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der grüne Affe - Page 2

  • TI SENTO

    L E    S I N G E   V E R T        D E R     G R Ü N E      A  F  F  E   
            TI            SENTO


              
    283. Presque toutes les fictions ne consistent à faire croire d'une vieille rêverie qu'elle est de nouveau arrivée.
    André MALRAUX Préface aux Liaisons dangereuses
            
                                   
                                         Collé au mur Boris Sobrov tend l'oreille, ce sont des frôlements, des pas, un robinet qu'on tourne, une porte fermée doucement - parfois, sur la cloison, le long passage d'une main. Le crissement de l'anneau sur le plâtre. Un froissement d'étoffes,                  presque un souffle - une chaleur ; puis une allure nonchalante qui s'éloigne, vers la cuisine, au fond, très loin, des casseroles. Un bruit de chasse d'eau : une personne vit là seule, poussant les portes, les  tiroirs – il glisse plus encore à plat, à la limite du possible, sa joue sur le papier peint gris, mal tendu au-dessus de l'oeil droit : il voit d'en bas mal punaisées  une vue gaufrée de Venise, « La Repasseuse » à  contre-jour.
        Boris habite un deux pièces  mal dégotté, au fond d'une cour du 9 Rue Briquetterie sans rien de particulier sinon peu de choses, des  souvenirs de vacances posés dans l'entrée sous le compteur et soudain comme toujours la  cloison qui vibre plein pot sous la musique le tube de l'été OHE OHE CAPITAINES ABANDONNES toute la batterie dans la tronche il est question de capitaines, d'officiers trop tôt devenus vieux abandonnés par leurs équipages et voguant seuls à tout jamais, suivra inévitablement LA ISLA ES BONITA en anglais scandée par Madona - les plages de silence sur le vinyl ne laissent deviner ni pas de danse ni son d'aucune  voix parole ou chant.
        D'autres Succès 86 achève la  Face Un, Boris a le temps de se faire un café, d'allumer une Flight ; la tasse à la main, il fait le tour de son  deux pièces, jette un œil dans la cour,  le jour baisse, ce n'est pas l'ennui, mais la dépossession, comme de ne pas savoir très bien qui on est.                                        Sur la machine à écrire une liste à compléter. Boris s'est installé à Paris depuis quinze                   ans, il s'y est marié, y a divorcé, n'a jamais donné  suite aux propositions des Services. La                     naturalisation lui a donné une identité : né le 20-10-47, 1,75m  - petit pour un Russe -                  , teint rose, râblé, moustache intermittente.
                        - Les exilés attendent beaucoup de moi.
                        - Tu es Français à présent.
    Un jour Macha je t'emmènerai en Russie.
    Mon frère m'écrit d'Ivanovo.

    russe,espionnage,mur


                         - Je ne l'ai jamais vu.
                         - Moi-même je ne le reconnaîtrais pas.
                            Boris tire sur sa cigarette. Le mur de la chambre demeure silencieux. D'ici la fin de la semaine il aura trouvé un logement pour un dissident. Ici ? Impensable. Trois ans écoulés depuis ce divorce. Où est Macha? ...trois ans qui pèsent plus que ces vingt-cinq lourdes années de jeunesse, grise, lente, jusqu'à ce jour de 73 où il a passé la frontière, à Svietogorsk  Le voici reclus rue de M., à  deux pas de Notre-Dame de Lorette., tendant l'oreille aux manifestations sonores d'une cloison - qui habite l'autre chambre? il n'y a pas de palier ; ce sont deux immeubles mitoyens ou plutôt, car le mur est mince, deux ailes indépendantes qui se joignent, précisément, sur cette paroi.
        Pas de fenêtre où se pencher.
        Ce n'est pas un chanteur, ce n'est pas un danseur, ce n'est pas un écrivain, il ne fait pas de politique et ne sait pas taper à la machine.
                            C'est une femme.Un homme roterait, pèterait. C'est une jeune fille, qui fait  toujours tourner le même disque. Elles font toutes ça : quand un disque leur plaît, elles le passent             toute la journée. Les mêmes rengaines, deux fois, dix fois. Boris n'ose pas frapper du poing sur la cloison : A, un coup, B, deux coups, le fameux alphabet des prisonniers - il ne faut pas imaginer. «Je ne connais pas le sexe de cette personne » répète Boris. « Capitaines abandonnés ». « La Isla es bonita ». Et pour finir, toujours, en italien,  « Ti sento ».  "Ti sento tisento ti sento" sans reprendre souffle - la Voix, voix de femme, la ferveur, le son monté d'un coup, « ti sento - je t'entends - je te comprends"- ti sento - la clameur des Ménades à travers la montagne, le désespoir - la volupté - l'indépassable indécence - puis tout s'arrête – la paroi.grise - le sang reflue.
        Déperdition de la substance.  
        Mais cela revient. Cela revient toujours. TI SENTO c'est toi que j'entends toi qu'à travers ta voix je comprends tu es en moi qui es-tu. Il est impossible. Boris frappe au mur, se colle au plâtre lèvre à lèvre, mais on ne répond pas, mais on ne rompt pas le silence, Boris halète doucement, griffe le mur : « C'est la dernière fois. » Il se rajuste plein de honte, se recoiffe,                     jette un  œil en bas dans la cour : c'est l'heure où sur les pavés plats passe en boitant une petite                     fille exacte aux cheveux noirs, son cabas au creux du bras ; Boris renifle, se lave les mains, se taille un bout de fromage, la fillette frappe et entre.
                            - Bonsoir Morgane dit Boris la bouche pleine.
                            - Tu le fais exprès d'avoir toujours la bouche pleine?
                            Elle pose le cabas sur la table : « C'est des poireaux, des fromages, une tarte aux pommes, un poulet ; des bananes. Ça ira? »
                            C'est une gamine de dix ans, la peau brune, la frange noire et  les dents écartées. « Comment va ta mère? - C'est pas ma mère, c'est la concierge. Aide-moi à décharger. Tu te fous l'estomac en l'air à bouffer ce que tu bouffes. » Boris fait semblant de se vexer.      Marianne (c'est son nom) passe toujours le cinq-à-sept chez la mère Vachier, à la loge, en attendant que sa mère sorte du travail. La gamine fait les courses en échange d'une heure de maths. Voilà qui est convenu. « Qu'est-ce que tu m'apportes aujourd'hui?
                             - Le quatre page cent.
                             - Vous avancez vite!
                             - La prof a dit "Ça vous fera les pieds".
                        Boris se plonge dans les maths et dans la  cuisine, à même la table – à chaque fois le même jeu, la vue de la bouffe lui met les crocs. «  Tu ne peux pas éplucher tes poireaux                     ailleurs ? ça pique les yeux.
                           Soit un carré A B C D , une sécante x, une  circonférence dont le centre...  « c'est horrible, tu es sûre que c'est au programme?
                            -  Punition collective. Moi j'ai rien fait.
                            - Ca m'étonnerait.
                            Marianne attaque une banane. Boris prépare une vinaigrette, tache le bouquin , jure en russe, écrit d'une main et s'enfonce la fourchette de l'autre.
                            - Tu pourrais fermer la bouche quand tu  manges.
                            -  Un peu de poireau?
                            - Après ma banane?
          Boris s'étrangle de rire.
                            - T'es franchement dégueulasse, Boris. T'as fini au moins?
                            - Sauf la troisième question.
                            - Tant mieux, elle croira pas que j'ai pompé.
                             Boris ne comprend toujours pas pourquoi Marianne tient absolument à lui proposer des problèmes de maths.
    Et tes quatre en français? - Je sais tout de même mieux le français qu'un Russe.
     Même pas. »
                            Marianne engloutit un yaourt. « Pour une fois » pense Boris « elle ne m'a pas dit T'es pas  mon père"  pense Boris.
                             Marianne se penche sur l'ordinateur : « Qu'est-ce que c'est que tous ces noms à coucher dehors? - C'est la liste de tous les émigrés russes de Paris. - A quoi ça te sert ?                        - L'association verse de l'argent aux plus nécessiteux.  - Aux plus pauvres?...C'est tous des pauvres? 
     J'appuie sur le bouton? - elle appuie sur le bouton. Deux heures de travail perdues. Boris l'engueule. Ils se séparent fâchés comme d'habitude.
                                                             X
                        
                            Le travail à domicile permet de choisir l'heure de son lever. Boris ne dépasse jamais huit heures - la robe de chambre, les bâillements, la barbe qui tire ; le placard, le bol, la cafetière,  le réchaud. Un yaourt pour commencer, surtout pas de radio. Les biscottes, le café bu                     bruyamment, ramassage de miettes, envie de pisser - un homme très ordinaire, en Russie comme à Paris. A huit heures et demie, de l'autre côté du mur, il, ou elle, s'éveille. Pas de bâillement,                     pas de chanson, pas de jurons, juste des pieds qui se posent, des pantoufles qui  s'agitent, un pas                     léger vers les toilettes.
        Comme la porte est  fermée, on ne peut pas distinguer si c'est le jet d'un homme ou d'une femme. Les coups de balai, dans les plinthes,  ne prouvent rien non plus : il existe des petits nerveux, soigneux comme des femmes, qui font le ménage tous les jours. Sans oublier la toilette du matin, sans exception, même le dimanche : eau chaude, eau froide ; puis le petit-déjeuner : cette personne mange après s'être lavée. Logique. Le bol, la cuillère, le raclement dans le beurrier en fin de semaine, jusqu'à la fermeture caoutchoutée du réfrigérateur : aucune différence d'une cellule à l'autre ! ces bruits-là passent les murs. Pas les voix. Puis le claquement exaspérant des     quatre pieds de chaise. Mais il y a des femmes brusques.
        Et le déclenchement des crachouillis du transistor. Indifféremment des infos, de la pub, de la musique de bastringue, du boniment de speaker. Inutile de coller l'oreille au mur.                  D'un coup tout s'éteint, la vaisselle dans l'évier d'alu, les chaussures qu'on enfile - pas de                     hauts talons - pas de clé qui tombe, pas de juron - pas de monologue – pas de sifflotement - la porte claque. Boris peut enfin procéder à ses ablutions. Un soir, Boris perçoit un cliquetis étouffé‚ la clé tourne, le battant s'ouvre, des voix se mêlent dans le vestibule - ce doit être un vestibule – vite un bloc-notes : un homme, une femme.
                            Qui invite l'autre?
                          Chacun ôte son manteau ; que se disent-ils? des choses gaies, des choses quelconques.  Boris s'appuie si fort que son coeur doit s'entendre, ou le plâtre se fendre. Les répliques se chevauchent, un homme, une femme, peut-être homosexuels tous les deux, Boris ne désire rien d'autre qu'une conversation banale, mais enfin compréhensible - « Je ne suis pas un espion soviétique » - répète-t-il entre ses dents. Les intonations sont franches. Il existe entre les                     deux êtres une forte intimité. Mais toujours un bruit parasite (chaise heurtée, glaçon                  frappant le verre) embrouille les phrases à l'instant précis où les syllabes se détachent.
        L'homme et la femme se séparent. L'homme répond en mugissant du fond des toilettes; il ssont décidément très intimes - la femme répond de la cuisine. Puis l'homme se lave les mains, la voix de femme plus étoufée répond d'une chambre. Voilà une disposition de pièces facile à déduire : de l'autre côté du mur, ce serait la cuisine, plus au fond donc  - les toilettes (bruit de chasse d'eau), la chambre à gauche avec son petit cabinet de toilette (des flacons qui s'entrechoquent). Boris esquisse un plan. Au nombre de pas, le logis mitoyen ne doit pas être beaucoup plus grand que le sien ; quand le couple élève la voix, Boris comprend qu'ils se tutoient ; il se félicite de  n'avoir jamais introduit de femme chez lui – à présent ils se sont rejoints dans la chambre. Le reste va de soi. Tout cependant n'est pas si facile. Il  y a discussion. L'homme exige des preuves. La femme proteste et veut se laisser convaincre. C'est la première fois qu'ils couchent ensemble. Dans ce cas de figure c'est la femme qui reçoit ; mais elle peut être venue sans préméditation. Quoique. Le ton monte. On se bat. « Suffit! » gueule Boris. On  ne l'entend pas. Bon sang ils se foutent dessus. C'est un viol. Par où entre-t-on chez ces gens-là ? Il passe la main sur le combiné -    des rires, à  présent. « J'aurais passé pour un con ».La lutte s'affaiblit.
    Ça devient autre chose. Evidemment. Mais le lit a beau lancer du fond de son appartement toute une rafale de grincements, les deux salauds peuvent bien se  tartiner des couches de gueulements à  travers la gueule, la quique à  Boris continue à pendouiller. Quand ils se sont relevés, lavés, rhabillés, quittés, Boris bande d'un coup, se précipite à la vitre et se reprend juste à temps pour ne pas soulever le rideau. De sa fenêtre il n'aperçoit que la cage d'escalier de l'autre aile d'immeuble : d'en bas, les jambes - de face, le buste sans la tête, d'en haut, les crânes. Le soir (la scène se répète le lendemain, mais impossible de savoir qui de l'homme ou de la femme, reste sur place...)  il faut compter avec les irrégularités de la  minuterie, réglée très serrée ; ce n'est pas facile.
    D'après la disposition des lieux, l'Occupant  Contigu tient donc dans un deux-pièces au troisième, avec un retour peut-être  sur la droite ; même en passant  la tête et tout le torse par la fenêtre, l'alignement du mur interdit toute vision. Boris imagine un invraisemblable jeu de miroirs, de périscopes, de potences orientables. En tout cas le vingt-quatre avril, dans l'immeuble d'à côté, la loge sera vide ; tout fonctionnera au Digicode - bientôt il faudra réintroduire les concierges dans Paris comme les lynx dans les Vosges. La mère Vachier fait la gueule à tout hasard, garde la petite Marianne et refuse toute collaboration : « A côté? c'est l'interphone. » Démerdez-vous. « Code BC24A. » Boris n'a rien demandé.
    Il n'a même pas posé de questions sur la petite fille. « C'est une voisine, comme ça. ». La portière a besoin de se confier. De l'autre côté de la cour se trouve une deuxième  cage d'escaliers aux vitres encore plus sales encore. Moins animée. Boris n'y regarde jamais. « Tu as peut-être tort » suggère Marianne- Boris aussi a besoin de se confier. Tous les soirs avant la télé- on n'entend plus rien,a-t-il – a-t-elle – déménagé ? -  Boris s'assoit devant la fenêtre la tête dans l'ombre et observe le défilé des locataires ou visiteurs. Ça monte, ça descend, avec des arrêts dans le trafic, des reprises, des précipitations,des temps morts ; des crânes sautillent de marche en marche, des mollets s'embrouillent, des jupes, des pantalons, des profils  : graves, riants, tendus,  le plus souvent sans  expression. Il y a des hommes qui se grattent le cul, des femmes qui se sortent la culotte de la raie ; personne ne se raccroche du bras, ni ne s'arrête pour bavarder. Normal. Les clients de la psy du troisième se succèdent exactement dans le même ordre. Notaire au deuxième droite. Une manucure, le détective - au n° 26 donc, juste à droite en sortant – là où précisément l'inconnu ou toute nue fait son nid - il ou elle est revenu(e), les habitudes sont les mêmes, les disques aussi : « "Ti sento", le  rock italien, à intervalles réguliers.
    Peut-être un peu moins souvent. Boris guette. Il note dans le noir sur ses genoux. Le carnet comprend une feuille par nom : "A-X", « Tête à l'Air", "l'Oignon Bleu". Ou bien  François Debracque, Aline Aufret, Gérard Manchy : les symboliques, les sobriquets, les noms communs. Pas un russe. Plus de femmes que d'hommes , aucune vraiment qui plaise. « Tu connais bien des bonnes femmes à ton boulot, dit Marianne. Pourquoi tu ne les dragues pas? » Boris a du mal à expliquer que ces femmes-là, justement, à l'Institut Pouchkine, ne se soucient pas de flirter ; elles suspendent leurs organes génitaux aux patères. Ou c'est tout comme. Maintenant c'est Marianne qui mate ; elle soupèse les femmes : « ...Pas mal..Un peu forte. - Et les hommes ? - Tu deviens pédé ? - Je veux savoir qui habite à côté ; il n'y a plus de concierge. » Marianne redouble d'attention. « Mais tu connais tout le monde, Marianne – non ?
            - Pas du tout - ce cul ! - eh, mes maths?
                            - Plus tard.
                            - Je reprends le cabas.
                            - Garde un éclair pour toi, n'oublie pas l'huile la prochaine fois.
                            - Ciao.
                            Boris joue le tout pour le tout. Il va se poster, sans se montrer, sur le trottoir, tout près de la porte ; le code est faux ; alors il se glisse derrière un locataire qui lui tient la porte. Il voit tous les noms d'un coup sur les boîtes aux lettres : des Italiens, des Français de Corse, des Bretons. Un certain Dombryvine. Abdelkourch. Lornevon. Le courage lui manque ?  non, l'idée même de monter au troisième – "bon sang, c'est trop stupide, j'y vais" - mais dans le couloir, là-haut, les portes sont anonymes ; la minuterie allume sur le bois des lueurs de  montants de guillotine. Boris redescend très vite dans le noir en s'insultant ; il aura mal retenu la disposition des lieux. Mais le lendemain, il récidive. La rue grouille. Le même homme lui tient la porte. Cette fois il s'attarde : au troisième – ni médecin donc, ni voyante, rien de ce qui se visite – il distingue vers le fond une fenêtre sale : exactement dans l'angle mort de sa fenêtre à lui. Impossible de voir ; de retour au 24, Boris fait son croquis : appartement 303.
    Manque l'âge, le nom, le sexe. Le sexe manque. Ne  pas lâcher prise. “Qu'est-ce que tu lui veux à Madame Vachier ? - Juste parler avec elle.  Tu vas aussi lui demander ce qu'elle pense de moi, d'où je viens, qui c'est ma mère...  - Ce ne serait peut-être pas inutile.  Tu veux savoir qui habite à côté  ? Tu manques de femme?...  - Il y a toi. - Cochon. - Je ne veux pas que tu ailles chez la concierge. - Moi aussi je manque de femme. - Elle est grosse, elle est moche, elle est mariée, dit Boris. Il va voir le mari de la concierge. C'est un  Alsacien à gros ventre et bretelles, loucheur, boiteux ; Boris met au point une histoire à dormir debout : « Je suis  fonctionnaire à              l'immigration ; la locataire - il choisit le sexe - du 237 n'est pas en règle. » Monsieur Grossmann - il ne porte pas le même nom que sa femme - est l'honnêteté même. « Pourriez-vous me prêter dit Boris votre passe ? je suis sûr d'avoir oublié mon portefeuille chez Madame Schermidtau 237...
                            - Vous connaissez son nom?” Le souffle coupé, Boris voit le concierge détacher du clou le grand anneau qui tient les trente clés plates. «.C'est elle gui remplace M. Laurent ?” Boris acquiesce, la boule dans la gorge. « Je vous accompagne. » Grossmann est bavard. Il faisait partie des "Malgré Nous" sous le Troisième Reich. Il en est miraculeusement revenu. Il aime bien raconter. Le portail vitré du 26 s'ouvre sans effort : « J'ai le même passe que le facteur » dit Grossmann.Boris monte les étages avec le boiteux. « Dix ans qu'on attend l'ascenseur...Regardez l'état de la moquette... - Il faut bien que les escaliers servent à quelque chose." Vous dites des conneries, Monsieur Grossmann. Voici la porte ouverte. Boris écarquille les yeux et grave tout dans sa tête : le corridor de biais, très court, très étroit, vers la gauche ; trois portes ouvertes, la salle à vivre claire, avenue Gristet, bruyante; la chambre au fond, sombre, retirée - « salle de bain, cuisine » dit le portier - « je vois bien » dit Boris.  Difficile après cela d'imaginer, de l'autre côté,  son propre foyer, solitaire – il ne ressent pas son appartement – où est-ce qu'il colle-t-il son oreille? Très exactement ? ...Ça n'a pas du tout la forme d'un L... Boris ne cherche rien. Il ne bouge pas. Grossmann comprend ; il reste en retrait, muet. Trop d'immobilité, trop de respect dans le corps du Russe lorsqu'il s'approche enfin des étagères et lit les titres lentement, le "Zarathoustra" de Nietzsche, "l'Amour et l'Occident", « Deutsches Wörterbuch », « A Rebours" de Huysmans, un Traité de Diététique – une Bible - quelques ouvrages sur le vin.
    Une collection de "Conférences" des années trente - dis-moi ce que tu lis...? La penderie est restée ouverte ; ils y voient une proportion égale de vêtements féminins et masculins - chacun sa moitié de tringle : des habits soignés, sans originalité  excessive. Revenant au salon à pas précautionneux Boris aperçoit contre son mur un tourne-disque. J'aurais dû commencer par-là. Sur la platine "Ti sento", rock-pop italien. Boris coupe le contact; le voyant rouge s'éteint. Qui relèverait mes empreintes ? La pochette, luisante, à l'ancienne, représente une femme fortement décolleté‚ cuisses nues, décoiffée, en justaucorps lamé. «Madame Serschmidt ne vit pas seule, dit le concierge. Boris a inventé ce nom. Il s'informe gauchement (« Reçoit-elle des visites ») - Vous devez le savoir, Monsieur Sobrov.» Boris repère encore la Cinquième de Beethoven, la Celtique d'Alan Stivell, René Aubry et un double album de folklore maori.
        Plus la Messe en si mineur, BWV 232. Jamais il n'a rien entendu de tout cela. Le concierge propose de  manger un morceau. Boris refuse, effrayé. « Mais elle ne revient pas avant six heures ! »  Boris se retient si visiblement de poser des questions que l'Alsacien précise malignement :   « Je reçois les loyers au nom de Monsieur Brenge". Il prononce à l'allemande, "Brenn-gue". - C'est peut-être son frère qui paie ? ...Serschmitt est son nom d'épouse, elle a divorcé... » Grossmann ne confirme rien. Il se dirige vers le réfrigérateur : « Vous saurez toujours ce qui se manche ici ! » - des oeufs, des pots de crème de langouste, un rôti froid en tranches et trois yaourts. « A la myrtille », dit le concierge ; il  se sert, rompt du pain, choisit du vin. “Tant pis pour la langouste”, dit Boris - ils s'empiffrent - Boris veut  faire parler le gros homme. Seulement, il n'y a plus rien à ajouter. Le portier tente d'en faire croire plus qu'il n'en sait. Il prétend que "tout le monde défile » dans ce studio.  « N'importe qui tire un coup ici, puis s'en va. » Ils se défient du regard en mâchant.    Rien ne correspond aux longues attentes, aux exaltations de Boris dans son antre – à  moins qu'il ne s'agisse d'une autre chambre ? « Gros porc » dit Marianne le lendemain ; « Tu y es allé. Je sais que tu y es allé. Je ne voulais pas que tu y ailles. Saligaud. Vulgaire. Je t'ai vu entrer dans l'immeuble avec le mari de la mère Vachier. « Tout le monde y vous a vus monter la cage d'escalier. Même que tu es entré dans                              l'appartement, et que tu as regardé partout, fouillé partout, dans les livres, dans  les disques, même entre les robes. Et vous avez bouffé du saucisson et du pâté de langouste et ça c'est dégueulasse. Au goût j'veux dire.
                                      - C'est chez toi ? - Ça ne te regarde pas. Déjà que tu me fais reluquer les grosses qui descendent les escaliers, et quand il y a de la musique  tu arrêtes la leçon de maths même si j'ai rien compris et tu colles ton oreille au mur comme un sadique.                             
    - C'est ta mère qui habite là ? - Dans ton quartier pourri ? on est riches nous autres, on a une BMW, on va aux sports d'hiver et c'est  pas toi qui pourrais te les payer pouffiard. - Tu veux une baffe ? - .Je le dis à maman et tu ne me revois plus et tu seras bien emmerdé parce que tu es amoureux de moi mais tu peux courir et si tu me touches j'appelle les flics.     
     - Tu t'es regardée?  - C'est dégoûtant d'espionner les gens t'as qu'à te remarier ou aller aux putes.                                   - Ça suffit Marianne merde, c'est chez toi oui ou non ?” Marianne prend son souffle et lâche tout d'une traite «Avant c'était chez moi maintenant on a déménagé mais c'est pas une raison t'as pas le droit d'entrer fouiller partout avec tes pattes de porc pour piller dans le frigo et si on avait su que tu devais habiter là on se serait tiré encore plus vite - C'est le concierge qui...  - Parfaitement que c'est  le concierge - Et pourquoi tu ne vas pas l'engueuler lui ? - Parce qu'il est pas tout le temps à me chercher.Tu ne m'as pas encore tripotée mais c'est dans tes yeux. » Boris Sobrov   demande pourquoi le concierge éprouve le besoin de raconter tout ce qu'il fait;
                                  Marianne répond que sans ça il ne serait pas concierge, elle ajoute encore qu'elle préfère s'amuser avec Grossmann que de rester à faire des maths avec un vieux grognon - "chez toi il n'arrive jamais rien ». Puis ça s'arrête, la petite fille aux cheveux noirs revient le lendemain avec les provisions. Boris s'est arrogé le droit de contrôle sur tous les résultats scolaires de Marianne ; il consulte le carnet de notes, il joue au père, l'exaspération croît de part et d'autre. Boris lui dit qu'elle a les mêmes yeux noirs que sa fille à lui, qu'il n'a pas revue depuis longtemps. « Elle faisait les mêmes fautes que toi.  - Elle est dans ma classe.” Boris est bouleversé. Il demande doucement, comme on tâte l'eau, la manière dont elle se coiffe, si elle travaille bien. Si elle parle de lui...Marianne se rebiffe. « Elle est dans une autre section, ta fille, on se voit aux récrés, ce n'est pas ma meilleure copine, ma copine c'est...
    - Je m'en fous - attends, attends ! - comment elle s'appelle ta meilleure amie ? - Ah  tout de même! Carole.” Boris demande si Carole travaille bien, si Marianne et elle ne se sont pas disputées, si elles ne pourraient pas venir travailler ensemble... « Je ne l'amènerai jamais ici ; tu nous forcerais à faire des choses.” Boris pousse un soupir d'exaspération.
    Il la laisse en plan, passe à la cuisine pour bouffer du fromage blanc, à même les doigts. Il est bien question de leçon de maths. Quand il revient Marianne de l'air de se payer une tête. Boris fouille dans une pile de dossiers, les dossiers s'effondrent, il les reclasse. Récapitulons. « Tu n'es pas mon père". Elle ne me l'a pas encore faite celle-là. « Tu n'es pas ma mère ». « Tu ne sais rien de moi" - ne pas raisonner. "Intuiter". J'ai divorcé depuis six mois. Cette  fillette est déposée chez les concierges par une femme qui n'est pas sa mère. Marianne ressemble à sa fille qu'il n'a pas vue depuis six mois – putain de juge – une femme. Marianne connaît Carole Sobrov. Non seulement c'est sa meilleure amie, mais elles sont devenus demi-sœurs par remariage – sa femme s'est remariée avec le père de cette petite guenon de Marianne.
    Il se cache le front dans la main. “J'ai très mal à la tête. - Je m'en vais, ciao”.

