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belgique

  • AUF REISE NACH BELGIEN

    C O L L I G N O N

    A U F R E I S E N A C H B E L G I E N

    LE V O Y A G E E N B E L G I Q U E

    Auteurs de Merde

    J’écris couché sur un chemin.

    Je suppose que c’est interdit

     

    BERGERAC – ARGENTON

    D’abord la voix du Père.

    Il est curieux de retrouver ainsi la voix de son père, dans cette allée de St-Florent-le-Jeune. Sa voix. Je ne la reconnais pas (sauf à certaines inflexions) (rauques).

    Je reconnais aussi ces scrupules d’instituteur, qui détache les syllabes, qui estime indispensable de lire à haute voix un « mode d’emploi » en tête de bande magnétique.

    Un enfant comprendrait cela en cinq minutes.

    La voix restitue toute une ambiance.

    Je par-le dis-tinc-te-ment devant le micro.

    Il s’est modelé sur la prononciation de « L’allemand sans peine ».

    Il refuse toute connaissance, même élémentaire, de la langue britannique.

    « Start » prononcé « star »

    « Rewind » prononcé « revinnd ».

     

    Je conserve ce document.

     

    Plus loin :

    Mon père a cru tout effacer mais l’on entend le bruit du moteur, et Sonia, à travers sa main à lui.

    Comme un cœur.

    Je n’entend ma petite Sonia qu’à travers ce moulinage forcené.

     

    Les premiers mots prononcés par ma voix, après celle de mon père :

    « Je n’ai rien à dire ».

    (sur la bande j’entends ma mère : ses savates qui traînent). La veille au soir j’ai vu ma vie : un volumineux album de bandes dessinées.

    Tout ce que j’ai pensé, tout ce que je dirai, dans des petites bulles, et que je peux lire.

    Les pages de l’avenir s’imprimeront au fur et à mesure.

    Que se passera-t-il si je consulte le volume à l’heure même où je suis ?

    Ou si reviens me lire juste après l’action, pour vérifier à chaud ce que j’ai pensé ?

     

    Je me souviens des choses effacées.

    Elles disent, à peu près – que je vais survivre.

     

    Je suis celui qui fait l’album.

    Les uns sont immortels, les autres non.

     

    *

     

    Pouvoir thérapeutique du voyage ? - plutôt ce profond malaise, ce broiement sourd

    du moteur en marche au sein duquel reposent les mots enregistrés.

    L’homme aux semelles de vent – modeste aux semelles de pneus -

    Grégarité : ceux qui s’installent dans le champ, juste et précisément dans mon allée Notre envoyé spécial au Tour de France – il n’y a plus de thérapie au numéro que vous avez demandé c’est toi-même que tu fuis etc.

     

    Un vagabond (à cheveux longs) viendrait chez nous, se prendrait pour nous d’une affection subite et débordante, puis ils s’installeront, demandent à garder l’enfant, à parler

    le-dia-logue ! Le-dia-logue !

    Plus avare de dialogue que de fric

    Je préfère le vrai voleur, le franc voleur qui ne parle pas.

    Lorsque je rends visite, je pars à l’heure prédite, à la minute près, quand je baise je garde ma montre.

    Le vagabond vient à dix heures, à 18h30 il est toujours là je vous éviterai toujours

    Pour l’amour venez dans mon antre de telle à telle heure aucune femme ne viendrait elle à qui quatre doigts suffisent Le vagabond dit sous son bec-de-lièvre

    « Si je dérange tu préviens

    - Tu es le cinquième de ce mois

    Mon épouse et moi sommes des bourgeois.

     

    "

    Dès que possible je m’arrête. Qu’il pleuve ou en rase campagne. Je travaillerai sans sortir. Le voyageur extrait ses documents, consulte son Emploi du Temps, il vit selon lui. Ses lectures le mènent chez Saint-John P.

    - Je maudis Saint-John Perse. « Parole de vivant ! » disait ce riche. « Balayez tous les livres ! » - auteur, auteur, le livre est plus sacré que le sang et la peau. Le Voyageur du Temps gifle à toute volée le primitif de l’an Dix Mille qui lui montre, sur une étagère, quatre livres en lambeaux.

    Il le gifle.

    Autre exemple :

    Soit un manœuvre. Il a roulé tout le matin des câbles sur un gros tambour. Il a en lui le vide des brutes.Il se plaint à midi du repas trop long, commente son dernier rouleau, évoque la manière dont il poussera le prochain : angle d’attaque,économie des forces…

    Il s’est fait expliquer Racine sur les marches du Muséum. Il éprouvait comme un reproche son absence de diplôme. J’aimais sa tête dure, sa façon de se mettre en boule, son aboiement perpétuel, sa corrosion, son rire.

    Il écrivait mal. Il cessa. Sa femme lui disait C’est l’écriture ou moi !

    C’est la condition humaine que tu nies ô femme de B., manœuvre. Et je lui disais moi, au manœuvre :

    « Un jour nous manifesterons contre la mort A BAS LA MORT sur les banderoles » et l’ouvrier B. riait avec moi de ceux qui patiemment comme lui-même empilaient les mots et les virgules : « Du haut de ces littératures... »

    Ou bien :

    « Le vent jette à la mer les vains feuillets de l’homme » - non, Saint-John le Riche, car Pharaon revit sitôt que tu redis son nom. Bibliothèques niches en étagères vos hypogées exigent l’attentat supplient après le viol : "Versez, versez le sang aux ombres d'Odysseus. Dieu ne reviendra pas juger les vivants et les morts je suis fier de faire partie de ce canular.

    Je lance en plein jour des appels de phare - pas de flics - faire l'important "Une nuit me rejoignit la fille de l'hôtelier" - depuis combien de temps ? ...passé à "Charriéras" où nous lirions l'histoire d'un homme qui porterait ce nom...

     

    *

     

    Eviter de montrer de la reconnaissance. Les dons des autres ne sont qu'une contrepartie à l'emmerdement qu'ils dégagent. Variante au Contrat social : chacun voyant avec horreur l'existence d'autrui conçut par là celle qu'il inspirait lui-même, et voulut s'en racheter par des offrandes : du pain, du lait. En retour il obtint du beurre, des fruits, de la viande. Ou de l'affection. De la guerre. Ainsi, et non autrement, naquirent les rapports sociaux.

    ...La tête qu'ils feront, les Autres, un jour, en se découvrant !

    Un jour nous flemmarderons en attendant la mort.

    Déplaisante intuition en lisant Rousseau : sitôt que l'on a reconnu ses torts, quelle fête pour les autres de vous accabler !...

     

    *

     

    Un jour, le sexe gisant sous toute chose se fit débusquer, nu, sans démonerie, et le beau Verbe vagabond reparut comme le feu qui couve. L'homme dit : Je reproche à la femme (...) - ses onanismes, dont nous la sauverions avec condescendance, et npsu n'éprouverions aucun plaisir, et comme un homme me suivait de près, j'ai décroché de mon tableau de bord un micro, afin qu'il se laissât distancer. Le magnétophone enregistre tous nos écarts, nous lui décrivons, faute de les transmettre, les parfums que nous sentons, "et le cul de cerFF blanc d’un chien haut sur pattes au galop ».

    Beauté sauvage des jeunes hommes à cyclomoteur.

    De St-Jean à Thiviers par St-Jory. Swann et Guermantes. Ma voix déplorable : « dans quelle mesure une attitude consciente est-elle une attitude vraie ? » La réponse est : « une attitude ».

    Masturbation intellectuelle.

    « Il se masturbe au volant : un mort » - « il se branle au volant et meurt » - j’hésite. Sans repère ici. Personne. Pas d’auto-stoppeur. Auto-stoppeuse ? tout faussé ; exemple :

    « Je vous prends à bord. Sinon vous feriez de mauvaises rencontres » - elle, dubitative.

