Fronfron55 Proullaud;296

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der grüne Affe

  • Fleurs, couronnes, etc.

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    Les Vieux. Les plus vieux que lui, Georges. Déclinent leur âge et lieu de naissance. Claire, debout, prend des notes. Johanna, en retrait, l’œil noir, les toise. Dans la pièce qu’on entrevoit derrière eux, les armoires en effet s’entassent, acquises, garnies et abandonnées au fil d’une vie. Le soleil passe entre les battants capricieusement ouverts ou pendants. Marie Thérèse Mazeyrolles demande :

    « Il faut que je trouve un nouveau logement ?

    Jean-Paul Mazeyrolles son mari dit à son tour :

    « On nous promet un rez-de-chaussée : dans la même rue ? »

    Au retour, hors de leur présence :

    « Les déplanter, ce sera les tuer » commente Johanna.

     

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    - Encore un peu de bouillon, Pépère ? Eh ! Pépère ! Georges ! On se promène tout seul dans les couloirs à huit heures et demie ? Tout le monde éteint les lumières ! Tout le monde fait dodo ! »

    Vieux-Georges se fait rabrouer. Mais ce sont des plaisanteries. Le règlement n’est plus ce qu’il était. Dieu merci. Il n’a pas connu ce temps-là. Il quittera ces lieux, devenus idylliques : « Où c’que j’vais-t-y donc ben m’loger à c’t’heure ? » Le ton ce soir est à l’humour. Mais le cœur n’y est pas.

     

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    Les deux sœurs Mazeyrolles, Claire, et Johanne-la-Boiteuse, habitent une vaste demeure en ville, aux chambres profondes et fraîches. L’une d’elles est inoccupée, en raison de l’absence d’un frère. Et voilà un problème résolu. Les deux sœurs le trouvent « amusant », « sympathique ». Le déménagement se fait sinon dans l’austérité, du moins dans la sobriété. Johanne visite Vieux-Georges, elle boîte bas, le vieux ne l’avait jamais remarqué à ce point. «  Cela me vexe, tout de même. J’aurais pu le voir plus tôt ». Mais il ne l’en aime que davantage. C’est une jeune femme droite dans sa tête mais avec suffisamment de mystère pour l’aimer. Elle s’assoit chez lui et ne dit pas grand-chose : bouche grande, bouche close. Ce pourrait être un proverbe. - Cela fait dix-sept ans que nous vivons ici, disait Marie-Thérèse Mazeyrolles. Johanne s’éloigne. Elle boîte. Vieux-Georges ne s’en était pas aperçu. « Même quand elle marche, on dirait qu’elle danse ». Il avait appris cette phrase. Il a oublié qu’elle est de Baudelaire. Les deux sœurs soignantes et le vieux couple portent le même nom de famille. Leur lien de parenté reste faible. Vieux-Georges éclaircira ce point plus tard. Ou ne l’éclaircira pas. Tout dépend de l’écrivain.

    Georges admire ces jeunes femmes. Il les aime. Laquelle des deux susciterait en lui plus d’amour, ou plus d’admiration ? Il faut se résoudre à ne pas se résoudre. Il aimerait désirer l’une, ou l’autre. Il tient jusqu’ici la balance libre en son cœur – Libra, la Balance - né le 24 novembre, Sagittaire. Le lendemain Johanne revient, le voici dans la place. Elle est plus éloquente. Quand elle rit, son visage reste lisse. Son débit s’affermit, ou bien se précipite, sans que rien ne puisse le laisser prévoir. « Les Mazeyrolles, dit-elle, vivent à nouveau dans un taudis. Leur papier peint se détache en larges copeaux, comme à leur dernière adresse. Sur la télévision j’ai vu tout un poulet à dégeler. La planche à repasser au milieu du salon.

    «  Leur déménagement n’a servi de rien. Ils sont redevenus tout comme avant. Ils ont transporté leur taudis sur leurs dos.

    - Vous êtes jeune, répond-il, et pourtant, vous aimez l’ordre.

    - Les deux ne sont pas incompatibles. » Johannz poursuit :

    « Leur jardin sert de dépotoir. J’ai compté quatre grille-pain, d’autres armoires, en plein air, pourries sous la pluie.

    - Ce sont des cousins de Myriam. » Il n’en dit pas plus. Myriam, ces gens-là et ses deux gardiennes sont apparentées. La Marquise de Lafayette en eût pondu vingt pages, qui rendent inaccessibles les abords de La Princesse de Clèves. Gloire au taciturne Georges, supérieur à Mme de Lafayette. « Nous sommes tous cousins » reprenait Johanne.

    - L’âge les a bien amochés, disait Vieux-Georges : « jean-Paul et Marie-Thérèse ». La mode était aux prénoms doubles. La vieille ici redoublait de laideur. Johanne ajoutait que Vieux-Georges, à titre personnel, s’en était « bien tiré » : très peu de rides. À quoi Georges répondit : « J’ai une vraie tête de porc ». Le jeune femme se mit à rire, sans plus exposer sa pensée. Claire, dit-elle, ne souhaitait pas les expulser. « Mais ils sont vraiment trop laids ! - Ils ne payent pas non plus leur loyer.

    - Qu’en savez-vous ? - Ne faites pas l’étonné, dit-elle. Jetez juste un œil derrière la haie : ils habitent juste en bordure de notre propriété. Nous aimerions les annexer, avec de l’agent. Racheter le terrain.

    - Qui mettrez-vous à la place ? - Vous, Georges. »

    Il ne dit ni oui ni non.

    Johanne recommence à se taire, et sa sœur aînée ne vient pas. On agite une cloche en cuisine : l’oncle René appelle à table : qui dit cousins, dit oncle. Georges se lève pour le réfectoire, il parle volontiers à tout le monde, avec insignifiance. Claire n’est arrivée que pour les pâtes, le casque sur la tête : elle écoute Good bye stranger, aux paroles si poignantes. Elle réclame du gruyère, pour les pâtes.

     

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    ...Vieux-Georges respire. Il ne s’en tire pas si mal. Cette maison est belle et vaste. Il n’en connaît pas d’autre, il n’en sort pas. Myriam lui fait un doux souvenir : elle est morte au Vieillards’ Home, ailleurs. Claire et Johanne lui donnent toute liberté, laissant leurs chambres bien fermées à clef.

    Georges erre pied-nu dans le couloir bien frais. Il s’assoit dans le salon désert, face aux cendres froides d’un âtre. Sa raison lui revient peu à peu. Ses oreilles se débouchent lentement. Il passerait des heures à écouter se défriper sa tête et ses tympans : « Je devenais fou au Quartier des Hommes ». Il parcourt les revues aux toilettes, risque quelques pas dans le jardin jusqu’au prunier. Au fond, derrière la haie, près de leur masure, passent les ombres des vieux Mazeyrolles : l’homme voûté, silencieux – madame édentée, volubile.

    « Nous serons bientôt débarrassés d’eux » : l’une ou l’autre sœur se fait un café.

    - Inutile, songe-t-il. Tout haut.

    Claire, Johanne, le regardent intensément, amusées.

    « Pourquoi passe-vous vos journées à voir, dit-il, des personnes de mon âge ? »

     

    Claire écoute avant le repas Good bye stranger, Adieu fille étrangère ; il s’agit de jeunes femmes étrangères, good bye Mary, good by Jane, lancinantes mélopées dont la plupart de nous ne comprenons pas les paroles ? paroles qui si nous les savions nous rempliraient de larmes…

     

    Pendant le repas familial règne la télévision. Georges dont la chambre désormais se trouve à l’intérieur même du logis des sœurs, Georges cache mal sa déception. Au moins peut-il se purifier des anciens miasmes pensionnaires, et le soir, contempler à loisir les profils de Johanne, de Claire nimbés de marbrures lactées.

    Un soir après la bière aucun doute n’est plus permis :

    « Les Mazeyrolles sont partis, dit Claire.

    - Les vieux, précise Johanna.

    - Vous les tuez, dit Georges.

    Il les a vus, tout près, ce matin même, monter dans une minuscule ambulance, courbés et désespérés. Il ajoute qu’ils ont vécu là 17 ans, derrière les Acquatinta, sans que les deux sœurs en subissent le moindre dérangement.

    L’oncle René apporte et remporte les plats sans rien dire : c’est de famille. La grand-mère (il y a une grand-mère) non plus, exceptionnellement présente, dont on laisse la chambre ouverte en temps ordinaire. «Ne vous apitoyez pas, Georges, dit Claire à voix basse. L’oncle René approuve de la tête et repart en cuisine.

    Le feu de la St-Alphonse consume toutes les armoires, au centre du jardin. Les pensionnaires de tous les pavillons se sont regroupés. Certains veulent avertir les pompiers. « Qu’ils avertissent ! » dit Johanne. Elle aussi apprécie les chœurs de faussets. Mais les crépitations de meubles enflammés retentissent sur fond de réjouissances : plus loin dans le quartier, une foule de noceurs ivres reprend en hurlant Mais c’est la mort qui t’as assassinée Macia – « bien à propos », dit Johanne. Les vieux, rêveurs ou baveux, contemplent la mise à feu de leurs boîtes vides. Georges revient dans son logis indépendant. On n’a brûlé que les meubles hors d’usage.

     

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    Les rapports d’oncle René et de sa mère constitueraient un immuable sujet d’étonnement, si quoi que ce soit pouvait encore étonner : nièce Claire et nièce Johanne, Georges lui-même gendre Mazeyrolles, ne s’étonnent plus de rien. La mère et grand-mère est le type même de la Vieille Dame Charmante. Ses lèvres sont striées comme souvent à son âge. La vieille dame est parfois taciturne. Très stricte sur sa chaise, un peu déjetée sur sa canne et courbée, elle reste inséparable de l’oncle René, cet escogriffe quadragénaire et jaune. Au timbre sourd et nasal quand il daigne. Assistant sa mère, noblement la soutenant avec des gestes d’antiquaire. Couvert d’amour et parcheminé.

    Il écarte les obstacles et jusqu’aux pierres. Les personnes, s’il l’osait. Et spécialiste de la gorge.

     

    Le soir où l’on pendit la crémaillère, Georges les invita tous. Ils occupèrent le long côté de la table. L’oncle et sa mère se comportèrent sans faiblir, poussant à égalité la nourriture dans leurs gosiers éteints. La vieille dame s’endormit entre les bouchées. Son fils lui avait passé le pain, ôte les os de la viande, essuyé le coin des lèvres.

    Georges aussi se découvre un côté desséché. C’est bien inquiétant. Il se sent incapable de grandeur.

    Sans doute aurait-il mieux fait d’usurper la maison des MAZEYROLLES, au lieu de rejoindre si vite la maison, le Bunker des deux Sœurs. Claire à sa gauche. À sa droite Johanne. Elles ne disent rien. Les autres convives ? Il ne les connaît pas. Il n’est pas chez lui ici. De temps en temps, elles s’inclinent vers lui, en même temps, lui tendent un verre, un four, un sourire, puis répondent de toute part aux invités qui se pressent. En face de lui, de l ‘autre côté du buffet à double accès, deux vieilles droit sorties du Vieillards’, qui déglutissent. Une vieille mère et son vieux fils, raides, vides et le nez pendant. Le reste ad libItum. Georges faute de mieux reluque la faune. C’est un défaut de débutant : ne voir autour de soi que des individus sans qualités.

    Il lorgne sur son plat, plastique aussitôt revidé que garni, sur les deux chevelures de femmes qui s’obstinent à lui rendre hommage, alors que rien ne le convie à festoyer. Il les quitte, glisse au long de la table à chips, tourne sur les hors-d’œuvres ou mezzé, revient par les gâteaux lorrains fourrés de fromage. Il imagine ce qu’il trouve, pour s’occuper. La vie lui suffit. À quoi bon écrire. Vous êtes des milliers qui m’écrivez la même chose. Ne sont venus que des inconnus. À la section « psy » du Vieillards’, c’était la même chose. Trognons de choux dans la gueule en sus. On ne nous dit pas tout.

     

    *

     

    Tout le passé reflue en masse. «Mort de Myriam » semble un nom de code d’exercice. Et celui-ci en est un autre. Georges observe. Il n’en peut plus d’observer. Il fait connaissance, il défait connaissance. Tout est si instantané. Spontané. Un docteur au teint jaune aux yeux pleins de fausseté et bordés de bacon. - « Poutzi » (ou Pontzieff) – l’essentiel est qu’il marche. L’injection ne prend pas, la mémoire a rejeté le greffon. Vieux-Georges a repris son circuit. Il revient sur ces deux-là, ses proches parents, la mère et le fils, disparus des radars. Ils mâchent sèchement, sans un mot, paupières basses, lefils guettant le pain par-dessous. Il guette la cuillère, il guette la sauce. « Qu’y a-t-il pour votre service, Mère ? » Premiers mots du vieux fils.

    Claire et Johanne disent Mon Dieu ce qui ne leur ressemble pas. Lorsque la vieille Marie-Thérèse plonge morte dans son plat, le nez en avant, le vieil enfant saute sur son siège, retourne la vioque, essuie la sauce, la tablée jaillit en tous sens, on ne trouve qu’un seul téléphone, René accourt de la cuisine, serre le vieil enfant, son frère ! dans ses bras, l’appelle par son nom Olivier Olivier

     

    ...chacun sait les deux façons dont s’agitent les convives d’un mort, d’une morte : ceux qui mangent, ceux qui se dressent, ceux qui vomissent. Georges, lui, s’est levé de table sans précipitation. Il est sorti se promener de long en large dans sa portion de verdure, derrière la haie. Il se demande, franchement, pourquoi ces deux jeunes femmes l’ont recueilli. Qu’est-ce quil eur a pris. Qu’est-ce qui a bien pu leur passer par la tête ?...un vieil homme comme lui ! Autre réflexion : pourquoi la mort le frôle-t-elle de cyprès, sans qu’il s’en émeuve outre mesure ? Quel système de poids Dieu le Créateur, qui n’existe pas, ou tout autrement, a-t-il entreposé dans son âme, derrière sa haie interne ? Quand Vieux-Georges revient s’assoir, le médecin à teint jaune énonce le diagnostic : « Rupture d’anévrisme ». Comment s’appelle-t-il déjà ? Poutzy, Poutzieff ? Sa voix est nasillarde : est-ce qu’il le fait exprès ?

    Enregistre-t-il sa voix, pour l’étudier chez  soi, sous un casque de retour ? Deux infirmiers emportent le corps, qui n’a pas encore perdu sa souplesse. Mais certains gosiers d’invités hurlent encore. Georges en a les oreilles cassées. Olivier, le fils longiligne, accompagne sa mère à sa dernière demeure, le petit cimetière de l’hôpital. Il ne vivait plus que pour sa mère infirme. Saura-t-il en retrouver une, qui boite aussi bien qu’elle ? « À l’asile, j’étais bien ». Il en sortait à son gré. Tout s’est passé si vite.

     

    *

     

    Quand l’assemblée s’est dispersée le ventre plein, le cercueil plein, Vieux-Georges pousse un soupir de soulagement. Il sort, de nuit, dans les rues désertes de Troyes. Par ici, ce sont des pavillons tout blancs, qui remplacent la lune absente : de gros reflets de bonne carrure. Des quartiers de lune gris clair éparpillés. Il fait le tour d’un quartier de maison, d’un deuxième. Il reviendra bien assez tôt se recoucher : il possède à présent un domicile fixe, et honorable «C’est bon d’avoir soixante-dix ans ». Il marmonne. Il pense pouvoir se passer de Claire, se passer de Johanne. « Elles ont pourtant tout nettoyé, tout rangé dans ma nouvelle demeure, chez elles. Nom de Dieu, je ne leur en suis même pas reconnaissant ».

    Tout est dû aux vieillards. Y compris les anges gardiens. Il se parle au milieu de la rue, débarrasse d’humains à cette heure. Personne pour le traiter de fou. Pour l’emprisonner près d’Alphonsine. Les asiles n’ont jamais été que des prisons. Il est si facile de passer pour fou. De répéter sans cesse deux ou trois prénoms de femmes sans penser. D’éprouver sa plénitude dans le vide. « Enfin logé. Dignement. Seul. Et ça sent le foin quand il tourne la clef : laine de verre à l’intérieur des murs - et si c’était un rat crevé, coincé ? Toujours dehors. La lune qui sort des nuages sur les murs endormis. L’un de ces murs demeure nocturne, « Maison Usher ». Elle est froide. Elle est murée, terrible. Vieux-Georges ne dormira pas. Il titube avec bonheur, doucement renvoyé d’un trottoir à l’autre sans même avoir bu

    plus qu’il ne faut. « C’est à moi. Elles me l’ont donné. Vous, les sans-abri, crevez ».

     

    *

     

    Vieux-Georges déambule dans les rues nocturnes. Il a retrouvé son chez-soi. Le plafond est bas. Il s’incurve jusqu’au ras du crâne – non : c’est la queue de lustre. Un jour ce niveau s’effondrera. Au-dessus de sa tête se pressent en longueur des lattes de pont de navire, trtès étroites, très vernies. La navigation sans roulis. « Je suis content. Je me contente de... »

    À propos de plénitude : 75cl plein de cognac juste derrière la porte en bois du buffet. Ce meuble, très lourd, pourrait aussi bien provenir de la maison de son père mort. Vieux meubles, vieux ossements. Tout pourrait lui appartenir. Tout lui appartient. Désormais. Jusqu’à la mort, la sienne. Soixante dix années de terreur. C’est enfin arrivé. La vie derrière soi. Sa vie enfin vaincue.

    Pleins et vides. Pleins et déliés. Mélanges et successions, j’y pensais depuis toujours. Il aime, brusquement, sa vie :

    « C’est bête... »

     

    *

     

    ...Myriam a-t-elle besoin d’être regrettée… Gagne-t-elle à être regrettée…

    Cheveux gris, retorse… ça lui revient, maintenant… aurait dû s’y mettre plus tôt… elle part la première. À compter d’un certain âge, les époux se guettent en coin : qui partira le premier ? ...se jettent des sorts… Myriam n’aura pas traîné – huit jours ? huit ans ? il a tant vécu dans ces huit jours – à croire qu’il n’a rien vécu jusqu’ici. Misère humaine et indifférence. La tête de Georges oscille. Ces décrochages du cerveau. Ces remontées de blocs de sommeil en surface. Aurait mieux fait de vivre de son vivant. Tu es paresseux dit Claire Eh bien tu m’espionnes ? dit Georges. Pardon Papy Jo, pardon. - Pas la peine. Georges.

    Pourquoi ses oreilles, ses yeux qui s’effondrent soudain dans la phrase, la ligne… quelle que soit l’heure, ces torpeurs…

    Il s’aperçoit soudain qu’il écrit à Myriam ça alors il déchire la lettre il a des absences dit Claire comme les vieux dit Johanne il pense à sa femme

    - Penses-tu !

    - Il ne pense plus.

    - Tu exagères, Johanna.

    *

     

    Les deux sœurs et Georges regardent un téléfilm. Le Prussien.

    C’est l’histoire d’un vieil homme apparemment crétin, qui survit, apparemment indifférent, à la mort de sa vieille femme. Les héritiers s’agitent autour de lui comme un tas de bûches qui s’effondre, le traitent comme un morceau de bois. Lui se tait, méprisant, sous ses rides. Le jour de l’enterrement, comme il marche lentement, tous les autres le dépassent. Il arrive bon dernier sur la tombe.

    « Qui sait ce qu’il pense ? dit Claire.

    - Voulez-vous devenir ma femme ? dit Georges.

    - C’est une de trop, répond Claire.

    - Pour moi c’est autre chose aussi, reprend-il ; des élans du cœur, très subtils et très forts comme à quinze ans. Comme un whisky.

    Il ajoute :

    « Si on ne devient pas fou dès le début, dès le premier choc – on se guérit. Dans l’instant.

    - Voyons Georges, reprend Claire – vous étiez amoureux de votre femme ?

    - Non.

    - Pourquoi voulez-vous l’aimer davantage ?

    Il dit :

    - Je me moque d’être apprécié.

    - ...je rêve ! » Johanne bat dans sens mains.

    - Parlez-nous de Myriam, dit Claire.

    Georges s’en contrefout. Johanne dit «  C’est dommage ». Il aurait pu en pondre deux chapitres. « Nous allons vous détacher de vous.

    - Premièrement : si c’était vrai, vous ne l’annonceriez pas de cette façon. Deuxièmement, tous ces

     

    PAGE 27 DU MANUSCRIT MANQUE, CHERCHER DANS D’AUTRES DOCUMENTS (POUPI?)

    ….la disparition de la page 27 prive le lecteur d’un nombre incalculable d’informations. Les rapports des personnages s’en trouveront affectés.

    EN PARTICULIER,

    ...Vieux-Georges Svarov découvre ce que chacun de lui savait : la liaison, déjà ancienne, de Claire et de Stabbs, ce dernier d’emblée très antipathique ; en effet, la tête du vieux Georges retombe quand il marche, et d’autres têtes vont tomber. Les deux amants sont jeunes et s’affrontent, mais rien n’est si grave. Johanne, belle-sœur de la main gauche, regarde Stabbs plus souvent qu’il ne faut. Brune, fine, lèvres délicates et paupières fendues. Corps souple et propos fantasques. Stabbs courtise les deux sœurs. Nul ne sait cependant jusqu’où vont « ses audaces », s’il les honore toutes deux, s’ils les déshonore, ou de quelles façons. « Qu’attendons-nous ? » (Stabbs). « Qu’est-ce qu’on attend ? » (Johanne). « Nous excluons Vieux-Georges, dit-elle, par manque d’intérêt ».

    Johanne et Stabbs ne se cachent plus, et flirtent ouvertement.

    Arrive un certain Noëldieu, qui se prétend fils de Vieux-Georges et de Myriam. Il se trouve, quant à lui, très affecté par la mort de Myriam. Sa taille déplié atteindrait les deux mètres. Le nez plus long et la tête baissée, dépassant du complet-veston. Sa voix semble sortir d’une tombe. Il ne lui manque plus qu’un chien. Il les attire dans les rues. Son odeur indispose. Il demande asile et protection, ce qui est impossible. « Suis-je le gardien de ma mère ? » Il n’a jamais beaucoup vécu. Il apprend le décès au hasard des raccrocs. Il craint la paralysie, peut-être finira-t-il cloîtré comme les autres. On peut craindre de lui aussi bien la sévérité que l’extrême indulgence. Voici le dialogue :

    « Nous ne le jugeons pas sur ses actes...

    - Il ne veut rien faire.

    - ...ni sur ses intentions.

    - Il regrette insuffisamment sa femme.

    - Noël est inconsolable.

    - Qu’en sais-tu ? dit Noël.

    - Claire, pourquoi l’as-tu traîné, de vieux en vieux, d’expulsé en expulsé ?

    - Il aimait les distractions que je donnais. Son fonctionnement m’intéresse.

    (Une femme ôte son deux-pièces. Rouge. Noël vit sur deux sphères).

    - C’est sa maladie.

    - Quelle maladie ?

    Les arguments se disent face à face et Noël se lève : « Ne chassez pas Georges ». Il agite son nez de haut en bas. « Ne chassez pas Stabbs ».

    - Qui parle de me chasser ? dit Stabbs.

    Noël poursuit sans répondre : « Ils n’ont fait que leur devoir ; d’avoir vécu. Tout homme devrait être récompensé, juste pour avoir vécu.

  • Le petit livre des grandes fêtes religieuses 2e version

     

    FETES RELIGIEUSES CHRETIENNES

     

     

    GENERALITES

     

     

    Les fêtes chrétiennes, de façon plus visible peut-être que les fêtes juives, s'inscrivent dans un cycle annuel indéfiniment renouvelé, mais qui retrace, cette fois, les évènements de la vie du Christ. Cela commence avec Noël, natalis dies ou jour de la Nativité de Jésus, pour s'achever à Pâques, où il est ressuscité.

     

     

    • Les chrétiens ont fait feu de tout bois comme dirait l'Inquisition pour assimiler tous les cultes qui les ont précédés, depuis les statues de la Vierge érigées au sommet des menhirs, et la tolérance de coutumes celtiques dans le voisinage immédiat des célébrations chrétiennes, telles le sapin de Noël (venu d'Allemagne) ou les œufs de Pâques – jusqu'au détournement des fêtes juives de Pessah, devenue Pâques, ou de Chavouoth, rebaptisée Penteôte. Ce génie du syncrétisme suscita même la désapprobation papale aux Indes et en Chine où les convertisseurs jésuites avaient trop habilement réinterprété les philosophies, rites et croyances asiatiques (une bulle papale de Benoît XIV intervint pour interdire définitivement ces tentatives en 1742, mais les Chinois avaient pour leur part expulsé les chrétiens dix ans plut tôt).

    Le film Mission a retracé les tragiques rivalités des missionnaires du Paraguay vis-à-vis du Saint-Siège au XVIIe siècle. Mais de nos jours encore en Amérique latine, il est bien difficile de ne pas reconnaître, derrière les honneurs rendus au Christ-Roi, la persistance millénaire des cultes indiens du Soleil !