                    X
                                     A peine Marianne et sa tignasse ont-elles tourné le coin du palier que Boris dévisse la minuterie. Panne. « Merde » dit l'enfant. Boris se faufile en chaussons derrière elle  dans l'escalier. Juste la lumière du puits de cour. Il dérape sur les marches. La rampe est encaustiquée. Devant lui, Marianne s'arrête dans le noir, relève la tête.                          Au premier, elle réussit à renclencher la  minuterie. Boris la suit toujours. Au rez-de-chaussée, la loge forme l'angle dans la cour. Les vitres laissent tout voir. Boris, dans la cour profonde, se colle contre un mur entre deux poubelles. Comme dans un film. Dans les couples, ce que Boris déteste, c'est le mari : il n'a rien d'intéressant entre les jambes. Tant de femmes raffinées collées à des butors. Le père de Marianne, c'est pareil. Trop grand, trop fort, la voix désagréablement masculine. Ses gestes sont brusques. Il ressemble à une bite. Tous les hommes ressemblent à des bit es.
                                 La petite fille pleure, à présent. Même si c'est une teigne Boris se sent bouleversé. Tout le monde s'engueule, le père et le concierge se menacent mais c'est Marianne qui se prend une claque. Boris bondit, arrache presque la porte et se mêle au tas. Le beau-père le prend à partie : « Vous laissez traîner vos pattes sur la petite. Vous faites espionner un appartement privé par l'intermédiaire de cet individu. Vous êtes un fouille merde. Je vous en foutrai des cours   de maths. » Tout le monde se quitte pleurant, gueulant, Boris s'en remonte chez lui, brouillé avec                         Grossmann et sans espoir de fillette à venir.
                             A ce moment "Ti sento" se déclenche dans la pièce voisine, et cette fois, on danse.                          
                                                     X

          "Chère, Lioubaïa Tcherkhessova !
                                 "Je souffre à crever parce que le voisin ou la voisine fait gueuler un tube infect en italien, "Ti sento". C'est pire qu'une rage de dents et je ne peux pas m'en passer. Je ne sais toujours pas si c'est un homme ou une femme qui passe le disque, et qui danse. Ce qui chante, c'est féminin, ça crie toujours les mêmes voyelles avec chambre d'écho, mes cours d'arménien vont bien, je m'embrouille encore dans le tatar. "Ti sento" est le meilleur morceau, les autres                          braillent le rock à la sauce Eighties', je suis sûr qu'on le fait exprès pour m'emmerder, si tu                         n'habitais pas à l'autre bout de Paris ce serait toi.
                                 "D'ailleurs j'y suis allé l'autre jour avec le concierge et son passe-partout. Je n'ai rien fouillé, rien dérangé du tout. D'après le père Grossmann ce serait une sorte de chambre de passe, une fois j'ai surpris des baiseurs à travers le mur mais ce n'était pas toi. Le concierge ment. Il y a là quelqu'un. Qui paye son loyer. Qui n'emmerde que moi. Un jour je le coincerai. Le ou la.     Si c'est une femme, ça va chier. Terminé les petites astuces : Marianne c'est ta fille, enfin, celle de ton homme, un vrai, un gros  porc - pour l'insolence, la morveuse, impeccable. Elle a craché le morceau.
        C'est vous qui me l'envoyez depuis trois mois pour espionner. Il n'y a rien à espionner. Il n'y a pas de femme ici. Pas d'homme. Pas d'argent. Comme un moine. Et je suis en règle avec les services d'immigraiton si tu tiens à le savoir. Et je suis sûr qu'elle cache autre chose, ta Marianne.     Elle me cache ma fille. La vraie. Elle sait quelque chose sur l'appartement d'à côté. Elle a pleuré quand elle a su ma visite avec Grossmann. Elle est allée se répandre comme une poubelle à la loge devant ton mari de mes couilles, qui a failli me taper dessus.Elle raconte que je la tripote.
                                "Toi, ça fait un temps que je ne t'ai pas vue. La dernière fois c'était au grand bureau. Soixante-dix ordinateurs. A devenir fou. Je ne sais plus comment ça a commencé. Tu as                         toujours une engueulade de réserve. Moi aussi. Ce n'était pas la même. Petit à petit les soixante-neuf têtes se sont levées, les ordinateurs se sont tus, nos paroles se perdaient dans l'épaisseur de l'air, tu t'es fait virer puis aussitôt réintégrer pour "bons antécédents", pour moi c'était définitif, je travaille pour la misère, tu crois que ‡a m'intéresses de vérifier des listes, de faire le compte des morts, vérifier les adresses , les patronymes : «Ivanovitch » ou « Pavlovitch? »
                            ...Sagortchine a-t-il reçu sa pension ? Que devient Berbérova? A-t-elle trouvé un    
    emploi en rapport avec sa formation ? A quels cours sont inscrits les frères Oblokhine ? Pourquoi Sironovitch a-t-il divorcé ? de quoi est morte la Bibliskaia ?  Quel nom portait-elle en Espagne ? Le KGB a-t-il relâché  Dobletkine ? Pourquoi tous ces gens-là n'adoptent-ils pas définitivement un nom bien français ? toi au moins tu ne t'es pas remariée avec un Russe. Mais ton Léon Nicolas, dont je viens de faire la connaissance, c'est just un gros tas  de vulgarité - le Russe, c'est un prince, ou un moujik. Je sais comment ça va finir : toujours la faute de l'homme ! Je ne suis tout de même pas le seul éjaculateur précoce de France et de Russie Blanche  réunies !
                             "Avant l'informatisation nous travaillions  ensemble. Avec de vraies fiches, dans les vraies mains. Tu dictais, j'écrivais. Maintenant je travaille seul. J'ai une carte de Paris et de l'Ile-de-France où je peux lire qui, et à quelle heure, dort dans quel lit, et en quelle compagnie. Je te promets de t'aider à la cuisine, j'essuierai mes pieds, je ne te tromperai plus sans en avoir vraiment envie, je ne ramasserai plus de chiens dans la rue, en ce moment je n'en ai pas. Nous écouterons autre chose que de la musique classique, tu pourras aller seule au ciné, tu ne peux pas savoir à quel point ces vingt-cinq semaines m'ont transformé‚ reviens." Le surlendemain Boris reçoit un télégramme ainsi conçu :
                                           "VA CHIER. "
                            "Ti sento" se déclenche, Boris prend le métro jusqu'à La Râpée, pour visiter la rue Brissac : il la  remont‚ il la redescend, la rue est à lui, il en est à la lettre B. Il hume le parfum du métro, il trace dans les couloirs carrelés, bifurque sans ralentir sous les plaques bleues, suit des épaules, un cul, des talons, s'accroche aux barres, marque ses doigts sur le chrome, invente les coucheries des femmes, note les rides de fatigue, évite les haleines, joue avec son reflet sur la vitre noire et le tunnel qui court, tâte son portefeuille, ne cède jamais sa place. Dans Paris, Boris prend la première à gauche puis à droite et ainsi de suite, ça le mène parfois très loin, il voit des maisons, des  trottoirs, des voitures ; des crottes, des gouttières avec les petites annonces collées dessus, la pierre des immeubles, des vitrines de coiffeurs, de bouchers, d'ordinateurs ; des prismes Kodak, des servantes en carton "Menu à 60 F" "Menu à 120 F" – et des gens.
                            Des gens comme s'il en pleuvait, comme s'il en chiait, mal fringués, super-chic, soucieux, d'âge moyen, noirs, enfants, groupés, par couples qui s'engueulent, qui s'aiment, en                débris, "alors j'ui ai dit", "pis elle a répondu", "forcément » - les oreilles qui traînent, les narines à l'essence, et le grondement continu de marée montante qui fait Paris.
        Comme au débouché de sponts, ou sur les places circulaires, il est difficile de trouver "la première à gauche", "la première à droite", Boris s'immobilise, tend les bras dans la foule indifférente, se décide pour un cap. Derrière la Bastille, en un quartier cent fois                        parcouru, voici qu'il découvre un quartier - "...j'aurais pourtant juré..." - où jamais ni lui,                         ni personne, n'a mis le pied. Il s'avance en flairant , deux murailles, un trottoir déjeté, une vitre fêlée, « CREPERIE », plus bas en biais « en faillite »  et des pavés. Un petit vent. Un caniveau qui   pue. Peut-être un vieux qui crochète une poubelle avec application. Peut-être un chien.
                           Et là-haut, dans les étages, "Ti sento ti sento ti sento » - Boris immobilisé -  sur le tuyau de gouttière un papier périmé "La Compagnie de l'Oreille » joue "La Cerisaie"- le soleil ne perce pas, un pigeon pique du bec, le chien nez au sol, le pigeon s'envole, fin du disque, le portail s'ouvre, le heurtoir retombe, une femme jeune, vive, sur le trottoir en cape orange ; peut-être que là-haut chez elle les fenêtres donnent sur (le bassin de l'Arsenal ?) Boris lui                        laisse une bonne distance d'vance, la suit (la cape orange !) place Mazas, à la Morgue au Pont d'Austerlitz. Il baptise la femme "Ysolde", au-dessus de la Seine l'odeur de l'eau                        emplit les narines ou le devrait,  un jeune homme dépasse Boris en rejetant son foulard sur son dos.
                                Place Valhubert, face au jardin des Plantes,  il la suit de très près, de feu rouge en feu rouge, la cape orange court et court dans le déferlement des roues, un grondement continu  remonte par le Quai d'Austerlitz, les voici côte à côte.
                           Elle a très exactement le nez de Paris, les cheveux bouclés, le  sac à main  est  vert – il la perd –  bouche de métro – figure obligée - couloirs d'Austerlitz. Chacun sa voiture. Station, station - près de la porte – montant de chrome -  pivote, s'efface -  pivote, redescend, remonte – bienfaisante affluence -  le nez dans les cheveux d'autres femmes ou sur les calvities, les pellicules - « Place d'Italie » -  facile - la cape orange force - Boris lourd et vif contourne les épaules, les hanches, passe de biais, trébuche devant le dos des vieilles.
                              Une autre rame et même jeu. C'est elle, la rockeuse latine – mais à la station vide,  enfin, où elle descend, la femme fait volte-face, l'insulte, le frappe avec son sac à main - « Attendez! Attendez ! » - Boris court, trébuche. Ils débouchent tous deux à l'air libre [Nuit, Pluie] :
                              « Qu'est-ce que tu me veux ?
                                - Vous parler.
                                - Me parler, me voir, me toucher, me sauter, dégage!
                                -  "Ti sento, ti sento , ti sento"!
                               Ils crient, ils courent [pluie renforcée]    - Votre nom? Votre prénom?
                                Un portail lui claque au nez. 26 rue de M.  Le même disque aux deux adresses. Boris s'essuie la joue, tourne le dos, s'engouffre dans son propre escalier, tourne la clef de son                        enclos – aussitôt le disque se déclenche, très fort – alors Boris danse, comme un ours, comme un  boeuf sous électrochoc ; le lendemain il se demande pourquoi le père de Marianne amène sa fille à la loge. Soit pour le narguer. Hypothèse exclue : le divorce fut aux torts exclusifs de Boris.                           Soit pour se débarrasser de Marianne - haine réciproque. Possibilité de récupérer l'affection de sa                         femme = ? Boris lutte cinq minutes contre la nostalgie. « A moins que » poursuit-il « le nouveau mari ne dépose Marianne chez le concierge que pour se rendre chez une maîtresse - Mauricette » - il l'appelle Tcherkessova - me reviendrait - ah non ! »  
                                Le concierge est suspect : parfaitement, Grossmann. Impossible à filer.  « Il s'introduit là-dedans comme il veut ; il se sert en saucisson , il prétend que l'appartement sert de chambre de passe ; il déclencherait lui-même « Ti sento" sans parler - quand le disque se                         déclenche Boris ferait mieux de lorgner par-dessus la loge depuis là-haut plutôt que de courir s'écraser l'oreille   au mur,  Grossmann lit dans sa chaise longue, bientôt dans son fauteuil roulant – ce n'est pas lui. A moins qu'il ne tienne une télécommande sous le journal ?                            "Acheter des jumelles".
        Boris se plaque au mur, haletant, les lèvres sur la peinture sale, soudain le disque ralentit, la voix vire au grave en pleurant, c'est la panne, c'est grotesque.   Silence. La cour est noire. Grossmann est rentré. Dans le ciel la rougeur de Paris, les meubles se découpent peu à peu, Boris se déplace avec des précautions de poisson-chat.  Les autres cours résonnent, lointaines,  aquatiques. Un faisceau mobile sous la verrière de la loge.  Et voici les fenêtres partout qui s'éclairent. Fin de la panne. « Sauf chez moi ». Le disque ne reprend pas. XXX 64 06 30 XXX
        Boris frappe à la cloison. C'est la première fois. Dans l'épaisseur du mur en dessous une tuyauterie  transmet un message , la minuterie des cages d'escaliers se  rallume. A côté, personne. Pénombre. Inquiétude. Boris téléphone : « Concierge ! Concierge !
                                      - Vous êtes obstiné, M. Sobrov.
    On a trouvé en Chine centrale une touffe de poils n'appartenant ni à l'espèce animale, ni à l'espèce humaine.
    ILS Y RETOURNENT.
                                      Le concierge souffle au deuxième palier ; il resserre ses bretelles . -...Vous n'avez jamais vu de petite femme blonde, frisée?...Nez en trompette, cape orange ?
     - Les femmes changent souvent de vêtements. Je ne sais pas ce que vous trouvez à cet appartement. Il est loué. Personne n'y habite. Vous feriez mieux de consulter les petites annonces.
                                      - Je ne veux pas déménager.
                                      - Les annonces matrimoniales.
    Vous me prenez pour un cinglé.
    ILS ATTEIGNENT LE TROISIEME ETAGE
                                    - Le r'v'là votre appartement...C'est ouvert. Il y a de la lumière. »
                                      En bleu de travail à même le sol, un coffret d'électricien entre les jambes, les yeux levés la bouche ouverte, le père de Marianne. Il dit  : «J'installe. - J'installe quoi ? » Il se redresse. Un mètre quatre-vingt dix. Des cheveux gris blanc. Boris ne lui serre pas la main. L'Alsacien est de la même taille. « Vous ne m'avez pas dit que vous étiez                             électricien, dit Grossmann.
                                      - A l'occasion.
                                      Le concierge sort trois bières du frigo. « C'est petit ici dit-il. Je me suis trompé  dans les branchements l'année dernière. Moi aussi je bidouille de temps en temps." Il prononce « pitouille ». Boris demande lâchement au père de Marianne ce qu'il tient dans la main. L'autre appuie sur les touches d'une espèce de boitier blanc ; chacune d'elles correspond à un bruit particulier. Il fait entendre successivement : l'ouverture d'une porte, le déclenchement de la radio, la chasse d'eau, une baise. Tout cela sort d'une bonne dizaine de haut-parleurs habilement dissimulés dans tous les angles des plafonds.
                                      - Je peux aussi allumer ou éteindre les lumières, lever ou baisser les stores.
                                      Ses doigts pianotent avec désinvolture, c'est un vrai tonnerre de stores.
                                      « Vous pouvez mettre un disque en route ?
                                      - Je n'y ai pas encore pensé.
                                      "Ti sento" trône sur le tourne-disque, noir, insolent .
                               
                                                           X

                                      Les trois hommes se retrouve au « Rétro" pour de bons instants de gueule. On a les amis qu'on peut. Les garçons portent des tabliers blancs, des moustaches en crocs et des rouflaquettes. Décor ordinaire, prix modérés. L'Alsacien picore des moules en faisant des grâces, , Boris ne quitte pas des yeux le grand Auguste, père de Marianne, second mari de sa femme, qui   décortique l'os de son petit salé. « Tu comprends Boris dit Auguste en                               mastiquant – ce tutoiement me souille l'estomac - nous sommes quatre à louer cet appartement ; Heinrich - il montre l'Alsacien qui empile ses valves au bord de son assiette - nous a signalé une belle occase.
                                      "En revanche il ne paie rien et peut baiser à deux pas de chez lui - tu ne manges pas ? » Boris enfourne précipitamment sa fourchette de nouilles : « Je ne crois pas ce que vous dites, fait-il la bouche pleine.Grossmann avale d'un trait un verre de Traminer. « T'entends ça Heinrich, v'là l' Russkoff qui se la joue fleur bleue. Mais y a personne là-dedans, mon vieux, rien que des couples de passage, comme toi et moi! » L'Alsaco rit très fort. Boris : « Connaissez-vous une femme blonde avec une cape orange ? avec un sac à main. » J'aurais bien revu ma femme ; Auguste me protégerait contre les rechutes.
        A haute voix : « Je peux venir avec vous ? » Auguste devient dur. Il dit que c'est trop tôt. L'Alsacien bien rempli devine tout. Il se rejette en arrière, repousse les moules : « Ma femme ébluche des patates à la loge - tranquille! La sienne vient souvent au 126 faire des passes. » Et Boris ne bondit pas. « Vous êtes tous montés sur ma femme ? ...On ne peut pas satisfaire une femme en la faisant pute !... Est-ce qu'elle va bien ? - Comme une pute dit Auguste. - Vous  mentez. » Le ton monte. Boris dit qu'on lui vole un amour immortel, juste au-delà du mur ; que c'est une jeune femme isolée qui vit là, chaste, mystérieuse, attirante, d'origine italienne, et                         silencieuse. « Quant à la connasse qui partage ton lit maintenant, elle ne mérite pas tant de recherches. »
        De retour chez lui Boris, calmé, examine la situation. Il avait failli
                            nouer des liens : ces hommes indignes ne
                            l'impressionnaient plus.
                            
                                                    X          
    Ce que se disent les petites filles
                     
                                - Je vois ton père tous les jours dit Marianne.
                                - Plus maintenant dit Sandra.
                                - Tu t'appelles Sandra dit Marianne c'est naze.


                       Sandra souffre de son prénom : une idée qu'elle a. Sa mère la couve ou l'engueule, c'est selon : « Tu ne verras plus ton père.  - C'est pas juste.  - Il me tirait par les cheveux. - Pourquoi Marianne elle peut le voir, papa ? »  C'est Marianne qui répond, un soir, sous les draps : « Un jour il  me tripotera, et comme ça il aura des emmerdes ; les étrangers, c'est tous des anormaux. - Pourquoi tu fais ce qu'il te demande alors ? - Ça m'intéresse de me faire tripoter. - Il le fait ? - De toutes façons je ne peux plus y aller. - Tu lis que des cochonneries. - Toi aussi. - C'est pas les mêmes livres.
                            
                                                     X

    Lettre d' Irène (“Tcherkhessova”) à son ancien mari                                 
                                

        Cher Boris,
        Auguste  nous laisse de plus en plus tomber. Il s'absente, et ne boit pas. Son humeur  est de pire en pire. Tu m'as parfois claquée mais après on s'embrassait, lui, c'est ni l'un ni l'autre.                         Je m'ennuie tellement que je me mets à lire. Marianne, c'était pour avoir de tes nouvelles, mais elle ne dit que des méchancetés, Auguste ne veut plus qu'elle te revoie, il a peur que je te rencontre, il nous boucle toutes les trois, il revient à deux heures du matin, il ne sent même pas la femme, on peut dire que je n'ai pas de chance.
                                L'après-midi va sur sa fin, il y a encore du soleil. Sandra lit beaucoup. Je    t'embrasse.
                                                                  Irène.                        
                                                    X
                            
    Suite
               Une femme blonde en cape orange, très à la mode en ce temps-là, Sandra, et Marianne, en jupe vert crado, se faufilent dans l'appartement mystérieux ; les pièces ne conservent aucune trace d'occupation : murs propres, meubles d'hôtels, fringues bon marché sur les cintres, autant d'hommes que de femmes ; Sandra déchiffre les titres sur l'étagère : « Ainsi     parlait  Zarathoustra »,  "Vieux crus de Bourgogne", les "Fables" de La Fontaine, qu'elle ouvre sur un canapé bleu, les genoux bien droits. « Qu'est-ce qu'on est venues foutre ici ? » dit Marianne.                             La tête plate d'Irène (une idée qu'elle a) pivote à la recherche des judas décrits par Auguste. Marianne se dirige à pieds joints vers le tourne-disque. "Ti sento", qu'est-ce que ça veut dire ? - "Je t'entends", "je te sens", dit Clotilde.
                            Elle applique son oeil au viseur : juste aux dimensions de son orbite. Sandra, qui lève les yeux, ne voit de sa mère que la tresse blonde remontée en crête, à l'indienne - "Ti sento ti sento ti
    sento..." - Marianne ! Qu'est-ce que tu  fais dans mon dos ? » La rhytmique passe d'un baffle à l'autre (échos stéréo, effets de vagues, caisse claire – "ti sento ti sento") - « Les Italiennes crie Marianne faut que ça gueule ! »
        Irène voit tout par l'œilleton : Boris qui danse avec des grâces d'ours, qui se balance,qui  tourne sur soi-même, puis d'un seul coup fonce droit sur le judas. La perspective déformée fait voir une grosse tête de tétard avec un petit corps et des petites pattes derrière. Si Irène se retire, il verra  la  lumière, il se saura observé – deux yeux de part et d'autre se fixent de trop près pour se                         voir, c'est Boris qui recule, qui montre le poing, qui prend un gros cendrier puis qui le repose, pour finir il se tourne et se dégrafe la ceinture, sa femme s'enlève du trou, le disque continue à gueuler.
                      Quand le silence est revenu, les trois espionnes se sont regroupées sur le canapé, elles se parlent tout bas, un verre se brise de l'autre côté de la cloison – "et s'il s'ouvre les veines ?" dit   Sandra, "Tu connais mal ton père" répond sa mère. « Ce qu'il faudrait dit Marianne ce serait de faire venir ici une femme très jeune et très blonde. Moi j'aimerais devenir une jeune femme                        blonde. - Ça m'étonnerait ricane Irène. Marianne dit d'une voix bizarre qu'elle en connaît une qui lui plairait bien, qui serait prête à emménager ici ; elle n'a qu'un seul défaut : « Elle a voulu me tripoter. - Tu ne penses qu'à ça dit Sandra. - Où as-tu connu cette femme ? Dit sa mère.
        De l'autre côté une porte claque, une clef tourne dans la serrure, Marianne n'a pas répondu, « Il s'en va » dit Clotilde. Elles quittent précipitamment toutes les trois le 127 et descendent quatre à quatre les escaliers. « C'est papa !  C'est papa ! » crie Sandra . Elle saute contre le carreau sale ; en face dans la cage vitrée symétrique Boris tête basse - « vite ! » - Sandra fait le tour, pousse le vantail du rez-de-chaussée, reçoit son père dans ses bras, Boris chancelle, Marianne et sa femme se sont rejetées à l'intérieur, Auguste rapplique sur le trottoir les deux hommes se gueulent dessus en même temps Qu'est-ce que vous foutez là ? - Sandra s'enfuit en pleurant, on l'entend courir dans la rue de l'autre côté du vantail.
        « Elle remonte vers le métro dit la mère, pour une fois elle se prend Marianne dans les bras - « tu trembles ? » A voix contenue les deux hommes continuent à se quereller, ils ne veulent pas se battre, ils n'ont rien à se reprocher, rien de bien précis - « Le judas ! » crie Boris – puis tous s'enfuient, Marianne et Irène repassent la porte cochère en retenant leur souffle, Sandra est sur                         le quai, elle n'a pas osé prendre le métro toute seule.
                            
