03.07.2009
Les mignonnes petites bébêêêêtes...
Assurément on les oublie, nos compagnons. Passant dans un petit cimetière d'animaux de station balnéaire, je fus saisi à la gorge par le spectacle d'un poignant abandon : herbes, tumulus indécelables, plaques de travers à demi-effondrées, dates si tragiquement rapprochées entre la naissance et la mort, jamais plus de dix-neuf ans. J'en fis la remarque publiquement. Quelques mois plus tard, le petit cimetière avait retrouvé toute la fraîcheur d'un lieu bien entretenu. Je fus satisfait, modestement, de mon petit succès. La mort des animaux me concerne plus encore que celle des humains ; nous en effet, de toutes façons, avons mérité de mourir.
Mais les animaux, eux, ils n’ont rien fait. L'enfant lui-même peut être considéré comme portant encore malgré lui, d'une certaine manière, les signes d'une déchéance à venir. Plus signifiante encore cependant la tombe de l'animal, car si nous ne savons que trop de quelles inéluctables désillusions, déchirements et trahisons la destinée du petit d'homme sera tissée, nous ignorons ce qu'a été, en soi, la vie de l'animal, sinon le signe indéchiffrable d'on ne sait quoi ou qui, souvent divinisé sous ces traits même, ou du rien, du Grand Inutile , du Grand Gaspillage de l'Energie du Monde avec des capitales partout. L'inutilité ici renvoie à notre inutilité, celle de l'animal plus profonde encore, étant là, parce qu'étant là.
Ces yeux mêmes où nous pensons lire tant d'échos, tant d'affection immérités, tant d'amour gratuit, un jour s'éteignent, se fixent, se vitrifient, sans que nous puissions rien appréhender, tout proche cependant, quelque chose qui nous menace sourdement, nous reflète, nous ignore
Cependant croyez bien ces douze ou quinze années d'existence, si nous n'avons pas maltraité notre double d'exigences absurdes – je pense à ce sloughi de chasse, sauvagement attaché à longueurs de journées au bout d'une laisse qui lui laissait juste la liberté de se lever ou de s'assoir sur place, condamné par une cruauté véritablement imbécile à voir s'avancer vers lui à le toucher mais sans jamais l'atteindre - puis décroître sur le parquet un triangle de soleil – et pour celui-là qui fut finalement libéré pour courir enfin dans une prairie avec des enfants, combien d'autres restent enfermés dans des puits sans lumière, et remuant la queue dans son infinie gratitude lorsqu'on leur apporte, deux fois trente secondes par jour, leur infecte pâtée – pour peu que vous l'ayez donc aimé, les quinze ou vingt années de son existence ressoudent très exactement, dans la plénitude animale, les misérables instants volés de vos bonheurs humains.
Voilà pourquoi le Singe Vert voulait avant les vacances, où des milliers se préparent à abandonner lâchement leur compagnon, dont ce chien retrouvé un jour attaché court à un arbre le museau étroitement scotché tout autour pour qu'on ne l'entende pas crier, pour ne rien dire des saligauds qui ont un jour laissé leur vieux sans papier (d'identité...) dans les chiottes d'autoroute pour qu'on le fourre dans un asile - hélas on a les a retrouvés puis solidement condamnés à fond les gamelles – voulait pousser sa gueulante...
14:26 Publié dans émotions | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : chats chiens cimetière animalier
01.07.2009
On se fout sur la gueule à Beyrouth
...Quant aux bombes, elles ne tombent pas à toute heure. Certains quartiers demeurent tranquilles pendant des mois. Leurs habitants peuvent s'enfuir ; la frontière nord, en particulier, reste mystérieusement calme. Gagner le pays de Bastir! ...le port de Tâf, cerné de roses ! ...pas plus de trente kilomètres... Georges quitte son vieux père. Voici ce qu'il pense : « Au pays de Motché, je ne peux plus haranguer la foule : tous ne pensent qu'à se battre. En temps voulu, je dirai au peuple : voici mon fils, je l'ai désarmé ; je vous le livre. » Il pense que son père, Kréüz, sur son lit, présente une tête de dogue ; avec de gros yeux larmoyants.