    Or, c'est précisément ce génie de l'acculturation qui a permis une telle extension, à l'heure actuelle, de la religion chrétienne, catholique ou protestante. Les protestants ne célèbrent pas les fêtes qui ne figurent pas dans l'Evangile, à l'exception de l'Epiphanie, qui a trait à la personne du Christ. Mais depuis le XIX siècle, on commémore au temple, le dernier dimanche d'octobre, la fête de la Réformation, en honneur de Luther qui afficha ses 95 thèses à l'église de Wittenberg en 1517.

     

    NOËL

     

    Généralités et dates

    “Noël” vient du latin “natalis dies”, jour de la naissance du Sauveur, Jésus-Christ. Ce mot n'apparaît pas en français avant le XIIIe siècle. Noël se fête, en Occident, le 25 décembre. Certains affirment que cette date aurait été choisie en fonction de la position des étoiles dans le ciel : entre les constellations de l'Âne et du Bœuf se situerait précisément un vide que l'on appelle, depuis les Assyriens, la Crèche... (consulter les textes de Franz Cumont).

    Auparavant, cette célébration variait entre le 19 avril et le 26 mai, les Evangiles ne parlant d'aucune date précise. Certains exégètes pencheraient pour le mois d'éthanim (septembre/octobre). Mais à Rome, dans l'Antiquité, les fêtes de Saturne ou Saturnales (fêtes des semailles) se célébraient du 19 ou 26 décembre. César instaura, lors de sa réforme du calendrier (“calendrier julien”) une Fête du Soleil invaincu (c'était lui...) ; or ses astrologies fixèrent par erreur la date du solstice au 25 décembre. Et c'est à cette date que se célébrait également le dieu Mithra, particulièrement en honneur chez les militaires. En 274, l'empereur Aurélien décréta le culte du Soleil Invaincu “religion d'Etat”. La date du 25 décembre fut maintenue. Constantin (306-334) fit du christianisme la religion officielle, quoique minoritaire : Jésus, “”Soleil de Justice”, acquit ainsi sa date de naissance officielle, confirmée par le pape Libère en 354. dont la première célébration officielle date de l'an 330.

    Et certains d'estimer que si l'Evangile ne mentionne pas la date exacte de la naissance de Jésus, c'est parce qu'il coexiste avec Dieu le Père, « dans les siècles des siècles » ! Il n'a donc ni commencement ni fin : « Je suis l'Alpha et l'Oméga... »

    Observons d'ailleurs que la date de naissance du Prophète, chez les musulmans, historiquement connue et indiscutable, ne fait l'objet d'aucune célébration particulière.

    D'autre part, le moine Denys le Petit (ou le Scythe) s'est trompé sur l'année dans ses calculs, effectués en 532 : le Christ est né, en réalité, en 6 avant Jésus-Christ ; mais pourrait-on parler de la guerre 20-24 ? Quant aux juifs, ils interprètent l'abréviation historique “è.c” (“ère chrétienne”) comme “ère commune”...

    Saint Augustin, au Ve siècle encore, ne considérait pas Noël comme une fête importante. Ce n'est qu'un siècle après lui que cette date s'est confirmée, pour concurrencer les fêtes païennes, toujours populaires, du renouveau du soleil. Vers l'an Mil, l'Église imposera autour de Noël une Trêve de Dieu, pour empêcher les seigneurs de se battre ! Ensuite, de telles « trêves » se multiplieront... Ce n'est cependant que dans la première moitié du XIXe siècle que s'est véritablement popularisée, avec toute l'imagerie que nous lui connaissons aujourd'hui, la fête de Noël.

     

     

    LES EGLISES ORTHODOXES ET NOËL

    Notons que l'Eglise orthodoxe grecque utilise le calendrier julien pour Pâques mais le calendrier grégorien pour Noël (c'est donc le 25 décembre) alors qu'en Russie le calendrier julien est observé : la Noël russe tombe donc le 7 janvier.

     

    RECITS EVANGELIQUES

    Selon Luc et Mathieu, Marie et Joseph se rendirent à Bethléem afin d'y être recensés. Or, les auberges étant complètes, Marie, sur le point d'accoucher, mit au monde son fils Yéhoshoua (Jésus) dans une étable à Bethléem (“la maison du pain” en hébreu). Marie était toujours vierge, comme l'a proclamé le concile de Latran (649). Après cette naissance, le roi Hérode, gouverneur de Judée au nom du peuple romain, fit massacrer tous les nouveaux-nés, afin que Jésus, fils de Dieu, fît partie du nombre (c'est le “massacre des Innocents”, le 28 décembre). Mais la Sainte Famille (Jésus, son père terrestre Joseph et sa mère Marie) s'était enfuie à dos d'âne en Egypte. Ces récits évangéliques n'ont pas de certitude historique : les fouilles à Bethléhem n'ont pas trouvé trace d'habitat à l'époque de Jésus. L'archéologue Aviram Oshri a pourtant découvert, en 2005, un village homonyme en Galilée, qui était, quant à lui, habité – le débat reste ouvert...

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    LITURGIE

    Les ornements liturgiques sont blancs, signe de joie. Lecture est faite de l'Evangile selon saint Luc : “En ce temps-là, on publia un édit de César Auguste qui ordonnait de faire le recensement des habitants de toute la terre... » Une messe de minuit est traditionnellement célébrée la veille au soir, le 24 décembre. A la messe dite « de l'aurore », l'officiant lit le chapitre 2, verset 14 : « En ce temps-là, les bergers se dirent les uns aux autres : Allons jusqu'à Bethléem, et voyons ce qui est arrivé, ce que le Seigneur vient de nous faire annoncer »...

    Noël marque le début chronologique de la vie terrestre de Jésus, mais aussi, comme nous l'avons vu, celui de l'année liturgique, s'étendant de Noël à Pâques : naissance, mort (le Vendredi saint), résurrection (le jour de Pâques).

    ...Certains pays réformés, dans leur désir de se démarquer d'un catholicisme jugé trop profane, ont vu d'un assez mauvais œil les célébrations exagérément festives de Noël. L'Angleterre les a même interdites de 1647 à 1660, et les premiers immigrés américains , à Boston, maintinrent l'interdiction de fêter Noël jusqu'en 1681.

    De nos jours, les Églises protestantes célèbrent Noël la nuit, à l'aube et le matin. On peut inclure dans la liturgie la célébration de la Cène. Voici l'introït de la célébration de l'office de nuit : Un enfant nous est né, un fils nous est donné, et la domination reposera sur son épaule. On l'appellera Admirable, Conseiller, Dieu puissant, Père éternel, Prince de la Paix. Chantez à la gloire de l'Eternel un cantique nouveau, car il a fait des choses merveilleuses!

    Pour Noël : Psaume 98

    « Le peuple qui marchait dans les ténèbres voit une grande lumière; et la lumière resplendit sur ceux qui habitaient dans le pays de l'ombre de la mort. Vous, toute la terre, faites monter vos cris de louange jusqu'à l'Eternel ! Servez l'Eternel avec joie, venez devant lui avec des cris d'allégresse ! » Le protestantisme n'est pas une religion différente du catholicisme ; plutôt une façon différente de vivre la même religion.

     

     

     

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    COUTUMES

     

    L'Avent (adventus, l'arrivée), depuis Grégoire le Grand (590-604), commence le quatrième dimanche qui précède Noël. Jadis on allumait une bougie par semaine autour d'une grande couronne, ce qui n'est pas sans rappeler la menorah de Hanoukka.. Mais l'on trouve de plus en plus en magasin une espèce de calendrier (c'est un père de famille allemand qui l'a inventé, pour calmer l'impatience de ses enfants !) où sont découpées de petites fenêtres, dissimulant une formule évangélique ou une image pieuse – le plus souvent, une friandise...

     

    Les coutumes de Noël sont innombrables. La principale est celle des cadeaux, se référent aux dons offerts à l'enfant Jésus par les bergers ou les rois mages (voir « Epiphanie ») : les enfants les ouvrent la veille au soir, ou le lendemain matin. C'est la grande période pour les marchands de jouets ! Mais l'échange de cadeaux possède une grande valeur de lien social même dans un contexte laïque.

     

     

    UNE BREVE HISTOIRE DU PERE Noël

    De nos jours on ne sépare pas Noël du Père Noël, qui n'a pourtant rien à voir avec la tradition chrétienne. C'est un personnage fort sympathique, à grande barbe blanche, enveloppé d'une houppelande rouge bordée de fourrure désormais synthétique... Il s'introduit ainsi dans les cheminées pour déposer des cadeaux dans les souliers des enfants sages, comme le chante encore Tino Rossi (toujours abondamment vendu !). Le Père Noël porte une hotte remplie de jouets, et vient à travers ciel dans un grand traîneau tiré par huit ou neuf rennes.

    Les origines du Père Noël sont à rechercher auprès des anciennes religions, connaissant toutes certaines divinités chargées de distribuer des cadeaux à tous les enfants. Dans tout le nord de l'Europe, il existait un roi légendaire qui offrait des jouets et des friandises aux enfants sages. Il devient soit le Père Noël, soit saint Nicolas ; la tradition la plus repérable se situe toutefois dans les contextes mythiques germano-scandinaves.

    Le premier aspect du Père Noël est le Bonhomme Hiver ou toute autre représentation divinisée de l'hiver ou du gel ( (et même, en Finlande, un bouc généreux...). En Suède, c'est le lutin BERNARD COLLIGNON FETES RELIGIEUSES 50

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    Julenisse qui apporte les cadeaux, à la fête du milieu de l'hiver, la « Mindvintersblot ». Les Celtes avaient le dieu Gargan (qui inspira le Gargantua de Rabelais), et les Vikings le dieu Odin en personne – mais c'est le lutin suédois qui a fourni à la représentation la fameuse barbe blanche, le bonnet et la fourrure. Les mythologies mentionnent une fête du solstice d'hiver, soit le 21 décembre, à partir de laquelle les jours recommencent à augmenter, apportant la promesse d'un renouveau des saisons et des récoltes futures.

    Les mythes nordiques affirment également que la divinité envoie du haut des cieux son énergie au cœur de l'hiver pour que la vie ne s'éteigne pas même au sein des circonstances les plus défavorables. Des liens supplémentaires se tissent alors, aussi bien entre les hommes qu'avec les autres créatures. Les portes des maisons restent ouvertes, des tables garnies de mets et de cadeaux sont mises à la disposition des hôtes de passage. Tout est décoré de rameaux et de guirlandes. Vision probablement idyllique.. Des cérémonies de reconnaissance envers les dieux prenaient également place parmi les réjouissances. Enfin, le soir, tous recevaient les créatures surnaturelles, gnomes et elfes, partageant les bons plats et les histoires.

    Les gnomes sautaient sur les tables et s'amusaient à faire rouler des œufs. Les esprits de l'air sifflaient joyeusement autour des maisons pour annoncer leur arrivée. Les faunes jouaient de la flûte dans les jardins et les étables. Seuls une femme, une jeune fille ou un enfant pouvaient distinguer nettement les visiteurs ; ils racontaient donc aux autres, à voix basse, tout ce qui se passait. Chaque visiteur invisible apportait une offrande qu'il plaçait sur les tables richement parées: plantes, fleurs rares, herbes aromatiques, des fruits, de jolies pierres... A minuit, les visiteurs invisibles terminaient leur ronde et les habitants des maisons allaient se coucher, sauf les responsables des feux.

    Mais plus tard, dit-on, les créatures humaines attendirent en vain les visiteurs de l'autre monde : la haine, l'envie et la méchanceté les faisaient désormais tous s'enfuir. Les hommes ne crurent plus qu'en leurs facultés rationnelles; ce qui les livra aux ténèbres ; ils étaient devenus « civilisés ». Les êtres de l'autre monde se sont alors transformés – c'est pourquoi voir entrer le père Noël dans les maisons doit rester un moment magique pour les jeunes enfants.

    En Europe, les rituels liés à l'approche de l'hiver sont ancestraux. Une tradition païenne voulait que pour exorciser la peur de l'obscurité les jeunes hommes se grimaient, allant de maison BERNARD COLLIGNON FETES RELIGIEUSES 51

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    en maison pour quémander les offrandes ; le vieil homme qui présidait ce cortège fut appelé Noël dès le XIIe siècle en France. Ce pouvait être aussi une compagnie de « bonnes gens » guidée par dame Abonde, ou Perchta, ou Holle (Diane ? Hérodiade ?) qui bénit les maisons honorables. Les morts de l'année sont là aussi, avec la « mesnie hellequin » (des diables, quelques démons...) - bref, l'Eglise catholique s'est hâtée de remplacer toute cette ménagerie païenne par des saints dûment estampillés.

    SAINT NICOLAS

    Les bons chrétiens en effet se réfèrent à saint Nicolas, évêque de Myra, qui aurait vécu au IIIe siècle au sud de la Turquie actuelle, près d'Antalya (à Demre). Selon la légende, il aurait sauvé de la mort trois enfants, destinés à être mangés après qu'un boucher les eut découpés et mis au saloir. Au XIe siècle les reliques de saint Nicolas (étymologiquement « le sauveur des peuples ») furent volés, à l'exception d'un morceau de crâne et de mâchoire.

    Saint Nicolas est représenté comme le saint protecteur des enfants. Le 6 décembre de chaque année, un personnage, à la ressemblance supposée de Nicolas (grande barbe, crosse et mitre d'évêque, grand vêtement à capuche), passe de maison en maison pour offrir des cadeaux à tous les enfants. Sa fête est célébrée en France de l'est, Allemagne, Suisse, Luxembourg, Belgique, Pologne, Autriche, et en particulier aux Pays-Bas, même après la conversion de ce dernier pays au protestantisme. Or, ce sont les Hollandais qui ont fondé New York, sous son premier nom de Nouvelle Amsterdam !

    LE PERE NOËL ET SAINT NICOLAS

    En quelques décennies, cette coutume néerlandaise de fêter la Saint Nicolas se répandit ; pour les Américains, Sinter Klaas devint rapidement Santa Claus. La communauté chrétienne alors trouva plus approprié que cette « fête des enfants » soit rapprochée de celle de l'enfant Jésus. Ainsi, le patron des gamins fit désormais sa tournée avec son âne la nuit du 24 décembre. Dès le XVIe siècle était apparu le Père Fouettard pour donner des coups de fouets aux garnements ; les Autrichiens l'appellent Krampus – il est tout barbouillée de suie, il hurle en agitant ses chaînes et sa grosse cloche !

    ...C'est donc saint Nicolas qui a inspiré le Père Noël... Ce dernier porte aussi la longue barbe blanche, le bonnet de fourrure inspiré par la mitre sacerdotale, et la houppelande. Dans l'Est de la BERNARD COLLIGNON FETES RELIGIEUSES 52

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    France, les enfants déposent sous le sapin de Noël un verre de vin pour le Père Noël et une carotte pour son âne ! Mais le plus souvent l'âne est remplacé par un traîneau, tiré par des rennes. Chaque région de France donna au Père Noël un nom différent : « Chalande » en Savoie, « Père Janvier » en Bourgogne et dans le Nivernais, « Olentzaro » dans le Pays basque et « Barbassionné » en Normandie.

     

    Le personnage du Père Noël connut une destinée hors du commun : en 1809, l'écrivain Washington Irving évoqua pour la première fois les déplacements aériens de saint Nicolas pour la traditionnelle distribution de cadeaux. En 1821, c'est un pasteur américain, Clement Clarke Moore, qui inventa, dans un conte destiné à ses enfants, le Père Noël, dans son traîneau tiré par huit rennes. La crosse se transforma en sucre d'orge, et, pour le coup, le Père Fouettard (incarnation du Mal !) disparut. En 1860, Thomas Nast, illustrateur et caricaturiste à l' Illustrated Weekly, revêtit Santa Claus d'un costume rouge, garni de fourrure blanche et rehaussé d'un large ceinturon de cuir. Il poursuivit son œuvre graphique durant près de 30 années !

    L'image actuelle du Père Noël, que nous pensions ancestrale, remonte donc en réalité au XIXe siècle, par l'action de la presse américaine ! Il s'agir là d'un mythe sinon païen, du moins entièrement profane. Le reste appartient à l'enfance, avec ce mélange de féerie et de naïveté.

    • LES RESIDENCES DU PERE NOËL

    En 1885, Thomas Nast fixa la résidence officielle du Père Noël au pôle Nord au moyen d'un dessin représentant deux enfants qui regardaient, sur une carte du monde, le tracé de son parcours depuis le pôle Nord jusqu'aux Etats-Unis. Selon les Norvégiens, le Père Noël habite à Droeback, à 50 km au dus d'Oslo. Pour les Suédois, c'est à Gesunda, au nord-ouest de Stockholm. Les Danois sont persuadés qu'il ...crèche au Groënland alors que les Américains le logent en Alaska. En 1927, les Finlandais ont décrété que le Père Noël (« Joulupukki ») ne pouvait pas vivre au pôle Nord, car il devait nourrir ses rennes ; sa résidence était donc en Laponie, sur la colline du Korvantunturi. Malheureusement cette région est un peu isolée. Ils l'ont donc fait déménager près de la ville de Rovaniemi. Les enfants sont vivement encouragés à lui écrire à cette adresse, en Laponie finnoise, et tous les services postaux du monde se font les complices de cette enfantine supercherie. BERNARD COLLIGNON FETES RELIGIEUSES 53

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    La Sibérie a revendiqué aussi le domicile du père Noël, mais il y a sans doute confusion avec Ded Moroz, le cousin russe du Père Noël qui est fêté le 7 janvier dans sa ville de Snegoroutcha («fille des neiges »). Dans le Pacifique sud, l'île de Christmas se revendique également comme une résidence secondaire du Père Noël. Et la Turquie n'est pas en reste, ayant conservé comme nous l'avons vu certaines reliques de saint Nicolas dans une région touristique... En France, le courrier envoyé au Père Noël est regroupé à Libourne ; Françoise Dolto, sœur de Jacques Marette, ministre des Postes et Communications de 1962 à 1967, fut la première secrétaire du Père Noël par l'entremise des PTT.

     

    LE PERE NOËL ET COCA-COLA

    C'est en 1931 que le Père Noël prit son aspect définitif dans une image de Coca-Cola due à Haddon Sundblom : il buvait du Coca pour reprendre des forces pendant sa distribution, et les enfants pouvaient en boire. De plus, il avait désormais une stature humaine, plus accessible, avec un ventre rebondi et l'air jovial. Il porte un pantalon et une tunique, mais en France il a conservé la longue robe rouge – le rouge et le blanc sont les couleurs traditionnelles de Coca-Cola, qui souhaitait inciter les enfants et les adultes à boire du Coca même en hiver... Ainsi, pendant près de 35 ans, Coca-Cola diffusa ce portrait du Père Noël dans la presse écrite, puis à la télévision partout dans le monde. L'idée que les enfants se font aujourd'hui du Père Noël est fortement imprégnée de cette image.

    Le Père Noël actuel, joufflu, barbu, nous est donc venu directement des Etats-Unis après guerre, avec le plan Marshall ! Nous sommes donc on ne peut plus éloignés de quelque religion que ce soit. L'Eglise n'ose plus guère à présent afficher son hostilité latente au Père Noël. On connut bien quelques mouvements de protestation de la part des catholiques, certains allant même en 1951, à Dijon, brûler une effigie du Père Noël en place publique ! Rappelons tout de même pour conclure que bien avant Coca-Cola il exista, dans toutes les civilisations occidentales, un personnage offrant des cadeaux, tels le Père Chemineau, dans une robe de bure, avec une hotte. Il existait en outre une multitude de personnages plus ou moins christianisés, qui distribuent leurs offrandes à Noël : en Italie, les enfants reçoivent parfois des cadeaux de la Befana, dont le nom provient vraisemblablement du mot « épiphanie ».

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    LE SAPIN DE NOËL

    Le sapin n'a rien à voir lui non plus avec le christianisme. C'est tout simplement un message d'espoir et d'éternité, puisqu'il perd ses aiguilles tout au long de l'année, et non pas à l'automne, symbolisant ainsi la permanence de la vie au beau milieu des feuilles mortes. Mais les protestants l'ont rattaché, dès le XVIe siècle, à la croyance de l'arbre du paradis... En 1738, Marie Leszczynska, épouse de Louis XV, fit dresser un sapin de Noël à Versailles. En 1765, Goethe se montra fort surpris devant son premier arbre de Noël, à Leipzig. Comme elles sont parfois récentes, ces coutumes que nous croyions millénaires !

    La bûche, elle, n'était pas en bois de sapin. Sa flamme représentait le soleil toujours espéré, c'était chez les Germains la fête de Licht, la lumière (...d'où la Sainte Luce, le 12 décembre...) ou le Yule Log druidique. . Autant que possible, on l'allumait avec les tisons de la bûche de l'année précédente ! On ne pouvait la manipuler qu'avec les mains. Cependant, parfois, une vieille grand-mère la frappait d'une pelle à feu pour en tirer des étincelles et disait : « Bonne année, bonnes récoltes, autant de gerbes et de gerbillons ! » ...A moins qu'on ne prédise le nombre des mariages à faire ou de poulets à naître...

     

    Il fallait rappeler, disait l'Eglise, que l'Enfant Jésus était né dans une étable glaciale... où le seul chauffage était le souffle de l'âne et du boeuf... Cette bûche porte un nom différent suivant les pays (en Italie c'est le ceppo) et les provinces :

    • en Bretagne : kef Nedeleg
      - en Bourgogne : suche
      - en Franche-Comté : tronche
      - en Loir-et-Cher : tréfoir, tréfou
      - en Provence : calignaou (en bois d'olivier).
    • Les cendres de la bûche préserveraient ensuite de la foudre, des pucerons, des renards, etc... A présent, il n'y a plus de grands âtres... c'est une délicieuse pâtisserie, dont le sens symbolique – peut-être fécondant ? - s'est éteint.
    • LA CRECHE
    • du germain « krippia », « mangeoire ». Mais on disait en France presepe, (latin praesepe qui BERNARD COLLIGNON FETES RELIGIEUSES 55

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    désignait à l'origine un parc à bestiaux, l'étable, puis la mangeoire de l'étable) (presepio en italien et en portugais, presebbio en napolitain, pesebre en espagnol. Depuis saint François d'Assise, qui l'a réalisée le premier en 1223, à Greccio, avec des figurants en chair et en os, des crèches reconstituent la scène de la Nativité, et l'adoration des bergers, attestée dans l'Evangile. Noël est donc la fête de l'imagination , car l'existence de la crèche, entre le bœuf et l'âne, semble plus relever de l'astrologie que de la vérité historique ! Chaque région chrétienne conserve ses traditions, les plus connues restant bien entendu depuis le XVIIIe siècle celles des santons de Provence ; à la Révolution, toutes cérémonies chrétiennes étant interdites, on se replia sur son domaine privé. Chaque métier se fit représenter par un santon (« santoun », petit saint) en terre locale : ni plomb, ni plâtre, ni plastique, Les rois mages y sont aussi, mais on ne ne les célèbre que le 6 janvier.

    La ville de Naples réalisa de magnifiques crèches, sur plusieurs étages, et les vendit dans toute l'Europe.

    • CHANTS ET DICTONS
    • Dès le XIIe siècle, on célébra des mystères mettant en scène l'adoration des bergers, d'abord à l'intérieur, puis devant les porches des églises.
    • Quant aux chants de Noël, ils rappellent toujours les hivers de l'Europe. Le chant allemand O stille Nacht (« Ô douce nuit ») fut créé en 1818 par l'instituteur en chef du village, Franz Xaver Gruber, et le prêtre Joseph Mohr, à la guitare, faute d'orgue. Quant au refrain bien connu « Il est né le divin enfant / Jouez hautbois résonnez musettes / Il est né le divin enfant / Chantons tous son avènement elle fut imprimée en 1874 en Lorraine, mais remonterait à un air de chasse du XVIIe siècle

    Un volume ne suffirait pas pour recueillir les chants populaires de Noël ; nous avons retenu ce couplet poitevin

    « Lavou qu'tu cours donc si vite, Pierrot sans chapeau

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    Courre, courre itou Nanette, quitte ton troupeau

    Quitte ton troupeau, Nanette, quitte ton troupeau

    Laisse ici dormir tes ouailles au milieu des prés

    Et viens voir une merveille que j'te vas conter

    • Le sauveur que Dieu nous baille est né cette nuit... »)
    • Nous pourrions écrire un livre entier sur les chants et dictons de Noël :
    • Noël au balcon, Pâques aux tisons !

    Lune de Noël gouverne le temps jusqu'à la Saint Jean

    • Claire nuit de Noël, claire javelle
    • Vent qui souffle à la sortie
    • De la messe de minuit
    • Dominera l'an qui suit
    • Noël humide, Greniers et tonneaux vides.