                                                    X
     
    Boris viole des domiciles
        Boris tient à la main une lampe sourde.  Il a juré qu'il finirait bien par savoir « ce qui se passe ailleurs ». Au moins savoir « ce qu'il y a » : des objets, des profils de vases dans la lumière,
    des coins de meubles, des coudes de fauteuils. Et puis la peur, l'envie  d'être surpris, d'être abattu : les intestins, le coeur. L'intérieur. Il a eu l'idée d'envelopper ses souliers. Il voit des.piles de livres, un bureau, un miroir où il se reconnaît avec sang-froid - pourquoi ces portes intérieures ouvertes ?  qui est-ce qui  bouge dans l'armoire ? - autant de sourdes palpitations. Déjà Boris aimait de jour longer les murs où les fenêtres au rez-de-chaussée se défendent sous leurs jalousies   de bois ; il regardait furtivement, par-dessus, la préparation du repas et les lèvres qui remuent dans le vacarme des voitures, la blême électricité du jour qui tombe ; plus au premier étage, parfois, des têtes  coupées par des larmiers, des bras levés dans des armoires, qui ferment des   volets.
        Ce qui instruit aussi c'est de se porter en avant des passants, pour capter leurs propos tronqués, insensés, « alors je lui dis... » - « et elle a répondu... » - Boris choisit les appartements momentanément vides, c'est toute une enquête, toute une filature, il épie les femmes seules mais toutes se méfient, instinctivement, se retournent à l'improviste, il se rabat sur la loge du concierge, un soir qu'ils sont au cinéma – rien d'exceptionnel : des tiroirs, des ficelles, des cartons, des rideaux champêtres et la Bible en allemand. Il flotte une odeur de loge. Non, le bon plan, ce serait d'entrer juste sur les pas d'une femme mariée, sans viol, avec des enfants                        bruyants, un mari dans un fauteuil qui demanderait  "Qu'est-ce qu'il y a au programme à la tévé ?" - les gens  auraient laissé la porte ouverte.
                                ...Il s'est introduit par la cuisine, s'est glissé dans le vestibule‚ aplati dans l'allée du lit, la peur au ventre et la retraite coupée, s'est dévoilé. « J'aimerais qu'on viole mes intimités », c'est ce qu'il a dit, le mari a gueulé «Appelle la police ou les dingues », il s'est enfui d'un bond. L'étape suivante est de surprendre un couple pendant son sommeil. Il dort deux heures à l'avance. Plusieurs fois  il s'enfuit sous les signaux d'alarme. Il acquiert une grande dextérité dans le maniement des clés plates. La marche à l'aveuglette : silence absolu, retraite assurée. Les doigts sur la lampe, translucides et rosâtres, l'ombre des os – des sens d'aveugle – aucun heurt. et ne heurte rien.
        Les enfants n'entendent rien. Eviter les chiens, à tout  prix éviter les chiens.  Mais parvenu sur place : jamais - les gens ne ferment leurs portes intérieures. Boris hésite, sent s'épancher l'onde mixte d'un couple, devine formes, souffles, parfois le néon de la rue - la veilleuse - ou la lune – qui surlignent  un profil ou  modèlent un visage entier – sur les lits de doux mouvements de dessous l'eau. Les couples aux yeux fermés se regardent ou se tendent le dos, jamais ne font l'amour, ni ne s'éveillent. Boris ensuite redescend à pied la rampe du parking souterrain, sans arme, sous le plafond trop bas la lumière et la forte musique où se fondraient  les cris de victimes, sur fond de  vrombissement d'extracteurs d'air.
                                Le sol est noir semé de paillettes, les voitures de  longs corbillards aux chromes troubles, Boris ne sent pas le danger. Il ouvre les portes, ne trouve qu'un parapluie télescopable qu'il  jette sous de  grosses roues, plus loin. Il couche dans le  duvet vert qu'il tenait sur son                         dos et s'allonge place  27 ou 30,  à 7 h une équipe de réanimation le tire à demi                         asphyxi »,  il doit se présenter chez un  psychiatre commis d'office, il maigrit,  ne parle plus, reste en liberté, ressort  plus fréquemment - ti sento ti sento ti sento" – chaque soir de plus en plus fort,  la cloison tremble il n'en parle pas pour éviter de  passer pour fou - ses déplacements ne sont pas encore sous contrôle, une nuit, mouvant paisiblement ses doigts en coquille rose, il se sent soudain  saisi au- dessus du coude : « Qui t'a mis sur le coup ? »
                                - Personne, personne, dit Boris.
                                Le cambrioleur fait main basse sur tout ce qu'il trouve avec une banalité de toute beaut‚ le Couple sur sa Couche sommeille dans la présence, Boris suit le voleur sur le palier, le frappe et le laisse évanoui, il a  le coeur qui bat à se rompre, c'est à présent une nécessité : repérer l'immeuble et les allées et venues, s'introduire de jour dans l'escalier, chercher refuge dans des coins très exposés, les concierges n'existent plus, les siens sont les derniers ; il reconnaît volontiers qu'il lui serait totalement impossible de travailler en banlieue.
                                Cela devient de plus en plus monotone, de plus en plus excitant. Un homme seul soudain sortit de son sommeil, ouvrit les yeux, se dressa, le fixa sans frayeur. Boris sortit à reculons, heurtant une chaise, ce n'est rien  murmura l'homme à sa femme qu'il n'avait point vue. Aussi les  jours suivants Boris  se livra à une frénésie d'effractions, perdit toute maîtrise, mangeant peu, ne buvant plus une goutte de vin. Il s'engagea dans une interminable suite de pièces de plus en plus  profond devant une file de - fauteuils, tables, dressoirs, houssés de blanc, et comme une lueur l'attirait il se trouva auprès d'une veilleuse comme on en voit souvent au chevet des enfants.
    Le mort est sur le dos, nez découpé, bras le long du corps,  femme à son côté les yeux grand ouverts, boucles noires détachées sur le blanc cassé de l'oreiller. Un souffle passe ses lèvres entrouvertes et la femme sourit, découvre sa poitrine et son bras jaune, Boris éclate en sanglots et se retire au pas de charge à travers tous les meubles, dévale les étages et sur le trottoir lâche une clameur de victoire. Il se barricade chez lui jusqu'à midi. Il a dormi sans rêve, sa bouche n'est pas sèche, vérifiant son haleine au creux de la main il la trouve très  pure, le soleil donne à travers un trou du rideau.
        Tirant du lit son bras gauche il observe à présent l'étrange phénomène de la terreur, un frisson dressant  chaque poil au sommet d'une minuscule pyramide, quoiqu'il éprouve une intense irradiation de paix. Il respire profondément, rejette le drap des deux jambes et se prépare un café‚ des  chansons plein la tête, il se fait des grimaces en se rasant. Il sait qu'il ne retournera plus dans les appartements obscurs où s'endorment les  spectres. Il change tous ses habits de la veille. En promenade il s'achète des  chocolats et des pralines pour vingt francs‚ et, l'estomac délicieusement barbouillé,  passe rue Broca, traverse Port- Royal, son pas est vif, l'atmosphère encore matinale, je suis  heureux de vivre seul..
                              Il se tient droit, respire le trottoir fraîchement arrosé,  se perd place Censier, remonte vers la Mosquée, repère une affichette  contre l'invasion du Tibet, voit sortir de Jussieu une marée d'étudiants. Puis Boulevard Saint-Germain, le pont,  rue Chanoinesse le cœur  neutre,             indolore à présent, rue Massillon, puis le métro. Il se récite des vers, personne ne fait attention aux fous dans le métro. Demain – trois mois depuis le divorce – finies les scènes de soixante-douze heures – nuits comprises - bénie soit la solitude, la solitude, la solitude. Il revient chez lui, chez son disque, chez une femme imaginée dont il est fier de se passer.
                        Il jette sa veste sur le lit, court se coller à la cloison et frappe au mur, c'est la première fois qu'il ose, que ça lui vient à l'esprit, les solutions les plus simplistes vous surprennent comme ça, d'un coup, de taper comme les prisonniers de partout - un coup pour A , deux coups pour B, c'est l'illumination, c'est l'évidence, il tape 17, 21, 9 ; 5, 20, 5,19 ; 22, 15, 21, 19 « QUI-ETES-VOUS ? » ça répond "M-O-N-I-C-A" puis le mur dit « 21, 5, 14, 5, 26 » - « Venez me voir » - cest un appartement de passe pas vrai dit une voix ce n'est pas vrai TI SENTO TI SENTO TI SENTO chant de cristal tout en écho tout en feed-back « estatua spaventosa, io son la tua schiava, ti sento ti sento ti sento" -  « statue effrayante je suis ton esclave car je t'aime perchè ti amo et Boris danse, danse, depuis Monteverdi, Gesualdo, Lulli, toujours, toujours dans l'opéra italien la modulation en finale "perchè ti amoooo" - Boris danse, danse, "this is a long-playing record" - l'amour est d'être l'écho de l'Autre l'infinie répétition de miroirs face à face à l'infini qui se recourbent il est sûr qu'elle  aussi danse de l'autre côté du mur il sait qu'ils s'effondreront haletants sur les divans exactement symétriques il sait que ce moment ne devra pas cesser.
                      Viens dit le mur vien me voir - et la voix,la voix du disque interminable crie, vivante, en boucle, fend le plâtre et bat dans l'aorte, dans l'occipitale – ils sont bien habillés tous deux, pâles,  très pâles, calmes. Elle a souri la première, il a ouvert les bras, il ne la connaît pas mais c'est comme
    si l'on se revoyait, se remerciait – vous avez tous connu cela - dans les deux sens du mot reconnaissance : le vrai désir vient des traits du visage « j'ai pensé à vous Ne me regarde pas comme tu as tardé » peu importe qui parle, ils s'assoient loin l'un de l'autre.
                X
     
                            A quatre rues de là une famille unie regarde la télé un captivant programme : ce sont deux captifs en effet, l'homme, la femme, tournant dans un petit appartement, frappant les portes et  fenêtres, sondant les murs, balançant leurs gros plans de gueule sur les caméras repérées hors d'atteinte et les insultent, cherchant sous l'évier des pots de peinture et de n'importe quoi, s'étreignent désespérément ; juste à l'instant où ils s'exclament "s'ils veulent du spectacle ils en auront", Auguste tourne la tête vers son épouse en larmes qui éloigne les enfants, deux filles sans expression, qui  se tiennent par les épaules : « Vous avez assez regardé. Sandra, Marianne, on part en promenade » et les filles cherchent le plus longtemps possible leurs vêtements de pluie.
                           Auguste dit alors qu'il faut en finir, sort de sa poche un téléphone, Sandra pose la main sur le poignet de son beau-père, atteint la télévision avec de grandes difficultés respiratoires.                         
    Boris et Monica, nouvelles connaissances, se trouvent déjà rendus aux dernières extrémités de leurs adieux : allongés sur le petit lit de reps rouge, ils se sont pris aux épaules, par la taille, la bouche et les larmes, et se sont placés côte à côte, sans se toucher. Le pli de leur bouche s'est effacé, puis ils se sont souri, se sont pris la main, se sont relevés pour vérifier posément la fermeture des portes, ont adopté le comportement le plus ordinaire.
        Ils ont attendu. Monica s'est levée pour passer le disque, ils ont dansé en se serrant, la                     harpe électronique dans les oreilles comme une armée en marche ; à quatre rues de là Sandra et Marianne réconciliées dévalent l'escalier : « Je ne peux pas supporter dit l'une d'elle qu'on tue, qu'on  torture, il y a trop longtemps que l'école est finie, que les seuls événements sont ceux des                     parents et  des beaux-parents. » C'est à peu près ce qu'elles se disent. «  Nous allons vivre ensemble ajoute  Sandra, et Marianne sous ses cheveux raides se moque d'elle : « Il faudra chercher des hommes, comme les grandes ! »
         Les deux filles donnent l'adresse au Commissaire le plus proche. Elles parlent de « torture ». « Séquestration » rectifie le Commissaire. Pendant ce temps, Auguste le Nouveau Mari et Irène la Nouvelle Femme décident pour Boris (et Monica, qu'ils ont recrutée dans la rue)  un  châtiment pire que la mort, la Perpète :
    Marions-les. As-tu vu comme ils s'aiment ?
    Tu as laissé sortir les filles  ?
    Monica sera comme un taureau qui survit à  la corrida : irrécupérable  ; tomber amoureuse de sa cible ! Je n'aime pas la banalité.

                           - Tu te rends compte de ce qui peut leur arriver seules dans la rue ?
                            - Elles sont déjà au Commissariat.
                            - On va leur rire au nez. Je ne veux pas que  mon ancien mari – que Boris soit tué.
                            - Ne t'en fais pas. Tout le monde comprend tout au moment de mourir.                                               

                X
                        
                            Dans l'appartement 127, Boris prend une  résolution : armé d'une paire de ciseaux, il tranche tous les fils qui se présentent. Le disque s'interrompt, le silence tombe comme une masse, Boris parle dans un micro qu'il a découvert sous un pot ; peut-être sa voix débouche-t-elle dans un gros mégaphone au milieu d'une pièce vide : plus la peine de l'écouter. (il crie à s'en péter les veines). Derrière une armoire qu'il fait pivoter s'enfonce un escalier, où s'entassent des journaux, des cageots, de la poussière ; descendant plusieurs étages, il parvient au niveau des caves – quatre étages exactement - "Ti sento" se déclenche « Qu'ils y viennent, qu'ils y viennent » dit-il ; Auguste et Irène font alors irruption au 127 abandonné, baissent le son. Ils sont accompagnés d'une   demi-douzaine de gabardines grises mettant à sac tout ce qu'ils trouvent dans les deux appartements, dans les deux immeubles.
        « Regarde, crie Auguste en brandissant des disquettes : rien n'est plus à  jour ! Il ne  foutait plus rien, du tout ! »
                      Les filles sont ravies.
                            Il règne un tumulte hors de toute mesure ; tous se bousculent dans le boyau qui mène aux caves, on s'interpelle en français, en itlaien, en russe, pas un coup de feu n'est tiré, cependant,  Boris s'est faufilé dans un dédale. Partout règnent des portes à claire-voie, des planches verticales, des dos d'armoires en biais. La sciure, et la pénombre qui descend des soupiraux. Les couloirs se retournent sur eux-mêmes. Le tapage des poursuivants permet d'abord très bien de fuir sans discrétion, puis le silence s'établit. On n'entend plus, là-haut près des trottoirs, que les passages espacés des voitures. Boris est cerné, dans un labyrinthe de bois. Sa main serre une solive hérissée d'échardes, il est assis sur une cuisse, s'il dégage son pied le couvercle d'un seau (par exemple)  s'écroulera. Sa respiration courte soulève sous son nez la poussière d'un abat-jour et les sbires se rapprochent. Ils écartent les obstacles avec la  précision
    des joueurs de jonchets  Mikado. Les deux filles arrondissent les yeux et mettent le doigt sur la bouche, Boris se minimise - « Il nous le faut vivant » - et lorsqu'il s'aperçoit que sans l'avoir senti sa  manche imperceptiblement glisse contre un vieil étui de violon, Marianne pointe exactement sur    lui son doigt et souffle à mi-voix : « Ti sento ti sento ti sento ».
    COLLIGNON HARDT VANDEKEEN

  • Le terrible secret de Dominique Paziols





    C   O  L   L   I   G   N   O   N


    Le terrible secret de Dominique  P  A  Z  I  O  L  S 



        À Saint-Rupt vit un fou. Il surgit carabine en main. Il s’appelle Dominique PAZIOLS, tue sa mère, son frère et ses sœurs. Emprisonné à vie, il étudie Kant et Marivaux. Évadé, il gagne une ville comme B*** , port de mer où chacun combat pour sa vie, où les maisons tombent sous les tirs d’obus, où l’on se tue de rue à rue. Dans cette ville de MOTCHÉ (Moyen Orient) – Georges ou Sayidi Jourji, fils de prince-président, cherche tout seul dans son palais six ou sept hommes chargés de négocier la paix. À ce moment des coups retentissent contre sa porte, une voix crie  Ne laisse plus tuer ton peuple, celui qui frappait détale au coin d’une rue, le coin de rue s’écroule.
        Ainsi commence l’histoire, Jourji  heurte à son tour chez son père (porte en face) Kréüz ! Kréüz ! ouvre-moi ! et le vieux père claque son vole sur le mur en criant « Je descends !  prends garde à toi ! » Les obus tombent « Où veux-tu donc aller mon fils ? - Droit devant – Il est interdit  de vourir en ligne droite ! » Ils courent. Lorsque Troie fut incendiée, le Prince  Énée chargea sur son épaule non sa femme mais son père, Anchise ; son épouse Créuse périt dans les flammes – erepta Creusa /Substitit. Georges saisit son père sur son dos ; bravant la peur il le transporta d’entre les murs flambants de sa maison.
        Ce fut ainsi l’un portant l’autre qu’ils entrèrent à l’Hôpital. « Mon père » dit le fils « reprenons le combat politique. Sous le napalm, ressuscitons les gens de bien. Il est temps qu’à la fin tu voies de quoi je suis capable ». Hélas pensait-il voici que j‘abandonne mon Palais, ses lambris, ses plafonds antisismiques, l’impluvium antique avec ses poissons. Plus mes trois cousines que je doigtais à l’improviste. Les soldats de l’An Mil se sont emparés du palais ou ne tarderont plus à le faire et ceux du Feu nous ont encerclés même les dépendances ne sont pas à l’abri   puis il se dit si mon père est sous ma dépendance IL montrera sa naïveté de vieillard -

                            X

        Georges avait aussi son propre fils.Coincé entre deux générations.  
        Le fils de Georges sème le trouble au quartier de la Jabékaa. Il s’obstine à manier le bazooka. « Va retrouver ton fils ! - Mon père, je ne l’ai jamais vu !  ...J’ai abandonné sa mère, une ouvrière, indigne du Palais – cueilleuse d’olives – Père, est-ce toi qui a déclenché cette guerre ?… s’il est vrai que mon propre fils massacre les civils, je le tuerai de mes mains. À l’arme blanche. »


                            X

    Liban,Kalachnikov,sectes


        Les bombes ne tombent pas à toute heure. Certains quartiers demeurent tranquilles pendant des mois. Leurs habitants peuvent s’enfuir ; la frontière nord, en particulier, reste miraculeusement calme. Gagner le pays de Bastir ! ...Le port de Tâf, cerné de roses ! ...pas plus de trente kilomètres… Georges quitte son vieux père. Voici ce qu’il pense :  « Au pays de Motché, je ne peux plus haranguer la foule : tous ne pensent qu’à se battre. En temps voulu, je dirai au peuple : voici mon fils unique, je l’ai désarmé ; je vous le livre. » Il pense que son père, Kréüz, sur son lit, présente une tête de dogue : avec de gros yeux larmoyants. Puis, à mi-voix : « Si mon père était valide, je glisserais comme une anguille entre les chefs de factions; je déjouerais tous les pièges.     « Avant même de sortir du Palais, Kréüz s’essuyait les pieds, pour ne rien emporter au dehors ». Le Palais s’étend tout en longueur. Des pièces en enfilade, chacune possédant trois portes : deux pour les chambres contiguës, la troisième sur le long couloir qui les dessert toutes. Chacune  a deux fenêtres, deux yeus étroits juste sous le plafond. Georges évite les femmes : il prend le corridor, coupé lui aussi de portes à intervalles réguliers, afin de rompre la perspective. Au bout de cette galerie s’ouvre une salle d’accueil, très claire, puis tout reprend vers le nord-ouest, à angle droit : le Palais affecte la forme d’un grand L. Le saillant ainsi formé défend la construction contre les fantassins – grâce à Dieu, nulle faction n’est assez riche pour se procurer des avions ; cependant chaque terrasse comporte une coupole pivotante. « Dans les tribus sableuses d’alentour, nous sommes considérés avec méfiance : attaquer le Palais, s’y réfugier ? ...nous n’avons rien à piller - personne ne découvrira les cryptes – et mon père, Kréüz, a fait évacuer presque toutes les femmes…     
        3Je reviendrai, ajoute Georges, quand l’eau courante sera purgée de tout son sable... » - ou bien : « ...quand les brèches seront colmatées. »

                            X

        À Motché, attaques et contre-attaques se succèdent sans répit. Il faudrait réimprimer un plan de ville par jour. Georges peine à retrouver son propre fils : « Ma mission prend une tournure confuse ; Kréüz m’a dit tu n’as rien à perdre – je ne suis pas de cet avis. » Georges consulte les Tables de Symboles : cheval, chien, croix ; la Baleine, le quatre, le cinq ; le Chandelier, le cercle et le serpent. Il me faut un cheval, pense Georges, pour porter les nouvelles et proclamer les victoires. Pour fuir. Pour libérer. Fuir et libérer". Georges lance les dés : "Voici les parties de mon corps qu'il me faut sacrifier : la Tête, Moulay Slimane, Gouverneur du pays, assiégé dans son palais ("Ksar es Soukh" dont le nôtre est la fidèle réplique ; pourtant cet homme ne règne que sur quatre (4) rues) ; le Bras : Kaleb Yahcine, qui tient l'Est (le désarmer, ou l'utiliser à son insu) ; la Main, qui désigne ou donne : El Ahrid.
        "Le Sexe ou Jeanne la Chrétienne, enclavée de Baroud à Julieh ; elle ne rendra pas les armes si je ne la séduis. Le Coeur battra pour Hécirah, forte de son peuple opprimé : chacun de ses héros se coud un coeur sur ses guenilles. Tous portent le treillis, et souffrent de la faim (position : le Sud) ; l'Oeil est celui d'Ishmoun, c'est à lui qu'il en faut référer ; quand à ma Langue enfin, puisse-t-elle peler de tant d'éloquence".

                        ***

        Je suis ressorti du Palais déserté.J'ai rencontré une femme qui montait de la ville, trois hommes dans son dos lui coupant la retraite. Elle s'appelle Abinaya, belle et rebelle, sous son voile rouge. "Quelles sont tes intentions ?"  me dit-elle. "Ne libère pas ces chiens". Je garde le silence. Croit-elle que j'agisse de mon propre chef ? "Pour descendre en ville sans risquer ta vie - fais le détour par Achrati, au large du Moullin d'Haut - et tu parviendras au dos du cimetière ; là est le centre, Allah te garde". Je n'ai rien à foutre d'Allah, je ne reverrai plus cette femme, Abinaya est la clef ; quand je l'aurai tournée, je ne m'en souviendrai plus.
        Elle examine mon plan de ville : "Trop vieux. Ce sentier a été goudronné. Ce bâtiment : démoli, telle avenue percée. Ce sens unique inversé, ce nom de rue modifié. Les Intègres occupent le Centre, en étoile. Ici le dépôt de munition ; contre le fleuve une base Chirès et trois sous-marins. Prends garde couvre-feu des Anglais. Sous les arcades ici chaque jour distribution de vivres et de cartouches. Evite les ponts. Repère les points tant et tant - depuis combien de temps n'es-tu plus sorti du Palais ?" J'ai mis mon père en sûreté. Je ne sais plus par où commencer.
        Elle effleure ma joue de ses lèvres - je sais ce qu'il en est des femmes - je ne bouge pas - l'un de ses hommes (de ses gardiens ?) n'a rien perdu de nos paroles - de son treillis il tire un jeu de trots. Il me propose une partie - "je n'accorde pas de revanche" dit-il. La partie s'engage en plein air, sur une pierre. Abinaya fait trois plis. Les autres gardes s'amusent, sans lâcher leurs armes. Fou, Papesse et Mort. "La papesse" dit l'homme "détient tous les secrets ; ton père renaîtra. Qui peut entrer vivant dans la ville, ajoute-t-il, et en ressortir inchangé ?" La partie est terminée. Nous nous levons, descendant ou redescendant le sentier rocailleux vers Motché.
        Mon partenaire au jeu déroule son voile de tête : il semble détraqué, agite sa Kalachnikov et rejette les pans de son hadouk. Je le reconnais : nous étions ensemble à Damas, à la section psychiatrique de Sri Hamri, "le Rouge" ; ce dernier avait emprunté aux Occidentaux (qui le tenaient d'Egypte) le concept de "soignés-soigneurs".   

  • Fleurs et couronnes,peut-être

    Voici un texte long et dense.

    chercher «t’explique », vers la fin.

    Bien différencier les Mazeyrolles (Marqueton) et les Lokinio-Leturc.

    Relecture à partir de l’exemplaire papier.

     

     

     

    Bernard

     

     

    Collignon

     

     

     

     

    F L E U R S  E T  C O U R O N N E S

     

     

     

     

    roman

     

     

     

    aux éditions du Tiroir

     

    FLEURS ET COURONNES 2

    L'HOMME GEORGES

    L’INFIRMIÈRE Claire

     

    .

     

    Le veuf  : « Qu'y a-t-il autour de moi ? »

    Claire décrit le papier peint, le corridor pavé, la serpillière ; plus loin le dédale des chambres, et les bouffées de déjections et de désinfectant. Et tout cela, il était inutile de le rappeler.

    L'établissement compte trois étages de portes feutrées, salons et pièces indéfinissables, où passent des rumeurs de chariots, de phrases pâteuses et d'infirmières grinçantes.

    Sur le lit Myriam morte repose dans son peignoir, tête calée sur un gros coussin de glaçons. Ses lèvres ont pris l'aspect de cordelettes violettes.

    « Je veux partir de Valhaubert dit Georges.

    - Vous occupez la meilleure chambre.

    - Pourquoi m'avez-vous séparé de ma femme ?

    Claire glisse dans l’étui ses lunettes fumées. Georges, un instant ébloui lève les yeux sur la soignante qui murmure Myriam, Myriam - Elle est morte répond le vieux.

    Quelqu'un monte le son des haut-parleurs. Claire ?… je ne veux pas mourir ici, à Valhaubert.

    Good bye stranger fait 6mn 45.

    Tout le temps où le visage de Claire, aide-soignante, se tourne vers lui – synthés, tierces mineures Georges examine son front lisse et ses yeux, la chute sur les tempes des mèches blonde - chœur de fausset – ossessivo changez la glace hurle une voix en plein mois d'août quoi merde !