    Variante : « Je n’avais pas vu que vous étiez une femme - au revoir  - (un soir je descendais le cours de l’Intendance, suivant une silhouette à longs cheveux blonds – merde une femme – je l’ai sorti ainsi devant elle après l’avoir doublée – son rengorgement digne m’occupe encore. Je dis :

    « Les auto-stoppeuses méprisent ceux qui les acceptent, car elle sont bien décidées à ne rien accepter » - un médecin peu soigner un désargenté, mais à celle qui peut payer, qui ne veut rien donner, il doit refuser ». Le cul des femmes est leur monnaie. Délire. Évaluer les villes en fonction des capacités bordelières. Limoges. Ou la main seule, comme elles font toutes. Cosi fan tutte. « Hôtel du Commerce et des Voyageurs » à Thiviers, pas de putes, les cloches au matin, l’ « impasse de Tombouctou ».

     

    * * * * * * * *

     

    Plaisir simple glisser dans l’ombre à petite vitesse, sans autre pensée que roues et jeux de bielles. Trajet somnambule. Branches. Ne pas aimer. Rester naturel. Ce dix juillet 1976, joué de l’harmonium à Oradour-sur-Vayres. Transporté l’enregistrement ers le nord, aux environs de Béthune parmi les chaumes, sur fond d’autoroute au soleil couché ; entre les arbres au ras de l’horizon, ultime éclat du ciel formant soucoupe, très effilée.

    Notre-Dame de… :

    « Je vous demande de vivre en état de perpétuelle exaltation. D’aimer, de trouver toutes mes actions extraordinaires, sans prétention de contrepartie. Que ce vœu soit exaucé ».

    Notre-Dame de la Perpétuelle Exaltation…

    *

    Oradour-sur-Glane n’est signalé que 10km à l’avance.

    Le guide pleure dans sa casquette : « Dans toute l’histoire de l’humanité... » - cherche bien, guide : cathédrale d’Urfa, Noël 1895 : mille deux cents Kurdes…

    Inscription sur un volet (photographie d’époque) : Fünfzig Mann – invariable, pour « cinquante hommes de troupe » ; il est donc inexact d’écrire que les bourreaux, dans leur mauvaise conscience, ont oublié de former le pluriel Männer. Apprenez l’allemand. Je ne défends aucune barbarie, je dis : « apprenez l’allemand ».

    Je me sens mal à l’aise. Mon corps se voûte. Mes coins de bouche s’abaissent. J’entends : « C’en est un, regarde, c’est un Allemand. »

    Soleil trop lumineux, trop propre. C’est les vacances. Les ressuscités se promènent. « Recueillez-vous » - « Recueillez-vous ». Au cimetière, je fais les calculs : morts d’Avant, morts d’Après.

    Quatre-vingt dix ans après sa naissance :

    MANIERAS dit SIMON né à Oradour le 10-7-1877

    époux de Marie Gautier, Léonie Baudif

    Ancien conseiller municipal d’O./Glane

    Ancien garde-chasse et pêche, régisseur pendant vingt ans, assermenté

    A reçu trois actes de probité pour avoir trouvé de fortes sommes.

    À l’âge de 67 ans a pris un engagement dans la milice patriotique comme caporal.

    Il a été bon père et bon époux, a su garder l’estime de tous, passant priez pour nous,

    au revoir à tous et merci, c’est Maniéras dit Simon qui vous cause.

    « Milice » ?

    À part les enfants vivants, je vois parfois de belles têtes d’idiots. Les photos des morts rongées par le temps finissent par ressembler à des crânes.

    Au mémorial souterrain, je me laisse émouvoir par les encriers de l’école. Ici, une résonance particulière donne aux voix le ton d’une prière ou d’un gémissement. Je sens les pieds, la sueur (des autres…).

    Des Noirs pètent.

    *

    Bellac. Panneaux « Paris ». Pauvres cons. (Près de Créon (Gironde) cet autre panneau « Espagne ! Pyrénées ! »)

    Celui qui a institué les congés payés aurait dû les assortir d’une interdiction de partir en vacances.

    Je fais du tourisme.

    Je t’en foutrais du bonheur pour tous.

    Du tourisme…

    Non mais.

    *

    Visage crispé.

    Les gens se paient ma tête.

    Se foutent de ma gueule.

    C’est plus commode.

    J’ai cinquante ans d’âme.

    ...Arrivée à Bellac.

    Je ne prie pas à la Collégiale. Je ne veux prier que moi. Bellac ressemble à ses prospectus. Même la libraire se fout de ma gueule. Même quand je souris. Plus loin :

    « Mon Dieu, que fait votre main dans ma culotte ?

    - Ça te changera de la tienne.

    *

    Tous les petits chemins possèdent une personnalité, une Belle au Bois qui n’attendait que vos pieds – comme à Monmadalès – sentier détrempé.

    J’écrase un papillon.

    Occidental au torse halé que je croise, qui te pousse, qui te force ? ...des moules et pis des frites et du vin de Moselle… nous habitons plus haut, les Belges sont des ventres d’égotisme, grand-maman de mon père – du belge dans mon sang.

    *

    Sur bande magnétique, je prends des poses. J’imagine que je parle, qu’on m’interroge, avec mon accent belge, je me récoute encore, enfant je me croyais coupable outre mesure et demandais pardon le soir à mes parents à travers le mur, ils me l’accordaient, dans une gêne extrême.

    Bien fait.

    Mon père :

    « La paix ! Je veux la paix. »

    Le canal de l’Édipe est bordé de bouleaux bien droits. Recherche d’un hôtel. Mon physique se dégrade de kilomètre en kilomètre. Ils ne m’accepteront plus. Demain, à Milly, se recueillir sur la dalle de Jean Cocteau. Son âme jadis m’a parlé, par le pinceau du phare à Cap-Ferrat, voici dix ans.

    Nom de Dieu dix ans.

    Nom de Dieu vingt ans.

    Il se prend des poses. Il demande ses routes. Les vieux croient qu’on se moque d’eux. Bien maîtriser ses expressions. Ses sourires sont mielleux car il se met à la portée des incultes. Cependant ne pas effrayer les gens simples.

    .La conscience de sa culture est la pire des incultures.

    Croisant un automobiliste, il fait blublublubb en tournant ses deux pouces sur les tempes.

    Conne de pucelle qui se branle sur sa selle à vélo.

    Les vieux entre deux cuites, les filles entre deux branles et un clocher casqué comme un archer godon, deux meurtrières aux yeux très rapprochés à la racine : St-Georges-des-Landes.

    Au bal d’Argenton-sur-Creuse

    J’ai rencontré un’ femme soûle

    Je l’ai fort bien consoûlée

    Lui ai fait la charité

    J’approche des frontières du Berry : je retiens mon souffle.

    Myope au point de klaxonner au milieu de la route une merde,pour la faire envoler.

    Voici la frontière entre 87 et Indre. Mon cœur bat. Instant dédié à tous ceux qui passent la frontière grecque en disant passe-moi le saucisson. Et cette haine passionnée des jeunes filles. Elle le font toutes. Au moins quatre fois par semaine,

    « Douze » rectifie-t-elle.

     

    Onze juillet 2023 Nouveau Style – ARGENTON-SUR-CREUSE / PRÈS PUISEAUX

     

    L’ennui sédimenté. Même en voyage. L’imprévu catalogué. Dès le matin. Parfois l’hôtel parfois la belle étoile : quelle aventure ! à l’hôtel on peut lire le soir.

    La route est républicaine.

    La route est égalitaire.

    Le cloporte aussi a le droit de voyager.

    Sur sa route il rencontre son infinité d’humains.

    Il jalouse les femmes qui ne baisent guère ou pas. Il engueule les hommes si ternes, stupides et sans espoir – vitres remontées.