    COMMENT SOUHAITER NOEL

     

    Alsacien : Fréliche winorde

    Basque : Eguberri On

    Breton : Nedeleg laouen

    Catalan : Bon Nadal

    Corse : Bon Natale

    Créole : Jwaïeu Nouel (Guadeloupe), jénwèl (Martinique), zwayé Noèl (Île de la Réunion)

    Niçois : Bouòni Calèna

    Normand : Bouon Noué

    Poitevin : Boune Nàu

    Provençal : Bon Nouvé, Nadau ou encore Calèndo (en hommage aux Calendes de janvier romaines, qui désignaient le Jour de l'an

    Anglais : Merry Christmas

    Allemand : Fröhliche Weihnachten

    Chinois : shèng dàn kuài lè

    Cornique : Nedelek lowen

    Espagnol : Feliz Navidad

    Espéranto : Gojan Kristnaskon

    Finnois : Hyvää Joulua

    Hawaien : Mele Kalikimaka

    Hongrois : Boldog karàcsonyt

    Italien : Buon Natale

    Japonais merī kurisumāsu (importé de l'anglais merry christmas)

    Liban : Milad majid wa aam said !(Noël Béni et joyeuse année)

    Luxembourg : Schéi Chrëstdeeg

    Māori : Meri Kirihimete

    Monégasque : Festusu Natale

    Portugais : Feliz Natal

    Islandais : Gledileg Jol

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    Norvégien : Gledelig Jul

    Danois : Glædelig Jul

    Suédois : God Jul

    Néerlandais : Vrolijk Kerstfeest

    Roumain : Crăciun Fericit

    Gaélique : Nollaig Shona Dhuit

    Bulgare : Tchestito Rojdestvo Hristovo

    Slovaque : Veselé Vianoce

    Slovène : Srecen Bozi

    Tahitien : Ia ora'na no te noere

    Tchèque : Veselé vánoce (mais sur les cartes de vœux, on utilise une formule de politesse française sans doute en usage en France au XVIIIe siècle « Pour féliciter »)

    Polonais : Wesolych Świąt

    Russe : Рождеством (rojd yèsst vom)- et on s'arrête là.

  • La femme,le prêtre et le psychiatre

    C O L L I G N O N

     

     

    L A F E M M E , L E P R Ê T R E  E T  L E  P S Y C H I A T R E

     

    Le jour de mes cinquante-six ans je me suis pris une grosse claque dans la gueule.

    Je reviens du travail et qu'est-ce que je trouve chez moi, deux arnaqueurs du genre à m'emprunter sept briques remboursables au compte-gouttes en criant misère tous-les-mois-quand-j'y-pense, total c'est encore moi le blaireau qui râle, ma meuf me dit j'avais pensé tu penses ma conne ? que ça te ferait plaisir d'avoir des invités putain c'est tes amis pas les miens, ton idée pas la mienne, ce prêt à la con dans le dos pendant que je bosse et que t'as rien à foutre at home à part glander, ni talon de chèque ni reconnaissance de dette merci bobonne t'es l'amour de ma vie, bon anniversaire et bonne soirée jusqu'à deux heures du mat' à 7h je repartais bosser ma femme toujours au lit et d'un seul coup d'un seul j'ai plus voulu voir personne plus parler ni boulot ni famille, ma carte bleue le train jusqu'à St-Flour et me v'là.

    Ceux qui me disent que c'est pas le bout du monde Bordeaux-Clermont par St-Germain je les emmerde parce qu'ils ne sortent pas de leur trou franchement qu'est-ce que j'irais foutre à Sucre à Mexico à me chier la tourista sur les grolles Rapatriement Europe-Assistance vos gueules. Avant j'avais l'avenir derrière, pension des vieux et agagah parce qu'en ce temps-là y avait pas les progrès de la médecine la longévité tout ça c'était 65 70 et la mort porte en face au fond du couloir où qu'il est passé ce foutu couloir et j'encule tous les magazines et les campagnes de presse et les papy-mamies qui se traitent de jeune homme en se tapant sur l'épaule t'es bien conservé pour ton âge. Moi je me vois bien dans ma glace mon menton qui s'affaisse et le cuir sur les joues comme des plaques de rhinocéros, 24h sans rasage ta joue vire blanc-lichen, les blonds prennent du bide.

    Tout ce que j‘ai pu faire ç’a été de stopper la clope,la boisson, je flaire la sèche tout le long du papier puis le vin qu’on remue au fond du verre le bouquet plus que le vocabulaire bientôt le fumet des femmes T’as jamais pu les sentir quel esprit

    mon gendre. Le prof en retraite dégaine d’épagneul avec le pull tout mou sur braguette et les épaules en dedans, la tête dans les épaules comme un taureau cherchez l’erreur, les plis du falze niveau jarrets plus la godasse qui bâille ett la chaussette qui retombe. Aujourd’hui ça va mieux je me suis lavé au lavabo de l’hôtel après le déjeuner sur plateau, chambre à cent balles au rez-de-chaussée, patronne aimable et qui m’a vu au lit moitié à poil.

    J’ai enfilé ma chemise et mon futal, coup de peigne et coup de rasoir, dans les toilettes toutes sortes de livres, Le Cid – Horace, Mickey-Parade (je chipe), plus un Carlos Fuentès, la chambre impec derrière moi - respect pour l’entretien.

    Dehors sois fier dresse bien la tête et le corps, pas trop les pieds non plus, la chapka sur la tronche avec les oreillettes mais sans les nouer, un tour sur Chanturgue et back to my room, je voulais foutre le feu au monde entier on m’appelle Va-de-bon-cœur, grand, chauve et voûté plus près de 60 que de 50.

    Il se retaille le poil dans les oreilles, méfiez-vous de l’eau qui dort et du héros qui râle. Si c’est la parano c’est incurable a dit la psy « j’ai beaucoup exigé de la vie je n’ai jamais pensé tomber si bas ». Si nous sommes le regard de l’autre comme dit l’autre, c’est pas grand-chose.

    Je t’en foutrais du Sartre.

    Dix minutes de gloire à 0h 30 avec PPD pour mon bouquin Le tas bourré au deuxième rang quand Bittbander t’a passé le micro, on n’entendait que lui t’as eu dix secondes il faut pas te plaindre tout le monde t’a vu remuer la bouche en gros plan. Plus à 8h du mat un samedi sur France-Q toute la France est au garde-à-vous onle samedi à 8h10 « c’est vachement facile à France-Cul suffit de demander » même que la zentatrice te faisait du genou sous la table à la verticale du micro tu ne peux pas oublier ça faut pas être ingrat envers la vie. Le guignol qui se poussait du col qui voulait diriger la revue à c’était moi on n’entendait que moi one more time avant l’émission putain comment que le dirlo t’avait remis à ta place derrière la vitre en débitant ses boniments d’une belle voix grasse et caverneuse Le but et les finalités la Déontologie parfaitement de Sa revue à Soi tout seul et tant mieux.

    Parce que tu sais les petits castors qui prennent le train en marche dans un Com’ de Rédac faut les remettre au pas clac sur la gueule ou tu les retrouves vite fait en train de tirer la couverture et tu te fais niquer par un petit merdeux qui te choisis ses disques et qui te pousse son édito comme une merde en se foutant de ta gueule quand c’est toi putain toi qu’avait tout prévu construit lancé - la haine merde molle neuf mois pour le virer qu’on n’entendait que lui cétait Ton émission Ta revue Ta vie Tes risques phynanciers faut comprendre aussi tu t’es retrouvé comme un con côté technique parce qu’on n’allait pas lui refaire le coup à lui l’autre…

    Les guignols faut les scratcher tout de suite autrement c’est à eux qu’on s’adresse donc pas un article pas une ligne pas une photo dans la presse même à Sud Ouest même « Trouville-Plage » bien fait pour ma gueule, l’autre là bien pro bien modeste la conférence et la pleine page Médaille en Chocolat de la Bonne Ville des Eyres et du Club Clitoridien réunis – ah !…

    ...c’est qu’il en connaissait du monde c’est ça la gloire tu l’l ‘a connue qu’il répétait (lambdacisme) au fond de ton secrétariat premier guichet à ta vraie place 18m3 « trois par trois  par trois » disent les analphabètes au 19 quai Badegerce entre Clermont et Montferrand. Tu sors le soir tu ne vois personne ni chat ni chatte le couvre-feu, le froid la pluie la nuit la neige, fondue ; coups de pied du vent au pied des tours de St-Wandrille rue des Gras rue des Chaussetiers. Des restaurants des fenêtres au premier avec des rires entre gens qui se fréquentent à 50 ans fini la chasse aux femmes la tienne t’avait viré on se marie trop jeune on ne connaît rien de la vie 30 ans de vie commune c’est de l’amour qu’ils disent les autres qui vous décorent vite fait, trois gosses partis dans la nature informaticiens ct cons comme leurs pieds.

    Tu revois ton ancienne maîtresse qui t’écrit « si j’avais su » et toi toujours fidèle à celle du Maire et du Curé putain 30 ans de vie commune à ne même plus avoir l’instinct de ce qui te branche ou non, même plus le réflexe de draguer la patronne à l’entresol d’ici et même plus de taches au drap, tu peux laisser le lit tout ouvert avant la balade du matin…

    Et pas de voyage non plus, sa première émotion c’était Coconut Globe-Trotters, le Pélican le Chimpanzé copain-copain « autour du monde » papa Singe et Maman Singe avec la pipe et le tablier pour la maman qui pleure c’était ça qui l’avait séduit, les parents qui pleurent à leur tour : le voyage, seul moyen de revanche – sa rage d’apprendre que le Père Noël, les Cloches de Pâques et la petite souris c’étaient les parents : cerné, raplati, toute cette petite métaphysique à portée de gosse – l’enfance était sans issue.

    Il vit un jour dans le ciel un aqueduc de nuages, parole, avec de vrais piliers très hauts très fins, des messagers de l’au-delà venus le délivrer, il dansa dans la cour, puis les nuées ou les fumées d’avion se dissipèrent. Il imagina que les hirondelles – heureux temps ! - se canardaient en formations serrées aux trajectoires zigzagantes, se mitraillant à bout portant de leurs postes exigus – partir – partir – partir et revenir toujours comme une balle au bout d’un élastique de Jokari après laquelle il s’essoufflait avec sa petite raquette, et sa cousine gagnait toujours. Ici le temps serrait toujours ailleurs, il se déroulerait toujours au-delà de sa vie – mais sans jamais rompre les ponts : juste les chemins creux du Limousin les départementales corréziennes sous l’orage ou le cagnard ou le brouillard et le petit hôtel du soir, pas cher et confortable, la bonne table et la bouteille à soi seul juste boire, voir et fuir.

    Bien sûr c’était les femmes qui l’avaient fait souffrir, les femmes, lui rognant le fric, les ailes, le sexe, se refusant sans cesse, flairaient l’homme bizarre, le pas net, le névrotique et fuyaient, le repoussaient dès le premier pincement de cœur mais ne versons pas dans la vulgarité tu ne me sauteras pas pensaient-elles « on sait à quoi tu penses » «tu t’es regardé » « tes fringues et tes cheveux et la tête » alouette « et tes conneries, les conneries que t’arrêtes pas de dire « ah çui-là » « ce guignol » coucher ça va pas non ? Variantes pour plus tard : Je veux bien mais laisse tomber celle que tu as celle que j’ai, celle que j’ai fini par obtenir de haute lutte quinze mois de résistance – même folle même grosse (« Laisse-la tomber et je te donnerai tout « là-haut sur la colline » - jamais jamais je n’abandonnerai ma femme malade – la rancune avait tourné haine.

    Tuer n’importe quelle femme surtout sans aucun rapport avec nulle de celles qu’il avait connues possédant toutes d’excellentes raisons de ne pas coucher de ne pas aimer – ou bien « en camarades » comme avait dit sa femme les premiers temps camarades : « qui partagent la même chambre » - non, une femme abstraite, une blanche, un écran – avaient-elles eu de la pitié, elles ? « Quelle homosexualité disait le psychiatre ? vous ne me parlez que de femmes, uniquement de femmes ! plus tard le ciel s’ouvrira » Manuel du Parfait Dragueur (MPD) envoi discret 320F votre conscience accrue vous ouvrira les culs tout ira bien votre comportement suivra, « l’action l’action vous dis-je, vous serez guéri vous aurez de l’argent des femmes et des voyages » plus de peur de la mort adieu bordels je suis venu j’ai vu j’ai vaincu niquée la reine » - les psy fond des promesses – j’ai cru.

    Non tenues. « Sauver les autres. Aider les autres. Écouter les autres. » Six psy en 18 ans. Marie-Antoinette notait dans mon dos. Vous ne faites que des va-et-vient sur la feuille. Le bruit s’arrête net. .Puis une autre. Puis un autre. Une autre. Plus de femmes que d’hommes. Les mecs plus pontifiants. Plus solennels. Cons. Reste un personnage à tuer. J’hésite. Un Prêtre. Un quatorze cent soixante Villon pris de boisson c’était lui ou moi poignarde un prêtre – et si je me contentais d’un sacrilège ? Souvent dans les églises je prie le vent, j’écoute les sermons, exemple :

    nous fêtons saint Hubert en ce jour de septembre parce qu’en novembre il fait moins beau, saint Hubert aimait la solitude ah c’est pas bien ça, la souffrance nous révolte et nous ne l’acceptons pas à moins que la Vierge Marie ne nous conduise par la main vers Dieu comme des enfants (Vayres Gironde29 septembre 1997, Limoges cathédrale 30 12 2000) ôte la souffrance imbécile et le christianisme n’a plus lieu d’être, je revois ce fameux petit garçon des « Hommes de bonne volonté » qui du haut de son impériale « a fait le tour de la condition humaine » et «considère de haut toutes ces touchantes petites misères de l’adulte » (impôts etc.) - « Dieu veut que nous soyons heureux » à d’autres, nous ne sommes pas sur terre pour être heureux mais avec le devoir d’être dignes « dans le christianisme il faut en prendre et en laisser Pharisien Pharisien « pardonnez-nous parce que nous sommes pécheurs » quand j’entends ça en début de messe j’ai la bouche pleine de gerbe je vous salue cuisine pleine de graisse le cuistot est avec vous / vous êtes vomie entre toutes les tables – ô dolorosisme ô culpabilisme ô flagestionnisme y a-t-il quelque part nom de Dieu d’être à la fois chrétien et digne ?

    Bouddha : « Ne souffrez plus mes frères » « La vie c’est souffrance donc mourez » (« tous morts aux désirs ») les Autres la Compassion les Autres on te dit tu te laisses bouffer tu fermes les yeux au mendiant qui te tend la main ça fait le septième tu es bouddhiste qu’est-ce que tu fais «ah faut savoir se défendre ne pas se laisser marcher sur les pieds quand même et accomplir son destin dans le courage et dans Bouddha « en prendre et en laisser » chacun pour soi et Dieu pour tous pas la peine de nous les casser avec vos doctrines à la voisin de palier Bouddhiste va chier.

    Tuer nous disons donc un prête un catholique pas un juif - hors sujet – s’avancer vers l’autel crâne ras crâne bas, claquer des talons saluer Sieg Heil ! résonance garantie, prêtre indigné surgi de la sacristie, dégainer le Mauser et Paf l

    ae chien. Une femme, un psy, un prêtre. Dans l’ordre.

    Femme, promesse d’amour : non tenue.

    Psy, promesse de paix : non tenue.

    Prêtre, promesse de Dieu, non tenue.

    Aaaah ! je suis puéril…

    Aaaah ! je suis morveux...

    Je t’en foutrais du morveux.

    PAN. PAN. PAN.

    Une psy prêtresse ?

    Trop facile. On va fignoler. Trois cibles bien distinctes, bien dé-tail-lées.

    Pour les femmes, s’exercer. Ça ne se tue pas comme ça, une femme. « C’est comme les sangliers. Quand on veut les tuer, faut pas les rater ». Balzac. Partir des images. La femme est une image. Eïdolonn, l’idole. <la femme ça s’imagine, ça s’idolâtre. Balancer son foutre dans la gueule ou dans le con d’une photo ou foutre son poignard – nul, archinul. Jeu des phosphènes : tu fermes les yeux, et sous tes paupières avant de dormir, tu t’appuie sur les globes, tu vois des lueurs, des éclairs, et si tu modifies la pression, le doigt, l’intensité, la partie de l’œil – tu multiplies à volonté le kaléidoscope interne : formes, couleurs, dimensions.

    C’est la masturbation des yeux.

    Tout le jour comme une fille tu attends le moment d’écraser tes globes oculaires, pour entrer dans le monde inépuisable des fantasmes à l’état le plus brut, le plus pur. C’est tout de même moins voyant que de se gratter les berles ou le clito. Dangers pour les yeux : larmoiements, conjonctivite – ne pas frotter. Même phénomène que la persistance rétinienne.

    La persistance rétinienne a permis d’inventer les comics, le cinématographe. Si dans la rue tu croises un homme, une femme ; aussi indifférents que tu leur paraisses, il t’est toujours possible, à la dérobée, de les enregistrer tous à l’intérieur de ta muqueuse et de fermer tout de suite les paupières – prends garde à ne pas heurter qui te précède ou te suit – tu conserves à son insu la personne sur l’écran velouté de ta conjonctive comme un vivant phosphène, jusqu’au grain de sa peau, jusqu’aux nuances de l’iris, aux crevasses les plus intimes de ses lèvres – tu domines et la décortiques – te l’incorpores.

    Mieux qu’un viol.

    Même ignoré, transpercé, insolenté – ce pli de mépris que les femmes ont toutes à la bouche – tu peux, quelques secondes, immobile en pleine rue, frôler ta vision peu à peu effacée, recouverte – la fixer, l’aimer toute une vie (tu veux ma photo pauvre type ? variante : je te fais bander, connard ?) tu peux te la faire, des yeux, la dévorer, tout ce qui te restera vieillard, t’abîmer dans la contemplation, jeux de puceau, jeux de vieux con.

    Puis tu leur parles, tenue là de la vulve à la tête et de la vulve aux pieds sous ta muqueuse palpébrale. L’âge aidant toutes sont belles, de 12 à 82 ans, tu les tiens dans les yeux sous ton bras et ce n’est pas de cul que je parle à mes prisonnières mais du temps qui passe et de l’amour, de maints replis imaginés dans leurs âmes de phosphènes


     

     

     

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  • Le fantôme de Combourg

    C O L L I G N O N

     

    L E F A N T Ô M E D E C O M B O U R G

     

    Nous connaissons ce revenant qui selon C. parcourt les escaliers venteux du château de Combourg – village dont le châtelain manqua de richesses. Or notre fantôme, Capitaine du «Saint-Louis », coula en octobre 55 du Grand Siècle au large de St-Malo : l'abîme s'étant dérobé sous sa quille. Borgne et unijambiste, souffle court, le capitaine fit de sa jambe de bois, fabriquée au Brésil, retentir les voûtes antiques. L'accompagnait un chat, qu'on entendait miauler sinistrement : c'est lui que l'on exhibe encore, gueule béante jusqu'au décrochage, découvert dans l'épaisseur du mur ou la coulée de mortier qui l'asphyxia, moulé mâchoire écartelée par l'épouvante ; ainsi le Prince des Poètes sur son lit de mort porta-t-il mentonnière , le cadavre bâillant sans qu'on le puisse clore - panique des visiteurs devant la bouche ouverte, noire et malodorante du Maître !...

    Pour qu'une ville, pour qu'une forteresse fussent inexpugnables, un homme à l'origine était fondu dans le mur, d'où le nom fondation : brève et atroce agonie. Un clochard se fit prendre ainsi station Cambronne, ses os voûtés roulant sans crier gare de son alcôve lourdement débouchée par l'excavatrice : toute trace écrite ainsi devant compter dès son début quelque père ou frère purement sacrificiels. Ce chat sans nom porta les premiers temps son collier de brillants : le château fut nommé d'abord de la Chatte aux Brillants. Qui voudrait éclaircir ce point sur le sexe passerait pour fou ; la chose est pourtant claire, quelle que soit par ailleurs l'acception du mot chatte. Muni de ces précieux sésames, voyez à présent un certain gnome, errant désormais sans prothèse sur la peau dudit félin ; ce pirate ou corsaire se nomme Briand, mesurait 5ft 7in, les yeux rouges et les cheveux roux, se gratte le crâne sous son bonnet pointu rouge ; si le chat passe sa patte au-dessus de l'oreille droite, il pleut ; le félin dont nous parlons ne peut atteindre la gauche, par suite d'arthrose.

    C'est une vieille chatte noire et revêche, tolérant difficilement les charges ; son poil sent le roussi, car le cul du gnome est très chaud. En effet, suite à d'inexorables processus rétrécissants, Brian est devenu gnome, d'abord chevauchant le chat, puis frayant de ses bras sa route à travers le pelage du fauve. Les doigts du gnome sont secs et gourds, sa bouche sinueuse et sa langue pointue, sauf du bout qui reste arrondi, signe d'une excellente prédisposition pour les langues étrangères. Mais Briand possède un cheveu sur la langue : l'allemand, l'anglais, le français, deviennent tous méconnaissables. Ses yeux rouges, petits, enfoncés, phosphorescents, n'empêchent pas sa vue d'être détestable.

    L'animal est nyctalope : cependant, acariâtre, il préfère dormir. Mais il capture les mulots ; quand il les envisage, le gnome en frémit : son front se ride. La barbe rase du gnome couvre sur le menton un champ de dartres douloureuses. Les fesses enfin, le sexe du petit homme tiennent du domaine conjectural : supposons-lui le postérieur taché d'escarres, et quelque sexe vil et secondaire. Pour se coucher, Brian le gnome ôte son bonnet. Ses cheveux rouges se déroulent. Il se peigne et fait sa prière : "Seigneur, pardonnez les péchés que je vais commettre." Et le chat bave en secouant la tête ; mais le petit cornac tient bon, serre les jambes et s'agrippe ; il faut un certain équilibre, de l'aplomb, pour prier un Dieu plus petit que le nôtre, partant bien moins puissant. Le nain range ses bottillons dans l'oreille du chat, tant qu'il ne secoue pas la tête.

    Ce fauve patient se nomme l'Hextrine. "Hextrine !" dit le gnome, "Tourne à droite ! A gauche !" - tout en tirant la bride en diamants du côté opposé (le chat, comme le renne, quand on tire à gauche, tourne à droite). Les diamants de la bride ont été vendus. Pour faire sa toilette du soir, le gnome dit : "Lèche-moi !" et c'est ce que la bête fait. Les culottes du gnome sont trop grandes, ses bas rouges collent ; il se retient aux poils à toute force. De ses bras petits, musclés, il confectionna naguère une jugulaire perdue sous les poils, resurgissant aux commissures labiales : tout gnome monté sur un beau chat ferait de ce bourg une ville enchantée. Quand le nain s'éveillera, le monde tremblera.

    En 1786, le pays du nain, c'est la France. S'il n'y avait pas le chat, il voyagerait beaucoup. Sans lui pourtant, il ne vivrait pas plus qu'une puce tombée. Il est le parasite de ce chat. N'en saute à bas que pour s'y raccrocher sitôt esquissé par la bête le moindre mouvement de fuite. L'Hextrine s'ébat dans un espace de dix mètres (des nôtres) sur cinq. La pièce où va de long en large l'actionnaire négrier, châtelain de Combourg et ruiné par l'abolition de la traite, correspond à l'ampleur d'un château à quatre tours : Nord, Sud, Est, Ouest. Le château des Chateaubriand est carré ; d'autres présentent la forme d'une aile perpendiculaire au milieu exact de la seconde : c'est alors un « château en T ».

    Ce soir l'Hextrine et Briand n'abandonnent pas la protection des murailles : il fait froid, les girouettes crient. Nous serons plus intéressés par le père de l'artiste, taciturne, tirant les choucas sur le haut perron, terrorisant femme et fils - que par l'écrivain même, fameux pleurard. Le gnome sur le chat prend ses quartiers de nuit. C'est à la tour Nord, où se trouve la chambre du jeune homme. Si les nuits de grand vent l'adolescent montre quelque inquiétude, son père lui dit : "Monsieur le Chevalier aurait-il peur ?" Etrange ville que Combourg. Du vivant de François-René, un ramassis de bicoques puant le fumier, de péquenots sans joie baignés de purin, manches tombant jusqu'aux chausses. A deux siècles de distance, un descendant fait connaissance d'une belle rousse, mouvance charismatique des "Lions de Judas" ; cette femme soudain ressent la présence du Christ : « Ne sentez-vous rien ? - A vrai dire non. » Elle halète, soupire des sons incompréhensibles, tenant sa main. Le descendant se croit entrepris - grossière erreur ! il pousse dans la bouche de la Lionne en question une fourchette à dessert garnie de gâteau, et lorsqu'il reprend le train, la croyante sur le quai tourne la tête, glaciale, indifférente à ses signes d'adieu.