    Celle qui tient le cou tandis qu’on change la vessie dans un entrechoc de cocktail on the rocks

    - Claire » dit-il posant la main sur l'avant-bras tiède – « montez le son -

    - ...Toujours Good bye stranger ?

    Les trois vivantes le regardent comme un dingue. Claire augmente le son. Pour toujours son visage associé à ce rythme assourdi, lancinant, martelé. À ces larges applications blafardes sur son profil droit.

    vieillards,couples,soeurs

    Claire et Georges sont inséparables en dépit du Règlement Interne. À titre d'avertissement administratif : visite préalable, par elle et Stavroski, de 5 domiciles – pourquoi rester ici à présent que votre femme... - « venez avec moi, Georges, tentez l’avenir, si vous pouvez continuer de vivre

    Je ne sais pas, nié wiem. je ne sais pas.

    ...Dans ce premier appartement vit une vieille fille usée par la phalange, hâve et parcheminée

    - toutes les femmes ont le même secret - « Georges, ne jugez pas les femmes seules.

    « ...Vous habiterez ici sous les toits, un petit deux pièces rue des Juvettes

    Je vivais heureuse dit la femme : la peinture blanche, c'était moi, les plinthes à l'adhésif, c’était moi, les meubles vernis, la bibliothèque de Ferreira (Eço de Queirós, Castelo Branco) - c'est la circulation, monsieur, qui me gêne, j'y suis presque faite, l'été, moins de camions, je la laisse ouverte – et j'ai fleuri la terrasse sur cour. »

    Stavroski interroge Claire : « J'y suis retournée seule dit-elle ; six mois d'impayés, la vieille est virée, vous emménagez quand vous voulez, la propriétaire est venue, les yeux dans les yeux : son gendre au chômage, sa fille aux études c'est bon a dit la vieille c'est bon, eu saio de lá je fous le camp » - Intimação para limpar Vous parlez portugais Georges à présent ? » Il hausse les épaules. Fin de l'ankylose : une chambre entière avec un vieux lit, la table et la chaise – une coiffeuse à lampes nues latérales - « ...et les toilettes au fond je vais vous les montrer – Non merci. » Georges et Claire Aux Anciens de Valhaubert « Il ne s'agit pas de spoliation, Georges ; tout juste l'application d'une loi. Tout juste ça. Deux années d'impayés. »

    Premier avertissement pour le veuf.

    Ce que dit Claire, il le croit : elle n'a que 23 ans, pommettes hautes et écartées, très blonde.

    Que pèse en face la vieille Lisboète rue Juvette ? Claire conseille à Georges, en attendant, de tenir au Valhaubert sa porte bien fermée. Elle hésite entre tu et vous. Il reçoit bientôt l'intimation administrative de bien vouloir quitter bientôt le Vieillards’ Home, signé Valdfield, Directeur. Claire la lui rend à bout de bras.

    Deuxième visite. Chez Léger. La voix des vieux à travers la porte nous ne pouvons pas loger une personne de plus. Claire invente une enquête municipale. Henriette et Phil ouvrent la porte en deux fois par l’entrebâilleur : fermer sec et rouvrir d'un coup. Ils se trouvent côte à côte dans l'ouverture. Léger porte le cheveu crépu et le teint basané d’un octavon du Morne, soixante ans et double menton. Henriette est toute longue et toute blanche en robe. Ils affirment avoir bâti leurmaison de leurs propres mains. « Enfin, les miennes», dit Phil. « Nous avons fait cinq enfants » dit Henriette, « et tous se sont mariés ; à chaque naissance une pièce en plus, dans le sens de la longueur – Pas très pratique pour les incendies » (Phil plaisante) « et surtout, sans le moindre permis de construire.

    - Un jour les huissiers sont venus.

    - Ils nous ont demandé de tout démolir, dit l'homme.

    - De tout remettre en l'état. »

    Puis Georges et la jeune Claire s'introduisent dans la bâtisse des vieux bavards. C'est une maison longue et basse « comme j'aimerais » murmure Georges. Mais sur les murs blancs, les craquelures se comptent par dizaines, on y met le doigt. Phil n'a plus bricolé depuis bien longtemps. Henriette en longue robe blanche tropicale n'a jamais tenu le moindre outil, porté le moindre seau : « Nous avons tout hypothéqué, ce sera bientôt vendu ». Phil prétend que sa femme pèche par optimisme, l'acheteur devant payer une hypothèque même après la mainlevée. Henriette n'a jamais compris pourquoi. « Moi non plus », dit Georges. Le vieux reprend la parole pour souhaiter un « bon bouge » au Vieillards'Home. » Claire éclate de rire : c'est la première fois qu'un de ces déchets vivants se sert encore de l'ancienne appellation du Washington's Azaïle.

     

    X

     

    Le premier prix du tirage au sort où Vieux-Georges a gagné concerne une caverne éclairée d'environ 26m². Ses enfants régleront les loyers. Parfois avec retard. Vieux Georges dit : « Ça alors ! ». Il abandonnerait son vieux logis de veuf prématuré. « Vous verrez, Papa Georges ! » Le Vieux ne sait pas ce qu'il verra. Il suit Claire en traînant des pieds, la bouche entrouverte, le front patiné de sueur, et c’est la troisième visite. La vie n'est qu'un long corridor qui sent le chou, entre deux inspections qu'il effectue malgré lui : « Il faut tout voir par soi-même ! » Georges fait semblant d'en être convaincu. Il grommelle, il mange. « C'est chiant d'être chiant ». Georges a lu cette phrase chez un humoriste, il la répète volontiers.
    Un jour il se fera tuer pour elle. Pour la phrase, et pour Claire. « Aujourd'hui, je ne vois rien qui me plaise vraiment ». Surtout pas ce logement troglodyte mal aménagé.

    Quatrième visite. C’est un autre couple Antillais. L'homme est tout le portrait du

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    précédent : un quart de Noir ou plus, tête massive, chenue – l'œil moins niais cependant. « Ce nègre » dit Georges sans souci d'être entendu. (Vous faites tout pour que j'oublie ma femme morte. Je ne pense plus à Myriam. Dites-moi pourquoi je dois changer de maison. Quitter le Vieillards' Home. Juste pour un autre couple, que vous mettrez en chambres séparées au sens français du terme. Im französischen Sinn).

    - Georges, vous êtes vide ; profitez-en pour écouter les autres.

    Le quarteron, pédé nommé Solange, commence par se plaindre :

    « ...pwivé de mon logement Encore ! s'écrie Georges -...par les agissements de ma femme (ne me parlez pas des femmes) j'ai pwéféwé laisser...(« ...la scélérate procédure de divorce suivre son cours »). Il échappe à Claire un geste de lassitude. Le quarteron est ancien bijoutier. Il a tout perdu. Sa femme a dilapidé ses pierres, son capital et ses outils de travail, limes, scies bocfils… .

    « À soixante ans… il me restait quelques diamants… de tout petits diamants… »

     

    III

     

    Tous les deux jours, Jeune Claire et Vieux Georges traquent les sexagénaires sur le départ : expulsés, découragés, suicidaires. Jamais Georges n’exhibe la moindre tristesse ; il attend qu'ils crèvent. Au fond de soi, il sait que Myriam reviendra. Maintenant ou dans mille ans. Mais les vieux expulsables manquent de personnalité ; ils disparaîtront corps et biens. « Jamais je ne serai comme eux – Qui vous le demande, monsieur Georges ? - Eux-mêmes. » Il effleure le bras de Claire, qui le retire précipitamment. Eugène Lokinio annonce le suivant. Alphonsine Leturc épouse Lokinio. Avant-dernière et quatrième porte. Mari chef de gare ivrogne. Femme ayant accouché six gosses, grand-mère incomprise, guignolet kirsch Peureux.

    - Peureux ?

    - C'est la marque.

    Georges ne s'apitoie pas ; ils ont bu tous les revenus, salaire, allocations, Eugène est devenu sec et barbu, jadis autoritaire, respecté par ses six enfants. Georges l'engueule, reproche à cet homme d'avoir détruit ses descendants jusqu'à la troisième génération. Alphonsine s'énerve entre ses lèvres pincées et son nez en couteau : « Deux générations suffiraient, peut-être ? vous êtes fils de curé peut-être » ? Vieux Georges se tourne vers Claire :

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    « Est-ce que les curés parlent encore de la Bible ?

    - Seulement de ce con de Jésus. 

    Eugène et Alphonsine restent bouche bée sous leurs vapeurs d'alcool. Le barbu articule «insultez-moi ; je porterai ma croix. - Vous l'entendez, l'ivrogne ? trente ans que ce chef de gare se prend pour un pasteur... » Ils en viennent aux mains. Vieux-Georges et Claire, agents provocateurs, ont atteint leur objectif : les faire interner sur-le-champ grâce à la camionnette médicale de Valhubert où deux infirmiers en blouse maîtrisent les vieillards pugilistes. Même à travers la porte arrière, on entend Alphonsine se débattre et hurler :

    « Où y a Eugène, y a pas de plaisir. »

    Claire cligne de l'œil, le logement est enfin trouvé. Georges éprouve des remords : « C’étaient des gens bien. - Détrompez-vous dit Claire, ils battaient leur troisième fils, nous avons des dossiers sur eux, ils ne laissaient pas de trace sur le corps, faisaient porter à ce dernier tous les haillons des frères aînés, l’ont placé en internat dans la ville même, s'opposent tant qu'ils peuvent à son mariage. S'ils ont mieux traité leurs autres fils ? « Je crains que oui » répond Claire, mais ils ne devaient pas pour autant s'acharner sur le dernier. Ni sur la bouteille. » Devant le mutisme soudain de Georges (quel récalcitrant ! quel difficile!) elle pense plutôt revendre la bicoque des Lokinio si vite vidée, qui lui appartenait, afin de couvrir les frais d'hébergement et l'improbable désintoxication d'Eugène et Alphonsine. À ce moment Georges sort enfin ce qu'il a sur le cœur : une déClairation d'amour, mentionnant les yeux de Claire, la peau de son visage « si exactement tendue par le muscle » le masséter ? - ...les buccinateurs aussi, Claire, tous les autres… - ...je vais vous confisquer vos brochures médicales, Georges ; le buccinateur ne se voit pas de l'extérieur.

    Georges conteste. Dévie sur l'expression de justice, de sérénité, de vertu, rendue par son visage - « ...de vertu, Georges ? » Quand elle rit, les boucles tremblent sur sa joue. Il se rajoute une sixième Porte. Toute proche, celle-là, de l'ancien domicile de Georges et Myriam, avant leur arrivée au Vieillards'Home : « ...avant leur mort, deux personnes très, très âgées, en fond de jardin, une arrière-maison ! » - Qui occupe le bâtiment sur la rue ? - Des quadragénaires.

    - C'est jeune dit Georges.

    Les jeunes ont engagé une procédure d'expulsion, pour s’agrandir.

    - On n'expulse pas des vieux dit Georges.

    - Non répond Claire. Si le « jeune couple » acquiert leur logement, ils ne pourront plus y revenir ».

    Les vieux Lokinio-Leturc ont vécu là vingt ans, jetant les ordures entre les deux maisons, celle de la rue, occupée par les quadra, et la leur, au fond d’un jardin sale : gazinières, batteries mortes, nos deux fils disaient-ils dégageront tout ça par camionnette » - non médicale. Les quadragénaires (les « Acquaviva ») n'en croient rien. Les vieux évacuent les amoncellements. Ils sont apparentés aux Mazeyrolles. Ce sont des cousins de Claire, mariés ensemble. Ils n'ont pas supporté leur expulsion programmée.

    . Ils ont senti venir le vent, trop tard. D'abord, la famille leur a doublé le loyer. Elle les avait perdus de vue, sauf pour faire pression sur eux. « Je n'y suis pour rien directement. » Pour gagner l'extérieur sur la rue, les Lokinio-Leturc devaient traverser le jardin ; c'est ce qu'on appelle une « servitude », conventionnelle, pour que les vieux ne soient pas enclavés. La maison de devant est occupée par ces quadragénaires alertes, aimant le soleil qu'ils prennent aux autres, ils mangent dehors l'été sur une table blanche. Ils s'appellent les Acquatinta.

    À leurs passages, les Mazeyrolles saluent les Acquatinta. Ces derniers ne répondent pas, sauf d'un ton condescendant ou excédé. La vieille cousine répond au prénom de Clémentine, fille de… - « je ne sais plus ». Elle n'a plus qu'une dent surchargée de tartre, sur le devant, et la lèvre qui pend. Cheveux décolorés. Coquette, hideuse. Son mari Jean-Paul est trapu, lourdaud, voûté. Il marche en traînant des pieds. Georges espère encore qu'ils seront conciliants. Avec son amie Claire dont 45 ans le séparent, il mange À l'Entrecôte, au centre ville. Ils échangent, comme toujours, leurs impressions. Georges est stupéfié. Il se fait tout raconter, expliquer, expliciter.

    Les Mazeyrolles piquent sa curiosité, bien autrement que les expulsables précédents, portes Un à Quatre. Il repère leur logis sur un vieux plan, demande combien d'armoires s'entassent dans cette pièce, à gauche en entrant, dont on ne peut plus franchir le seuil ; s'ils possèdent une ou deux télévisions, l'une sur l'autre : « C'est la petite qui fonctionne ». Ils sont sourds et s'engueulent en patois de Lodève. Claire les comprend, éclate de rire, montre ses dents et secoue ses boucles jaunes.

     

    X

     

    Comment va pépère aujourd'hui ? Il a fait un gros crotton le pépère ?

    - Faites chier.

    - Pas poli le pépère.

    Mais avec la très, très lointaine cousine de sa femme morte, avec l'assistante Claire Mazeyrolles, tout se joue, au contraire, dans le respect. Dans la sérénité (de Claire). Dans la contemplation (chez Stavroski) ; ni vieux, ni ami, ni père. La généalogie crée des liens. Claire fait employer sa sœur Johanna : même nom de famille, dissemblance totale. Cheveux noirs, les yeux noirs. Le nez, le menton, insolents. Georges l'observe elle aussi très attentivement, passe d'une sœur à l'autre : la blonde, la brune. Dans le même service. Claire présente un par un ses pensionnaires : les plus âgés d'abord, rivalisant de dates de naissance.

    Johanna prend des notes, ce qui n'est pas nécessaire. Johanna toise les patients de bas en haut, ce qui n'est pas bienveillant. La présentation se fait dans le salon où s'entassent les armoires, plus ou moins bâillantes, où passent des rayons de soleil brisé.

    IV

     

    Clémentine MAZEYROLLES, locataire expulsable, se demande :

    Il faut que je trouve un nouveau logement ?

    Jean-Paul MAZEYROLLES, son époux :

    On nous promet un rez-de-chaussée, dans la même rue.

    Au Vieillards' Home, Johanna MAZEYROLLES prédit :

    Si on les déplante, ils mourront.

    La vieille répète Ça fait près de vingt ans que nous vivons ici.

     

    X

    Crépuscule au Vieillards' Home

    - Encore un peu de bouillon, Pépère ? ...Ho, Pépère ! On se promène tout seul dans les couloirs après 20h 30 ? Tout le monde il éteint les lumières, Pépère ! Tout le monde il fait son dodo !

    Vieux Georges : Mais où c'que j'vais donc ben m'loger moi ?

    Les deux sœurs Mazeyrolles, Johanna et Claire, habitent une vaste demeure aux chambres fraîches et profondes. Vieux Georges loge provisoirement dans une troisième chambre, celle d'un frère absent. Les deux sœurs le trouvent « amusant », « pas encombrant ». Johanna vient le voir. C'est une jeune femme brune qui s'assoit et ne dit pas grand-chose, sa bouche est « grande et close » dit le vieil homme. Il se demande laquelle des deux sœurs il admire, et si la seconde ne va pas remplacer dans son cœur la première. Il pense « mon cœur » pour simplifier ; de son vivant sentimental, il ne peut tomber amoureux que s'il admire. Il n'y a donc pas que les femmes qui font cela.

    Le lendemain, Johanna s'anime et rit avec lui ; le front de la jeune femme est dépourvu de rides. Elle s'exprime à grande vitesse, presque précipitée. Mais le vieux jouit d'une ouïe excellente. Les Mazeyrolles dit-elle vivent dans un taudis. Avez-vous remarqué le poulet décongelé juste sur la télévision ? ...la planche à repasser au milieu du salon ? leur jardin, à côté du nôtre, sert de dépotoir : quatre grille-pain, des armoires sans portes effondrées sous les pluies depuis des lustres…

    - Ce sont des cousins de ma femme. De Myriam.

    - Les nôtres aussi, Vieux Georges, les nôtres aussi. Notre famille est très embrouillée.

    - La femme est affreuse.

    - Sur la photo de ses 18 ans, une splendeur kalmouke ! À tomber raide – vous vous en êtes bien tiré, Vieux Georges, l'autre soir.

    - J'ai une vraie tête de porc.

    Ils rient en même temps. Johanna rappelle que sa sœur Claire hésite encore à expulser les Mazeyrolles, ce qui ferait beaucoup. Stavroski les trouve vraiment trop laids. Tous les deux. L'un et l'autre. « Ils ne payent pas leur loyer, voyons !… Jetez juste un œil au-dessus de la haie : ils habitent très précisément sur notre propriété. Vous seriez très bien à leur place. Juste à côté de nous. » Georges ne dit ni oui ni non. Johanna refait silence. Une cloche s'agite en cuisine : Oncle Gautier appelle à table. Au réfectoire, Georges parle à tous ceux de sa table. Claire n'arrive que pour les pâtes alimentaires. Elle écoute Bye strangers à son casque, en dépit du règlement. Elle fait ajouter du gruyère à toutes les tables.

     

    X

     

    Vieux Georges respire. Il a échappé au pire. Eugène et Alphonsine se sont fait chassir, pour non-paiement de loyers, au pluriel, plus ivrogneries, au pluriel. Peu importe où ils ont atterri. Les asiles sordides, ce n'est pas ce qui manque. Les logements des deux couples de vieux sont grands et beaux. Tous deux sont cernés d’ordures. Les Lokinion-Leturc se bourraient la gueule, ils sont à présent à l’hôpital de désintoxication. Les Mazeyrolles, pour leur part, habitent une partie du rez-de chaussée, dans la vaste demeure des deux infirmières, leurs cousines. Là aussi, grand étalage de débris. Les vieux Mazeyrolles, en définitive, se voient expulsés, eux aussi. Vieux-Georges s’y laisse installer sans scrupule. Il n'en sort plus. Pas plus qu'il n'en faut pour faire le tour du jardin des deux sœurs, dans l'herbe bien taillée. Il regrette que Myriam, décédée, ne soit plus là pour fouler avec lui la verdure soignée. Les deux sœurs infirmières ou aides-soignantes, fonctions mal distinctes dans ces petits établissements à la bonne franquette comme il n’en existe qu’ici, le laissent libre d'aller et venir à sa guise, sans dépasser la grille.

    Mais lui-même ne voit pas l'intérêt de la franchir. Les chambres des deux sœurs, pendant la journée, demeurent closes. Elles en sortent pour leur service, à deux pas, y reviennent le travail fini, et se bouclent chacune chez soi, pour se branler bien séparément. Mais le petit vieux reste à même d’errer, nocturnement, dans le long couloir frais, pieds nus ou en pantoufles. Frôlements remarqués par les femmes le long de leur mur mais sans y faire allusion. Georges alors s'assied en tâtonnant dans le profond fauteuil du salon, face aux cendres de l'âtre de Tassigny. La raison et le calme lui reviennent. Ses oreilles se débouchent peu à peu, comme dans les descentes de montagnes. Il reste une demi-heure à écouter cet étrange phénomène de dégivrage.

    Il ne peut plus sauter les femmes. Encore moins deux en file, encore moins des sœurs ; La dernière fois qu’il a baisé deux sœurs, il a perdu les deux. De toute façon il devenait fou, « au quartier des hommes » du « Vieillards’Home », à deux rues d’ici. Les limites entre les « quartiers » restent floues, et ne sont respectées que la nuit. Ici, dans la grande maison des Mazeyrolles de tout âge, on est à son aise. On peut lire aux toilettes. Dès le jour, Georges fait le tour du vieux prunier, juste après l'habillage du matin. Il souhaite pouvoir longtemps s'habiller tout seul. Les vieux Leturc-Locquignon sont revenus, dégrisés, derrière la maison des Acquatinta : leur expulsion définitive a été jugée abusive . Ils se cantonnent à leur ancienne masure, la plus basse et la plus délabrée.

    Leur loyer fut réduit, il n'est plus qu'un symbole, défrayé par le département. Le vieil Eugène Locquignon, ivrogne à ses heures, est encore plus perclus qu’avant son départ. Sa voussure atteindra bientôt l'angle droit, il bougonne ou se tait, indistinctement. Madame Clémentine, grasse édentée, se parle autour de son chicot en gargouillant comme une roue à aubes.

    ...Que des vieux… « Nous serons bientôt débarrassés d'eux », laisse tomber Claire ou l'autre en touillant mollement le café. Et l'une ou l'autre sœur ne manquent jamais d'ajouter que les décisions de justice bientôt ne manqueront pas de faire place à la mort. « La vraie, celle qui tue », ajoute Johanna, qui a de l'humour. Georges dit que c'est inutile qu'ils disparaissent. Les sœurs le dévisagent, amusées : serait-il sincère ? « Pourquoi passez-vous tout le journée avec des personnes âgées ?  À deux pas de chez vous, jusque dans votre maison ? » Elles répondent que c'est leur vocation. Georges hoche la tête. Lui non plus n'est pas convaincu. En effet, il existe d'autres vodations.

    Claire écoute dans son casque Bye strangers à fond, avant la collation de midi que les deux sœurs prennent ici sur le pouce en fonction des services. Georges reconnaît les pulsations musicales à travers les oreillettes, d'étranges chuintements, rythmés, lancinants. Il pensait que seules de très jeunes filles se repassaient en boucles leurs airs favoris jusqu’à la symphonie. Pendant le casse-croûte la télévision prend le relais. Georges s'isole dans les Informations, dont il se contrefout, absorbé par les profils jumeaux de ses compagnes ; elles s'offrent à son regard, indifférentes et fixes, avec sur les pommettes les mêmes reflets lactés. Chaque soir elles reviennent du Vieillards’Home, où croupissent d’autres vieilleries.

    Georges les soupçonne d'avoir bien arrangé leur emploi du temps, pour ne travailler que si ça leur chante. Louée soit la souplesse autogérée. Un soir après la bière (une seule par jour), plus de doute : les vieux Mazeyrolles, au contraire des Lokinio-Leturc, sont partis pour de bon. Plus rien à déménager que trois chaises, deux cercueils sans couvercle, un chat et sa bassine. Définitif, ajoute Johanna, qui a de l'humour. C'est vous qui les tuez, s'exclame Georges (« les anges de la mort », avait-il lu dans le journal, à propos du Wiener Gemeinkrankenhaus, où l’on clamsait un peu trop fréquemment). Les vieux Mazeyrolles sont partis depuis juste une semaine : le couple expulsé prit place à l'arrière d'une ambulance, courbés, désespérés, vers le Vieillards’Home, où tout est pire, collectif. Ils auront vécu dans la grande maison dix-sept à dix-huit ans, sans avoir digéré l’âpreté de la vie. L'Oncle Gautier, qui dîne ce soir-là dans le bâtiment, grande maison, ne dit mot. Il sirote et repose sa bière alternativement. C'est peut-être de famille. La maman de l'Oncle est là aussi Georges, qui traînait là toute la journée, s’est donc installé à la place des Mazeyrolles. trouvant une famille peu causante mais bien absorbante.

    Qu’elle en vienne à trucider des vieux, ce n'est pas à Georges qu'il convient de s'en plaindre.

     

    X

     

    Le premier août, Saint-Alphonse (96-87), Docteur de l'Église, À la St-Alphonse, chacun se défonce. La direction du Vieillards'Home frappe un grand coup. Pour remédier à la désastreuse impression de ces armoires et penderies béantes et désastreuses autour de la salle commune, elle décide d'en faire un feu dans la cour centrale, vidées de toutes leurs guenilles, sans y enfermer personne - tout le monde en autocar, hop ! à Lacanau pour la journée - avant que la marée ne submerge la ville. Au retour, quelle surprise ! Une belle salle de séjour toute propre, des chambres avec des étagères à portée de main ! Hélas. Hélas. Il est interdit de faire du feu en agglomération, même en large banlieue : les pompiers noient sous les tuyaux les planches carbonisées, ça pue jusqu’au Porge, tout l'autocar renifle au retour, et s'exclame en découvrant le désastre.

    Tout avait si bien commencé. À quelques rues de là, Georges et ses gardiennes avaient éprouvé une joie néronienne ; Claire avait monté au maximum son chœur favori de castrats (Good by Stranger, It's been nice / Hope you find your paradise) – et vers le nord, dans le lointain, toute une noce hurlait à la mort par-dessus les flammes et le cri des cuivres – mais c'est la mort qui t'a assassinée Macia – la bémol et naturel mineur – atroce cacophonie. Claire et son vieillard éprouvent un lâche soulagement, rien n'est touché de leur côté, les flammes jusqu'à 30m rappellent à Georges un vieux film, en Pologne, années 43-44, et les jeunes dindes ne comprennent pas l’allusion. La Direction, souhaitant effacer au plus vite le traumanaire des pensiotismes, invite les Chœurs Baroques de Ste-Cécile, déglingue à cet effet une somme considérable.

