27.01.2012

Les mythes, deuxième

Le public particulier que je représente fausse également les appréciations du critique, puisque je suis professeur de lettres, donc nourri et gonflé au double sens du terme de toutes ces mythologies dont j'ai précisément une vaste indigestion. Quant aux légendes celtiques ou indiennes, elles me touchent très peu, j'en vois trop le côté puéril et même arbitraire. Ce livre "L'homme et les mythes" me semble devoir exalter un jeune homme de 19 ans qui ne connaît pas grand chose encore, mais présente pour un quinquagénaire instruit un côté de rabâchage menant à la pesanteur, les illustrations en particulier n'ayant fait l'objet d'aucun effort et rappelant fâcheusement ces clichés archi-usés que tous ceux de ma génération admirèrent déjà dans les livres de leur sixième et cinquième au temps des Mallet-Isaac.

Il me faut tirer au sort une page de l'ouvrage de Jean-Pierre Hammel : sans doute en obtiendrez-vous quelque chose de plus substantiel : 186, nous pouvions tomber plus mal, il s'agit de l'utilisation des mythes chez Racine et Baudelaire. J'avais oublié cette façon de proposer la connaissance : utilisation et pérennité des mythes selon les littérateurs en particulier français à travers les âges.

C'est ingénieux, mais à mon sens peu utile. En effet, de deux choses l'une : ou bien l'on ignore qui furent Jean Racine et Charles Baudelaire, ou à peu près ; dans ce cas, que l'on se reporte à leurs oeuvres, et l'on découvrira sur le tas les immenses mérites de ces deux génies, et la vivacité dans leurs âmes de ce que représente les mythes éternels. Et ce n'est pas à l'aide d'un digest à l'usage de la ménagère de l'Indiana que l'on aura pénétré les arcanes plus ou moin ssulfureux de ces géants.

Connaître Baudelaire ou Racine, ce n'est pas lire deux ou trois strophes ou demi-tirades. La connaissance approfondie, ressentie, de chacun d'eux, ne peut se faire que par une longue fréquentation, assimilée au cours d'une longue période appelée adolescens, accompagnée de phénomènes d'échos d'un âge à l'autre, d'une période de la vie à l'autre, de la cinquantaine vers la vingtaine - c'est une assimilation, une acculturation.

Dans ce cas, de brèves notions ne pourront que nous badigeonner superficiellement ; c'est ainsi que les légendes de Rama et de Krishna me paraîtront toujours, à moi béotien occidental bouseux, enfantins, sans beauté ni profondeur. Je ne dépasserai jamais le stade de l'amateur de services à thé à motifs hindous. Et je le déplore. Poil au pylore.

Ah ce que c'est beau.JPG

 

En revanche, si l'on a été nourri de Racine et de Baudelaire sans parler des autres, les rappels de Monsieur Hammel agacent profondément : nous savons tout cela ! voudrions-nous lui dire. Apprenez-nous quelque chose de plus approfondi, de plus pointu, de plus universitaire, de plus fouillé, de plus pointu ! Tous vos rappels ne s'adressent pas à nous, et quant aux autres, ils ne le comprennent pas beaucoup plus qu'une poule ne comprendrait la structure d'un couteau, un crapaud celle d'une boîte d'allumettes !

Parole, on dirait des chapitres de remplissage, qui seront suivis à la fin de chapitre de mise en bouche - alors que sur Lévi-Strauss précisément, sur lequel je suis si peu renseigné, j'aurais aimé avoir des considérations plus élaborées, plus structurées, moins strictement et moins maigrement indicatives - mais voyons Racine, en rapport avec Euripide à propos d'Iphigénie :

"La tragédie racinienne s'arrange avec le sacrifice : elle nous en transmet encore l'idée, mais elle nous présente une victime" (Hermione bien entendu) "qui paie ses fautes, plusd qu'une victime glorieuse qui porte et assume le destin d'un ensemble qui la dépasse. La culpabilité prend le pas sur la Vertu. Dérive en même temps que transmission, carrefour du mythe - qui retrouvera autrement sa force première au XIXe siècle, avec Goethe, sur un mode plus intériorisé.

Exemple du destin des mythes en littérature, le motif du sacrifice s'y révèle fondamental, parce que porteur du questionnement sur l'innocence et la culpabilité. S'y est "raccroché" - avec la force que l'on sait, au XXe siècle - le motif du "bouc émissaire", visage inversé, révulsé et sombre de la figure imaginée par Euripide." Poil au bide.