    La route est un long ruban

    Qui défile qui défile

    Et se perd à l’infini

    Loin des villes loin des villes francis lemarque

    Et en forêt de Châteauroux PROPRIÉTÉ PRIVÉE de dessert vengeance vengeance

    une route où rien ne passe où rien ne se passe entre les haies, marcher marchons sans nous mouvoir sur le tapis roulant station Les Halles Plaine de Krasnodarsk puis une ferme au bout d’un champ d’éteules terre d’une pièce comme au Nord, qui monte, monte

    Demi-tour ALLÉE PRIVÉE

    Un papillon se bourre aux senteurs de foin

    Des prunelles me sèchent la bouche siccativo-buccales

    Je n’irai pas dans ton allée

    Qui mieux que moi respecte la loi

    Au moindre aboi de chien tu trembles

    Si un jour fusil au poing un assassines

    L’HUMILIATION SURTOUT L’HUMILIATION

    Fait-divers j’épargne sous mon pied le scarabée je fais parler le Châtelain

    Mon ami je vous ai engagé garde-chasse

    Gardez que nul ne pénètre céans

    Nous nous verrons pour instructions à prime sonnée

    Que ce soit tout

    Nous prendrons les distances ne pas oublier:Toute pensée qui vagabonde est un instant de travaillais

    La route rebondit sur ce toit barrant l’horizonjeune homme doré court en short, il est souple je double une foison de Mobylettes et si c’était mon frère nous transpirerions ensemble, comment, Monsieur de Montherlant était-on jeune en VINGT-QUATRE en TRENTE soyons sérieux cela ne se peut pas vous êtes tous devenus vieux je resterai jeune je n’ai jamais été jeunesse Voici des ombres Voici des oiseaux Tout paysage en état d’imminence (une route, une tête, toujours il doit s’y passer quelque chose – il ne s’y passe jamais rien – les souvenirs un jour monteront à l’assaut avec leur densité de choses je crée dans mon futur passé je croise un hobereau à tête noire rasée.

    Parfois seulement la rambarde s’incurve, départ de sentier, Propriété Privée plus on en tue plus il en pousse Que de promiscuité Châteauroux Arrivée Ville Fleurie

     

    X

     

    Bientôt le voyage n’agira plus. Terrible maladie de tête vide quand on ne lit plus, la faim, les fourmis.

    « Privé » - « Privé » - « Chasse » - « Chiens » - « Gibier »

    Je lis sur le dos le ciel entre les branches. Ikor est un auteur naïf. Le petit bois miteux. Les orties brûlées de sécheresse.

    « L’herbe dans le sous-bois ressemble à du fumier »

    (Hugo)

    (« ...mais où le promeneur cherche en vain le purin »

    Jour après jour je m’allonge, et c’est un baume, un chaos gris, des chips, le champ de maïs. Ne croyez pas les physiciens nous employons le tout de nos cerveaux pourquoi sinon tant de crétins pour un génie ? n’est-on que ce que l’on vous dit de faire merde les vaches ont trouvé le chocolat mais j’ai toujours de quoi lire ! écrire mais rien ne vaut le petit bureau

    Horrible révélation

    Voir un homme taper à la machine torse nu sur un sentier d’orties sèches, ça choque.

    Je tape à la machine.

    Je m’attache à la pine.

     

    X

     

    Bourges.

    Éviter J. à tout prix. Remonter par Mehun. Tout désert comme prévu.

    L’accueil manquerait de sincérité. De part et d’autre. J. - tu n’as pas compris – va te faire foutre.

    Je ne voulais pas dire ça. Excuse-moi.

    La radio joue une musique orientale. Je passe au pied du pylône d’Allouis – émetteur national de France Inter.

    Il avait tout compris, J. Nous étions tout trois dans l’auberge à Neuvy, lui, moi, Noémi. J. n’aurait pas dit non. Il avait mis tant de temps à répondre. C’étaient de longues étendues de forêts, de bruyères pouilleuses.

    Aujourd’hui en Sologne. Landes, déserts de terre blanche, sable entre Sud et Nord, nous étions trois sans nous parler, au « Bœuf Couronné ».

    Le volant cuit.

    Les papillons se viandent ou rebondissent. Adieu J. Pas une fois. Pas aujourd’hui.

    Si tu vas là-bas – vers le Nord…

    Un mot, jadis, dans la boîte aux lettres, sans réponse. En février jadis encore des photos sous la pluie. Noémi les a détruites. Persuadez-moi que je suis libre. Je dormirai seul, dans ma voiture – pas d’hôtelier – pas de cuisine.

    Chez moi c’est la même poussière – provisoire – depuis des années. Chez toi : tout est neuf.

     

    * * * * * * *

     

    Je retrouverai ma maison. Je mourrai. Ma belle-mère conservera les trois étages. Il me viendra un fils, un petit-fils, gendarme et colonel. Par la vitre une peau de banane.

    En déterrant jadis une mésange pourrissante, j’avais cru que les mouches avaient tué trois vieillards en un mois, aujourd’hui je vois, en Sologne, un peloton de cyclistes au dos nu, vertèbres arquées, luisantes, bloquées sous la peau.

    Quand j’ai pincé ma joue, cheveux sur le front, sortant la lève inférieure, j’ai suscité le rire des joueurs de ballon. Aubigny-sur-Nère : Son camping. Sa piscine chauffée. Son commerce – quelle honte… quelle honte… un lapereau aplati sur l’asphalte un bain de soleil à plat ventre – irrémédiable mort – mon père au bordel

    Sully-sur-Loire 10km mes pas sur tes pas

    Je me suis attardé à la fête foraine.

    La mauvaise humeur de mon père, son aigreur, son plaisir confisqué :

    « Vois-tu le bar Sully ?

    Je demande s’il y est déjà allé. Il répond mollement que non. En 70, le Sully existe encore.

     

    Je franchis pour la première fois la frontière de la Nièvre ! sur la Loire j’écrirais un poème – étrange d’aimer un fleuve – de s’élargir aux dimensions de l’eau – afin de l’étreindre, d’une rive à l’autre – immergé à fond de Loire.

    Traverser, longer, remonter, redescendre – de bouche en source

    La Loire est presque sèche, avec des bancs de sable triste, passant le pont les parapets la masquent tout entière et soudain – le peuplement change. Tout devient sérieux. Ça sent Paris. Je sens Paris d’ici comme un aimant. Cent kilomètres. Classe difficile. Je vous emmerde. Le prof rigole gras. Sort de son sac un gros rouleau de papier cul. Torchez-vous, mon amie, torchez-vous. Compensation bien mitonnée, en boucle. Ne jamais s’engager. Ma petite cuisine de vie bien au point à présent.

     

    Bouzy-la-Forêt.

    Personnalité perdue. Poteries. Villas. Lotissements, agences. Parfum de banlieue. Les vaches ne sont plus des vraies. Plus de vraie campagne – passé Sully, foin du Berry. Parlons de sexe. Lily en portait un à la place du cerveau. Mes cheveux sur mon front dessinent un sexe. L’androgynat est une maladie. Ses deux sexes sont atrophiés. On ne sait jamais. C’est une légende. Seul à seul je m’imagine femme. Nous allons fouiller tout cela. Fin de semaine. Circulation forte Provine-Paris. Une vache. Une buse qui part à la verticale. Je n’arrive plus à passer pour pédé. Paysage engagé – direction capitale – au sens de Sartre.

    Il va se passer quelque chose.

    Il ne se passe rien.

    Paris 34km. Paris 33. La Brie.

    Mon zob au milieu des blés.

     

    Troisième jour – TOURY / GUIGNICOURT

     

    Je me suis installé en pleins champs, pour voir venir. C’est précisément – je l’ai appris plus tard – ce qu’il ne faut pas faire. Le soleil n’est pas levé. Le ciel blanchit, le corps, de biais pendant la nuit, se dévrille. On peut donc dormir au milieu des champs dans sa voiture. J’entends les alouettes. Petit matin grande nature. Kein Mensch. Rien à voir avec le camping. Je mène une vie de cloporte. L’exaltation est mon seul recours.

     

    Ma vie de cloporte

    J’ai hâte de retrouver mes élèves. L’école est tout pour moi disait mon père. Ils sont la mesure de ma vie. Nulle hâte en revanche de reprendre ma vie conjugale. Mes élèves sont ma seule évasion, mon imprévu, mon aventure. Mais stagner jusqu’à la mort. Obligé.

    Changer d’élèves tous les ans.

     

    Séquence « exaltation »

    Nu. Chaleur. 5h1/2 du matin. Bâille et marche. Enregistreur, Fotoapparat, les oreilles et les yeux. Les alouettes toutes proches. Se diriger vers un buisson lointain en forme de chat, queue comprise, le grand ciel protège, rien n’arrive sous ce ciel.

