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der grüne Affe - Page 2

  • HIPPPOPOTAME ET poussière

    COLLIGNON DIVERS DESCRIPTIONS CE QUE JE VOIS

    HIPPOPOTAME ET POUSSIÈRE





    OUAH PUTAIN CONG PAS D'IMAGE

    Il est perché dans la poussière, jeune, égaré, la tête énorme et pourtant résolue. C'est un hippopotame en cire dure, gris comme il se doit, je ne l'ai pas épousseté depuis des lustres, il me regarde de ces yeux bornés qu'ils ont tous lorsque rien ne vient le déranger. Son visage est rectangulaire, au chanfrein démesurément large, avec deux trous pour les naseaux sur le renflement du mufle, deux seins inversés par le creux de leurs aréoles. Au sommet pointent les oreilles, rejointes par un occiput en forme de joug allongé. le tout trapu comme il se doit. La lumière se marque également au-dessus des narines, et à l'heure qu'il est, le soleil étale sur le gras de la poussière un chemin d'échine ample et large, prolongeant le gros cou par un angle fuyant de 15 à 20°.

    Le flanc gauche seul visible s'arrondit dans l'ombre, sans autres plis que la hanche, à peine, et le garrot, juste indiqués et convergeant sans se toucher vers le bas. Quatre pattes courtes plantées en symétries marquent un territoire étroit, indisputé, sur le carré noir d'un amplificateur. L'ensemble de l'animal est insignifiant, compact, banal, tout petit et passif. Voir de l'âme là-dedans serait spéculation. Cela ferait 8cm, sur 4 de haut. Le socle fut déjà décrit : 15 cm sur 20 peut-être, avec une haute façade d'un cm d'épaisseur, et plus noir. L'angle le plus éloigné se fait manger par la perspective de mon écran, clair et fonctionnel sans plus.

    C'est un amplificateur, concentrant l'ouverture et la fermeture du son, les aiguës, les graves, et d'autres fonctions obscures aux profanes du tympans. Cinq boutons tournants ou cliquants (les plus petits aux deux bouts du rayon) en attestent. Mon petit-fils a tout réglé, avec mission de "ne plus toucher à rien". Pourtant certaines émissions que j'ai enregistrées "bousillent", par saturation. J'ai donc touché au bouton des graves, afin de reconnaître et comprendre ma voix trop peu éloignée du micro enregistreur. Pourquoi cet appareil si volumineux ? Je me souviens d'une mode, vers les années 86, où de vastes gaillards colorés trimballaient sur leur épaule de longs parpaings noirs et mélodieux, l'oreille collée à la membrane vibratile : c'était du rap, ou du reggae, à fort volume.

    Parfois le matériel est dilaté, pour garantir une qualité, pour bien montrer qu'on n'a pas négligé, qu'on n'a pas pleuré comme on dit par ici, la matière. D'autres fois, la miniature sera privilégiée. Ce gros parallélépipède (mot qui me ravissait étant gosse) porte à son sommet, dans la poussière donc, ce minuscule hippopotame massif recouvert lui-même de cette gluanteur négligente et négligée, que je nettoierai aussitôt ce travail fini. Entre ses quatre pieds, l'animal recevrait la vibration de cette grande pierre plastique et nore, sorte de Kaâba des sons. Empressons-nous d'être absurde en signaant, sur tout le devant, ce pont de pantalon de marin, tendu sur un cercle, portant en majuscule à son sommet la mention THRUSTMASTER, "maître de confiance", maître en fidélité acoustique ?

    ...Mon anglais m'a trahi ; confusion avec to trust. Il s'agit d'un "pousseur" de son, d'un "booster", pour demeurer sur le sol anglais. "Pousser", "introduire", "fourrer" : le baiseur d'oreilles. Le défonceur de paroi. Ah bon. Avec, sous le rang de boutons, un mignon marque-page avec la tête d'un panda, grosse peluche aux yeux pochés, sur fond vert. L'hippopotameau n'a pas bougé. Il attend le coup de lingette. Il sera remplacé, car j'en ai d'autres, une petite collection, pour laquelle nous nous montrons difficiles. Je ne me souviens plus du jour de son achat. "Son oeil noir me regarde", il n'a rien d'amoureux, juste une ébauche de conscience, dans une masse impénétrable,compacte, neutre, inexpressive, hébétée. 



  • CRISE ET RENIEMENTS

    COLLIGNON CRISE ET RENIEMENTS

     

     

    « Va te faire enculer.

    - Qui dit ça ?

    - C'est pas moi !

    - Vos noms !

    - On le dira pas !

    - Livret scolaire !

    - J'en ai pas !

    - Donne ton sac !

    - Lâche ça connard !

    Terence fonce chez le Principal.

    - A cette heure-ci le Principal mange, monsieur Elliott.

    Un mois de congé. Bout du rouleau.

    Vous avez la sécurité de l'emploi.

    Prenez-le donc mon “emploi”. Je vous donne quinze jours, pas un de plus, pour supplier à genoux de retourner au chômage. Votre langâge, monsieur Elliott, votre comportement. Les parents ne sont pas contents du tout, du tout. Vous dites bite et couilles vous ne vous habillez pas comme il faut, trois fois la braguette ouverte monsieur Elliott trois fois il y a des choses qu'on ne fait pas qu'on ne dit pas devant les jeunes filles même si elles se branlent trois fois par jour – à cet âge fragile (“où l'on s'interroge sur son corps”, il connaît par coeur) – mais alors pourquoi donc se mettent-elles à rire ? - Vous connaissez mon sentiment à ce sujet - par cœur, par cœur...

    Quand Terence était petit Tonton lui faisait répéter TROUDUCUL répète après moi TROUDUCUL à dix ans Terence tait le plus mal embouché du village. Elliott est un clown à présent. C'est lui qui descend un étage sur la rampe, lui qui brandit dans la cour un Kleiderbaum (porte-manteau sur pied) - gourou-gourou ! gourou-gourou ! - les élèves effarés tassés dans les coins de la cour ça fait tièp j'étais fou Monsieur l'Inspecteur j'étais fou.

     

    Courrier reçu par Terence :

    "Monsieur,

    J'étais un garçon craintif et rondouillard. Je viens de découvrir Le cercle des poètes disparus. Vous m'avez éveillé aux Belles-Lettres. Je vous exprime ici ma reconnaissance". Je délivre mes élèves de leurs tensions Foutez de ma gueule ? disait l'Inspecteur Adjoint ; j'ai dans ce tiroir un paquet de plaintes écrites sans parler de ce qu'on rapporte dans TOUTE la colonie française" - plus tard Terence apprend qu'il faisait perdre de l'argent à l'Etablissement Mettez-vous à ma place monsieur Elliott Mettez-vous à ma place (N.B. : bannir toute irruption de cette expression qui signifie je vais te la mettre) - Prenez un congé Sir Elliott ce sera mieux pour tout le monde avec du Normison Normison 20 vous serez en forme pour la rentrée de préférence ailleurs et hop ! (et hop…).

    -Freud, dans “Le mot d'esprit - Der Witz und seine… - Laissez là Le mot d'esprit : , votre rôle est d'enseigner... - ...de troubler !

    - ...de troubler – mais selon le programme, Monsieur Elliott, selon le programme ! » (et hop).Un mois de congé. Renouvelable. Rentré chez lui, Master Elliott interroge sa femme :

    "...Qu'en penses-tu Magdadalena ? La femme répond : “Réfléchis”.

    - C'est comme si tu ne disais rien.

    - Tu toucheras toujours ton salaire. Mais tu vas tourner en rond.

    Elliott répond que “les chefs savent s'y prendre” ; que les “troubles psychiques” ont bon dos ; qu'il ne se sent pas responsable.

    - Nous en avons déjà parlé, dit Magdalena. Nous allons trouver de quoi t'occuper : en premier lieu, tout repeindre ici, sans exception, en blanc.

    - C'est inexorablement inepte : les meubles au centre sous les bâches, les murs tout blêmes et le sol jonché de journaux.

    - Ta gueule.

    ...Magdalena, profession psychiatre, passe le rouleau, Terence fignole les moulures. Magdalena repasse le rouleau. A midi pile on pique-nique sur les tréteaux, on boit du 10° dans l'odeur du plastique et du Ripolin. Magdalena ne porte pas de maquillage. Son cou ressemble à celui de Jeanne Hébuterne, suicidée enceinte. « L'appartement sera plus clair. Toujours exigu certes, mais immaculé : “Ça repousse les murs. - Et toujours aussi bruyant” ajoute Terence - Tu n'as qu'à fermer les fenêtres”. Dix ans que ça dure. Parfois, Terence et Magdalena déplacent bien la table, l'armoire et le lit. Mais rien ne change : un petit deux pièces bruyant, avec la cuisine en pan coupé.

    Cette fois-ci, vive la peinture ! tout sera revitalisé ! « Nous ne pouvons déménager,

    rabâche Magdalena. On ne reconstitue pas, comme ça, n'est-ce pas, une clientèle psychiatrique. » Le cabinet de Magdalena se trouve au rez-de-chaussée, rue Johnstown : Posez votre manteau ici. C'est une couronne de patères en esses, un Kleiderbaum (Terence et son épouse affectent de parler entre eux un mélange italo-germanique, entendu jadis en vacances à Bozen) (Sud-Tyrol). "Chez moi" dit Magdalena Bratsch à son premier client du jour, "j'ai fait repeindre en blanc". Le vieux monsieur (c'est un vieux) répond : “Qu'est-ce que vous voulez que ça me foute ? - “ne rien révéler surtout de sa vie privée” répétait Vahnzinn son maître – C'est bien fait pour ma gueule pense Magdalena. « Vous êtes en effet ici, Herr Schtroumpel, pour vous soumettre à un test...

    - .Facile ! dit le patient : Si je dessine d'abord l'église, ou la mairie (…) - Magdalena laisse le consultant se piéger – "...mais si j'hésite cela signifie « difficultés à prendre pied dans la société" (…). Dans un placard à côté d'elle se trouvent des masques légués par Vahnzinn - certains confectionnés par des patients : ce sont de loin les plus horribles. “Essayez celui-ci. - Je préfère le Chien.” Par les trous de ses yeux, le con Sultan se fixe dans un miroir en pied. Magdalena règle de l'orteil, sous le bureau, l'intensité de l'éclairage. Le choix des masques peut prendre beaucoup de temps. Certaines femmes hésitent à n'en plus finir. “Madame, dit Magdalena, nous avons tout le temps.” L'une d'elles choisit le drill : singe violeur, gueule rouge et verte.

    Une autre élit d'après photos l'homme le plus sympathique (“ressemble à mon défunt mari”, “pourrait être mon fils”) (au revers Magdalena lit condamné pour viols) - ”y a-t-il un fichier de femmes…? - Tout est prévu.” Chacun veut son test “sauce homo”. Terence les connaît tous. Sa photo n'y figure pas.

    - Putain pas de pot.

    X

    Terence reprend ses fonctions d'enseignant. Les insultes reprennent. “Cette fois-ci” dit le proviseur “c'est votre faute”. Magdalena ne peut soigner son propre mari. Elliott déclame encore devant la glace : “Autrefois, les femmes n'avaient pas de métier ; nous avons changé tout cela “. Il s'allonge sur la moquette une, deux, trois, j'inspire. Plus un café noir pris Aux Funérailles d'Antan, place Bérébé. “Principe numéro un” dit Magdalena : ne jamais revenir sur un échec. - Ainsi (Terence joint le geste à la parole) il ne me reste plus qu'à tourner sur la tempe” (façon Pirandello) –“ le bouton “Joie-de-Vivre” - Et ça marche ? - ¨Pas toujours, Magda, pas toujours. » Magdalena lui rappelle cet “excellent contact” dont il jouit avec les adolescents : “Une chance à ne pas gaspiller”.

    Terence répète cinquante fois, toutes les deux heures : Je n'ai pas besoin de jurer comme un charretier pour me faire aimer. – assurément, Staline était ordurier - mais il avait des couilles.

    Terence aime passionnément ses mantras psychologiques. Il se qualifie d' “étudiant demeuré”. Autour de lui et de Magdalena ce soir encore, Aux Funérailles d'antan, la rumeur du bistrot et des machines à gagner des jetons. Terence tend la main au-dessus du guéridon, serre très fort le poignet de Magdalena ; quand ils s'asseyent ici pour consommer, jamais ils ne dépassent trois cigarettes à la file.

    Terence :“J'aime discuter avec toi. Mes exercices, également. Pourtant je déteste jusqu'à l'idée de mon corps - Étends les bras. Respire. Écarte les jambes, respire encore. - Mais toi ? - Nous ferons (dit-elle) du vélo, de la natation, de la marche ». Terence, sèchement : Je n'ai pas de temps à perdre. C'est déjà bien assez de corvées – dont le bénéfique s'effondre, curieux ! dès qu'on les arrête”. Lire la Torah n'est d'aucun secours non plus. Magdalena tente une approche plus personnelle : “Nous n'invitons jamais personne.” La Cité du Purgatoire se prête peu aux fréquentations, ni même aux simples relations de voisinages : des blocs de trois étages, en briques rouges sur des mamelons boueux... “Quittons ce désert”, dit Magdalena. “Je rachèterai bien ailleurs une clientèle”.

    Terence craint de trouver pire. A vrai dire chacun d'eux se voit soumis par son métier à un véritable déluge social non désiré : patients tarés, potaches, collègues. C'est une hémorragie de soi à travers l'autre. Une diarrhée de l'âme et du cœur. De retour du travail ils doivent chacun s'isoler, s'allonger, se reprendre. Pour eux deux tout contact est corvée. Quant à recevoir, être reçus... écouter, parler, répondre – quoi, encore ! je préfère dit Terence crever de solitude. Le Dédale - c'est ainsi qu'ils appellent cette “Cité du Purgatoire”. Qui suinte l'inquiétude. Trop d'élèves la hantent, déversant par les fenêtres ouvertes leurs sarcasmes orduriers, anonymes. L'hiver - bienfaisant hiver ! - les fenêtres sont fermées - ce n'est pas si grave : Terence restera ici. Je ne déménagerai pas pour si peu. Au cœur du Dédale. Magdalena, au contraire, ne jure plus désormais que par sa ville, Bordeaux, sont restés famille, amis véritables, ennemis, toute une vie d'avant. Terence pfère qu'il vaut mieux souffrir ici. Seuls et dignes. Il se revoit étudiant, à Bordeaux, immature, enchaînant les cuites à la terrasse du Big Fac Mother - Un lait fraise !" Il a juré de ne plus boire. D'attendre ici l'avenir qui ne viendra pas plus qu'ailleurs. Il ne souhaite nullement "revoir des amis". Il n'a jamais cru en l'amitié. Pas plus aujourd'hui qu'autre fois : il s'estime un homme à présent, un vrai . Il a rompu avec tout cela. "Je peux” argumente Magdalena, “rouvrir à mon profit le cabinet du docteur G., rue J. Mon père, médecin, avance l'argent.” Pour l'instant Terence, 43 E Cité du Purgatoire, descend une fois par mois la pente qui dévale jusqu'au train de Paris, puis se promène dans la vaste Capitale. Véritable exercice, physique et spirituel. Les simples mouvements de gymnastique n'accordent à Terence ni réflexion ni rêve : « Je ne sais pas à quoi penser ». Rien n'a pu le faire démordre de cette sensation réelle. À Paris, Terence ne visite ni exposition, ni musée, ni monument : tout lui semble immense, surfait, surgonflé. Ce qui l'intéresse est de se visiter lui. Magdalena le lui reproche. À Paris dit-il j'ai l'impression qu'un jour, il m'arrivera quelque chose. Et il ne manque jamais d'ajouter : C''est à Paris qu'on tire le loto ; en province, on n'envisage même pas qu'il puisse y avoir un loto - Tu es un provincial dit Magdalena.

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    Lorsque le brouillard s'étend jusqu'au sol même du Purgatoire, entre petits et gros paquets de brique, amortissant les angles, limitant la vue, Terence peut enfin marcher soulagé. Ni vu ni connu. Par temps clair je ne peux pas sortir de chez moi (sous les fronts de quatorze ans clapote un océan de fiel, mais il est dur d'être adolescent au Purgatoire). Par temps clair, il voit partout des groupes se former contre lui seul ; surtout devant la poste. A leur âge il était toujours mis à l'écart. A présent il voudrait leur casser la gueule. Il passe, les épaules soigneusement baissées – mais il oublie de bien dresser la tête, ce qui lui donne l'apparence d'une tortue ; il marche croit-il d'un pas ferme, alors que ses pieds trop relevés forment avec son tibia un angle droit.

    Ce sont finalement les autres qui se détournent, gênés. Acheter du pain et des clopes. Trois vélomoteurs en stationnement qui tissent leur bruissement ; Terence, au passage, n'éprouve qu'un léger embarras, les motards d'occase ne s'aperçoivent de rien. Juste son épaule au niveau de l'oreille et la baguette au-dessus du cabas. Terence au retour trébuche, la baguette tombe - une pièce jetée qui tinte sur le trottoir, les 3 jeunes braillent goo-oo-ood morning Mister Elliott ! il rit complaisamment, ramasse le pain et même la pièce. S'il se retourne il est foutu (se redresser, marquer le pas. Impeccable. De dos, irréprochable. Un dernier salut collectif de très loin, de très haut – béni soit le brouillard. Ne pas frapper. Même si ça ferait du bien. Eviter le réflexe du poing sur les gueules. Ca recommencerait peut-être. plus haut, plus fort – altius, fortius - plus Terence s'éloigne et raisonne, moins il tremble, plus il respire ; une bonne fois tout de même il faudrait bien leur foutre sur la tronche, juste une fois, toute une couverture de bouquin sur tout le côté de la mâchoire, une revanche de la Culture - C'est pas moi – gueulerait le jeune – Moi non plus répondrait-il. Et un bon petit déjeuner par là-dessus. Une bonne thèse sur le théâtre de Shelley (Percy Bisshe [beush]) - en liaison avec Oxford (Bodleian Library), Boston (Harvard) - tarif préférentiel, pas de queue à la poste : juste atteindre la boîte aux lettres, au fond du renfoncement, quand toutes les Mobylettes se seront bien éloignées – sinon, par un sentier de petits pas chinois dans l'herbe, atteindre une autre boîte, à l'écart de tous.

    Ce trajet de rechange permet, de plus, tout au long du parcours, de bien rectifier dans les vitrines la rectitude de sa démarche, la décontraction des épaules et, pour chaque enjambée, la juste mesure entre la semelle et le sol – en avant, calme et droit. Ce lundi la Poste a muré son renfoncement : marre des mégots dans la boîte. Mais d'autres obsessions tourmentent Terence : ainsi, lorsqu'il descend de voiture et tire à soi le Caddie roulant décroché de sa chaîne, il craint d'être surpris dans cette peu glorieuse occupation. Magdalena répète « On se fout de te voir ou non » : Terence avance entre les rayons, se sert, perçoit des rires. Remonte les épaules, opère un savant détour.

    ...Pour les clopes, passer par l'arrière : ces derniers temps les buis ont bien poussé.

     

    X

    La maman de Magdalena s'appelle Rachel. C'est sa belle-mère à lui ; elle vit à Bordeaux rue Jonas, à 600km. Bourgeoise et bohème, cela veut dire en ce temps-là des fleurs, des foulards et

    assiduité. Chloé, sa petite-fille, pousse bien. A Pâques, recevant à Bordeaux (“Je suis grand-maman !”) Rachel glisse ses grands panards (41 1/2) sous les pieds de la petite et la fait marcher à l'envers, c'est rigolo; la grand-mère note dans son journal qu'elle atteint désormais la Grande Maturité : "je n'exclus pas, pour plus tard, un suicide philosophique". Rachel recopie avec soin la phrase d'Hégésias de Cyrène : "Le bonheur est absolument impossible, car le Sort empêche la réalisation de nos espoirs" - Allô maman ? Dix jours sans nouvelles! - ...C'est à toi de téléphoner,

    ma fille. - Tu trouves toujours un prétexte pour passer ton tour, ma mère".

    Laquelle avoue : "Je me suis acheté un chien : "C'était ça, ou l'abattre. - Tu es allée au refuge? - Ses maîtres n'en veulent pl:us. Je l'ai détesté d'emblée. - Rends-le ! - Il aboie au moindre bruit. - Tu es complètement folle. - Tu n'as jamais pu supporter ta propre mère.” Rachel ajoute à brûle-pourpoint qu'elle a réussi sa vie ; qu'il n'y a pas eu la moindre lubie dans son existence ; qu'elle fut l'actrice la mieux payée des “Vignes du seigneur” ("Marie, l'invitée qui chante") en 80. - Je ne peux plus faire de politique, avec le chien. - Inscris-le au Parti ! - Tu exagères ! depuis que vous avez déménagé je n'ai plus le goût de voir personne. - Maman je connais ton discours par cœur... - Allô ? ... passe-moi Viviane, sa chambre est presque prête..." Magdalena passe le récepteur à sa petite soeur : “C'est toi Viviane ?... ici maman Rachel, vous m'entendez toutes les deux ? quand est-ce que tu reviens emménager ? Terence est avec vous ? ...Terence ! j'ai acheté un revolver. (Si c'est pour tuer le chien.) “Mais pas du tout, vous ne me manquez pas le moins du monde.” Terence s'agite sur son siège.

    Dans l'écouteur éclatent des aboiements frénétiques. Terence : “Ne jouez pas ! - Je lève dit Rachel à l'autre bout du fil mon revolver, à la santé de - ...Mandrin ! silence quand je me flingue !" Magdalena aggrippe l'écouteur Maman tu arrêtes ton cirque ! Coup de feu, glapissements - elle a raté le clebs ricane Terence - d'un coup ils se regardent tout pâles, composent le 15 nous vérifions dans les 5mn ils sont informés du décès effectif par arme à feu de Rachel Bratsch le chien n'a rien Madame Elliott. "L'enterrement se fera sans moi dit Terence. Partez toutes les deux.

    - Je ne te demande rien" – adieu, vacances en lieu sûr, petite location sur Oléron – Rachel morte fout tout en l'air - Tu ne peux pas laisser ta mère comme ça je vous accompagne en gare - Trois aller Bordeaux je vous prie" - la voisine gardera Chloé - Pas question dit Térence je me déciderai au dernier moment Le dernier moment c'est maintenant dit le guichetier. Terence reste à quai. Derrière la vitre Magdalena et sa cadette envoient des signes obscurs. Dès le retour en métro la morte s'installe contre la cuisse de Terence – qui ne l'entendra plus jacasser dans l'écouteur - combien peut-on tirer des trois étages à Bordeaux, Quartier Jardin Public ? Terence reprend Chloé chez la voisine en échafaudant des montages financiers merci m'dame Chaudard - de ma propre mère morte en 84, tant, plus les intérêts – mit den Zinsen, und den Zinsen der Zinsen - il s'y perd en

    bordant sa fille - mère qui meurt argent dans la demeure. Plus tard au téléphone et Chloé sur l'épaule il demande comment s'est déroulée la cérémonie ? - Avant de refermer la caisse dit Magdalena j'ai coupé une mèche... – ...qui d'autre est venu la voir ? allô ? Allô? - Pas toi.” Le soir, Chloé couchée, Terence pose son plateau devant la télé, vin, biscottes, les pieds devant lui sur la chaise il se balance.

    Le lendemain matin Magdalena demande au bout du fil si Terence, en banlieue, s'ennuie. Non. Je lis, je me promène. - Besoin de personne ? - De toi - je plaisante. - C'était ma mère, tout de même. Où es-tu ? - A la Bonne Oseille. Ta mère ne me quitte plus, là (sa main sur l'estomac) et là (sur la tête) - Bois un coup dit le voisin de bar, cramoisi, ,les coudes sur le zinc. Fais du vélo ! - Je hais les coups de pédales. - Pourquoi qu' t'irais pas chez tes potes ? - ...Parce que tu m'inviterais, toi ? ...je ne suis pas ton pote, j'ai tout ce qu'il faut chez moi, bouquins, télé... - On ferme, l'Intello, tu rentres chez toi maintenant. - Cinq minutes patron, pas pressé de revoir ma morte… - Tu te casses tout de suite et chez toi tu fais tout ce que tu veux mon neveu...” Terence : “Allô ? je te rappelle retour du café. Magdalena : « ...Tu ne bois pas trop ?

    - Comment va Rachel ? et Viviane ? - Ma mère est morte, l'autre pas. - Quand je bois, tout va, mais la Morte a plus d'un tour dans son cercueil. » Le prof en congé, resté sur place, n'a pas pris ses distances. Il passe toutes ses après-midi A la Bonne Oseille sans éviter ses élèves. J''ai pris un congé, parfaitement, parce que je me suis fait traiter d'enculé. “C'est vrai m'sieur ? - Que je suis un enculé ? - Non m'sieu. - Vot' femme m'sieu elle est gentille ; pourquoi on la voit jamais ? - Fous la paix au prof, merde" - Terence répond que personne ne le dérange, il offre une pression et trois Coca ! - les jeunes battent en retraite, sauf Joëlle Sègue, seize ans et demi, la bouche à fourrer deux pipes Comment va ton stage ? - Toujours mieux qu'au lycée m'sieur.

    - Aimerais-tu me désirer ? - Vous seriez le premier à le savoir”. Terence : Je ne sens pas les femmes. Je ne les pressens pas - les potaches pouffent en se poussant du coude, retranchés aux tables voisines. « Si tu dis ça c'est que tu me désires. Le barman de 55 ans n'en perd pas une. Terence demande si Joëlle appréciait ses cours, l'année dernière. - Superchiants - m'sieur, on pourrait se vouvoyer s'il vous plaît ? - J'aimais vous voir sourire. - Jamais remarqué. » Terence commande un demi pour caler le rhum. Joëlle refuse « J'habite chez mes parents - pas d'embrouille - merci” - tout le bar suit le dialogue. - Vous aimeriez venir au cinéma ? “Théorème”, “La Mort à Venise” ? - C'est nul vos films.” Ils baissent la voix.