Les poètes et l'archétype

Réminiscence de l'Age d'Or chez Baudelaire

Baudelaire fut partagé, sa vie durant, entre une fascination pour les ténèbres et le mal qui les hante, et l'espoir d'un temps et d'un lieu rédempteurs, porteurs d'une Vie véritablement salvatrice. Ce temps hors du temps et ce lieu hors du monde, où se concentrerait la Vie, constituent l'un des motifs récurrents des Fleurs du mal.

Antidote au spleen, à la mélancolie profonde, à l'angoisse engendrée par la vulgarité du réel et de la misère, le paradis lointain, rêvé, halluciné par le poète, est presque toujours associé à la femme aimée" quel con ce Baudelaire. "Elle le sécrète ou il est son écrin, né des senteurs de sa chevelure

 

Tout un monde lointain, absent, presque défunt

Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique...

 

ou contemplé dans ses yeux

Astres dont nul soleil ne peut flétrir la flamme.

 

Ce pays est d'abord conforme au cliché exptique - "chaleur éternelle", soleil, océan, nature généreuse - imaginé par les contemporains et apprécié par Baudelaire lui-même lors de son séjour dans l'île Maurice,

Une île paresseuse où la nature donne

Des arbres singuliers et des fruits savoureux..."

 

Fin hélas de l'extrait. Vous voyez comme c'est bien écrit, bien conçu, bien cultivé, comme tout cela vous prend par la main ? Certes. Mais je n'ai pas éprouvé de surprises, je n'ai trouvé que des développements attendus, une démarche bien sage, utile sans doute mais sans ce pétillement que l'inattendu de la démarche ou la profondeur juste un peu plus exceptionnelle de la démarche procurent au lecteur qui grâce à l'auteur se découvre intelligent.

Juste des petites pointes exotiques et ingénieuses, qui me permettront d'affiner mon analyse par le recours à ma mémoire. Peut-être a-t-on semé sur un terrain déjà saturé par tout cela, mais peut-être aussi aurez-vous la curiosité de vous procurer "L'Homme et les mythes" de Jean-Pierre Hammel, collection "Héritages" chez Hatier. Merci de votre attention. Poil au fion.

25.01.2012

Bourliaguet, la maison qui chante

C'est une brave petite production littéraire dont je vais vous entretenir ce soir : de Léonce Bourliaguet, « La Maison qui chante », du bon vieux temps de la Bibliothèque Verte, avec ses couvertures à trois barres d'or. Je ne pense pas que j'aie outre mesure aimé cet auteur quand j'étais enfent, car je n'ai pas conservé « Le Moulin de Catuclade », recueil de nouvelles du même. Je préférais les histoires de Grand Nord, avec Curwood ou Jack London. Et puis j'ai lu ou relu « La Maison qui chante », et sans jeu de mot, j'en ai été enchanté.

La maison qui chante, c'est un moulin à eau, avec une roue à aube qui tourne sur la Vézère. Moi j'habitais l'Aisne, 02, et je n'imaginais pas devoir finir mes jours dans le Sud-Ouest. A présent je vois bien mieux l'endroit dont il s'agit, près de Hautefort et de la forêt de Clairvivre, dans le Haut Périgord. A peu de choses près le pays de Jacquou le Croquant, et de la même veine. Non pas des paysans misérables vivant une vie de bêtes sans chaussures, mais des meuniers aisés, installés de puis mille quatre cents et quelques, donc avec leurs lettres de noblesse si l'on peut dire.

Leur moulin commande toute la vallée, ce sont eux qui lâchent ou retiennent l'eau à leur gré, ce qui ne leur assure pas une sympathie très nette de la part des meuniers d'aval. Mais tout se passe bien, le jeune garçon qui raconte ses mémoires nous entretient de son bonheur familial, des virées campagnardes qu'il entreprend sur les collines avoisinantes, des attachements qu'il forme avec son père, son frère aîné Joachim, et sa vieille nourrice illettrée qui lui raconte de si belles et vieilles histoires périgourdines, hantées de fées, de géants et de sortilèges, avant de s'endormir. Il n'y a pas d'injustices criantes, et chacun vit à peu près convenablement, jusqu'à ce qu'un voisin s'avise de contester les titres de propriétés de cette famille : occupation du terrain vaut propriété, mais justement, aucun document ne le certifiant depuis ces époques reculées, il est toujours possibles à un chicanous d'engager un procès.