    En forêt, si.

    Plus tard : appris le risque du vide.

    Vie consciente (« Sommet. Sommet. »

    Le chant ivre des alouettes. Ébriaque. Légion Sacrée de César. Légion gauloise. Iô, Triump’hé !Je suis seul à entendre crier. Cris de joie, entrecoupés, rires. Il règne une odeur de paille et de puberté, je suis nu, le froid maintenant se gagne, le buisson-chat devient drakkar – vue de drakkar arrière.

    Péguy non pas Péguy.

    À cette heure-là dans les lits combien de filles solitaires. La branlette de l’aube. Leur plaisir tiu ensemble entendu, un seul cri, une seule gigantesque cataracte. Je crie. Seul. Des gnomes sous les feuilles de betteraves. Je parle spontanément, puis je répète pour le micro. Deux photos de l’aube. Deuxième bande magnétique.

    Risible, moi ?

    Le soleil se lève sournoisement, sans cymbales, le vent tout juste chaud vient d’orient, porte les cris préhistoriques des alouettes. Cristal d’encens. L’onanisme fascinant des femmes. Pouce et index, la paume appliquée.

    Visions fausses. Visions vraies. Exhibez-vous.

    Angoisse que vous puissiez – sans témoin – sans garant – sans permission – je vous forcerais à pécher – nous nous purifierons – je vous rassurerais avec condescendance.

    ...l’accouderait sur la rambarde. Montrerait le liséré du slip sous le plissé blanc. Chercherait la phrase d’approche – ne te… ne te… - en capitales sur le rouleau de la machine

    JE VEUX VOIR UNE JEUNE FILLE SE MASTURBER

    Fait. Joui dedans. Rachetée. Normale. Comparution des préjugés. Les filles n’avouent pas. Plutôt la solitude à mort. Plutôt que de tenter le moindre geste. Vers nous. Vers tous.

    Toutes sous vitre, seules, autour, dans une vaste pièce à coussins, toutes les mains de toutes les manières et mêmes souffles. Même âge, mêmes cuisses aux méplats moirés. Cris sourds, vifs clapotis de muqueuses, accélération des phalanges, les hommes seuls éprouvent la honte, les femmes en plénitude, en innocence.

    Les hommes tachent.

    Les femmes s’évaporent.

    l’homme ridicule

    la femme à l‘apogée

    l’éjaculation comme on crache

    Griefs passés de saison. Panurge se vengeant de la dame de Paris a toujours fait ma délectation. Beauvoir : les femmes veulent attirer cela les flatte puis les mortifie d’où leurs provocations d’où leurs reculades mais trop de bonnes raisons trop de logiques Sur le ciment frais des toilettes je trace à la clé LES FEMMES NE PENSENT QU’À (…) -

    nous faire croire à l’amour ?

    Et de quel amour s’agit-il lorsque tu glapis, de l’autre côté du mur Chambre 1 de Civray la serveuse se branle lâche un feulement velu de basse bestiale – qui aimais-tu donc ?

    Femmes paraît-il tout comme nous, croyant les fables des Jésuites – ce Belge faraud qui me dit au volant « je la rejoignis la nuit dans sa chambre » - Bien peu d’élus Bien davantage qui se tirent la chair croupissante – aussi je ne prends jamais de femmes avec moi.

    Ou bien je la boude.

    Ou bien tiendrais ce discours Vous n’êtes pas bavard dirait-elle Vous penseriez répondrait-on que je vous drague.

    Les hommes ne pensent u’à ça ? Les hommes, en vérité ?

    X

    Le Belge et moi roulons dans la nuit tombante. Fantastique trouée, plaine jaune et silence. Un ivrogne à l’arrière chargé à Thiviers allait répétant

    Une femme sur mes genoux

    Me récitait des mots doux.

    Elle me prend par la queue

    Je lui dis « Pour moi très peu »

    Je lui donne trente francs

    Et la laisse comme deux ronds de flan…

    Je n’allais tout de même pas… poursuit l’ivrogne, indigné.

     

    X

     

    Villages trapus. Riches et graves. Dans le Midi, tape-à-l’œil, rupin factice. Par chez moi les bourgs sont gras depuis longtemps. Ils ont le goût, la suffisance, le poids. Secrets, réservés, difficiles. C’est mon pays. C’est la même plaine. Mes inspirations s’amplifient.

    Roi ne puis

    Prince ne daigne

    Je suis le Sire de Coucy

    Lu sur une tombe : KACZMARKZYK ;

    Premier bon vieux nom polonais.

    J’entre à Milly le douze juillet 1976, à huit heures moins le quart.

    Visite de Fontainebleau très froid, grand oppressement de ma fatigue. Le guide imbécile m’assomme, « glaces de St-Gobain, fauteuils de Boulle », pas un mots sur les évènements, salle après salle « Ici naquit Louis XIII » unique émotion.

    Les silhouettes raides dans les glaces. Une démarche raide, tête en arrière, adaptée au château, et non pas penchée, marrie, coupable.

    La dernière des gentilhommières périgourdines émeut plus que ces granderies.

    Trop de buis dans les allées, trop de panonceaux. Trop de villes.

    Melun.

    J’aimerais un petit village – une départementale m’éloigne des banlieues, jusqu’à Vaux-le-Vicomte, accompagné d’un concert Grand Siècle en radio de bord, je me suis agenouillé dans le salon où fut donné L’école des maris. J’avais bien pris garde que nul ne me vît. Exhibitionnisme envers soi-même. J’ai longuement regardé dans les yeux la Duchesse d’Orléans née de Bavière, femme du frère inverti du Roi. Et le bourdon reprit ses droits jusqu’à Provins.

    Rouler une heure d’affilée.

    Se rapprocher de son pays.

    Trois incidents pénibles ne figurent pas sur la bande magnétique.

     

    Premier incident

    Prenant de l’essence à proximité de mon lieu de naissance, (Mézy-Moulins, chez Boudin), je remercie le pompiste de m’avoir servi. Il me gratifie d’un Tu peux ! sur un ton de mépris absolument inimaginable. Sartre dirait que je ne peux m’en prendre qu’à moi-même j’emmerde Sartre.

     

    Deuxième incident

    Je me promène sur une petite route, à la rencontre d’un petit groupe d’enfants. L’un d’eux se détache pour me crier CON ! En plein visage. « Vous avez-vu ? Je lui ai dit ! Je lui ai dit ! » Sartre dirait que je ne peux m’en prendre – je conchie Sartre.

     

    Troisième incident

    Je me fais encore insulter par un débile mental qui mène ses trois vaches.

    C’EST UN CON dit-il en me voyant prendre une photographie de l’église.

    Allons ! Je suis bien revenu au pays.

    Inutile de répliquer. Et dangereux. Tout le village viendrait me postillonner sa vinasse à la gueule.

    Maison natale au lieu-dit Moulins très précisément. « Tout près du château d’eau » - mais encore…

    Est-il indispensable de préciser que je n’ai pas la moindre envie de demander le moindre renseignement que ce soit.

     

    Mes retrouvailles avec Buzancy, dans le Soissonnais, où j’avais six ans – où j’ai reconnu, à la lettre, charnellement reconnu l’œil-de-bœuf au pignon de l’école, ne figurent pas davantage sur la bande magnétique. Même les Cahier Bleus de Troyes ont refusé mon texte.

     

    X

    Pour le village de Q., j’ai acheté une cassette neuve. Je me sis fait rouler par le marchand, qui clignait de l’œil vers son fils tu vois comment on roule un con ?

    Mon pays vous dis-je. Sartre, ta gueule.

    Vous ne connaissez pas le village de Q. Même l’initiale est modifiée. Et moi je joue avec le feu. Mon père a vécu là. Humiliés et offensés.

    J’ai vécu enfant ces humiliations-là.