    Terence pourrait passer par la cour de chez Joëlle S., mais sitôt que la télé s'arrête le chien se met à gueuler “Tant que mon père n'est pas sorti lui foutre un coup de latte, il arrête pas”. Joëlle s'en va. Terence au baby-foot passe pour un con auprès d'une bande de cons, ressort en titubant « Cinq rhums monsieur Elliott, pas quatre ». Le surlendemain avec Magdalena, revenue de Bordeaux, Terence visite à Paris (30 mn par le train) la Galerie JUST IMAGINE. C'est une amie de Rachel morte qui maintient, malgré son suicide, toute l'exposition : "Cyniquement parlant, c'est très vendeur". Elle ne semble pas spécialement affectée. Joëlle Sègue sort soudain de l'arrière-boutique, pétrifiée : "J'ai reconnu votre voix, monsieur Elliott. - Vous vous connaissez l'une et l'autre ? - Disons que Joëlle s'est trouvé chez moi un petit job pour l'été - Magdalena je te présente une ancienne élève.” La jeune fille fait bonne figure : "Avec Renée je m'occupe du secrétariat". Terence lui jette un œil égrillard, estompé d'une moue rapide.

    Rachel, amie de la morte, couve sa jeune recrue. "Monsieur Elliott dit-elle, vous avez vu notre affiche , "Le Colporteur” ?" - Qui est cet homme ? - Vous ne reconnaissez pas cette musique ? Oh là là là, c'est magnifique ? de Cole Porter ! – et juste en entrant, une affiche originale de High Society, 1956, avec Grace Kelly, Louis Armstrong. - ...Sinatre et Bing Crosby, complète Magdalena. - Cole Porter n'est pas sur l'affiche, mais son nom y figure. Plus" - Renée est intarissable - "un agrandissement de sa pochette Its'De lovely, avec les gratte-ciel, à gauche" - Terence s'illumine : « Ah, Col Porteur, how funny !" Les femmes se paient gentiment sa tête. Très drôle, indeed - rien à boire ? - Non, pour éviter les renversements de verres..." L'assistance déambule, admire de bonne foi les photos, jusqu'à un tableau abstrait prêté par Facchetti pour le vernissage (Theodore Appleby, « Sans titre »).

    Joëlle se laisser frôler. Il la serre très fort aux épaules en bandant sur son dos. Magdalena signale vicieusement à Terence les meilleures litho (un saxophoniste soufflant des portées, Pierrot et Colombine - musique à présent de Franzetti, un peu anachronique, dit Terence - barbiers juifs à papillotes, quatre pasteurs en congrès. “En tant qu'adjoint au Maire du IIIe arrondissement...” - les discours viennent de commencer. Terence tente la tangente avec Joëlle. Magdalena n'écoute pas non plus, à l'arrêt devant un buste de cuir écarlate sans tête, et Terence a

    posé l'avant-bras sur la taille de Joëlle, élève d'antan. Il lui demande un peu ivre (pastis au goulot dans l'arrrière-cuisine – quel fouineur !) "si [elle couche] avec l'exposante, Pas question répond Joëlle, Renée pourrait être ma mère. » Huit jours plus tard Terence x à ses fins sexuelles : un grand salon qui tient tout le premier étage, le chien en vadrouille.

    Le chauffage là-haut s'effectue par plancher chauffant. Terence se retrouve en bras de chemise, repère une abondante collection de B.D. :...du Druillet ? - Première version. Maintenant,

    il fait Vuzz. - Vuzz ? - C'est l'histoire d'un voleur. Ici à droite, tous mes Tardi. - Je peux voir ? "Brouillard au pont de Tolbiac" ! ...et du Bilal ! - J'ai aussi. J'étais sûre que ce serait ton préféré. Tous les intellos raffolent de Bilal.” Terence : Mais c'est très bien d'être intello. Maintenant ils se tutoient. « Et ce fameux « bon ami » ? - C'est un « intello », lui aussi : langues étrangères appliquées deuxième année : catalan, grec démotique et droit - Grand ou petit ami ?

    • 1 - M'sieu, qu'est-ce que ça peut vous foutre? il a vingt-trois ans, il collectionne tous les portraits de Lluís Companys et de Venizélos.
    • 2 - ...Venizelos ! ...ne me présente jamais ce petit facho.
    • 3 - Vire tes boots, ça fait dix minutes que tu tortilles des pieds. » Ils s'enfourchèrent, elle était vierge.

     

    X De son côté Viviane, sœur cadette de Magdalena, reprend à Bordeaux (ils ont roulé toute la nuit après le vernissage) reprend donc le récit de la mort de sa mère : “Juste après le coup de feu, j'ai couru voir... - ...Tu n'as rien vu du tout Viviane, tu étais à côté de nous, à Paris, au téléphone…

    - C'est la police qui m'a raconté ; pendant que certains picolent en douce du pastis en cuisine (fixant Terence) moi je décroche le téléphone de la réception, pour avoir des nouvelles O.K. ?" Terence avale sa salive. "...Devant le corps tout chaud la voisine affolée a raccroché le téléphone de maman Rachel, les flics ont retrouvé la mère Jules perchée sur une chaise en train de répéter comme une folle et qu'est-ce que je fais maintenant, qu'est-ce que je fais la police répondait Vous êtes hors de cause madame - hors de cause, vous comprenez ?

    - ...Et ils t'ont raconté tout ça au téléphone ?

    - Oui.

     

    X

     

    Fin du récit. Viviane s'est retrouvée toute seule à Bordeaux après l'enterrement, dans le petit studio trouvé par sa mère, qui ne voulait plus la voir traîner dans ses pattes. Elle fréquente à présent un petit lycée privé : cours le matin, sport l'après-midi. Mais, sauf pour passer la nuit, elle retourne chez feue sa Rachel de mère ; dans l'appartement vide elle enfile sur tous les mannequins toutes les robes chapardées, fait le détour devant le téléphone. Courrier du Lycée :Mademoiselle Bratsch, Viviane, a subi un grave traumatisme. Nous ne pouvons malheureusement l'admettre en classe supérieure. Téléphone de l'assistante sociale : «Vous ne pouvez tout de même pas rester seule dans cet appartement – allô ?... ” Viviane se farde, se déguise, retrouve des textes annotés, apprend des morceaux de rôles, passe la main sur les coffres et les fauteuils, jusqu'au soir qui tombe à travers les rideaux.

    Sur les tentures de Jouy figure le cloître de San Juan à Soria. Télévision jusqu'à vingt heures. Se glisser dans la rue, retrouver sa chambre de vierge, sécher les cours le lendemain, et juste à onze heures un coup de sonnette : "Nous sommes venus” disent les héritiers (d'autres héritiers) « aussi vite que nous avons pu” dix jours après tout de même tante Albertine c'est ta soeur qui est morte (joue droite, joue gauche) - « bonjour cousin”. C'est un jeune homme sur le paillasson avec sa mère, les cheveux ras, l'air satisfait. Il a 22 ans, il s'appelle Ange. Un gros ange. Six ans de plus que Viviane. Tous deux se marmonnent des saluts. Tante Albertine, venue de Morlaix, se passe d'autorité un filtre en cuisine, grommelant à haute voix : 1°) le suicide est une aberration ; elle n'en aurait jamais le courage ; 2°) "quel sens du théâtre !" Elle est morte en vrai réplique Viviane ; 3°) Rachel avait tout le confort mais 4°) vivait dans le désordre : “Il faudra se débarrasser des mannequins ; distribuer les tenues de scène “pour ne pas nourrir la déprime des survivants” - “Brocante Jourdan, à St-Renan.” Elle ajoute que Rachel “croyait peut-être moins en Dieu que nous le pensions” - “...de famille”, dit le cousin, « jeu de mots ».

    Viviane excédée lui referme la boîte à sucre, c'est le cinquième qu'il bouffe. “Tu n'auras

    pas besoin" décrète Albertine "du secrétaire. Ni de la commode bretonne”. Ange estime qu'elle serait bien mieux chez eux à Morlaix (Finistère) “...nous ne voulons pas te dépouiller” s'empresse la tante. Ce que Viviane jetterait bien, en revanche, c'est le grand lit où sa mère passait des après-midi entières. Et la cage du perroquet mort. La vie part dans tous les sens. Tante et cousin passent la nuit sur place. Dès l'aube suivante les voilà repris par une rage de "tout bazarder" (les saloperies ! les saloperies !) - Maman, gémit l'Ange, j'en ai ma claque de vivre dans le taudis de Kerédern. A 22 ans maintenant j'ai besoin de meubles. Le matelas part en miettes, je n'ai pas fermé l'oeil depuis trois mois”.

    Tante Albertine s'enhardit jusqu'à proposer de vendre l'immeuble tout entier : “Qu'en penses-tu Viviane ? - Je téléphone à Magdalena. - Toujours pas revenue celle-là ? dit le cousin. Viviane fait observer qu'on ne les a vus, ni lui ni sa mère, pour les obsèques. Magdalena est repartie parce qu'elle ne pouvait pas tout laisser tomber comme ça, la clientèle n'attend pas, et pour finir, au dernier moment, sur le quai de Bordeaux-St-Jean, le cousin Ange propose de rester à Bordeaux, pour te tenir compagnie. Ce sera mieux pour toi. - Je te vois venir dit Viviane. Juste tu ne dors pas dans le lit de ma mère. Ni avec moi d'ailleurs. » C'est Viviane qui s'empare du lit maternel, et le gros fils d'Albertine se rabat sur la vieille chambre de jeune fille.

    Il participe aux frais de nourriture avec la plus grande équité. Va même jusqu'à résilier en personne le studio d'étudiante de Viviane ; la propriétaire prend un air entendu. Sur le chemin du retour, Ange fait les courses et range avec soin les emplettes dans le frigo : "Il pleut autant à Bordeaux qu'en Bretagne". Viviane a pris en affection, malgré sa solitude ou malgré son chaperon, ces deux étages où sa mère a vécu. Des parfums y rôdent encore. Le gros Ange promène discrètement ses petites oreilles ourlées, ses yeux verts, son blouson râpé qu'il jette sur son lit. La jeune fille trouve après tout la situation plaisante : à elle en effet revient de décider si l'amour se fait ou pas. Pour l'instant le fils d'Albertine réduit ses larcins de sucre et se confie à sa cousine de quinze ans, qui partage avec lui ses souvenirs : "Ma mère” dit-elle "était pratiquante.

    - Pas du tout réplique Ange, “elle s'est lavé les mains dans un bénitier, avec du savon apporté exprès ; le curé...” (etc.) - Ma mère a joué l'Infante du Cid... - Pas du tout ! avec ses moustaches elle faisait Flambeau, le grognard, dans L'Aiglon ; mais on voyait ses seins." Ange tient cela de sa propre mère. Viviane, aussi. Qu'il est bon d'avoir une sœur. De même, les engagements politiques de Rachel se bornaient aux manifestations sur la voie publique, juste après la Fanfare du Syndicat : "C'était au Havre, avec les dockers, avant ta naissance. Ma mère m'a tout dit.. - Ange, trouve-lui tout de même quelque chose de bien !” Ange lui découvre alors un cœur d'or, un goût exquis, de réels engagements progressistes : "Après tout, elles se sont bien connues".

    Le soir, après le film, les jeunes gens se couchent tôt, séparément. Viviane écrit alors à Magdalena et à Terence: "Chère Magdalena, tu t'es bien éclipsée après l'enterrement ; Terence, tu étais sans doute particulièrement quand tu as sorti tes crétineries au téléphone. Tante Albertine est repartie (ouf), me laissant seule avec le cousin Ange. Il est très correct, mais parle de maman comme s'il l'avait mieux connue que nous. Au lycée on me regarde bizarrement ; à la maison, Ange m'aide pour mes disserts et ne me quitte pas d'une semelle, il me fait la morale et nous passons d'agréables soirées : il est toujours d'accord pour le programme télé. Il couche sur le divan et ferme sa porte à clef mais la mienne (de clef) est perdue. L'assistante sociale me dit que j'habiterai bientôt chez vous à Paris, j'attends votre réponse pour me décider, je vous embrasse, Viviane.” Dialogue : Ange et sa cousine se prennent les doigts sur le divan vert, Ange dit qu'il n'est pas beau, qu'il a des bajoues. Viviane répond qu'il n'a qu'à se laisse pousser les cheveux. "Tu vois d'ici ma tête ? dit-il, en plus j'ai du ventre”, elle n'enlève pas sa main, et comme ils s'emmerdent ils couchent. “D'accord mais une seule fois” disent-ils.

     

    X

     

    La scène se déplace à Paris chez Terence et Magdalena, sur un sofa plat recouvert d'indienne. Un mois s'est écoulé, nul ne prend de décision : “Notre appartement est trop petit pour loger Viviane, tu as bien vu”. Terence veut tout de même héberger sa "petite belle-sœur qui prend des risques. Nous sommes ses seuls parents”. Magdalena s'anime, “pas question, Viviane est grande et s'en tire toute seule. - Se tire toute seule. - Très drôle. Nous avons déjà du mal à tenir à deux.” Elle se fait traiter de psychologue. Viviane téléphone : “...Je suis enceinte !” Magdalena : “Qu'elle vienne immédiatement !...immédiatement ! Pas toujours toute seule rectifie Terence (il pense bienvenue au club) – pas de nouvelles de Joëlle. A Bordeaux chez sa mère Viviane raccroche et se roule en boule sur le canapé jaune (rouge, bleu).

    Cousin Ange est parti. Sans savoir. Il a bien rempli sa mission, entre autres. Viviane voit Rachel en rêve se pencher sur elle et lui tendre un petit cœur en céramique du Stand Trotskyste. Les jours passent. Au nord du 45e parallèle Magdalena engueule Terence qui n'a pas pu se retenir de se confier : “Elle s'appelle Joëlle, dit-elle,je sais tout » (ici le nom d'un confident concierge). Terence observe que l'analyse ne protège pas de la jalousie "la plus crasseuse". - Mais elle n'a que seize ans !” gueule Magdalena - Tu aurais peut-être préféré que je baise ta sœur ?” D'un seul coup Magdaléna se met à pleurer, il aurait pu pouvait trouver des raisons, lassitude, inconscience, au lieu de fuir dans l'insolence, "Terence ne me regarde pas comme ça - Elle avait besoin de moi. - Plus que toi de moi ? et ne me dis pas que tu l'aimes Terence, jamais tu n'as été grossier avec moi" il répond les deux font la paire. - De couilles ?" On frappe à la porte, c'est Viviane avec deux valises, "Tu arrives bien dit Magdalena tu vas relever le niveau. - De mes couilles?" Terence prend une baffe, la petite sœur jette ses bagages, son cul et son sac à dos sur le sofa, se tient le ventre. "Tu ne peux pas avoir mal maintenant” dit Magdalena " enlève tes mains merde”. Terence prépare un en-cas en cuisine. "Tu vas faire sauter ça tout de suite" Viviane réplique "Je l'ai je le garde - Tu vois intervient Terene c'est à ta con de sœur aînée qu'il faut faire la morale ». Viviane demande aigrement s'il faut qu'elle reparte "là tout de suite".

    Magda, à Terence : "Ta pouffe est peut-être pleine aussi tant qu'on y est ? Viviane demande "Qui c'est celle-là ?" Terence "Et c'est vraiment ma faute si la capote a crevé ?" Viviane rit nerveusement. Magdalena : Ton connard de beau-frère a tringlé une connasse de seize ans. - Pourquoi, y a un âge limite ? - La différence ma bien chère sœur est que nous sommes mariés, lui et moi, pauvre enclume. Viviane : J'ai quinze ans merde ! Terence traite son épouse de psychologue de [s]es burnes, Magdalena lui jette qu'il "drague des putes de seize ans aux chiottes" et Viviane : "C'est pour vous engueuler que vous m'avez fait venir ? - T'aurais préféré qu'on te laisse sur ton trottoir ?

    Magdalena sursaute mais je souffre, moi, bordel ! - Nous aussi Magdalena ! Elle bondit vers le téléphone que Terence lui arrache. Pugilat, crise, reniements, Viviane rit pour la troisième fois. La psy contre-attaque "C'est l'enterrement de Rachel qui t'excite n'est-ce pas tu n'as jamais pu blairer ma mère il n'y avait pas foule à l'enterrement tu étais déjà reparti de la veille » ajoutant "je suis sûre que tu t'es arrangé pour baiser juste à l'heure de la mise en bière - Richard III Acte I scène 2 – Dégueulasse. - Fille de ta mère – Tout juste capable de bander à heure fixe Viviane SE

    MET A HURLER MOI AUSSI JE SUIS SA FILLE vieux salingue c'est moi la plus jeune moi j'ai fait un gosse avant toi qui est-ce qui a découvert le corps en sang le flingue dans la flaque et les questions des flics ton baiseur minable j'en ai rien à foutre et mon gosse tu ne le feras pas sauter ni celui-là ni le suivant “Réfléchis” dit Magdalena.

    - C'est réfléchi. » Troisième attaque : “Tu vois dans quel état tu mets ma sœur tout ça pour une pute Retire ça Si tu ne m'avais pas niqué les nerfs tu es un monument d'égoïsme TERENCE “...d'inconscience, de fascisme...” MAGDALENA ...de muflerie machisme porcherie destruction ma

    sœur en épave, tu aurais massacrfé ma mère si tu avais pu TERENCE -te MAGDALENA (suite) (“froid comme un marbre les hommes sont des salauds je te préviens Viviane”) VIVIANE Ça va me retomber dessus TERENCE Toi la fille-mère ta gueule VIVIANE Bon là je me casse TERENCE Reste reste – Magdaléna reprend d'un coup le téléphone , compose :Allô Joëlle allô Psychologue siffle Terence Vous saviez dit Magdaléna vous saviez parfaitement tous les deux que ma mère était morte – dans des conditions atroces – allô ? - parfaitement – je suis Magdaléna Bartsch – vous avez forcé mon mari - parfaitement – QU'EST-CE QUE VOUS VOULEZ QUE ÇA ME FOUTE gueule l'amplificateur J'EN AI RIEN A CIRER (effet Larsen) - Sa belle-mère est ma mère crie Magdalena et ma sœur est enceinte C'EST PAS DE MOI crie Joëlle (effet Larsen) là normalement Viviane éclate de rire “Terence, tu es là ? Allô  ! c'est Joëlle dis-moi que tu m'aimes.

    - Pas devant ma femme (Terence coupe l'ampli) Tu as ta dignité poursuit-il Tu veux me la jouer à la dignité ? Tu restes calme pour ne pas l'imiter ? Raté - allô ? ... pour ne pas me faire de peine ? tu sais ce qui me fais de la peine ? ...pas la mort de Rachel, pas la grossesse – Tu me fais la morale Terence ? tu me fais – ta femme est encore dans la pièce ? ...Vire-la – VA TE FAIRE... – Tu dis ça parce qu'elle est là Terence, tu veux qu'elle s'imagine qu'entre nous c'est que du cul ?” Joëlle dit qu'on se retrouvera, qu'ils se retrouveront, Au revoir dit Terence « Comment “au revoir” s'étrangle Magdalena l'homme raccroche, se tourne posément vers elle : Et si tu téléphonais au gros neveu, ma chérie ?

     

    X

     

    Fréquenter Joëlle est devenu périlleux. D'urgence changer de bistrot. Se mettre des lunettes noires. Joëlle en robe de mai pas enceinte (plus enceinte ?) passe la porte du Nouveau Bar Tétouan, commande une glace et Terence un café. Deux cafés. Trois. Ils se touchent les mains. Terence dévide abondamment, Joëlle mord dans sa pistache et plisse les yeux « Magdalena va te demander d'où tu viens, qui tu as rencontré, de quoi nous avons parlé tu diras de tout et de rien, de café, de gare, de collègues - ...Tu crois que mon métier me passionne encore ? - ...Terence ma confiance est morte - Le ciel n'est pas plus pur que le fond de mon cœur ? - Je te parle d'amour et tu cites Racine ?

    Terence et Magdalena se tendent les mains par-dessus les tasses : banale histoire d'élève, de professeur à bout de souffle. Jamais le Proviseur n'eut autant d'égards pour lui. Il fixe dans les yeux son « employé d'anglais » j'aimerais regarder ailleurs, penche sa tête blanche entre ses revers de veston bleu. Du matin, pour dix-sept heures, après les cours, il convoque Terence pour signer un document très neutre, l'administré transpire en vain tout le jour, se demandant ce qui l'attend : un vieux truc stalinien, appris dans une biographie : ça fonctionne bien. Les collègues constituent trois groupes : le premier composé d'hommes qui rient, serrent les mains et parlent fort ; le deuxième groupes, de femmes offusquées, qui se détournent ou ne signifient rien.

    Le troisième groupes, des deux sexes, affiche ses inconséquences : distants ou empressés, froids ou bien souriants ; mais nul n'égale la sournoise maîtrise du chef. Rien ne lui échappe. “Monsieur Elliott ? ...entrez vite. - Je suis en retard. - Midi cinq, c'est bon. » C'est bon, mais le chef l'a épinglé. Terence fait bien pire en son privé : « Passez le rideau” dit le photographe "ne bougeons plus" - dans un studio sans seconde issue, des grappes de spots s'agglutinent sur leurs tringles, on entend les mâchoires d'acier du Nikon : Joëlle, enceinte, seize ans, se soumet à l'objectif d' un petit homme gris très professionnel - « changement de filtre  - repos” ! Joëlle se déplie Envie de t'embrasser L'assistante les dirige derrière un paravent, un matelas sommaire – plaisir volé – danger - qui sont ces gens ? - sans attendre la réponse Terence ajoute Où sont tes parents ? –Tu ne les connaîtras jamais.

    - Fin de la pause on pose “ - l'artiste a bien de l'esprit. Damn it, pense Elliott qui peut se satisfaire de ça ? (chez eux une carte de Grèce couvre tout un mur au-dessus du réchaud. Terence ou Magdalena tracent au crayon des itinéraires. “Nous n'aurons jamais assez d'argent” dit-elle voyageons par procuration dit Terence). Ils boivent du café. Je ne te vois plus” dit Magdalena Horaires de cantine dit-il (ou bien je distribue des tracts Rachel mère et belle-mère en a laissé 25 (vingt-cinq) kg) Magdalena s'étonne soudain de n'avoir pas d'enfants. Terence fait venir chez lui Joëlle pour des cours particuliers : “Le monde extraordinaire des mannequins”.

    Il la saisit par les bras, la relâche, comme un maître et sa disciple prenant congé, Magdalena trouve ça fort : “Tout va bien Joëlle ? - Oui, Madame.” Tant que la grossesse ne se voit pas. Que veux-tu dire avec ton enfant ? dit Terence à son honorable épouse ; je n'ai plus rien à te confier, pourquoi m'aimes-tu ?” On n'a pas idée de poser des questions de ce genre. Terence adore aussi que sa femme prenne l'accent anglais. Joëlle trace au tableau d'appartement des silhouettes humaines, qu'elle recouvre de vêtements. Terence très inventif apporte au lycée son matelas gonflable et son duvet qu'il installe dans la réserve. Joëlle retourne au lycée, pas plus loin justement que ladite réserve : il l'étend sur le matelas gonflable et la déshabille. Le soir même, après tous les cours, les femmes de service s'interpellent dans les couloirs, les balais claquent. Tout le collège leur appartient. Elles vérifient les portes et clanchent un nombre incalculable de poignées : “Il y a quelqu'un ici. - Penses-tu ! - Je le sens, je te dis que je sens quelqu'un.

    - Qui veux-tu que ce soit ? - Je n'entends rien mais j'en suis sûre.” Terence incapable de résister pousse un hurlement horrible. Les femmes s'enfuient terrorisées en braillant. Terence hoquette de rire et Joëlle, cachée avec lui, l'engueule et le frappe. Le Principal se précipite de son appartement de fonction en s'essuyant la soupe sur les lèvres qu'il a grasses et molles et découvre en ouvrant la porte, au ras du sol, ces deux cons nus entre les pieds de chaises. Terence perd son emploi et chie sur le peuple. Terence, Magdalena, Joëlle enceinte, après ce bel exploit sont invités à Morlaix par cousin Gros Ange et tante Albertine. Viviane revient de Bordeaux, invitée elle aussi. Magdalena sur le siège avant découvre sa soumission dans un grand sursaut intérieur d'effroi. Pas de pardon répète-t-elle en soi Pas de pardon et son analyse en reste là, demeure en plan, tourne court. (La grosse Albertine de Morlaix recommande à son fils, s'[il] veu[t] capter l'héritage, de "[s]e montrer plus aimable avec [s]a cousine Viviane de Bordeaux. “Je suis parti de là-bas brusquement” concède Ange. “Invitons tout le monde » proposait Grosse Tante.

    - Merci ma mère ô ma mère, vous êtes si bonne, mais comment les distraire ? » Ange comprend la leçon. La maison morlaisienne est vaste. Une nuit de repos, et dès le lendemain : "Nous les ferons pique-niquer, lui dit sa mère, aux falaises de Guimaëc, puis nous marcherons au sommet, puis nous redescendrons pour un tour en mer.” Ange s'angoisse : deux filles de seize ans, enceintes ensemble, sur une même embarcation, au milieu des vagues... Il veut bien convaincre Viviane de sa profonde amitié, "sans plus" précise sa mère (éviter "profonde", quand même) - "ne t'embarrasse pas avec ça - c'est à la femme de faire attention." Depuis, Terence s'est mis au volant, Magdalena près de lui, à l'arrière les deux filles enceintes. "Il faut tous bien les distraire".

    A partir de St-Brieuc Magdalena conduit. Les foetus tiennent bon, Joëlle et Viviane se flairent sur le siège arrière, on ne les entend pas c'est la radio de bord dit Terence à sa femme, Viviane demande à Joëlle (17 ans) « à quel titre » elle vient avec eux Tu n'as jamais vu la mer ?” Joëlle se tait. Devant ses yeux, les boucles et le dos du seul homme qu'elle aime ou connaît bien, Terence Elliott. Viviane se demande ce que Terence, son beau-frère, peut bien trouver à cette grue maigre. Si Magdalena restera longtemps aimable avec cette Joëlle ; si le couple des vieux (36 ans, au bas mot) s'aime encore. Elles finissent toutes deux, les Détournées, les Séduites, par admirer les paysages, à droite, et à gauche. Les voici boitillant à six (Ange et sa mère sont venus au-devant d'eux) au pied des falaises ; pieds tordus, galets, marée montante.