    Dans les toilettes de Combourg, un long discours sur la paroi exhale le dépit d'un jeune homme : les filles seraient des chiennes, qui jouent les mijaurées, les chichiteuses, et toujours se refusent. « Un qui vous aime ». Nous aurions tous pensé qu'elles se paluchaient, de préférence entre elles. Ce jeune homme était un niais. Combourg contemporaine est une longue avenue 1910 de la gare au château, à l'entrée duquel on vend des cartes postales. Les rêves du gnome à cheval sur le chat sont de quatre sortes : Souterrains, Vastes Greniers, Toilettes ; dans les Cimetières enfin. Le rêveur franchit le temps : ce sont les couloirs combles d'inexplicables métropolitains - Briand débouche alors sur un quai de pénombre, bondé sous les néons maussades et tressautants ; passe la première rame éteinte, cahotante et comble - il pressent que passée la première courbe, l'inondation en embuscade sera froide et mortelle - parfois Briand monte, dans d'autres rêves, les étages sans fin d'un hôtel aux lits défaits, pourchassé par le gérant.

    Au grenier règnent des salles vides où se donnaient jadis des cours d'art plastique, fenêtres béant sur les cours en contrebas, salles jonchées d'équerres et de mètres abandonnés, gravats, croquis mal gommés : par dessous fonctionne l'Ecole, sereine, administrée, tandis qu'il demeure là-haut, lui, bloqué dans le rêve, marchant sur les craies crissantes. Les rêves les plus riches cependant se font dans les toilettes, immenses, labyrinthiques. Leurs cloisons, immenses, dégagent par-dessus les portes de vastes fentes indiscrètes tandis qu' en bas vingt centimètres indiscrets s'ouvrent sur les talons ou pointes de souliers selon le cas, de part et d'autre des cuvettes. Tout y fuit de surcroît, et la vaste cabine gargouille de liqueurs douteuses – comment pisser sans dégoût ? toilettes pour femmes au demeurant, qui, invisibles et furieuses, poursuivent l'homme et fouillent à grand bruit, secouant portes et cloisons.

    Quant au cimetière, il donne sur un carrefour oblong, pavé, bruyant, où se croisent en biais deux ou trois lignes de tramways aux rails incrustés. Les pylônes d'entrée de la nécropole se terminent en boules de cornets glacés, dont les demi-cylindres par-dessous laissent voir les cannelures, vergetées de vert. Le tombeau du Rêveur est au fond à gauche, à même le sable : quatre planches bordées de fleurs jaunes, d'où s' écoule, par-dessous, le sable. Parlons à présent d'une femme, vivante et minuscule, galopant sous les pattes de l'Hextrine, 1786, cherchant à s'accrocher aux poils très longs pour rejoindre le gnome, considérablement réduit, dans son creux de toison ; d'un prompt rétablissement sportif elle se hisse jusqu'à la loge de Briand, le cornac. Voyons à présent comment une liaison purement érotique, relevant de l'Aphrodite populaire, peut se tranformer en liaison dite platonique : la Nouvelle-Femme donc salue bien bas le gnome, semble sympathique, mais celui-ci (côté appréciable) se méfie des femmes sympa ; il redoute en effet, par-dessus tout, les épisodes (ils sont légion) où les deux sexes se contemplent enamourés dès le premier instant, ce qui est, proprement, pornographique.

    Viendront ensuite le bonheur, la précipitation - « mais plutôt se castrer que de perdre la face ». Une brune menue, les yeux en amande, nez retroussé, l'air du vice à deux frictions par jour, où l'on s'enfournerait jusqu'à s'y perdre - pourquoi les femmes rient-elles dès qu'on les fixe - seule façon pourtant de les aimer : fixer la beauté jusqu'aux larmes. Dialogue : "Comment allez-vous ? - Je m'endors. - Comment ? - Ce sont les poils qui m'engourdissent. - Nous nous connaissons à peine. - Est-ce indispensable ? - Je suis venue exprès. - Vous seriez belle sans cela. - Cela n'engage à rien. - Voulez-vous manger ? dit le gnome - Oui, vraiment ! que mange-t-on sur un chat ? - Un peu de tout." Il sort des poils quelques radis, du beurre et de la confiture. « C'est puéril !

    - Vous avez accepté de manger ; ne vous souciez donc plus de l'extérieur. - Mais je viens du monde extérieur ! » Le dos du félin toujours en mouvement oblige à s'agripper aux poils. Quand les radis sont achevés la femme se laisse enseigner les assiettes, qui sont les façons de s'assoir les plus stables : « Evitez les épaules, si rapprochées sur l'animal, sans cesse ondulant sous le pelage. - Si je m'assieds là, aucun risque ? - Non. - Il ne se lèche jamais ? - Si. Alors nous descendrons à terre. - Vous voyez bien qu'on a besoin de descendre. - Pourquoi êtes-vous montée ? » Elle hausse les épaules. « Et quand le chat dort ? - Je dors. - Je veux dire, s'il se met en boule ? » A mon tour je ne sais que répondre pense le gnome.

    La bête s'est lassée de marcher, les deux convives regardent au rythme palpitant du dos cardiaque tout le paysage de C., puis la bête se met en boule. Deuxième dialogue : « Si le chat bondit ? demande la femme. - Bon sang, dit Briand, vous pourriez vous intéresser à moi, par exemple. - Vous ne vous intéressez pas beaucoup à ma vie dit la femme. - Pardon : je vous ai donné à manger. - Pardon encore : je suis venue vous sauver. - Bien, dites-moi votre nom. - Je m'appelle Vicki. - Je préfère Catia. Je suis un capitaine de vaisseau, disparu au droit de Grouin. Dans Capitaine, il y a Catia, avec un C. Ou Catai, l'ancien nom de la Chine. Choisissez. » Quel imbécile pense-t-elle : ôté "Catia" reste "pine". Il va me demander de coucher, le salaud, je le sens, je le sens. Son vagin frémit d'horreur sur toute sa longueur. « Etes-vous une femme bien née ? - Bien sûr! - Je ne voudrais pas baiser à la légère. » Il me ressemble pense-t-elle.

    Il n'est pas si parfaitement imbécile. « Mais qui parle de baiser ? - Moi, moi. - Je ne veux pas baiser du tout. » Ah le brave homme, etc. Vicki (c'est elle) revoit ses positions : cet homme ne bande pas spontanément ; il est vrai qu'il faut le sauver (nous ne pouvons exposer la totalité des complications psychologiques suscitées par un coup de foudre). S'ensuit un long moment de silence. Briand s'efforce d'ignorer le sexe, car il en est privé. La femme ignore si les poils de chat isolent de la pluie - or le ciel se couvre ; dès la première goutte, l'Hextrine s'est levée, puis ébrouée. La femme qui rêvait tomba, le gnome se laissa glisser, retrouva sa compagne engourdie par la chute, siffla la bête agenouillée qui vint récupérer sauveteur et sauvée, puis s'engouffra par un soupirail. Un saut, un tas de charbon, une chattière un escalier montant, puis porte entrouverte et tapis.

    Repos. Briand évente le visage de Vicki, réveillée, qui pense encore : il n'est pas si stupide. Peut-être qu'il m'aime ; il n'a pas demandé la suprême chiennerie, qui est de coucher. Bien au contraire, il est descendu précipitamment de sa couverture quadrupède et mouvante pour me relever, moi qui ne lui suis de rien. Je lui dois donc une reconnaissance éternelle, etc - cette certitude d'abstinence la plonge dans cette euphorie précédant de peu généralement le paluchage bienfaiteur. Aussi poussa-t-elle un soupir qui fit que le gnome la lâcha ; à peine eut-il détourné les yeux qu'elle s'enroula dans une touffe indécelable de poils de chat et commença une série de trois solitaires grand train comme toute femme qui se respecte, de celles que vous croisez dans la rue, tombant de ce fait en un puissant sommeil réparateur, trouvant la force d'espérer dans un dernier éclair assez de force au réveil pour le refaire deux ou trois fois encore.

    Sitôt réveillée Vicki demande à jouer aux cartes,alors que Briand ne jure que par les échecs. « Qu'à cela ne tienne, dit Catia, nous jouerons aux échecs avec des cartes. » Et le chat se remet à marcher. Le jeu quel qu'il soit démontre que tous ne naissent pas égaux : certains annoncent deux tierces, et d'autres un cinquante, d'autres enfin quatre sept, valant zéro. Les échecs en revanche ne peuvent être nés qu'au sein de l'aristocratie et de la République des Egaux. Tout homme est responsable. Mais quel est l'enjeu ? la possession du chat. Le droit de le mener à gauche ou à droite, dans le salon parfois garni de visiteurs, ou dans les combles ; aussi l'occasion de vérifier si le félin peut hanter les toits pointus et fortement glissants – l'Hextrine fait ce qu'elle veut. Intervient alors la partie de jambes en l'air entre les gnomes : jeu et silence, excitations comme il s'en voit dans les bibliothèques, où l'on bande en lisant, électrité statique des poils mêmes, obsessions de débauches - par ouï-dire, à moins d'être castré.

    Ces deux-là, dit l'Hextrine, m'emmêlent le poil ; je vais redevenir puritaine. J'aime pourtant ces fous copulant sur mon dos ; cela me passe l'entendement - bienheureux ceux qui jouent ; nous autres chats cessons de jouer passé un an. » Brian ne peut envisager l'abandon de son animal : il sait qu'à terre, il aura peu de chance de survie, du moins de celle qui ne soit pas exclusivement consacrée à survivre (se battre, etc.) Sur la chatte on ne manque de rien ; l'atmosphère est toujours pleine, voire constituée d'une vapeur nourricière, la manne du désert. Va-t-il devoir désormais lutter pour la préservation de son épouse-gnome, elle est de même taille, aurait-elle oublié ? Faudra-t-il écarter les ronces de son chemin, pourfendre les insectes, trembler après chaque averse ?

    Il se répond : "Je ne puis. Quitter L'Hextrine, c'est abandonner le Sol où je m'appuie, le garde-manger où je puise, l'inestimable sécurité qui permet la culture." La femme revient à la charge : "Il faut que nous vivions ensemble." Le gnome triple l'expression : "Ensemble. Ensemble. Ensemble. Repas ensemble. Distractions ensemble. Prières, promenades ensemble, sur ce domaine si restreint, mouvant d'un dos de chat - que dis-je ? les déjections ensemble, dans les poils arrière - « surtout, dit-il, je suis pris d'effroi - songe à ces nuits, interminables, successives, devant couronner, ternir, couvrir de cendres les plus beaux jours, les plus échevelés, tous engloutis dans ces milliers de nuits où nos corps étendus parallèles inconscients navigueront sans fin dans les infinis répétés du sommeil - auprès de toi reprendre ce voyage des morts où je l'aurai laissé, dérivons pour toujours.

    "Prenons le cas que nous ferions l'amour : nos sommeils suivraient leur orbite irrésolue sans conviction ni fin. Dormants ou éveillés, nous deviendrions mi-l'un mi-l'autre, sans autre forme d'être, mutilations bien plus que doubles » et la femme restait silencieuse, mais plus tard tous deux partagèrent le territoire, sans qu'il fût plus question de spectacles, car ils sont rares, ni d'amis, pour la même raison.  « Je propose, conclut-elle, que nous divisions l'Hextrine en quart , en vue de permuter nos établissements. » Briand proposa d'abord de partager le temps : tantôt seuls, tantôt joints. Les négociations portèrent sur les répartitions temporelles, Briand réclamant ses 2/3 de solitude, ce qui les fâcha tous deux; puis établirent des tours de garde élaborés, agrémentés de présences mutuelles. La solitude prit place autour des oreilles, bon poste d'observation, mais exposé aux coups de pattes, et près de la queue, pratique, mais retiré ; il est à noter cependant que sitôt affublé d'une épouse, le gnome, désormais considérablement amoindri, fut tourmenté par d'anciennes pensées depuis longtemps éliminées, en un assaut sournois : il était affligé de traits grotesques.

    Pourquoi les femmes de sa race échappaient-elles à cette malédiction : pourquoi ? Ou alors : pourquoi Vicki restait-elle minuscule ? quel était son châtiment ? Quel homme avait-elle tourmenté ? Ils prirent le soir même leur premier quart. Déjà l'homme voulait s'isoler, alors que la femme désirait réitérer un emboitage peu concluant - mais Briand repartit que "de toute façon les femmes n'étaient jamais satisfaites » ; c'est pourquoi il ne se fatiguait plus. Déjà il développait ses éternelles théories sur le pouvoir libérateur de l'onanisme, mais la femme le coupa : il était vraiment le seul de cet avis ; il n'y avait que les hommes pour se livrer à des spéculations aussi sottes, expressément destinées à les dégager de toute responsabilité.

    Sur cette peau féline et mouvante, il existait des soirs et des matins. Cette naturelle alternance devint aussi l'objet de dissensions. Déjà les nuits s'étaient âprement négociées : devait-on se rejoindre, ou se séparer ? En effet Vicki adhérait pleinement aux préjugés de son sexe : le désir de l'homme devait être le plus possible brimé, car, disent-elles, « nous ne sommes pas des objets ». En revanche, le désir de la femme, sitôt sous-entendu, doit être assouvi, car il provient de leurs profondeurs sacrées, et c'était faire preuve du plus extrême manque d'égards que de décliner les offres d'une femme. C'est ainsi que l'acte sexuel passait sans crier gare du domaine de l'Interdit à celui de l'Obligatoire comme religion en Pologne.

    Ce couple parvint cependant, grâce à la fraîcheur de ses connaissances, à un compromis : ne jamais dire ce que l'on pense. Tout s'arrange. Mais contrairement à une légende tenace, les difficultés d'un couple tiennent moins à l'entente sexuelle, sur laquelle les femmes, adonnées depuis leur enfance à l'onanisme le plus frénétique, font volontiers l'impasse, chose qui les conforte dans leurs imaginations de créatures angéliques et sans besoins bestiaux, à savoir, elles-mêmes. Non. Les réels obstacles naissent des choses les plus minuscules. En effet Brian avait coutume le matin, s'éveillant parmi la rosée des poils de sa bête, ou dans le doux parfum de foin qu'exhalait sa fourrure après une nuit dans le château, de s'étirer, de se livrer à toute une gymnastique joyeuse, flexions de bras, de jambes, torsions du torse, avant de procéder à ses ablutions (rosée, ou coups de langue dont il fallait tirer acrobatiquement parti, car le chat n'obéissait plus : dangereux, râpeux, mais efficace). Est-il besoin de préciser que Vicki ne l'entendait pas ainsi, désirant s'éveiller lentement, tendrement, les bras de son ami passés sur son cou, avec de doux baisers et des paroles de bienvenue. Elle bâillait alors, prenant le plus de temps possible, sa seule gymnastique consistant à se parfumer ou à s'oindre soigneusement le visage.

    La seconde occupation du Capitaine Briand était la musique. Du naufrage au large de St-Malo, il avait conservé une flûte à bec d'où il tirait des mélodies aiguës propres à faire mouvoir en tout sens les oreilles du chat. L'exercice était drôlatique, bien que la bête parfois secouât la tête ; mais qui se fût fié aux mouvements précis et contradictoires de ces oreilles se fût perdu sans retour. « Tu es capitaine de vaisseau, dit Vicki ; pourquoi ne prends-tu pas les choses en mains ? c'est à toi de diriger cette bête, qui se couche ou se lève à son gré, à la toison duquel nous devons nous agripper quand il chasse, qui sort et entre lorsqu'il lui convient. » Le pirate ne l'entendait pas de cette oreille.

    La grande occupation sur un dos d'animal pensait-il est précisément la musique, ou l'écoute des signes extérieurs. Briand plaçait sa propre oreille au ras des poils, se tenant ainsi au centre des activités organiques : les ronronnements de l'animal le mettant dans un état extatique, il en arrivait même à se caresser, ce que la femme trouvait absolument dégoûtant – logique féminine. Peu importait à la jeune Vicki la manière de se nourrir du chat. Il chassait, car sous Chateaubriand nul n'avait inventé ces petites boîtes remplies de pâtées. La compagne du pirate se confectionna une lyre et fit courir des puces le long de ses cordes : cela produisait des sons aquatiques, tels qu'on en ouïrait sur les guitares sandwichiennes, découvertes par Cook en 1778.

    Le chat bondissait sur ses proies, les lançait en l'air. Ses passagers voyaient parfois voltiger au-dessus d'eux les tripes sanglantes de souris habilement projetées. Il fallait se faire à ces sanglants météorites, bien pires que les exécutions de matelots mutinés sous le commandement du pirate. C'était encore une musique - les cris des rongeurs suppliciés - dont le capitaine se délectait, mais que la femme tentait de couvrir en chantant - alors le chat s'ébrouait en couchant les oreilles. C'est ainsi que dégénèrent tous humains privés de société, travail et souffrance. Un amour ne peut s'épanouir longtemps en de telles circonstances. Notons surtout la perpétuelle divagation du chat. Hors les instants où il repose, qui forment tout de même, chat qu'un le sait, les deux tiers de sa vie, le chat marche toujours. Il n'est pas une pièce, jusqu'aux combles - pas une prairie des environs, jusqu'aux abords des douves ; ni même un sous-bois ignoré - qui ne soit l'objet des pas souples du chat. Cela rappelle le rythme souple et obsédant du fox-trot, ou "pas du renard" ; une chose obstinée, force simple et tranquille du petit carnassier certain d'échapper aux grand trot des coursiers anglais ; au dernier moment, le renard noble glisse dans un trou de haie, où les gails ne pourront le forcer.

    Des circonstances extérieures viennent alors perturber leur vie fragile : la transformation du chat en paysage ; son pelage se fait plus gris, creusé parfois de profonds sillons. Des touffes se distinguent, croissant plus haut que tout le reste, formant des halliers, bientôt de véritables arbres. Le tout ondoyant sans jamais crevasser, telle une écorce terrestre en firmament inversé ! Ils se fabriquent des râteaux de poils plus rêches et plus longs que les autres. Ils commencent une fenaison, car la bête perd son pelage. Tout le sol tremble de ronronnements. Il suffit de s'approcher des deux oreilles qu'on voit encore poindre à l'extrémité du paysage, en criant d'un coup : "Gratte-gratte !" pour que tout le grand corps terrestre se mette à frémir, et le gosier, loin dessous, commence son doux et effrayant ronflement.

    Tout à présent rappelait une campagne. Les différentes végétations formaient des moutonnements de couleurs différentes. Les sentiers se laissaient tracer, mais disparaissaient aux premiers coups de pattes du matin, semblables à des tornades. A vrai dire, même pour des créatures minuscules, les proportions du chat devenaient gigantesques. Le jour où Vicki s'avisa que, mathématiquement, les puces d'un tel chat devaient avoir la proportion d'un chat, elle s'effraya, et jeta sa guitare par-dessus bord. Il valait cependant la peine d'explorer le tout. L'idée vint du Pirate, qui trouvait regrettable l'absence d'océans et de cours d'eau - on buvait peu ; on se lavait de même. Le ménage formé faisait peu à peu naufrage en raison du rapprochement de ce chat avec le plus commun des mondes. « Tout devient si banal, dit l'homme. Nous en viendrons peut-être à chercher un emploi. » Ils cueillirent des fleurs d'espèces inconnues, aux parfums lacrymogènes car établissant un rapport entre un "avant" et un "après", notions éphémères qui font pleurer les humains : construire une maison, vivre sur un banc, qu'on achèterait tous deux à la propriétaire animale de ces ombres mouvantes, là-bas, au-delà des épaules ? ainsi le sol ne serait-il plus, entre les quatre pattes, qu'une lointaine surface aussi méconnue désormais qu'un firmament céleste, mais inversé ! Et la pluie se mit à tomber. Le chat possédait-il son micro-climat ? Le Capitaine posa la question, Catia (Vicki) la trouva très plate.

    Ils firent ce qu'il avait décidé ce jour même au réveil : une exploration. "Mesurons l'étendue des dégâts. Nous verrons ensuite s'il est temps de rationaliser... Ou bien si nous pourrons vivre d'eau claire et d'imagination, comme avant.

    Ils grattèrent longtemps la peau pour en tirer subsistance : pellicules de renouvellement épithélien - il est très difficile de trouver ici-chat quelque chose à manger, manne céleste ou pas, tant l'animal se lèche avec application - et se dirigèrent vers la tête. Ils y parvinrent plus rapidement qu'ils avaient craint, le chat n'ayant point tant grandi - or des ronflements s'élevaient de ce crâne lourdement bosselé.

    « De quoi ronronne-t-il ?

    - Elle rêve. Mais nous la chatouillons. Laisse-moi m'agripper à ces poils en buissons : tout bascule autour de nous... Voici les yeux. Ils lancent des éclairs ! La gueule s'ouvre à l'infini !

    - Ce n'est qu'un bâillement, Vicki !

    A ce moment s'élèvent de trois points à la fois d'immenses panaches de scories, des éblouissements de lave. Le plus gros jaillissement provient de la bouche, et se dirige de côté. Le deuxième sort des naseaux, et se perd loin devant comme une galaxie très allongée. Enfin, une belle giclée de lave verte venue de l'oreille droite.

    « La gauche est-elle obstruée ?

    - N'y va pas ! je crains pour toi ! Vicki, reviens !

    Se repliant vers l'arrière du vaste dos, ils pensèrent au dragon chinois, fécond, dangereux : la vie même. Et tout fut calme soudain. La température du sol velu n'avait pas augmenté. La terre sous leurs pieds, puisqu'on peut s'exprimer ainsi, retrouva son mouvement ondulatoire : le chat reprenait sa déambulation. Ils mangèrent et burent, puis se dirigèrent vers l'arrière-train. Ils reconnaissaient leur emprisonnement lorsque l'espace, curieusement, s'élargissait ; rien de plus commun chez les humains, dont les prisonniers s'évadent, patthétiquement, à trois semaines de leur levée d'écrou : ils éprouvaient donc le besoin de sentir leurs limites. Ils remontèrent la médiane, de vertèbre en vertèbre, succession de petites collines raides, couvertes de bruyères. ...La queue fouettait le paysage.

    Nul ne sait au juste ce que signifient les mouvements de la queue d'un chat. Les spécialistes se laissent aller à l'embarras : est-il mécontent ? Satisfait ? Excitation sans doute avant la capture d'une souris, d'un oiseau ? - queue longue et fournie, passant et repassant au-delà des herbes rases de l'arrière-train comme une pale d'éolienne, et la pluie se remet à tomber – le chat possédait-il son microclimat ? Pour compléter leur exploration, ils se sont dirigés vers les limites latérales de leur domaine ; c'était de loin le plus dangereux de tout : les Anciens prétendent qu'au bout de l'Océan, les eaux tombent nécessairement dans le vide en toute éternité. Ils se sont accrochés sans céder au vertige, la rotondité du ventre s'incurvant sous eux, et l'on entrevoyait sous l'abdomen une forêt de poils dont le sommet pointait, contre toute logique, vers le bas...

    Ils rejoignirent leur campement de base, à peu de distance du double jeu des bielles d'épaule. La bête s'était assise et il ne pleuvait plus ; la pente du dos se fit raide, mais ses habitants s'étaient tressé des abris : par les fenêtres ménagées l'on voyait par-dessous, très bas, la queue de l'animal qui se perdait au loin comme un grand fleuve sur un carrelage. Rien n'empêchait à vrai dire de suivre l'échine, et de s'évader, côté pattes ou cul. « Que dirait-on de moi » dit le Pirate, «moi qui suis le fantôme du château. - Voilà pourquoi le chat se trouve toujours en ambulation ! s'écria-t-elle. - Pars si tu veux. - Point ne suffit de partager tourments et joies pour former un couple - Quelles joies ? quelles vicissitudes ? Nous sommes les hôtes bienheureux de la Grande Fourrure Universelle, qui nous chauffe et nourrit nos corps par la couche d'impuretés qu'elle produit."

    Car la manne avait cessé de tomber.

    Catia dite Vicki reprend : « Nous menons une vie trop proche de la nature. Au point que nous savons à peine qui nous sommes, peu différenciés d'un de ces innombrables poils qui nous cernent.

    - Veux-tu supprimer le chat ? dit le Pirate. - Ce n'est plus un chat, mais le monde : paysage et prison ; je voudrais vivre enfin parmi les hommes. » Un temps. Brian devint grave : « Sais-tu que nous sommes morts ? » Vicki se tut. Les morts en effet trouvent autant de difficulté à se représenter la vie réelle que nous autres la mort. Puis la jeune femme s'étonne de ne point voir d'autres morts, "ses frères". « Te rends-tu compte » dit le gnome « à quel point nous gagnons à ne pas nous encombrer de frères, qui nous imposeroent des règles sociales ? Ce félin nous protège. Nous ne désirons pas en descendre, quand bien même nous en fournirait-il toutes les occasions. » Alors intervint l'extraordinaire évènement : dans les lointains brumeux, aigres et désolés, bien au-delà du Rebord des Toisons, ils aperçurent une autre forme, comme la leur immense et imprécise, un animal - un Chat, un autre Chat. « Couvrons-nous, murmura le gnome, qui s'enroula parmi les poils : deux chats qui se rencontrent se battent ou copulent, souvent les deux ; dans tous les cas, danger mortel pour nous. » La jeune femme au sommet d'un branchage fit de vastes signes : "Ohé ! du chat !" Le leur fit une embardée. Brian se cramponna. Les passagers de l'autre bête, cramponnés d'une main à leurs poils de monture, envoyaient de l'autres de vastes signes ; les deux bêtes se trouvèrent alors face à face, dos arc-bouté : deux Femelles.