Puis, à mi-voix : « S'il était valide, je glisserais comme une anguille entre les chefs de factions ; je déjouerais tous les pièges. Avant de sortir du Palais, mon père s'essuyait les pieds. C'était pour ne rien emporter au dehors. » Le Palais s'étend tout en longueur. Des pièces en enfilade, chacune a trois portes : deux pour les chambres contiguës, la troisième sur le couloir qui les dessert. Chacune a deux fenêtres, comme deux yeux étroits juste sous le plafond. Georges évite les femmes: il emprunte le corridor, coupé lui aussi de portes à intervalles réguliers dans le sens de la marche afin de rompre la perspective.
Au bout de cette galerie s'ouvre une salle d'accueil, très claire, puis tout reprend vers le nord-ouest, à angle droit : le palais affecte la forme d'un grand L. Cet angle défend contre les fantassins ; grâce à Dieu, aucune faction n'est assez riche pour se procurer des avions. Cependant chaque terrasse porte une coupole pivotante. « Dans les tribus sableuses d'alentour, on nous considère avec méfiance : faut-il attaquer le palais, s'y réfugier ? ...nous n'avons rien à piller – personne ne découvrira les cryptes – et mon père, Kréüz – a fait évacuer presque toutes les femmes... Je reviendrai, ajoute Georges, quand l'eau sera purgée de tout son sable... » Ou : « ...quand les brèches seront colmatées. »
X
A Motché, attaques et contre-attaques se succèdent sans répit. Il faudrait imprimer un plan de la ville par jour. Georges peine à retrouver son propre fils : «Ma mission prend une tournure confuse ; Kréüz m'a dit « Tu n'as rien à perdre » - je ne suis pas de cet avis. » Georges consulte les Tables de Symboles : cheval, chien , croix ; la Baleine, le quatre, le cinq; le Chandelier; le cercle et le serpent. « Il me faut un cheval, pense Georges, pour porter les messages et annoncer les victoires. Pour fuir. Pour libérer. Fuir et libérer.» Georges lance les dés : « Voici les parties de mon corps qu'il me faut sacrifier : la Tête, Moulay Slimane, Gouverneur du pays, assiégé dans son palais (« Ksar es Soukh », dont le nôtre est la fidèle réplique ; pourtant cet homme ne règne que sur quatre (4) rues. ) ; le Bras : Kaleb Yahcine, qui tient l'Est ( le désarmer, ou l'utiliser à son insu) ; la Main, qui désigne ou donne : El Ahrid. Le Sexe ou Jeanne la Chrétienne, enclavée de Baroud à Julieh ; elle ne rendra pas les armes si je ne la séduis.
Le Coeur battra pour Hécirah, forte de son peuple opprimé : chacun de ses héros se coud un cœur sur les guenilles. Tous portent le treillis, et souffrent de la faim. (Position : le Sud) ; l'Œil est celui d'Ishmoun, c'est à lui qu'il en faut référer ; quand à ma Langue, puisse-t-elle peler de toute mon éloquence. »
15:40 Publié dans Petites démangeaisons littéraires | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : bombes
30.06.2009
Conversion au polar
Je lis un polar. Ça me change. Disons, un polar de plus. Bien clair, bien net, pour une fois, bien écrit, « un des maîtres du genre » me dit Max sur Goodis. Soit. En même temps, je le gâche parce que j'ai rencontré Flaubert, sa correspondance, et le suspens qui va avec à dix-huit mois de sa fin : sait-il qu'il va mourir ? Est-ce que je le sais pour moi, quand je reviens (la veille) de l'enterrement d'une copine, Chantal ? Copine... peu appréciée, trop silencieuse, je n'aime pas le silencieux, nous nous taisons tellement après la mort.
Et puis, mon amour est mort : ça aussi c'est dans la chanson, da-dou ronron, da-dou ronron. Une chanson stupide, au rythme formidable : tout l'été 64 ça nous a tourné dans la tête, aux papies sexagénaires, aux mamies bien foutues qui allaient « aux fraises » - et spécialement une – dans les buissons de la rive à Mussidan.