    Le ciel est froid malgré juin. Le pique-nique étant prévu, on s'y colle. Ange à la dérobée lorgne Joëlle, pour voir qui est la plus grosse des deux. Terence a pris les devants. Il porte le gros panier ; la grasse Albertine, sœur de sa défunte belle-mère, traîne en queue. On n'a pas jugé bon jusqu'ici de lui présenter Joëlle, en stage, enceinte. On aménage quelques pierres en cercle pour s'installer sur le sable. “Plutôt frais” dit Magdalena. Ange ouvre les pâtés. Qu'il est de bonne humeur, Terence ! tout ce qu'ils bouffent tous ! assis en rond comme des yacks aux vents mauvais. Viviane ne dira pas, elle non plus, qu'elle est enceinte ; Ange ferait un mauvais père : trop de ventre. Les cirés frissonnent. Quelques touristes passent, mieux couverts, avec des signes amicaux. Albertine enfile deux sandwichs. “Au point où tu en es” dit son fils, qui promet, lui aussi. Terence joue le boute-en-train, ça lui est venu comme ça, juste aujourd'hui. La demi-douzaine, deux futurs pères et quatre femmes, excursionnent ventre plein au sommet des falaises. Des exclamations sont poussées sur la vue, sur les bateaux anglais qu'on voit (« les convois qu'on voit” : très drôle, Terence!) - il soutient Viviane, dans les montées, Joëlle enceinte de ses œuvres est aux prises avec la grosse Albertine qu'elle ne connaissait pas la veille, toutes deux titubent à qui mieux mieux. Magdalena empêche l'Ange de tomber. “Nous sommes les premiers” dit Terence à sa belle-sœur : “Vois-tu l'Angleterre ?

    - Pas de si loin, Terence ! - Tu as souri, tu as dit mon nom. -Tu n'es pas le père, tonton.. Fous-moi la paix. - Qui va s'occuper de toi si le gros porc... - N'insulte pas les porcs. » Terence demande si elle compte rester seule avec l'enfant. Pas de réponse. Ils se rejoignent à 6 autour de la pointe, essoufflés comme des poissons hors de l'eau, se désignant les points de repère. “Tu es de bien bonne humeur Terence” observe Albertine en soufflant dans sa graisse “Je me défends” dit-il, “je me défends”. Une fois redescendu, tout le groupe embarque sur le Trois-Couillons, des Frères Croche, affables, qui trimballent professionnellement les touristes et leur enfilent casquettes, gants, sucettes au calcium pour qu'ils ferment leur gueule. Temps frais, noroît hors-saison. La bôme fauche au-dessus des têtes baissées d'un coup, parce qu'on remonte face au vent, les frères Croche se mettent à chanter, on ne se dit plus que des conneries ou bien on s'isole, d'un air profond, sur le cri de la vagues et sous la mouille d'embrun. Le Croche-Barreur dit “Bizarre, le vent tombe”... “...Mais ce n'est rien M'sieurs-Dames” ajoute le frère. “On voit moins loin que tout à l'heure”, “La mer est grise”, “Redresse au vent” - Quel vent ?”. La voile faseye” - “bat au vent” - Takapétéddan dit le cousin. “Nous avons fait les Glénans, dit le barreur, piqué. Mesdemoiselles, ne craignez rien.” “ce ne serait pas du brouillard qui tombe, là ?” observe Terence. “Bien sûr Monsieur, rien de plus normal par ici.” “A cette heure-ci ?

    - A toute heure Monsieur ; Joël, va écouter le poste – Moi? - Je parlais à mon frère, Mademoiselle” - Madame”. Albertine éclate de rire. Son gros Ange garde le silence, mais il lui semble soit qu'on tire des bords, soit qu'on dérive. Albertine soupire “Mon Dieu mon Dieu”. On entend un puissant grondement “Nous arrivons sur les rouleaux Madame, c'est la mer qui descend. Où sommes-nous ? En mer.” “Dement” dit Ange. “Ça se gagne” dit Viviane. Le frère barreur : “Calmez-vous, on en a vu d'autres, ceux qui paniquent vont dans la cambuse”. Viviane descend dans la cambuse. Quand elle s'est cognée dans le noir trois ou quatre fois aux fausses voliges elle remonte sur le pont, où le seul avenir qui l'attende, c'est la vague suivante : sa perception du futur est totalement coincée.

    Ange dit “Elles sont courtes mais bonnes”, toujours ce genre de jeux de mots, Terence ferme sa gueule. Cependant le barreur aborde en pleine mer la Police Maritime, qui a l'œil sur tout, par ce gros temps : “On vous suivait. Bouées de sauvetage ? Trois en tout ?!” Terence, plus tard, raconte : Qu'est-ce qu'elle leur a mis, la police ! Et puis (suite du récit), tout le monde s'était bien rendu compte que Viviane, 16 ans, avait quelque chose dans le ventre, quand elle avait sauté lourdement sur le pont de la vedette à flics; même qu'elle avait vomi en écartant les jambes ; Ange racontait pour sa part que tout le monde l'avait laissé, lui, sur la barque à voiles des frères Croche, aucun bras secoureur ne l'avait “euh... secouru ; et si j'étais tombé entre les deux bordages ? "Ça se frottait, ça montait, ça descendait ! mais les femmes, on les aidait, on les prenait par le bras. »

    - Tais-toi, vaurien de merde, dis-moi plutôt de qui ta cousine est enceinte. - Je ne sais pas Maman. - Tu crois que c'est Terence ?” Ce dernier suffoque d'indignation. Belle promenade en mer en vérité, très instructive. “Joëlle, tu ne peux pas croire en cet abruti ? ...Terence ! Viviane est enceinte, j'exige une réponse : as-tu couché avec ma sœur ? » Le torchon flambe, dès le soir, dans le petit salon bonbonnière de Morlaix où tous se sont repliés, au comble de l'épuisement. Plus tard, Terence se confiera : “Que faisions-nous avec eux ? - Avec Ange et ma sœur ? - Si tu savais ce que je me suis angoissé » reprend Terence ...j'ai voulu te présenter Joëlle. - On ne présente pas une passade ! » Joëlle, son amante, se plaindra devant lui  : « Sur la plage d'en bas tout le monde me dévisageait. - Sauf ma femme, qui me dévisageait moi. - C'est aussi ce qui m'a le plus gênée dira aussi la Tante. Jamais je n'ai autant regardé le paysage ».

    ...Ce soir-là, de retour des falaises, parmi les bibelots d'Albertine, Terence s'est emporté d'un coup : « Est-ce que je sais, moi ? » Tout le monde s'est tu, et de partout, des mèches allumées se consumaient dans la menace. « Terence » - dira plus tard encore Magdalena - « je trouve cela très laid, cette grossesse de Viviane à ma place ». - Je ne suis pas la banque du sperme. - OK. Déclarons la guerre : qui va élever l'enfant-de-la-sœur-de-ta-femme? Ange, le poussah ? - Ta famille est un ramassis de blaireaux. Tu n'aimes personne. Tu détestes Viviane, que tu as totalement abandonnée après l'enterrement. C'est ce qu'elle m'a confié en voiture, quand je penchais la tête en arrière sur mon siège pour l'entendre. Cet enfant, je l'élèverai comme mon propre fils. « Fais-en donc un, de gosse, avec ta bourge » m'a dit Joëlle « tu m'aimes, tu me dis que tu m'aimes, c'est pour faire joli » - ce sont ses propres mots. - Que répondais-tu ? - Que je la désirais. Elle m'a ordonné de faire l'amour derrière les troènes – En pleine circulation ? - Nous l'avons fait. »

    Joëlle habite une caravane, tout un monde : cassettes, revues, CD. Dans un renfoncement la télé peinte en rouge “Mes parents n'entrent jamais ici”. Dans le soir étouffant Terence étend ses membres transpirants sur la couchette et avant qu'ils aient bougé d'une ligne c'est la télé qui se déclenche. “Chaos à Moscou” : une brochette de vieux cons goitreux en casquettes militaires annoncent la destitution de Gorbatchev “pour raison de santé”, Terence couine d'indignation sous la petite coquille de plastique et Joëlle impassible se tourne vers l'écran, et dans la touffeur de l'habitacle surchauffé ils baisent encore devant les généraux morts. “Terence tu penses à autre chose, Terence nous n'avons jamais qu'une heure au pifomètre devant nous, Terence la tolérance de ta femme me soûle – Terence ta femme au rabais c'est moi. Assez de coups d'œil incessants à ta montre, de baiser sur un quai de gare - Je me demande pourquoi tu t'obstines à jouir - Maintenant Terence tu dégages. - Je n'ai pas de chance. - Ta gueule. » Correspondance (“six mois plus tard”) de Joëlle, ancienne élève, à Terence : “Qu'est-ce que tu as besoin de m'écrire à présent ? Tu veux m' emmener au musée de Rouen ? au musée de Caen ? tu m'apprends quoi là le prof ? Chère Joëlle. Tandis que tout s'équivaut la vie passe (“il est égal d'aimer tel ou telle”) - te revoir, t'expliquer tout cela. Il parle de [la] serrer tendrement dans [s]es bras,” car la vie n'est qu'une suite d'instants. L'accouchement est imminent. Terence et Magdalena, dialogue en vrai : “Je suis malheureux. - Quel sens de l'humour, Terence. - Je l'aime encore. - Je te préférerais grossier. - Je bande encore. - Tu es pathétique” - montée en flèche de la fréquentation du cabinet "Magdalena Bratsch".

    Qui affûte ses toutes nouvelles batteries de tests. La nuit se bariole de couleurs criardes. “Terence, tu es devenu merveilleux. Tu ne regardes plus la télé, tu joues sur un pipeau des chants qui trouent le ciel nocturne.” Eclats de rire. Ils redeviennent amoureux. Ils se traitent d'imbéciles. Deux bébés çà et là voient le jour dans l'indifférence générale. Terence gravit l'escabeau à roulettes qui monte à ses rayons et feuillette jusqu'à l'aube les ouvrages de sa Thèse, il essuie avec soin ses reliures de cuir. Au lit, vingt nuits durant, ce sont des besoins, des postures, des retombées. Sans négliger la contraception. Ils s'aiment et se passent les mains sur le corps. Ils se mordent les lèvres, leurs yeux titubent, leurs doigts rampent.

    Deuxième étape : trentième jours. On se calme. On se parle d'autres hommes, d'autres femmes. On les examine entre ses griffes, on les exalte, on les déchire. Ils sont tous, masculins ou féminins, “moins instruits”, “ayant souffert”, “si faibles”. “Aimant leur métier, tendre avec les enfants”. Terence et Magdalena ne reçoivent plus personne. Reparlent d'Aquitaine. Magdalena jette un jour, négligemment, qu'il y a du rapatriement dans l'air. - C'est faux, coupe Terence - nous n'avons jamais eu, nous n'avons plus d'amis. - Tu nous as ôtés à l'influence de ma mère morte car je vous ai fait sortir d'Egypte - Invitons tes patients ! - Ces malades ?” Terence dit ne pas souffrir de solitude ; que c'est à elle de recruter, ici même en banlieue parisienne, des visiteurs.

    Les deux pondeuses prématurées ne sont plus que des souvenirs de théâtre, comme ces comédies communes où dès l'entracte le public choisit dans sa tête sa chaîne télévisée pour tout à l'heure, au retour. Magdalena répond qu'il s'est fait virer de l'Education Nationale, qu'il n'a plus de collègues et vit à ses crochets. - Je déteste recevoir dit-il. - C'est plus que le désert - Si tu cesses de geindre dit-il ce sont les autres qui viendront. - Personne jusqu'ici ne vient. » Il répète qu' [il] n'en

    souffre pas. Elle dit “Joëlle t'obsède, paraît-il ? ce ne serait pas la preuve que tu souffres, par hasard ? ” Il ne répond plus. Au lit, le soir : “On en parle ou on le fait ? - Tu viens de répondre dit-elle. Le ton monte, la queue baisse. Débat sur l'impuissance et la frigidité, les lesbiennes, pédés, pédophiles, zoophiles, coprophages. Le cunnilingus. Le point G sérieusement concurrencé dans la dernière ligne droite par l'onanisme digital. “On passe à d'autres orifices”. Tableau. Pas question qu'un gode foute les pieds chez moi. - ...dans mon cul ? » - alors, sommeil, tant bien que mal, main sur le sein, tête sur le ventre.

    On ne peut pas dormir ainsi tordu. Un demi-comprimé. Un entier, deux, d'autres drogues, dialogue : “Terence où vas-tu chaque nuit ? - Je ne dors plus. - Tu m'as réveillée – Tu l'étais déjà j'étouffe. – Je suis de trop ? - Si tu t'affales sur moi Magdalena comment veux-tu que je respire. » Terence est fervent des programmes de nuit Je n'ai rien à te dire - Caresse-moi ! - Tu ne réagis plus. Tu ronfles – Ce sont tes somnifères. - Et les tiens (“rétorque-t-il”)- d'un commun accord, ils arrêtent les somnifères. Tous les soirs Terence contemple sa nudité, son sexe allongé vers le bas : si nous partons d'ici je me tue. Terence éprouve une terreur panique à la simple idée de revenir à B. “Mais puisque ma mère est morte !

    - C'est l'atmosphère, Magdalena... l'atmosphère de là-bas... - Nous partons » traduit-elle - quoi ? pas de suicide... ? » Trois nuits lourdes enfin coup sur coup, réparatrices, l'entrain qui revient, les fonds baissent, le couple s'offre un dernier trajet Opéra-Gare du Nord impasse de Briare ils marchent jusqu'à épuisement, s'affalent au cinéma On ne voit pas un poil dit-il – Tu ne vois pas . que c'est du soft ? c'était sur l'affiche. - Tu ne pouvais pas me le dire plus tôt ? » Retour aux Sources au fond de la Province rien ne m'est épargné dit-il Allô Joëlle ? ...collégienne fille-mère ? nous allons repartir elle et moi. - Mouvement pendulaire dit-elle au bout du fil « cela ne me concerne pas.  - Je n'ai jamais passé un jour sans te regretter.

    - Tu es remplacé. - Par qui ? - Devine... » Un temps. « Si tu viens à Bordeaux, Joëlle, Magdalena te croira loin, loin, nous nous verrons sans qu'elle sache. - J'efface dit-elle tout ce qui s'est passé entre nous à l'exception de la Première Fois.» Terence veut se réveiller, la vie est un cauchemar d'où l'on ne se réveille pas c'est vachement puissant. Magdalena Bartsch avant son départ expédie définitivement la totalité de sa patientèle, envisage à Bordeaux "puisqu'il faut l'appeler par son nom" de reprendre ses cours de piano, d'en donner, de se refaire des amis, Nous vivrons dans la misère prophétise l'homme. Arpentant à grands pas le plateau de J., Terence admire une toute dernière fois, au bord des banlieues, ses champs de betteraves. Il chante et parle seul avec exaltation. A l'horizon court le cercle lointain de son pays, halliers de buissons bruns et verts. Quand ils parviennent tous deux en Guyenne, la maison de feue Rachel est comble. Meubles. Bibelots, mannequins et costumes. Le barda conjugal prend place provisoire sous l'auvent, côté cour interne. Dans un bureau bordélique abandonné Terence dispose des monceaux de manuscrits puisque la vie nous bâcle - bâclons-la. Magdalena se réjouit d'échapper enfin “à-la-solitude-où-nous-avons-vécu-en-région-parisienne”.

    Ils se querellent, il n'est plus temps, tu triomphes dit-il pas du tout dit-elle, « pour moi les fantômes d'ici seront difficiles. » Quant à leurs vieux amis longtemps perdus de vue, dès l'arrivée, ils les accueillent à bras ouverts, pas un pour ironiser (on vous l'avait bien dit). Voici maintenant des nouvelles de la famille : le gros Ange passe les cent kilos à vingt ans ; son enfance fut calamiteuse et son père en prison pour trois viols de fillettes “pardon, seize ans Monsieur le Juge disait-il, seize ans pas moins – Justement, pas plus, et la mère s'est suicidée, puis la sœur de cette pauvre femme l'a recueillie : c'était la volumineuse Albertine (c'est de famille), qui a gâté le petit Ange, enfant du viol. Les quatre murs de la chambre d'Ange sont garnis serré-serré de quatre rangs de rayonnages à disques mais c'est bien lui qui a fabriqué cet enfant à cousine Viviane, quinze ans. “Terence” dit Magdalena, “nous devons aider ce jeune couple” - Terence renâcle : il s'est échappé de sa faute à lui, doit-il se rapprocher du péché d'un autre ? « Je suis émue poursuit-elle de retrouver en eux nos commencements à nous” - suivent des confidences et des souvenirs confus. Comment ! s'écrie Terence Ils sont très laids, je tremble pour l'enfant. - ...et vulgaire ajoute Magdalena Qui est le plus vulgaire de nous deux ? (le professeur déchu éclate) tu m'as fait rompre avec Joëlle ! - Nous y voilà conclut-elle, et c'est faux, faux, trois fois faux. "Je te parle, moi, reprend-elle, d'Ange de Morlaix, fils de violeur. Il dit qu'il n'a rien à voir avec ce père et ce porc ».

    Terence « Tous ceux qui attendent un enfant sont des vieux ». Magdalena propose, avec l'héritage, de revendre le studio où Viviane vit seule, et d'acheter un bel appartement spacieux pour nous tous - Hors de question coupe Terence que Viviane revienne s'installer dans cette maison méphitique – où le Gros Porc fils de Vieux Porc l'a violée - Ange et Viviane reviennent de Morlaix au train de 23 h. Viviane et lui s'affalent sur le lit de Rachel de son vrai nom Lévy-Bartschinson, désormais morte. A midi le Jeune Ange-Porc fils de Porc s'empiffre et s'effondre devant la télévision c'est gai dit Terence. Ange est musicien : ce n'est pas un métier. Il ne s'adresse plus à sa compagne que comme à une chienne, les vacances s'éternisent, les puces menacent (moquettes, recoins), la télévision règne sourdement, obsédante, Magdalena s'installe au rez-de-chaussée (“ce sera mon cabinet de consultations”), Terence au deuxième étage lit, médite, écrit. S'instruit, s'ennuie. Quelques échos de querelles à travers le plancher. Joëlle abandonnée rôde toujours entre sa femme et lui, mais tout s'estompe comme tout

    Terence vit sa soumission dans les beaux quartiers d'une ville dont il n'observe que les laideurs, voit passer sa vie comme une insanité, la clientèle (se reforme) le fœtus (pousse) – réflexions diverses : “Qu'elle est belle Viviane ! - Sagittaire, ou Scorpion ? - Lui feras-tu apprendre l'allemand ? - Veux-tu un chauffe-biberon ? - Vous comptez rester combien de temps ? - Tu as peur d'accoucher ? - Viviane répond avec une grossièreté sans cesse accrue : “T'es con Ange, on ne va tout de même pas (désignant son premier étage) s'installer là-dedans ?” (“espionnage” ajoute-t-elle, “engueulades”, “allées et venues”, jusqu'aux “taches dans les draps”). Ange cède, le couple enceint fait ses valises rembarque à Morlaix “C'est Albertine qui vous comptera les taches dans les draps” hurle Magdalena sur le quai de gare.

    Terence refuse la nourriture, tombe en dépression (la mort l'amour l'accouchement tout ça) – ou se jette dessus (la nourriture) avec frénésie, ne bande plus (qui s'en soucie ?) s'alite, ferme les yeux, tout commence dans sa tête  : tourbillon de mots et d'images, les sinus qui se prennent, les cimetières qui s'installent, etc. Il ne cesse de multiplier les « séquences » de 20 mn (travail, repos ; travail, repos) d'où il ressort éreinté le pauvre homme dit sa femme. Voici d'autres états d'âme de Terence : souvenirs de voyages (petits budgets – petits trajet) ; Magdalena, sa sottise à lui ; les sentiers du Tarn ; la crête Saint-Loup ; le tour à pied d'un champ de chaumes par grand vent, l'harmonium déchirant de St-Savin et les sentes sous les bois – il marche seul, ce sont les plus beaux instants de sa vie, sans Amazone et sans Tibet, sa liberté - puis le frottement des muqueuses et le fatal marivaudage - sommeil j'ai sommeil. Viviane au téléphone répète que tout va bien.

    Se demande pourquoi il l'appelle : Ange est aux petits soins, « il m'ôte les obstacles, Albertine aussi, nous emménagerons à X. l'an prochain, petite fille prévue d'ici trois ans”. Viviane raccroche. En face de “Viviane” Terence note inutilisable - aussi reculée dit Terence qu'un bas-relief antique. Joëlle, jeune, et mère, s'enivre d'énergie, d'optimisme : Terence n'a jamais donné signe de vie. C''est résistant, ces petites, elles n'ont pas besoin de nous, "Tu t'étales dans la mollesse", réplique-t-elle, « Tu stérilises tout” réplique-t-il, Si c'est pour me dire ça que tu refais surface tu peux couler sans te gêner, elle le traite de CRAPAUD Terence raccroche : Magdalena, dit-il que penses-tu de tout cela ? – De quoi ? - L'Histoire de Joëlle - Comment ? - Ce serait le titre - Ecoute-moi Terence, je suis une femme active et volontaire, je conçois mes tests moi-même, appelle donc ton foutu roman Ma Mère Morte.

     

    - C'est mauvais dit-il – Ta gueule.” Plus tard : Je vois dit-il dans mon destin la main de Dieu Magdalena répond Tu déconnes. Enfin merde s'écrie-t-il je suis victime, la chose est claire ! Victime des femmes ! - Tu manques de caractère, Ence.

     

     


  • LE CORBEAU DU PUCH

    COLLIGNON LE CORBEAU DU PUCH

     

    1. La nuit, la neige

     

     

    La neige durcie se boursoufle en dents de scie. Sale. Au pied du réverbère bleu. C'est poreux, ça crève en bulles, le vent siffle.

    « Il va geler ».

    Vis-à-vis, sur le mont, entre les sapins : des lignes de neige. Comme le cuir, sous les cheveux.

    L'adolescent mains dans les poches, voûté. Il monte la pente. Un chien souffle sous une porte en bois. Jean-Pierre s'est appris à ne plus sursauter.

    Au sommet, la Tour du Puch, un banc dans la nuit contre la muraille, Jean-Pierre s'assoit pour surveiller la ville loin dessous. Des murs de lave, abritant les baises et les filles attentives, assouvies.

    L'adolescent les imagine.

    Elles ne le désirent pas.

    Il a des traces sur la peau.

    Il reconnaît d'en haut tous ses itinéraires, toutes les nuits, rue du Rouëre, des Chanoines, avenue Six-Moines, avec des lits, des entrepôts, chez lui. Le Puch, ville historique du Limousin- sans Histoire il veille sur les habitants du Puch. Les Puchéens. Les Puchéennes, les tabliers, les caniveaux. La Tour se visite tous les samedis, et le dimanche, 7 F50, il y est monté pour voir quelques hectares de plus. « Je suis curieux » dit Jean-Pierre.

    Le garde vit derrière ses murailles. Il se couche tôt. Il ne meurt pas. Il ne monte plus au sommet pour surveiller les visiteurs. Il dit :

    « Ne vous suicidez pas ! »

    Personne ne se suicide.

    Le vent forcit. Les aiguilles crissent : toutes les nuits le garde entend crisser les trois aiguilles sur le grand cadran lumineux. Jean-Pierre descend par le versant de l’ouest, la boue gèle et dégèle, ses pieds glissent sur les degrés, le crépi des murs lui racle le coude, les portes vermoulues donnent sur le vide.

    La pente casse net sur la place de l’Euse, un parapet donne sur la rivière qui bout très froide sous les lueurs bleues de la ville. Jean-Pierre se retourne, s’accoude au parapet. Face à lui la vitre jaune dépolie du Café-Bar, toute la menace de sa vie - « Trouve donc du boulot ! au lieu de traîner... » - des Filles, des Jeunes, des Autres.

    « Je ne suis pas de ceux de mon âge.

    Sous lui l’écoulement de l’eau ; par devant, le bruissement de la vie.

    L’adolescent palpe dans son dos « ses amies les pierres ». Il fait de plus en plus froid.

    Jean-Pierre passe en revue les bisrots du Puch sans entrer ; de l’autre côté de ces vitre dorées, la musique, l’alcool (...)

    2. Ma sœur – La rencontrer

    Mathilde l’attend pour manger - « ...au lieu de traîner ! » , comme elle dit.

    Jean-Pierre avise sur le trottoir une Jeune-Fille. Elle a de belles jambes. Fille, jambes, trottoir.

    « Mesdemoiselles, vous ne serez jamais inquiétées si vous montrez bien où vous allez. L’air décidé. Marchez d’un pas sec. »

    Jean-Pierre la suit, se glisse dans ses pas, sans bruit, sans rouler des épaules. Ils passent devant deux sapins déplumés, de part et d’autre de l’Hôtel de Ville – l’an dernier, on les a laissés là jusqu’en avril.

    La Jeune-Fille a des cheveux noirs. Jean-Pierre se demande s’il a l’air naturel. « Tout à fait naturel » dirait-elle en se retournant. Il lui demanderait :

    « Comment faites-vous mademoiselle en plein hiver pour aller en jupes courtes, moi je me gèlerais les…

    Les…

    Elle prendrait ça mal.

    Il pense encore :

    « Ce n’est pas que je n’ose pas. Je refuse. Voilà : j’ai renoncé aux femmes.

    L’émancipation de la femme, ça le fait bien marrer, Jean-Pierre.

    Ils sont passés devant l’affiche du cinéma :

    Le Puceau se déchaîne.

    C’est malin.

    Silence dans les rues. Juste les coups de vent par-dessus les murs ou qui se glisse dans un doigt. La Jeune-Fille monte trois marches vers la rue Bragard. Il pose sa main sur la rampe de fer qu’elle a touchée, embrasse le creux de sa main. Au-dessus de lui la fille s’est retournée : il a compté une marche de trop, son pied a claqué sur le trottoir. Il a mis un genou en terre et les bras en croix pour garder l’équilibre.

    « Tu ferais mieux de trouver du travail répète sœur Mathilde. Au lieu de bouquiner !

