18.09.2009
Horreur et putréfaction...
Un jour me fut donné l'expérience unique de me voir tel que les autres m'avaient vu. Tel qu'en moi-même. Et je fus effrayé. De ce jour il me fut impossible de le rester. Tout cela croyez-le sans effort ni le moindre mérite. En particulier sans volonté aucune : je ne suis pas de ces impudents qui se glorifient. Je ressentais déjà depuis quatre ou cinq semaines les prémices d'un tel avènement, sans en avoir vraiment conscience, ni pouvoir en jurer. Mais je me suis un jour souvenu, dans une nette confrontation, de la succession de mon âme : voyant ce que j'étais naguère, sans autre peine que celle de l'éveil où l'on attrape au vol ces bribes de songes qui les ramènent en leur entier, et je le rapportai à ce que je commençais d'être, depuis si peu. Mais ce songe, ô injustice ! avait duré soixante années, presque toute ma vie. C'était la branche surgie au-dessus de l'abîme, sans rétablissement possible désormais sur le plateau de mon passé.
A vingt mètres, à vingt années du fond. Or je me rappelais parfaitement le moi précédent, susceptible, aigre et caustique, plutôt disposé à charger l'univers qu'à remettre en cause la moindre de mes dispositions. Et j'en portais tout l'air hargneux sur le visage. Cela m'était venu depuis l'enfance, ayant compris très tôt que la vie n'était pas faite pour moi, ni moi pour elle. Et que ce jour ne viendrait pas. Et que je ne saurais jamais à qui m'en prendre. De telles constructions ne sont pas rares.. Ne serait jamais faite pour moi. Je m'expliquais désormais, vingt, trente ans plus tard, pourquoi telle inconnue croisée à 16 ans le long de mon lycée m'avait dit “non” en se foutant de ma gueule ; pourquoi Mme Telle, au lycée où j'enseignais, m'avait crié d'un coup “Je ne veux pas coucher avec toi !” - une spécialité qu'elles ont - sans que je l'eusse même regardée. Je lui ai rétorqué direct que “les bonnes femmes n'étaient jamais en retard d'une banalité”.
Plus d'autres propos pour diluer ma pointe, car mon défaut est de ne pas vouloir vexer. Mais nul n'avait pris garde à l'incident. Ce qui permet aux autres, aux petits champions de la tronche enfarinée du bonheur de vivre, de nier l'offense et la réplique, “Tu inventes, disent-ils, ce n'est pas possible, tu te fais du mal..” Je m'expliquais aussi du coup l'atroce réflexion d'un connard oublié : “Avec la gueule que t'as, même avant que tu aies ouvert la bouche, on a envie de te dire non.” C'est souvent que j'emploie le mot “gueule”, n'est-ce pas ? même que le clavier il me fait toujours la faute “la gugule”. Une “gugule”, comme ridicule, comme gugusse. Et tout ainsi s'éclairait, toute ma vie, tous les incidents, tout. Cette soirée de la vie antérieure par exemple, où nous traînions entre jeunes notre “mal de vivre” - mais où vont-ils chercher tout ça ? - d'un troquet l'autre, puis chez Ben Muche, l'un d'entre nous pour l'instant.
J'étais vautré sur un vieux pouf au pied d'une fenêtre entrouverte dont le rideau palpitait sur mon dos. Soudain mon hôte se rue vers moi : “Ecoute, je te mets du rock, tu fais la gueule ; je te mets du jazz, tu fais la gueule ; je te mets du classique, tu fais la gueule. Alors qu'est-ce qu'il te faut ?” Moi j'ignorais totalement que je faisais la gueule.
Je ne me savais pas observé, servant de référence à Monsieur. Je voulais juste passer inaperçu, et je pensais l'être. Je me suis donc dressé sur les pieds, et puisqu'on me demandait mon petit numéro, je lui ai braillé en pleine poire : “Où sont les toilettes ?” Au sursaut d'effroi général je sentis que cette fois, j'étais allé trop loin, frôlant carrément le cassage de gueule. Avec une courtoisie glaciale, il m'indiqua le lieu en m'assénant ”Il faudra qu'on se parle.” L'assistance dispersée, nous nous installâmes de part et d'autre d'une table basse, il me servit le thé, et je lui racontai le numéro suivant, d'un père collaborateur ayant mené par ses dénonciations sa propre femme, ma mère, dans un camp d'extermination tchèque ; j'étais seul désormais à parler ma langue maternelle, avec trente mille autres locateurs dispersés désormais sur toute la surface de la terre, et autres fariboles.