    Faubourg St-Crépin. Ma main sur le grillage. Un gosse me crie T’as pas bientôt fini connard ? Quatre ans. À cet endroit j’ai inventé le roi Michel II : au départ du pont sur l’Aisne juste reconstruit. Je m’imaginais plongeant sous la glace afin de sauver mon ami. Voici la ferme où jene sais quelle bonne femme s’est précipitée vers moi, haineuse et furibarde, pour m’empêcher de voir une vache mettre bas : C’est pas un spectacle pour toi !

    La bave aux lèvres.

    Je ne devais m’en prendre qu’à moi-même.

    Au faubourg St-Roger vivait Hélène Grain.

    Je faisais cette route à tandem avec mon père. Je vouais ma journée au Saint-Esprit.

    1. est vite arrivé.

    Rien dans ce nouveau lotissement pimpant ne rappelle ce bled où les conseillers municipaux entraient en zigzaguant à la mairie ; Soissons s’agrandit.

    Je ressemble tant à mon père à présent.

    Le vieux village après le lotissement. Photographié le cimetière ; l’école ; le préau ; les chiottes d’enfants photo voilée. Reconnu peut-être la grande et forte femme qui retournait d’énormes fourchées de terre luisante. Ma mère l’admirait beaucoup.

    Mes deux camarades sont morts, jeunes, ivrognes. Le père de mon meilleur ami – celui que j’avais délaissé parce qu’il était trop gros – est mort lui aussi. Au pied de ce talus je suis resté étendu, crainte qu’une vache soufflant contre la haie ne me vînt fouler aux sabots. Je préférais sans doute risquer le passage sur moi, en plein virage, d’une automobile.

    Monté jusqu’au trois instituteurs fusillés lentement – les bras, puis les jambes – par les Prussiens en 1870 : Courcy, Debordeaux et… (les noms varient selon les sources) – le vent sur les hautes herbes, sur le chemin des Creuttes qui sont des maisons troglodytes abandonnées. Sur telle autre montée j’imitais avec la bouche le bruit de marée montante des Batailles. Mes ordonnances tombaient autour de moi comme des mouches, par ordre alphabétique : Abagernard, Abampouquoi, Abancroube, Abaobi des noms, des pas, des maisons.

    Voici l’autre Monument aux Morts, le vrai, de Quatorze Dix-Huit, où ma mère faisait chanter les enfants des écoles : Charpentier, Dufour, Dumont – Mademoiselle Leblanc est-elle encore de ce monde ? La maman de mon éphémère et trop gros ami est vivante, je l’ai bien aperçue. Où est mon amoureuse à sens unique Thérèse B ? tresses polonaises et regard bleu de juge… elle me détestait. Je l’aurais promue Secrétaire de Mes Œuvres – quelle ingratitude.

    Pasly reste de tous les postes occupés par mon père celui où notre famille subit le plus ignoble mépris : un comme lui, j’en fais tous les jours – mon père…

    J’ai vu la trace du rocher qui broya sur la pente les deux enfants cons qui le minaient par dessous à grands coups de barres de fer. Le premier tué sur le coup, l’autre fut rattrapé à la course, fou d’épouvante, par la masse qui roulait. Le troisième fut indemne : c’était lui qui sautait sur la pierre pour la décrocher…

     

    X

     

    Mes villages d’enfant n’en font qu’un. Si proches l’un de l’autre, qu’un coup de voiture suffit à unir. En ce temps-là, passer de Condé à Pasly, de Pasly à Nouvion, constituait une véritable transplantation – un exil – car nous n’avions que nos pieds et un petit vélo. Prendre le train, prendre le car : toute une aventure.

    Mon père posséda quelque temps un Solex.

    Vingt kilomètres : le bout du monde..

    Je passe à Crouy. Rapide pensée pour mon amoureux à sens unique ; à onze ans j’étais amoureux d’un garçon, et j’expliquais à mon père, qui détournait vite la conversation, que d’après le dictionnaire, je devais être un homosexuel. Je n’ai jamais dit cela à personne.

    Il y a dix ans je me mariais. À cette heure où je suis, j’avais déjà prêté serment.

     

  • Schmitt, Dante et les dantistes

    Schmitt, Éric-Emmanuel, est un brave garçon, au doux sourire, aux lippes luisantes de gosse dans une pâtisserie, dont il aurait peut-être abusé, avec une bonne voix douce et des manières de chat onctueux. Il a reçu maints prix, Goncourt de la nouvelle en 2010 et deux Molières. Son recueil La rêveuse d’Ostende est de l’année 2007, où déjà de nombreuses ventes et autorités l’ont consacré comme bien-aimé des spectateurs et des lecteurs : salles combles et gros tirages en plusieurs langues. Avec cela, modeste et convenable. Vous pensez bien qu’un tel préambule ne saurait se terminer autrement que sur un “mais”, un “bémol” comme dirait Salamé, recuit de rancune et de mauvaise foi. La rêveuse d’Ostende, très beau titre, serait ainsi un hommage à l’imagination, car ses recueils de nouvelles traitent chacun d’un thème particulier.

    L’imagination, selon notre auteur, serait l’apanage des femmes, et il en met en scène cinq ou six, chacune avec ses délires. Léger inconvénient, le manque de mémoire que j’en ai. Juste une évaporée vivant seule dans son château, et qui reçoit un jour un noyé ranimé : Ostende est une grande plage donnant sur l’infini, parfaitement sinistre même en plein été. Mais à part cela, il m’aura fallu relire Crime parfait pour me souvenir de ce deuxième titre, et La guérison, numéro 3, dont vous aurez un court extrait tout à l’heure, ne m’a donné nulle envie de poursuivre le texte. Voulez-vous que je vous dise ? Au risque de m’abandonner au courant dominant, ce que nous appelons en français le mainstream, il me faut avouer que la femme, telle que dépeinte en ce recueil, paraît frivole, coquette, accordant une grande importance aux regards – pour une fois – masculins, éprouvant des “picotements dans le bas-ventre” (je cite, hélas) à la vue d’un profil nasal bien viril, ou bien se confiant à une pipelette vulgaire et poussant son mari dans le vide alpestre.

    Une antiquaire, en effet, se laisse impressionner par une grosse cliente, bariolée comme un perroquet et toujours prête à dénigrer les hommes, ce qui n’est pas difficile j’en conviens. Notre antiquaire examine donc le sien, d’homme, et finit par convertir toutes ses qualités (c’est un homme à qualités) en défauts soigneusement et hypocritement dissimulés : s’il n’a pas de maîtresse, c’est donc qu’il cache des maîtresses, ah le salaud. Elle le pousse dans un précipice, mais un berger, en contrebas, l’a vu faire. Son avocat fait passer le témoin pour un gros bouseux, ce qu’il est, et sa cliente se voit acquitter sous les sanglots d’attendrissement du public. Deux ans plus tard, se rendant compte de son erreur, car son mari l’aimait très tendrement et sans arrière-pensées, elle se jette à son tour dans le vide, au même endroit bien abrupt.

    Veuillez m’excuser, mais le scénario de cette deuxième nouvelle me semble rebattu comme chemise au lavoir : le crime est parfait, mais la coupable se fait justice, prétextant ne pas pouvoir survivre à cette perte irréparable. Pendant toute la nouvelle, cette Gaby (tel est son prénom, Gabriel ayant été celui de son mari) n’a cessé de mentir, de croire n’importe qui comme une imbécile, de se mettre en colère contre son avocat, de piquer des crises de nerfs et de larmes à point nommé, de battre des paupières et de se moucher. Ce n’est plus du Schmitt (à vos souhaits), mais du feuilleton américain en access prime time (as they use to say). Ce n’est pas du Daniel Boulanger, encore qu’on en reconnaisse la touche (des clowns homo en retraite, chez Boulanger, ça avait de la gueule tout de même, et, au moins, du style).

    Ne soyons donc pas surpris si les adjectifs qui se bousculent à mes lèvres à propos de Schmitt sont : “misogyne, convenu, vulgaire” ce qui est bien dommage pour un si charmant garçon qui fut transformé par une expérience mystique en plein désert, jadis. Le tout nappé dans un style sirupeux et de bonnes manières, que l’on retrouverait chez Albéric Second, ce con, et un ton paternaliste : “ah mon Dieu les braves petites connes, mais ce ne sont que des femmes il faut comprendre”. Et cette ironie condescendante, interprétée par les louangeurs comme une “tendresse très humaniste envers ses héroïnes”, n’est en fait qu’un mépris apitoyé. Je veux bien croire que l’auteur en use au second degré, mais il y a d’autres ‘seconds degrés”, moins usés jusqu’à la corde, moins éculés.