Ce sont de ces histoires morales, où le jeune garçon fait l'expérience de la méchanceté du monde, apprend la vie à travers un instituteur, des voisins, des catastrophes, et finalement de la vie. Il passe des enseignements de sa vieille nourrice, qui lui raconte des fables, aux aspérités plus irrémédiables de l'existence réelle. Le conte qui m'a bien plu, et qui revient par allusions tout le long du livre, est celui des poissons qui se rencontrent parfois, les uns disant qu'il n'y a rien en aval du moulin, le sautres qu'il n'y a rien en amont du moulin. Et puis un jour, les eaux débordent, les poissons duc anton d'amont rencontrent ceux du canton d'aval, et s'aperçoiven,t qu ela vraie question n'est pas de savoir où va la rivière, mais où va le poisson.



Belle leçon ma fois, reprise dans le denrier paragraphe, qui pose en termes très accessibles ces fameux problèmes de la connaissance, de la liberté individuelle ou du fatalisme. Or justement, la vraie rivière un jour entre en furie, balaye tout sur son passage y compris le moulin ancestral, estropie le père qui meurt, donne l'occasion aux voisins de venir aider la famille sinsitrée ou au contraire de lui témoigner sa plus crasseuse indifférence. C'est dans le malheur qu'on connaît ses amis. Chacun surmonte ses épreuves, le frère aîné se ruine, se tue au travail, et les dernierzs battements de cœur du père coïncident, dans un extraordinaire artifice de composition, avec les premiers coups sourds de la mécanique du moulin reconstituée.

23.01.2012

Prison

 

HAINES ENCLOSES (« DOUBLE PEINE »)   

T(ANGER) – PRISONNIERS D'EN HAUT – ME RECEVEZ-VOUS ?

PROGRAMME :

Beethoven ; le violoniste sans talent ; quartier des femmes, la mère de Christian Labotte, « Et t'aimer follement », l'Américaine et son boy-friend : « Elle rase » - Grande et Petite Babette ; Dorimon m'enseigne quelque chose et moi le Cartodep, Jeu de Société.

 

 

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Nous vivons Dorimon et moi des semaines de pluie d'hiver. Plus de sortie même en laisse (Drüften Mijnheer och Madame, Señor Pomarès y ametralladora). Notre rue, Balzac, large impasse, n'a que deux immeubles : nous et le bâtiment rouge en face, vue de dos (briques sans grâce, bouchant la vue, fenestrons décalés par étage en quinconces, meurtrière par où je vois le vieux qui joue du violon sans fin ni talent – c'est un bien patient professeur qui vient deux fois par semaine, pièce nue, pupitre au centre. De chez moi je guette d'en haut, passants poussés par les averses, rasant le cul d'immeuble - pas d'entrée - deux autres chiens qui s'accouplent, peut-être les mêmes.

Crépuscule et masturbation. Deux humains baisent sur une borne, vite, pour de l'argent. « Pourquoi es-tu taulard ? - A ton avis ? » Je n'en ai pas. Je connais son avenir. C'est une grâce qui m'est advenue. Ce sera dès la mort de sa femme. Je ne l'explique pas. Il ne la connaît pas encore. Dorimon passera par l'asile. Chez les fous près de Gap. Inutile que j'en parle. Que je lui révèle. Mes visions plus précises de nuit en nuit. « Pourquoi regardes-tu toujours en bas dans la rue ? il n'y a rien à voir. » En me penchant, à gauche, j'aperçois la lisière du terrain vague et de la ville, où s'achève notre rue Balzac. Dorimon me déplie des projets d'urbanisation, les rues en pointillés déjà baptisées : des crêtes poussiéreuses pour l'instant parcourues par les ânes, entre les fondations carrées qui se remblaient pluie après pluie. « L'argent manque » dit-il (d'après les journaux fournis avec la soupe : Echos de Tanger – pour moi Les Nouvelles d'Alger ; il s'étonne parfois de mon ignorance : « Je suis enfermé Dorimon, sous la terre comme ici. » Il ne répond pas.)

Un gosse à poil au crâne ras monte au galop le talus raide, une pierre acérée frôle sa tempe à une ligne de la mort – il détale en sanglotant - « Comment es-tu venu ici ? » - j'esquive ; à vrai dire nul ne sait pourquoi on l'enferme. 

Quand Dorimon ne lit pas Les Echos il se muscle ; se coince un Bullworker à coulisse dans l'épigastre et pompe d'en bas sur l'angle supérieur du chambranle. Puis sur le ventre. Il transpire. Me tend l'appareil, je décline. Je lui enseigne un jeu de société de mon cru : le Cartodep ; une carte de France départementale, 52 cartes, deux dés. But du jeu : s'étant chacun approprié un bout de territoire intitulé département, cerner celui de son adversaire en annexant, par une série de coups de dés, les départements limitrophes, jusqu'à étranglement total, sans oublier de se préserver des attaques de l'adversaire. Avantageux : la Côte-d'Or, la Dordogne, sept départements limitrophes. Dangereux - le Finistère : bloqué le Morbihan, bloquées les Côtes-du-Nord, Quimper asphyxié capitule.