    Vicki lança de ferventes actions de grâces à Bashtet. Ceux d'en face n'occupaient visiblement leur bête, noire et blanche, que depuis fort peu, car leurs efforts consistaient autant à se retenir qu'à formuler des paroles articulées. Il apparut qu'ils crevaient tous de faim et d'ennui, bien que celui qui paraissait le chef affirma qu'il avait lancé toute sa troupe dans les jeux de société : leur bête présentant différentes couleur dans le pelage, qui permettaient d'inventer les règles d'un jeu de positionnement tout à fait analogue au jeu social des castes et des salaires dans la vie précédente. Vicki se tut, les échines retrouvèrent l'horizontale, et les deux félins infernaux reprirent séparément leurs courses régulières vers l'outre-tombe ; le Félin du Pirate allongeant le trot, jamais plus les passagers ne se revirent.

    Vicki plongea dans une méditation sans fond, le Pirate sortit de ses broussailles en rajustant ses braies du XVIIe - en vérité, à quoi bon mourir, se voir attribuer la chance inouïe d'un sort romanesque, si c'était pour reconstituer la hiérarchie des vivants. Elle en fit part à son compagnon : à qui d'autre se confier ? Brian repartit qu'elle-même, Vicki, n'était pas loin de reconstituer à son tour ce qu'il était convenu d'appeler dans le Premier Monde une "scène de ménage"... « Attends, Pirate, j'ai plus banal encore : j'attends un enfant. - Tu es plus sotte encore, lui dit-il, que je n'imaginais : comment peux-tu concevoir, que des morts donnent naissance ? » Vicki manifesta quelque désappointement, puis s'aménagea une chambre des plus confortables, en tressant de plus longs poils.

    En dépit du mâle, sa grossesse se poursuivit. Il y eut de longs jours. Le chat bâillait, se grattait, les deux insulaires avaient repéré très exactement où tomberaient la langue ou la griffe. La désoccupation régnait, rongeait. La femme seule, sachant qu'elle accoucherait, demeurait calme. L'homme errait dans son maquis, sombre, fermé, ou résolvant des grilles d'échecs. Il se trouva un autre jeu : coupant des poils de différentes tailles, tressant des voiliers, il en garnit les haubans d'équipages fictifs, les fit combattre à sec / sur le dos de la bête, se livrant aux sottises des fils uniques livrés à eux-mêmes, que leurs parents malavisés privent de tout contact (puis l'enfant cessant d'être seul, il en éprouve à tout jamais un désarroi farouche ; accompagne la femme dans son infirmité, où le ventre quadruple de taille, sans possibilité  d'interrompre jamais la mécanique infernale). D'aucuns prétendent que si l'on aime, la vie n'est pas perdue ; Brian pense que c'est duperie : la vie se composant de toutes les incohérences, ne vaudrait-il pas mieux pour se concilier Dieu vivre à toute force le plus d'incohérences possibles, afin de Le distraire ?

    « Tu te trompes, dit Dieu.

      • Fais chier, dit le gnome.

    Dieu illico lui chia sur la tête une énorme averse, et le chat se secoua, vexé jusqu'à l'os : un félin sent venir de tels phénomènes. Il ne se laisse pas prendre en défaut. Ce secouement d'oreilles à lui seul était un miracle, la preuve de Dieu. Brian se mit à l'abri sous une touffe et joua de sa flûte, bénissant Dieu de lui avoir fourni un chat à poils longs – qu'aurait-il fait du dos dégoulinant d'un gouttière ? Comme il avait aussi sur lui ses barques, il disposa sur une flaque (admirant les proportions infinies de L'Hextrine) ses bateaux de poils tressés, assez semblables aux esquifs du Grand Lac Andin, qui se heurtèrent en formations, plus ou moins, de combat. « Je veux, dit-il, une autre femme ». Aussitôt le désir bondit sous son crâne. En ces temps-là les femmes pensaient peu : accouchant, babillant, ne raccouchant que pour mourir.

    La toison, malgré son épaisseur, ne recélait aucun parasite comestible – qu'on écartât à l'infini les touffes qui formaient sur la peau rose autant de halliers alignés, nulle créature, pas même une puce (et c'eût été horrible) n'apparaissait - il n'y avait de Seconde Femme qu'à l'extérieur. Sur un autre chat. Brian préférait-il une autre morte, sur un autre félin des brumes, ou une vivante, dans ce monde où règne un Dieu ? Existait-il autre chose que des chats ? On ne voyait que des étoiles. « Examinons, dit-il, les procédés auxquels je suis réduit. Dévaler sur le poil des flancs, jusqu'au sol où je me fracasse pour peu que L'Hextrine bondisse.

    « Mon Dieu que tu es puéril » fit Dieu.

    - Depuis que je l'insulte Dieu me parle. Je suis le seul qui reçoit Sa parole. »

    Il devenait plus insolent que Moïse.

    « Je refuse ma femme et l'enfant »

    Brian se laisse glisser. Là-dessous les poils agglomérés ballent au gré des enjambées du félin. Brian se cramponne, observe d'en haut cailloux et parquets, structurant ainsi ses pensées, mieux que par des semblants de combats navals dont on ne possède plus la tactique ni le vocabulaire. « La mort certes interrompt le temps. Mais si le temps brise la mort, je m'ennuierai autant.

      • Assez ! dit Dieu - la mort - ne t'as donné aucune maturité...

    Le gnome poursuit sa progression latérale sous le ventre, suspendu dextrement d'une mèche à l'autre, pour ne pas se fracasser : rien ne garantissant qu'il fût immortel au carré. Les blasphèmes de Dieu le tourmentent : sur quel pied danser avec l'Esprit ? De loin en loin pointait le téton rosâtre des femelles. « Que ma chatte jamais ne soit couverte". Il ne chatouille pas son animal porteur : ventre et dos, pour le chat, c'est tout un. L'Hextrine se met au repos, bâille, puis s'enroule ; et le pli supérieur fermé sur l'inférieur, Brian suffoque un temps sous le pelage, puis poursuit en sécurité : confort plus grand, mais progression plus difficile. « Je ne me fais pas à l'idée que nous sommes les deux seuls habitants de ce parallépipède à pattes ; me voici justement sous les couteaux de la patte avant droite.

    De véritables faux, qui ne sortent de leurs fourreaux que pour d'apocalyptiques grattages. » Brian remonte par le ras du poil. Eprouve l'élasticité du coussinet supérieur - mieux vaut ne pas déclencher le dégainage de l'immense patte. Quand le chat se fut remis brusquement debout, le Pirate tomba au sol : de pas bien haut, de l'extrémité d'une griffe ! animal déambulatoire, chat sans esprit ! « Je percerai le crâne du suivant, s'il existe. Extrairai de là ses méditations... » - un grand coup de cœur mort bondit dans sa poitrine : à hauteur vertigineuse le dominait un gentilhomme de ce temps, méchants souliers, guêtres crottées. Le Vicomte, car c'est lui, le contemple sans y croire ni s'incliner : pour lui le gnome n'est qu'une ombre, dont il convient de se garder en murmurant quelques conjurations en anglais.

    Brian comprit qu'il était reconnu, malgré sa petitesse : l'ombre même de ce pirate qui jadis descendait, du temps de sa grandeur, l'escalier de la tour nord, à grands fracas de jambe de bois ; mais du pilon de cuisse, le Vicomte de Chateaubriand ne trouve plus trace : le membre amputé aurait-il repoussé ? ce chat du Diable pour sa part n'a-t-il pas pris du poids, de la taille ? Je raconterai son histoire se dit-il : devant moi il s'est dilaté soudain, disparaissant sous la voûte, appétant aux charpentes. Le gnome haussa les épaules autant que l'autre ses sourcils et s'éloigna en boitillant (tout de même) sur les lattes du parquet, sans être poursuivi. Quand le jeune vicomte revint pourtant avec une épée, fourrageant dans le trou de la plinthe, le gnome, qui s'y était finalement propulsé puis blotti, en fut quitte pour la peur. Il laissa passer du temps, puis repartit à la quête de sa monture, suivant les rainures du parquet – ce monde intermédiaire existait donc, des anges, des géants se mouvaient bel et bien sous les plafonds et dans les cieux - «Monseigneur ! s'écrie-t-il ; Monseigneur ! » Il s'était éloigné, tout songeant à travers les immenses guérets de parquet ciré : « Que veux-tu ? » - le Vicomte se tourne. « Donnez-moi du papier ! » Le poète à venir s'étonne, mais promet, « à condition que ce soient des questions, et non pas des réponses, que tu rédiges. » Le nain promit. François-René, soulagé, répondit : « Attends-moi près de ce nœud de chêne».

    Lorsque le pirate eut pris livraison des feuillets à sa taille, il les entrepose dans son trou de rat, fit de son antre son bureau, fabriqua comme il put sa plume et l'encre : il traça un nombre impressionnant de callligrames, formes vaguement lettriques disposées sous forme d'accouplements, avec des pleins et déliés correspondant plus ou moins à autant de seins ou de mentules. Mentula est ainsi nommée parce qu'il semblait aux Latins que ses modifications désordonnées impliquaient, sous sa peau fripée ou tendue, la présence d'un petit esprit malicieux, « petite mens » ou mentula. Ce qui n'entrave point l'impuissance du gnome incapable d'écrire deux lignes tant soit peu sensées.

    Au point que le jeune Vicomte parcourt les minuscules feuillets ainsi couverts sans y rien entendre. Il les retend au ras du sol à leur auteur et repart battre bois et halliers. Brian retrouve sa monture féline et son monde, chassé de son propre seuil à coups de balai ou de grosses chaussures, le chat lui-même reniflant parfois son odeur de souris dans son trou, à le rendre insomniaque. Sa connaissance approfondie des lieux de siestes de l'Hextrine lui permit d'escalader de nouveau, à la force des bras, la bienfaisante fourrure, dans laquelle il se mit à somnoler tout son soûl parmi ces poils longs et secs, régulièrement lissés : il n'avait quitté sa montagne mouvante que trois petites journées.

    La morte enceinte qu'il rejoignit ne faisait que croître et embellir. L'homme en effet souvent oublie que leurs femmes sont grosses, mais ces dernières ne l 'oublient pas. « Explique-toi » disait-elle, alors que selon lui, c'était bien plutôt à la femme de s'expliquer, pour les avoir tous deux réduits à l'attente d'un enfant, qui est bien l'être le plus déprimant qui soit. La femme en revanche, estimant légitime - « la sotte ! » - la propagation de l'espèce, trouve que c'est au mâle de veiller sur

    elle. Que si nous avions mis ici un homme et une femme ivres, croisant et décroisant les jambes ; accumulant nous-même les obstacles, pour que se produisît la fixation amoureuse, envie de voir et de toucher - ces partenaires n'eussent fait que multiplier les empêchements : incestes ou impuissance, caresses et pénétrations - nous aurions sombré dans le convenu, alors que le premier de nos explorateurs voit bien que nous fuyons le plat pour l'insipide. Mais sitôt revus et touchés, même (à supposer) entre frère et sœur, ou frigides tous deux (ce ne sont pas les plus mauvais couples), que faire d'un couple déprimé, promiscuitaire, sur un petit espace si mouvant toujours houleux, sismique et nauséeux, sans cesse jetés l'un sur l'autre à s'en rassasier le blanc des yeux ? L'enfant à naître ne se manifeste pour l'instant que par des borborygmes abdominaux disgracieux. Brian est revenu couvert de remords, et ne peut plus, sous peine d'inconstance, refaire ses maigres bagages. La femme, si convaincue qu'elle soit de son bon droit de petite chose fragile, n'est pas sans ressentir, par accès, toute la barbarie d'une situation sans issue. L'accouchement fut malaisé faute de sage-femme, le père ayant dû procéder à mains nues à la version in vivo de l'enfant vers les voies naturelles. La nouveau-née fut nommée Malvina. Elle naquit les yeux cousus, mais qui se décillèrent vite. Elle eut aussi, comme les veaux ou les chatons, plein exercice immédiat de ses membres, et se déplaça vite en roulant sur elle-même, s'accrochantn d'instinct à la toison féline plus abondamment humectée de salive en ces temps d'enfantement.

    Brian tout d'abord se sentit investi de toutes sortes de sentiments où jamais un pirate n'aurait songé, s'attendrissant sur sa fille au point de lui donner des surnoms d'amour, de lui jouer de la flûte, et se couvrit de ridicule. Jusqu'à la mère qui en ronronna, ce qui stupéfia son support poilu. L'homme mort à compter de ce six avril 1785 abandonna toute velléité d'indépendance ; il discuta à sens unique avec son Infante, ne pouvant pour elle imaginer d'autre avenir qu'un bon mari, de bons enfants, mais hors d'ici, et du meilleur cœur qu'il put. Pourtant l'enfant s'échappe, erre et se perd parmi les poils en tourbillons, rencontre émerveillée les grosses puces lustrées du félin, se place à la verticale du cœur pour chantonner au rythme de ses battements, au risque des syncopes.

    Le pirate alors mène sa famille à dos de chat du haut en bas du grand escalier à vis de la tour nord, cornaquant sa monture féline : il s'est mis en tête, pour acquérir un peu de plomb, de reprendre son jeu de fantôme. C'est donc lui, à minuit, tandis que frémit l'horloge du rez-de-chaussée, qui conduit le chat docile, et retrouve d'ataviques itinéraires. Sa femme le lui fait orgueilleusement remarquer : « Dieu t'a mis sur cet animal pour exercer tes droits de père et transmettre nos gènes en péril ; ainsi, conduis ta monture, imprime-lui tes volontés. Ne considère ni finalité, ni utilité, mais le mouvement même. C'est ainsi que les géants de ce château vivent dans le respect du surnaturel. Tu en imposes jusqu'à ce petit vicomte de François-René, qui t'as traité, m'as-tu dit, bien légèrement. - Comment cela ? il m'a fourni d'encre et de papier. Les trois jours où je fus loin de toi, je vivais, j'étais moi." Vicki ne releva pas cette extravagance ; le chat quant à lui ce soir-là effectua trois rondes, à minuit, trois heures, six heures. Le vent hulula. Le vagabond des mers en éprouva de la nostalgie. "Je partirai", déclara-t-il. "Tu ne verras plus la mer, lui répliqua-t-elle ; jamais nos courtes jambes ne nous porteront plus loin que ces prairies qui cernent Combourg. Nous n'avons plus nos dimensions d'antan." Le pirate hésita : fidélité sans aventure, ou aventure ?

    La question se pose depuis qu'il existe des femmes qui viennent d'accoucher, et qui pensent ; et des homme soucieux de se conduire en cerfs, c'est-à-dire non pas portant bois, mais abandonnant toute conduite des affaires familiales, jugées efféminantes. La femme prit ici l'initiative, comme il est de règle. Produisant non des lamentations, mais la réfutation des arguments fondés sur la condition animale, le mâle dans bien des espèces se défilait selon les lois dites naturelles : « Je le lui concède, dit-elle, comme à bête brute et puérile. Je pousserai cependant la conscience bien plus loin que baleines ou oiseaux, car je prendrai soin du fruit de nos entrailles au-delà du terme nécessaire à l'espèce. » (ma fille sera toujours ma fille).

    La femelle du gnome est petite, vive, le nez retroussé, la voix fraîche sans fond de vinaigre. Qui relève de couches se sent plus forte - certaines au contraire se sentant dépossédées, rongées de tristesse. Le pirate alors se mit à hurler : ces vociférations de l'homme, quand elles ne s'accompagnent pas de coups, sont ridicules au lieu d'être odieuses. Ces ondes de choc n'ébranlèrent pas le Félin outre mesure, car les voix des deux gnomes avaient suivi le même chemin que leurs jambes : minuscules. Cependant l'Hextrine finit par hocher les oreilles, les deux infra-humains (je parle des adultes) se raccrochèrent au pelage, et celui qui criait le plus fort fut vaincu - les cris, aveux de défaite, produisent des effets contraires à ceux escomptés : imaginons en effet la déconfiture du vociférateur qui se verrait obéi - quelle confusion ! les hurlements de l'homme n'auraient alors qu'une fonction purement esthétique.

    Brian n'avait pas toujours connu de chat ; celui-ci fonctionnait aux dimensions réelles, in situ. La femme allaita sa petite Malvina, songeant avec bonheur que Don Juan était mort. Casanova aussi. M. de Chateaubriand n'avait pas encore pris son envol. L'enfant tétait. Mais la mère sentit croître en elle une aversion incoercible de celui qui remplissait l'air, entre les poils du chat, de temps en temps, de tels tonitruements. L'homme reprit ses méditations échiquières. La femme demeurait pensive. Du moins le semblait-elle. Ce fut un silence apaisant. Passons à la séparation. Désespérée de son abandon, la femme se dit : "J'ai parlé par bravade. Nulle femme ne saurait résister aux outrages verbaux de son mari. C'est l'enfant qui est cause de tout. L'homme en effet, contraint à procréer par ruse, voit plus haut, sombre plus que nous. Il ne considère que le sein de Dieu, à rejoindre au plus vite, quand nous ne songeons qu'au nôtre - Notre Dieu, c'est-à-dire notre ventre. Tuons l'enfant." Elle considéra le nourrisson dans son sommeil : "Hélas ! comment ne pas être attendrie ?" Elle se raidit alors, et passa en revue les différents endroits de la bête, d'où l'on pourrait précipiter ce petit être.

    Les flancs offraient une pente,un arrondi sous-ventral bien décisif. Le voisinage du museau permettrait aussi de forts chatouillis, qu'écraserait définitivement une griffe agacée. L'on pouvait faire enfin que le chat bondît, en projetant quelque amusant rongeur à l'agonie au-devant de sa tête. Mais on risquait d'être à son tour entraîné par ces cabrages : à quoi bon tuer son enfant si c'était pour ne pas lui survivre. Effrayant en vérité. Elle pouvait aussi étrangler sa progéniture avec un lacet en poil de chat. Ou ne pas la nourrir. Ou l'attacher soi-même au niveau des mamelles, puisque ce chat, tout compte fait, était femelle. Mais serait-elle en lactation ? Ne faudrait-il pas qu'elle fût couverte, autre source de tracas ?

    Comment se faisait-il que cette bête n'eût jamais ressenti de chaleurs ? Vicki se prenait la tête à deux mains. Le pirate en son for se livrait à de semblables réflexions. Tuer l'enfant lui paraissait, à lui aussi, le moyen le plus assuré de retrouver toutes ces interrogations fécondes d'un jeune couple, avant qu'il ne sombrât dans les soins d'une éducation. Il fallait transpercer ce petit être malfaisant. Se sentant assoiffé, Brian prit une descente connue de lui seul, et s'accrochant aux poils très emmêlés dans ces régions-là, se faufila jusqu'à la mamelle la plus proche pour tirer quelques gorgées de lait. Il était seul à connaître ce recours .

    Un léger sillon dans les poils attestait qu'aux jours de grande force, le pirate s'agrippait, par-dessous, de tétine en tétine, suivant la technique appelée "varappe". Il se rehissa dans ses domaines, envisageant toutes les brutalités envers la petite Malvina. Il pouvait aussi renoncer, se poster entre les oreilles du félin, lui murmurer dans les cornets de mystérieux ordres qui rempliraient de fierté sa petite famille : seul un père tel que lui pouvait commander au manteau garni de pattes filant ainsi à travers les espaces ! Il pouvait également, ayant bien menacé, se rendre avec son maigre baluchon dans les Poils de poitrail, au-delà du cou donc, en ces lieux périlleux où jamais femelle, jeune ou vieille, ne se hasarderait à le venir quereller ; insoupçonné, toujours présent, il dormirait à flanc de poumons, ficelé dans d'ingénieux hamacs. « Il faut pourtant que ma colère éclate ! » s'exclama-t-il. De l'autre côté de l'enfant retentissait aussi semblable malédiction, d'une voix de femme. S'apercevant, alors, qu'ils étaient parvenus à semblable conclusion sans s'être concertés, ils s'entre-regardèrent et fondirent en larmes.

    Qu'il était donc difficile d'élever un enfant, ainsi démunis de tout ! Le dénuement qu'ils avaient supporté leur semblait à présent indigne de leur propre fille. Ainsi leurs âmes ballottaient-elles entre des résolutions contradictoires, où le courage ordinaire de l'épicier le disputait aux férocités du mercenaire ; ce fut la barbarie qui l'emporta, quoique sous forme atténuée : "Je vais de ce pas, dit l'homme, prendre à l'abordage un autre vaisseau pour ma misère humaine. Je rechercherai un autre chat, j'y lancerai un grappin, ou je sauterai. - Mon ami, suggéra l'épouse, ne suffirait-il pas de mettre notre chatte en chaleurs, afin qu'elle fût couverte par un matou ? de la sorte, poil contre poil, votre migration s'en trouverait facilitée.

    - Cher ange, repartit le pirate, les accouplements de cette espèce sont très brefs et fort répétés. Ils sont précédés de batailles épiques, et de roulades griffues dans la poussière. » Mais il y consentit ; sans aucun doute pensait-il que ces circonstances mouvementées feraient périr le nourrisson, et qu'il ne serait pas besoin de s'exiler. Ils trouvèrent le moyen de chatouiller la chatte. Cette dernière s'excita et chercha partenaire. Ces bêtes, habituellement respectueuses de leurs territoires, croisaient à présent à faible distance les uns des autres. Les sollicitations retentissaient de loin, comme autant de cornes de brumes. Puis les vaisseaux se rapprochaient, énormes, virevoltant avec aisance.

    Il y avait des rauquements terribles, des crachements. Les petits humains rassuraient leur progéniture, lui promettaient en un avenir meilleur : il fallait ces convulsions d'astres griffus, d'atomes crochus, pour que l'Homme atteignît ses sommets. En premier lieu donc, les fourrures mouvantes s'avoisinaient. Les étreintes de chats sont microscopiques dans le temps : le pirate s'agrippait aux touffes inférieures, et rejoignait le paradis du chat supérieur ou «  incube ». Le coït fut gigantesque. De grands combats se déroulèrent sous la lune. Jamais le félin ne se mit à couvert. Les coups de griffes partirent en tous sens. Les cris souvent tirèrent l'enfant du sommeil. Jamais gnomes n'avaient vu tant de chats d'aussi près. Les adieux furent quelque peu brusqués, mais combien de fois ne les avaient-ils pas répétés. La mère contemplait ces cataclysmes d'un œil détaché. La séparation elle-même n'était pas plus douloureuse qu'un choc accidentel. "Nous aviserons à souffrir une autre fois", dit-elle à sa petite fille. Le mari, ou l'indigne individu, rampa vivement vers l'oreille de l'Autre Félin, lui demandant de croiser dans les parages du premier quelques temps encore, afin que le trio dont un enfant s'accoutumât à la désunion. « C'est idiot », dit le Nouveau Chat, de couleur noire. « Plus tôt vous serez séparés, mieux cela vaudra. » Le Pirate néanmoins s'installa près des oreilles et pilota seul. "Tu te trompes, pirate, dit le Nouveau Félin. Jette un œil derrière toi." Des hourras retentirent dans son dos, sur un ton clair que le capitaine ne reconnaissait pas.

    Or ce matou noir mâle était infesté de femmes, guère plus grosses que des sauteurs aphaniptères ou « puces » ; l'acclamation parvint au flanc de Premier Chat, la Femelle ; la jeune mère se mit aux fenêtres de sa chambre en poils, et poussa d'ardents éclats de rire : "Mon homme, s'exclama-t-elle, voulait trouver la paix, la chasteté. La solitude ! Harcelez-le toutes, poursuivit-elle, faites-lui d'innombrables enfants !" Le bébé se mit à pleurer, les deux bâtiments félins s'éloignèrent définitivement. La monture de l'Homme se mit à rêver, comme il advient dans les deux tiers de toute vie de chat ; c'était un mâle, qui rêvait plaies et bosses. La peau de l'animal frémissait en permanence, ses babines se retroussaient.

    Ainsi rêvait le Chat de l'Homme. Etrange animal ! c'est du félin que je parle. Notre Pirate reporta au lendemain l'exploration d'un terrain si mouvant. Il apprécia le dessein du Créateur de permettre que la nuit interrompît si souvent la suite des choses afin que l'homme, ce faible mammifère, pût digérer les vicissitudes des jours.