    Qu’il y ait certaines personnes, hommes ou femmes, prêts à s’attendrir sur ces comportements et commentaires (sous-entendus) complètements ringards (hommes qui cèdent aux pleurnicheries, “je n’en connais pas un qui résiste”) dans le genre “ah c’est bien vrai qu’elles sont comme ça les nanas” ou “les hommes succomberont toujours aux afféteries du” (prétendu) “charme” ou du mystère (parfaitement ranci) de l’ “éternel féminin”, c’est plausible, “eh oui dans le fond” (du slip ?) “c’est bien comme ça qu’on est tous” “qu’on est toutes”, la chose est concevable, et c’est pour cela que Schmitt rencontre un tel succès, mais ces avalanches de clichés me décourageaient totalement dès mes 13 ans d’espérer un jour être à la hauteur, et je me souviens des transports de soulagement et de joie lorsque j’appris qu’il existait des établissements où l’on pouvait se hasarder à des rapports sexuels pour de l’argent, ce qu’on appelle vulgairement des bordels.

    C’est encore ce qui m’a toujours dissuadé de sauter sur les femmes déjà à poil avec des éructations de gorille en rut (taille de l’érection : 5cm, je parle, scientifiquement, du gorille, demandez aux spécialistes (de l’érection, et du gorille), réflexe tendre qui me faisait entendre des phrases comme “on voit bien que tu n’en as pas vraiment envie” (tu la fermes de temps en temps, connasse ?) ou “j’en ai marre de ces comportements de collégien”, ou encore “tu baises mal parce que tu parles en même temps” (pourquoi ? il faut faire “ouff ouff” ou “pouff pouff” ?) Notez que maintenant, à lire les articles enthousiastes de Télécaca sur les femmes généralement lesbiennes ou bi houba qui font en sorte de démolir les hommes blancs forcément dominateurs et méprisants”, on n’a qu’une envie : se couper les couilles sans se faire trop mal trop mâle, et surtout, éviter à tout prix de laisser voir à une femme qu’on aurait bien envie d’elle.

    femmes,Belgique,Italie,paradisÇa fait tellement crado, n’est-ce pas. Avant de dire des conneries (trop tâââârd) je vais vous lire un passage aux petits oignons où les femmes passent pour des noix. L’une d’elles, infirmière, vient de se faire dire par un malade :”Cela fait du bien d’être soigné par une si jolie femme”. Or il porte un bandeau sur les yeux. Oui, l’humour, sa cruauté, air connu, sa subtilité, ritournelle, son immense tendresse, kyrielle. Donc,

    “Une fois dans le couloir, elle fondit en larmes” - les femmes, ça pleure, c’est à ça qu’on les reconnaît.

    “La découvrant au sol”, carrément, “sa collègue Marie-Thérèse, une Noire d’origine martiniquaise, l’aida à se relever, lui glissa un mouchoir entre les doigts puis l’emmena dans un réduit discret servant d’entrepôts à pansements.

    “ - Eh bien, ma petite puce, que se passe-t-il ?LE TABLEAU EST D'ANNE JALEVSKI venez le voir au 4 avenue VictORIA à MERIGNAC

    “ Cette tendresse inattendue redoubla le chagrin de Stéphanie qui sanglota contre l’épaule dodue” (putain, cet humour cruel !) “de sa collègue ; elle n’aurait jamais cessé si l’odeur de vanille qu’exhalait la peau de Marie-Thérèse ne l’avait apaisée en lui rappelant des bonheurs d’enfance, anniversaires chez ses grands-parents ou soirées yaourts chez sa voisine Emma.

    “ - Alors, d’où vient ce gros chagrin ?

    “ - Je ne sais pas;

    “ - Le travail ou la vie privée ?

    “ - Les deux, gémit Stéphanie en reniflant” jusqu’au rectum.

    Elle se moucha avec bruit pour clore son égarement.

    “ - Merci, Marie-Thérèse, ça va beaucoup mieux maintenant.

    COLLIGNON LECTURES LUMIÈRES, LUMIÈRES 65 02 20 43

    SCHMITT “LA RÊVEUSE D’OSTENDE”

     

     

    “Quoique ses yeux demeurassent secs le reste de la journée, elle n’alla pas mieux ; d’autant moins qu’elle ne comprenait pas sa crise.

    “À vingt-cinq ans, Stéphanie avait étudié pour devenir infirmière mais se connaissait mal. Pourquoi ? Parce qu’elle se méfiait d’elle-même, distance héritée de sa mère qui ne portait pas un regard bienveillant sur sa fille. Comment se serait-elle accordé de l’importance quand la personne qui l’avait mise au monde et qui était censée l’aimer la dénigrait ? Léa, en effet, n’estimait sa fille ni jolie ni intelligente et ne s’était jamais gênée pour le dire ; chaque fois qu’elle le clamait, elle ajoutait : “Que voulez-vous, ce n‘est pas parce qu’on est mère qu’on ne doit pas se montrer lucide !” L’opinion maternelle, légèrement altérée, commandait l’opinion de la fille. Si, pour l’intelligence, Stéphanie avait combattu son persiflage – alors que Léa, dépourvue de diplôme, continuait à vendre des vêtements, Stéphanie avait décroché son bac et réussi une formation paramédicale -, pour la plastique, en revanche, elle avait adopté sans broncher les canons esthétiques maternels. Puisqu’une belle femme, c’était une femme fine aux hanches étroites, aux seins pommés, telle Léa, alors Stéphanie n’était pas une belle femme ; elle rentrait plutôt - sa mère le répétait souvent – dans la catégorie boudins. Douze kilos supplémentaires alors que, en taille, elles n’avaient que sept centimètres de différence !

    “Du coup,” comme disaient Louis XVI et Marie-Antoinette, “Stéphanie avait toujours repoussé les propositions de Léa “pour s’arranger”, craignant d’ajouter des ridicules au ridicule. Persuadée que dentelles, soieries, tresses, chignons, boucles, bijoux, bracelets, parures d’oreilles ou colliers choqueraient autant sur elle que sur un travesti, elle se savait une femme physiologique mais ne spus’évaluait pas plus féminine qu’un homme.” Là, je me fais engueuler par les transgenres. “La blouse blanche, le pantalon blanc lui convenaient et, lorsqu’elle les raccrochait au vestiaire de l’hôpital, elle n’enfilait que leurs équivalents noirs ou bleu marine puis troquait ses sandales orthopédiques contre de grosses baskets blanches.”

    Bon, j’espère que le gros con qui me prend pour un hitlérien ne va pas téléphoner pour “enfiler leurs équivalents noirs” ou, circonstance aggravante, “ou bleu marine”. À part ça, pour faire Angers - Le Mans – Alençon en train, La rêveuse d’Ostende chez Albin Michel s’il vous plaît est un excellent petit ouvrage qui n’est pas le meilleur d’Éric-Emmanuel Schmitt, mais qui se laisse oublier aussi vite qu’il se sera laissé lire. La prochaine fois, Éric Zemmour, préparez vos bazookas.

    COLLIGNON LECTURES

    DANTE « LA DIVINE COMEDIE » 59 06 15 60 05 30 91

     

     

    L'avertissement de Dante, en ouverture au chant II du « Paradis », ne possède pas l'insolence que nous y avions superficiellement inventée : laisser partir le vaisseau sur l'océan de l'infini, retourner au port sur sa petite barque, signale plutôt l'effroi divin du pilote que le mépris des petites gens : le navire qui fond dans la lumière explore des territoires inconnus des humains, et nous devons nous contenter de nos limites et de nos sorts. De même l'auteur baisse-t-il les yeux toutes les fois où Béatrice a proféré ses éclaircissements. L'humilité ne s'adresse pas à la femme ici, mais aux paroles de la divinité, incarnées à la mesure de qui peut les recevoir : c'est ainsi que Dieu ne se peut figurer sans mains ni pieds, dit le poète.