Je lui ai complaisamment livré quelques phrases tirées d'un code de ma composition. L'hôte, désarçonné, se trouvait désormais à ma merci. Décontenancé, tenu à un minimum d'attention et de compassion, il me conseilla vivement et à plusieurs reprises d' “oublier tout ce passé”, de “vivre maintenant”. Ca alors ! quelle perspicacité !
11:54 Publié dans la parano qui galope | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
16.09.2009
Un petit bouilli sur Brassens
L'autre jour je demande l'exemple d'un bourgeois qui veut se faire passer pour noble, eh bien pas un n'a su me dire "Le Bourgeois Gentilhomme", en classe de première s'il vous plaît, "Monsieur ça n'était pas au programme", génération assassinée, ça ne vous ferait rien d'aller voir ailleurs que dans les programmes si j'y suis ? Internet ! Internet ! Mais ils recopient tout sans rien comprendre tas d'enculés ! Le fils de riche ne fait que ça à la maison, il a internet plus les bouquins plus la culture plus le milieu familial où l'on discute entre parents et enfants, mais le fils de plouc surchargé de travail ou dépressif à cause du chômage qui ne sait plus que dire "Va chier" à ses gosses, eh bien il recopie tout sans comprendre, ils recopient "Thomas Moore", "Erasme", "utopie", mais ils sont incapables de l'expliquer, "Ah vous voyez bien qu'il reste encore un rôle pour les profs" ben oui mais le temps de faire l'aller-retour au CDI pour consulter l'Internet et la cloche a sonné ça signifie "l'Ecole est finie", tiens elle était prophétique cette chanson.
Non je ne suis pas facho. Oui je suis élitiste. Mais élite pour tous. Mais tous n'y parviendront pas. Voilà le fascisme rampant. Faire croire que vous aussi vous pouvez devenir un surhomme. Et que si vous n'y êtes pas parvenus c'est la faute aux profs. Il n'y a pas que la littérature dans la vie. Ceux qui ne veulent pas lire mais foutez-leur la paix nom de Dieu. Les profs orientent mal ? Mais essayez donc de persuader les parents d'envoyer leur fils ou leur fille dans un lycée techno ou l'enseignement professionnel, essayez un peu pour voir, bande de nazes, bande de rêveurs. Tous agrégés. Tous polytechniciens. Tous cons, alors ? Je suis incohérent ? Et alors ? Je t'en foutrais moi de la cohérence...
Baudelaire revendiquait au nom des Droits de l'Homme le droit de se contredire. Je t'en ai proposé une, moi, de solution ? Je t'en pose, des questions ? ...Et après je me fais reprocher - oh, aimablement, j'ai encore eu de la veine - ma provo (proviseur) est une femme a-do-ra-ble - que "mes appréciations sont extrêmement violentes", que "ça a pu choquer ces chers élèves" - eh bien oui. Moi la connerie, l'insensibilité, le manque total de feeling, de la moindre intuition, de la moindre idée du plus petit bout, de la plus minuscule bribe de l'intelligence du texte, en plus pas de Mussolini, pas de Berlusconi dans lequel il y a "con", mais de Brassens, le bras de l'homme et le sein de la femme si vous tenez aux mauvais calembours, ne même pas être capable de déchiffrer, putain ce n'est tout de même pas difficile, le sourire et la moustache de l'Ami Brassens, parce que ça n'était pas au programme, ça m'a foutu hors de moi je suis désolé.
Bien sûr que je ne prends pas les élèves pour des cons, je veux bien concéder que ce sont leurs copies qui font étalage de connerie et d'insensibilité, bien sûr que si j'avais connu personnellement ces candidats anonymes je leur aurais atténué la chose, je leur aurais ouvert les yeux avec la tendresse bourrue, mais merde, ne pas reconnaître une rupture ancienne, un vieux chagrin que l'on s'entretient artificiellement pour se donner l'illusion d'une blessure au cœur, et ce dernier vers ! ce vers admirable de marivaudage sétois, "Et c'est triste de n'être plus triste sans vous", je ne vais pas vous faire un cours de prof tout de même, passer à côté d'une telle débauche de délicatesse et d'autodérision, "le sourire à travers les larmes" comme on disait de Mozart et tout ça, ne rien voir de cette confiture et fouiller avec son gros groin de cochon de candidat dans des interprétations à la con du style "Brassens est insensible parce que de la mort il s'en fout", c'est à donner des baffes, je te leur ferais apprendre Brassens à coups de pieds dans le cul moi, ce qui est absurde bien sûr, parce que la liberté, la sensibilité, ça ne s'apprend pas, et si je donne des coups de pieds au cul je me ravale au fascisme le plus crétin, mais tout de même, j'ai piqué le bouilli comme on dit, je chie, je chie simplement sur les prétendues méthode du prétendu enseignement prôné par les prétendus ministres de la prétendue Education Nationale qui fait examiner le texte à la loupe comme si c'était un objet scientifique au lieu d'en appeler au sentiment, qui vous trompe sans doute parfois, mais de façon tout de même moins effrayante que cette inhumaine dissection pseudo-grammaticale qui fait passer à côté des chefs-d'oeuvre et vous analyse une recette de petits pois ou un tract xénophobe avec le même sang-froid qu'une page de Verlaine.