Alors voilà, c'est l'histoire d'un type qui s'enfuit à travers bois avec une sacoche de 300000 dollars, et qui la perd. Les flics ou les gangsters ne le croient pas. Ils tapent dessus. Jusque-là je comprends, ce qui est merveilleux. « Un grand maître », Madimax. Maddy Max. Max le Folingue. Et personne ne croit ce malheureux V... qui a perdu la sacoche en s'enfuyant. Et que dire à cette femme qui ne m'aime plus, par découragement ? Parce que nous n'avons pas eu le courage de rompre, chacun de notre côté ?
Qui veut « m'entrevoir » le jeudi ? Flirter derrière un pare-brise, avec toute l'amertume qui va revenir à nos lèvres, et ces retours de flamme inutiles ?J'aurai du moins vécu l'hitoire d'amour type, standard, avec début, milieu et fin, et personne ne s'accroche. Il me faut quelqu'un d'autre, vite. Me voici devenu comme tout le monde. Ayant vécu un amour de Monoprix. C'est donc ainsi que ça se passait, pour « les autres » que j'enviais tant ? Alors les autres ont envie de se fixer, après dix ou douze histoires de ce type. Ils se fixent donc, font des enfants, s'aperçoivent au bout de quinze ans que ce n'est pas ça, que le mari boit, que la femme déprime, que les enfants sont cons, et ils essayent de remonter le ressort, mais tout recommence comme avant, parce qu'il n'y a qu'une loi : l'éphémère, en attendant le définitif.
Ensuite, il faut dépasser ce définitif imparfait, avoir le courage d'avouer que l'on est dans le même chemin que n'importe quel humain, et regarder le reste de la vie bien en face, sans résignation ni lamentations excessives. Voilà. J'ai vécu ça. A un moment donné la sacoche est tombée, et les gangsters, ou les flics, me bourrent le revolver dans les côtes en me demandant « Où est-elle passée ? » Les interrogateurs, c'est notre conscience qui nous torture. Et ce qui forme et consolide l'amour, c'est la vie quotidienne ensemble, l'habitude, qui est un visage de l'amour.
Si l'habitude ne peut pas naître entre deux amants, leur amour s'étiole. Dans l'habitude aussi. Donc, enfonçons la porte ouverte de la salle de bain : l'habitude mène au-delà de l'amour, sacoche perdue ; l'amour fou mène à la lassitude, sacoche perdue. Dans le premier cas, affronter la solitude à deux, dans le couple. Dans le second, affronter la solitude, mais tout seul. Aucune lutte n'est à déprécier par rapport à l'autre, toutes deux sont difficiles, solitaires, et se terminent par la même misère à la fin de la course. Donc, nous avons peur de la mort, et nous nous serrons très fort l'un contre l'autre pour nous réchauffer, nous exalter, nous reproduire.
Mais en définitive,nous hurlons, avec ou sans lune. Voilà. J'ai découvert « la balance à peser les balances. Et que reste-t-il ? La littérature. Je peux aussi me raccrocher. A la littérature, toujours : Tu es arrêté sous la double inculpation de vol à main armée et de meurtre au premier degré. Sans préméditation je suppose. C'est ce que dit le dialoguiste de La guerre du feu (« B. ») : quand vous ne savez pas quoi faire de vos personnages, faites entrer dans la pièce un homme qui tient un revolver. Et c'est vrai. La mort entre en scène. Brusquement. Parce que c'est le seul Sujet. La mort, ou tu l'affrontes, ou tu l'oublies : Comment vivre heureux en attendant la mort. Si tu l'affrontes, pas de milieu : tu l'apprivoises, jusqu'à te la donner (ou tu deviens employé aux Pompes Funèbres) ; si tu la fuis, tu entres dans le bac à sable et tu joues, ça s'appelle la vie.
Tu écris, tu te montres, tu es amoureux et tu gagnes et tu perds, et tu luttes. C'est complètement idiot. Tu le sais mais tu continues. Si je te revoyais tout recommencerait. Tu vas me faire le plaisir de recharger le sac à dos. Mais je me suis livré à vous. Oui, à la vie. Laisse aller, ne force rien. Tu as voulu tout ce qui arrivait. Tu ne résoudras rien. Vis et fais confiance. Tu n'es pas original. Tu ne seras jamais original. Tu aimerais passer à la télévision. Tu vois bien que l'éditeur fera tout pour te rogner les ailes, jusqu'à ne même pas te fournir l'adresse d'un auteur que tu pourrais interviewer. Vole de tes propres ailes. Pose des questions. Intrigue, même à ton grand âge. Tu es grand à présent.