    Le chant deux contient des explications confuses selon notre sciente : Béatrice explique les taches de la lune non pas en fonction de l'épaisseur ou du vide, porosité ou densité, de la matière, mais de la quantité de lumière émise en chaque partie du corps céleste. Mais lorsque Dante parvient à la première sphère, il rencontre les moniales dont le vœu fut rompu par la brutalité des mortels . Et l'une d'elle devint mère. D'abord, aucune de ces femmes n'envie les sphères supérieures : telle est la volonté de Dieu, qu'elles transforment en leur volonté propre. La vierge Marie elle-même ne connaît point d'autre séjour. Comment ces femmes pourraient-elles envier quiconque ?

    L'injustice vue de terre n'est pas la même que vue du ciel, pour lequel il n'est point d'injustice. Or, Dieu a donné la liberté à sa créature, pour l'excellente raison qu'elle n'eût sans cela pas été différente de lui, sans pouvoir être même créée. Lors du rapt de ces religieuses, même si leur désir du divin ne fut en rien diminué, leur volonté propre ne s'éleva pas jusqu'à totalement résister à leurs ravisseurs et profanateurs. Cette chose existe, mais de façon extrêmement rare. Et d'une certaine façon, fût-elle infime, elles consentirent à leur dégradation. Car cette faiblesse devint alors volonté de Dieu. Nous voulons tous échouer, car nous fûmes créés faillibles. Il n'existerait alors qu'une faille de liberté : entre le moment où nous fûmes créés, et celui où Dieu récupéra notre volonté pour la faire sienne, non pas pour nous obéir, mais pour en quelque sorte récupérer son bien.

    Dieu se rétracte en tsimtsoum, puis se regonfle et de nouveau nous absorbe. Très ingénieux, et aporique, de la même façon qu'Edipe à la fois se voit responsable et non coupable, mais aussi bien coupable et non responsable : exemple invoqué non pas seulement pour aporiser cette énigme non résolue de la liberté, mais aussi pour montrer que paîens et chrétiens s'accordent, quoique en régimes différents, pour buter sur le mystère au moyen de l'insoluble, et l'affirmation de l'inéluctabillité du destin : Anangkè, ce qui est forcé, ce qui serre à la gorge : angoisse, angine. Le signe saint et sacré suscite la révolte, l'appropriation (ou l'opposition). Deux fois plus de rivalité que d'alliance, ainsi enserrée. Se révolter, lutter avec l'ange, est le destin de tous les hommes libres. Ils seront vaincu par l'ange, mais ce dernier retournera aux cieux. Plus historiquement, l'empereur Justinien s'adresse au poète, afin de l'éclairer sur l'Histoire. Il semblait n'avoir régné que par la grâce de Théodora, l'acharnement de son Bélisaire.

    Nous l'avons oublié, comme tout empereur. Il est distant de 750 ans pour Dante, soit autant que saint Louis pour nous. Justinien fut chrétien, mais nous aurions du mal à le voir jouir de la deuxième sphère des bienheureux. Écoutons Béatrice à son sujet : « Vois combien de hauts faits l'ont rendu digne de respect : il commença au moment où Pallas mourut, et lui donna la royauté. » Je ne connaissais de Pallas que cet affranchi de Claude, que ce dernier a si haut élevé. La royauté doit s'entendre « empire », « impérium ». Les « hauts faits » seront-ils militaires ? « Tu sais qu'il fit sa demeure dans Albe pendant trois cents ans et plus, jusqu'à ce que trois combattirent pour lui ». Ou bien « il » représente Dieu, présent partout dans l'Histoire, ou bien c'est Justinien, considéré comme présent dès les prémisses de la puissance romaine.

    Il serait ainsi la puissance englobante de plus de mille cinq cents ans d'Histoire, sorte de manteau de Dieu. J'ai du mal ici à me frayer un chemin. D'autres fonceraient, mais ce qui m'aura toujours manqué, c'est la modestie, l'histoire de la science, l'épistémologie chronologique : de ces fameux théorèmes, de ces démonstrations, de cette façon de poser la division, j'aurais aime connaître l'historique, afin de suivre les approximations des hommes à travers les siècles : ainsi j'aurais connu l'épaisseur humaine de la science même mathématique, et je me la serais assimilée avec plus de sympathie, d'empathie humaine, au lieu de subir le joug des assertions autoritaires, considérant comme le dernier des crétins celui qui « n'a pas compris ».

    C'est ainsi (toujours ces plaidoyers pro domo) que j'entends justifier ces errances que je développe devant le lecteur. Et pour l'instant, ce reniflement du règne de Justinien jusqu'à l'époque des Horaces et des Curiaces me laisse perplexe : « Tu sais ce qu'il fit depuis le rapt des Sabines jusqu'à la douleur de Lucrèce, sous sept rois, en soumettant tout autour les peuples voisins ». Quatre cents ans passent en une phrase. Aurons-nous droit au récapitulatif de toute l'histoire romaine ? C'est un procédé couru, chez Sidoine lui-même. Et je remonte un peu : oui, le « il » représente Dieu.

    Car en remontant bien, Justinien, qui parlait au début, invoquait le Créateur. Dante et Béatrice faisant du remplissage en évoquant tout le passé romain, Collignon de la Collignonnière peut donc se figurer qu'il les imite. Nous avons donc résolu cet enfantillage, sans avoir pu régler la question de la prédestination. « Tu sais ce qu'il fit, porté par les Romains illustres contre Brennus, contre Pyrrhus, contre les autres princes et nations ; » - Dieu porté par les Romains, et les portant aussi, en illustration de cet emmêlement tressant volonté divine et volonté humaine dont il était question ; « d'où Torquatus et Quintius, qui dut son nom à sa chevelure négligée (« Cincinnatus », le bouclé ?), et les Decius et les Fabius acquirent la renommée, que je me plais à honorer ; ».

    C'est toujours Justinien, et non pas Béatrice, qui parle. Que d'erreurs. Le Marcellus de la dernière Bucolique ne résumait-il pas à son tour toute l'histoire de Rome ? Virgile avant Sidoine, comme de juste. « Il terrassa l'orgueil des Arabes, qui franchirent, à la suite d'Hannibal, les roches des Alpes, d'où tu descends, ô Pô ! » Pour le coup, Dante se trompe, il n'y avait pas d'Arabes avec Hannibal, et le traducteur se vautre dans le risible, avec sa descente au pot (je suis mon propre boulet).

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    Les hasards que nous créons nous ramènent en arrière, puisque c'est à l'original italien que nous nous reportons aujourd'hui. Dixième chant des Enfers, sixième cercle, rencontre avec le grand Cavalcanto Cavalcanti. Dante marque une hésitation avant de répondre à ce dernier, qui apprend que là-haut, sur la terre, son propre fils est mort. « En arrière il retomba, et ne reparut plus. » Ce sont là des tombeaux qui s'entrouvrent, d'où sortent à demi les cadavres vivant là pour l'éternité. Que les gloses à présent m'inspirent : Cavalcante suppose que le Poète est venu là-dessous « de [lui]-même » : il suffit pour entreprendre une telle exploration souterraine de posséder l' altezza d'ingegno, la grandeur de l'esprit.

    Mais il y faut autre chose : une grâce sans doute, une licence divine. Sans elle, jamais Dante, malgré tout l'éclat de son génie, jamais n'aurait pu pénétrer ces immenses mystères. Le fils de Cavalcante se nomme « Guido ». Ce Guido dédaignerait Virgile, et pourquoi donc ? La chose n'est pas claire, et la note présente les divergences des exégètes : « certains » (je paraphrase) « ont estimé que Guido n'aimait pas le latin, ce qui semble une petite explication. D'autres, parce que ce même personnage estimait bien plus la philosophie que la poésie, suivant en cela Platon, bien que Virgile représente la philosophie sans démériter – mais Guido était, lui aussi, poète ! D'autres y voient des raisons politiques : le fils de Calvacante aimait la république, c'était un guelfe, alors que Virgile chantait l'Empire avec enthousiasme. C'est un petit jeu policier. Nous approcherons progressivement de la vérité. A moins que pour l'épicurien Guido Virgile ne soit trop religieux, ou ne présente la raison trop soumise à la foi. Nous lisons dans le dictionnaire que Dante passe d'un amour terrestre à l'amour divin, tandis que Guido Cavalcanti se fixe à l'épiphénoménologie du désir, qu'il ne dépasse pas, au sens platonicien du terme. Mais Virgile peut-il être interprété selon Platon ? Pour le fils de Cavalcante en tout cas, il n'existe nulle autre vie que celle-ci.