     

    X

    Les rapports de l'oncle et de sa mère forment un inépuisable objet d'étonnement. Soit une vieille femme charmante aux lèvres fendues comme un sphincter. Elle est devenue taciturne. Elle se tient droite et stricte sur sa chaise, à 70 % de sa base d'assise. Même angle vue de face donc inclinée, déjetée. Elle s'appuie sur une canne. Derrière elle pour la pousser ou la soutenir si elle marche ou roule, oncle Octave, escogriffe puceau, jaune et quadragénaire. Il s'exprime dans un registre digne et fosses nasales, very English gentry. Il assiste sa mère, l'assoit ou la relève avec des passions d'antiquaire. Plus il la respecte et plus son teint se parchemine. Il écarte tous les obstacles, chaises ou pierres.

    D’un geste de son menton les importuns s'écartent. Sa spécialité est l'oto-rhino-laryngologie. Quelques jours après son emménagement, Georges les invite, l'oncle et sa mère, et les deux nièces soignantes Claire et - comment déjà… Ils ont occupé tout le long de la table, cul au buffet. L'oncle et sa mère se sont tenus sans faiblir,

    poussant la bouffe en tas dans leurs gosiers éteints.

    La vieille s'endort entre les bouchées. Le fils quadra lui passe le pain, ôte les os de la viande, essuie les commissures des lèvres. C'est une partie de la famille qui en expulse une autre, la branche cadette empiète repousse sur l'aînée, comme dans les dynasties.

    Georges aussi se découvre des côtés secs. La jeunesse l’a fui, il la contemple et jouit au fond des pupilles, mais rien ne la lui réinfuse. Il faut qu'il s'inquiète. La grandeur le quitte précisément quand on veut la retenir. On peut peu dit le proverbe. Stavroski s'est mêlé d'une histoire familiale. S’est introduit dans la dynastie, a bousculé l'ordre de succession, sans objection ni obstacle, et le voici comme un moulage dans un creux qui ne lui appartient pas, quand tant d'autres auraient pu s'ouvrir. Claire est à sa gauche, l'autre (prénom qui échappe) à droite, afin que la tradition se confirme (« un homme – une femme »).Elles soutiennent leur jeunesse de leur propre front bien dressé de caryatides.

    Gardiennes, intronisatrices, à quoi Vieux-Georges peut-il leur servir ? Quel est le jeu. Quel est l’enjeu, le schéma actanciel, le thème et le prédicat. D'autres êtres sont là, dans l’une ou l’autre construction, connaissances d'un soir et d’un sou, complices, anonymes, Nul besoin de les connaître, s'il restera seul ni à quelles conditions unter welchen Bedingungen. De temps en temps Claire et sa sœur cadette se penchent vers lui, ensemble, sans lui fourrer la fourchette en gueule car il se tient bien à table, « il fait honneur au repas », il ne connaît pas son rôle, sans la moindre épouse pour s'interposer, même en écran transparent. Il accepte leurs petits verres, il reprend de tout, répond aux imbéciles, aux amabilités, il évite de se remplir.

    L'oncle et sa mère lui font face, le fils plus momifié encore, avalant elle et lui sans beaucoup mastiquer, la pomme d'Adam masculine déglutit, son nez tombe entre ses pommettes comme une verge de goy. La mère est cireuse. Solennelle sans raison. Elle est ainsi. Georges regarde sans fixer, cela ne se fait pas. Dans son assiette gisent des étangs de sauce allégée. Les cheveux des soignantes reviennent balayer son visage, ensemble, réguliers comme des essuie-glaces. Il se déplace pendant le repas, examine tout le monde, se contrefout des usages, ce sont de ces incohérences de vieillard. Tout et tous sont enregistrés en lui. Il sera bientôt crevé. Il ne se souviendra plus de sa profession. Il n’a connu personne. Au Vieillards'Home c'était déjà comme ça. Passé un certain âge reste autour de vous des inconnus qui vont claper, mais vous apprennent à vivre. n braillant.

    Le passé rebrousse. Dix jours, dix ans. « Mort de Myriam »  comme sur des roulettes. Comme si le passé se renfonçait avec les yeux. Il observe un repas pendant des heures. On le laisse rejoindre sa place, mangeotter, grignotant, transparent, sans la moindre remontrance. C’est pratique de mourir. On ne s'acharne pas sur celui qui perd pied en silence.

    Ce médecin jaune, par exemple, hépatique. Il porte son badge au veston : Docteur Pouzy. Ce nom de barrbare. Aux yeux faux. Combien d'ordonnances, combien de tumulus ? Paupières bardées de jambons, liserées de couenne. Mains soignées, ongles sales grattant dans le poulet à la même table que les pensionnaire. Est-ce que ce sera mon médecin traitant ? « référent » ? S'il le verra de plus en plus souvent. S'il deviendra intime avec son cul, son scrotum etc. Il se demande. Les deux sœurs laïques semblent trouver normale cette présence médicale. Est-ce qu'il les a tripotées ? La chose, la pensée même, l’écœurent, mais il est revenu s'assoir.

    En face de lui sur la droite, les deux plus vieux que lui, Alphonsine, Eugène, Locquignon-Leturc. Étranges noms et parentés lointaines ! Ils mâchent sèchement, sans un mot ni un cliquetis de dentier. Aucun d’eux ne lève les yeux de l’assiette, seraient-ce ses parents ? bien trop jeunes pour cela, Georges les regarde par dessous, ferme à demi les paupières, observe ce qui s'engloutit. Ils reprennent du pain, Georges leur passe la corbeille, se sert au passage sans nécessité, compte les cuillères comme si, après le repas, le docteur, par exemple, devait lui en demander le compte.

    R. 14

    Est-ce qu'il reste de la sauce ? Il n’en faut pas trop à leur âge. Les mots restent dans sa gorge, il n’avale plus, qui joue le rôle de Jésus ? il n'a jamais cru à toute ces choses. Les syllabes se coincent entre les joues et les dents restantes. Soudain comme dans une scène répétée, la vieille Alphonsine a plongé, nez en avant, morte dans son plat. Mon Dieu crient les servantes. Frère Octave saute vers elle, la retourne et l’essuie, la tablée repousse les chaises dans un déchirant vacarme - et pas un téléphone dans la pièce. Certains se rassoient pour manger, d'abord du bout des dents, comme si la viande décédée leur était consacrée. D'autres se dressent, se cognent aux murs, se rassoient et se passent la main sur le visage. D’autres enfin sortent vomir, le plus loin possible les uns des autres. Vieux Georges quant à lui, sans précipitation ni éclaboussures, part discrètement se promener, de long en large, dans sa portion de jardin, derrière la haie : il est le seul à vivre ici chez lui, 29 rue Cros-Varais. Ici encore il dormira lorsque les Pompes municipales viendront le délivrer de son corps putrescible. Vieux-Georges lui-même est cousin d'Eugène. Ils ont à dix ou quinze ans près le même âge. Nous mourons tous au même âge, à quarante ans près. La mort le frôle  pense-t-il sans m'émouvoir vraiment ; le temps n’est plus où cousinage impliquait vendetta. « J’attends comme un vautour et le veuf Lokinio vit toujours. » Cependant à l'intérieur, en présence des deux soignantes, le Docteur Pouzon diagnostique la mort. C'est lui qui ferme les yeux, à la demande des deux sœurs, qui appréhendent une quelconque résistance des paupières. Jamais encore fermeuse d’ yeux ne les a crevés par maladresse. Mais ce cadavre paralyse.

    Dr Pouzon est devenu plus jaune encore : « Rupture d'anévrisme ». Il nasille malgré lui. La police est alertée. Georges rentre une fois tout tapage apaisé. Il n'a plus jamais faim. Des flics formés lèvent le corps, les derniers cris s'éteignent. Octave accompagne sa mère dans l'ambulance, leurs deux corps froids. La vieille réfrigérée sera placé sous plastique. Octave ne vivait plus pour sa mère Alphonsine, mais soignait ses infirmités, secondait Eugène sans en attendre reconnaissance, Eugène étant juste second époux de la défunte. « J'étais mieux  à l'asile » dit-il. Eugène refuse d’accompagner le corps, dans l'attente de l'insupportable émotion. Il se renferme dans sa chambre enfin seul, se claquemure volets clos. Georges et les deux sœurs femmes restent seuls, tous trois débarrassent la table, jetant les portions entamées.


    R. 15


    Georges se sent assez vaillant pour sortir en ville de nuit, sans que personne l'en empêche. C'est un quartier de pavillons sans un quartier de lune. Mais le blanc des enduits transforme ces cubes en sépulcres. Il fait le tour des pâtés de maisons, tout courbé, sans les frôler de peur des chiens. Il éprouve ce soir l’horreur des bêtes qui sautent dans l'ombre et hurlent aux tympans. Il revient se coucher, satisfait d'atteindre l'âge où la vie enfin ne parvient plus qu'à travers un coton. Il n'aurait plus besoin de ces deux soignantes dont il oublie régulièrement le nom, celui surtout de la brune. Leurs deux sexes blottis. Le profond ridicule. d'y penser. Elles ont tout nettoyé. De vraies femmes à l’ancienne.

    Mon Dieu empêchez à tout prix que je sombre et de me révéler. Tout est propre de fond en comble. Elles ont fait ce que réclame leur nature, il espère qu'elles n'auront pas déserté leur chambre, au premier. Comme on se passe aisément de lui, pense-t-il. Je pourrais monter les égorger. Une lumière sous leur porte l’en dissuade. Il redescend l'escalier sans le moindre grincement sous le tapis. Il sort encore. Se demande si son corps ne prend pas le relais de l’âme. Les pavillons sont plus gris que tout à l'heure. Se retenir surtout de parler seul ou de se marmonner. « Il n'y a que les fous qui parlent tout seul. - Il n'y a que les cons pour leur faire observer » - il attend l'occasion de ce cinglant dialogue, sans l’avoir trouvée. L’interlocuteur serait bien interloqué. Ce serait un triomphe. Je ne veux plus revenir à l'asile. À l'asile de fous. Ni au Vieillards'Home. Imprononçable. Il se murmure dans la nuit les deux noms revenus en surface : Claire, Johanna.

    Au milieu de ces rues impersonnelles et goudronnées, Georges Stavroski éprouve un sentiment de plénitude parfaitement incongru. Retrouve dans sa poche la clé qu'il y avait glissée, sans refermer derrière lui. Ça sent le foin. Il se renferme enfin pour la nuit. Ce n’est pas le foin mais la laine de verre entre les briques. Ou un rat crevé. Au-dehors la lune sortie des nuages éclaire à blanc les pavillons endormis. Il serait né dans l'un d'eux, sans que jamais personne ait pu le renseigner.


    R. 16

    De sa fenêtre il voit la Maison Usher, très haute entre quatre cyprès, qu'il ne peut longer sans frémir, même en plein jour ; son propriétaire est mort d'un coup, sans affaiblissement préalable, à 95 ans. Les héritiers ont tout laissé en l'état, puis muré l'entrée. Tout à l'heure encore, Georges titubait avec bonheur, bercé par ses pas d'un trottoir à l'autre. Ici, devant sa vitre, c'est Maison Mazeyrolles. Une sécurité sans faille. Sans-abris, crevez. Plafond bas, en fines lattes de navire à quai, vernies, étroites ; incurvées, frôlant le crâne – un lustre horizontal en roue de charrette à niveau de fontanelle.

    35cl en flacon plat, de cognac, planqué derrière le battant du buffet : meuble lourd, à portes « au diamant », pourrait provenir du logis de son père, Maison Vautour et Fils, rachetée par ce dernier vers 1930. Par quels jeux d'héritiers ce prisme maçonné trapézoïdal où le logent les sœurs Mazeyrolles rejoindrait-il son escarcelle à lui, Georges Stavros ? Qui serait le maître à présent, tous les importuns virés, surtout les vieux ? surtout les vieux. Il serait patriarche. Débarrassé de tous ceux qui porteraient un autre nom. 70 années de peur. Rapides comme un roc dans le torrent. La vie enfin vaincue. Derrière. La mort intégrée, si bien frottée à lui qu'elle est entrée à l'intérieur, inféodée – peur de la mort est peur de soi-même. Cela m'est enfin arrivé. J'y pensais depuis toujours. Georges aime bien sa vie. C'est bête.


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    Mais le deuil s'accroît. Se creuse avec le temps. Or passé un certain âge, fixé le plus souvent par soi-même, plus rien ne saurait atteindre : on est vieux, on s'en vante, on ne ressent plus rien, sans tenir compte des époux qui se suivent de si près dans la tombe - un réflexe, la « symbiose » voyez-vous. Stavros joue là-dessus. Myriam conserve en lui sa réputation d'épouse retorse et grisonnante. Ni trop tard, ni trop tôt. Elle ne voulait pas être veuve, pourquoi ?

    Tant de couples se guettent en coin, à qui pourra conserver la bouée. Il y en a même, en Italie, qui se jettent des sorts – iettatori ; c’est ce qu'il a ouï dire. Myriam a enchaîné verres d'eau-de-vie et cigarillos. Elle s'est achevée en sept ans sept jours. Sept d'abord, suivis d’une semaine sans dessoûler. À présent son cœur survivant se met à cogner, tant il en a vu  : resserrement de liens,

    complicités de rapines, à croire qu'ils n’avaient rien vécu auparavant. Il hoche la tête, décrochages du cœur au cerveau, de grands besoins vitaux de sommeil. De son vivant déjà. Je te parle pour ne rien te dire. « Paresse » répond Claire. - Tu m'espionnes à présent ? - ...et pour les siècles des siècles » (à deux) Amen. » Ils ont leurs rites. « Papy Djo…

    - Georges ! » Il rectifie toujours. Quelles identités endossons-nous tant que nous sommes. Quels corsets font craquer les nouvelles identités des femmes. Parfois ses yeux, ses oreilles – son ouïe, sa vue – s'effondrent en plein message, si longtemps avant de mourir ? - le sol se dérobe, rétine, tympans…  Quand il se réveilla, il écrivait une lettre à son épouse refroidie. Ce sont de ces absences. Penser ou ne pas penser. To think or not to think. Tu exagères, dit la plus jeune des deux sœurs.

    D’une pièce voisine – il y en a tant – où la télévision diffuse un téléfilm de Jean L'Hôte : un vieil homme demeuré, virgule, indifférent à la mort de sa femme, parmi les héritiers, Maginot dans le rôle du fossoyeur. Ils le traitent tous comme une bûche, qui les méprise sous ses rides. Comme il se meut très lentement, tous le dépassent, et parvient bon dernier du marathon funèbre enfin seul sur la tombe. Lorsque Georges reverra au Vieillards’Home les deux soignantes, ses propres questions les désorienteront peut-être : s'il doit ressusciter sa femme. S'il est bon de prêter de la chair à celle qui en eut si peu de son vivant à elle. « Déjà, je ne sens pas les vivants. - Ce n'est pas vrai Vieux-Georges, nous sentons bien que vous pensez, que votre en dedans vibre sous l'écorce » - il éclate de rire, cassé, le même.

    « Voulez-vous devenir ma femme ?  - Non pas disent les sœurs, ensemble, du même ton. Elles sont désemparées. Sans le moindre sarcasme. «C'est une expression maladroite». C'est une émotion que je croyais morte, ce sont des élans comme à 17 ans, plus 60. Amoureux de toutes, et de vous. » Il ajoute que si l'on ne devient pas fou dès le début, on se guérit dès la première attaque.

    « Voyons, Georges, demande Claire, étiez-vous amoureux de votre femme ?

    - Non.

    - Il ment ! vieil hypocrite ! s'écrie Johanna qui bat des mains.

    Les boucles sur le haut des seins de Claire forment une abondante toison pectorale. Claire menace de se détacher de lui « avec Johanna » précise-t-elle. Tous ces vouvoiements ne sont plus de mise ; la camaraderie s'invite entre homme et femmes - l'homme perd le droit d'aimer, reçoit en dédommagement le tutoiement déplacé. «Quelles conventions ? dit la plus jeune. « Il n'a jamais été question de convenances entre nous. Ne nous faites pas regretter les démarches et passe-droit où nous sommes compromises pour vous ».

    - Mais nous sommes tous des Mazeyrolles ! »

      De l'autre côté de la haie, retournant à la maison mère, l'aînée se déclare déçue. « Nous ne voulions pas brusquer le dénouement. C'est un échec.

    Johanna : « Si ce vieux con devient amoureux, il faut immédiatement l'expulser. »


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    Une conférence interne réunit dans la maison mère Johanna, Claire, Stabbs et Nicolas. Chacun parle de son mieux, exprime ses avis et ses réticences. Nicolas est un infirmier, frisé, colossal et homosexuel. Stabbs est un intrigant, amant de Claire et hardiment hétérosexuel. Anglais cependant, petit et tout le comportement d'un trou du cul (dupkiem, pretensjonalne) - sujet à des accès de grossièretés bien sculptées. Il fut décidé ce jour-là entre eux quatre

    d'expulser Vieux-Georges fraîchement installé. « Cette promiscuité nous pèse. - You might have thought of it earlier - vous auriez pu y penser plus tôt. - Ne soyons pas expéditifs. - Moins que pour les Lokinio, dit l'infirmier, qui ne s'est pas encore exprimé ; Nicolas parle doucement (1m95). Le petit Stabbs hésite entre deux langues, parlées avec une égale nasalisation. Il détache les syllabes. Sa petite taille, même assis, accroît son côté péremptoire.

    La conquêtes à l'arrachée de Claire constitue le mérite essentiel de Stabbs. Stavre ne l'apprend que ce jour-là, quand on l'introduit dans la pièce, à l'issue de la réunion. Il observe instantanément que tout, dans ce couple ancien, n'est plus au beau fixe. Johanna, mal coiffée, vire ses queues de rats de part et d'autre de son cou. Elle est très fine, les lèvres minces, les yeux minces. De la souplesse dans le corps, une langue inattendues.

    Stabbs courtise à présent l’autre sœur Johanna. C'est l'indice d'un édipe irrémédiable. Disent les psychiatres. Nul ne sait s'il honore ou baise les deux sœurs à la fois, ou les déshonore. Le séducteur demande ce qu'on attend pour virer Stavre l'Immoral. Johanna fait chorus. Claire l’aînée expulsera le vieux, qui « manque d'intérêt ». La s'éloigne bras dessus bras-dessous avec le Stabbs, qui la dépasse d'une tête. Quant à Nicolas, infirmier, frisé, colossal et homosexuel, il se trouve très affecté par la mort de sa mère.

    Il ne parvient plus à marcher mandibule parallèle au sol, un truc récent lui permettant de bien marcher dos droit, de vaincre ses mimiques empressées ou son regard timide et faux. Tous travers qui s’accentuent depuis ce fâcheux décès. Il s’allonge le nez dans la glace, sa voix s’assourdit, ses yeux se rabaissent, continue, ils s’habitueront. Son cou dépasse son col comme celui d'un chien son collier. Il aimerait avoir un chien, qui détournerait l'attention des espions.

    À moins qu'ils ne se moquent de leur ressemblance, de lui et du chien. Un mètre 80 réduit à 60 quand il se voûte. Sa mère et lui vivaient toujours ensemble. Elle est morte à son côté, restera-t-il cette nuit juste près du lit en attendant les PFM, Pompes Funèbres Matinales ? Il ne pense pas à la peur, mais à l'endormissement sur sa chaise ; il inhalerait sans doute des senteurs « délétères ». Il n'y aurait pas grande différence du sommeil près de sa mère, et celui de sa vie : en vérité, Nicolas n'aura jamais vraiment vécu ; il répète à mi-voix : Suis-je le gardien de ma mère ? Peu avant sa mort, elle avait stagné dans son hémiplégie crasseuse.

    Nicolas craint une contagion différée, après incubation ; les infirmiers sont loin de tout comprendre. Il ne sait pas s'il aimerait finir à la façon de Stavre, dans sa peau. Ce serait trop de lucidité pour lui. C'est pourquoi ce vieil homme fait naître chez lui autant d'indulgence que d’impatience. Ainsi le Jugé Suprême  hésiterait-il devant l'infirmier,. Voici quelques réflexions sur Stavrov :

    « Nous ne le jugeons pas sur ses actes.

    - D'ailleurs il ne fait rien.

    - Il ne fera rien non plus.

    - Il ne regrette pas assez sa femme.

    - Georges est inconsolable.

    Nicolas Perso: «Qu'en sais-tu ? »

    - Claire, pourquoi l'avoir traîné de vioc en vioc, d'expulsé en expulsé ?

    - Il voulait se distraire. »

    Personne n'est malade, en dépit des calomnies. Johanna rajuste son soutien-gorge. Les arguments se heurtent en chien de faïence. Nicolas, infirmier, frisé, colossal et homosexuel, se lève, et pour accentuer son éloquence, remue toute la tête de haut en bas, forcément de bas en haut. Il s'oppose à l'éviction de Georges Stavre, « Ne chassez pas Stabbs « . Ce dernier, amant de Claire et forcément hétérosexuel, s'insurge avec l'accent anglais : « Qui pârle de me virer ? » - Les anciens, répond Nicolas, n'ont fait que leur devoir. Ils n'ont vécu que leur vie, sans éprouver d'ennui. Tout homme dans mon système devrait recevoir une ample récompense, du seul fait d'avoir vécu ».

    Stabbs, en face, laide l'indulgence : « Où irait-il ?

    - Dans sa boîte à vieux pets, intervient Johanna. En chambre commune, avec les agités. Ça sentirait la vieille cantine, la pisse mal désinfectée, les souvenirs qui hurlent, la mort qui grignote, les mains qui trabullent. Il reverra les grabataires et les gâteux qui chient, les morves tartinées, que vient-il vient foutre chez les jeunes avec nos lèvres pleines, nos seins qui sautent et nos culs qui roulent pleins d'ardeur. » Les arguments s'échangent. C'est un jeu. « On le garde » dit la plus jeune. « Tu te contredis.

    - Il ne dépassera pas la haie de clôture. » Claire le sentirait même sans le voir. Son amant Stabbs insiste : « Le spectacle de la vieillesse (old age) doit nous être épargné. - Il se contrefout de la mort de Myriam. Il ne pourrait plus même la décrire. - Tu te contredis. Je ne l'ai jamais vu ni entendu manifester la moindre crainte de la mort. Elle est dans l'ordre des choses. Il se fout de tout. - Il acceptera l'exclusion. » Dernier mot de Claire. Et le jour de son retour, les mains de Stavroski se mettent à trembler.

    Ses jambes flageolent. Il ne sent rien mais se mouche avec bruit. Johanna le trouve soudain sans caractère. Elle le connaît peu. Personne ici ne prend le temps de se connaître, la mort est urgente. On ne peut rien dire sur Vieux-Georges et Myriam. Ni s'il portait vraiment la culotte, s'il se faisait battre. Ou cocufier. « Plus maintenant » dit Nicolas, frisé, etc. « II ne mérite plus de vivre. - Tu te contredis » répète Claire. Et s'il était là devant nous » (elle ajoute) « nous serions tous, hommes et femmes, à ses pieds. » Tous échangent des regards de part et d'autre de la table. Le salon vide résonne autour du Formica. Cet intérieur pour deux sœurs se coule dans le modèle clinique : mêmes meubles empruntés ou volés, même sonorité d'hosto, pas de tapis (pour éviter les acariens), un âtre vide et froid.

    Ici tout le monde gèle, les cache-nez restent en place. À côté de la grande table se tient un chariot à roulette où se heurtent trois litres : gin, porto, cognac. Les poutres apparentes envoient vers le bas une senteur de Xylophène frais. Nicolas réclame un vote, formalité absurde : « Votons ». Maladroitement, Claire ou Claire apporte un melon Cassidy, Johanna extrait d'un tiroir en bois des enveloppes en nombre suffisant. Chacun dépose son vote en essayant de le cacher, mais les mouvements de mains sur les bulletins le trahissent, les yeux de tous se livrent à un ballet d'insectes, la réponse est non, Georges sera très déçu, à trois contre un. L'exception était, en tout illogisme, Claire.

    Elle secoue ses Boucles d'Or, sans aucune atténuation consolatrice. Dégrafe le premier bouton de son corsage. Vieux-Georges reste prostré. Claire tire de son sac à main une lettre pathétique : « Gardez-moi chez vous. La pâleur de vos joues témoigne de la divinité ». Stabbs éclate de rire : il a lu par-dessus l'épaule eud'Claire, en lorgnant sa naissance de sein : « Je ne regrette pas mon vote. Un jour mon châtiment viendra. Nous verrons bien ». Ma cahute est remplie d'ennui poursuit la lettre - « comment donc, ma cahute ? - «dès que vous en êtes sortie ; pensez, Claire, que je suis veuf » - « Il est bien tant de s'en offusquer» dit Johanna. « Peut-être veux-tu l'épouser ? » réplique Claire. Le Stabbs ricane : « Qui lui annonce la bonne nouvelle ?

    - Toi-même  dit Johanna.

    -...à quel titre ?

    - Nous en trouverons, dit Nicolas, frisé, colossal. Je trouve un peu fort qu'un Mister Stabbs occupe un petit pavillon sans chauffage au fond du jardin de sa mère. Nous pourrions tous aussi bien y aller, tous à la file, comme dans « L'Orient-Express » - Bingo s'écrie Johanna la plus folle de toutes. Elle entrevoit une scénographie grandiose, et dans le chapeau, de nouveau, les complices tirent au sort leurs entrées en scène. Claire est la première, il sera vite convaincu dit-elle, nous parlerons de choses et d'autres – Mais tu t'y opposais, objecte la plus jeune, c'est aux garçons de s'y coller !