    La Jeune-Fille est rentrée chez elle. Jean-Pierre court à sa porte. Les verrous claquent. Celui

    du haut, celui du bas. Un troisième, plus profond, en bout de couloir. Jean-Pierre s’approche, lit le nom sur la plaque en cuivre :

     

    M. et Mme BARDIN

    et leurs enfants

    « Et leurs enfants... »

    Jean-Pierre retient l’adresse.

     

    3. Ma sœur - La peinture

     

    Chez lui, Jean-Pierre peint : des seins, des fesses, sur toute la surface de la toile. Des fesses vertes, au couteau. Il entasse des couches de blanc, de crème.

    « ...de chercher du boulot. Qu’est-ce que ça va te rapporter ta peinture ?

    - Bonjour sœur Mathilde.

    - Qu’est-ce que ça représente ?

    - Des culs.

    - Tu te crois malin.

    - Je ne sais pas ce qu’il y a dedans.

    - On mange dans cinq minutes. Et tâche de ne pas te faire attendre. Ton père est là aujourd’hui.

    - Pourquoi, ce n’est pas le tien ?

     

    L’atelier occupe un ancien garage. Il y fait sombre. Un palan, quelques clés, plates, à pipe. Jean-Pierre se place sous la lucarne, couverte de crasse. Il faudrait un couvreur, avec une grande échelle, pour la gratter.

    « Je ne vais plus rien voir ». « Je vais devenir aveugle ».

    Il se lève, jette un coup d’œil à sa toile : des chairs tordues en diagonale. Rose gras, blanc mou d’un corps sur l’autre, une purée de ventres, de seins ventripotents.

    - À table !

     

    4. Le père, la soupe

     

    Le père est là, c’est un petit chauve, tout gris, qui lampe vite son potage sans lever la tête.

    Jean-Pierre contourne la table pour l’embrasser. (Mathilde répète à son frère tu aimes ton père, toi). Jean-Pierre se sert en soupe en haussant les épaules. C’est rare que le Père mange ici, 3 rue des Moines. Mathilde porte lentement la cuillère à sa bouche, qu’elle ouvre grande, les yeux vagues, le geste grave et moi. Jean-Pierre n’entend que le sifflement intermittent du radiateur au thermostat. Tout est bien rangé. Elle file doux, la Mathilde.

    Le Père pousse son assiette, sans dire un mot. À cinquante ans, il fait déjà vieux. La Mathilde le ressert – il ne vit donc que de soupe ?

    « T’as trouvé du travail ?

    Jean-Pierre lui poserait la même question.

    « ...faudra s’en occuper, dit le Père.

    Ils prendraient son argent. La sœur et le vieux.

    « Toute sœur éprouve pour son frère un attachement inconscient, qui peut aller jusqu’à l’inceste » - «  Y aurait plus qu’à se flinguer ».

    - Tu dis quelque chose ?

    - Rien, rien.

    - Il se rendra fou avec ses lectures. Si t’étais occupé de tes mains au lieu de fainéanter.

    - Ça suffit Mathilde.

    Son père ne regarde jamais en face.

    « Écoute-moi bien Jean-Pierre… Je vais partir huit jours à Châteauroux... » Mathilde sursaute. « Tu vas me faire le plaisir de trouver du boulot. N’importe quoi. Tu m’entends ? »

    Châteauroux… Châteauroux… Qu’est-ce qu’il veut que ça me foute…

     

    M. § Mme BARDIN

    « Et leurs enfants »

    …………………………….

    5. Correspondance

     

    « Monsieur,

    J’ai à vous apprendre que votre fille... » - qu’est-ce que je peux bien lui apprendre sur sa fille ?

     

    Trois fois. Elle a tiré les trois verrous. Le dernier plus profond.

     

    « Monsieur,

    Votre fille, que vous croyez si chaste... » « ...si chaste et pure... » « Votre fille se… se... » -

    - il serre les dents.

    - Qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce qui te prend ?

    Il a appris cela. Par intuition. Par déductions. Par enquêtes. Ce qu’il fait seul. Elles le font aussi. Elles le font toutes. Lui aussi le fait. Mais ce n’est pas pareil.

    « Pas pareil. »

    « Je ne fais pas la morale, moi. Je ne refuse personne. Elles me refusent. Elles refusent tous les hommes. Elles leur font la morale. Puis elles rentrent chez elles, et elles se… se... »

    Révoltant. C’est révoltant.

    « Elles croient toutes qu’on va les violer ».

    - Je vais dans ma chambre.

    - N’oublie pas ce que je t’ai dit ! crie le père.

     

    C’est une pièce encombrée de meubles et de tiroirs.

    - On les montera au grenier, un jour.

    En attendant, tous l es jours, Mathilde les astique, obstinément.

    « Tiroir 12. Enveloppes.

    «  Bardin, 23 rue Blagard.

     

    - Tous ces couillons qi prennent les filles pour des rosières... »

    Monsieur virgule (« Chère mémé virgule ») - c’est le vide ; soudain le stylo s’emballe, comme un grand trait de phrases qui s’ébranlent, ordurières, dérisoires, emphatiques.

    Précises. Anatomiquement très précises.

    « Signé M., chirurgien-dentiste »

    «  Signé C., noaire. »

    Il trace un grand « F » en cou^p de sable – le reste illisible.

    « Ça fait moins… ça fait moins anonyme ».

    Il place la lettre sous sa chemise, contre la peau du ventre. Il se voit traîné sur le Boulevard Laudry, dans une charrette, la tête et les poignets dans un carcan ; des gendarmes à cheval, en tricorne, qui l’escortent, le désignent aux outrages.

    L’écriture est nerveuse, régulière. Il ajoute quelques barres de « t ».

     

    6. Tempête sous un pan de chemise.

     

    « Où vas-tu cet après-midi ?

    ...Mathilde adossée à l’évier ; les assiettes mal rincées qui sèchent sur l’égouttoir.

    - Chercher du travail.

    Mathilde pousse un ricanement.

     

    Jean-Pierre passe par le garage. La lucarne. Un file d’eau noirâtre a tracé une rigole sur la toile.

    « Bordel ! Je ne pourrai jamais rattraper ça.

    Il repousse quelques cadres à l’abri. Quand il se baisse, l’enveloppe lui gratte la peau, sous la chemise.

     

    L’air est cru, la Mob encrassée. Passé le mur d’usine, le froid vient vous trancher. Jean-Pierre respire largement. L’air glacé se faufile sous les vêtements. Seul point chaud,le ventre, sous l’enveloppe.

    « ...et si je cherchais vraiment du travail ?

     

    Jean-Pierre tend le pied à ras de sol, pour contrôler le verglas. Quant il était enfant, il aimait bien poser le pied sur une bouse à demi-séchée. La croûte séchait, le pied s’enfonçait, les mouches bourdonnaient – ça puait vachement !

    Des hameaux. Des portes. Les boîtes aux lettres. Une fente, aux lèvres coupantes – étroites blessures du bois, du fer, du ciment – celles des garages, immenses, chromées, ou bien les boîtes perchées, frileuses, aux grilles des jardins.

    « C’est une honte ! » hurlerait la Jeune-Fille. Une fille normale. Qui ne pense jamais à ces choses-là. Qui ne sait même pas que ça existe. Au moment donc où la Jeune-Fille, ivre de bonne foi, serait sur le point de convaincre, où le père s’apprêterait à chiffonner la Lettre Anonyme, à ce moment-là, lui, Jean-Pierre Fargey, ouvrirait la porte d’un coup de botte ; la fille tomberait à genoux. Il se ferait sucer.

    « Merde ! »

    La mob qui zigzague.

    « Je trouverais du travail. Je me marierais. J’aurais trente ans. Il y aurait du soleil, une prairie, un enfant » - et soudain, sortant d’un petit bois rabougri, la plaine de neige grise – il va jusqu’à Saint-Vital. Des toits bruns, blanc sale. Un paysan passe en tapant ses bottes.

    Une boîte postale est accrochée, là, devant ses yeux, dans un virage. Une immense palpitation se déclenche dans sa poitrine – cela descend tout chaud tout moite au bout de ses doigts – comme lorsqu’il avait brisé un jouet, tué un chat – commis quelque chose d’irréparable ; il ne resterait plus qu’à attendre le châtiment, terrible, avilissant (…)

    Ses pommettes cuisent.

    Son cœur serré.

    Jean-Pierre a tiré l’enveloppe

    « Dernière levée, Mercredi 10h »

    - sa main s’élève vers la fente. Il ne regarde pas. La lettre est tombée. Aussitôt le sang revient frapper ses joues.

     

    Personne ne l’a vu.

     

    7. La mère

    « Ta mère était une grande malade.

     

    Mathilde coud. Elle porte un tablier blanc. Jean-Pierre prend sur la table une paire de ciseaux. La pièce est trop haute, mal repeinte.

    La mère se plaignait toujours. Elle prenait des cachets. Des comprimés. Mathilde lui faisait des piqûres. Jean-Pierre se pique les doigts.

    « Rends-moi les ciseaux.

    - Tu as dit « ta mère ».

    - Ça s’est trouvé comme ça.

    - Tu l’as connue avant moi.

    Mathilde coupe le fil avec ses dents.

    « Qu’est-ce que ça fait, d’être fille unique pendant dix ans ?

    - Qu’est-ce qui te prend ?

     

    Mathilde lève la tête. Une grosse tête blême.

    Elle a dit que la mère était plus gaie, « avant » ; que c’était une vraie « boute-en-train ».

    « Dans les repas de famille, elle faisait rire tout le monde.

    - On ne fait plus de repas de famille, dit Jean-Pierre. Il demande :

    « Tu sais quelque chose, pour Châteauroux ? »

    Mathilde range son matériel de couture sans répondre :

    « Épluche-moi des patates. »

    Il prend un torchon sur ses genoux.

    - Tu crois qu’elle est…

    - Partie. Je te l’ai déjà dit. Avec un gendarme. Elle vit avec lui.

    « Pourquoi me regardes-tu comme ça ?

    - Tu as son menton.  Exactement son menton.

    Jean-Pierre se lève le couteau à la main, il se regarde dans la glace au-dessus de l’évier. Traces de varicelle.

    - Aide-moi à mettre la table. »

    Les traits de Mathilde retrouvent graduellement leur expression de haine cuite.

    Les petits yeux de Jean-Pierre se rapprochent sous son front de papier mâché.

    Au transistor la musique est bonne. Ils évitent de se parler.

     

    8.- Nigth Clube

     

    Le bar de la rue C. « rouvre ses portes après rénovation ». Nigth Club – le « th » anglais, sans doute. Je n’y mettrai jamais les pieds. C’est pourtant facile, Jean-Pierre : tu te faufiles dans un groupe. Tu t’assois là, près de la porte, sous les patères.

     

    Il entre, en ligne droite, jusqu’au bar :

    - Un café.

    Le barman a son âge. Il fracasse des bouteilles vides à ses pieds, dans une lessiveuse.

    - Plaît-il ?

    - Un café.

    Le barman se mord le pouce. Il s’est écorché. Bien fait pour sa gueule. Il se tourne vers le percolateur.

    Trois rustauds arrivent. Ils se perchent sur les tabourets. Le barman rigole avec eux. Jean-Pierre rigole. Tout le monde rigole. La nuque du barman forme un petit bourrelet. Le dos tourné, il répond aux railleries avec assurance. Il a monté l’affaire avec deux amis. Il vide les poubelles, il fait le ménage. Jean-Pierre dit :

    - Vous ne pouvez pas me servir quelque chose par là-bas ?

    Il désigne le plus négligemment qu’il peut une tenture à gros plis, derrière laquelle on devine un escalier qui descend. Le barman regarde sa montre, prend les autres à témoins :

    - Pas avant une heure !

    Les autres approuvent avec ensemble.

    À travers les pans de vitres passe un petit courant d’air. Un enfant se dirige vers le flipper. Des apprentis se réunissent quelques minutes autour de trois canettes de bière. Jean-Pierre boit encore, observe les parois crépies, les appliques de plastique, le comptoir chromé.

    Vers le fond, des tables rustiques.

    Il se sent bien.

     

    Il n’a plus peur.

    C’était un jeu.

    Commander un lait fraise, un café, blaguer avec des inconnus – la Grâce, l’Instant.

     

    ...D’un coup, l’ouverture, tourbillon de rires, des femmes – de la neige – parfums – fourrures.

    - Salut !

    - Salut !

    Elles se jettent au-devant des baisers toutes frissonnantes, les épaules relevées.

    Jeannine, Laurence ou ce genre – les cuisses coupées par un galon de lapin. Des cuisses fortes, comme greffées ; elle se penche sur le bar – mollet tendu, couture du bas, bise au barman - « attention aux verres ! »

    Par derrière Jean-Pierre sent la pulsation du juke-box, le poids des pièces qui tombent, les hommes dans son dos pendent les manteaux, près de ses épaules, les battements de la porte jamais tout à fait fermée -

    Il commande une cerise.

    - Bonsoir Joël – Bonsoir Josy - ...Judy » - bises, bises, « permettez pour la chaise ?

    - MAIS BIEN SÛR.

    On lui a adressé la parole. On lui a adressé la parole.

    Il n’y a pas que les ennemis.

    Il y a aussi les indifférents.

    Les filles sont sympa.

    Les filles aux yeux vagues, blotties sur la banquette – la fierté apprise du regard – mâchoires fortes et cheveux gras – des jours au fond des salons de coiffure, des saisons au fond des magasins de chaussures – hinhin les rires niais, les lèvres retombantes -

    - Jean-Pierre, tu fais le difficile.

    Une demoiselle qui bat la mesure du bout de son soulier.

    Une demoiselle qui tourne la tête vers lui, vers les jeunes hommes si différents -

    J. F. bonne fam.

    Délurée, exc. éduc.

    ch. H.

    bien sous tous rapports

    - elle est ivre, un peu, et lui plaît,beaucoup^.

    Jean-Pierre a les yeux louchons, le nez tombant, le teint brouillé, les cheveux raides.

    Il ne se lave pas très souvent.

    Près de la grande fille blonde et flambant neuve, c’est une vierge terne aux yeux torves, aux dents fâcheuses, au nez...- on commence ? on commence ? On est dix, au moins ! »

    Derrière le rideau plissé une lueur rouge, très « boîte ».

    Au juke-box ont succédé des accents lourds, pleins, plus graves. Les autres se lèvent.Jean-Pierre leur emboîte le pas.

    « Vodka orange ».

    Comme les autres.

    Du rouge, du noir, le feu en plastique dans la cheminée, les filles, les voix – la musique – les autres qui dansent. Lent, rapide, lent. Spots rouges pour la batterie, jaunes pour les guitares, noir pour le silence – le bras par dessus la tête

    béat, béat, béat

    « ...et des sèches s’il vous plaît »

    Passé le cinquième verre je laisse tomber

    - Eh bien, le grand ? On ne danse pas ?

    La délurée vire déjà au bras d’un bellâtre. Il ne reste plus, assise, que la vierge grise, elle dit :

    « On y va ? »

    Comme à la piscine.

    Il la prend dans bras et gagne la piste – dadin, dadon – dandin, dondon – c’est le slow, le slow bien noirâtre. Il la serre, il la sent de très près sur le cuir chevelu, la musique joue, elle ne l’entend pas renifler que dire, que dire - « Allez, on le fait celui-là » - c’est le slow suivant – dadadon- dadindon – comment ça se tient, une fille ?

    Et pas moyen de bander. Paraît que ce n’est pas obligatoire.

    « C’est ma cousine ! crie la délurée. Toujours au bras du même. « Faites-en ce que vous voulez, mais surtout pas un petit !

    C’est pas vrai. Non mais c’est pas vrai.

    Il se voit sur un chemin ensoleillé, tenant une fillette par la main – quelle publicité, déjà ?

    Ça sent le cuir chevelu. Ça sent l’humain. Voilà bien longtemps qu’il n’avait pas senti un être humain de près, il humagine dans le noir les racines serrées piquées sur le scalp blême, les « glandes sudoripares » - je te plais comme je sue ?

    Il ne peut pas l’embrasser sur le front ; elle est trop petite – mais que dire, que dire – j’ai trouvé :

    «Mais c’est notre cher Johnny ! » - la bouche en coin.

    Pas dupe.

    Elle dit oui.

    Par quel bout on commence d’habitude ? Si je ne flirte pas tout de suite…

    Que se passerait-il ?

    Ils se rassoient. « Tu veux une vodka ? »

    Non.

    Et rien à se dire. « On ferait mieux de se taire ».Il le lui dit. Chapeau. Chapeau. Des icebergs ans la tête. Il offre une cigarette. « Vous ressemblez à votre cousine », dirait-il. « Elle vous jette toujours dans les bras des types,comme ça ? ...vous couchez ensemble ? »

    « Boïng, boïng », dit la musique. « Ploc, ploc », font les spots. La fille se tait. À côté, sur la banquette, la cousine délurée s’est éméchée :

    - Si une fille tire un coup… Quand une fille veut tirer son coup…

    - Elle réussit son coup à tous les coups, dit le bellâtre.

    Jean-Pierre pense que de toute façon, les filles préfèrent rester seules.

    - Je me comprends.

    Il fume. Il boit. La fumée le soûle plus que l’alcool. La fille, de plus en plus raide, attend qu’il parle.

    - Je hais les timides. Les timides vous paralysent. Pas moyen de leur adresser la parole.

    Ils ne dansent plus. Les autres se lèvent, tournent sur la piste, reviennent s’assoir, leur passent devant – la cousine lui tombe sur la poitrine – Avec elle, ce serait plus facile.

    La vierge tire de son sac à main le calendrier du RCP : le Rugby Club Putéolien.

    « D’où tu sors cette horreur? »- c’est parti tout seul – il lui dit « D’où tu sors cette horreur » - son frère, son cousin joue dans l’équipe, elle est fière de lui - « C’est lui qui talonne elle dirait, c’est lui qui a droppé, qui a transformé

    « Ce n’est rien », dit-elle d’un petit ton contrit, ce n’est rien.

    Renfonce la photo dans le sac à main, après tout merde c’est sa faute, sa faute à elle, je ne sais pas, moi, quand on voit ma tête, on se doute bien que le rugby je n’en ai strictement rien à foutre – faut pas être sorcier – tandis que la cousine, là, elle doit être au moins je ne sais pas, moi, Secrétaire » - en tout cas bien bourrée, elle se jetterait sur lui, il resterait sans bouger parce que dans le fond ça lui serait bien égal.

    Elle se reculerait, le fixerait d’un air très intelligent :

    « T’es un type bizarre, toi.

    Elle ne serait pas fâchée.

    Peut-être bien qu’elle se mettrait à le respecter.

     

    La pucelle au nez busqué prend son courage à deux mains. Elle lui passe devant - « pardon »- pour rejoindre le Groupe, à présent de l’autre côté de la tenture, comme avant. Jean-Pierre regrette des choses vagues. Il va rentrer. On s’embrasse dans les coins. Le barman repasse les mêmes disques.

     

    ...une équipe de rugby… l’imbécile…

     

    Jean- Pierre repasse à son tour le rideau rouge. Rien n’aurai bougé depuis le début de la soirée. Un « type » se penche vers une « gonzesse » qui regarde Jean-Pierre en riant.

    - Ça a marché avec ton mec ?

    - Pas un mot. Il n’a pas dit un mot.

    Jean-Pierre prend son élan. Il s’exclame :

    « De cheval.

    Le « type » se lève, petit, bourré, méchant (aux autres : « une minute ») Qu’est-ce que t’as dit ?

    Jean-Pierre hausse les épaules :

    « De cheval.

    - Et qu’est-ce que ça veut dire, « de cheval » ?

    - Je disais ça comme ça.

    Une fille ricane mollement.

    «  Et pourquoi tu dis ça ? Est-ce qu’on te parle, à toi ?

    - Je disais ça comme ça, en passant.

    Dans le coin de la banquette, la conversation se poursuit. Tout à l’heure, Jean-Pierre a vu le type avaler le whisky au goulot :

    « Si t’a vais dit « deux chevaux »,encore, énonce-t-il gravement.

    - Oh ! alors, évidemment, acquiesce Jean-Pierre avec vivacité.

    - Eh bien passe ton chemin, vieux, passe, passe…

    - C’est ce que j’allais faire, concède Jean-Pierre.

    - Voilà. Tu t’en vas. Tu passes ton chemin, et tu t’en vas.

    Il l’a saisi par le bras, sans brutalité. Parfaitement ivre. Le type se rassoit. Jean-Pierre se dirige vers le porte-manteaux. Là-bas, on se marre. Il enfile son pardessus. Tiens, le revoilà.

    Le type s’avance en roulant des épaules :

    « Dis donc, tout à l’heure, tu ne voulais rien dire d’autre, par hasard ?

    Il le fixe de ses yeux jaunes fibrillés de veinules.

    - Mais non, mon vieux, j’ai dit ça au pif, pour dire quelque chose.

    - T’es bien sûr, au moins ?

    Il cherche à comprendre.

    - Sûr. Je vais me coucher. Laisse tomber.Tu ne vois pas que je dors debout ?

    L’autre est décontenancé.

    « T’es d’où, toi ?

    - De Bordeaux.

    - De Bordeaux ?

    - Oui. À Bordeaux c’est tous des cons.

    - Même pas.

    Jean-Pierre n’a jamais foutu les pieds à Bordeaux. Il prend la porte. À travers la portevitrée il le voit regagner sa place à pas lourds.

    Il fait très froid. Un jour Jean-Pierre sera beau. Fortuné. Il sera élégant. Il habitera une autre ville. Quelques ivrognes passent en chantant chacun pour soi. Au milieu d’eux il reconnaît celui de tout à l’heure. Ses camarades le soutiennent par les épaules. Question filles, ça n’a pas l’air d’avoir marché très fort pour eux non plus.

     

    9. Cousines

     

    Le barman accroupi verrouille la porte d’entrée. Plus loin les cousines s’éloignent bras-dessus bras-dessous comme seules les filles ont le droit de le faire.

    Les types sont repartis par la rue Bleu-Fugières. Ils vont se séparer, ils cuveront leur samedi soir, tout seuls.

    « Un mec, un vrai, c’est celui qui emballe une fille, n’importe laquelle, au café, dans la rue – et qui se retrouve dans son lit une heure après.

    Les filles tournent rue Chaillonnet.

    Ça ne se fait plus, d’être cousines.

    On sait ce que ça veut dire.

    Elles se rattrapent l’une à l’autre dans la montée verglacée.

    La plus petite, la pucelle, a de grosses hanches et la jupe courte. Le chignon de l’aînée se défait lentement, de réverbère en réverbère. Le froid remonte entre les jambes. Soudain Jean-Pierre s’est heurté à elles. Il titube à reculons sur le verglas. La plus jeune ouvre une bouche hagarde ; sa lèvre inférieure tremble. L’aînée semble à peine surprise.

    « Bonsoir », dit-elle doucement.

    Elle sourit, introduit la clef dans une serrure.

    Elles ont disparu.

    Il les entend rire derrière la porte.

    Elles n’en peuvent plus de rire, elles se sont retenues longtemps.

     

    10. Le beau style

     

    « Monsieur, Madame » - dès l’abord, le ton grave - « votre fille et sa cousine » - bon début, précis, sans risque d’erreur - « bien qu’elles se comportent de façon totalement opposée, ressortissent chacune au même diagnostic et à la même thérapeutique

    « Sans doute leur avez-vous inculqué les mêmes principes – or : si l’une d’elles a parfaitement assimilé ces louables doctrines au point d’être restée trois quarts d’heure assise à mon côté sans avoir proféré une parole, alors que ma réserve naturelle - « du Wyoming », ha ha ! - n’en laissait pas moins filtrer un désir pathétique de communication, l’autre, en revanche, tout aussi refoulée je m’empresse de le dire, s’affichant tour à tour avec tous les hommes » - mieux que « garçons » - n’a pas manqué de prendre prétexte d’un éthylisme suffisamment manifeste pour se raccrocher à toutes les parties de ma personne.

    « Monsieur, Madame, de deux choses l’une : ou vous bouclez vos filles, ou vous leur lâchez la bride.

    « Soyez sûrs qu’à l’heure où je vous écris, vos pucelles ou bien dorment ou bien se branlent avec frénésie, seules ou à deux, à grand renfort de soupirs et de pets. Vous collez juste l’oreille à la cloison ».

    Il ôte son slip trempé de sueur. Il se couche, ferme les yeux, se touche un peu et s’endort.

     

    * * * * * * * * * * * * * *

    Jean-Pierre a dormi cinq heures. Il relit sa période, dont l’enflure lui semble irrésistible.Il la déclamerait, s’il n’était pas sitôt. Il sent encore sur toute sa poitrine la douce pression de sa main, à elle.

     

    11. Ennui

    Parfois l’ennui prend une ampleur, une densité qu’il n’eût pas imaginée. Il passe d’une pièce à l ‘autre, dévoile les miroirs, passe au garage devant sa toile où il s’attarde, sardonique. Dans la bouche un goût de ferraille.

    Jean-Pierre pose un doigt sur sa gorge : si la peau vibre, c’est que la voix passe : « Aah… aah... »

    - Qu’est-ce  qui te prend ?

    Mathilde râpe une rave : rrac vrac… rrac rrac vrac…

    Il semble à Jean-Pierre, s’il avait un piano ! - qu’il pourrait y improviser d’interminables valses langoureuses – mais il ne sait pas jouer du piano. Il s’endort sur la table – Tu t’ennuierais moins, si tu travaillais !

    Tu rabâches,Mathilde, tu rabâches…

    Elle pose rave et couteau.

    - Je me suis bourré hier soir.

    - Je ne suis pas chargée de ta personne.

    - J’ai failli me faire casser la gueule.

    - Tu ne sais pas parler aux gens.

    - Justement, je n’aime pas ton maquillage.

    Elle le trouve très discret.

    Il ne la voit jamais avec un homme de son âge. Elle revient toujours à l’heure des repas. Régulière, grise.

    « Ton travail ne suffit pas à attirer les hommes.

    - Les hommes ! Les hommes ! sur quel ton il dit ça !

    Le frère et la sœur éclatent de rire en même temps.

     Mathilde agite son gros nez avec conviction. Mathilde dit :

    « Je n’aime pas le mot « homme ».