     

    X

    Les femmes savent toutes à quel point l'élevage - ce mot convient seul - d'un bébé hache, pulvérise la perception et jusqu'à la la notion du temps ; il faut donc se tenir prête à dormir ou se réveiller à disposition - la veille se composant d'une infinité de choses : compter les poils qui vous entourent, examiner ceux qui se plient, les souples, et ceux qui rebiquent. Examiner son corps, le comparer à l'épaisseur des poils, penser à la déchéance du gnomicat, scruter aussi les rythmes de son corps, les taches de son bras, sa fourrure intime en rapport avec celle du chat, la rapidité des respirations, considérable sans être haletante ; la différence entre un animal porteur si puissant, sa propre faiblesse, et tout ce qui concerne en général les différences de mesures. L'enfant au prénom changeant - elle hésitait, tantôt celui-ci, tantôt celui-là, reprenant à son insu la coutume de tels peuple illyriens qui nommaient indifféremment "Drago" tout enfant dans les huit premiers jours de son existence, crainte qu'il ne s'éteigne - ne lui fournissait pas en effet ces afflux de tendresse auquel on eût pu prétendre. Il fournissait surtout de la fatigue et l'occasion d'interminables rêves. Elle descendit cependant Malvina, son fardeau, le long des flancs bombés de l'animal. Le nourrisson manquait de lait ; c'était une malédiction d'être femelle, quelle que fût l'espèce. "Je pensais, dit-elle, que le surmenage éveillerait en moi le sentiment d'une nécessité d'être-sur-chat ; mais il peut aussi bien coexister avec le sentiment d'une inutilité encore accrue - pourquoi fallait-il que mon enfant fût une fille ? Pourquoi moi, gnomesse, ai-je engendré quelqu'un de plus petit que moi ? Quel mari trouvera cette jeune femelle ? Pourquoi la féline, même pleine (car les chattes s'emplissent à tout coup) ne parle-t-elle pas ? pourquoi "le chat" en français, "die Katze" (féminin) en allemand ? » et autres questions qui ne manquent pas de naître du si surestimé farniente. La solitude peuple les cerveaux d'images étranges.

    La jeune mère seule prit l'habitude de se poster avec sa fille sur le dos, ou dans ses bras, au point culminant de son abri sursitaire. De là, elle scrutait le ciel, ou les plafond surélevés des chambres de Combourg ; c'étaient ces vastes pièces qui lui donnaient le sentiment d'être sous-dimensionnée. "Je ne vis pas dans un monde à ma mesure." Elle se sentit dans l'étrange situation d'un chat domestique, vivant en compagnie d'animaux immensément plus gros, qui le nourrissent, et dont il doit cependant se garder sitôt qu'ils se meuvent d'un pas. Elle savait simplement que son support la mettait à l'abri de la pluie sous des cieux de plâtre, ou de planches, et que parfois il bondissait - était-il donc si démontré qu'un univers privé de chats fût si invivable pour l'espèce des gnomes ?

    Cependant sur l'autre monture le Pirate, pensant tromper l'ennui en guidant sa monture (que croyait-il là!) prit possession de son domaine. Il lui vint un accès de puérilité : lui qui n'avait jamais été très mûr commença de tirer les poils de la moustache du chat, exerçant sur leur base des pressions avec la plante du pied ; l'animal éternua, se frictionna de la patte, si bien que Brian pensa flirter avec la mort. Le spleen le taraudant toujours, il entreprit une exploration systématique, bien que les dos et les flancs se ressemblent tous chez les bâtards – les poils présentant beaucoup plus de

     

    bourres et de touffes irrégulières. Il s'aperçut bien vite que ces touffes recelaient des créatures en nombre bien plus grand que sur le chat précédent. Plus petites aussi que des puces, et plus agitées, parfaitement humaines, et habillées avec soin, à la mode qui régnait en ce temps-là. Il passa ainsi de la plus extrême solitude, celle d'une île déserte, à la plus embarrassante concentration. Or sur cette monture, aux vallées mouvantes et imprévisibles, les femmes étaient battues par les hommes, au point que deux mâles venaient facilement à bout de dix femelles. C'était grande pitié de voir tant de facultés ainsi dilapidées, aux mains et aux poings de minuscules brutes mâles.

    Les roulis impromptus des muscles félins haussaient et baissaient une houle de minuscules coiffures poudrées, piquetant de blanc le pelage noir, concentrées ou dispersées au hasard. Les hommes portaient perruques mais démodées depuis la fin du règne de Louis le Grand. Ils frappaient avec des cannes qui leur servaient à danser entre eux. Du bout ferré de ces cannes ils piquaient aussi violemment le cuir du félin, ce qui procurait à ce dernier une étrange volupté : aussi l'animal n'intervenait-il pas dans cette hiérarchie, les femmes n'ayant point de cannes. Aussi de grands concerts de hurlements s'élevaient périodiquement de tels ou tels secteurs du pelage : les hommes avec furibardise, les femmes en cadence.

    Du moins le sembla-t-il au gnome. Puis il tendit l'oreille : ces cris demeuraient très harmonieux. Il s'aperçut que les cannes s'utilisaient aussi bien comme baguettes d'orchestres, et que les femmes avaient perfectionné un art de geindre tout à fait apparenté aux chœurs d'opéras, de motets ou d'oratorios. Ce chat faisait donc de la musique. Notre pirate, qui ne connaissait que les chants des matelots alignés sur les vergues, avait parfois ouï quelques bribes de clavecin, quelques cantiques émis d'une voix grêle par Mme de Chateaubriand et l'une de ses filles. Mais jamais d'aussi puissants ensembles n'avaient frappé son oreille ; il regretta son ancienne compagne, avec laquelle il eût volontiers partagé ces sensations nouvelles.

    Il s'abaissa au niveau de ces chanteuses : plus petites, plus basses que la tête - plus basses aussi que son estime, car des femmes qui se laissent battre, chantent sous les coups et y prennent du plaisir affichent sans vergogne les preuves de leur infériorité ; pourtant le plaisir musical éprouvé l'incitait à rechercher des lieux de concerts. Ils étaient nombreux et gratuits. Quand un chœur féminin cessait de chanter, Brian se déplaçait vers un autre, dont elles devenaient à leur tour auditrices ; les hommes cessaient parfois de frapper, pour les écouter. C'était sur le pelage tout un va-et-vient, tout un remue-ménage musical. Le pirate fut rapidement repéré : sa taille relativement grande, son habit dépenaillé, tranchaient sur les tenues plus soignées de ses hôtes. Les lilliputiennes, saisissant un jour l'instant où il se retirait pour dormir entre les deux oreilles, le prirent à part, lui demandant de les sauver : les oratorios lassaient, les coups faisaient mal. Certaines exhibèrent leurs plaies : "Tu es un homme bon", dirent-elles. Nous sommes les plus nombreuses. Nous t'aiderons à démanteler cet empire. - Comment en êtes-vous venues à vous soumettre ? - Nos mères nous ont convaincues de cela. » Le pirate fronça ses petits sourcils ; n'était-il lui aussi qu'une créature sans autonomie ?

    Où ces femmes voulaient-elles en venir ? Il ne se sentait plus le courage des affrontements physiques.

    « Il ne s'agit pas de cela, dirent les femmes.

    - Donnez-moi du vin, dit-il.

    Se procurer du vin sur le dos d'un chat était impossible. Il fallut ruser. Elles demandèrent au Grand Conducteur Unilatéral du Félin, c'est-à-dire à Brian lui-même, de les conduire dans les cuisines du château de Combourg. Le pirate pilota l'animal, auquel ces lieux étaient familiers, et lui fit renverser une fiole de liqueur mordorée. Il s'en gaspilla une grande quantité le long de l'échine, menacée par ailleurs d'un gros balai de servante humaine. Mais il s'était formé sur la bête un petit nombre de belles flaques. Les femmes lui tendaient de leurs petites mains des calices où pouvait boire. Il fut rapidement gris. Les femmes applaudirent de leurs paumes libérées : c'était l'heure de la sieste des hommes, dans d'autres cantons du chat, et ces mâles interdisaient soigneusement tout dérangement sous peine de viol - odieux personnages !

    Brian reprenait son souffle entre deux coupes de mains tendues : il ne pourrait s'arrêter avant ivresse complète. Il le savait. Il se voyait rendre services à toutes ces femmes, et se remémorait malgré lui son ancienne compagne affublée d'un enfant, dérivant désormais tous deux en d'autres mondes... Incapable de secourir une femme seule, il s'en ressentait fort peu de délivrer toute une communauté. C'était un bon vin de Chinon, qui descend rond dans le gosier, se carre en estomac comme un cylindre d'acier vertical, irradiant - le goût de la vie même. La robe en était sombre, et du creux des flaques, où les femmes s'étaient mises à boire elles aussi sur la peau mouvante, montait, enivrante, l'odeur du mammifère.

    Elles commencent à se caresser entre elles, ayant acquis sous les raclées la haine de l'homme, et ne concevant pas qu'un pirate de si grande taille puisse les transpercer sans douleur. Brian regarde tout cela du haut de sa taille sans en éprouver d'abord la moindre gêne : ces corps enlacés lui semblaient animaux, sans plus. Bientôt montent à ses narines les parfums. Il ferme les yeux. Ce sont grâce au vin d'ineffables râpements de sinus et frémissements de muqueuses. A ses pieds pépient toutes les minuscules femelles. Aucun embrochage n'étant possible, nulle tension ne l'habite. Puis ses yeux se plissant, plus rien ne substiste dans ses lobes frontaux que l'impression d'une immense duperie, à coup sûr le plus puissant réseau de duperie au monde. Depuis le début - depuis que je suis mort – il est manipulé ; quelque chose de plus grave qu'un héros, dont l'auteur, d'un coup, sombre dans la confusion mentale.

    Lâché dans les ténèbres « piloter le chat » restait son seul repère. Il se hissa dans les poils du cou. Le quadrupède en cet instant se tenait droit, attentif à la vermine humaine qui lui parcourait l'échine en pente raide, des oreilles à l'attache caudale. Des frissons parcourent son échine : jamais Brian ne se fût imaginé qu'un animal de cette espèce fût à ce point abandonné à la vermine, et il faisait partie  de cette vermine. "A moins", poursuivait-il, "à moins que le félin ne soit mort tout assis, et que je ne fasse partie de ces animaux qui grignotent les chats morts." Goûtant du doigt les sécrétions sébacées de l'animal, il ne décela rien de suspect virant au cadavre ou quoi que ce fût de cet ordre.

    Il progressa courageusement, sentant parfois battre le cœur de la bête, et regrettant les fiers embruns des Caraïbes ; il parvint pour finir sur la toison plus rase du dessus de tête, à mi-distance exacte des oreilles. Le plus urgent fut de cuver : il referma les yeux, mouvement du corps de loin le plus voluptueux. Se revit dans un bouge haïtien, passée une foutue tempête. La meilleure des cuites au rhum. Il se trouvait en ce temps-là entre deux femmes sans vertu et de taille normale. Il s'était affalé sur une banquette, le plafond se rapprochait, puis repassait sous lui comme un plongeur sous un navire, remontait dans son dos, roulis d'enfer. Il avait voulu éviter de vomir, car une de ces femmes qui le soutenaient lui inspirait encore du désir - le nouveau chat sans nom n'était plus qu'un navire au repos, un infernal château de pleine terre.

    Il ouvrit, ferma les mains. Le sang revint dans ses phalanges. Il évita de tordre le cou. Ressentit puis énuméra les épaules, enfin les omoplates. Il se souvint d'un curé cubain qui répétait : "Sentez chaque partie de votre corps. Etirez-les en vous comme autant de petits corps indépendants. Puis rendez grâces : là est toute la prière." Le sang à présent remontait le long de ses deux carotides ; pour finir ses orteils s'épanouirent en bouquet sous le cuir des bottines. Il se récita le Notre Père en trois langues : espagnol, basque, anglais. Puis le plus de prières qu'il se rappelait, Ave Maria, Credo, Confiteor – quoiqu'il s'embrouillât pour ce dernier dans l'ordre des saints, et à vous, mon Père... Puis il se risqua aux prières personnelles, d'abord très simples, qui s'achevèrent sans qu'il y prît garde par le lamma sabbachtani du Christ en croix, « Eli, Eli, pourquoi m'as-tu abandonné" – et tandis qu'il pensait à voix haute « je suis ridicule", Brian reçut la Grâce, à ce qu'il lui semblait ; puis cela s'éloigna comme un effleurement d'oiseau - nom de Dieu pensa-t-il. Ce fut alors que le chat jugea bon de se remettre à l'horizontale et commença une longue randonnée sans but dans les atmosphères préromantiques malouines.

    Les effets de l'alcool se diluèrent. Or, tout félin chemine au long des talus du même pas nonchalant et gracieux sous le ciel gris qu'un renard avant qu'on le pourchasse ; il passe dans ces langueurs souples toute la puissance et la pensée du monde : le goupil perçoit les premiers cors, les beuglements des lords aux larges tavelures écarlates, et de leurs chiens tavelés de même : "Aboyez, bell out, dear dogs, je vous en donnerai à retordre" -  ainsi dit le renard , et il va trottinant, la queue bouffant au ras du sol, à contretemps du trot babord tribord, balayement soyeux par dessus les graminées , il étudie, flairant le vent, les haies près desquelles les chasseurs souffleront pour boire.

    Jamais il ne courra très vite, les chiens, les chevaux , encombrés de leur corps, se traçant un chemin parmi les cultures avec la balourdise d'un troupeau : ainsi passait le chat, trottant, décidé, huilé du tarse aux épaules se mouvant avec la régularité flexible des pistons à venir. Il semblait au pirate entendre l'une de ces musiques douces, drums voilés de loin dans les vapeurs du rhum de jadis. Le dernier grand homme dont il rêva ne fut pas un roi, mais un descendant ce ces banquiers Függer, de ceux qui ruinèrent Charles-Quint. "Brian", lui dit le financier d'Augsbourg, "tu dois enfin revenir dans le monde, car tu fus désigné pour ressusciter. Bien que nous ne soyons tous que poussière d'étoiles, tu ne peux cependant te résoudre en poudre interstellaire" – assurément non, il ne le voulait point. « Deviens chat, reprit l'homme de finances ; le monde qui te porte reviendra en toi, aussi bien que sous tes pas. Tu connaîtras les secrets, aussi sûrement que les morts, confondus à jamais avec les espaces. »" Puis le visage du banquier se gondola, ses boucles glissèrent au bas de son visage, formant une barbe, et lorsqu'il eut disparu, Brian s'éveilla Chat.

    De même que les infirmes ressentent dit-on leur pied coupé, les décapités leur cou, il se mut d'abord avec peine et comme un humain, puis s'aperçut que certains mouvements lui demeuraient désormais interdits, tandis qu'il en accomplissait d'autres, bien aisément : ainsi se lécha-t-il le culsans aucun dégoût. Peu à peu langue rêche, pattes souples à coussinets, moustaches orientables (vibrilles) palliant une vision devenue floue, s'implantèrent-elles dans les mécanismes de sa conscience. Il fit pour commencer quelques gambades félines, mais il était demeuré minuscule, et se demanda, sur l'animal de dessous, s'il ne manquerait pas les flancs arrondis de la bête, pour retomber sur un sol ou parquet peu hospitaliers - « mais les griffes » pensa-t-il, me retiendront, « et de plus, ne m'est-il pas permis à présent de sauter ? » A cette pensée, il feula de joie : assurément, bien qu'il fût resté nain, ne pouvant malgré tout jouer à égalité, ni rivaliser avec cet être velu qui ne lui avait pas donné le jour, il était chat, bel et bien félin.

    Le sommeil des chats occupant les deux tiers de leur vie, de dix-huit ans de long tout au plus, il se promit de s'abstenir de sommeiller - pourtant le peu de mois passés par les félins sur cette terre comporte bien plus de bonheur que la vie ordinaire d'un homme. Curieusement, il n'éprouva pas le manque de miroir : il était sûr de ressembler à n'importe quel individu de sa nouvelle espèce. Il passait comme en un tourbillon d'un sentiment à l'autre : c'était une telle inadéquation des idées de mouvements et de leur réalisation qui le faisait tantôt trébucher, tantôt s'élever plus haut que nécessaire ; il était acculé: loin qu'il se fût débarrassé du chat porteur, il avait doublé sa contrainte. Et puis, deviendrait-il un personnage de fables ? rien ne fut plus comme avant ; une prescience s'introduisit en lui : Brian le Chat eut l'intuition qu'un certain esprit s'adressait à ses oreilles internes, alors qu'il n'estimait pas devoir jouir de privilèges supérieurs à ceux de l'espèce humaine. Cette voix disait : "Lève-toi et marche, descends au pays des Reins et de la Queue, et prêche la Parole". Un feulement ignoble sortit de sa gorge contractée - Dieu, véritablement, se manifestait. Quand l'ex-pirate eut enfin posé ses quatre souples pattes sur le dos du chat souteneur, il sentit naître en lui une intelligence plus subtile. Et croître en particulier le besoin de sa précédente espèce, l'espèce humaine, la vraie, la grande ; un esprit de symbiose accompagne sa démarche de somnambule, vers les Pays indiquées, où grouillaient femelles et mâles minuscules.

    Il se fit un masque de poils entrelacés, se confectionna une voix persuasive, sans trop d'inflexions typiques afin de ne pas effrayer, ni susciter la dérision. Il ne prêcha point, ne distribua pas de nourriture, dont les exsudations du chat se trouvaient abondamment pourvues pour tous, mais répandit les consolations dans ces oreilles de minuscules femmes battues, et même, dit-on, de certains hommes prêts à frapper, qu'il persuada du contraire. On l'accueillait partout avec mystère, mais ce fut un secret vite éventé : un chat parcourait la Grande Echine, et fortifiait tous les cœurs.

    La charité est une étrange chose : on ne saurait imaginer à quelles tortures vous soumet une âme sensible ; la férocité, têtes coupées en chapelets, membres boucanés avant d'être jetés aux chiens, n'occupait plus qu'un coin de sa mémoire de pirate, comme une existence étrangère autrefois jetée là. A quoi rimait donc à présent ce sauvetage de femmes en détresse et si minuscules ? Pouvait-il simplement semer l'effroi dans le cœur de ces maris de forme humaine ? Car il les effrayait, il n'en pouvait douter, à voir tous ces spadassins microscopiques détaler à son approche, toutes ses griffes dehors : très petit pour le gros chat où tous vivaient, immense aux yeux de ces gnomes au carré.

    De plus – il s'en avisa au retour d'une expédition punitive : non content de l'avoir privé des plaisirs humains, le sort ne lui avait pas même accordé la quiétude ordinaire aux félins. Certes, l'effrayant sommeil de l'espèce l'envahissait à toute heure de jour ou de nuit – mais du moins les chats éveillés n'ont-ils rien d'autre à faire que de chasser, s'ils sont sauvages, ou d'attendre leur pitance ; mais lui, Brian, sitôt éveillé, se sentait investi d'une mission : chaque cerveau d'homme porte en charge l'humanité. Un instant il pensa réclamer à la Grâce Divine les restrictions cérébrales d'un chat, moyennant toutes ses capacités instinctives, mais s'étant retenu d'extrême justesse, il reprit son train chaloupé, débusquant et serrant délicatement dans ses crocs les maris brutaux, ne les relâchant que lorsque sous l'effet de l'émotion ils avaient lâché ce signal de peur, la merde.

    Il devrait s'attendre à des attentats ; dormir même n'était plus sans danger. Les femmes d'autre part, voyant qu'elles pouvaient se faire secourir sans trop payer de leurs charmes – puisqu'il ne s'agissait que d'un animal trop gros pour ce faire – au demeurant peu attiré par des femelles d'une autre espèce - les femmes humaines, donc, ne lui manifestaient plus leur reconnaissance, sinon sous forme de caresses distraites, puis, insensiblement, imperceptibles. Et comme toutes les pensées humaines s'obstinaient à le persécuter, il se demanda, au cours d'une de ces douloureuses somnolences, si les instincts amoureux ne l'assailliraient plus, hélas, que périodiquement, à la féline. Comme pour tous les chats. Ou s'il continuerait à ressentir de loin en loin, à la ressemblance des mâles humains, ces chatouillis de toute heure et de tout lieu. Aussi l'oreille au moindre bruit lui tressaillait, triangulaire. Des pouvoirs inconnus s'éveillaient en lui ; la félinité ne laissait pas de présenter certains avantages : il pouvait s'attarder à volonté dans ces espaces où le rêve ôtait tout pouvoir sur les choses. Pour commencer, Brian se contenta de fariboles : évoquer (c'était un apprentissage) son ancienne compagne perdue corps et bien – étrange chose en vérité. Puis il s'aperçut qu'il n'avait de souvenirs vraiment solides que ceux qui dépendaient de son ancienne humanité. Il en vint à souhaiter recouvrer son ancienne forme, celle qui suivait, du moins, sa mort, car quant à revenir hurler dans la tempête d'un voilier, il n'y fallait plus songer : « Je suis mort depuis cent ans, bel et bien mort ». Un financier, en rêve, lui objecta qu'il ne fallait pas ainsi prendre, puis révoquer ses décisions : la commutation d'espèce, de l'humaine à la féline, et vice-versa, ne se traitait jamais à la légère ; lui, Fugger, ultime rejeton d'une illustre race, ne pouvait prendre sur lui de ramener Brian à sa condition première. Mais il promit de consulter Dieu, ou toute instance suprême.

    C'est ainsi que Brian-le-Chat, s'étant profondément repenti, redevint homme. Et homo zurück factus est. Mais si le passage d'homme à chat n'avait pas été plus douloureux que l'éveil d'un songe, la retransformation en humain pensant, et surtout agissant, s'avéra terrible : du moins au plus. Et toute la Nature se révolta. Le banquier disparut sans doute en quelque contrée de l'au-delà (de quoi sert de mourir, pensa Brian, s'il doit y avoir encore de ce côté-ci des « contrées »?) L'accession à une conscience nouvelle se fit à la façon d'une circulation rétablie dans un réseau sanguin fortement compressé. Brian retrouva la sensation de lucidité, d'une seconde mort ajoutée à la première, les actes et les pensées du félin qu'il fut se reculant alors avec une terrible netteté.

    Brian porta les mains à son crâne, redevenu d'un homme ; à ses oreilles à nouveau bien ourlées : tant de vieux oripeaux ! « Comment, Seigneur, divulguer votre Parole parmi des gnomes égarés ? ne me soumets pas à ton humour ! » Et Dieu se tut, et Brian pensa qu'il exagérait, et se souvint d'une chatte errante avec pleins pouvoirs dans une bâtisse seigneuriale des marches de Bretagne, intitulée C. Se ressouvint d'un jeune Vicomte et d'une femme à lui, et d'un enfant. Marchant droit devant lui sur un sol enfin ferme, que n'agitait aucune houle ni roulis, parvenu d'autre part au sommet d'un tertre, il aperçut deux tours sans gigantisme, qui lui marquèrent ainsi, avec netteté, que, oui, le temps des disproportions était révolu. « Tu es puéril, Brian », gronda la voix des cieux. « Je suis le souverain des félins et des hommes. » Un grésillement lui emplit le crâne, dont il reconnut, incrédule, les vastes proportions : non, même simple gnome accroché à sa fourrure magnétique et porteuse, jamais son encéphale n'avait atteint une telle dimension.

    C'était un éclair bleu entre les tempes, une coïncidence de soi à soi. Brian marcha vers Combourg. Il régnait là une lumière crépusculaire de fin septembre. Du temps du chat, jamais il n'avait dû se soucier des saisons : l'animal entrait au château, en sortait, quels que fussent les instants de la nuit ou du jour. Sur la vaste monture, jamais de pluie, ni de neige. Soleil, lever du jour, temps qu'il fait – tout était déréglé. Sur le haut et raide perron du château, il vit assis le vieux gentilhomme armé d'une escopette. À ses côtés, une femme, une jeune fille, et un jeune homme que Brian reconnut comme le Vicomte. Le père leva son arme, tira vers le haut, un choucas tomba. L'explosion ne provoqua ni sursaut, ni protestation. Le pirate monta la volée de marches sous les regards hostiles de tous, et déclara qu'il ne fallait pas tuer les oiseaux de Dieu. La mère répondit : « Dieu plaça tous les animaux sous la domination de l'homme afin qu'il les mangeât ».

    Brian émit des doutes sur le caractère comestible d'un choucas. Pour toute réponse le gentilhomme tira un second volatile avec un hennissement de satisfaction. Quant au jeune vicomte, il descendit les marches à la rencontre de Brian : « Tu as des yeux de chat » dit-il. Un troisième tir retentit. « Passe ton chemin, cria le père ; trouve-toi d'autres ouailles à prêcher ; nos paysans éprouvent des besoins de redresseurs de torts. Toujours à contester les maigres contributions féoales dont nous devons ici nous contenter. » Brian repartit dans le crépuscule, désappointé d'avoir conservé si peu que ce fût de son éphémère nature féline. Il se réfugia pour la nuit sous un arbre, près des roseaux de l'étang.