Il a fallu que j'en passasse par là pour trouver ces évidences, ces indigences. Je suis venu vous trouver de mon propre gré. Il n'y a pas d'excuses à vivre. C'est comme ça. Une cause à défendre, à part moi ? Je vais être fort. On ne m'aura pas. Je vais me dépatouiller. En respirant calmement, sans vouloir tout résoudre. Chantal est dans son cercueil. Elle se résoudra. Tout une vie tient là-dedans. Personne n'est allé au-delà de toi. Je n'étais pas obligé de le faire.
11:48 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : goodis, nuit
27.06.2009
Attente pénombreuse
Composition particulière, debout sous l'éclairage parcimonieux d'une cage d'escalier, en l'école V. qui coûte la peau des fesses. Je commente un article sur les évêques américains couvreurs de pédophiles, dont certains abrutis condamnent moins les hétéros que les homos, avec l'argument qu'une femme détestant les hommes s'adaptera, tandis qu'un pédé souffrirait toute sa vie. Ça c'est du raisonnement. Le monde me semble à présent plus lointain, plus brumeux, atteint de sexagénarisme à son tour. Je fus fort gêné lorsqu'à C. l'abbé B. poursuivit la conversation à travers la cloison de chiottes. Dieu merci ce fut bref, et j'avalai stoïquement les endives cuites préparées par Dieu sait quelle vieille fille ; après tout, le sexe n'occupe qu'un faible volume, et comme il est facile hélas de s'en (de le ?) détacher.
Sur ce palier d'école c'est tout un autre monde, très laid, poétique, hors du temps depuis 55. Je n'entends pas le violon de ma fille, juste deux pianos et une guitare, qui se recouvrent. A cette heure-ci habituellement j'écoute les infos. Des ombres passent dans l'ombre, trop d'ombres en vérité dans le bus, les magasins, les rues... Ma lecture énumère et dénonce les abus catholiques. Pourquoi ne dénoncent-elle pas les châtiments inhumains des écoles coraniques ? il règne dans ces colonnes une atmosphère de règlements de comptes anti-sacristie assez déplaisante, un ton ricano-persifleur d'yeux en coin, de sourires entendus... Voici des enfants sortant de leurs salles, nous sommes le mercredi soir, tout sent la sincérité sous-payée... si je pouvais trouver pour lire une salle vide, éclairée !
Un an après le début de cette expérience, [les] résultats scolaires (de cette école religieuse incompétente) sont navrants. Ainsi, c'est en raison des mauvais résultats qu'ils se sont fait virer, et non pour leur appartenance à la race punitive des corbeaux. Et que veut dire école à la maison ? En restant chez eux, ou suivant ce que l'on appelait « répétitions » ? Devant moi c'est un va-et-vient lâche et perpétuel ; impossible de bouger, de chercher une salle. Aucune sympathie pour moi ce soir ne se dégage de tous ces gens puant la modestie, l'insignifiance, la vie sans perspective et le, pour finir, cercueil... Aujourd'hui, beaucoup se demandent si on a agit [sic, faute et hiatus compris] dans le meilleur intérêt des enfants. ...Le niveau de ces braves religieux serait-il donc insuffisant ?
Une torpeur me prend. Parfois un train passe de l'autre côté. Depuis vingt ans j'entends parler de ces enfants qu'on embrigade. Ici des filles et des garçons s'emmerdent jusqu'à plus de 20h pour développer leurs sensibilités musicale et gymnique. Il paraît que c'est pour leur bien. Dès demain il leur faudra rentasser dans leurs têtes ce long apprentissage indispensable. Ne cesseront-ils donc jamais de défiler devant moi, en compagnie de papa-maman ? et je ne suis qu'un père parmi eux... Le directeur s'en va, ferme son bureau à clef, j'entends partout jouer, sauter, du piano, des recommandations, peut-être ma fille dans le lointain. Mes notes serviront-elles à mes survivants ?
11:10 Publié dans émotions | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : musique, palier, enfants