    Elle aimerait mieux « compagnon » ; « homme » : ça sent trop le sexe

    « Je le voudrais câlin, tendre – Jean-Pierre complète : et qui ne fasse pas l’amour.

    .Quand une veut tirer un coup – Jean-Pierre est intarissable.

    13. Aveux. Folies.

     

     

     

     

    Jean-Pierre se masturbe.

    - J’ai trouvé du machin sur les broderies du drap de dessus…

    Du machin… Plus Mathilde prend l’air détaché, plus sa bouche en semble pleine. Jean-Pierre (ton détaché) :

    - Évidemment, pour vous les femmes, ça ne laisse pas de trace.

    Elle a drôlement encaissé, la Mathilde. Il savait ! Un homme savait !

     

    Elles font cela par choix. Uniquement par choix. Nous, les hommes, par obligation. Parce qu’elles nous y obligent. Elles nous y poussent. C’est leur faute. Leur faute à elles

     

    - Tu ne cherches que la fesse, dit Mathilde.

    - Il ne faut jamais perdre la fesse.

    - Tu ne seras jamais qu’un homme

    Jean-Pierre déplace un couteau su la table.

    - Écoute-moi Mathilde : les hommes…

    - Tu n’as que dix-huit ans.

    - ...eh bien moi – moi je ne suis pas comme vous…

    - Qu’est-ce que tu sais de ce qui nous bouffe le ventre, à nous les femmes ?

    Elle le regarde avec une soudaine panique :

    « Tu n’as pas de viol en vue ? Jean-Pierre !

    Il avait lu le Grand Larousse Médical :

    « On peut distinguer trois zones concentriques : pubis… grandes lèvres… (…) ...petit organe érectile et charnue placée sur la partie antérieure (…) - il est l’homologue considérablement réduit du pénis chez l’homme.(...) ».

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Le Cloître

    C O L L I G N O N L E C L O Î T R E

     

     

    Il était parvenu à cette espèce de satisfaction. Voyant autour de lui la vastitude des campagnes, les prés, les bois et tout ce qui s'ensuit (vaches, femmes dans les bourgs et draps sur l'herbe), il se sentait le possesseur, l'englobeur des choses. Ses poumons se soulevaient, il absorbait les champs, le val, un clocher ruminant sur Volsonne, et les fumées au loin vers Waldebourg. Son souffle passait sur les blés, les haies, les potagers : l'abbaye profitait de tout, la natalité galopait, la longévité longéviait. L'abbé Jean-Robert enrobé dans son embonpoint succédait à l'abbé Jean le Loup. Le successeur à présent régnait sur mille arpents de vignes, de villageois et de rivière, et s'appliquait volontiers l'ironie.

    Vingt ans auparavant, anno Domini quatorze-cent soixante-sept, il était entré là, par un sombre jour de neige ; il ne tombait du ciel qu'une grande grisaille de lumière ; le fils cadet du rempailleur n'avait pas suscité de miracle à St-Cloud-d'Ambervilliers. Les jeunes femmes ne l'amusaient pas, les vieilles non plus. En bref sa bite molle le faisait chier. Finalement il se sent fait pour des choses plus nobles. Plus longues, tiens, justement. À la mesure de ces bâtiments noirs, très lourds, avec des ardoises très noires jusqu’à mi-sol des murs, et des cheminées à rôtir des sarrasins.

    Il en habite un, au sommet d’un monticule sans excès, dont l’abbaye occupe tout le plateau. En dessous, dans toutes les directions, des vallonnements vachement fertiles.

    Sous la neige (c’est janvier) le Frère Ikselles, mort depouis, montre à l’impétrant 1) le réfectoire, 2) le cellier, 3) les dortoirs. 4) la bibliothèque et les commodités. Plus les parchemins attestant de la fondation de l’abbaye en l’an de grâce 909 (CMIX). Et très vite, vingt-huit ans à peine avaient suffi à Jean-Robert de Baume pour conquérir les têtes, les cœurs et les confiances, si bien que ses pairs applaudirent à sa désignation par le pape Léon VII : abbé de St-Cloud d’Ambervilliers.

    La vie de moine passe comme un jour, la règle empêche qu’on se voie mourir, empêche qu’on se sente vivre. Mais Jean-Robert de Neuzanville n’était pas un abbé ordinaire. Il parvint à se faire attribuer, en sus de son réduit réglementaire, le rez-de-chaussée d’une tour où s’ébattaient jusqu’ici volontiers les volailles – en bref un ancien pigeonnier où promptement s’aménagèrent trois étages. Les fromages se vendant, les aménagements intérieurs permirent à l’abbé une bonne retraite. Il n’était ni mieux chauffé, ni mieux nourri, mais pouvait ainsi s’appliquer la devise de Sénèque :

    Sanabimur, si separemur modo a cœtu -

    Nous serons guéris, à condition de nous éloigner de la foule.

    C’était un haut homme, puissant, sanguin, bien proportionné. Il lui fallait cet air des cimes, disait-il en riant, pour appliquer à son gouvernement la lucidité indispensable. Le jour où le Frère Ikselles intronisa ce nouvel homme en ces lieux, je me suis méfié. Les distractions sont rares dans les monastères, à moins de se réjouir de la régularité liturgique. Je me suis fait espion. Malgré l’interdiction j’ai tenu un journal où je notais tous les faits et gestes, et les pensées de Jean-Robert. Déjà, on l’a castré du Neuzanville. Puis il a demandé de lui-même à se faire instruire de la vie de saint Robert, Rien pour moi-même, tout pour les autres. Il a juré entre ses dents. Il s’est signé. Qu’a-t-il vécu dans sa vie « d’avant » ?

    Il n’est poussé par nulle vocation. Il aurait mieux caché ses réelles ambitions. Mais ses dents dépassaient aux commissures. Toujours à côtoyer le chef de notre communauté, à le narguer sitôt le dos tourné. Toujours à rudoyer le novice : gueuler sur le coupeur de bois, l’homme des seaux de lait, l’homme des vaches.

    Il a senti, très vite, que ça se voyait. Il s’est donc appliqué à la transparence, à la discipline et aux mortifications. Il avait parfois dans les yeux des lueurs, et du verdâtre au creux de ses joues. Certes, il n’était pas aussi rouge qu’aujourd’hui. Il ne soufflait pas en montant les escaliers. Je ne susi jamais arrivé à le trouver désagréable : Dieu aurait pu, s’il l’avait voulu, me créer à l’image de Jean-Robert ! qu’il me pardonne mes pensées sur mon propre abbé.

     

    L’abbé Jean-Robert s’éloigne de la fenêtre sur le vallon. Il s’installe sur un prie-Dieu, au milieu du cercle de pavés rouges. Dieu voit tout.

    « Je me souviens » pense l’abbé -peu enclin à penser en ce jour - « d’avoir été le seul depuis saint Jean le Loup à présenter mes intentions, dans un discours préliminaire : le rescrit.

    « Nous avions bien bu » poursuit-il. Du bon vin dans des brocs tout simples. Des discours, en latin, en allemand. Je m’en suis trouvé exalté. C’était aussi comme un grand puits de lumière, irradiant tout mon intérieur, canalisation divine, faille de tous et de chacun. Je pouvais à volonté ouvrir ou clore la plaie de tous mes amis et frères, au nombre de 72, 6 fois Douze. Ils m’obéirent tant, que j’en fus confondu. La Grâce est terrifiante. Enfin le puits disparut. »

     

    Jean-Robert priait peu. On le voyait soucieux, le vert au creux des joues. Il inspectait partout, redoutable. Il contrôlait qui se confessait, qui non. Muni de l’indult papal, il eût prospecté le secret

    des confessions. Puis il se renferma de plus en plus souvent. Et le renfermement ne va pas sans une extrême conviction que tout est Vanité. C’est assurément le but du moine : certains s’affligent, d’autres s’enflent d’orgueil ou de désespérance, mais les meilleurs sont tentés par l’absurde Vacuité du monde. Je peux vous en parler : ils m’ont renvoyé trois fois.

    Jean-Robert s’affligeait : n’être qu’un abbé, c’était du petit monde. Il avait inventé le recroquevillement d’Envie. Il se rabattit sur nos boutonnages et sur nos laçages, souliers d’hiver, sandales d’été. Ah ! c’était un drôle d’abbé.

    Jean-Robert s’infligeait des pénitences. Il se cognait la tête aux murs, ou de ses poings. Il restait à genoux des heures. Il ne s’agissait pas d’élancements mystiques. Juste une question d’organisation. Apparemment. Il humiliait à heures fixes sa chair abondante et gourmande. Avec méthode, il se flagellait quelquefois.

    Quant au frère Ikselles, il se chargeait des contacts extérieurs : Monsieur de St-Dié. Frère Ikselles n’eût jamais révélé ces bagatelles à quiconque. Au bout de trois minutes de flagellation, l’abbé Jean-Robert transpirait comme un fleuve. Il s’était appliqué à méditer sur Dieu, sur le Fils, saint Joseph ou Marie. Mais il eût estimé ridicule ou fâcheux d’atteindre l’extase. Il s’essuyait avec un gant de crin, et mangeait du poisson toute une semaine. Scrupuleux donc, à sa manière dure envers les autres et lui-même : à genoux sans coussin devant l’autel, soit ; jeûnes fréquents, soit. Mais ne jamais couler dans les excès de Remiremont, sous la cornette ithyphallique de Mère Cécile-Andrée de Bonnefont.

    Frère Ikselles était le seul à se souvenir des sœurs « bonnefontaines ».

    Cependant, cependant :

    La cellule du Père Supérieur Jean-Robert ouvre sur une Bibliothèque largement pourvue en exégètes de Bouddha. Il en a tiré une philosophie tout à lui, qui ne retient -de façon élémentaire ! - que « l’affirmation du néant, qui est Dieu ».

    Il vit profondément de cela.

    Il s’affine vers Dieu.

    Dans ses méditations paumes levées, il tente le Grand Sommeil, qui est connaissance suprême. Par la rupture avec le lien charnel, ca grand corps accède aux ciels purs. Quand il déplie ses jambes en lotus où passent les fourmis, Jean-Robert sent s’épancher au sommet de sa tête une insondable torpeur.

    Comme un coup de masse de bronze.

    Il se sent apaisé, descend donner des ordres d’une voix angélique et veille à tout son monde avec des effleurements de cristallier. Il s’efforce de voiler ses élans de fierté. Il relit les passages sombres de Job et de l’Ecclésiaste, et se retrouve chrétien comme devant.

    Rien ne lui semble plus important que l’étude de soi-même.

    Rien ne lui semble plus important que de le rejeter.

    Ne plus manger. Ne plus bouger. C’étaient les derniers temps de son séjour à l’Étage. Il aspirait, bloquait son souffle et répétait aum d’une voix caverneuse, tenue le plus longtemps possible.

    Ses entrailles cérébrales frémissaient.

    Il s’absorbait, tout de même, devant le Christ en Croix.

    Malgré ces macérations, les jeûnes et les privations de chauffage, il sentait persister en lui de vieilles attitudes, raisonnements vicieux, jugements erronés et attributions de beaux rôles. Ces stupides persistances, pourtant, lui étaient gages de sincérité : le Père Jean-Robert, immobile, croisées ouvertes, se sentait parfois satisfait de ses insatisfactions.

    * * * * * * * * * * * *

     

    ..Zachée, quant à lui, s’étourdissait de chasses. Rien de plus facile dans ce pays-là : au pied des montagnes, chaque vallée contenait de l’ours, du cerff et du faucon bleu. Ou bien du lièvre, des perdrix.

    Plusieurs fois par semaine, Zachée de Broisy sortait son équipage, chevaux, chiens d’Artois et bâtards. Il chargeait son dos de flèches, son poing d’une pique ou d’un épieu à l’ancienne.

    Comme dans la chanson, « la venaison garnissait les saloirs ». Bien sûr il s’ennuyait comme une bête, et les festins lui rappelaient avec remords les vertus de Jean-Robert, Prieur de St-Clothy d’Ambervilliers, dont la renommée avait franchi les 50 lieues qui séparaient le Mont Clovis de ses domaines.

    Surtout, Zachée de Broisy connaissait des difficultés sans mesure avec l’administration départementale du Jura, parce qu’on n’avait pas idée, en 1883, de chasser « à la médiévale », quand les meilleurs fusils étaient en vente partout, nom de D. !

    C’est pourquoi Zachée de Broisy sanglotait in petto en considérant le vénérable Jean-Robert de St-Clothy, cousin par alliance de sa première femme. Zachée essuie souvent sa barbe, grasse, courte et drue, comme obscène, comme plaquée. Toujours humectée. Courteau, de joues renflées, rose et potelé des doigts, suffisamment agile pour jouer du serpent. Mélomane, lui faut-il vraiment renoncer à toute la boursouflure de la vie par désir d’amour divin, de Purification ? Les sons l’hallucinaient, il se composait des polyphonies, entre deux communions du dimanche. Il était bien le seul, à cent lieues à la ronde.

    Le pâté de sanglier communique une humeur bien robuste, on se sent plus près de Dieu quand on a bouffé du bon sanglier, le Dieu de Zachée semble n’avoir pas plus de consistance que celui de son lointain cousin. Ce cousin voit Dieu à huit heures précises, quand le soleil perce la verrière d’ogive, différemment suivant les saisons. Zachée, lui, sent son Dieu dans son oreille, ou dans son ventre.

    Jean-Robert le Cousin nage dans le bonheur de sa sainteté naissante, mais Zachée s’ennuie : trop de chasses, trop d’amis, trop de repas. Fils de putes ! s’écria-t-il un jour qu’il avait bu (ces jours sont très rares) : débarrassez la table, et me débarrassez aussi. Je ne ferai plus de vieux os, la goutte m’entrave et je ne pisse plus ».

    - Vous mangez trop de gibier, dit le serviteur.

    - Vous servez trop de gibier, dit Zachée.

    - Il semble que Monseigneur ne se soit pas déchargé depuis un fort long temps.

    - Je frise l’apoplexie, Nestor, je dépasse quarante-six ans. C’est un miracle que mon ventre soir resté plat ». Le serviteur le trouva vulgaire ; Zachée verrait sa maîtresse tantôt. Elle était dans la pièce voisine, attendant le plaisir du sangliophage. Zachée grimace : « Je ne pourrai jamais styler ce porte-plat ». « Contre la mélancolie » poursuit le serviteur, « le Sieur de Boisy lui-même n’a pas trouvé de remède . - On ne dit pas « le Sieur de Boisy ».

    Avec la bonne ecclésiastique, en service d’extra, ils le jetèrent sur un lit dela pièce voisine où la maîtresse en titre est venu sucer quelque gland vaguement baveux. Il ne pouvait plus s’agiter. Mais dès qu’il fut seul et ses mains torchées, il écrivit ce qui suit :

    « Cher ami cousin Jean-Robert,

    « Je suis le seul à pouvoir de traiter de ces titres. Curieuse destinée décidément pour nous autres, qui t’a mené à la tête d’un grand monastère, tandis que je me vautre à la ferme parmi les femmes et les dépendances.

    « Nous avons fait la Petite École ensemble, mais tu es monté à Nancy – qu’est-ce qu’on se sera donné tous les deux sur le plateau, chasses et galopades ! Tu ne refusais pas le cheval – j’ai dû pour ma part y renoncer cette année : des douleurs atroces, pour moi et pour la bête en raison de mon poids, et tu chassais, je m’en souviens bien, plus que je ne priais.

    « Puis nous allions basculer, non pas les belles au moulin comme nous le faisions croire, mais les sacs de farine dans le pétrin du boulanger.

    «  Tu as fait des pèlerinages pour voir du pays : Notre-Dame en Italie, tandis que je me charroyais de Marseille à Montpellier, où les gens comprennent mon patois latin. Je rapporte de la poussière et toi des bénédictions. À Béziers j’ai inventé les fréjolles de calmoutiers : des miettes de poisson, des cougourdes ; mêler à de l’ail, plus une piperade, un brin de lièvre, et c’est immangeable ». Plus tard : « Comment fais-tu pour vivre, ô cousin de ma première épouse ? sans manger ni dormir, ni presque boire à ce qu’on dit ? Dieu dans nos légumes, dans nos fruits ? je ne le trouve pas. Mon rêve est de me purifier de l’envie, par l’admiration, mais je me sens tout décapé de par dedans. Tu vois Dieu ? Cela doit te suffire. Toi, le Prieur, intercède ».

    « Prie-le d’alléger mes sauces, de rendre à mon rébec son efficacité soignante. L’acédie, ou l’ennui, est péché capital. Et Dieu à tout instant, sous ta verrière, ce ne serait pas de la gourmandise ? ...Jusqu’à mon admiration, qui ne te manque pas ». Plus tard : « Ce qui signifie, cousin d’alliance, que ne demandant rien tu obtiens tout. Prends garde au péché d’excessive satisfaction, sans même savoir si tu le commets. À ta place je le commettrais. Pourtant tu ne dis jamais de quelles grâces tu profites. Les autres disent : « Sa renommée a volé jusqu’à nous ».

    «Modeste et fier en même temps. « Dieu est silence », mais les mines que tu prends sont-elles du silence ? As-tu l’air extasié, ou absent, très froid ? Comment supportent-ils, en ton monastère de St-Clothy, que rien ne soit vraiment administré ? Ton second ; Ikselles, très vieux, n’a-t-il pas toute autorité en ton nom ? Il tremble de peur de mourir : n’est-ce pas une honte, venant d’un moine comme lui ? ...Tu pourrais voir Dieu dans une rivière, ou dans les poissons que tu pêcherais, comme il est dit dans la Genèse ? ...Tu t’élèves et parades au sommet de ta verrière, phénomène de foi. De foire. Si tu meurs, parlera-ton de « transfert en haut lieu » ? Seras-tu remplacé par une momie de cire blanche ? « Itinéraire d’un grand saint », « De la momerie à la momie »… - j’achète.

     

    Maître Zachée de Boizy,

    À vous toute autorité et salut.

    De par le Roi (que je suis), je vous apporte l’ordre et l’honneur de rejoindre notre bonne ville de B., dont je vous ai fait maire avec approbation de tous les échevins du lieu. Par toute la Comté il n’est question que du talent dont vous touchez et composez du luth et laissez faire à merveilles toutes demoiselles aux sacqueboutes.

    Vous êtes aimé. Il n’est jusqu’à Lyon qui ne résonne de vos louanges. Vous vous entendez en tous arts, voire en cuisine, mais de celui-ci en vérité vous faites trop état. Vous composez en vers ou prose, produisez force talentueuses comédies et parades.

    Vous n’êtes pas reçu à ma cour à proportion des inimitiés que vos conduites avaient engendrées en d’autres temps, ores sçavez que tous bons roys n’ont point coudées franches. Aussi vous enjoins comme de dessus que retourniez à B. de la Comté, afin que vous accomplissiez en icelle ville l’obligation la plus estimée, la plus enviée qui fust oncques, assavoir défendre nos plaines et plateaux de mon cousin le Roy de France Louys, onziesme du nom. »

     

    X

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    Zachée de Broizy ou Boisy épousa le mercredi 26 avril 1476 Dame Athénaïs, grasse et plus âgée que lui, sans intérêt financier. Pour plonger plus avant dans la déréliction peccamineuse (« pour s’abaisser dans le péché ») par l’assidue fréquentation du trou des femmes, ou pour alléger son acédie, qui est «tristesse en présence de Dieu ».

    Mes frères, ce n’est ni l’un ni l‘autre. Voici un homme et une femme jusqu’ici confiants en Dieu et en leurs forces venues de Dieu. Quel besoin avaient-ils, l’un et l’autre, de s’embarrasser d’embrassements de compagne ou de compagnon, dont l’homme au moins pouvait trouver dans sa débauche une satisfaction complète de ses ruts ?

    Car, cher cousin Zachée, vous n’avez jamais dit, j’entends proféré, devant témoins, mot de votre épouse. Voici donc ses qualités : quarante années sont bien pesant fardeau pour les femelles. Il est à craindre qu’elle soit veuve et flanquée d’enfants difficiles de composition, voraces de complexion. Si les enfants s’étant départis d’elle engendrent un manquement, elle se sera soit prostituée car il n’est point de haute marche d’un état l’autre : c’est en vérité chercher l’abri des écus à l’orée du grand âge, qui vous fera grand déshonneur à moins que vous n’y voyiez bénéfice, soit vouée à grandes vertus, s’étant jusqu’à ce jour préservée par miracle divin, que vous auriez pu adorer sans vouloir par mauvaiseté flétrir de vos concupiscences.

    « Puisse-t-elle en ce cas vous convertir, ce que nous souhaitons de toutes nos prières et supplications ».

     

    Zachée admira comme il faut la prose balancée de l’Abbé. Il ne révéla rien à son épouse et la baisa comme un bûcheron.

    Le messager suivant apportait un vieux bref de Sa Sainteté. Il fallut régaler d’importance un si grand courrier. Zachée transporta donc son ventre en ses appartements. Se cala entre deux coussins et lut : la renommée du Comte-Abbé avait franchi le Jura et les Alpes, jusqu’à Rome ; l’excessive humilité engendre l’excessif orgueil, et ne s’abaisse pas à rechercher les sommets d’un monastère, mais trouve au contraire, dans la communauté des Frères, reculade et bénignité ; le comportement du Prieur de Saint-Clothy, aggravé par la consultation de certains livres des Indes et de Cathay, avait relégué le susdit monastère sous la tutelle d’un frère d’Ikselles, indigne par sa naissance de telles honorables fonctions.

    Et le courrier du Pape à Zachée, tout gros et valétudinaire qu’il fût, enjoignait de se mettre en route sans tarder afin de relever, cinquante lieues au nord, l’Abbé Jean-Robert. Zachée, frappé de la foudre, donna son accord sous pli scellé, après consultation de sa seconde épouse. « Qui prendra soin de mes domaines ? » gémit-il. - N’avons-nous pas Leamington mon fils aîné ? car elle était anglaise.

    * * * * * * * * * * * * *

    À cinquante lieues de là, Jean-Robert sortit de méditation et se frotta l’estomac. Cette sensation survenait plus souvent ces dernières semaines : il se sentait partir dans une extase, dont il n’aurait su dire si le Christ l’inspirait, ou quelque autre action : douleurs de la passion, sourire de Josaphat ou contemplation d’une croisée d’ogives. En ce moment précis où l’anneau cérébral se haussait lentement, une douleur l’atteignait à gauche sous l’épigastre. À la verticale du cœur. De même sa langue se gonflait, ses oreilles tintaient.

    Un voile passa devant ses yeux.

    Certains jours une nausée lui remonte du ventre. Il se figure que Dieu lui mesure sa grâce.

    Il  s’aperçut que tout bonnement il avait faim. Alors il s’est levé de son banc de prière en se frottant les genoux, qu’il avait larges et cagneux malgré les coussins. Il a vérifié les fermetures des fenêtres : toutes prennent l’eau ou le vent, dégoulinent des jointures et communiquent le froid. Jean-Robert le Moine, depuis des années, à travers les saisons, crève de froid, d’humidité, de faim ou de soif. Il offrit à Dieu tout cela. Ayant descendu quelques marches, il urina longuement dans un tuyau de plomb. C’était un perfectionnement, car il avait gagné des calculs déchirants ; des aigreurs à ne pas manger ; à ne pas boire, ces haleines indescriptibles. Voilà pourquoi Frère Ikselles avait pris tant de place : un moine qui n’était que moine, et qui de simple flair s’était improvisé Prieur.

    On allait voir ça.

    « Roberto ! »

    Roberto n’a pris ses vœux que de l’an dernier. Petit, jeune et jaunâtre, il ne présente aucune tare supplémentaire, et son seul titre au monacat est la Vocation.

     

     

  • LE CHEMIN PARCOURU

    COLLIGNON LE CHEMIN PARCOURU

     

    L'EFFONDREMENT DE ROSSENBERG PRÉPARATION

     

    1) Nuit à Rossenberg

    a) les lieux (trois pages)

    1) le bâtiment et ses entours (une page)

    2) chambre blanche, petit lit de camp, portrait d'Henri V de Chambord. (une page)

    3) ma compagne à côté (une page)? et l'impression étrange des volets hermétiquement clos. (une page)

    b) les raisons pour lesquelles nous y sommes, (trois pages) le froid ou le chaud selon les saisons,

    c) élargissement de l'espace, sorte de vaste palombière aux ramifications immenses, cf. l'hôtel d'I. à l'horizontale.

    DIX PAGES (EN FAIT, SIX SEULEMENT)

    2) L'effondrement

    a) alors que je me balade, effondrement d'une aile, je sais qu'il y a qq dessous, je décris les bâtiments, cf. une illustration de la collection "tremblements de terre et catastrophes naturelles"

    b) les hommes vont sur le terrain (torchis, colombages), (laine de verre, masques) - moi, je suis méprisé, on ne me confie que le nettoyage de la vaisselle, aidé par des fillettes, puits à chadouf, bien préciser à ce moment la situation d'humiliation et d'infériorisation dont je suis l'objet dans ce groupe de merde.

    cabane,canada,effondrementc) Evocation effectivement d'O. qui me traite de Gugusse et de L. qui me remet le moteur en marche. Ne pas hésiter à dévoiler alors leur peu glorieux avenir (digeridoo, Uruguay)

     

    3) Mes lectures, destinées à bien montrer combien je suis supérieur (Musset aux chiotttes à la caserne, chapitre sur Ulysse dans "Si c'est un homme", ceci avec l'une des fillettes. Mais, "après-midi vaseux".

    a) mon bouquin, sa découverte dans les décombres, mon rafistolage, ce que je m'en promets

    b) un commentaire là-dessus

    c) ma transmission, très chaste, pendant la nuit à la petite fille, cf. Nuit de Mai, "Que c'est beau !"

     

     

    4) Ma soûlographie en mémoire de l'ermite

    a) le menu pantagruélique "Au Paléolithique", "Au Grand Béarnais" à Sarlat, les sauveteurs se restaurent

    b) Je suis ridicule et hargneux, cf. le barak hongrois, les cinq litres de vin avec L.

    c) Une agressivité sauvage, ma paranoïa n'ayant cessé de croître

     

    5) Le voyage du retour

    a) Le trajet à travers le Bocage, avec la petite fille dont nous ne savons pas tous les deux qui est le père ; petite route et cimetière de G., pélerinage ultra-lent car nous n'y reviendrons plus.

    b) le peintre Manolo, les adieux à tous.

    c) engueulade magistrale devant la petite fille pour savoir qui de nous deux est le père.