    De ses mâchoires humaines, il mâchonna quelques tiges rouies sous les eaux stagnantes : il se vit en songe renier sa religion, de profondes brûlures d'estomac marquèrent la fin de son mauvais rêve. « J'ai conservé, pensa-t-il, cette faculté des chats de songer plus que mon soûl. Mais pour les hommes, j'ai ouï dire que l'excès de sommeil nuisait à la longévité. » Il se tordit de douleur, les tiges du roseau lui corrodèrent la muqueuse stomacale, son ventre se souleva et s'abaissa dans de grands souffles de cheval à l'agonie. Il se prit à vomir parmi les racines fluviatiles et les bulbes à demi-submergés dans la vase. Ses fosses nasales s'emplissant de déjections, il cria des noms inconnus, se représenta sa prime enfance sur les navires, lorsqu'il se faisait sodomiser par un capitaine appelé Pluton, si doux après ses brutalités qu'on en venait à les souhaiter.

    Il songea aussi qu'il avait survécu à nombre de tempêtes : lorsqu'on était si près du flot, à le toucher, fût-il violemment soulevé, il semblait bien plus familier ; les éléments s'apprivoisaient à des proportions plus humaines, et l'imagination, jusqu'à l'instant même de la noyade, se mettait en sommeil : on se laissait suffoquer par fractions de secondes très détendues. Venait ensuite un grand vacarme de voilure interne, une immense brûlure si les poumons se redéployaient en vous, et c'était,

    en même temps que la conscience, le grand retour de la peur. Mais ici-même, entre les joncs et la boue, dans son agonie, les hoquets d'eau douce lui perçaient la gorge, et les houris offraient des nectars de loukoum. L'une d'elle, voilée de vert, prit des traits plus connus, qu'il voulut repousser, mais les yeux se précisèrent, puis le nez, enfin l'ancien gnome reconnut la femme délaissée sur l'autre chat, et le hidjab tomba. Elle avançait sur lui. « Comment es-tu venue ici ? » dit-il. « Où est l'enfant ? » Il entendait hurler sans trêve un nourrisson vorace et invisible – était-ce un si grand mal d'avoir confié femme et enfant à l'échine d'un chat pourvu de tout le nécessaire ?...

    Quiconque trouvera le corps asphyxié de Brian découvrira une dépouille féline aux mâchoires écarquillées par la torture du mortier, lorsqu'il pénètre en se solidifiant parmi les voies respiratoires. Ce qui chagrina Brian, au point de le porter jusqu'aux extrémités du désespoir, ne fut pas tant de mourir une seconde fois (il existe donc bien, pour les spectres, plusieurs trépas), que d'imaginer l'ombre d'un reproche à lui adressé. Alors il distingua dans les roseaux, rampant, feulant, une foule d'autres femmes venues de tous les horizons du marais. Elles accouraient à l'appel de la femme bafouée, il les connaisait toutes, elles jouissaient d'une gigantesque rage. A présent comme les chats abandonnés, elles erraient sans trêve, telles les filles de Cadmos, qui tuèrent leurs 49 maris après leur nuit de noces.

    En plein sommeil pesant. La plus effroyable révolution perpétrée par des femmes. La troupe paludienne parvint ensuite en terrain sec à proximité d'une souche où sommeillait le jeune Vicomte de Ch... Il portait des cheveux bouclés, ses bras posaient sur son abdomen où se prélassait, de biais, la tête vers le bas, un énorme chat noir. Le Vicomte, pensant ouïr son nom, s'éveilla. La bête, déséquilibrée, crispa ses griffes et bâilla. Le Vicomte, beau mais négligé, considéra ce parterre de femmes n'atteignant point trois pouces et demi. Le jeune aristocrate eût balayé la troupe d'un revers de botte, mais il n'avait plus la morgue de son ordre - s'étant maintes fois colleté avec les fils de paysan.

    Il ne parvint pas à apaiser les femelles - mais ce fut alors que l'incroyable se produisit ; aucun biographe en effet ne se risquerait à mentionner qu'un certain jour de son adolescence, le Vicomte François-René de Ch..., avec l'aide d'une bande de femmes cupides, à leur tête un Spectre de Pirate, s'emparerait du château de Combourg ; saisissant par pincées les femmes entre ses phalanges, et les glissant dans ses poches, il se dirigea vers la chambre de son père et s'assit à sa place. Autour de lui se faufilèrent les émeutières, dépourvues d'armes et bientôt de voix. Le jeune homme resta paralysé. Il voyait autour de lui des parchemins, une longue-vue, deux pistolets. « Que faites-vous là ? s'exclama le père, qui rentrait à l'instant de la chasse ; est-ce bien là l'emplacement d'un fils avant la mort du père ?" Il ne distinguait rien du petit peuple. "Vous rêvez trop, mon fils. Aussi bien, voici assez longtemps que vous errez parmi nos bois et nos landes, effrayant les paysannes à la tombée du jour. Il est grand temps pour vous de trouver un emploi en rapport avec notre rang. Nous vous avons obtenu la recommandation du roi pour gagner dès que possible St-Malo, afin de servir la marine de Sa Majesté.

    - Bordel de merde, pensa le fils.

    Ici les biographes se révoltent : Chateaubriand voyait une sylphide dans les arbres, et non des assemblées de gnomes, fussent-ils femelles. Il ne les eût jamais non plus soulevées contre son propre père. Non plus qu'un chat n'aurait suffi à nourrir de son suc ou de ses sécrétions une telle quantité de vermine, de quelque minuscule dimension qu'elle pût être. Que la bête des légendes se renferme dans sa hauteur, peu importe. Qu'il aille et déambule où bon lui semble, libre à lui. Mais que le jour ou la nuit soient si peu marqués pour ses parasites n'est pas vraisemblable. Le souvenir me revient même de certains érudits cherchant à Plancoët, près Saint-Malo, la ferme exacte où l'Enchanteur fut placé en nourrice ; l'emplacement non moins exact du temple où il fut baptisé, puis, raccourci sublime, son tombeau à l'îlot du Grand-Bé.

    Les philosophes à leur tour s'insurgèrent. Ils mirent en doute l'existence du félin ; notre terre assurément nous porte et nous transporte ; mais elle ne saurait s'animer comme un chat ou tout autre mammifère, voire une huître. Supposé même que certains illuminés cherchent amoureusement à déterre-miner les traits de la Terre ou de Mère Nature, ce ne sont qu'élucubrations de science-fictionnistes, tels ces demi-fols qui se complaisent à sentir sous leurs pieds un organisme vivant, fait de chair et de viande, exploitée par des chevaliers-bouchers. Ce sont là des imaginations délirantes, qui ne trouvent pas grâce aux yeux des frileux. Ainsi nos experts prennent-ils de grands airs, se réservant de pêcher en eau trouble.

    Les connaisseurs les plus avertis s'accordent à penser que Ch. ne fit pas grand-chose à St-Malo, se contentant le plus souvent de rêver sur des mâts en réparation tenant de bonnes longueurs de quais. Mais les bons connaisseurs de l'Histoire anglaise savent de source sûre que les Britanniques manifestèrent un profond mécontentement de cette inaction : ils avaient pressenti la future gloire du jeune vicomte, et enrageaient. Ils débarquèrent un beau matin au droit du rocher de Cancale, et entreprirent de couper les Malouins du reste de la Bretagne. Le jeune Chateaubriand se battit avec un courage contraire à sa nonchalance habituelle. Il souleva un grand mât et tel Frère Jean des Entommeures se mit à embrocher maints sujets de la perfide Albion. Ce fut en vain. Les Anglais bombardèrent St-Malo à boulets rouges. Cet événement ne fut pas attesté, nos ennemis héréditaires s'étant bornés à quelques bravades de cavalerie – qui plus est, onze années avant la naissance de François-René.

    Le 14 juillet 1789, il assiste à la prise de la Bastille en compagnie de ses sœurs Lucile et Julie.

     

    Pour un second dénouement

    ...quant aux transfuges du second animal, rejointes et menées par l'épouse délaissée, elles découvrirent combien l'ennui dévorait le monde ; il régnait au château de C., et dans toute la campagne, une effroyable mélancolie bourbeuse. Elles contestèrent d'abord l'autorité de leur meneuse, puis vécurent ensemble, se frottant de compagnie, mais séparées au fond d'elles-mêmes, au sein d'une foule toujours amenuisée. Toute tribu présente ainsi des années d'apogée, puis de progressive extinction, comme une lente hémorragie : n'avoir derrière soi qu'un passé tronqué souillé d'un crime collectif originel, considérer la mort à venir par la mort donnée, s'apercevoir enfin que son groupe de survie ne saurait avoir d'équivalent dans ce monde immense où passent, de loin en loin, des silhouettes de géants tonnant au dessus des têtes – mène au désarroi le plus funeste. « Quels cieux décidément minuscules, pensèrent-elles, nous ont engendrées ? Ne serait-il pas possible de cesser une lutte sans témoins ? » Celles qui pouvaient encore penser convoquèrent les chats devant elles.

    Les modulations des femmes furent si persuasives que les deux bêtes primitives, L'Hextrine et l'autre, se retrouvèrent devant elles, le mâle et la femelle. Ce beau couple de gouttières se trouvait débarrassé de ses innombrables parasites. Ils respiraient la santé, s'abaissant au sol pour flairer. Brian ressuscité, pirate protéiforme, et son épouse, immortels et enfin réunis, contemplaient ces puissantes masses musclées ; il avait donc fallu jadis vivre là-haut, subsister sur ces monstrueuses et si souples montagnes, sans y pouvoir imaginer rien d'autre qu'une irrémédiable exiguïté de destinée. Prison mouvante, enchanteresse ! Le pirate avait bien tenté de se soustraire à la prédestination, délaissant sa progéniture, passant d'un animal sur l'autre, cherchant même à cornaquer le second, mais découvrit le comble de l'absurdité : tant de gnomesses, charmantes et battues, dont il ne lui avait même pas été accordé d'en baiser une seule, pour disproportion d'organes – une naissance – quelle horreur... Les deux félins balançaient leurs lourdes têtes de fauves au-dessus de ces multitudes ; mais le découragement des nains rongeait les humeurs.

    Les poils semblaient à présent rudes, ou bien soyeux, à la façon des plantes et des lichens, et non annonciateurs de voluptés. Les chats se sont éloignés, sautillant vers les lointains, puis disparurent côte à côte. « Ils ne resteront pas longtemps ensemble » prédit le Pirate. Cette disparition, passé le premier désenchantement, rendit une énergie nouvelle à Brian, Fantôme de C. Il se sentit pris d'un courage involontaire, donné par l'éternel ou de quelque nom qu'on voudra le nommer, de ces dispositions belliqueuses, qui vous saisissent au moment où nulle utilité ne s'en fait plus sentir, soit, trois heures avant de mourir. « Allons », dit-il à son petit peuple, « réfugions-nous à l'ombre de ces murs épais ; mettons à profit les moindres interstices. Concentrons nos esprits défaillants. Voyez : ces moëllons, disposés autrement, auraient aussi bien figuré des tombeaux que des remparts. Nous vivrons ainsi d'une vie diminuée, sans autre souci que de vivre et de méditer, car tel est le but. » Tout se passa dans la plus grande dignité.

    Les minuscules créatures se faufilèrent selon leurs tailles au sein même de la pierre, voluptueusement coincées et immobiles, au sein d'un utérus de pierre qui jamais ne connaîtrait les contractions de la parturiente, et dans les parois mêmes enserrant la chambre du grand Chateaubriand, que les touristes visitent à présent. Le couple fondateur finit par mourir, comme tous les spectres : le pirate avait atteint le point de non-retour, le poison s'étant insinué trop avant ; la femme périt de contraction nerveuse – observons que dans la mort du couple, chacun meurt séparément. Il en est ainsi de l'orgasme, la simultanéité restant exceptionnelle. Quels que soient les jours passés ensemble.

    La mort les yeux dans les yeux, comme victime et bourreau. Dans ce monde intermédiaire, trop vaste pour les gnomes et pour les humains, les dépouilles n'éprouvent point le désir d'être inhumées ; elles restent à disposition des éléments, désagrégées sans souillures, le temps de quelques souffles.

    Les agonies

    1. Pour l'homme, disons la récapitulation traditionnelle de sa propre vie : boucanier des Caraïbes, vaisseaux de pleine toile, boulets rouges et Indiens poignardés ; plus de longueurs ni de douleurs, l'épisode félin se déroulant dans l'indécence (nous l'avons vu), et sur les Chats comme sur Terre, mêmes erreurs, même univers étriqué – mais à treize ans, il se revit, à contre-courant – comblé d'un avenir qui resterait, à tout jamais, inaccompli.

    2. Pour la femme ce fut la très nette sensation d'être tirée en arrière de tout le poids de ses cheveux ; la main de la mort agrippa l'occiput et la toison qui le couvrait, les effets rongeurs parcoururent son corps à la vitesse de la foudre, et son être se dissolut, et son enveloppe, ayant quelque temps flotté au bout d'un roseau, se mêla au vent. Elle en fut fort déçue. L'enfant devint poète, se meurtrit le cœur, disparut vers la cinquantaine, ce qui était l'âge des morts en ce temps-là. Il avait engendré fils et filles et petits-enfants qu'il connut peu de temps, félins de noble race : Jocelyn du Pin de la Forêt-Vivonne fonda un glorieux pedigree ; je descends personnellement d'un de ses bâtards, et, par les femmes, de Vicki, épouse Dufour Aîné.

      Mon enfance fut privée d'animaux.

    3. Je décidai alors de visiter Combourg.

     

     

     

     

  • ELIAS FELS

    BERNARD COLLIGNON ELIAS FELS

     

     

    Veuillez trouver ci-joint sur Elias Fels (1714-1785), musicien allemand, une recension de documents. Ils sont restés fragmentaires. La biographie dudit musicien s'articule à la découverte, vers ma vingtième année, de la musique dite baroque, avant sa vogue ultérieure. S’ensuivit donc en juillet 2013 n.s. en pompeux « Avant-Propos » où l’auteur tentait laborieusement des parallèles plus ou moins convenus entre certaines recherches contemporaines, sommairement qualifiées de sérielles ou dodécaphoniques, et les œuvres obscures et prémonitoires d’un certain musicien brémois du Siècle des Lumières (Zeit der Erklärung) : ELIAS FELS.

     

    Dans l’esprit de la résurrection d’Antonio Vivaldi, l’auteur attribuait à son ectoplasme un décès suffisamment précoce (1785) pour éviter les poncifs des épisodes biographiques prétendument révolutionnaires, susceptibles toutefois de laisser présupposer quelques effluves de la sensibilité nouvelle. Voici donc cet Avant-Propos, intitulé  En guise de Préface, auquel nous nous en voudrions de retrancher la moindre ligne.

     

    « Dire que le musique contemporaine corsète ses élans au sein d’une cacophonie énigmatique, était le leitmotiv des bien-pensants voici quelque trente ans, et l’est resté pour le commun.Ce dernier dut se contraindre à subir sans broncher, pêle-mêle, les gargouillis d’un Berrio ou d’un Globoka désormais bien délaissés ou autres grincements très précisément aussi mélodieux que du verre pilé au fond d’une lessiveuse. Le public ne tousse pas, pour Luigi Nono. Moins qu’à Beethoven. En tout cas bien moins que pour Buxte-Hude, lorsqu’à la fin du premier mouvement de sa 4e sonate pour cordes en ut dièse mineur augmenté l’instrumentiste remet un peu d’huile goménolée sur son archet pour le maestoso gomenolo (rires).

    « Loin de moi le projet d’infliger au lecteur, en tête d’un ouvrage sérieux, la sempiternelle démonstration de la relativité de la notion mélodique, et des relations plus

     

    qu’étroite associant « admiration » et « accoutumance ». Nous nous contenterons donc d’affirmer que tous, qu’ils se plient à la mode ou se lâchent la bride, recherchent malgré tout, derrière les chatoiement hiéroglyphiques de la polyphonie voir de la dodécaphonie »- le gros mot est lâché - « ce qui demeurera, par delà les lubies, l’essence de la musique : les pulsations d’une âme et d’un corps » .(vifs applaudissements).

    «  C’est, après un siècle tumultueux où un Berlioz, un Schubert, un Brahms, se sont catapultés au firmament des gloires musicales, le virulent, l’insidieux – l’intolérable retour en force d’un traditionalisme qui, depuis Schlickenstock, semblait révolu. Dans les arcanes contraponctiques de Bach ou d’un Bodin de Boismortier, nos contemporains ont trouvé matière à de nouvelles recherches, insolites – ou horripilantes – de Boulez, de Ballif, œuvres aussi parfaitement structurées que rigoureusement incompréhensibles puisqu’il n’y a rien à comprendre – voire inaccessibles (vives réactions ; une vieille dame s’évanouit ; on l’emporte).

    « Regain d’intérêt pour le XVIIIe siècle. On redécouvre Corelli, on déterre Vivaldi, on saute sur Tartini.

    Enfin l’oubli honteux baisse son glaive obscur

    (murmures admiratifs)

    « Dans les combles d’une abbatiale, sous le froc d’un moine » (« C’est un scandale ! - Chut !! »), dans les archives d’un hospice, en Lombardie, en Bavière, on découvre des manuscrits, empilés, froissés, balafrés, on déchiffre des portées à demi délavées. Les ventes de la Deutsche Grammophon, de l’Archiv Produktion, montent en flèche (applaudissements)

    « Et voici qu’il y a trois mois, une nouvelle révélation s’est faite au grand jour ; Karlheinz Stockhausen, qui parmi les premiers a étudié Fels, a exprimé sa stupéfaction admirative d’y découvrir, avec deux siècles d’avance, des formules que seul Sravinsky dit-on eut l’audace d’appliquer:structures poly- ou atonales, emploi percutant des percussion – sans pour autant désavouer une tradition directement puisée dans le giron schützéen.

    « C’est ainsi qu’Elias-Théobald Fels, embrassant quatre siècles de musique, de 1590  à nos jours, lance le pont suspendu entre la Renaissance Italienne et la Nouvelle Renaissance que les esprits éclairés de notre temps s’efforcent de susciter (vifs applaudissements – rappels – intense émotion – des larmes coulent). Un second avant-propos, sans doute postérieur au premier, présupposait chez le lecteur une indifférence, voire une hostilité, qu’il s’agissait d’épointer. « Le lecteur sans pitié », commençais-je, « lit pour s’instruire ; quinteux, l’œil torve, il considère le jeune Elias sans aménité : cheveux blonds en copeaux, frais, le regard vif ; plus tard, l’abdomen alourdi ; le verbe haut, et prisant dru ; vieilli enfin, rhumatisant, gravissant d’un pas lent ses derniers échelons, séduira-t-il davantage ? (…) tu liras, comme tu le crains, des épisodes vertueux, mais aussi du pathos (...) » et l’auteur de poursuivre :

    « Tandis que les paysans meurent de faim autour du château, notre compositeur aligne ses ritournelles à faire pâmer les marquises. Que si les marquises t’indisposent, il te faudra brûler Haydn, qui composa pour les Esterházy ; Haendel, qui composa pour les puissants de Londres ; brûler Mozart, pour Mgr Colloredo, archevêque de Salzbourg. Baptisé le 5 mars 1714… mais avant tout nous le verrons mourir : cela satisfera ton goût du document. »

    Et l’auteur d’ajouter qu’il suffisait alors, éventuellement, de « refermer le livre ».

     

    X

     

    Le récit commençait donc par la mort du héros, dans le même style que précédemment : le compositeur Elias Fels, âgé de 71 ans et couvert d’honneurs, gravissait péniblement l’escalier en colimaçon, comme il se doit, menant au buffet d’orgues de la Jakobikirche de Lübeck. Son aide, un jeune garçon, le précédait dans cette ascension, où le vieil homme s’essoufflait. Le ton de cet ouvrage se voulait sérieux, et l’ironie ne transpirait qu’à peine. Toujours est-il que l’acolyte gagnait la soufflerie, d’où il pédalerait comme un damné, dans une cage d’écureuil peut-être, d’où l’auteur s’imaginait que partait l’air destiné aux tuyaux : il ne s’était pas documenté, estimant que la documentation nuirait alors à la narration (la grande évidence, pour un écrivain, était avant tout de narrer) – l’aide actionnait en réalité d’énormes soufflets sur une surface plane à grand renfort de muscles des cuisses. Le maître Elias Fels gagnait la pièce contiguë pour s’installer aux claviers, maniait les tirasses et se lâchait dans un « grand jeu » ébouriffant. Et l’auteur d’échafauder les métaphores, transposant tant bien que mal ses impression musicales en termes littéraires. Soudain c’était une délirante cacophonie qui se déclenchait sous les voûtes de la Jakobikirche. L’assistant se précipitait,toutes les notes se chevauchant, sonnant à la fois. Le chapitre suivant se présentait comme suit, dans sa flamboyante maladresse :

     

    « Octobre 1785. La Marienkirche de Lübeck » - celle de Buxte-Hude, plus glorieuse encore - « pleut de toutes ses briques » [sic]. « La bruine suinte du porche sur un homme gris, voûté, perruque plate. Sa main cherche la serrure d’une porte rouge, dans un coin du narthex. Le loquet cède. Dans ce réduit imprégné de ranci s’amorce l’escalier de tribunes, qu’Elias entreprend de gravir. Les degrés conservent le creux des pas une poussière crissante.

    « Elias souffle souvent, reprenant sa respiration d’asthmatique sur la rampe de fer. Parvenu à la marche palière, il pousse un battant : l’orgue gît là, luisant, touché par la lumière d’un quinquet. Penché par dessus la nef, Elias, accoudé sur des balustres, sent monter vers lui le cri muet,la froide haleine encensée de ce gouffre d’où sourd, lointain, le reflet rouge du tabernacle »

    (quand il s’apppuie « aux balustres »,soudain « la nef s’éclaire », le jour court « sous les nervures des voûtes » ; au-dessus d’un « buisson de cierges » se met à « palpiter » la statue d’un apôtre, etc.)

    « Elias remonta les trois marches qui le séparaient des claviers. Une suffocation le couvrit de sueur, le contraignant à une longue station. »

    Plus loin :

    « Le garçon l’attend au soufflet. Elias prend place sur le long tabouret de velours rouge. Le souffle de l’instrument s’éveille, comme une douleur comprimée. Alors, « d’un geste de prêtre » [sic] la main droite d’ Elias se pose sur le « bas clavier » [re-sic]. Quelques notes étouffées de la main gauche émettent un douloureux discord « submergeant par les basses » ; de cette masse » se détache une « guirlande fuguée » sur trois notes sans cesse reprises et combinées. »

     

    La substitution entre crochets du présent de narration à ce pompeux passé simple ; les guillemets encadrant les expressions mal venues, les « sic » par lesquels nous avons voulu ménager la susceptibilité du bon goût ainsi que la disposition des lignes en « espace 1 » auront suffi nous n ‘en doutons pas à signaler à nos lecteurs les réserves que n’auront pas manqué de signaler à nos lecteurs les réserves que suscitent en nous des lignes si juvéniles. Il me fallait toujours commencer deux fois les choses ; à moins qu’il ne s’agît plus simplement, plus rudimentairement, d’éliminer un frère aîné que l’auteur n’a jamais eu, avant que le Héros ne volât de ses propres ailes. ÉLIAS FELS, ROMAN, s’ouvrait ainsi sur des funérailles, celles d’un principicule germanique évoqué in La vie quotidienne dans les cours allemandes du XVIIIe siècle de l’immense et regretté Pierre Lafue : obsèques grandioses, pages définitivement perdues, à tout jamais.

    Ce fut un carrousel nocturnede cavaliers dadouques porte-flambeaux, s’éloignant, se frôlant, dans une cavalcade infernale (détaillée longuement). À la faveur de cet enterrement du Père s’enfuyaient ÉLIAS & ÉLIPHAS , qui avaient tout à perdre du changement de règne ; privés, déjà, des gratifiantes funérailles. L’aîné s’était assurément attiré quelque méchante affaire àla Cour du Feu Roi, redoutant le cul-de-basse-fosse. Or dans cette fuite vers une frontière nécessairement proche, ÉLIPHAS en personne tomba de sa monture et, de sa flûte à bec passée dans sa ceinture, se perça l’abdomen. Il agonisa longuement, recommandant à son cadet de retourner malgré tout faire son chemin parmi la cour : Que ma disgrâce ne passe pas sur toi. Par un second retour en arrière appelé analepse, nous montrons le jeune frère « jouant folâtrement de la flûte » à la fenêtre ouverte du petit pavillon qu’il partageait avec ÉLIPHAS, tandis que ce dernier le surprenait, le désignait en cachette (Voyez ce jeune Faune) à son Kapellemeister attitré. Jamais le cadet n’était quitté des yeux, ne fût-ce qu’un instant, fût-il même avachi dans un fauteuil. ÉLIAS fut-il satisfait de la mort accidentelle de son Big Brother ? c’étaient là des pages d’une immortelle fraîcheur.