    À moins que Béatrice ne soit dédaignée, mais ce symbole est-il intervenu dans la Divine Comédie, à ce stade ? Il faudrait en ce cas supposer cui, masculin, équivalent de colei, féminin, comme l'a fait un certain Giambone en parlant de la notte, la nuit, ou de la « nature », page 237 nos précise-t-on. Ce sont là bien des hypothèses. Dante est bien scruté comme un texte saint. Les notes en bas de page se perdent en disputes d'exégètes, les uns tenant pour une hostilité à l'égard de Virgile et de lui seul, Del Luco s'opposant à D'Ovidio, s'il s'agit bien d'hommes : Guido possédait surtout une science de penseur, de philosophe naturaliste et laïque ; sa poésie (nous résumons) se bornait à la corde lyrique, toute intellectuelle, avec tout le bon goût toscan, le tout découlant des troubadours provençaux et Guinicelli.

    Tout foisonnait alors aussi bien qu'aujourd'hui, tout est au tombeau, nous manions des reliques. Et l'esprit souverain, l'ingegno sovrano, de Dante, parvint à rassembler ces deux courants, l'intellectuel et le sensuel, jonction inconnue de l'Antiquité. Dante aurait su réinterpréter une Enéide en quelque sorte à la fois classique et romantique. Le dédain de Guido Cavalcanti ne viserait dans Virgile que l'Enéide, la religiosité de cette dernière s'opposant à l'épicurisme du poète italien. Virgile en effet décrit la vie future dans son chant VI, modèle de la Divine Comédie ; c'est lui qui guide Alighieri dans son exploration internale. Nous résumons ici la note, conscients de nos insuffisances, heureux d'une si belle et complète explication, d'une si parfaite érudition.

    Mais la note suivante, commentant le sue parole ainsi que sa façon d'exprimer ses regrets, frôle comme bien d'autres la paraphrase : complimenter Dante pour son esprit, regretter son fils de telle ou telle sorte, révèlent à l'auteur l'identité de celui qui parlait en soulevant sa dalle funéraire – c'est au prix malgré tout d'une telle mastication, nous oserions le terme de manducation réservé à l'hostie, tant la révérence à Dante est grande, que nulle nuance de ses implications, nulle miette de son génie, ne reste ignorée, ni même vague. Comme l'Iôn d'Euripide, nous ne faisons que balayer le seuil du temple ! Ainsi se découvre à Dante le nom de son apostropheur, comme s'il le lisait, car il faut bien varier les présentations...

     

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    Croyez-vous que le traducteur aura droit à la moindre mention ? Que nenni. Il nous faut donc ramper dans la fange française, modeste et vermiculaire essai, sans savoir quelle humilité y aura présidé. Gustave Doré illustre nombre de pages, mais comme on dit, ne s’est pas nécessairement foulé. Tout au plus pouvons-nous apprécier, dans son encre rehaussée de craie, les longilignes aiguës d’un vague sous-Gréco dans l’unanime tension des ailes angéliques, toutes vers le haut comme à la parade. Comment représenter en effet les délice du paradis, autrement qu’avec une profusion de volatiles et de rayons en éventail ? Le texte en lui-même, dans sa réduction française, ne sait que juxtaposer les comparaisons parallèles, grands renforts de « comme » et de  « de même », ce que l’on qualifie d’ « homériques ».L’autre procédé, particulièrement lassant par son impuissance même : « Je ne saurais vous dire... »,  « nul ne peut exprimer « , »les plus beaux du monde », »la plus extraordinaire qu’on eût pu voir », « tels que je n’en avais encore jamais entrevus dans toute l’étendue de l’univers » - ces dernières hyperboles venant tout droit des romans de chevalerie par paquets de dix.

    Nous sommes en effet au paradis, au chant XXVII (hélas, il y en a XXXII), et les saints qui tournent sur eux-mêmes au milieu des nuées éclatantes ne sont pas moins puérils, ma foi (justement) que ces innombrables dieux ou déesses sereins ou courroucés, tous plus ou moins peinturlurés et chargés de symboles (le crâne vide se porte beaucoup dans les éternités) que nous rencontrons à chaque page du Bardö Tödol tibétain. De même donc (à notre tour) qu’il existe devant l’agonisant himalayen des divinités « irritables » (selon les traductions), de même la colère et la malédiction se trouvent-elles non seulement dans l’Évangile (Jésus maudit le figuier desséché) mais aussi dans les espaces paradisiaques de Dante:la cupidité « attire tellement les mortels dans (s)on abîme que nul n’a plus le pouvoir de porter ses yeux hors de (s)es flots ».

    Ce fut un grand jour pour moi que de découvrir le plaisir de nager les yeux ouverts sous les eaux. Et si j’avais vu des trésors, à coup sûr j’eusse enfoncé mon corps dans la flotte. Mais c’est ici une fugace vision infernale. « La volonté fleurit bien dans l’homme ; mais la pluie continuelle fait pourrir les bons fruits ». Les volontés ne sont souvent que des velléités. Les haines aussi. D’où provient donc cette pluie, puisque nous glougloutons dans la métaphore ? ...le reste du Déluge qui continue à pleuvoir dans nos âmes molles ? La sale pluie pourrisseuse ?… « La foi et l’innocence se trouvent seulement chez les petits enfants;mais chacune d’elles s’envole avant que le duvet couvre leurs joues ».

    Forcément, les enfants sont les plus cons. Dès qu’ils atteignent au plus tard la onzaine, toutes ces fariboles de nuages superposés s’effondrent sur une encombrante paire de couilles. Comment peut-on conserver la foi ? « redevenir comme de petits enfants » dit l’Évangile ? Et cette question érodante, taraudante : ne serais-je pas un d’Ormesson morne ? L’enfant jadis était une puissance, à présent juste une occasion de chialer. C’est de Redeker cette fois qu’il s’agit. Saurez-vous seulement de quoi nous parlons ? « Tel balbutie encore et jeûne, qui dévore, quand sa langue et déliée, toute nourriture en tout temps ». La divinité est-elle au fond des yeux d’enfants? Non, mais des bêtes. Le regard des bébés est bête. Il ne renvoie qu’au gros soiffard à venir. La bête ne sera jamais alcoolique ou bouffeur obèse.

    L’âme de l’animal est en prise directe avec l’anima divine. Celle du bébé avec pipi-caca. Ce n’est ici que du délire, une question d’association d’idées. Le chat est plus pur que l’homme. Il est en Dieu. L’homme est de Dieu. Il peut devenir grand savant bienfaiteur, ou salaud qui tire dans le tas. Le chat restera chat, même moche, même grognon et vieux. L’homme porte encore en lui le péché originel, auquel j’ai toujours cru, avant de le rattacher à sa liberté, à sa responsabilité. D’Ormesson,en plus morne vous dis-je, en plus erne. « Et tel en bégayant aime sa mère et l’écoute, qui, lorsque sa parole est ferme, désire la voir ensevelie ».

    Croissance du corps implique celle du Diable et de l’espri critique ». « Ici repose un ange » lit-on sur les tombes. Dante passe de la gloutonnerie au matricide intentionnel. L’animal s’accouple avec sa mère. Pharaon épouse sa fille. Il est le seul, étant Dieu sur cette terre, et quiconque l’imite est criminel à éliminer. Mais je refuse d’être animal. « Ainsi la peau de la belle fille de celui qui apporte le matin et qui laisse le soir, blanche d’abord, devient noire ensuite.