     

    6) Il faut pourtant larguer la fillette chez sa mère

    a) l'accueil plus que mitigé, cf. Machinchose à Kekpar.

    b) accueil dégueulasse de la fillette, cf. fille de V. à Villaras, écoeurant.

    c) elle nous annonce qu'elle va l'abandonner chez une autre copine

     

     

    7) Achat de bouffe cours Dr Lambert

    a) je médite ma vengeance en achetant des produits avariés

    b) je me lamente sur ma vie ratée, en retraçant la vie antérieure de mon compagnon et de moi

    c) le repas est dégueulasse, avec la radio qui hurle sur le jambon d'York

     

    8) Toujours la soirée studieuse

    a) Je reviens sur Musset

    b) je fais le tour de tous mes bouquins

    c) je fais effondrer à mon tour toute ma cabane

     

    9) Coincé dans ma poche d'air, j'attends les sauveteurs.

    a) je me sortirai de là, j'irai à St-Flour

    b) je ne pourrai jamais, jamais vivre seul

    c) j'entends la voix de mon compagnon qui demande qu'on arrête les recherches, on m'arrose de créosote avant de mettre le feu.

    Pendant ce temps-là je creuse, pour m'évader, deux cents mètres plus loin.

     

     

    JE JE JE JE JE JE JE JE JE JE JE JE JE JE JE JE JE JE JE JE JE JE JE JE JE JE JE

     

    I, 1, a (une page)

    Il est sur une bosse un lieu nommé « Calvitie  de Vénus », avec dans la clairière une maison de bois: trois étages haussés par-dessus les cimes, en tous points comparable aux maisons fermières de l’Ouest canadien (Calgary, Mouse Jaw) – où croissent à l’infini les beaux blés de printemps. Juste devant l’entrée règne une calvitie d’herbe sans trace de jardinage : le propriétaire, Stoffer Jyves, poussant de plus en plus, assis sur sa tondeuse entre les arbres le débroussaillage, si bien que le sous-bois se trouve dégagé, propre à courager le feu.

    Il semble en vérité tout sec et décharné le tondeur cavalier de l’Apocalypse, utile et monotone : il remise en fin de journée son engin sous un appentis. Sa femme Jamie au contraire entraîne dans son cercle tous ceux qui l’approchent, dont tout un sourire efface la disgrâce, accueillante aux égarés.

    L'extérieur consiste en ces ingénieux volants de gitane en bois figés dans une verticalité de bitume biblique, dont l’entêtant parfum se renouvelle à chaque badigeon de réfection. De rares ouvertures s’étagent sous leurs auvents, prolongées jusqu'au sol par ces raides volées de marches métalliques imposées par la législation contre l’incendie.

    L'intérieur vertical présente ces « échelles de meunier », trappes et rampes vernies, où se déclinent les couleurs blondes du miel : il a toujours fait bien chaud dans les étages.

    I, a, 2

    Mon compagnon et moi bénéficions ce jour de leur hospitalité ; logés à gauche de plain-pied sur la pelouse. Il règne dans cette chambre un froid glacial, à moins d’y transporter un chauffage rouge sur roulettes d’odeurs inquiétantes : rien qui s'épuise plus vite que ces gazinettes compactes au Co² enrichi. Nous occupons un petit lit de fer qui grince sous les couettes lorsque nous nous rejoignons sous l'édredon. Les deux panneaux du lit montrent des ferronneries où ne manque pas une volute, le creux du matelas formant une étroite gouttière, et nulle nuit ne me revient en mémoire sans que je ne l'associe à d'intenses courbatures dues à l'emmêlement obligé des membres, tant supérieurs qu'inférieurs.

    Nous aimons bien notre lit qui fleure bon les douilletteries puritaines. Or ce n'est pas un crucifix qui le domine, mais un portrait de Napoléon par David, avec ce profil gauche où s’emboîte un menton dans son cou empâté, jaune rosé plâtreux aux embus finement lézardés. Dormir sous le portrait de Napoléon serait obsédant, si nous ne dormions très vite au sein des lourdeurs impériales. Mais dès le matin, sitôt ôtées les barres de volets, nos regards se posent sur l’autre affiche au revers de la porte : un Christ aux Souffrances, chantourné par la douleur, ce qui veut dire creusé du dedans. Sur sa peau de plâtre viennent des coulées de sang rubis. Sitôt enjambée la fenêtre nous foulons l'herbe des Rocheuses, et les volets pleins sonnent sur les bardeaux. Mon compagnon de lit refuse de couper ou tailler sa moustache. Il a de forts besoin de sommeil ; je puis aussi bien me promener dans les sentiers de prairie pendant plus d'une heure, dans la rosée, avant qu'il ait songé à s'éveiller.

    Nous nous connaissons tant que son odeur s’accorde à l’âcre senteur des enduits et fongicides pour le bois. Volants superposés comme autant de volants d'une lourde gitane noire et goudronnée, figée dans une verticalité de bitume biblique. Au début j’étouffais sous le poids de ses jambes à présent mon propos consiste à me plaindre de lui, ce qui démontre Dieu par le blasphème.

    L'odeur d'un bateau calfaté poupe en terre, bloc de goudron fissuré.

    C'est bien plus facile de se faire enculer : rien à foutre et laisser faire. On sait qu'on jouira plus tard, toute seule, tranquille. En attendant qu’il ait fini de se secouer comme un porc, je me sens utile, je sais où l'on va. Je n'ai jamais été de force à concevoir ce que c'est qu'une femme. La femme qui est dans mon lit n’est pas un homme et je vous ai bien eus. Elle ne dort, en vérité, jamais vraiment : du fond de sa torpeur elle saura émettre une réponse pertinente. Je ne sens plus son odeur. Nous emmêlons nos membres au petit matin. Le rite du matin consiste en baisers sur la bouche et les yeux, frôlements, expirations tendres, ma barbe grattant encore à peine, car je me suis rasé la veille au soir.

    Nous n’avons jamais froid dans le lit ni la pièce malgré les - 25 dehors, il règne toujours ici

    une transpiration de ma compagne semblable au corps grassouillet du loir, et Dieu me préserve de trouver un matin emmêlé à mes jambes des tibias d’homme en barres à mine. Désagréables tous, démunis, taillés en raboteurs de planches et mous de la bite comme des poires à jus - elles me disent, les femmes, la seule que je connaisse et qui les a remplacées toutes : "vous êtes attendrissants", "ils ont été dans notre ventre" – une autre ayant proféré qu'elle refusait d'être enceinte d'un garçon pour ne pas avoir un sexe mâle sur le placenta.

    Au petit déjeuner les corps se séparent et d'un coup c'est le silence, juste un air absent au dessus du bol chaud - les yeux lourds dans l’odeur de suie froide été comme hiver et ramenant hâtivement sur nous les pans de nos dressing gowns car nous avons couché nus.

    .

    b) les raisons pour lesquelles nous y sommes, (trois pages) le froid ou le chaud selon les saisons, et

    1) ceux qui nous hébergent,

    2) nous leur devons de l'argent et des services, voilà pourquoi nous sommes là, tous les ans depuis des années,

    3) je n'ai jamais pu déterminer si mon mec (je ne suis pas homosexuel, nous nous débrouillons chacun de notre côté) couche ou non avec le mâle, cf. aussi le bossu d'Issigeac et cet hôtel abandonné.

     

    I, b, 1) ceux qui nous hébergent.

    . L'été, la porte intérieure s'entr'ouvre, sur nos hôtes déjà là, souriants, bénévoles, prévisibles. humains. Cet accueil agissait jadis comme un viol : d'autres êtres que nous peuvent donc s'aimer aussi bien que nous, avec leurs secrets à confier ou taire : le tondeur maigre et silencieux, qui mange avec des claquements à la façon des grands oiseaux du Nil. Je hais ces gens et leur suis attaché si viscéralement que je ne sais plus rien. L’hôtesse tourbillonne avec des cris de chouette : non pas ce doux hululement du hibou, mais la criaillerie obscène du nocturne dépeçant sa proie. Depuis, à mon compagnon comme à moi, il n’est croissant si chaud ni si moelleux qui ne nous rappelle le goût du rongeur mort.

    Parfois mon homme et moi partons dans ces bois, à nuit tombante, fusils cassés en main malgré l’interdiction par les autorités de Saskatoon ou Regina : tout est loin. Nous feignons d'imiter le hibou qui bouboule ; le hibou répond à nos cris par nichées entières sous le long ciel du crépuscule. Et nous apercevons parfois sur les branches indistinctes l’ombre géante et tutélaire du Roi - nous rentrons seuls alors la mort dans l’âme ; en vue de la haute tour nous refermons sèchement nos fusils.

    Nous ne nous touchons pas de la nuit. Il est des obscénités qu’on ne commet pas, casqués parfois, et bottés. Retranchés. Nos armes devant nous sur le râtelier de bois, nos virilités au clou, les yeux appesantis, nous sombrons, nous ronflons dans le plomb, le matin le volet bat sur les bardeaux, lourdement la paroi, les effluves de chicorée montent, et la chouette nous informe que le petit-déjeuner est prête. Nous reniflons parfois sans nous laver nos frusques de nemrods, grognant des scènes. Jadis nous vivions au sud, cité perdue désert glacé, silos où fermente le grain sous la paupiè-re obtuse des thermostats lumineux - gratte-ciel, où il ne viendrait à personne l’idée de précipiter un avion.

    Nous leur devons de l'argent, des services. Voilà pourquoi nous séjournons là, tous les ans depuis des années. Nous venons d’Edmonton, 326 miles. Chaque été, chaque hiver, nous ramènent chez Jywes et Holly, son épouse. Nous leur devons cela. Ils nous ont acheté la Tour - alors que rien, strictement rien ne les y obligeait. Mais comme ils ont bien vu que rien ni personne ne nous ferait mettre « la main à la pâte », que nous n’étions pas dignes, détestant bricoler détestant passer lasure ou fongicide, ils se sont obligés à occuper notre bien, pinceau sur pinceau, goudron sur goudron, planche à planche - eux aussi possédaient leur pavillon-pelouse, en banlieue, à la pêche en week-end au Last Mountain Lake par moins quinze - mais ici, à la Masure, c’étaient eux qui entretenaient cette maison qu’ils nous avaient offerte.

    Est-ce qu’il ne s’était pas agi, à un moment donné, d’un putain de billet de loto gagnant que nous aurions partagé, est-ce que nous ne nous serions pas bien mieux entendus jadis qu’à présent, est-ce que nous n’avions pas échangé nos femmes ou nos maris, n’y avait-il pas entre nous de ces secrets qui traînent depuis des décennies à l’intérieur des sectes et des communautés qui se sont faites, toutes, ne vous y trompez pas, à l’époque des Guerres du Viet-Nam ? canadiens ou pas... Ceux qui sont passés par ces épisodes confus peuvent seuls savoir - et nous sommes loin d’être justement les seuls - le caractère irréfragable que peuvent prendre alors les liens qui se tissent entre les gens, le fait d’avoir senti subrepticement se glisser en vous une queue qui ne vous était pas destinée, qu’on soit mâle ou femelle - ceux-là seuls peuvent comprendre l’impossibilité archi-absolue de toute rupture, le silence qui s’abat sur vous pendant des années, les folies aux visages variés qui vous font ou pousser des cris de chouettes ou des bubulements de hiboux, les culpabilités molles, les traînassements d’habitudes, et les jouissances de désespoir, de dérisions, lorsque le vent qui se faufile entre les cimes vient se heurter à nos volets.

    Ici les nuits comptent plus que les jours, elles ont une épaisseur révélatrice, elles vous révèlent incomparablement plus que les jours ce que c’est que le Pays de Moose Jaw, de Poughkeepsie, de tous ces lieux imaginaires auxquels il est formellement interdit de donner des noms vrais : une épaisseur qui vous plombe aussitôt dans un sommeil où l’on ne sait pas ce qui rampe entre vos jambes si c’est une femme (une lourde cuisse grasse) ou ce qui reste obstinément raidi sous le tissu sale et roide d’un pantalon insensible et désastreusement immobile, lorsqu’il s’agit d’un homme. Ce qui précède en sv 107 XXX 63 07 03

     

    1 b) 3 3)je n'ai jamais pu déterminer si mon mec (je ne suis pas homosexuel, nous nous débrouillons chacun de notre côté) couche ou non avec le mâle, cf. aussi le bossu d'Issigeac et cet hôtel abandonné.

     

     

    De notre chambre à coucher fermée par des barrières à la salle du petit-déjeuner, il n’y a qu’une échelle-de-meunier, ce genre d’escalier qui provoque lamort de tant de bambins qu’on doit clore le haut par une petite barrière dont seuls les adultes possèdent la clé. Mais nous explorons les étages supérieurs. C’est comme dans un rêve. Nous ne nous sommes pas déshabillés, nous portons nos fusils cassés le long de notre hanche, nous montons les yeux fixes dans le noir, où nous acquérons la vue puissante et nyctalope des oiseaux que nous trouvons pas. Ce sont des chambres vides, à l’infini, en hauteur, comme si en vérité le bâtiment se rehaussait à mesure que nous le parcourions, comme s’il s’érigeait, à mesure que nous découvrions les chambres abandonnées, lavabos orphelins gouttant dans la nuit, draps roulés et défaits, les matelas mêlants leurs rayures ; ampoules mouchetées chiures, blafardes et grésillantes, bien plus propres à effrayer qu’à éclairer, tandis que s’ébranlent dans notre dos, plus effrayants que s’ils étaient là tout proches à nous toucher, des lourds usufruitiers qui nous demandent ce que nous pouvons bien foutre là-haut, à gaspiller de l’électricité, à voir quoi, bon Dieu, à moins qu’ils ne nous pressent de les payer enfin en travaux d’entretien auxquels nous ne condescendrons jamais.

    Nous savons qu’ils entrent avec nous, dans la chasse aux escaliers, cette créature qu’ils relâchent la nuit et hante les bas-fonds de leur cave, non point Ligéia ici enterrée vive, mais ce bossu par-devant, bossu par-derrière, bitord, qu'ils ont ramené de banlieue - cet homme, Vercassis, exerce la profession de modèle; il teint son nez et ses pommettes en vermillon. Il se fait photographier dans les postures les plus difformes. Puis il est revendu sous forme de figurines. Se faire poursuivre de nuit par lui dans les étages nous flanque à tous les deux mon chasseur et moi, des terreurs atroces ; et quand dans notre épuisement sur nos talons parfois son nez passe la spirale, nous explosons le pas et l'étage s'ajoute aux étages.

    Que va-t-il advenir de nous ? Mon chasseur et moi ne savons planter un clou. C’est tout le bâtiment de bois qui s’ébranle ainsi au milieu de la nuit. Nous savons qu’après la mort de nos protecteurs ce bâtiment restera quelque temps plus ou moins entretenu, puis qu’il s’affaissera sur nous sous ses poutres et nos sciures. Nous reviendrons à Edmonton au printemps. Nous y suivrons des cours de charpente. Nous rétablirons le courant pour que les lampes sans abat-jour cessent enfin de tressauter comme des paupières.

     

    c) élargissement de l'espace, sorte de vaste palombière aux ramifications immenses, cf. l'hôtel d'Issigeac à l'horizontale.

     

    Cette partie est devenue inutile, car tout a déjà été développé dans les paragraphes précédents, avec force détails.

    2) L'effondrement

    alors que je me balade, effondrement d'une aile,

    2° une illustration de la collection "tremblements de terre et catastrophes naturelles"

     

    je sais qu'il y a qq dessous, je décris les bâtiments,

     

    I, 2, a : une page

     

     

    X

     

    1. Deux chemins partent de la clairière où Jywes traîne incessamment sa silhouette chevaline sur sa tondeuse ; deux sentiers raides dévalent raidement de part et d’autre de la haute calvitie que couronne la tour. Il faut avec entêtement lutter contre la descente avec autant d’obstination qu’on l'a gravie, tant les buissons, les ronces, les végétaux piquants vous agrippent au passage, vous protègent de la chute ; c’est le chemin du sud qui vous retient le plus. Celui du Nord plus doux mène au Lac Travey ; il caresse d’abord l’épaule par de hautes fougères arborescentes. Il se dégage alors de ces petits champignons éclatants (lorsqu’on les foule) un parfum pénétrant de spores, éjaculation végétale, poussière balsamique.

    2. Et je les parcourais, alternativement, déplorant le peu d’espace offert par ces bois ancestraux, tandis que mon compagnon le chasseur gisait vivant tout raide auprès de son fusil. Je songeais à cette arme entre nos corps placée. C’était la pente sud ou femelle, et mes nombreux passages à pied dans ses broussailles rendaient chaque fois moins piquants mes agrippements, lorsqu’il me sembla ouïr un craquement sourd et lointain ; la terre ondula sous mes pieds, des éboulements se distinguèrent au sein des fourrés. Remontant la pente avec essoufflement, parfois m'accrochant des deux mains à terre, je pressentis que le Bouclier Hercynien Canadien, qui se pensait à l’abri des séismes, subissait une secousse bien réelle.

    Tout le monde a déjà ressenti un séisme : sensation de nausée, perte d’équilibre et de tout repère, angoissante question de sa propre existence (un point, une poussière) : il y a dans cet abandon une douceur infinie, des endormissements. Je voulus courir vers la cabane, dont plusieurs tournants montants me séparaient au plus épais des fourrés. Les arbres autour de moi craquaient sans s'abattre ; ils fourniraient le bois de mon cercueil, car ils m'enseveliraient dans leur chute imminente. Il existe ici de ces espèces balsamiques remontant à des millénaires. Peut-être des gisements de houille hantent-ils le sol où je me débats, mais qui planterait des chevalets d’extraction parmi les bavures de lianes argentées ? Je remontais péniblement la pente. Pourtant c’était comme un jeu. Le creux de mes mains s'écorchait. Les branches basses m’entraînaient dans une valse infernale et facétieuse.

    Puis le sol recouvrait sa stabilité. Je courais sur les aiguilles de conifères, bien rangées, bien sèches. Puis tout se remettait à onduler comme la peau d’un serpent dans les parfums, de nouveaux tournants se précisaient entre les buissons bas. Acte d'amour terrifiant et merveilleux avec Nature, à la fois dangereux et affectueux, car elle est capable de délicatesses. Je ne risquais rien, à moine que le démon n’ouvrît sous moi une de ces crevasses d’engloutissement, aussi facilement refermées qu’ouvertes.

    2° une illustration de la collection "tremblements de terre et catastrophes naturelles"

    Une page

    Le bâtiment, quand je le vis enfin, m’offrit l’image d’une invraisemblance absolue. Comment avait-il pu se faire qu’une surface aussi réduite n’eût pas provoqué un effondrement « en château de cartes » ? Les convulsions du chat ou de la tortue (disent les Japonais) sur lesquels nous vivons, vermine humaine, sont imprévisibles : une partie du bâtiment restait intacte ; c’était la moitié sud-est. Les volants étagés du bois, en jupe géante, restaient fixés l’un sur l’autre comme un grand pan d'écailles. Et d'un coup, au-delà d’une flèche de bois que la secousse avait propulsée à la verticale, toute l'habitation de Mont Shaïle s’était affalée au nord-ouest, en direction de l’Alaska. C’était comme un épine dorsale brisée, un long chevauchement de chevalets d’échine, un espadon mille fois rompu et rerompu, un léviathan fossile mal classé encore par les paléontologues, comme si le tremblement de terre s’était produit vingt millions d’années avant notre ère, et que les morceaux d’un ichthyosaure - les mots m’échappent, comme la terre sous mes pieds. La sciure planait par-dessus tout cela. L’odeur était merveilleuse, les particules demeuraient suspendues à deux mètre ou trois au-dessus du sol, et répandaient cette saveur de bois qui détermine les vocations de forestiers for ever, quel que soit le bas salaire qu’on obtienne dans ces professions déshéritées, loin de tout.

    Un journaliste pressé -j’aurais pu vendre très cher mon reportage, mes clichés si j’avais eu l’esprit de porter sur moi un Nikon 400 E - « Je devrais me barder d’appareils photographiques, ces deux sentiers sont si riches que je rapporterais au poins de quoi garnir deux albums » - et puis j’oubliais - aurait alors mitraillé cette scierie bombardée,ce chaos d’éclatures où subsistait le grand dessein d’un architecte. Nulle fumée ne s’élevait encore, à l’exception de cette écharpe odorante et blonde, et c’était merveilleux, en vérité, que nul incendie ne se fût déclaré, ni ne menaçât, car mon odorat était aux aguets. Tous les sens jouissaient e la perspective eshétique offerte à moi. Les oreilles jouissaient d’une sorte d’écho : de là où j’étais, les arbres bienveillants m’avaient masqu » le bruit de l’effondrement, qui avait dû se produire très lentement, comme un froissement de vent dans les feuilles. Je me penchai pour cueillir au bout de mes doigts de cette matière merveilleuse, et je pensais qu’ainsi s’effondrent les empires, il n’en reste plus que le parfum qui pour toujours entête les civilisation à venir.

    Des champignons, des insectes, se repaîtraient de cette sciure. J’étais subjuguée, transformé en femme, ouverte à toutes les sensations. Enfin, pensais-je, notre prison n’existe plus. Je ne pensais pas : « Comment vais-je réapprendre à vivre désormais ? » Non, la destruction, préalable à toute renaissance, m’apparaissait dans toute sa bienfaisance. Je longeais ces « poutrelles désaxées », ces planchers désormais verticaux, j’évaluais en connaisseuse ‘désormais j’étais femme, pour un certain temps, je priais l’intérieur de moi-même pour que cet état divin se prolongeât, car la femme est proche du divin autant que le sommet s’affale à terre et en épouse les contours) l’angle, techniquement parlant, 25° ? 45 ° ? où tous ces enchevêtrements se présentaient.

    Et rien, Dieu merci, n’était reconnaissable, ni la chambre, où trônaient les hideuses images, ni la chambre des deux monstres, l’homme et la femme encore condamnés à leur sexe respectif, seule peut-être la tondeuse à gazon osait montrer son large siège de cuir en forme de cul : je voyais les deux étroites ellipses dessinant sur le cuir la marque des fesses d’un certain Jywes.

    je sais qu'il y a qq dessous, je décris les bâtiments, une page

    Alors seulement j’acceptai de penser aux humains. Qui était vivant, qui était mort ? Le cheval maudit, l’homme à la tondeuse ? Notre hôtesse, la graisseuse, toujours à virevolter au milieu de ses tartines ? Mon compagnon le chasseur, sale et raide dans ses pantalons militaires, et qui ne me touchait jamais pendant la nuit ? Je ne l’aurais pas suporté : qu’il se lavât, d’abord. C’était vraiment, j’y revenais toujours, l’odeur qui m’emplissait tout entière, du poumon à ces cavités que je sentais, nouvelles et palpitantes, désormais vivre en moi - mais pour combien de temps ? Mon Dieu, faites que mon changement de sexe se confirme ! La sciure me pénètre par tous les pores. A la moindre odeurde cadavre, d’ici quarante-huit heures je suppose au plus tard, je sens que je redeviendrais un homme.

    En même temps, quelque chose s’agitait dans mon esprit : « Tu n’es pas raisonnable. Tu es monstrueuse. Tu jouis du spectacle, tu palpes le bois frais, sans t’inquiéter de ceux qui vivaient là, qui se préparaient à vivre une de ces merveilleuses matinées solitaires. Tu aimerais, n’est-il pas vrai, qu’ils revécussent, qu’ils revinssent à la vie, afin de reprendre cette histoire qui ne t’avait jamais appartenu...

    Tout est trop calme. Il ne règne absolument pas d’atmosphère de mort. Une heureuse coïncidence a fait que tous auront survécu. Je me fais peur. Il n’y a pas de mal. Ils sortiront de leur cage de bois, soit de la partie miraculeusement restée intacte, soit de cette longue avancée disloquée. Et c’est d’abord le cheval funèbre, le chevaucheur de tondeuse à gazon, qui s’ébroue de sa sciure, tout près de la base, où le poids a pesé le moins. Il me regarde hébété, les bras ballants. Il ne trouve rien à me dire, ses lèvres sont retroussées exactement comme celles d’un cheval sur le mort, je vois ses dents jaunes dont je détourne toujoiurs le regard pendant les petits-déjeuners si copieux.

    A mon grand désespoir, à mon grand soulagement - comment définir ces deux choses, là, juxaposées ? - je vois la boulette sortant par la demi-porte restante, car la catastrophe l’a surprise au milieu des étages. Elle était en train de manger, les lèvres lui dégoulinent encore de sirop d’érable. Pourquoi les tremblements de terre n’éliminent-ils jamais ceux envers lesquels nous sommes redevables ? Pourquoi me trouvais-je si proche, dans un chemin creux, encombré de buissons ? Où est mon chasseur ? Il étire son long cou de l’autre côté du bâtiment, il revient lui aussi de promenade, il a pris le second sentier, vers le nord, il ramène par les ouïes une carpe à demi morte, que l’affolement a jetée sur sa ligne,

     

     

     

    TEXTE DU CHEMIN PARCOURU

     

    COLLIGNON LE CHEMIN PARCOURU

     

    L'EFFONDREMENT DE ROSSENBERG TEXTES

     

     

     

     

    1) Nuit à Rossenberg

    a) les lieux (trois pages)

    1) le bâtiment et ses entours (une page)

    2) la chambre blanche, le petit lit de fer, le portrait de Henri V comte de Chambord. (une page)

    3) ma compagne à côté (une page)

    b) les raisons pour lesquelles nous y sommes, (trois pages) le froid ou le chaud selon les saisons,

    c) élargissement de l'espace, sorte de vaste palombière aux ramifications immenses, cf. l'hôtel d'I. à l'horizontale.