    - Johanna, lui répond sa sœur, les hommes, jusqu'à la retraite, sont très occupés. - Qu'est-ce qu'il faisait, justement, le Georges ? - Quelque chose en -ier : pâtissier, musicien, menuisier…


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    « 

     

    Vieux-Georges et Claire à nouveau. Femme en recherche d'identité, de soi comme double. Les vrais personnes ont un nom double. Georges dans sa cuisine. La pièce où se cuisinent les mots et les conduites. Il compose un plat tiède pour le chat. Le chat n'a pas de nom. Plus exactement il en change tous les jours. Tous les mots de l'humain signifient pour le chat une seule chose : son propre nom décliné à l'infini. La bête s’est trouvée là, d'écuelle en écuelle, et Georges racle au bord du métal blanc, aluminium toxique ou pas selon les sites.

    Plus que quinze ans de lucidité. La cuisine est la pièce double où se préparent des repas de bêtes et d'hommes ? Les chats commencent à bouffer cul à l'air. Georges mouline son gruyère dans une râpe cylindrique et Claire opposante à l'exclusion prend la mesure angoissante de sa mission. Pas pendant le râpage. Ce geste familier des cuisiniers qui le rapproche des humains, le classe parmi eux. Les chats déglutissent. Georges pousse la pâte dans un tambour d'acier fin sur lequel il appuie par un levier, tourne la manivelle et façonne des copeaux blonds comestibles. Elle se lisse les cheveux sans odeur, le gruyère frais ne sent rien, ou l'emmental, il existe sur ces produits une querelle culinaire et linguistique.

    Dans le double tient l'épaisseur. Claire dans le doute et l'insouciance (ne se soucier de rien plus qu'il ne faut) fixe l'évier, grand croupissoir de vaisselle, avec son tas sale, son tas sec, le sale en partie gauche et mal calée, en permanent danger d'éboulement qui mettrait terme aux mastications des chats, lesquels s'enfuiraient tout poil hérissé. Juste un plat resté vertical maintient l'amas du tout graisseux, où glisse en sinuant le filet d'eau du robinet mal clos.

    C'est quand tu vas mourir que le double en toi s'éveille et sait enfin écrire. Georges s'est habitué. Il est enclos de cet abri mis à disposition de sa vieillesse, comme s'il l'avait moulé entre ses murs et se l'était incorporé, agité de menus mouvements utériques. Annonciation d'une naissance différée de minute en minute. Les meilleures jouisseuses sont encore les simulatrices. « Vous vous étiez très bien acclimaté, ici ». L'imparfait inquiète Vieux-Georges. Il accentue son chevrotement naissant : « Le jardin surtout me convient bien » Une bande de terre dans un long canal de ciment, un plant de rose rabougri, puis l'hortensia et deux aloès pisseux. « Il faudrait que j'arrache les mauvaises herbes. - On dit « plantes adventices ». N'oubliez pas de bien secouer les racines, en les tapotant contre le rebord ».

    Ce petit espace enserré nourrit aussi, mais mal, un pêcher de trois mètres donnant sept fruitss par an, trop durs ou pourris, ou les deux. Un bout de terre avec un appentis couvert de tôles. Des insectes. Des oiseaux abondent dans la haie. Les carapaces croustillent. Claire-Aline sourit à ce joli mot sur les mésanges charbonnières. S'il lui touche le cul, il sera viré. Mais c'est un petit vieux correct, dépourvu d'ambiguïté, régulier dans son loyer. Nos vies sont suspendues à des minceurs.

    Un chat sans nom se dirige vers l'auvent, glisse par un trou de palissade. À côté se trouve en plein air une ruine de meuble avachi, « que j'ai traîné ici avec mon mec » - ce mot jure, première allusion à une vie sentimentale et sexuelle, comme une croûte sur la peau. Loueuse et locataire se sont peu à peu déplacés dans leur désœuvrement, fait de phrases et d'objets à bout de course avant d'avoir pu servir. L'auvent sur l'appentis abrite à demi un établi pourri, garni de flacons cylindriques, de boulons et de vis enfoncées de travers, les pieds se tordent sur des clous tordus, le chat repasse par le même trou au ras du sol, il est impensable que le vieux puisse abandonner ce refuge encore, où le fugitif se mêle au définitif. Rien ne relie vraiment cette agonie tranquille aux cadences essoufflées des cliniques. Quand Georges lève l'œil de l'établi Claire-Aline comprend qu'il sait. Il dit seulement : « Nous y voilà ». Puis il affronte son ambiguë complice :

    « Le quotidien de jour m'ennuie. Le quotidien de nuit peut me passionner.. Imagine-moi, Claire, à trois heures, perdu dans un immense établissement vétuste aux murs blanchis. Je passe dans de longs couloirs. Des greniers et des combles leur succèdent sur toute la longueur du bâtiment. Je piétine au sol des archives, et derrière moi les portes ne se referment pas, partout règne l’oppressante présence du vide et son haleine. Et si je redescends d'un seul étage, ce sont des envolées de servantes et de garçons de chambre d'hôtel, toute une hiérarchie de serviteurs et de maîtres d'hôtel. Auberge de France, Au logis de Turquie, surmontés de couloirs moisis vivement éclairés de tabatières plafonnières menaçantes. » A ce moment Claire tend une tasse de café qu'elle revient de faire à la cuisine : Vous n'envisagez donc pas de quitter la maison. - Georges répond cadeau repris, caveau volé. Bien contré au service. Il faut boire. On ne pense pas suffisamment au poison. Claire se mue en alliée du quotidien de jour, mieux nommé prosaïque, proposant deux sucres, respectant le récit calmement déroulé du rêveur peut-être trop âgé, peut-être sale : Vieux-Georges est poursuivi dans l'escalier tournant, rétrécissant, donnant sur les paliers aux lits défaits, sur les talons le souffle chaud d'un chien entrecoupé de cris « louer ! » « payer ! » - Bon ; j'arrive aux toilettes pour femmes.

    Je ne devrais pas être là. On secoue les portes. Les toilettes sont un vaste labyrinthe, aux cloisons vicieuses : chacun voit distinctement les pieds de l’occupant jusqu'aux chevilles. Les tuyaux fuient. » Claire évoque la Pomme de Lumière et le Tigre de Borges. Vous lisez trop répète Georges, tu lis beaucoup trop Tu lees demasiado. Le dire en espagnol n'ajoute rien. - Si qué. J'arrive, dit Georges, dans un cimetière, ma tombe est ma maison. Elle n'a pas de nom ni de sonnette.

    Elle est encadrée de planches sur la tranche, mal fixées par quatre piquets d''angle : le faible tumulus de sable fuit par-dessous, formant un espace. » Georges retrouve de rêve en rêve les entrées du même Grand Cimetière : celle du haut, brèche mal décelable en bordure d'une route à quatre voie, celle du bas, dans un virage, entre deux piliers cannelés. « Alors, à l'abri, je ne suis plus poursuivi ». Un temps. Deux respirations face à face. Claire se décide : elle est venue parler des Mazeyrolles. « Les vieux ». « Les pauvres ? - Vous comprenez vite. - Je ne veux plus repartir à l'Asile. Au Vieillards' Home. C'est pire que mourir. Cessez de m'appeler Vieux-Georges. À propos.. - Je vous ai fait visiter 6 familles d'expulsables. Vous êtes ici largement privilégié. - Je ne viens jamais chez vous, répond Georges, dans la partie du bâtiment que vous occupez à vous deux. Sauf si vous m’invitez. Je participe aux charges. Qu'est-ce que je vous coûte ? Niits. Que dalle.

    - Vous ne nous convenez plus. » Il lui en a coûté de dire cela. Ses narines frémissent, car, oui, les femmes ont des narines. Et Georges : « C'est trop brutal. Dit comme ça ». Il n'a même pas cherché, pour sa part, à savoir ce qu'étaient devenus, par exemple, les Turk-Lokinio – comment s’appelaient-ils déjà ? - Vous vous en souvenez ? C'est déjà trop ? - Ils étaient dégoûtants ! C'est vous qui m'avez mis à leur place. Vous et votre sœur.

    - Vous ne nous convenez plus. Myriam était-elle dégoûtante ?

    - Vous changez de sujet.

    - Vous êtes dur, dit à son tour Claire.

    Vieux-Georges confie que Myriam et lui ne s'aimaient plus, que par habitude. Que leur lit n'était plus agité. Qu'après avoir été répartis par sexes, « moi chez les hommes, elle chez les femmes» les couples ne se voyaient plus qu'au hasard des toilettes : « Vous vous rendez compte ? Qui êtes-vous dans cet asile ? Qui vous donne le pouvoir décisionnaire ? - Vous avez été fonctionnaire administratif. Mais je me rends compte, comme vous dites.

    - Nous faisions chambre à part depuis mes 55 ans.

    - Mais c'est dégueulasse !

    - Vous ferez pareil, Claire. Malgré votre grossièreté. Mais vous n'avez pas d'homme. - En effet, dit-elle. Dites-moi pourquoi vous étiez mariés.

    - On ne se marie pas par raison.

    - Je parie que si.

    - Cinquante ans de galère, Claire, de galère ! »

    Claire est au comble de l'indignation. Sa mimique l'exprime. On ne sait pas ce qu'elle pense. Aucun locataire n'a jamais su ce qu'elle pense : « De galère, Georges ? ...des enfants ? 

    - Si je les avais eus, je les aurais toujours. Des enfants ? Mais c'est la plaie du couple ! ...les enfants sont la plaie du couple !

    - Cessez de hurler, voyons ! Rentrez vos yeux ! Monsieur Sr

    - Nous n'avons eu qu'un seul enfant.

    - Rentrez vos yeux, Gaspadine Stavroski !

    - Un garçon. Apprenti boucher. Apprenti jardinier. J'aurais voulu qu'il devienne quelque chose comme ça. Bien tranquille. Bien gagner sa vie. Pas trop d'impôts…

    - ...Boucher ?

    - Commis. Commis boucher.

    - Qu'est devenu votre fils ?

    Georges révèle que Sacha, son fils, est Prof de Littérature Américaine, Pavillon Lionel-Groulx. - Eh bien, Sèr Stavroski, eh bien !

    - Depuis, ni bonjour ni bonsoir, ni lettres – même pas homosexuel !

    - Ça vous poursuit.

    Sacha méprise son monde. C'est un fier cul ! Moi aussi, j'ai fait des études ! Moi aussi, j'ai lu en anglais, en espagnol. Les gens s'exprimaient mieux de mon temps. Chez les bourgeois. Mon père à moi était chef de gare. Toujours mieux qu'ouvrier verrier, toujours ivrogne, toujours asthmatique.

    Claire le regarde. Ce père a eu cet enfant.


    - J'ai eu cinq frères et sœurs. J'étais le deuxième, le canard boiteux. » Interrogé, il les présente morts ou retraités. « Ce ne sont pas des professions ! - Il ne faut pas avoir d'enfants ».


    X


    Pour le mois de septembre, et sans avoir décidé de rien, les deux sœurs ont reçu sept pêches, récolte rabougrie d'un arbre atteint de la cloque. Celles d'arrière-saison prennent un goût de bergamote ou .d'abricot, peau épaisse et veloutée, qui se pèle aisément. « J'en garde six autres, bien rondes, pour moi-même» Les noisettes à leur tour etc., tombées d'une longue branche du jardin voisin. L'emploi du temps de Vieux Georges ne mérite pas qu’on s’y attarde.

    Il gratte la terre sans but précis. Coupe au vieux sécateur les gourmands du rosier ou déracine les gerbes d'or (ou solidago, le solidage) en les cognant sur un piquet. « Une vie de feignant » dit Claire. « Nonchalant » rectifie Georges. Il dresse l'escabeau sous le lilas pour tailler les drageons (« les branchettes sèches ») et Claire lui reprend la prononciation. Ce qui fait presque un an de séjour. Elle ne soutient pas longtemps la raillerie, use aussi d'affection, de celles qu'inspire un vieillard.

    Un pensionnaire. Il ne faut pas s’abandonner à l'empathie, ce qui entrave toute efficacité du soin. Quand il reviendra de son escapade jardinière, Vieux-Georges deviendra ingérable. Mais Johanna la cadette s'y oppose : « Ne lui dis pas que ce qu'il fait ne sert à rien. Il donne du sens aux plantes ».

    Claire a traité sa sœur d'intello à deux balles. Mais Georges laisse sa fenêtre ouverte jusqu'à l'automne, parfois l'hiver. À travers la haie de séparation, Claire et Johanna profitent de sa musique : Mozart, Count Basie, danse maori. À leur tour elles lui diffusent James Brown, Bunny Weiler. Elles détestent Ferré, supportent Ferrat, découvrent Manset, et nous pouvons allonger la liste. Symphonie Celtique, Vach et Beethoben. Elles-mêmes ne savent plus à savoir pourquoi exactement il faudrait l'expulser. Les musiques ennuyeuses, traînantes, leur foutent le vague-à-l'âme, les « moyennes » les instruisent, et chez lui, à trois ou quatre en fonction des pauses, tous consolident leurs amitiés par des liens jusqu'ici imprévisibles : c'est le cœur de l'hiver, il est très difficile de parler musique en typographie.

    A Nicolas et Stabbs, collègues masculins et peu signifiants car peu approfondis, elles confient leurs appréciations élogieuses : « Il ne reçoit jamais personne ». « Il reste toujours calme, il répand le calme. » « Ce n'est pas comme les Turk-Lokinio - Eugène, Alphonsine, toujours plus ou moins leur coup dans le nez –Ils invitaient toujours des plus vieux qu'eux. - Des vieillasses plus dégueulasses.» Une pause. Les sœurs s'interrogent sur leurs liens d'éventuelle parenté avec Vieux-Georges Stavroski. Leurs origines jusqu'ici ne les tourmentaient pas : les malades dépérissent et meurent, la vie passe et galope, d'où viens-je est secondaire.

    « Nous ne savons pas quels seront nos enfants. S'ils seront uniques ou non. Georges est notre vieux unique. Il est plus facile d'épier un seul vieux que deux. Seule se justifie l'observation minutieuse des organes génitaux d'autrui, en activité. Nous ne pouvons supposer que Georges ou nous-mêmes en soyons pourvus ou méritons de l'être. » Ainsi pensaient-elles. Et lorsque Gospodinn ou Pan Stavroski se parlait seul à mi-voix, dans une langue à elles inconnue, elles se disaient l'une à l'autre qu'il parlait avec sa femme, avec Myriam.

    Sa mort l'aurait rendu fou. Le sexe se serait sublimé. Il organise avec la Mort une relation de folie. Il est nécessaire de conserver ce fou de musique, bien qu'elles ne comprennent pas le sens de toutes les symphonies. Mais ils doivent tous trois maintenir devant eux la perspective de l'expulsion : la maison, ou la vie. Tout le monde parle à sa femme en faisant la poussière. « Sursis » reprend Johanna. « Si je veux me promener, il n'insistera pas pour conduire. Il ira où je veux. Si mes douleurs de genou reprennent, il me frottera du même onguent que lui. Il n’ a jamais fait de scème à sa femme, qu'il aima peu. Il sera juste désorienté, pour toujours. Georges est d'une délicatesse extrême.

    - Demande-lui de visiter le prieuré de Lencloître. Il te jouera de l'orgue. Je parie qu'il sait jouer de l'orgue. Je serai avec vous, je chanterai. » Johanna lance à Claire un regard acéré. Le dossier de Vieux - Georges a brûlé dans le court-circuit du 20 décembre. Myriam écrivait : Avec lui, la vie n'est pas drôle tous les jours. Au moins ce journal n'a-t-il pas brûlé : les soignantes l'ont détourné pour le lire : il est sans exemple qu'un pensionnaire se soit fait inscrire en possession d'un tel document. Je vaux mieux dit Johanna que ma mère et ma sœur ensemble. Claire est jalouse.

    Claire veut et ne veut plus expulser cet homme : où fût-il allé ?

    - Je veux épouser cet homme.

    - Est-ce que je ne te conviens plus ?

    - Ça ne suffit plus.

    - ...pas plus tard qu'avant-hier,…

    - Je veux un homme, pour jouer aux parois-qui-palpitent autour de la bite. Claire fait observer que les hommes autour d'elles ne manquent pas. Johanna répond qu'ils sont trop rudes. Que Vieux-Georges sera moalleux.

    «Va trouver le neveu.

    Vingt pas séparent les deux parties de la maison, celle où vivent les filles, celle ou vit le vieux. Autour du bâtiment vétuste foisonne un jardin flou, qui entrave les jambes. Claire demande des précisions. S'entend définir servante ou compagne. Pose ses exigences. D'autres hommes viendront peut-être compléter le lot, se glisser dans le lit comme elle espère, mais dans ses débris d'éducation, celle qui laisse ses détritus longtemps plus tard, elle voudrait des mecs qui tournent et collent, et dont le corps pèse lourd dans le bas du ventre. « Elle ne s'en tiendra pas là » dit Claire. Vous m'avez bien entendu, Georges. Ma sœur veut vous épouser. Je nettoierais votre linge, et celui d'autres pensionnaires qui emménagerons chez vous. Le Vieillards'Home devient trop petit.

    - Mais c'est vous que j'aime, dit le Vieux. Vous feriez palpiter vos parois sur mon tube. Cela vous fatiguerait peu. Il éclate de rire comme un jeune homme qui vient d'en lâcher une bien bonne.

    - Ma sœur Johanna…

    - ...Pourquoi pas vous ? » Il la prend par les mains, la fait assoir sur le banc extérieur assailli de clématites. « Pourquoi n'aurais-je pas le choix ? Déjà si vieux ? Je n'ai plus qu'à dire merci ? Depuis trois mois vous me persécutez pour m'expulser, puis vous me serrez encore ?

    - J'évitais le plus possible d'en parler, monsieur Georges. Vous souriez ?

    - Je pense à ma femme, la morte, Myriam. De ce qu'elle en penserait. Pourtant je m'en foutais pas mal.

    - D'elle ?

    - ...de ce qu'elle pensait ; ce que vous pensez toutes est si monotone… Johanna ! vous voilà ; je ne vous ai pas entendue - vous écoutiez déjà, derrière la haie » -

    Johanna entre avec décision, sans répondre, dans l'ancien lieu de vie des anciens Mazeyrolles. Refermant les armoires béantes. Marquant d'un feutre rouge les plus délabrées, plus une gazinière foutue et trois caisses. Jamais Georges n'aura marqué son territoire - expatrié sur cette terre. Une femme survient, puis deux, puis d'autres homme, le voici sur place expulsé, par extension territoriale du vieil asile. Un jour partager le cimetière parmi la foule. « J'enverrai des hommes tout débarrasser dès cet après-midi ».

    Vieux-Georges exprime sa satisfaction par des grognements appropriés, où revient le mot « esthétique ». Johanna se tourne vers lui sans ralentir le pas : « Vous aurez de la place. Ne serait-ce que d'avoir fermé toutes armoires. « Cendres de l'incendie du 10 août », pourquoi conserver ce bocal ? Cette photographie de la guerre 14, pourquoi la déplier ? Les soldats nous fixent. Leurs yeux sont vivants. À jeter. D'abord, Vieux-Georges » dit-elle avec autorité « vous recevrez tous nos amis. Ces employés que nous ne regardiez pas, qui vous entrevoyaient à peine. Vous pourrez vous contempler tous autour d'une table. Vous parler, peut-être, sans interdit, sans hiérarchie.

    « Claire ma sœur et moi ferons la cuisine et le plan de table. Ne vous occupez de rien. Vous entrerez dans notre famille, car le patronyme n'est pas tout, Pan Stavroski

    - Pas de grand-mère ! Surtout pas de grand-mère !

    - Vous n'en aurez pas, nous serons là, deux jeunes femmes, pour les empêcher d'entrer. Claire intervient : « Pourquoi donc, Vieux-Georges, n'aviez-vous jamais eu d'amis ? » Le moyen de répondre à cela. Claire progressivement se laisse distancer par les deux amoureux et rentre dans sa section en battant la porte. C'est à Johanna que le vieil homme répond : Myriam et lui se sont vus rejetés à l'asile des années durant, et presque plus personne n'est venu les voir. Ensuite, à l'intérieur même des établissements, leur condition de couple n'a rien amélioré, les rares veufs et les nombreuses veuves leur faisant des gueules envieuses.

    Les visites se sont espacées, puis les visiteurs sont morts, au loin, sans que personne pense à les en avertir. De bienfaisantes tours de tissu protecteur se sont élevées autour du couple qu'ils formaient, une pour elle, une pour lui.

    Deux années ont suffi pour que la vieillesse et la crainte de la contagion des morts fasse des deux vieux fous un sujet d'éloignement. « Mais nous n'étions pas fou . Pas moi ». Il ne faut pas longtemps à l'enquêtrice pour découvrir l'inconcevable : le vieil homme jadis fut interné pour accompagner sa propre épouse dans sa démence. Nulle instance administrative ou médicale n'y avait trouvé à y redire. Vieux-Georges se met à pleurer, provoquant chez sa prétendante un retrait offusqué :

    « J'ai horreur de la sensiblerie chez un homme » dit-elle. Si vous en souffrez, votre épouse Myriam en a subi un profond déséquilibre. - Possible répond le vieil homme en s'essuyant l’ œil. Les jeunes personnes se montrent plus volontiers rétrogrades que leurs aînées. « Possible – Et puis, cessez de répéter sans cesse les moindres réflexions. - Myriam était devenue un vrai tas de larmes. Elle pleurait d'être vieille, de souffrir – pleurait de pleurer. -L'avez-vous aimée, au moins ? - Je ne m'en souviens plus. C'est Claire que j'aime. - C'est moi, Johanna, qui veut vous épouser. » Elle plante un baiser sur son front et détale.

    « Bon sang, vais-je bander ? se dit Georges.


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    Repas de fiançailles, où le sang coula, et ce qu'il en advint chez les participants


    L'histoire bégaye. Seul un repas permet l'éclosion du Fait. Les armoires bâillantes se sont refermées sur le vide, ou sont parties en brocante. Ne reste que le nécessaire. Notons la présence solide d'un bas de buffet, brun, avec rosaces sur les battants. La table est mise. S'il était une femme, Vieux Georges se maquillerait. À la première entrée, observons madame Bove, arrivée seule, jeune, en robe rouge. « Les enfants sont à la maison » claironne-t-elle. « Pas si jeune que ça » ronchonne Georges. Claire la serre dans ses bras, en répétant  ça ne fait rien, nous les verrons la prochaine fois. Vieux-Georges se dit  : « Elle aime donc les enfants, cette Claire ? »

    Elle installe Bove en face du buffet. Elles s'appellent par leur nom de famille, ce qui résonne étrangement chez des femmes. Vieux-Georges s’ interroge à mi-voix : « Tu en voudrais ?… des enfants ?… - Vous qui appréciez les beaux meubles ! » Bove et Claire se vouvoient. Vieux-Georges a perdu le sens des conventions sociales. Après tout, chacun lui voit depuis l'enfance un air étonné. Claire lui chante du coin des lèvres en passant qu'il ferait mieux de cesser les messes basses, de sourire et de se tenir droit. Non, il n'aura pas d'enfants de Claire, quant à ce buffet des Mazeyrolles…

    ...il me semble l'avoir toujours vu à la même place, dit-il très vite. Mais depuis combien de temps n'avait-il pas quitté cette pièce pour la dernière fois ? « Ta vue baisse » dit-elle.

    - Si vous vous occupiez de moi ? dit Bove. C'est moi l'invitée… vous permettez que je téléphone ?

    - Comment donc…

    - Je suis chez moi. Cela se dit partout. Make yourself at home, c'est bien cela ?

    - Autant qu'il me plaira ». Claire articule entre ses dents, de sorte qu'on l'entende. Vieux-Georges éprouve alors le sentiment fané d'un déjà vu, déjà vécu allô ? Géraldine, Abdel, n'arrosez pas la glycine, ne cuisez pas le petit chat, ne touchez pas au petit frère ! (« et surtout ne vous fardez pas ») – Bove a répété cela dans toutes les soirées cancanières. « Écoute-moi bien, Georges, dit Claire, il s'agit de tes fiançailles ; si je te reprends à faire à mi-voix des commentaires désobligeants…

     - ...je ne suis pas désobligeant…

    - ...sur nos amis…

    - ...ce ne sont pas mes amis…

    Il ajoute qu'on ne l'entend pas, elle prétend le contraire, Bove renfourne dans son sac le Motorola de 650g, informe l'auditoire que ses enfants vont mieux, se débrouillent à présent, sont devenus grands et autonomes : « Nous sommes encore à l'étroit rue des Juives, dit-elle, ajoutant que d'ici peu, elle aurait la jouissance (elle dit « jouissance ») du palier d'en face, et des trois pièces en vis-à-vis. Georges se fait repréciser l'adresse : « Rue des Juives ? - Rue des Juives ! je précise, minaude Mme Bove, que je ne suis pas israélite.» Suivent des considérations ineptes, Vous n'avez pas le type juif, Qu'est-ce que c'est que le type juif, ainsi que des mots commençant par y.

    Vieux-Georges s'emmerde et ne boit pas.

    Bove trouve toujours la bonne pointe, détourne les propos, joue les maîtresses de maison, car après tout, dans cette demi-demeure à deux pas du Vieillards'Home, c'est elle qui a recommandé les plinthes, les rebords de fenêtres aux tons plus crémeux, les vernis à meuble plus chauds. Jamais les deux sœurs n'en ont parlé, c'était bien avant l'emménagement de Georges, pendant une absence d'Eugène et d'Alphonsine : ils étaient partis à Villefranche-sur-Saône, leur dernier voyage, pour « enterrement de famille» et au retour, quelle surprise ! l'intérieur avait été refait à neuf, sans les avoir consultés, avec l'aide insistante d'une certaine Bove, décoratrice et antiquaire !

