ne pleure pas sois tranquille. Seulement ce poids sur la tête et la poitrine. Mes jours et mes nuits, etc. Se peut-il que tu

    26 avril

    Dix-neuf ans que je t'écris tous les jours. Pourquoi ne réponds-tu pas. Tu dois penser que je suis stupide. Je me sens fatiguée sans toi.

    2 mai

    La Soupov ne meurt toujours pas. Je ne sais pas si je suis prête.

     

     

    K O H E Ц

     

     

     

     

     

     

     

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