    DIX PAGES (EN FAIT, SIX SEULEMENT)

    2) L'effondrement

    a) alors que je me balade, effondrement d'une aile, je sais qu'il y a qq dessous, je décris les bâtiments, cf. une illustration de la collection "tremblements de terre et catastrophes naturelles"

    b) les hommes vont sur le terrain (torchis, colombages), (laine de verre, masques) - moi, je suis méprisé, on ne me confie que le nettoyage de la vaisselle, aidé par des fillettes, puits à chadouf, bien préciser à ce moment la situation d'humiliation et d'infériorisation dont je suis l'objet dans ce groupe de merde.

    c) Evocation effectivement d'O. qui me traite de Gugusse et de L. qui me remet le moteur en marche. Ne pas hésiter à dévoiler alors leur peu glorieux avenir (digeridoo, Uruguay)

     

    3) Mes lectures, destinées à bien montrer combien je suis supérieur (Musset aux chiotttes à la caserne, chapitre sur Ulysse dans "Si c'est un homme", ceci avec l'une des fillettes. Mais, "après-midi vaseux".

    a) mon bouquin, sa découverte dans les décombres, mon rafistolage, ce que je m'en promets

    b) un commentaire là-dessus

    c) ma transmission, très chaste, pendant la nuit à la petite fille, cf. Nuit de Mai, "Que c'est beau !"

     

     

    4) Ma soûlographie en mémoire de l'ermite

    a) le menu pantagruélique "Aux chasseurs", "A l'auberge basque" à Sarlat, les sauveteurs se restaurent, O.K.

    b) Je suis ridicule et hargneux, cf. le barak hongrois, les cinq litres de vin avec L.

    c) Une agressivité sauvage, ma paranoïa n'ayant cessé de monter.

     

    5) Le voyage du retour

    a) Le trajet à travers le Bocage, avec la petite fille dont nous ne savons pas tous les deux qui est le père ; petite route et cimetière de G., pélerinage ultra-lent car nous n'y reviendrons plus.

    b) le peintre Manolo, les adieux à tous.

    c) engueulade magistrale devant la petite fille pour savoir qui de nous deux est le père.

     

    6) Il faut pourtant larguer la fillette chez sa mère

    a) l'accueil plus que mitigé, cf. Machinchose à Kekpar.

    b) accueil dégueulasse de la fillette, cf. fille de V. à Villaras, écoeurant.

    c) elle nous annonce qu'elle va la larguer chez une autre copine

     

     

    7) Achat de bouffe cours Dr Lambert

    a) je médite ma vengeance en achetant des produits avariés

    b) je me lamente sur ma vie ratée, en retraçant la vie antérieure de mon compagnon et de moi

    c) le repas est dégueulasse, avec la radio qui hurle sur le jambon d'York

     

    8) Toujours la soirée studieuse

    a) Je reviens sur Musset

    b) je fais le tour de tous mes bouquins

    c) je fais effondrer à mon tour toute ma cabane

     

    9) Coincé dans ma poche d'air, j'attends les sauveteurs.

    a) je me sortirai de là, j'irai à St-Flour

    b) je ne pourrai jamais, jamais vivre seul

    c) j'entends la voix de mon compagnon qui demande qu'on arrête les recherches, on m'arrose de créosote avant de mettre le feu.

    Pendant ce temps-là je creuse, pour m'évader, deux cents mètres plus loin.

     

    XXX61 04 23XXX

    rossenberg 3

    I) Nuit à ROSSENBERG

    a) lieux

    1) le bâtiment et ses entours (une page)

    2) la chambre blanche, le petit lit de fer, le portrait de Henri V comte de Chambord. (une page)

    3) ma compagne à côté, et l'impression étrange des volets hermétiquement clos. (une page)

    I, 1, a (une page)

    Il est au sommet d'une montagne un lieu étrange et pénétrant, nommé la Calvie de Vénus, où se dresse un des plus étranges chalets. C'est au centre d'une clairière une haute maison de bois, correspond pourtant aux normes architecturales de ces contrées : trois étages dont le dernier jette juste un coup d'oeil par-dessus les cimes, et semble un fenil aménagé. Comparable en tous points à ces hautes maisons de fermiers, dans l'Ouest canadien (près de Calgary, ou de Mouse Jaw) - là où s'étendent de si vastes arpents de blé de printemps.

    Pourtant il ne règne au rez-de-chaussée qu'un rond de prairie, comme une calvitie de verge (d'où le nom "Calvi[ti]e de Vénus"), sans aucune culture ni trace d'aucune sorte de jardinage. Le propriétaire du lieu, Stoffer Jywes, passe de plus en plus loin sa tondeuse à gazon, sur laquelle il s'asseoit, et pousse entre les arbres des débroussaillages de plus en plus lointains, si bien que les sous-bois du sommet du Mont Chauve se trouvent parfaitement dégagés, bien propres à décourager les incendies.

    Sec et décharné sur sa tondeuse, il semble en vérité quelque cavalier dégénéré de l'Apocalypse de Dürer, motorisé, utilitaire et monotone. Il la remise sous un appentis, en lisière des hauts feuillus qui délimitent sa clairière. Sa femme est tout le contraire : une joyeuse boule de graisse, dont le sourire efface la disgrâce, et qui accueille le mieux possible les visiteurs, à l'endroit où parvient la route tortueuse et sans issue menant à cet ermitage conjugal.

    L'extérieur du bâtiment consiste en un savant assemblage, tout simple en réalité, commun encore en ces régions, de lattes goudronnées se recouvrant l'une l'autre, mieux ajustées encore vers le Nord-Ouest. Le tout, recouvert de divers enduits, présente l'aspect d'un gâteau de bois indigeste et revêche, aux rares ouvertures disposées sous les auvents, toutes munies de raides escaliers externes imposés par la législation anti-incendies.

    L'intérieur retrace l'histoire d'une lutte contre la verticalité : ce ne sont qu'échelles de meunier, trappes périlleuses et rampes vernies, où règnent cependant des teintes blond clair, presque miel : il fait toujours bien chaud passé le premier étage. xxx61 05 04 XXX

    rossenberg 4

    I, a, 2

    la chambre blanche et son décor (le petit lit de fer, le portrait de Henri V comte de Chambord). (cf. aussi l'affiche de Saratov)

     

    Les deux êtres décrits plus hauts détestent autant qu'il se peut les visites, qu'ils appellent "intrusions". Ma femme Jeanne et moi bénéficions seuls de leur hospitalité ; ils nous logent alors dans une chambre du rez-de-chaussée, à gauche, donnant de plain-pied sur la pelouse. Il y règne un froid glacial, à moins que nous n'y transportions un de ces chauffages d'appoint, aux résistances rougeoyantes, à l'odeur entêtante : rien qui s'épuise plus vite que ces minuscules bouteilles de gaz compact, riches sans doute en émanations de Co².

    Nous dormons dans un petit lit de fer protestant, qui grince allègrement lorsque nous y sautons, pour nous abriter sous l'épais édredon. Les deux panneaux du lit présentent des ferronneries courantes à la fois et remarquablement exécutées, il n'y manque pas une volute, ce mot rappelle "volupté", ce que nous nous efforçons d'atteindre, souvent avec succès : le centre du matelas forme une étroite gouttière, et nulle nuit ne me revient en mémoire sans que je ne l'associe à d'intenses courbatures dues à l'emmêlement obligé des membres, tant supérieurs qu'inférieurs.

    Mais nous aimons bien notre lit, qui fleure bon le faux puritanisme et ses ferreuses douilletteries conjugales. Ce n'est cependant pas un crucifix qui le domine, mais un portrait de Napoléon, Neumeier, Nicolas Ier ou II, le Maréchal Ney... en rapport avec une commémoration). Je crois qu'il s'agit fort banalement d'un portrait de Napoléon par David, avec tout ce qu'on peut d'imaginer de plâtreux, ce profil gauche empâté, au menton engagé dans la graisse, majestueux mais déjà déchéant, le jaune cru, "gros jaune", et les écaillures déjà lézardant l'esquisse. Rien d'officiel. Que du cruel, malgré le projet de "portrait équestre". Dormir sous le portrait de Napoléon devientdrait obsédant, si nous ne nous endormions tout de suite elle et moi, par son poids justement.

    Nos nuits sont encombrées de lourdeurs impériales, de jaunes d'oeufs mal digérés, propices aux infarctus. Le matin, lorsque sont enlevées les lourdes barres de fer qui closent le volet, nos regards se posent sur une affiche décharnée, occupant le verso de la porte : un horrible Christ aux Souffrances, le visage chantourné par la douleur, ce qui veut dire creusé de l'intérieur. Sur sa peau friable coulent de voluptueuses larmes de sang, comem autant de rubis malsains. Les couleurs sont donc : jaune impérial, rouge christique, gris poreux d'une chair d'agonie, et nous.

    Puis la clairière, qui se dégage à un mètre sous nos fenêtres mêmes, qu'il nous suffirait d'enjamber pour fouler toutes ces herbes des Rocheuses du Nord... Les volets de bois lourd résonnent en se rabattant sur les bardeaux superposés comme autant de volants d'une lourde, noire, goudronnée, improbable gitane, qui danserait sur place, dans une verticalité aussi figée que celle de la femme de Loth : une statue de bitume.

    L'odeur est là. La maison est un effroyable bateau fiché poupe en terre, comme un bloc de goudron fissuré. XXX61 05 04XXX

    1 a 3 Ma compagne

    Cette femme qui est dans mon lit est un homme. Je le vois comme un mâle maigre, affublé d'une moustache qu'il ne veut jamais couper ni tailler. Il est beaucoup plus facile de se faire enculer. On se sent utile, on sait où l'on va. Pourquoi n'ai-je jamais été de force à concevoir ce que c'est qu'une femme ? Elle a des besoins tellement plus énormes que moi en sommeil que je puis aussi bien me promener dans les sentiers alentour une heure,batifolant dans la rosée, avant qu'elle ait ouvert l'oeil. La femme qui est dans mon lit est une femme. Je ne parviens pas à me décider. Elle ne dort jamais. Au sein du plus profond sommeil et quelle que soit la question que je pose, elle sera capable d'émettre une opinion ou un soupir, tout cela très pertinent. Nous nous connaissons depuis si longtemps qu'elle change de sexe à volonté de mes fantasmes. Je ne sens plus son odeur. Nous emmêlons nos membres au petit matin, au début de notr eliaison je m'étouffais sous le pids de ses jambes, puis j'en ai redemandé, ce jour-là j'ai compris à quel point nous formions un vieux couple de vieux chevaux. De retour.

    Je me suis plaint d'elle, car c'est mon principal sujet de conversation : dire du mal de sa femme est la preuve même de son amour, de même que le blasphème est preuve de l'existence de Dieu. Il n'y a pas de crucifix dans la chambre, mais mon Dieu il faut toujours que tout un rite soit respecté, de petits baisers sur la bouche et les yeux, de frôlements de joue, de soupirs tendres, et c'est malgré la misogynie la sortie du four même du sommeil de je ne sais quelle pâtisserie moëlleuse, ma barbe ne gratte pas trop car mon rasage date de la veille au soir.

    Cette chambre en vérité est un étouffoir, nous n'y avons jamais froid malgré les moins trente du dehors, il y règne toujours au moment une tranpiration, une buée moite sur la lèvre supérieure de ma compagne délicieusement semblable à un loir, par le grassouillet de son corps, et Dieu me préserve de trouver un jour emmêlé à mes jambes les raides bâtons squelettiques d'un mâle moustachu, rassurant mais sec, sec, sec. Qu'est-ce qui fait qu'une femme puisse supporter le corps d'un homme ? Combien nous sommes désagréables, taillés comme des charpentiers, bâtis en barre à mine, avec des érections défaillantes - elles me disent, les femmes, du moins la seule que je connaisse et qui les a remplacées toutes, "Vous êtes attendrissants", "nous pouvons vous porter dans notre ventre", mon Dieu se peut-il qu'une d'entre elles ait osé proférer qu'elle refusait d'être enceinte d'un garçon pour ne pas avoir un sexe mâle dans le ventre, mon Dieu once more n'importe quoi.

    Puis nous passons au petit déjeuner, et là, d'un coup, c'est le silence : les corps ne se touchent plus. Ni mots, ni caresses, juste l'air abruti de qui a trop dormi, au-dessus d'un bol chaud. XXX 62 02 02 SV 92 XXX

     

    b) les raisons pour lesquelles nous y sommes, (trois pages) le froid ou le chaud selon les saisons, et

    1) invariablement les connards qui nous hébergent,

    2)nous leur devons de l'argent et des services, voilà pourquoi nous sommes là, tous les ans depuis des années,

    3)je n'ai jamais pu déterminer si mon mec (je ne suis pas homosexuel, nous nous débrouillons chacun de notre côté) couche ou non avec le mâle, cf. aussi le bossu d'Issigeac et cet hôtel abandonné.

     

    I, b, 1) invariablement les connards qui nous hébergent.

     

    Soixante-dix, quatre-vingts fois que s ais-je, nous avons débouché dans cette salle sentant la cendre hiver comme été, frissonnant sous nos longues robes de chambre et invariablement trouvant les toasts juste saisis à point, ou ramenant sur nous les pans inusités de nos habits de vie, car nous couchons nus et ne noue réajustons que pour des besoins de décence. L'été, la porte s'entr'ouvre, et déjà, quelle que soit l'heure, nos hôtes sont là, invariablement souriants et humains, et comme nous sortons de notre tendresse personnelle, ce petit-déjeuner agit invariablement comme un viol : comment d'autres êtres que nous peuvent-ils s'aimer et avoir croupi au lit, le leur, comme nous, avec d'autres choses à se dire ou à ne se point dire ?

    Le grand maigre, taciturne, ouvre et ferme ses longues mâchoires de crocodile, non si bien endentées cependant. Il mange salement, avec des claquements, je guette invariablement les pluvians nilotiques picoreurs de canines. Je hais ces gens et leur suis attaché si viscéralement que je ne sais plus que penser : ainsi de l'homme, ou de la femme, qui partage ma couche. La boulette de graisse qui sert de femme à notre hôte tourbillonne autour de nous en imitant, à la lettre, la chouette: c’est-à-dire non pas ce doux ululement du hibou,mais cette criaillerie de l’oiseau nocturne dépeçant sa proie. Depuis, à mon compagnon comme à moi, il n’est croissant si chaud ni moelleux qui ne rappelle un goût de rongeur mort.

    Parfois lui et moi partons dans ces bois, à la tombée de la nuit, nos fusils cassés à la main, malgré l'interdiction formelle des autorités du Saskatchewan : tout est si isolé ici. Nous feignons de pousser les cris du hibou, il nous est répondu par nichées entières alignées sous le long ciel arctique. En vérité nous sommes surpris, même rageurs, de ne point voir sur la branche à peine distincte ne fût-ce qu’une ombre tutélaire de rapace. Nous rentrons seuls, une mort délicieuse dans l’âme, et dès la haute tour hantée par le vieux couple, comme une porte refermée, nous refermons d’un seul déclic nos deux fusils.

    Décidément, mon compagnon de nuit est un homme. Mais nous ne nous touchons pas de la nuit. Il est des obscénités qu’on ne commet pas. Nous couchons casqués et bottés. Ce lit de fer, c’est une tranchée. Il y a eu beaucoup de viols, réussis ou tentés, entre hommes, devant Verdun ou sur le front de Somme. Ici, contemplant devant nous nos virilités sur le râtelier de bois, nous appesantissons nos paupières, et sombrons dans le plomb jusqu’au petit matin. J’ouvre alors le volet qui bat sur le mur, je sens monter les effluves de chicorée amère, déjà la chouette humaine nous informe que tout est près, ajoutant quelques crouacs qu’elle croit de très bon augure. Alors éclatent entre les deux hommes que nous sommes, renfilant nos pantalons sans nous laver pour descendre décents, de sourdes scènes entre nos dents rentrées.

     

    2)nous leur devons de l'argent et des services, voilà pourquoi nous sommes là, tous les ans depuis des années,

     

    (une page)

    Nous venons d’Edmonton, au sud. C’est sans originalité. Nous ne devrions pas appeler réellement cette ville « Edmonton », qui existe réellement. La nôtre se perd au milieu d’un désert froid, touffe de gratte-ciel où personne n'aurait la moindre idée de précipiter un avion. Les silos qui la cernent atteignent en perspective une hauteur extrême, l'ensemble fermentant sous le regard obtus des thermostats lumineux. Mais tous les étés, tous les automnes, tous les hivers aussi (les déneigeuses du cru démontrent leur efficacité) (il n’y a qu’au printemps que la boue empêche tout) - nous ramènent chez Jywes et Holly, son épouse.

    Nous nous y sentons obligés. Nous sommes leurs obligés. C'est pour nous qu'ils ont acheté cette haute maison, qu’ils appellent entre eux « la Masure », alors que rien, strictement rien ne les y obligeait.

    Mais comme ils ont bien vu que rien ni personne ne nous ferait mettre « la main à la pâte », que décidément nous n’étions pas dignes de ce somptueux cadeau injustifié, ne sachant ni l'un ni l'autre bricoler quoi que ce fût ni passer une couche de lasure ou de fongicide, ils se sont sentis obligés d’occuper la masure, de l’entretenir, d’y passer couche de brosse sur couche de brosse, goudron sur goudron, de clouer bardeau sur bardeau, volant sur volant. Ils avaient eux aussi leur petite maison bien cernée de pelouse, en banlieue, ils partaient à la pêche au Lac des Esclaves, la température descendait - mais ici, c’étaient eux qui entretenaient la Masure qu’ils nous avaient offerte.

    Est-ce qu’il ne s’était pas agi, à un moment donné, de Dieu sait quel billet de loto gagnant que nous aurions partagé, est-ce que nous n’avions pas jadis échangé nos femmes ou nos maris, n’y avait-il pas entre nous de ces secrets de sectes et de communautés toutes antérieures à janvier 73, Canadiennes ou pas... Seuls les survivants de ces temps confus peuvent se figurer correctement le caractère indissoluble de tels liens – ainsi, sentir se glisser en vous une queue subreptice – d'où l’inconcevable éventualité de toute rupture ; le silence qui tombe sur vous pendant les années de l'après-vie ; les folies qui vous font soudain chuinter comme une chouette ou boubouler comme un hibou ; culpabilités molles, traînasseries, désespoirs jouissifs qui s'immiscent à l'heure où le vent faufilé dans les cimes redescend heurter les volets.

    Ce sont les nuits qui comptent ici, d'une épaisseur bien plus révélatrice que ce jour court, au pays de Moose Jaw et de Poughkeepsie, de tous ces lieux sans véritables noms. Une densité morne qui vous plombe d'un coup dans un sommeil où l’on ignore qui rampe entre vos jambes : si c’est un homme une obstination raide sous le tissu sale d’un falze désastreusement immobile.

     

     

    De notre chambre à la salle à manger d'en bas, il n’y a qu’une échelle-de-meunier, trompe-la-mort pour chiards, barrée d'une sécurité dont seuls les prétendus adultes possèdent la clé. Nous explorons aussi les étages supérieurs. C’est comme dans un rêve. Nous ne sommes pas déshabillés. Nous portons nos flingues cassés le long de la hanche, nous montons les yeux fixes dans le noir, où nous avons acquis le regard nyctalope des rapaces que nous échouons à trouver. Ce sont des chambres vides deux par deux superposées, comme si en vérité le bâtiment se haussait à mesure, s’érigeait tandis que nous découvrions les pièces délaissées, les lavabos gouttant dans la nuit, les draps roulés là ou défaits, les matelas entoilés croisant leurs rayures, les ampoules salies de chiures que nous allumons, blafardes et grésillantes, bien plus propres à effrayer qu’à éclairer, tandis que s’ébranlent dans nos dos, loin au dessous de nous mais d’autant plus effrayants je le répète en vérité que s’ils étaient là tout proches à nous toucher, des lourds usufruitiers qui nous demandent ce que nous pouvons bien foutre là-haut, à gaspiller de l’électricité, à voir quoi, bon Dieu, puisqu’il y a longtemps qu’il n’y a rien à voir depuis le temps que ce foutu hôtel est abandonné, à moins qu’ils ne nous demandent de les payer enfin pour tous les travaux d’entretien qu’iils voudraient que nous fissions, auxquels nous autres chasseurs nous ne condescendrons jamais, jamais.

    Nous savons qu’ils entraîent avec nous, dans la chasse aux escaliers, cette créature qu’ils relâchent la nuit et hante les bas-fonds deleur cave, non point l’exquise Ligéia enterrée vive, mais ce bossu par-devant, bossu par-derrière, bitord en termes techniques, ramené de leur infecte banlieue proprette... Cet homme, Vercassis, exerce en banlieue la profession suivante : modèle pour nain de jardin. Il teint son nez, son visage, de vermillon. Iil prend lesp ostures lesp lus difformes et se fait ainsi photographier. Puis les plasticiens prennent modèle sur lui, reconstituent son image par ordinateur (« D.A.O. ») et le revendent sous forme de figurines.

    Se voir poursuivi dans l’escalier de nuit par un tel monstre nous flanque à touts les deux, mon chasseur et moi, des terreurs indicibles : car parfois, dans notre essoufflement, nous voyons son nez de grotesque polichinelle passer le tournant du colimaçon, et nous accélérons, et les étages s’élèvent toujours. Que va-t-il advenir de nous ? Ni mon Chasseur ni moi ne savons planter un clou. Jywes et son épouse suivent à grand bruit trois étages plus bas. C’est tout le bâtiment de style norvégien qui s’ébranle ainsi au milieu de la nuit. Nous savons qu’après la mort de nosp rotecteurs, le bâtiment restera quelque temps à peu près bien entretenu, puis qu’il s’affaissera sur nous, peu à peu avec les années, puis tous, hommes de chair et bâtiments de bois, rentreront sous forme de sciure dans le vaste cycle de la nature.

    Nous reviendrons à Edmonton (Saskatchewan) pour le printemps. Nous prendrons des cours de bricolage et de charpente. Nous rétablirons le courant électrique de façon satisfaisante, pour que les lampes sans abat-jour cessent enfin de trembloter comme autant de paupières.

     

    c) élargissement de l'espace, sorte de vaste palombière aux ramifications immenses, cf. l'hôtel d'Issigeac à l'horizontale.

     

    Cette partie est devenue inutile, car tout a déjà été développé dans les paragraphes précédents, avec force détails.

    2) L'effondrement

    alors que je me balade, effondrement d'une aile,

    2° une illustration de la collection "tremblements de terre et catastrophes naturelles"

     

    je sais qu'il y a qq dessous, je décris les bâtiments,

     

    I, 2, a : une page

    D

    ·0 eux chemins s’échappent de la clairière où Juwes incessamment promène sa silhouette chevaline sur sa tondeuse ; les deux chemins descendent raidement, de part et d’autre à peu près de la haute calvitie que surmonte la bâtisse. Il faut avec entêtement lutter contre la descente avec autant d’obstination qu’on en mettrait à gravir, tant les buissons, les ronces, les végétaux piquants en général vous retiennent au passage, vous protègent de la chute, ainsi qu’une mère abusive, agrippante. C’est le chemin du sud qui vous retient le plus. Au Nord, la pente plus douce menant au Grand Lac des Esclaves caresse d’abord l’épaule à travers le tissu, au point qu’on souhaiterait être nu, par de hautes fougères arborescentes ; il se dégage alors de ces petits champignons éclatants (qui éclatent lorsqu’on les foule) un parfum pénétrant de spores, éjaculation végétale, poussière balsamique : la voix mâle, opposée à la voie femelle ?

    ·1 Et je les parcourais, alternativement, déplorant le peu d’espace offert par ces bois ancestraux, tandis que mon compagnon le chasseur reposait tout raide auprès de son fusil. Je songeais à cette arme entre nos corps placée comme à l’épée qui sépare Tristan d’Yseut dans la légende du Morrois. C’était la pente sud ou « femelle », et mes nombreux passages rendaient chaque fois moins piquants mes agrippements, lorsqu’il me sembla ouïr un craquement sourd et proche à la fois et lointain ; la terre ondulait sous mes pieds, des éboulements se distinguaient dans les impénétrables fourrés qui m’enclosaient.

    Remontant alors avec essoufflement, parfois les deux mains à terre, je pressentis que le Bouclier Hercynien, qui se croyait à l’abri des séismes, subissait une secousse improbable et réelle. Tout le monde a déjà ressenti cela : sensations de nausée, êrte d’équilibre, perte de tout repère, l’angoissante question métaphysique de sa propre existence (« Je ne suis qu’un point,, une poussière près de l’engloutissement ») - il y a dans cet abandon à l’infini une douceur elle aussi infinie, comme celle qui vous prend lors des endormissements. Je voulais courir vers la cabane, dont plusieurs tournants me séparaient au plus épais des fourrés.

    Les arbres craquaient, ils ne s’abattaient pas. Ils fourniraient le bois de mon cercueil, je serais enseveli parmi eux. Il existe au Canada de ces espèces balsamiques, remontant à des siècles, et de génération en génération, à des millénaires. Peut-être des gisements de houille hantent-ils ces sous-sols, mais qui planterait des chevalets d’extraction au milieu de ces arbres millénaires, tout chenus de bavures de lianes argentées ? Je regrimpais péniblement la pente. C’était comme un jeu. Les forsythias de là-bas m’écorchaient le creux des mains. Les branches basses se dérobaient à mon étreinte, semblaient voulori m’entraîner dans une valse infernale et facétieuse.

    Puis le sol recouvrait sa stabilité. Je courais sur les aiguilles de pins ou d’épicéas, bien rangées et bien sèches. Puis tout réondulait comme la peau d’un serpent, le perfum était pénétrant, un nouveau tournant se précisait entre les buissons bas. C’était un amour merveilleux avec la nature, quelque chose de dangereux et d’affectueux, comme d’uen mère éléphant avec un chaton. Mais ces gros animaux sont capables de délicatetsses inimaginables. Je ne risquais rien, à moine que le démon n’ouvrît sous moi une de ces crevasses d’engloutissement, aussi vite refermées qu’ouvertes.