18:59 Publié dans le corps en saignant | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
14.09.2009
Tabucchi + Foutage de gueule
“...Allô, qui est à l'appareil ? ...Il a sauté en l'air... Qu'est-ce que vous dites ?... Je te dis que ton rejeton a sauté en l'air, si tu comprends l'italien... Mais qui êtes-vous ?... Laisse tomber, je suis quelqu'un qui le connaissait même mieux que toi, mais ne pose pas tant de questions, écoute-moi et tais-toi, écoute bien, l'engin il l'avait dans son sac, et il l'a fait exploser entre ses jambes, ce crétin,” - ça c'est de la stérilité - “ce n'était pas un fortiche ton rejeton, beaucoup de parlotte, de la philosophie au kilo et le déclin de l'Occident” - très fort tout de même, on se moque de soi dans ses personnages métaphoriques, tout le monde veut jouer son petit Calvino - “et la décadence de notre civilisation, mais pour faire certains petits travaux il faut de la cervelle, il faut beaucoup de cervelle” - là c'était de la cervelle de couilles - “la première fois ça lui a bien réussi, mais il fallait simplement déposer l'objet et partir, sans rien manipuler, et puis il s'agissait d'un endroit facile, où on dépose un sac et loin... écoute, gros connard, autrefois tu as tiré sur les nôtres, mais nous te le pardonnons, nous t'aimons bien quand même, à notre façon nous t'estimons, toi au moins tu n'es pas allé en Inde” - bravo le clin d'œil à l'œuvre à l'intérieur de l'œuvre - “faire du trekking transcendantal... tu m'entends ?... tu es solide, nous le savons” - de Marseille, pas pu m'empêcher - “et puis tu l'aimais bien ton rejeton, nous aussi nous l'aimions bien, nous lui avions assigné” - tous ces “nous”, usuels en Italie, ça n'aurait pas été mieux traduit par “on” en français ? - “le rôle de saint Georges qui tue le dragon, la sale bête démocratique et communistoïde... écoute, tu vas faire quelque chose, il doit avoir laissé pas mal de traces, il était un peu désordonné ton rejeton, tout en parlotte, et nous lui avons trop fait confiance... tu m'entends ?... écoute, rends-moi ce service, va dans sa chambre et regarde bien partout, il doit y avoir des agendas et des carnets, prends tout ce que tu trouveras et brûle-le, regarde bien s'il y a quelque chose qui se réfère à un type qu'on appelait entre nous le mufle, abrégé mu, m comme Milan et u comme Udine, compris ?, prends ce que tu trouves et brûle tout, tu ne voudrais quand même pas salir ton brave petit fiston maintenant qu'un sac lui a explosé entre les jambes ?... crois-moi, fais comme je te dis... clic. Tuuu tuuu tuuu... fin de l'appel téléphonique,” - ta mère, pardon - “tu as compris, l'écrivain ?” - c'est Tristano qui parlait de lui-même, fin dans le temps et fin ce jour-là, O.K.
- “Fin de l'appel téléphonique, pour Tristano... Laisse l'abat-jour de commode allumé, celui avec les gouttes de verre tout autour, et mets un mouchoir dessus, je ne veux pas être dans le noir cette nuit, pour autant que ce soit la nuit, car c'est peut-être le matin, mais ça c'est ton problème, pour moi c'est la nuit. Bonne nuit.” Et encore deux lignes de sautées. “...et je vis toute ma vie se contracter” - mais sans majuscule en début de paragraphe, quel talent ! quel tabucchilent ! - “en un insecte, un minuscule instrument compliquer pour voler et hiberner, le bourdonnement de sa colère, et le fragile battement des élytres, ses pattes immondes, je jetai tout à l'égout,” - un zeste deKafka - “des morceaux de gomme et l'odeur de bouchon brûlé sont tout ce qui me relie au monde... Tu as compris à quoi je me réfère, c'était le supplice de la Frau, ça ne m'est pas venu en tête par hasard mais parce que des lettres commencèrent d'arriver à Tristano, l'une après l'autre, sans interruption. ” - c'est qui finalement, ce Tristano ? il n'y en aurait pas eu deux, par hasard ? on joue son petit Faulkner ? - “Je n'ai toutefois pas envie de t'en parler maintenant, pour le moment je n'ai rien envie de te dire, mais reste quand même ici s'il te plaît, reste quand même ici car je voudrais te raconter autre chose... il te faut être patient. Patiente un peu.” Eh bien nous n'allons pas patienter du tout, le temps que je m'étais imparti est terminé, ouf ouf ouf.