    Ainsi s'expliqua l'invitation de cette grande dame (ou qui voudrait l'être), Mrs. Bove. aux fiançailles d'un vieillard et d'une jeune femme qu'il n'aime pas. C'est Claire que Georges voulait épouser, Claire qui trouve que justement, cette Bove, commence à encombrer  ; elle prend son souffle pour lui rappeler d'où elle est venue, quand son futur beau-frère (après tout!) lui intime : « Mets ton disque. - En plein repas ? - Good bye stranger, please. » Claire fond de reconnaissance.

    Elle adore être aimée, même sans aimer à son tour. Ce chef-d''œuvre des Super-Tramps représente pour Vieux-Georges le comble des bonheurs, il l'écoute les yeux noyés, repassant la déclaration qu'il lui tiendrait en boucle, car il n'est pas une note, pas un accord, qui ne lui personnalise exactement Claire, aussi longtemps qu'elle ne parle pas, qu'elle ne vit pas, ne partage aucune vie avec qui que ce soit.

    « Que se passe-t-il dans cette maison ? » dit Bove en se rasseyant. Elle rajuste sa jupe et reprend du hors-d’œuvre. Les repas sont une institution merveilleuse : c'est alors que les comptes se règlent, que les parents produisent sous le nez de leurs enfants le carnet scolaire ou le journal intime. Tout est sans dessus-dessous. Claire s'absente en cuisine, passer le flambeau à Johanna.

    Soudain reviennent sur le seuil deux masques blancs dépourvus de tous compléments ornementaux (moustaches dessinées ou fards barbouillés) mais Venise est bien loin. Johanna se montre furieuse. Elle en veut à tout ce monde qui grouille, puisque le vieux qu'elle aime en aime une autre . Bove ayant la bouche pleine, c'est sur les deux travestis que se jette son exaspération : masques vénitiens ! capes en domino »! quel échinage ! fiancée fantôme ! Les autres : aimer une telle épave ? Johanna : « Vos épées de carton ! »

    Bove enfin déglutit. Elle bouffe comme une cave qui s'effondre. À ce train ses seins glisseront comme un terrain. La bouche à nouveau mi-pleine elle trouve l'altercation «plaisante », et « bouche-trou ». C'est bien cela : à peine mange-t-on, boit-on, tout dérape. Johanna revient et crie. Si les masques se taisent, elle reproche leur silence ; s'ils répondent, elle les engueule : « Installez-vous, prenez les meilleures places ! » Les fêteux disposent deux plats pour les pauvres, après quoi les barres de fermeture closent les portes.

    Alors les Vénitiens s'installent et prennent tout ce qu'ils trouvent. Bove prend la parole. Sans connaître personne que Claire elle invective la cadette qui partait déjà. S'il y avait du silence, crie-t-elle la bouche pleine, ou si vous les laissiez parler plus longtemps, vous les reconnaîtriez : un grand, et un petit. Aucun n'est invité – Aucun en effet répond le plus grand. « Nicolas ! … Stabbs !... » Nicolas est infirmier, frisé, colossal et homosexuel. Stabbs : un intrigant, l'amant de Claire et forcément hétérosexuel.  « Bove », dit le vieux, qui traîne, qui traîne et s'emmerde, « vous possédez l'art des citations. Claire vous aura dit cela pendant que vous enfiliez vos déguisements.

    - Old Georgie, répondit Mrs Bove, je reste en place et je mange sans trop bouger, mais j'observe tout un chacun ici. Vous passez d'un groupe à l'autre en lâchant un mot par-ci, un pet de bouche par là. Comment faites-vous » - elle se tourne vers Johanna, de petite dimension, ses joues gonflées de Hasenpastete et parle entre les bouchées de Zwiebelkonfitüre, comment faites-vous pour aimer ce demi clochard ? » Claire entend tout, car la maîtresse accompagne tous ses invités, va de l'un à l'autre pour entretenir la flamme. Bove la rouge, aussitôt dit aussitôt oublié, confie à Vieux-Georges qu'elle a laissé son fils et sa fille entre les mains d'une gardienne inexpérimentée, qu'elle s'est libérée fıril fırıl »en prévision d'une grande bombance » et que Claire « est tout de même bizarre » : «À qui doit-elle ce magnifique intérieur que j'ai aménagé pour trois fois rien », pour conclure, avec la plus parfaite mauvaise foi, qu'elle se sent si seule ! elle n'a plus que le choix de manger tout ce que son bras peut atteindre ». Claire lui a payé « rubis sur l'ongle », çiviye ödenen. Mais ce fut difficile, croyez-moi : elle discutait tout point par point… - J'aurais fait comme elle » interrompt Vieux-Georges.

    C'est autour d'eux que se concentre l'attention de tous ces ennuyés qui sont entrés, eux aussi, par l'arrière-cuisine. Les costumes faux Venise sont agités, inspectés, froissés, pour finir ôtés par dessus la tête comme des chandails, les déguisés rajustent leurs masques, enlevez donc tout de suite leur dit Claire ces atroces larve blanches de vos visages puisque aussi bien le personnel ici présent les a identifies.

    Stabbs, anglophone de naissance, proteste de toutes ses forces. Il affirme en néerlandais que sous son masque vénitien, à même la peau, il porte un autre masque. Ik draag een ander masker. Claire répond : « C'est effrayant, et de mauvais goût ». Un masque ou deux - qu'ils enlèvent tout cela et se servent l'apéritif. Pourquoi sont-ils venus ? demande Georges à mi-voix. Ils ne m'aiment pas du tout. C'est pis encore, Georges : tu les indiffères. Ce sont juste les employés, vaguement amourachés l'un de l'autre, Que leurs corps obsédés reviennent à la lumière. Pédés, non. Bourrés, oui. Bove et Vieux-Georges, invités malgré eux à leur propre destin, se font une complicité. Stabbs prétend avoir bâti lui-même toute cette maison de fête. Vieux-Georges n'en croit rien « Sans le moindre permis de construire. - Mais pourquoi prenez-vous cet accent ridicule ? (…) Pourquoi prétendez-vous avoir tout hypothéqué ? » Stabbs, tombés ses deux masques (il ne mentait pas) se tord la langue pour approcher l'accent nègre de Louisiane.

    Les repas sont le champ de tous les interdits, de tous les rites à violer. Voilà pourquoi, comme les duels, les enlèvements, les repas sont une nourriture indispensable. « Fausse piste » souffle Bove, pleine de déglutitions, dans sa robe rouge moulante. Les deux compères masculins, Stabbs et Nicolas, empruntent ce qu'ils croient des voix de femmes, Boulgakov est le Diable. À l'autre bout des pièces, on vire à grand fracas un Noir et sa femme. « Je ne veux pas de Nègre à ma réception. À plus forte raison si sa femme est blanche ».

    Vieux-Georges, la veille, avait acquiescé, avec la faiblesse des gens d’âge. Bove prétend sans preuve que le vieil homme ne comprend pas Claire, tandis que sa décoratrice, qui vous parle en personne, peut décrire tout l'intérieur interne de cette femme. Le repas se déroule sans fin ni faste. Tout le monde se bouscule vers la cuisine en riant. Le Vieux et Bove la Rouge se touchent, elle secoue sur son col ses cheveux roux. Et nos ébauches se précisent. La normalité revient par les fibres, par capillarité. J'aimerais habiter dit-il une simple chambre où rien ne changerait jusqu'à la Mort. Et moi dit-elle voyager jusqu'à la Mort, jusqu'à ce qu'elle me cueille au détour d'une chambre d'hôtel, sous la décharge lourde d'un portier . - Je vous suivrais d'hôte en hôtel, d'une même chambre à l'autre ».

    Les Noirs se font expulser. Ils ont rejoint leurs enfants près du vestiaire  : «Mes chéris, un jour vous grandirez, nous serons grands-parents, vous aurez la revanche ». Expulsion. Intégration. Ceux qui se soûlent à la cuisine. Entre Blancs bien portants. Georges et Bove laissés seuls, Je n'ai pas de plaisir dit-il à rester avec vous. Ni moi dit-elle. Délicatesse de la drague infuse. « Je me souviens d'un bijoutier pédé… - Comme vos propos sont déplacés, dans la bouche d'un vieil homme !

    - Il s'est fait dépouiller par sa femme, c'était un bijoutier noir, et 8 millions de francs de biens immobiliers. La ville où je vivais parlait d'eux. C'était cette femme-là, la voleuse, qui est devenue la mienne, morte récemment. Et l'homme mis à la porte ce soir, le Noir remarié, c'était son premier mari. Le premier mari de ma femme. Il serait veuf à présent. C'était une Juive de la Martinique. Issue des premiers habitants. Depuis, je déteste tous les accents, noir, martiniquais, Louisiane et Pays-Bas ».

    Bove savait de petits fragments de tout cela, par les confidences de Claire : « Votre bijoutier se plaignait sans cesse. Le monde est petit, même et surtout aux Antilles ». Claire était fatiguée de l'entendre. Pas question pour elles de le recevoir, même de l'héberger au Vieillards'Home (l’appellation vient de Vieux-Georges ; ce nom hybride ne fait pas sérieux dans les annuaires. Old People's House ! répète Claire: « Nous ne sommes plus en Louisiane, ni à Grand-Rivière. J'approuve l'expulsion du bijoutier, le plus insignifiant de tous. Nous n'avons plus rien à lui dire. Personne ne le tuera ».

    Claire tourne le dos. Vieux-Georges dit à Bove «  Vous faites votre intéressante avec moi. Ils nous laissent seuls pour que nous nous parlions. - … ? - Elles. Pour nous marier. - Monsieur Georges, soyons sérieux : je n'ai que 58 ans ! Et tout ce remuement, n'est-ce pas pour vos fiançailles avec Miss Djett ? ...voulez-vous dire que je serais votre maîtresse ? ...vous soulevez encore la viande ? Vieil impuissant… Je suis entrée sans mes neveux et nièces, des amis me les gardent au jardin, à l'abri des braguettes. Bien couverts, sans risque de rhumes. Je les rendrai à mon frère Dieu merci. Et vous par-dessus le marché.

    « Prêtez-moi donc plutôt votre jardin. Celui-ci, parfaitement. Du moins la plate-bande autour de la maison. Et le ciment autour de la bordure. Ils leur faut de l'espace, vous aurez des hurlements jusqu'au ciel. » Georges répond qu'il lui reste à peu près quinze ans à vivre, qu'il lui faut tout son espace, Lebensraum, espace vital. « John, Java, Soniechka, retournez jouer dans le jardin, ne tombez pas sur le ciment mais dans les massifs – deux des petits mâles sont des filles, Herr Doktor. » Suivent d'autres recommandations, de ne pas creuser de trous, de ne rien arracher – Johanna, Claire, vous voici, où étiez-vous tout ce temps ?

    - Nous revenons tous, Vieux-Georges, le bijoutier s'est fait supprimer, comme vous le saviez sans doute, comme vous le souhaitiez. » Georges déglutit en balayant l'air de sa main droite. Enfin nous allons repasser à table. Vous voilà bien débarrassé. » « Tu m'annonces cela le sourire aux lèvres » pense Georges, « en effet, je n'ai jamais toléré l'idée que son chaste corps ait pu céder aux assauts d'un bijoutier de troisième ordre » - Maman, est-ce qu'il y a de grands jardins après la mort ?

    - Nous n'avons pas voulu te prévenir, pour les enfants… - Ces petits salauds ont deviné tout de suite, complète Bove. Claire pose un baiser qui éclate sur et sous le front de Georges. « Tu te serais inquiété.- Je serais mort, comme Myriam, dit Georges. Mais on sent bien que son épouse n'est qu'un point d’appui avec lequel il balance ses combats dans la gueule des autres. Claire, à Miss Bove : « Ça lui passera. » Puis tournée vers Vieux Georges : « Vous ne nous facilitez pas la tâche, aujourd'hui : résigné, teigneux, brusque ! - Vous non plus, Claire : pourquoi m'avoir abandonné entre ces masques ? Pourquoi ces enfants dans mes pattes ? Pourquoi ne puis-je voir ma fiancée, Johanna ? Miss Bove est charmante : pourquoi la lancer sur moi ? Dois-je vraiment rejoindre un état confusionnel ? » Faute de mieux, Bove a ri. Georges l'imite.

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    L'air jusqu'ici tout à fait silencieux résonne de klaxons emmêlés et violents. Claire se précipite au pas de charge à travers la salle à manger encombrée de buffets garnis. Stabbs et Nicolas, l’amant et l’infirmier, déposent à cet instant précis, aux seuls endroits encore libres, un plateau de charcutailles. Dehors le hourvari se précise, la porte-fenêtre cède sous la poussée. Il faut que la rue prenne toute sa place, déteigne, charrie son roulement : nous vivons un monde dangereux, tout peut cesser d'un moment à l'autre - parois qui s'effondre, seul convient le chaos pour rendre compte de la vie humaine.

    Elle revient plus haut à chaque fois, la marée des corps et des vins. Vins morts et corps frelatés. Partout confusion, nulle part construction. Les autres se servent comme ils l'ont toujours fait. Stabbs et Nicolas dont personne ne se soucie plus disposent méticuleusement, parmi le jeu des tables, des rondelles de mortadelle aux câpres. Le nombre de concurrents à la prise en charge des infirmes augmente considérablement. Les agents de police montrent une exaspération perplexe : on ne frappe pas les vieux. Et parmi tout ces candidats à l’assistanat, une bouche s'ouvre ente des poils de barbe, pisseux, caprins - mais c'est le vieil Eugène ! s'exclame Vieux-Georges.

    Et à partir de ce moment, tout le monde crie.

    Claire crochète Georges par le cou, le tutoie Comment peux-tu le reconnaître – Tu sais crie l'ancêtre dans le tumulte, je reconnais tout le monde. Dis-toi ça. « Nous sommes relâchés, dit Alphonsine ; pas de place pour tout le monde ; nos infirmiers nous fournissaient de l'alcool. À présent il faut le payer. « C'est un comble, dit Claire, sarcastique. - Nous sommes obligés de vous inviter, dit Nicolas, frisé, calme et homosexuel. C'est de l'hospitalité forcée. Voyez l'heure ! » - il montre, descendue du plafond, une lourde horloge contournée de Grand Central.

    Stabbs propose au couple Leturc-Lokinio, deux infortunés, de dormir chez lui. « Pour que nous vivions ensemble ? » Vieux-Georges s'indigne. « Serrés, emprisonnés ? » Nous ne sommes que du sel et de l'eau. « C'est à toi seul que j'ai ouvert le pavillon ; pas à d'autres. » « Je veux officialiser notre amitié. - Quelle amitié ? » Georges incohère. Il n'a jamais été question qu'il prête un pavillon dont il n’est un hôte, dont il n’occupe que deux pîèces. Stabbs et Nicolas n'ont pas eu de relations avec lui. Stabbs, amant de Claire, ne lui suggère que répulsion. Nicolas et ses boucles grossières n'aurait suscité chez lui, s’il s’était tant soit peu lâché, que refus homophobique. Vieux-Georges grommelle quelques réflexions sur les « tarlouzes », « tafioles » et autres injures. Autour de lui la gêne s'étend. Eugène et Alphonsine se roulent des yeux effarés Eugène et Alphonsine Mazeyrolles ne savent s'exclamer que ceci : « Dis quelque chose, Claire Mazeyrolles !  Vieux-Georges peut bien vivre seul, comme convenu, son entrée reste indépendante », Ces derniers mots impliquent condamnation.Mortadelle en amuse-gueule et rôti. Personne ne croit en ce qu'il mange. Je ne savais pas que je deviendrais impuissant si vite. Et pourtant, tout cela revêt la pus haute importance.

    Eugène et Alphonsine mangent et s'abreuvent proprement. Ils sont intimidés par l'empesage des serviettes en bonnets d'archevêque. Pourquoi tout repas est-il une cérémonie, et non pas le repassage ou le torchage ? Le très vieux couple oublie ses revendications. Tout le monde oublie toutes ses revendications. Personne ne boit avec excès. Personne ne flirte ni ne flatte. Personne ne sait où il dormira ce soir. Nicolas l'infirmier, dont il fut récemment question, semble avoir transformé cette célébration du masticage en l'un de ces bals où personne ne veut avouer sa tare profonde, sa tare évidente. L'essentiel est d'avoir pu fuir, juste une heure ou deux, ou trois, cet épouvantable asile où tout est réglementé, jusqu'à la taille des pansements.

    Je souffre. Georges, à côté d’eux, leur passe les meilleurs morceaux. Il en oublie son nom de famille, qu'il a dissimulé « à la slave » pour ne pas se faire remarquer. Il le révèle aux authentiques Mazeyrolles, dont les véritables liens de parenté restent indéfinissables. Eugène fronce les sourcils, avale en se tirant (alternativement) la barbe. Tu ne m'as pas reconnu dans le train. - De quoi parlez-vous ? Alphonsine Leturc roule des yeux, roule la bouffe dans sa bouche et déglutit sans boire. « Vous êtes les cousins de Myriam !

    - Quelle Myriam ?

    - Ma femme, ma feue femme, qui est morte… C'est une authentique Mazeyrolles. Moi, c'est Stavroski » Eugène se cure les dents et réclame « une description, vite une descriptions de ces cousins, homme et femme ». « Facile, dit Georges : elle n'a qu'une seule dent, sur le devant, une canine. Elle soigne sa chevelure, oxygénée, peroxydée, qu'elle tire en chignon l'été. Sa voix porte loin, vous diriez une poissarde. Et jamais vous ne l'entendriez parler de la mort. Elle déteste cette conversation.

    - Je n'ai rien de commun avec cette femme », déclare Alphonsine Leturc.

    - Je ne suis pas cette femme, confirme Eugène. Alphonsine explose C'est tout le contraire de moi, j'ai tout un squelette à habiller, moi (« toute ma vie j'ai vu des gens se permettre tout ce que je m'était interdit, à présent je suis libre » etc.) - je suis brune, piquante, à long nez » - Tu étais - chacun joue son rôle, dans un ricanement perpétuel, «qui sont ces gens, répète-t-elle, qui sont ces gens, malgré mon grand âge il faut qu'on me respecte curieuse époque où l'on doit s'excuser d'être vieux je ne me rappelle même pas les avoir vus au Vieillards'Home » Eugène Lokinio exige enfin de son épouse qu'elle se taise nom de Dieu il ne peut plus placer un mot.

    À leurs deux oreilles (la droite de l'une, la gauche de l'autre) Vieux-Georges confie la crainte qu'il éprouve de les voir eux-mêmes revenir, eux-mêmes se réinstaller au rez-de-chaussée, à sa place chèrement gagnée, retrouver leurs habitudes. et leur vieux papier moisi aux murs. Mais les oreilles se sont éloignées, les Lokinio-Leturc s’esquivant misérablement le long des fauteuils de table, haillonneux, graillonneux et subreptices. Il fait chaud, très chaud.

    À gauche de la table Claire s'est retranchée dans sa satisfaction, inexplicable (« une vraie Vierge d'Assomption »), suivant des yeux (le reste est immobile) cette lente dérive latérale des Lokinio-Leturc jusqu’à ces pièces où jamais pensionnaire privé n'a pu survivre plus d'un hiver et demi. À table Miss Bove sans le moindre accent a demandé ce qu'ils ont fait, à part se donner de l'agitation, comme il arrive à ceux qui vont disparaître. Perdus de vue Eugène et Alphonsine découvrent d'autres meubles des générations précédentes, plus délabrés encore, montrant ce qu'ils laisseront, jusqu’aux vieilles tentures des murs sur les fonds pourris.

    Dans leur dos, séparés d’eux par trois pièces et toujours mâchant, l'amant Stabbs entasse la viande entre ses joues. Leurs vies et leurs ventres se sont frottés l'un à l'autre, meubles et cœurs vides à jamais battant sur le vide. Ils n'ont rien déplacé ni vendu. Ils ont vécu longtemps d'abord loin d'ici, et toutes les armoires se ressemblent. Revenus de très loin suivis des yeux par tous ceux qui les entrevoyaient d'une embrasure à l'autre bien alignée, Sieur Eugène et Noble Alphonsine rapportent à l'assemblée plus que tous les plats dont on l'assomme.

    Eugène épaissi par la grâce et par tout son passé obture la porte et renfonce un béret qu'il extrait de sa poche . D’une voix sourde il reprend possession de ses lieux avec sa compagne : la maison sera bien toujours assez grande, il a toujours payé ses loyers, son eau, son électricité. « Il mourra d'un coup » dit Bove au milieu du silence. Les vieux Mazeyrolles hantent l'espace entier où l'on mange. Comme il est malaisé de reprendre sa bouche en milieu de mâchoire, de respirer le fumet des viandes et ce parfum acide des vieux épidermes contrariés, qui piège les vivants tout autour de la table. Johanna Mazeyrolles, 20 ans cheveux noirs lèvres rouges signe particulier néant, attire à son tour l'attention : ses funérailles (se reprenant) ses fiançailles forcées sont célébrées ce jour, à ce repas même.

    Mais ce n'est pas elle, Johanna, dont le Vieux Georges est amoureux, mais sa bien aimée Claire, que tout le monde admire. Cet avant-propos qui laisse présager du pire est accueilli dans l’enthousiasme, tant il est vrai que la peur est le vrai moteurs de l'homme (ajoutons-y l'envie). Peur en particulier (revenons-y) de la vieillesse, possédât-on la meilleure institution du département.

    Il y a trop de vieux autour de cette table.

    « Ma vie se passe à voir défiler reprend-elle toute la déchéance du monde ; j'espère un jour me purger de ces vieilles loques, par confiscations d'appartements aménagés, puis relégations en crevoirs honnêtes. À vingt ans et six mois je joue ce rôle exceptionnel choisi depuis l'enfance : éprouver l'amour, inspirer le respect ; dégager du mystère. Continuez à manger je vous prie. Vieux-Georges ici présent, fiancé malgré moi, malgré lui, Claire tais-toi, ne m'a offert ni bague ni cadeau que ce soit, pas même un fruit. « Il a déposé pour Claire des sommes non négligeables sur un compte d'épargne à son nom, on a savings account in her name. Je ne vois presque ici que des hommes rassis, de tout âge. Je ne suis appréciée de personne. » Et les autres mangent toujours de peur de la fixer. Georges s'étouffe avec son rôti le plus discrètement possible. Lorsque Johanna Mazeyrolles a repris du porc, la conversation redevient générale et confuse. Georges, les doigts dans la gorge, se demande ce qu'il va advenir : il n'a que 65 ans ; les cousins éloignés par alliance, 82 et 5. S'ils sont encore ici, c'est que, de l'Autre Monde, Myriam les lui délègue. Mas Eugène, Alphonsine, se sont délégués tout seuls.

    Ils apparaissent, disparaissent, on ne voit plus qu'eux.

    Il en est de même de ces fâcheux de Carnaval, seuls à ne pas s'être déguisés assurément, mais soucieux de participer à la fête, errant de toute part, et que l'on voit toujours surgir, de tel ou tel coin de la vidéo. Eugène et Alphonsine, de tous les groupes, grignotent ici, s'empiffrent là, lèvres pincées, nez en lame de couteau. Eugène protège sa barbe, il est chef de gare en retraite, parle comme un pasteur, prenant bien soin d'avoir vidé sa bouche auparavant. Les Mazeyrolles, autre couple de vieux, bien distincts des Lokinio-Leturc, ont envahi une bonne partie de chez moi, constate Vieux-Georges. Claire, dont il est épris, lui fait observer que c’est lui qui usurpe leur espace, qu'ils occupaient bien avant lui.

    Qu'il n'est ici que par faveur. « Nous avons connu nos prédécesseurs, dit Alphonsine Leturc entre deux bouchées. C'étaient aussi des Mazeyrolles. Ils menaient un raffut terrible. Au fond du jardin, où il ne pousse plus que des » - ici, voir les fanatiques de la botanique prétentieuse et chiante. « Ils envoyaient leur chèvre brouter entre les voies, dit le chef de gare en lissant sa moustache ; elle a failli dérailler le Calais-Bâle. - Ils s'introduisaient chez nous, rajoute Alphonsine. La vieille soulevait mes couvercles : vous allez manger ça ce soir ? - Encore tout jeunes, reprend Eugène. Cinquante-trois, cinquante-cinq. Ils voyageaient sans tickets. Leur fils a menacé mes contrôleurs avec son cran d'arrêt. - « Ses » contrôleurs ? dit Alphonsine. Ça commence. Tantôt il prêche, tantôt il ment. - Le cran d'arrêt, c'est du vrai. Je suis intervenu. J'ai balancé le fils Mazeyrolles sur le ballast. Et le schlass (il le tire) je l'ai gardé. »

    « Si vous ne savez pas quoi écrire, faites entrer un home avec un revolver ». Ici une simple navahha, et tout le monde se met à frissonner, empieza a tiritar.

    - Pose ça, pépé.

    Vieux-Georges : « On ne dit pas pépé. »

    Miss Bove s'exclame avec la plus grande vulgarité qu'on aurait pu « lui confisquer ça à l'asile ».

    Vieux-Georges : « On ne dit pas l'asile ».