    2° une illustration de la collection "tremblements de terre et catastrophes naturelles"

    Une page

    Le bâtiment, quand je le vis, m’offrit l’image d’une invraisemblance absolue. Comment avait-il pu se faire qu’une surface aussi réduite au sol n’eût pas provoqué un effondrement « en château de cartes » ? Les mouvemets du chat, ou de l’éléphant, ou de la tortue (disent les Japonais) sur lesquels nous vivons, vermine humaine, sont rigoureusement imprévisible. Une partie du bâtiment restait vigoureusement intacte. C’était la moitié sud-est. Les étagements de bois, les volants de jupe ligneuse restaient fix »s l’un sur l’autre comme autant d’écailles intactes. D’un coup, au-delà d’une flèche de bois plus capricisues, que la secousse avait amené à la verticale, toute la maison du sommet de Mount Shyle s’était affalée au nord-ouest, en direction de l’Alaska. C’était comme un épine dorsale brisée, un long chevauchement de chevalets d’échine, un espadon mille fois rompu et rerompu, un léviathan fossile mal classé encore par les paléontologues, comme si le tremblement de terre s’était produit vingt millions d’années avant notre ère, et que les morceaux d’un ichthyosaure - les mots m’échappent, comme la terre sous mes pieds. La sciure planait par-dessus tout cela. L’odeur était merveilleuse, les particules demeuraient suspendues à deux mètre ou trois au-dessus du sol, et répandaient cette saveur de bois qui détermine les vocations de forestiers for ever, quel que soit le bas salaire qu’on obtienne dans ces professions déshéritées, loin de tout.

    Un journaliste pressé -j’aurais pu vendre très cher mon reportage, mes clichés si j’avais eu l’esprit de porter sur moi un Nikon 400 E - « Je devrais me barder d’appareils photographiques, ces deux sentiers sont si riches que je rapporterais au poins de quoi garnir deux albums » - et puis j’oubliais - aurait alors mitraillé cette scierie bombardée,ce chaos d’éclatures où subsistait le grand dessein d’un architecte. Nulle fumée ne s’élevait encore, à l’exception de cette écharpe odorante et blonde, et c’était merveilleux, en vérité, que nul incendie ne se fût déclaré, ni ne menaçât, car mon odorat était aux aguets. Tous les sens jouissaient e la perspective eshétique offerte à moi. Les oreilles jouissaient d’une sorte d’écho : de là où j’étais, les arbres bienveillants m’avaient masqu » le bruit de l’effondrement, qui avait dû se produire très lentement, comme un froissement de vent dans les feuilles. Je me penchai pour cueillir au bout de mes doigts de cette matière merveilleuse, et je pensais qu’ainsi s’effondrent les empires, il n’en reste plus que le parfum qui pour toujours entête les civilisation à venir.

    Des champignons, des insectes, se repaîtraient de cette sciure. J’étais subjuguée, transformé en femme, ouverte à toutes les sensations. Enfin, pensais-je, notre prison n’existe plus. Je ne pensais pas : « Comment vais-je réapprendre à vivre désormais ? » Non, la destruction, préalable à toute renaissance, m’apparaissait dans toute sa bienfaisance. Je longeais ces « poutrelles désaxées », ces planchers désormais verticaux, j’évaluais en connaisseuse ‘désormais j’étais femme, pour un certain temps, je priais l’intérieur de moi-même pour que cet état divin se prolongeât, car la femme est proche du divin autant que le sommet s’affale à terre et en épouse les contours) l’angle, techniquement parlant, 25° ? 45 ° ? où tous ces enchevêtrements se présentaient.

    Et rien, Dieu merci, n’était reconnaissable, ni la chambre, où trônaient les hideuses images, ni la chambre des deux monstres, l’homme et la femme encore condamnés à leur sexe respectif, seule peut-être la tondeuse à gazon osait montrer son large siège de cuir en forme de cul : je voyais les deux étroites ellipses dessinant sur le cuir la marque des fesses d’un certain Jywes.

    je sais qu'il y a qq dessous, je décris les bâtiments, une page

    Alors seulement j’acceptai de penser aux humains. Qui était vivant, qui était mort ? Le cheval maudit, l’homme à la tondeuse ? Notre hôtesse, la graisseuse, toujours à virevolter au milieu de ses tartines ? Mon compagnon le chasseur, sale et raide dans ses pantalons militaires, et qui ne me touchait jamais pendant la nuit ? Je ne l’aurais pas suporté : qu’il se lavât, d’abord. C’était vraiment, j’y revenais toujours, l’odeur qui m’emplissait tout entière, du poumon à ces cavités que je sentais, nouvelles et palpitantes, désormais vivre en moi - mais pour combien de temps ? Mon Dieu, faites que mon changement de sexe se confirme ! La sciure me pénètre par tous les pores. A la moindre odeurde cadavre, d’ici quarante-huit heures je suppose au plus tard, je sens que je redeviendrais un homme.

    En même temps, quelque chose s’agitait dans mon esprit : « Tu n’es pas raisonnable. Tu es monstrueuse. Tu jouis du spectacle, tu palpes le bois frais, sans t’inquiéter de ceux qui vivaient là, qui se préparaient à vivre une de ces merveilleuses matinées solitaires. Tu aimerais, n’est-il pas vrai, qu’ils revécussent, qu’ils revinssent à la vie, afin de reprendre cette histoire qui ne t’avait jamais appartenu...

    Tout est trop calme. Il ne règne absolument pas d’atmosphère de mort. Une heureuse coïncidence a fait que tous auront survécu. Je me fais peur. Il n’y a pas de mal. Ils sortiront de leur cage de bois, soit de la partie miraculeusement restée intacte, soit de cette longue avancée disloquée. Et c’est d’abord le cheval funèbre, le chevaucheur de tondeuse à gazon, qui s’ébroue de sa sciure, tout près de la base, où le poids a pesé le moins. Il me regarde hébété, les bras ballants. Il ne trouve rien à me dire, ses lèvres sont retroussées exactement comme celles d’un cheval sur le mort, je vois ses dents jaunes dont je détourne toujoiurs le regard pendant les petits-déjeuners si copieux.

    A mon grand désespoir, à mon grand soulagement - comment définir ces deux choses, là, juxtaposées ? - je vois la boulette sortant par la demi-porte restante, car la catastrophe l’a surprise au milieu des étages. Elle était en train de manger, les lèvres lui dégoulinent encore de sirop d’érable. Pourquoi les tremblements de terre n’éliminent-ils jamais ceux envers lesquels nous sommes redevables ? Pourquoi me trouvais-je si proche, dans un chemin creux, encombré de buissons ? Où est mon chasseur ? Il étire son long cou de l’autre côté du bâtiment, il revient lui aussi de promenade, il a pris le second sentier, vers le nord, il ramène par les ouïes une carpe à demi morte, que l’affolement a jetée sur sa ligne,

     

     

     

     

     

     

  • Cette nuit-là

     

    C O L L I G N O N

    C E T T E N U I T – L À

     

    " Je vis seul

    " Je dors seul

    " Je meurs seulement

     

    "Rhacophore petite grenouille arboricole aux palmures postérieures très développées pouvant servir de parachute au cours de sauts effectués dans les arbres des forêts tropicales du Sud-Est asiatique (...) Nom usuel: "grenouille volante" (Larousse universel, t. XIII)". Chaque soir le garde m'ouvre les portes de la serre ; je trouve là, sur 30m de haut, de quoi satisfaire ma curiosité. À mes pieds les racines de palétuviers baignent dans un marécage en réduction où plongent les reflets sombres sur des profondeurs égales. Mes jumelles d'intérieur jouent sur les verticales, remontent vers les cimes où se distinguent les racophores sautant de branche en branche, atteignant même les eaux mortes à mes pieds : j'apprivoise ou du moins nourris mes petits ranidés de divers insectes tirés d'un petit coffret de santal cylindrique.

    Le garde est natif de Malaisie, naturalisé – nous entendons par là "français". Distant et sec dans l'exercice de ses fonctions. Ma mère à moi provient de Battambang, près de Kok Ampil,au nord du pays khmer. On a dans ces contrées abondamment usé de cruauté, dans des grottes où se tinrent des massacres. Bien que je sois également né dans cette ville, je n'y retournerai plus. Perspective unique à cette heure nocturne, la haute verrière du Jardin des Plantes, accessible par pur privilège dans l'obscurité, après fermeture. Il en coûte bien des soins, et bien de l'argent, d'entretenir ces massifs arborés, dont les cimes se pressent aux membrures sommitales de la grande serre.

    Je prends quelques clichés (800 ASA, grand angle) de ces merveilles batraciennes planantes, indiscernables à l'œil profane. Les lianes s'encordent sur les troncs moites. Il me vient l'image d'un corps aux membres soudés sous le feu des cauchemars. Cette nuit où je m'engage m'ouvrira le plus définitif des tunnels, jamais je ne replacerai mes pas dans mes empreintes ; juste avant de perdre connaissance brasenbae preah chong si Dieu veut, je

    verrai sous mes paupières voleter les phosphènes étincelants de mes Créatures ; il ne me reste plus qu'à reposer en paix. Dans mon dos le Malais referme les panneaux de verre.

    Je n'ai pu obtenir que la clef des grilles extérieures ; je marche au jugé dans ma nuit. Au 25 rue Buffon j'occupe au premier étage un appartement aryanisé dont l'occupant disparut à Kœnigsberg en 45. Avant d'y parvenir je dois effectuer quatorze fermetures de ma main, alternant à bout d'avant-bras les clés du pesant trousseau ; certaines actionnent jusqu'à trois serrures. Il m'en faut quatre personnelles pour ma porte, que le proprio juif a fait blinder avant sa mort. L'épreuve de la nuit constitue à proprement parler la véritable vie. Chez moi les vasistas haut placés, bridés à la façon des Génies courroucés sur les stoupas; étirés, menaçants.

    Monté en chaussettes glissantes sur le bureau verni, je passe à l'étroit mon bras tout entier dans le noir extérieur, tremblant qu'une main ne m'agrippe. De là je saisis et déplie sans les voir les volets de plastique, assujettis très vite du dedans l'espagnolette.

    La longévité moyenne des ranidés n'excède pas quatre ans.

    Je n'aurai pas plus qu'eux accès à la vieillesse. Les trois premières lettres forment le mot "vie" – vetus/ vita : sans parenté. Poursuivant ma seconde mission de clôture, j'accède aux portes-fenêtres en balcon d'angle,où tentent de pousser 25 petites cactées en autant de petits pots, séparées de la rue par des vantaux. Quand j'ai bien tout fermé me voici à l'abri des monte-en-l'air et aures vandales. Ma mère a pu rapatrier du Kampoutchéa l'argent, les bijoux "volés au peuple". Quand elle mourut, voici dix-neuf ans, 1 mois et 9 jours) elle recommanda de ne rien investir en fermetures automatiques en dépit des publicités (bulletin météo d'Euronews).

    grenouille,érotisme,femmesJe suspens mon trousseau personnel à côté du compteur. Je pense aux femmes croisées dans la rue tout le jour, que j'aurais tant voulu connaître à l'instant du plaisir ; ce sont leurs mains qui s'attardent à présent sur les clôtures de leurs logis, avant que leurs yeux ne se ferment à leur tour. L'instant du coucher reste celui du plus grand courage. C'est après m'être vu au miroir, la tête entre les lampes face à moi, qu'interviennent sur mes traits les convulsions de ma virilité : demain je serai ferme. Un homme – ferme, femme, à une lettre près. Cela ne peut manquer. Dormons et reprenons des forces. Sur l'Atlas blanc Bordas, "Index des noms", j'avance de trois villes par jour, en ordre alphabétique, dans telle pays, telle contrée où jamais nulle étincelle batracienne (l'ai-je oublié) n'aurait la moindre chance de survie. Si loin de tout tropique, entre Munich et Ingolstadt, in der Hallertau – double rangée de façades blanches dans le brouillard avec frontons, larmiers, doubles vitrages.

    Et par beau temps le lendemain des cultivateurs à lunettes qui partent au labour en costume de confection.

    Je ne pense pas que mon sommeil affole les foules : à peine sous les draps et dans le noir, je m'adonne avec ferveur à la catholique habitude de l'Examen de conscience. Qu'ai-je fait de ce dernier jour qui me fut confié, de ma vie qui n'a plus lieu d'être. Si j'ai suffisamment souffert et bien rendu. Défilé dans mes yeux fermés des mines défaites et des habits des hommes ou de leurs rictus, éclats de voix, de rire etc. - écriture et méditation malgré le sommeil toujours en embuscade, envois de messages - moins par téléphone toutefois, où se dépense en pure perte un trésor de chaleur, plutôt par lettres, aux réponses tardives et décevantes.

    Bénie soit la toile, qui sans profondeurs ni brouilles ni mort d'homme parvient à parler sans fard. Sur la toile envoyer paître tel ou tel, peu importe le tort ou la raison, les échecs viennent tous de l'autre et la sottise est réciproque. Préférence encore pour ces jours de solitude ou de compagnies légères (vendeur de journaux, cafetier qui me pose la tasse sous le nez sans un mot, manques d'égards où couve la haine, c'est la vie, je ferme les yeux. Heureux les hommes qui referment leurs tiroirs avant la nuit comme des portes ou des volets.

    Je fus soupçonné du meurtre d'un vieillard locataire au fond du jardin, c'était à s'y méprendre un Gartenzwerg bien glabre et cabossé, voûté, le nez pendant et le pantalon flasque. Je l'aurais tué disait-on pour retrouver mon carré d'herbe et de plantes si rares à Paris, au fond d'un puits de murs où le soleil vient peu. J'aurais dû signaler ses grommellements, ses loyers en retard, ses incessantes allées et venues (alors je l'ai tué) – "Monsieur Truong Phan Van" ont dit les journaux "n'a rien laissé paraître" il me gâchait le paysage, de sa cambuse je ferai un pavillon d'été – le vieux a disparu. Famille introuvable (deux nièces à Lyon, qui l'ont peut-être interné au Vinatier – certains vieillards s'enfuient vers leur "âtre" comme ils disent, glacial mais où ils ont vécu trente ans.

    Je me soupçonne fortement d'avoir tué ce vieux. Je ne peux rassembler ce qu'il faut d'argent pour réhabiliter son bouge, sa bauge, à mon seul profit. Peut-être qu'il n'est pas bien mort. Ce souci me taraude avant mon sommeil, puis viennent les grenouilles rhacophores, qui veille ? qui dort ? qui vit qui meurt et toutes ces choses. Puis les grenouilles s'évanouissent en pleine mangrove. Épreuve ultime : dans le lit, affronter ma mort – que philosopher, c'est apprendre à mourir à bon marché (ou à vivre ? jamais de la vie) - j'ai ouï dire qu'il existait "une forme de bouddhisme" qui laissait subsister les passions tout en s'en détachant – à vérifier – consulter Sénèque, Nazianze (Grégoire, dit le Théologien) "Sois à la fois l'athlète et le spectateur" ou mon prochain.

    Mon lit de mort est le centre du monde – quoy ! N'ay-je faict suffisant exercice ? - avec mon jeu de réussites "Les Dames de la France". J'explique : si la carte que je dis à haute voix coïncide avec celle que je tire (la carte), c'est que je mourrai demain. Roy de Pique ! - l'As est sorti, je survis d'un jour et rebats trois fois. Le record est à fin avril, et quand enfin je meurs coïncidence Bouche et Main je pousse un grand cri et mon cœur bat plus fort, la roulette russe n'est pas mal mais c'est très, très dangereux. La fusion finale au sol àl'herbe ne m'effraie pas car je suis très, très loin de l'échéance (l'imminence) on dit que Charles-Quint lui-même chanta les répons du fond de son cercueil : répétition générale Monastère Cuacos de Yuste 1557.

    Vitalie Cuif, épouse Rimbaud, se fait descendre ("la mère Rimbe") dans sa bière sur deux cordes au fond de la fosse "pour voir". J'ai de plus en plus peur j'expire lentement ente mes lèvres question : Suis-je le seul sommes-nous seuls à souhaiter tout au fond de soi l'exact ajustement de l'instant conscient et de l'éternel, seconde après seconde - autre chose, tout de même ! que la quête du bonheur pursuit of happiness – je refuse : yoga, zen, bouddhisme, sénéchaussée (doctrine de Sénèque) – non : c'est à moi seul, à moi seul de créer, seul membre du club, seul dépositaire de la fausse vérité. L'entrée précise dans le sommeil mesure à elle seule à quoi sert ou ne sert pas de vivre qui perd l'heure perd le jour qui perd le jour perd le mois, l'année, la vie – "Las voyez comme en peu d'espace" on passe de l'enfance à la plus blette maturité.

    La mise au lit en bière est le seul instant qu'il faut retarder, puis de justifier, puis d'accomplir. Mon lit depuis que je dors seul présente l'ancien baldaquin aux piliers tordus comme un Bernin, le ciel hélas privé de couronnement ou de tissu plissé (le fameux "ciel-de-lie" en pout-de-soie épaisse et mate, avec embrasses retroussées sur les courtines ; autour de la couche court un large rebord de chêne communément nommé "châlit". Le chat prend position là pour la nuit, à tendre le bras seulement je le touche. Parfois la nuit je l'entends lourdement descendre sur le parquet ou légèrement se repercher. Il me veille. Bashtet est "la déesse chat, "aspect serein de la lionne guerrière".

    Il veille le seul humain lumières closes. Alors je pense à tout. Parfois se lève en moi la Vague de Persécution, et lorsquej'ai réglé, mais pas avant, leur compte aux opposants, je dis le mot "décontraction" – figurez-vous chaque partie de votre corps abandonnée comme un chiffon au point que toute chair se détache comme dans un chaudron d'eau, sentez le frisson chaud des muscles et du bouillonnement. Passer en revue les tissus musculaires même si leur dénomination reste incertaine, tout un pan de corps qui soudain se relâche ou bien ce dessus de la jambe nommé droit fémoral ou le flanc gauche ou droit; autour du genou j'imagine un rayonnement d'aiguillettes ou losanges sans existence anatomique - je n'ai plus lu Décontraction pour tous après p.35 ch.II car on voulait m'apprendre à ralentir ou à presser mes battements de cœur je n'ai qu'un cœur [sys- et diastole] - plutôt crever.

    Répéter je dors d'un profond sommeil jusqu'à la clôture des yeux intérieurs et si cela ne vient pas vous vous serez toujours apaisé me dit le médecin - rien ne me fait plus peur que de vivre ou penser lihrement ; l'animal seul incarne et mérite la liberté – le chat le chien l'oiseau – ma folie n'est pas pour demain. Au cœur de la nuit je me lève et j'urine, échec. La nuit remonte à la plus haute adolescence. Jusqu'à treize ans le sommeil d'un enfant. Réactivation de la scène où la Mère me sermonne : à 4 ans passés resté sale, Maman commande à présent je cesse de pisser au lit, parce que ça fait de la peine à papa (je le vois de côté, feignant la plus profonde afflication) (« Tu feras celui qui a un gros chagrin ») (il ne me semble pas plus chagriné que ça). Du jour au lendemain mon abstinence est totale. Ce que père et mère ignorent, c’est qu’il n’est rien de tel que ce mensonge, largement divulgué dans les années 50, pour inhiber sans remède, pour bloquer tout désir d’action quelle qu’elle soit chez l’enfant et l’adulte. Il m’est encore et pour toujours impossible d’agir. Je prenais le jour pour la nuit (errance d’horloge interne) – la vie se prend, s’obtient pendant la nuit. Le jour n’apporte que des devoirs.

    Des corvées. Pas de vie. De nuit l’esprit touche et goûte au déroulement éternel. De jour on court de remords en remords. Obtention Zéro.

    Réveil de nuit. Pipi faible, envie faible, peur d’avoir envie. Juse avant je rêvais que je pissais. Surplombant le pot, le seau, la cuvette douteuse, je dis un prénom, un patronyme, deux dates – naissance et mort. Je ne tue pas le père je veux l’indépendance. J’ai lu ça dans un livre. 1885-1947 : 62 ans. Le jour, le mois : 28 mai pour la naissance, 3 décembre pour la mort. Si la date de mort dépasse le jour où je suis : mort retardée, mais mort quand même. C’est un homme, très rarement une femme. Autrefois je donnais à l’homme le prénom qui est le mien. Je ne me suis jamais débarrassé du monde à éliminer : « Je ne suis pas x. Je ne suis pas x. Mon prénom seul et son nom à lui. Mort le 3 décembre 1947.

    NOM EST NON. MÈRE EST MER. PÈRE EST PERD.

     

    Puis je retourne me coucher. À tâtons. J’enjambe le chat, étendu comme un sphinx sur le châlit. Je rabats mon drap. Passé 5 heures inutile impossible de dormir. Transposition d’ordre littéraire inconcevable. Les ours en hivernage eux aussi se relèvent. Comme eux je ne souille pas ma couche. Bern-hart : Fort comme un Ours. Forcé à chier. Veiller, agir : non pas chier mais se retenir de chier. Jouir dans l’efficacité, oser, c’est risquer de chier. Parler c’est chier ( risquons la métaphore) jouer sur scène, lire-écrire. Déféquer pour capter l’attention de la mère. Professer pour capter l’assistance, le blâme, l’attention. Les mères d’élèves. Les jeux de mots.

    Reste à établir que toute communication souille ; c’est une épreuve alors qu’il est si simple de pisser. De nuit face au miroir placé là par le précédent propriétaire, anxieux de vérifier ses attributs virils…

     

    X

     

    X X

     

    Ne pas emmerder son interlocuteur. Ne pas lâcher une de ces gaffes qui brouillent pour vingt ans. Biaiser. Sans cesse. Blaguer sur la corde raide au-dessus des lions. Tout ce qui forme groupe, assisance, classe, public ; salle des professeurs ; corps de garde, dîner de cons, cantiques sportifs – tous adorent le rire. Les fauves aiment rire et bâiller. L’individu reste douteux, périlleux, réfractaire. Il peut n’entendre point raillerie. Renvoyer par exemple ses propres railleries – le boomerang merdeux. Voire vous prendre pour un con – pire : un fou. La façon dont les femmes ricanent en s’inclinant sur leur voieine. À quoi sert le professeur ? qui peut le dire. Ils me regardent tous et se mettent à rire.

    Face à l’abîme. Si mes disciples ont ri j’aurai atteint mon but.

    Dans la mollesse, et malgré moi.

    Mes écrits aussi seraient excrétions. Cahiers, simple feuilles entassées dans l’armoire et jusque sous les pieds de la bibliothèque – juste un châtiment ? Tu blâmes ceux qui se sont poussés par intrigue tandis que tu ne sais qu’écrire ?… l’alpiniste a besoin du dernier de ses crampons. Le sponsor, l’œil vissé sur ses comptes en banque, est aussi indispensable – que penserait-on d’un grimpeur en espadrilles ? Pour habiller de nuit ton impéritie, tu remets ta faute sur les autres ? qui n’ont rien compris ? qui ne t’auraient pas compris ? Tu comptes donc exciter leurs rires, comme à tout le reste ?

    Quant à l’amour, tu vois bien : les tendresses en bouffées ne s’adressent qu’aux ombres. L’humanité - t’est réfractaire.

     

    * * * * * * * * * * * * * *

    Lire au lit (non plus) n’est pas un plaisir. Un professeur, un pape – sont forcés de lire. Mes titres de chevet sont ceux que j’ai décidé de lire. Accumulation du savoir avant d’affronter Dieu. J’affronte Dieu. Qui ne s’abaisse pas aux interrogations. Voici les titres.

    1) Virginia Woolf, dont j’adorai naguère Orlando, prodigieuse conjuration de la gloâre à travers les siècles et les sexes. Appâté, j’ai décidé de dévorer ses plus gros ouvrages. Le volume entier n’est qu’un empilement de mises au point télescopiques sur les feuilles d’arbres, les escargots et autres friselis d’écume. On n’y tient pas, on suffoque. J’entends bien que c’est de l’excellente littérature, qu’il faut avoir lue, dont il faut s’informer et s’instruire.

    Il en va de même du n°2), qui signe Elias Canetti : « Écrits autobiographiques », douze cents pages de papier Bible, Nobel 81 : autre apnée, tyrannique, masculine cette fois. Rien n’est épargné au lecteur : pas un filet d’air – chaque personnage décrit jusqu’aux poils de barbe, jusqu’à la longueur de langue appliquée sur les doigts dans le livre pour tourner les pages, pas une description qui ne soit scrutée, pas une circonstance qui ne soit décortiquée, fibre à fibre, jusqu’aux lambeaux les plus insupportables. De quoi que l’on parle, de qui que l’on disserte, romans, grands hommes, forcément célèbres, nécessairement les plus passionnants, les plus palpitants, toujours l’oppressant, l’indécollable Canetti leur a consacré son attention la plus scrupuleuse, la plus admirative, la plus exclusive, au point de demeurer des heures, plusieurs jours du mois jusqu’à la fin du mois, devant telle peinture, tel infirme, telle demeure, invariablement les plus captivants, les plus éblouissants du monde. On se sent con devant l’immense Canetti. Devant ces intarissables marais explicitatifs témoignant, n’est-ce pas, d’un tel appétit de vivre et des Aûûûûtres.

    Nous autres : « Il s’assit ». Canetti : « Comme il était encore debout, il prit place sur la chaise qui se trouvait devant lui, afin de se soulager de la verticalité de sa station précédente ». Assurément Stefan Zweig, Henry James et Schnitzler eux-mêmes passeraient auprès de lui pour des parangons de sobriété.

    3) Lucrèce (Titus Lucretius) « De Natura rerum » n’arrange rien, à deux pages tous les quatre jours (une en français, une en latin) pour ne pas mourir d’ennui, d’exaspération. Lucrèce ou les joies de la version latine. Pour mon

    4e) auteur de chevet, il doit en tout cas être vivant, « non-mort », no-sferatu. Plus frais, plus vif que les autres. Souvent aussi de style « navet froid », quand la « petite édition » me l’envoie au titre d’envoi de presse, gratis pro Deo. C’est ainsi que j’alterne Lucrèce, Elias, Virginia et Paroles d’étoiles, témoignage collectif d’enfants juifs cachés pendant la guerre : ravaudage extrêmement réconfortant, rhapsodie dantesque et très rigolote de récits défraîchis, rancis, par des contemporains vivants, immédiats, vieux et présents pour le coup, à jamais.

    Le comique provient aussi d’une toute autre liste qui m’attend le lendemain, pour la vie diurne, à boire jusqu’aux dernières gouttes en vertu du principe éminemment discutable que « toute page écrite le fut par un être de chair et de sang ayant voulu te toucher, t’atteindre à travers les siècles et la mort », et que nulle miette n’en doit tomber.