Nulles hostilités par voie de mer ne seront envisagées.

Pas de secours de l'étranger.

Moi j'aime bien les guerres civiles.

Le « go » c' est la même chose. Mais sans la guerre.

21.01.2012

Le grand départ

L'été de cette année-là, tandis que plane sur les abdomens et dans les ventres l'inextinguible grondement, l'implacable vortex des réceptions de table, bâfreries subies, fausses frairies, propos de tréteaux et autres convivialités caniculaires, je décide de fuir : l'Espagne. Plutôt crever de chaud que d'hommes. Tracer plein sud, foncer, s'enfuir, les Landes entre eux et moi mais avec moi seul – tout calculé, tout chronométré, tout est rite et liturgie – je n'y reviendrai plus. Ne plus revenir. Prochaine à droite à trois cents mètres. Pas encore à la frontière. La France possède le réseau routier le plus dense d'Europe ; en Espagne on ne voit plus que nationales ou drailles à moutons : c'est un pays comme ça. Je m'arrête sortie de Gentac, sale village, sans panneau, des toits partout, des fermettes, des soues à porc abandonnées.

Dernier coup d'œil au clocher, au volant je crie et chante, manque de peu le cul d'un volailler qui prend le virage. Puis je descends. Sur la route droite, je m'assieds au bord d'un fossé pour lire : feuillage clair, ombre grêle, vue limitée sur des broussailles rases. Le rite me prescrit de tirer le Sophocle de ma poche, édition bilingue Budé : droite en français, gauche en grec, prononciation contemporaine, démotique – piétinement phonétique d'oiseaux sur la paille ; et sous le texte l'apparat critique : tout ce que nos philologues, à travers siècles, ont accumulé sur Electre, pièce en vers : "cett.", "ceteri", "d'autres" ; "dett.", "deteriores", "(manuscrits) défectueux" – de temps en temps les mots tressautent dans ma bouche, et je les rectifie - ici d'autres infirmités, que je dissimule.

 

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Je repars à pied en sens inverse, prenant soin de marcher à gauche, pour voir le danger en face ; à l'aller, toute une famille, sur cette amorce de sentier rouge entre les pins, une famille au pied de sa voiture. Pas de papier gras. Plus tard, plus loin : par la vitre baissée de ma portière je longe à faible allure un couple de sexagénaires aventuriers à table devant la porte ouverte de leur taudis de location, vue sur la caravane et la télé qui hurle sur sa chaise. Cinquante-et-un. Marne. Eux non plus ne voient pas le paysage. A Pau je mange des pêches sur un banc, près d'un jeune sportif que j'ignore. Fromage. A Laruns, pour changer ma thune, prendre la file au guichet, parmi les gens du cru, toutes fesses pataudes et transpirantes confondues, moi compris – direction du Pourtalet, redescente côté Val Gallego, le long d'un lac de retenue, sans m'arrêter pour le petit village en pyramide sur l'autre rive, mitraillé par les touristes : ne pas oublier que je fuis.

Que je roule. Et marche. Une femme et sa fille, accotées au parapet, silhouettes entrevues ; sitôt remonté sur mon siège sans rien avoir appris, je découvre un vallon forcément bien plus beau comme il advient toujours : je travaille à la carotte, comme un géologue. Sabiñanigo. Contourner Huesca, repérant parfaitement, à l'écart de la ville (briques rouges et fenêtres à barreaux) l'Asile Psychiatrique – on devient donc fou ici ? ...comment soigne-t-ils la folie à Huesca ? Route de Sariñena. Tombée de la nuit. Déjà ces grands pans de ciels jaunes sur les pentes. La Almolda. Halte rapide sur esplanade caillouteuse, dont je découvre trop tard que c'est l'entrée d'un chantier d'autoroute, quelque bretelle en construction.

Vent vif, ouest-sud-ouest. Rouge du soleil couchant sur les monticules chevauchés d'engins déserts. Vaste saignée en contrebas, où je peux lire encore zanjas – tranchées ? ...éboulements ? ...je m'ensevelirais, de nuit, dans ce millefeuille géologique... Paraissent sur la route, venus du sud, deux cyclistes – que repèrent-ils si loin de leurs bases – en ce site suspect – je distingue en clignant les premiers réverbères de B. – que je prenais de loin pour les phares d'un grand chenillement de véhicules immobiles par la distance. Premier plateau de la province de Saragosse ("César-Auguste"). Je mange mon camembert sec, les pieds sur le sol rouge