Peut-être que Tristano meurt serait très bien au cinéma, mais en livre, ça fèche, mille excuse pour ceux de goût différent. A plus !
23:52 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
12.09.2009
L'inélégance des blaireaux
Evelyne, à dix ans, fut mon premier amour. Blonde et pâle. Comme nous discutions à petit bruit sur le perron, à trois ou quatre, elle s'est tournée vers moi pour me tendre un coquillage de la taille d'un ongle : “Tiens, je ne t'ai encore jamais rien donné". Je répondis que si ; qu'elle m'avait déjà beaucoup donné. Ce fut la seule fois que j'eus de l'à propos avec une fille. Nous nous sommes promenés main dans la main derrière l'immeuble. Je me souviens – cela n'est-il pas étrange – d'avoir convenu avec elle, en cas de mariage, que je commanderais les jours pairs, et elle les jours impairs. “Tu auras l'avantage, grâce aux mois de 31 jours.” Cela nous faisait rire.
Cela se passait chez mon oncle, qui m'hébergeait pour les vacances. Il écrivit sur-le-champ à mes parents que “c'[était] une honte”, qu' “à dix ans [leur] fils a[vait] déjà une poule” . Il m'inventait des exercices d'algèbre – voilà bien pour aimer les maths ! - afin de m'empêcher de rejoindre Evelyne, et je répétais à mi-voix en pissant dans la cuvette de H.L.M. (un luxe à l'époque) : “Je t'aime, et rien ne pourra nous séparer”, juste pour m'en souvenir plus tard. Et je m'en souviens. Retors, non ?
Tonton m'a dit : “Elle est cloche, ton Evelyne ; attends que Marion revienne de colonie, tu verras !” Une petite brune en effet, piquante, jamais à court de répartie, qui se savait déjà admirée, et qui commençait à se foutre de ma gueule ; je suis retourné auprès de ma blonde. Je n'ai plus revu personne, vous pensez. Curieux tout de même. Qui va commander dans le ménage. Que ç'ait été là ma première préoccupation. Ce qui fait surtout enrager, d'après Roland Barthes, c'est quand l'être aimé prétend devoir obéir à d'autres, alors qu'il ne vous obéit pas à vous, qu'il ne tient pas compte de votre souffrance à vous, qui valez donc moins que l'autre.
J'ai vérifié à maintes reprises en effet que la façon la plus efficace, la plus cloue-le-bec, de se soumettre un partenaire récalcitrant est de se prétendre soi-même ligoté, garotté, par un engagement, de préférence professionnel, une promesse antérieure, auprès d'une autre personne, qu'il importe bien plus de ne pas vexer que vous - est-ce ainsi vraiment que l'on aime ? auprès d'une belle-mère par exemple, bien efficace ; je la hais à mort ; puis lorsqu'elle est morte, la pauvre - rien n'est arrangé. Dix ans de perdus. Et toujours la faute des autres. La personne aimée se réclamera toujours de sa propre soumission, de “l'impossibilité de faire autrement”, pour vous soumettre à ce que vous détestez le plus. Je connais un couple de cons, dont l'épouse a su convaincre le mari de fréquenter sa sœur (à elle) (il faut suivre).
Depuis plus de quarante ans (c'est irrémédiable désormais) le Mari Con (en espagnol : maricón ) se trouve contraint de fréquenter le couple type de blaireaux : la belle-sœur en l'occurrence - chef-d'œuvre de ternitude dépourvue de toute conversation dépassant les liens de famille – car ils se reproduisent ! - et le beauf, concentré de machisme, de racisme et d'homophobie - anti-chômeurs, antifonctionnaires, rien ne manque à la panoplie. ...Quarante ans à se cogner ces spécimens d'humanité de remplissage et leur tribu, à tâcher de ne pas entendre les conversations de réveillon (quarante réveillons !) sur la flemme comparée des Viets et des Bédouins - je n'invente rien.
12:35 Publié dans la parano qui galope | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note