    Ce maître de chapelle donc, Herbert Rogmann, appartenait à Sa Majesté Karl-Eugen, pas encore Feu, roi de Souabe, invention pure. Éliphas (reprenons la typographie usuelle) se trouvait déjà, en sa vingt-cinquième année, en position de disputer la place au Kapellmeister lui-même ; avant de mourir si misérablement, c’était un excellent musicien. À la mort de Rogmann, Éliphas lui succéderait, chose réglée. « Il n’est jamais agréable de connaître son successeur » disait le titulaire, « fût-on encore loin de la mort ». L’ignorance des usages de cour entre subalternes autorisait à supposer que Herbert Rogmann pouvait se faire conscience et scrupule de venir donner à son successeur (d’aucuns disaient « recevoir ») une leçon bimensuelle en son pavillon, « ne fût-ce que pour lui rafraîchir la hiérarchie » : « Les flancs de sa lourde stature » lit-on dans le manuscrit « s’adaptent si bien à la porte que celle-ci ne laisse plus passe la lumière : seule se découpe une tête mafflue, nimbée de contre-jour ».

    L’ombre du Maître vient se découper sur la partition d’ÉLIPHAS Fels.

    Voici sa titulature :

    Noble et Puissant Seigneur

    Herbert Rogmann

    Graf von Hützeldorff

    und Barstatt-Mandegen.

     

    La chose est dépourvue de toute vraisemblance.

    ...Comment un personnage si hautement titré, etc. (« eût-il pu se contenter d’une simple charge de Kapellmeister, et s’abaisser à visiter un Eliphas Fels «en son pavillon particulier » ? ) - la Vérité, rien que la Vérité : J’avais épinglé sur la porte A – A –1, la mienne, en deux mille cent dix, cette identité usurpée, sachant que devait me visiter un Père Noble, afin que je dispensasse à sa fille une série de cours particuliers d’allemand ; il avait manifesté son étonnement de voir ici loger, en cité universitaire, un Comte ! Une fois mise cette innocente supercherie sur le comPte de la fantaisie, nous avions ri tous les deux.

    C’est ainsi que pour trois francs de l’heure j’eus l’honneur et l’avantage de consolider les connaissances germaniques de Mademoiselle sa fille, avec le secours d’un indémodable Bodevin-Isler. J’appris par la suite qu’elle me trouvait « amusant » (« ridicule », disait Balzac) -

    - ...bref : Je trouvais réjouissant que ce maître de chapelle, au XVIIIe siècle, s’affublât d’une identité aussi extravagante. « Sa Calvitie tente un sourire » (Frédéric Dard)

    « Et la mer sur son front en dunes se figeait » (Ezéchiel, 8, 14) . « Une lave écarlate cuirassait ses joues couënneuses ». «Il s’avançait, grave et potelé, tendant à Eliphas « dont le violon pendait à bout de bras » une main « rondouillarde, rosâtre et moite ; parfumée, aux ongles taillés en rond ». Répétons, cher ami, voulez-vous ? disait-il. Le gros beurré portait, comme une chaloupe au flanc d’un navire, un étui de bois verni où se voyait, comme un enfant dans un cercueil, capitonné, un stradivarius. Eliphas répond Bien Maître.

    Rogomus (c’est son nom) levait son violon en aspirant la poussière du lieu (le petit pavillon du fond de parc), jetant un coup d’œil réprobateur sur la pagaïe universelle. Calant l’instrument sous sa bajoue gauche, il pinçait les cordes. Précisons qu’Eliphas l’Aîné est gaucher, bien qu’il n’existe pas de succession de cordes spécifique pour cette catégorie de musiciens. « Eliphas » mentionnais-je « conserve parfois, après jouer, cette inclinaison de la tête et du cou » - Eliphas en ce point ressemblant au jeune Alexandre. Les deux violonistes interprètent un duo de Rogomus écrit contre son gré. Eliphas avait dit à qui voulait l’entendre que Rogman faisait bien « Vieille-Souabe » (alt-schwäbisch) (qu’il en tenait encore pour Jean-Sébastien Bach ou Schütz) et dirigeait bien digestivement (en français dans le texte) sa formation (en ce temps-là le premier violon guidait lui-même ses collègues). S’il commandait, lui, Eliphas, l’orchestre de Sa Majesté, « l’on entendrait assurément bien d’autres choses ». C’est ainsi que Rogomus, « encore Kapellmeister, verdammt ! et pour longtemps », avait concocté ce chef-d’œuvre poussif, une Sonate pour deux violons d’une originalité de bon ton ( « les auditeurs aiment à être surpris par ce qu’ils connaissent déjà »).

    Eliphas tient le second violon.

    « Les dix premières mesures à l’unisson, Herr Fels, puis je prends les dessus » - mais Eliphas pique son thème de suraigus, de pizzicati, etc., « Zezi n’est bas dans le texte » - Je pimente, maître, je pimente - « Bas de bimentatsiônn Bitte schön – bref Eliphas présente sa variante, et bien entendu c’est deux fois mieux. Rogomus hoche la tête, la place se rend bien. Le texte était plus long dans la première version, Eliphas objectait que « la partition n’[était] qu’une pâte molle, à quoi « plusieurs cycles de répétitions ne lui [avaient] pas encore appliqué le sceau de l’immuabilité (der Unveränderlichkeit) « mais le public aujourd’hui veut du Sobre. Nos lecteurs n’a plus le temps de s’attacher à de fines notations narratives, à des dialogues (« ...Simple suggestion, Maître : si nous reprenons à la 38, nous avons par exemple... » ) - qu’est-ce qu’il en a à f…, le lecteur, des « reprises à l’octave », « à la douzième » (!) avant de retomber « sur le thème ».

    ...Rogomus dit « Je réfléchirai », sans accent, c’est lui qui va signer (Herbert Rogman, Graf von Hützeldorf une Barstatt-Mandegen) – nous avions composé une petite scène légère et bien réaliste, avec le gros qui s’essoufflait à presser la cadence, qui se plantait dans les impro (on disait, justement, « la cadence ») et qui s’exclamait Tenez, fous êtes drop fort bour moi ! - tout le monde parlait français en ce temps-là.

    Bien la peine vraiment de faire dans la psychologie à deux balles, de bichonner le beau rythme (« Le Kapellmeister transpire, baisse les yeux avec componction, se berce sur son violon ; s’assoit ; Eliphas l’imite, et les eux musiciens de s’essuyer le visage en soupirant). C’est que j’y ai cru, moi ? J’écrivais « faux naïf », je montrais le gros Herbert vautré sur son fauteuil crapaud » - « première apparition fin XIXe, c’est fou ce qu’on s’instruisait dans le Robert). Le Maître de Chapelle (c’est Kapellmeister en moins schleuh) jetait un regard sur « l’éboulis de meubles houssés » qui les coinçait là – juste la place pour remuer les coudes entre porte et fenêtre plus un petit clavecin de Cristofori quand même…

    Eliphas suit son regard vers les housses et (humour) les soulève l’une après l’autre voyez, Maître – aussi facilement que les jupes de femmes ! - Oh! les femmes ! suffoquait le gros homme (« partagé », précisais-je, entre « l’indignation » et une terreur « d’apoplectique ». Là-dessous une bergère, là un fauteuil, une table de jeu, un bourdaloue gueulait Eliphas - « vase de nuit en forme oblongue, utilisé par les dames, dans le fond duquel étaient parfois peint un œil » - le Grand Robert est soupçonné d’avoir brodé sur la stricte défiition. Bref notre musicien [qui va mourir] déploie tout son talent, et feint de découvrir « sous un pan de tissu » des pêches, que le gros Rogomus (« il dégrafe son col ») accepte volontiers.

    ...Les deux hommes assis face à face, cuisses ouvertes pour éviter les taches de jus, avec des mouvements très-précieux, puis recrachant les noyaux, en visant bien, dans le bourdaloue. « Mais comment », intervient Rogomus en découpant sa phrase, « supportez-vous – de vivre – dans un tel capharnaüm ? » Il soupire, accablé de chaleur, suggère qu’il faudrait une femme, en effet, à « son indiscipliné disciple », « ne fût-ce » joute-t-il « que pour vous mettre du plomb dans la cervelle » - Eliphas Fels n’est pas mort d’une balle mais d’une flûte. « Pour ce qui est des femmes, je connais mon affaire. » (voix de fausset) (falsetto) mais je ne les ramène pas à la cour. ». Les maritornes de Rogomus, stipendiées, y produiraient en effet le plus fâcheux – effet.

    Rogomus se rengorge en pouffant et tourne subitement la tête : sur le gravier de l’allée fiochouille (fâcheuse précision d’onomatopée) la galopade du jeune frère, ÉLIAS, qui survivra : il fait son entrée tumultueuse, « les boucles argentées retombant sur son visage poupin ». Il porte une perruque poudrée « à frimas », trébuche sur le tapis ; se jette hors d’haleine sur un fauteuil déhoussé. Pour empêcher de fuir le Kapellmeister, Eliphas l’Aîné lui presse le bras, tandis que le cadet s’enroule dans le fauteuil au mépris de ses poumons : « Je ne sais même pas pourquoi je courais » il halète. Rogmann le fixe. Eliphas le fixe. Le cadet subit le regard de l’aîné. Ce sont des yeux lointains et terrifiants, une tête triangulaire, première et dernière indication physique.

    D’un signe Eliphas indique au Kapellmeister qu’il reprenne avec lui la Sonate à deux Violons, et premiers accords de couiner. « Voyez-vous » dit le gras homme, « je suis parvenu à l’âge respecté de soixante ans (sechzig Besen) et j’en suis encore à me demander / après tant et tant d’années / à quoi ça sert de vive et tout / à quoi ça sert en bref d’être né François Béranger. »

    Le jeune frère ne voyait d’Eliphas que les épaules et le bout de l’oreille pointant sous la perruque. Soustrait à ses regards, le cadet revivait. Mais l’admiration décoinça une jambe de sous ses fesses, « et se fit jour dans son âme subalterne ». L’Aîné joue admirablement. C’est une chose acquise, un point d’appui dans la volatilité de l’existence. Et les duettistes, à l’issue de l’allegro, se saluèrent en mutuelles congratulations : Rogomus raide et guindé pour masquer son respect, Eliphas… parodique. Ici s’introduisent quelques réflexions convenues sur les jeux sociaux, et un retour sans grand à propos sur le malaise d’Elias : pendant que les Grands jouent, le petit pense aux yeux d’Eliphas, «attentifs aux altérations », précédant immanquablement (battements de cils, pincements de lèvres) le jugement sans considération. L’adolescent se trouvait ainsi dans un mouvement permanent de contorsion, où s’entrelaçait l’aspect le plus naturel possible voyez comme ce petit singe prend toujours des attitudes bizarres. Rogmann aux inexprimées pensées accentuait son expression scandalisée ; dès qu’il cessait de violoner, il exposait un air scandalisé : c’était sa façon. « Rendons-nos à la chapelle, Herr Kapellmeister. ; je tiens au bout des doigts une espèce de madrigal au clavier, je serais très heureux d’avoir votre sentiment. » Le pas des deux musiciens décroît sur le gravier.

    Elias se lève d’un bond, rafle une flûte traversière toute raide - « cataleptique lézard de mercure » - sur le buffet de clavierse plante devant un miroir.

    Qu’est-ce qu’ils me trouvent tous ?

    Il faut se regarder soi-même afin de déjouer les pièges.

    Position de jeu

    Quelques grinçûres pour trouver le souffle.

    Quelques grimaces. À présent le son juste, velouté, griffé de tendresses.

    Quand ELIAS FELS rencontre au-dessus de l’argent son regard brun (Jean-Jacques Rousseau de Ramsay) il lui vient une moue frémissante, et si les femmes aimaient les hommes elles aimeraient celui-là. Elias suspend son haleine, et fixe pour sa vieillesse le premier jet de ses quinze ans.

    Dans un secrétaire il conserve roulée serré une copie de Moreau le Jeune Marsyas rivalisant avec Apollon.

     

    Description

    Le Faune assis sur un roc de théâtre gonfle ses joues moricaudes et semble, de toute la force de ses pupilles, puiser le suc de la Terre Inspiratrice. Apollon, lyre négligemment posée sur la hanche, attend la première défaillance pour écorcher (apodéreïn) son rival aux basses branches d’un figuier.

     

    Morale et Comédie

    Elias à tout jamais prend parti pour le Grand Satyre, qui a pu se mesurer au Dieu : vaincu mais dans la gloire. Il conserve avec soin quelques œuvres dissimulées portant en bas de page le paraphe ténu

    qu’il a imaginé pour Marsyas…

    Aujourd’hui je te serre de près, Apollon !

    Il se campe abat son instrument comme un fléau d’argent – trilles de tierce, renversements ; thèmes ébauchés, délaissés, repris – poncifs – poncifs – reprise de souffle. Réussi. Muse, gloire ? son nom sur les lèvres des princes ? - une ligne prometteuse, un porté sans faille – mais c’est – le Concerto !

    Je savais bien que j’en serais capable

    ROGMAN même m’engagerait – sans mon frère (« Kapellmeister ou rien », usw.)

    Elias Fels 15 ans cesse de jouer, jette un long regard sur l’allée qui file en perspective entre les « bibelots floraux » du jardin, repose la flûte et regarde sa main – s’il y découvre une étoile, même toute petite, il sera marqué par le destin. Secoue la tête. Frappe du pied, fredonne – flûte et clavecin, timbales et la grand-bande des violons – tutti – dernier accord – ovation – bouquets – bravos - (« les

    - le penseur, plongé dans la rêverie où l’a jeté l’artiste ; se réveille pour applaudir en rattrapant son lorgnon, se mouche d’émotion, se tartine de morve ;

    - le critique fait la moue, lève le sourcil, ride le front, mais il encense, pour finir (à la chevaline) : « de la bonne avoine, de l’excellent avoine ...ce petit, tout de même ! » (aux voisins) « ça vous a quelque chose dans le ventre ! »

    - l’enthousiaste : Elias se renverse dans la bergère à même la housse, trépigne à briser les ressorts, jette alentour des regards furibonds ;

     

     


     

     

     

  • la la docte assemblee

    COLLIGNON LA DOCTE ASSEMBLÉE 1

     

     

     

     

    - Ta gueule !

    - La porte !

    New O' reste interdit. Dans la pénombre il aperçoit douze formes enveloppées autour d’une table.

    - Fais chier !

    -...Courant d’air !

    New O' passe, la porte se ferme, deux fous à l’attache au ras du sol (chauves, hargneux, blêmes) s’aplatissent en bavant).

    Lutti désigne un siège vide ; elle-même, tout en rouge, s’installe vis-à-vis, de biais, les projos rouges montent d’un ton, les formes humaines s’émurent progressivement : une épaule, une main qui sort de l’étoffe, une tête qui pousse un voile. Des bribes de mots, des bâillements des deux sexes. Tous pour finir se débarrassent d’une lente torsion des épaules. À présent tous les personnages, ordinairement vêtus, se lèvent précipitamment pour disparaître par les fentes des murs, côtés cour et jardin. Lutti, New O', se regardent par-dessus la table, et reçoivent dans les oreilles le concert simultané, obscène et solennel des chasses d’eau.

    Puis tous revinrent s’assoir, très naturellement, et se parlèrent. Mais chacun parlait devant soi, mêlant soupirs, silences et mélopées, sans paraître s’adresser à tel ou tel en particulier ; les mots indistincts se perdaient tous pour finir dans un étang noir, cette longue table transparente allongée là entre eux tous.

    Dans le dos du témoin se trouvent trois baies basculantes donnant sur une cour cimentée ; face à lui se tient l’assemblée, alignée, têtes basses et parlantes à la fois. Entre les bustes avachis se dressent sur le mur douze plaques de marbre vissées formant rectangles en hauteur ornés de demi-cercles : dessus et dessous. Enfin tout le long du plafond règne une cimaise gris argent. C’est une chaude après-midi d’octobre.

    New O' reconnut face à lui Douce et Biff, dont Lutti la Rouge lui avait parlé. Douce présente un visage plâtré rose au fond de teint, où font saillie les forteresses écarlates des lèvres et le bourrelet mauve des lèvres. Ses larges dents sont mouillées de fards, des yeux cernés de cils trop noirs vrillent l’espace sans expression. Sur sa tête trône une perruque de Méduse : boucles au petit fer, d’un blond d’abcès.

    À son côté rampe tout assis un petit homme à gros crâne déjeté, crépu et nez crochu, toutes choses qu’il ne convient pas de dire ; il forme avec Douce un couple inséparable.

    Ces deux personnages donnèrent au nouveau venu l’idée de sa propre supériorité ; Lutti, de biais face à lui, faisait signe à New O' de n’en rien croire. Elle désigne, du menton, sa voisine.

    « Celle-là ?

    - Oui. »

    Tronche antipathique. Une GÉANTE aux cheveux roux qui retombent, tout raides, nez puissant arête fine, bouche au rasoir et des yeux de serpent d’eau. New O' n’aime personne ici. Lutti lui fait parvenir, par le travers de table, noire, vitrée (rappel) - un message plié sous le nez de l’assistance indifférente. La lettre dit de se méfier, de tendre son esprit, et, en cas de doute, choisis la colère. « Tu dois » poursuit Lutti « te rappeler point par point ce que nous avons découvert ensemble.

    « Des insurgés se sont présentés par la porte à double battant, aujourd’hui condamnée. À leur tête marchait Djiwom la Géante, en perruque rousse. C’est en leur nom qu’elle a gueulé, présidé aux dégradations.

    « Les Insurgés réclament un droit de regard sur Nos Activités ; droit d’appel sur Nos Verdicts, renvoi immédiat de Biff et Douce, et la suppression de l’Instance – comme si on pouvait supprimer l’Instance !

    « Nous avons supporté leurs vociférations plus d’une heure. Dès que nous avons tenté de répondre, Djiwom a crié, interrompu tant et plus. Tu la vois près de toi silencieuse et remplie de fiel. Ses sentences comptaient parmi les plus sévères – il est bien question d’insurgés !

    « Elle fait à tous de sobres ouvertures d’amitié, elle t’en fera aussi. Tu peux en tirer profit si tu sais garder la mesure, et manœuvrer ».

    N’importe qui pouvait intercepter ce long message visiblement rédigé de la veille.

    À côté de Lutti tout en rouge, et presque en face en biais, deux autres femmes en contraste :

    Noffe, âgée, minuscule, bleu cru, fourrage d’une main ses boucles en tignasse. De l’autre elle cure ses dents que ses doigts masquent. Ses traits tirés vers le nez figurent une physionomie de rongeur, où deux yeux minuscules et myopes fixent le vide au-dessus de deux mandibules grignotantes.

    L’autre femme au contraire est quadragénaire blonde aux langueurs de fausse fauve, portant beau sur un cou à trois rangs, où rutile un collier d’or. Nézoï s’est opposée aux Insurgés. Elle a discouru sans jamais s’interrompre. Même sous le tumulte le plus forcené. Ses phrases refaisaient surface comme autant de résurgences et le silence restaurait de longues périodes où revenaient les tournures soignées, que l’on écoutait sans comprendre avant que le vacarme ne reprenne, sans qu’elle eût daigné y prendre garde.

    Mais Noffe, dite Naine Bleue, a obtenu, par ses cris de souris, ses chicotements, l’admission de Djiwom au sein de la Docte Assemblée, ainsi que ! ...ainsi que le renvoi des Insurgés, sans réponse. La reconnaissance publique auréole visiblement ce Couple disparate, Noffe et Nézoï, couple féminin, uni par la lettre N.

    Enfin, fermant la longue table, à l’opposé, en biais, un Trio : le Maître des lieux, flanqué de ses deux bouffons ou chiens de garde : Maître Luhać [lou-hatch].

    Froid.

    Hiératique.

    Les mains posées à plat sur la vitre noire et transparente, le regard fixe devant soi. À sa droite un Paysan Vosgien puissamment taillé tête étroite et longue dolichocéphale cheveux ras, il est travaillé de tics ses longues mains et ses avant-bras tremblent et sa bouche est fendue d’un sourire et face à lui sanglée dans un tailleur gris souris une femme aux yeux pétillants visiblement brûlant d’entendre de bons mots. La tête minuscule de Chaffa encadrée de longues anglaises vire sans cesse de Luhać à l’Assistance On la dit dit Lutti très liée au Grand Lorrain. Des mains ces deux-là se font des niches sous la table sombre et translucide et pour cela on devait passer juste au-dessus des genoux du grand maître – méfie-toi méfie-toi de Luhać avait dit Lutti. Il n’a pas son pareil pour désarçonner les flatteurs -

    - Il dézingue les lèche-culs.

    - Exactement. Il ne croit pas à l’amitié, mais tous recherchent la sienne. Il est en relation avec l’Instance.

    New O’ demande ce que c’est que l’Instance. « Nous dépendons tous dit Lutti d’une Autorité qui règle nos départs et nons entrées.

    - Nos intronisations et nos évictions.

    - Non moins exactement. Qui vient dans l’Assemblée ne peut plus se retirer, sauf invitation expresse de l’Instance.

    - Personne ne sort d’ici ?

    - Chambres, toilettes, réfectoires : un vrai conclave. »

    New O’ évoque par plaisanterie la possibilité d’intrigues en vase clos : « ...conclave mixte », dit-il. Lutti n’en disconvient pas. New O’ demande à Lutti si ce n’est pas elle, l’Instance. Il se demande si dans le cas contraire, il aurait pu s’introduire ainsi dans la Docte Assemblée. Lutti répond qu’ « il se trouve des voies parallèles » - entretien préalable dans un salon attenant, tout en cuir, dont une sortie donne directement sur la Maison Centrale. « C’est une prison » dit-elle.

    New O’ ne se souvient plus de l’existence ou non d’un monde extérieur, à supposer qu’il y ait vu le jour. Il comprit qu’on l’introduisait dans un monde plus clos, où il devrait observer, manœuvrer. Quelle improbable intervention extérieur aurait-elle pu ébranler ces murailles… Les œuvres qu’il a projetées s’insèrent toutes à ce schéma :

    - le héros libéré d’asile

    - intronisé par une femme

    - ...doit détrôner le monarque en champ clos (mais y échoue) (d’où l’effondrement du monde et le retour aux Folies Originelles. Il sort de ses réflexions.

    Échec au monde dit-il.

    « Luhać met à profit tous les détournements de sens, dit Lutti. Garde-toi des paroles à double portée.

    Nouhaut dit New O’ promet de se taire mais ajoute :

    « J’aimerais gagner, cette fois.

    Il repasse dans sa mémoire les péripéties de l’entretien : Lutti se tenait bras écartés jambes croisées, livrant sa poitrine et fermant le sexe. Son ensemble rouge se détachait sur le canapé de vrai cuir. « Un jour je lui ferai fermer les bras et ouvrir les cuisses » ». Mais des yeux, il ne quitta plus Luhać, qui le fixait, mais sans que le comparaissant montre le moindre trouble : les yeux morts de Luhać traversaient sans les voir les objets et les hommes. Luhać fit ainsi le tour de la table, et de chaque côté de son trône lorsqu’il se fut assis, Chaffe et Souvy, tassés chacun en pyramide, se houspillaient en faisant semblant de rire. Le Maître les secoua de lui, ils regagnèrent alors leur place, froids, raides.

    Luhać prit la parole, et tous les regards se tournèrent vers lui :

    Que veulent les insurgés ? nous renverser. Que proposent-ils ? Rien.

    Sa vois est mesurée, nasale mais très claire pour un homme. « Notre pouvoir, nos connaissances, l’étendue de nos attributions – ne sauraient se partager ni se transmettre ; ni aux Moyens-Courriers, ni à leur protégé le Peuple » - à ce mot l’Assemblée retient une exclamation de dégoût. « Nous avons su adapter nos énergies à des notions nouvelles, par un système bien compris de cooptation. Nous remercions Bràthair New O’ de s’être joint à nous. »

    Les têtes pivotèrent dans sa direction. Il pensa pourquoi ne fait-il pas mention de Lutti  puis les têtes repivotèrent en fixation conforme. Luhać rappela que le peuple aspirait au savoir. Que ces gens appelaient cela « démocratie ». « Or  les forces Barbares» poursuivait-il « triomphent toujours, comme la mort. Notre gloire est de repousser le plus souvent, le plus loin possible, afin que par la suite ils s’inspirent de nous. 400 ans séparent Marc-Aurèle des Burgondes ». Dans le lointain (L’Impossible Extérieur) New O’ distingue les vois d’une multitude déterminée. Les autres l’entendent-il ?

    « Nous avons un jour enfreint nos lois. Une seule fois. »

    Il se passe la main sur sa barbe crissante. « C’est pour elle » - son doigt se pointe sur Djiwom « que nous avons ouvert la première brèche.

    - Elle nous est dévouée plus que toute autre au monde ! s’exclame Douce en pinçant les lèvres. Choffa l’invite à « ravaler sa connerie » : Djiwom est le ver dans le fruit. Choffa est un clown femelle.