    Étrange réaction. Étrange syndrome de Stockholm. Alphonsine calme ses voisins. Se ressert en vin. Justifie son vieil Eugène. Il faut se protéger. À tout âge, même si la raison ne suit pas. «La sainteté non plus  ajoute-t-elle. Vieux-Georges acquiesce : feue Myriam n'était pas une sainte. Cela ressemble aux conversations de l'Est, où chacun reprend au mot près les propos du précédent. Il n’est que de relire Lucien Leeuwen. Le centre d'intérêt s'est déplacé sur ces vieux-là, les Lokinio-Leturc, menacés par dédain, réhabilité par inexplicable revirement de la fortune. Tous ressassent les innombrables exemples de brouilles et de réconciliations qui ont soufflé en rafales sur leur vie. Georges découvre dans le Vieil-Eugène l'occasion d'une certaine parenté d'expériences.

    Il est un temps où tout ce qui fut vécu se transforme en vaste pâte farineuse. Sous le rouleau pâtissier tout se refait réinvention. Tous les repas reconvertissent au temps cyclique asiatique. Ces gens qui bâfrent en s'engueulant sont par nature et par création aussi fatigants, rebattus, que ces inépuisables familles russes élaborant sans leurs interminables stratégies matrimoniales. Eugène, peu remarquable à part son bouc pelé, rappelle en pontifiant son rôle sous l'Occupation : « Je fournissais à l'occupant des listes de réquisition : tant de poules, tant de lapins, tant de vaches... » Ensuite, il en mangeait en compagnie des officiers dOccupation, von Offizieren begleitet. - Tu confonds avec mon oncle, imbécile, grogne Georges ; à 18 ans… - ...tu résistais ?

    - Je me cachais, vieux con. » Oui, les deux Vieuxls se connaissaient. Ils s'étaient connus du moins. En des vies plus qu'antérieures.Georges avait épousé une Mazeyrolles, Myriam, dont la mort l'avait moins affecté qu'il ne craignait, sans exclure pourtant les dégâts serpentant à l'intérieur de soiVieil-Eugène, ainsi, confondait les méfaits d'un de ses fils avec ceux qu'il n'avait pas commises. Il se repentait en lieu et place de ce collaborateur, mort avant lui, son propre père. Côté Mazeyrolles, on était resté pétainiste, jusqu'au 30 juin 1944, où la contre-attaque de Baron-sur-Odon s'était soldée par un échec teuton. Georges Stavroski, époux Mazeyrolles, pièce rapportée, engueule ses beaux-parents ici présent (pléthore en vérité, pléthore de vieillards!)

    Ni les Leturc, ni les Mazeyrolles, ne trouvent grâce à ses yeux. Il les traite d'excessifs et de menteurs, assène des vérités nerveuses : « Jamais je ne vous aurais logés chez moi. Vous n'avez cessé de boire que très récemment. Votre couperose en témoigne encore. - Nos petites-nièces y sont bien, nasille Alphonsine. Elle devait s'éteindre trois ans plus tard, en refusant de s'alimenter. Une forte femme, aux pommettes saillantes, peu à son avantage en position défensive. Eugène et Alphonsine n'avaient rien accompli de remarquable pendant cette guerre où tant de gens paraît-il ont fait tant de choses. Au point que les actions imaginaires dont on a empiffré les romans et les films excéderaient de beaucoup les capacités chronologiques ou géographiques de toutes les scènes militaires ou civiles possibles.

    Miss Boves mange. Elle est bien la seule. Isolée, mais pleine de bouffe. Johanna Mazeyrolles, 23 ans, cheveux noirs, lèvres écarlates, petite-fille d'une sœur morte d'Eugène, remet tous ces discuteurs à leurs places. Toujours dans ces repas faciles intervient un élément apaisant, qui recentre les attentions sur les plats. Il faudrait reclasser ce cadre narratif, en étudier les incidences, on dit « l'impact », sur les évolutions, et comparer cela aux effets réels des repas réels sur d'authentiques situations vécues. La mort nous engloutira, soyons libres. « Je paye mon loyer » dit Georges. - Quel loyer, Vieux-Georges ? Vous êtes ici depuis trois mois, nous n'en avons jamais vu la couleur – on ne vous demande rien, notez. » Pendant ce temps s'éteignent avec des bruits de vagues sourdes les conversations guerrières.

    Une dernière percée a lieu, comme dans les Ardennes, sur le thème des cheminots qui bloquaient les trains trop tard, après tous les départs des convois de juifs. Nous aurions apprécié un débat sur le sexe des anges, la différence essentielle entre homoousie et homoïousie. Rien ne devrait être banal. L'extermination cheminait silencieuse, sous ses habits d'employés de bureau, ronds-de-cuir et lustrine, tandis que le fracas nimbait les batteries et les assauts de ponts. « J'ai fait de la Résistance » répète Eugène en hochant la barbe. La grève, pour bloquer les départs de trains. - Après les avoir favorisés pendant quatre ans. - C'est tout ce que nous avons pu faire ! couine Alphonsine en défense.

    Il n'y a plus qu'eux pour en prendre ombrage. Le vieux regrette son sifflet de départ, quand les recrues futures tuées chantaient par les portières il est cocu le ch… de g… Il siffle avec la bouche en cul de geline. Il compte à haute voix, éraillée : Miss Bove, one. Vieux-Georges : deux. Claire, trois, sa sœur Johanna quatre et Nicolas, Stabbs l'Insolent, amant de Claire, six, plus nous deux, huit ! Jamais nous ne tiendrons tous !
    Stabbs suggère (insolemment) qu'à Varsovie, ils seraient moins à l'aise. Le guide montre au musée de Thouars une cage où se pressaient huit personnes. Après s'être chié dessus à bout portant pendant trois jours, elles en ressortaient dingues. Irrécupérables. Ces commentaires détendent l'atmosphère comme on peut le deviner. Le grand problème est de savoir qui prendra la place de qui. Georges exige que ces deux énergumènes quittent le terrain sitôt finie la dernière bouchée de dessert.

    Le problème est celui-ci : comment loger tant de vieillards, seuls ou par couples, dégageant de bons bénéfices, et garder la conscience nette ? Comment se débarrasser d’une telle affluence ? Est-il bien certain que tant de destinées rédupliquées presque à l’identique aient été si indispensables ? Comment apaiser tant d’angoisses ? Vieux-Georgesveut arrêter les frais. Johanna sa fiancée lui rappelle qu’il doit trois loyers. Nicolas veut loger Stabbs chez lui, et déclame : « Si ma mère est morte, alors tout est permis ». Bove s’amuse. Un rien l’amuse. laire s'aperçoit de monceaux d'absurdité. « On ne s'ennuie pas chez vous » confie la Bove à Vieux-Georges, qui n'est pas chez lui. Un rien amuse Miss Bove. Pour faire diversion, elle annonce :

    « Je suis enceinte ». Évidemment, et sottement, tout le monde applaudit. C'est comme un automatisme. Stabbs applaudit en sursaut, disparaît en cuisine, revient en sursaut chargé de desserts sur des présentoirs métalliques. Le temps de l'aller-retour, il est devenu rubicond. Ce qui est étrange à ne pouvoir le définir, avec son teint naturellement verdâtre. Nicolas l'homosexuel le fixe avec furie : « Toi ! Toi qui disais que la reproduction était la pire tare de l'espèce humaine ! Tu applaudis tellement que tu renverses la sauce au sucre. Stabbs, père présumé, décharge ses bras sur toutes les tables à portée : « Je t'explique ». Anne-Johanna supplie qu'on cesse de s'expliquer une bonne fois pour toutes.

    Elle a mal au crâne. On crève de chaud. Ce n'est pas elle qui tomberait enceinte au début de ses fiançailles. À la fin non plus. Nicolas invective son ami, qui fait des gosses à sa future belle-sœur. Il tire trois balles sur son ami qui s'effondre parmi les pyramides des coupes. Alphonsine Mazeyrolles, ravie, se précipité sur le téléphone mural, totalement hors d'usage. « Puisque c'est comme ça » s'écrie Claire « je ne le suis plus ». Eugène et Vieux-Georges, plus forts que leur âge, transportent le blessé dans une chambre. Stabbs meurt dans la nuit. Nous avons à peine eu le temps de le connaître. Claire et sa grossesse avortent. Le temps passe.

    Le 20 août 1992 (2039 n.s.) Nicolas Sourgueil, arrêté pour meurtre, se rend sans résistance. Le 2 février de l'année suivante (2040) il est déclaré irresponsable 'au moment des faits » et transféré à l'hôpital de Cadillac.

    Le patient Nicolas S. fait preuve d'une bonne volonté exemplaire dans le suivi de son traitement. Il s'est toujours proposé avec une grande douceur aux travaux de nettoyage et de vaisselle. Il est serviable et raffiné. Nous envisageons de le faire bénéficier de ^permissions de 24h non renouvelables.


    Nicolas Sourgueil. Regarde-moi bien. Tu ne m'as jamais vu. Pourtant je t'attendais, toi qui casses les codes, et le cours de l'histoire. Et si tu me regardes encore mieux, moi simple infirmier, je dois te rappeler quelqu'un : peau rouge, tifs en pétard, les yeux dans les fonds de trous… Vraiment pas ? ...le petit frère de Stabbs, ça te dit ? 

    - J'ai beaucoup changé.

    - Lui aussi. Même qu'il en est mort.

    - Tu veux que je rembourse ?

    - Ni argent ni vengeance.

    - Il ne m'a jamais parlé de toi.

    - À moi, si. Mon frère a la vie double. Tu l'las descendu sans le connaître. Mais moi je te connais.

    - Je ne me reconnais plus.

    - Un grand calme ! Excité d'un seul coup ! Sans personnalité, qui sème la zone sans prévenir, farces et attrapes, une grosse bouffe et plus rien – pas pédé, attention. Taré.





     

     



     



     

     


     

     

     

     

     

     

    chercher «t’explique », vers la fin.

    Bien différencier les Mazeyrolles (Marqueton) et les Lokinio-Leturc.

    Relecture à partir de l’exemplaire papier.

     

     

     

    Bernard

     

     

    Collignon

     

     

     

     

    F L E U R S E T C O U R O N N E S

     

     

     

     

    roman

     

     

     

    aux éditions du Tiroir

     

    FLEURS ET COURONNES 2

    L'HOMME GEORGES

    L’INFIRMIÈRE Claire

     

    .

     

    Le veuf  : « Qu'y a-t-il autour de moi ? »

    Claire décrit le papier peint, le corridor pavé, la serpillière ; plus loin le dédale des chambres, et les bouffées de déjections et de désinfectant. Et tout cela, il était inutile de le rappeler.

    L'établissement compte trois étages de portes feutrées, salons et pièces indéfinissables, où passent des rumeurs de chariots, de phrases pâteuses et d'infirmières grinçantes.

    Sur le lit Myriam morte repose dans son peignoir, tête calée sur un gros coussin de glaçons. Ses lèvres ont pris l'aspect de cordelettes violettes.

    « Je veux partir de Valhaubert dit Georges.

    - Vous occupez la meilleure chambre.

    - Pourquoi m'avez-vous séparé de ma femme ?

    Claire glisse dans l’étui ses lunettes fumées. Georges, un instant ébloui lève les yeux sur la soignante qui murmure Myriam, Myriam - Elle est morte répond le vieux.

    Quelqu'un monte le son des haut-parleurs. Claire ?… je ne veux pas mourir ici, à Valhaubert.

    Good bye stranger fait 6mn 45.

    Tout le temps où le visage de Claire, aide-soignante, se tourne vers lui – synthés, tierces mineures Georges examine son front lisse et ses yeux, la chute sur les tempes des mèches blonde - chœur de fausset – ossessivo changez la glace hurle une voix en plein mois d'août quoi merde !

    Celle qui tient le cou tandis qu’on change la vessie dans un entrechoc de cocktail on the rocks

    - Claire » dit-il posant la main sur l'avant-bras tiède – « montez le son -

    - ...Toujours Good bye stranger ?

    Les trois vivantes le regardent comme un dingue. Claire augmente le son. Pour toujours son visage associé à ce rythme assourdi, lancinant, martelé. À ces larges applications blafardes sur son profil droit.

     

    FLEURS ET COURONNES 3

     

     

     

     

    Claire et Georges sont inséparables en dépit du Règlement Interne. À titre d'avertissement administratif : visite préalable, par elle et Stavroski, de 5 domiciles – pourquoi rester ici à présent que votre femme... - « venez avec moi, Georges, tentez l’avenir, si vous pouvez continuer de vivre

    Je ne sais pas, nié wiem. je ne sais pas.

    ...Dans ce premier appartement vit une vieille fille usée par la phalange, hâve et parcheminée

    - toutes les femmes ont le même secret - « Georges, ne jugez pas les femmes seules.

    « ...Vous habiterez ici sous les toits, un petit deux pièces rue des Juvettes

    Je vivais heureuse dit la femme : la peinture blanche, c'était moi, les plinthes à l'adhésif, c’était moi, les meubles vernis, la bibliothèque de Ferreira (Eço de Queirós, Castelo Branco) - c'est la circulation, monsieur, qui me gêne, j'y suis presque faite, l'été, moins de camions, je la laisse ouverte – et j'ai fleuri la terrasse sur cour. »

    Stavroski interroge Claire : « J'y suis retournée seule dit-elle ; six mois d'impayés, la vieille est virée, vous emménagez quand vous voulez, la propriétaire est venue, les yeux dans les yeux : son gendre au chômage, sa fille aux études c'est bon a dit la vieille c'est bon, eu saio de lá je fous le camp » - Intimação para limpar Vous parlez portugais Georges à présent ? » Il hausse les épaules. Fin de l'ankylose : une chambre entière avec un vieux lit, la table et la chaise – une coiffeuse à lampes nues latérales - « ...et les toilettes au fond je vais vous les montrer – Non merci. » Georges et Claire Aux Anciens de Valhaubert « Il ne s'agit pas de spoliation, Georges ; tout juste l'application d'une loi. Tout juste ça. Deux années d'impayés. »

    Premier avertissement pour le veuf.

    Ce que dit Claire, il le croit : elle n'a que 23 ans, pommettes hautes et écartées, très blonde.

    Que pèse en face la vieille Lisboète rue Juvette ? Claire conseille à Georges, en attendant, de tenir au Valhaubert sa porte bien fermée. Elle hésite entre tu et vous. Il reçoit bientôt l'intimation administrative de bien vouloir quitter bientôt le Vieillards’ Home, signé Valdfield, Directeur. Claire la lui rend à bout de bras.

    Deuxième visite. Chez Léger. La voix des vieux à travers la porte nous ne pouvons pas loger une personne de plus. Claire invente une enquête municipale. Henriette et Phil ouvrent la porte en deux fois par l’entrebâilleur : fermer sec et rouvrir d'un coup. Ils se trouvent côte à côte dans l'ouverture. Léger porte le cheveu crépu et le teint basané d’un octavon du Morne, soixante ans et double menton. Henriette est toute longue et toute blanche en robe. Ils affirment avoir bâti leur

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    maison de leurs propres mains. « Enfin, moi », dit Phil. « Nous avons fait cinq enfants » dit Henriette, « et tous se sont mariés ; à chaque naissance une pièce en plus, dans le sens de la longueur – Pas très pratique pour les incendies » (Phil plaisante) « et surtout, sans le moindre permis de construire.

    - Un jour les huissiers sont venus.

    - Ils nous ont demandé de tout démolir, dit l'homme.

    - De tout remettre en l'état. »

    Puis Georges et la jeune Claire s'introduisent dans la bâtisse des vieux bavards. C'est une maison longue et basse « comme j'aimerais » murmure Georges. Mais sur les murs blancs, les craquelures se comptent par dizaines, on y met le doigt. Phil n'a plus bricolé depuis bien longtemps. Henriette en longue robe blanche tropicale n'a jamais tenu le moindre outil, porté le moindre seau : « Nous avons tout hypothéqué, ce sera bientôt vendu ». Phil prétend que sa femme pèche par optimisme, l'acheteur devant payer une hypothèque même après la mainlevée. Henriette n'a jamais compris pourquoi. « Moi non plus », dit Georges. Le vieux reprend la parole pour souhaiter un « bon bouge » au Vieillards'Home. » Claire éclate de rire : c'est la première fois qu'un de ces déchets vivants se sert encore de l'ancienne appellation du Washington's Azaïle.

     

    X

     

    Le premier prix du tirage au sort où Vieux-Georges a gagné concerne une caverne éclairée d'environ 26m². Ses enfants régleront les loyers. Parfois avec retard. Vieux Georges dit : « Ça alors ! ». Il abandonnerait son vieux logis de veuf prématuré. « Vous verrez, Papa Georges ! » Le Vieux ne sait pas ce qu'il verra. Il suit Claire en traînant des pieds, la bouche entrouverte, le front patiné de sueur, et c’est la troisième visite. La vie n'est qu'un long corridor qui sent le chou, entre deux inspections qu'il effectue malgré lui : « Il faut tout voir par soi-même ! » Georges fait semblant d'en être convaincu. Il grommelle, il mange. « C'est chiant d'être chiant ». Georges a lu cette phrase chez un humoriste, il la répète volontiers.
    Un jour il se fera tuer pour elle. Pour la phrase, et pour Claire. « Aujourd'hui, je ne vois rien qui me plaise vraiment ». Surtout pas ce logement troglodyte mal aménagé.

    Quatrième visite. C’est un autre couple Antillais. L'homme est tout le portrait du

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    précédent : un quart de Noir ou plus, tête massive, chenue – l'œil moins niais cependant. « Ce nègre » dit Georges sans souci d'être entendu. (Vous faites tout pour que j'oublie ma femme morte. Je ne pense plus à Myriam. Dites-moi pourquoi je dois changer de maison. Quitter le Vieillards' Home. Juste pour un autre couple, que vous mettrez en chambres séparées au sens français du terme. Im französischen Sinn).

    - Georges, vous êtes vide ; profitez-en pour écouter les autres.

    Le quarteron, pédé nommé Solange, commence par se plaindre :

    « ...pwivé de mon logement Encore ! s'écrie Georges -...par les agissements de ma femme (ne me parlez pas des femmes) j'ai pwéféwé laisser...(« ...la scélérate procédure de divorce suivre son cours »). Il échappe à Claire un geste de lassitude. Le quarteron est ancien bijoutier. Il a tout perdu. Sa femme a dilapidé ses pierres, son capital et ses outils de travail, limes, scies bocfils… .

    « À soixante ans… il me restait quelques diamants… de tout petits diamants… »

     

    III

     

    Tous les deux jours, Jeune Claire et Vieux Georges traquent les sexagénaires sur le départ : expulsés, découragés, suicidaires. Jamais Georges n’exhibe la moindre tristesse ; il attend qu'ils crèvent. Au fond de soi, il sait que Myriam reviendra. Maintenant ou dans mille ans. Mais les vieux expulsables manquent de personnalité ; ils disparaîtront corps et biens. « Jamais je ne serai comme eux – Qui vous le demande, monsieur Georges ? - Eux-mêmes. » Il effleure le bras de Claire, qui le retire précipitamment. Eugène Lokinio annonce le suivant. Alphonsine Leturc épouse Lokinio. Avant-dernière et quatrième porte. Mari chef de gare ivrogne. Femme ayant accouché six gosses, grand-mère incomprise, guignolet kirsch Peureux.

    - Peureux ?

    - C'est la marque.

    Georges ne s'apitoie pas ; ils ont bu tous les revenus, salaire, allocations, Eugène est devenu sec et barbu, jadis autoritaire, respecté par ses six enfants. Georges l'engueule, reproche à cet homme d'avoir détruit ses descendants jusqu'à la troisième génération. Alphonsine s'énerve entre ses lèvres pincées et son nez en couteau : « Deux générations suffiraient, peut-être ? vous êtes fils de curé peut-être » ? Vieux Georges se tourne vers Claire :

    FLEURS ET COURONNES 6

     

     

     

     

    « Est-ce que les curés parlent encore de la Bible ?

    - Seulement de ce con de Jésus. 

    Eugène et Alphonsine restent bouche bée sous leurs vapeurs d'alcool. Le barbu articule «insultez-moi ; je porterai ma croix. - Vous l'entendez, l'ivrogne ? trente ans que ce chef de gare se prend pour un pasteur... » Ils en viennent aux mains. Vieux-Georges et Claire, agents provocateurs, ont atteint leur objectif : les faire interner sur-le-champ grâce à la camionnette médicale de Valhubert où deux infirmiers en blouse maîtrisent les vieillards pugilistes. Même à travers la porte arrière, on entend Alphonsine se débattre et hurler :

    « Où y a Eugène, y a pas de plaisir. »

    Claire cligne de l'œil, le logement est enfin trouvé. Georges éprouve des remords : « C’étaient des gens bien. - Détrompez-vous dit Claire, ils battaient leur troisième fils, nous avons des dossiers sur eux, ils ne laissaient pas de trace sur le corps, faisaient porter à ce dernier tous les haillons des frères aînés, l’ont placé en internat dans la ville même, s'opposent tant qu'ils peuvent à son mariage. S'ils ont mieux traité leurs autres fils ? « Je crains que oui » répond Claire, mais ils ne devaient pas pour autant s'acharner sur le dernier. Ni sur la bouteille. » Devant le mutisme soudain de Georges (quel récalcitrant ! quel difficile!) elle pense plutôt revendre la bicoque des Lokinio si vite vidée, qui lui appartenait, afin de couvrir les frais d'hébergement et l'improbable désintoxication d'Eugène et Alphonsine. À ce moment Georges sort enfin ce qu'il a sur le cœur : une déClairation d'amour, mentionnant les yeux de Claire, la peau de son visage « si exactement tendue par le muscle » le masséter ? - ...les buccinateurs aussi, Claire, tous les autres… - ...je vais vous confisquer vos brochures médicales, Georges ; le buccinateur ne se voit pas de l'extérieur.

    Georges conteste. Dévie sur l'expression de justice, de sérénité, de vertu, rendue par son visage - « ...de vertu, Georges ? » Quand elle rit, les boucles tremblent sur sa joue. Il se rajoute une sixième Porte. Toute proche, celle-là, de l'ancien domicile de Georges et Myriam, avant leur arrivée au Vieillards'Home : « ...avant leur mort, deux personnes très, très âgées, en fond de jardin, une arrière-maison ! » - Qui occupe le bâtiment sur la rue ? - Des quadragénaires.

    - C'est jeune dit Georges.

    Les jeunes ont engagé une procédure d'expulsion, pour s’agrandir.

    - On n'expulse pas des vieux dit Georges.

    - Non répond Claire. Si le « jeune couple » acquiert leur logement, ils ne pourront plus y revenir ».

    Les vieux Lokinio-Leturc ont vécu là vingt ans, jetant les ordures entre les deux maisons, celle de la rue, occupée par les quadra, et la leur, au fond d’un jardin sale : gazinières, batteries mortes, nos deux fils disaient-ils dégageront tout ça par camionnette » - non médicale. Les quadragénaires (les « Acquaviva ») n'en croient rien. Les vieux évacuent les amoncellements. Ils sont apparentés aux Mazeyrolles. Ce sont des cousins de Claire, mariés ensemble. Ils n'ont pas supporté leur expulsion programmée.

    . Ils ont senti venir le vent, trop tard. D'abord, la famille leur a doublé le loyer. Elle les avait perdus de vue, sauf pour faire pression sur eux. « Je n'y suis pour rien directement. » Pour gagner l'extérieur sur la rue, les Lokinio-Leturc devaient traverser le jardin ; c'est ce qu'on appelle une « servitude », conventionnelle, pour que les vieux ne soient pas enclavés. La maison de devant est occupée par ces quadragénaires alertes, aimant le soleil qu'ils prennent aux autres, ils mangent dehors l'été sur une table blanche. Ils s'appellent les Acquatinta.

    À leurs passages, les Mazeyrolles saluent les Acquatinta. Ces derniers ne répondent pas, sauf d'un ton condescendant ou excédé. La vieille cousine répond au prénom de Clémentine, fille de… - « je ne sais plus ». Elle n'a plus qu'une dent surchargée de tartre, sur le devant, et la lèvre qui pend. Cheveux décolorés. Coquette, hideuse. Son mari Jean-Paul est trapu, lourdaud, voûté. Il marche en traînant des pieds. Georges espère encore qu'ils seront conciliants. Avec son amie Claire dont 45 ans le séparent, il mange À l'Entrecôte, au centre ville. Ils échangent, comme toujours, leurs impressions. Georges est stupéfié. Il se fait tout raconter, expliquer, expliciter.

    Les Mazeyrolles piquent sa curiosité, bien autrement que les expulsables précédents, portes Un à Quatre. Il repère leur logis sur un vieux plan, demande combien d'armoires s'entassent dans cette pièce, à gauche en entrant, dont on ne peut plus franchir le seuil ; s'ils possèdent une ou deux télévisions, l'une sur l'autre : « C'est la petite qui fonctionne ». Ils sont sourds et s'engueulent en patois de Lodève. Claire les comprend, éclate de rire, montre ses dents et secoue ses boucles jaunes.

     

    X

     

    Comment va pépère aujourd'hui ? Il a fait un gros crotton le pépère ?

    - Faites chier.

    - Pas poli le pépère.

    Mais avec la très, très lointaine cousine de sa femme morte, avec l'assistante Claire Mazeyrolles, tout se joue, au contraire, dans le respect. Dans la sérénité (de Claire). Dans la contemplation (chez Stavroski) ; ni vieux, ni ami, ni père. La généalogie crée des liens. Claire fait employer sa sœur Johanna : même nom de famille, dissemblance totale. Cheveux noirs, les yeux noirs. Le nez, le menton, insolents. Georges l'observe elle aussi très attentivement, passe d'une sœur à l'autre : la blonde, la brune. Dans le même service. Claire présente un par un ses pensionnaires : les plus âgés d'abord, rivalisant de dates de naissance.

    Johanna prend des notes, ce qui n'est pas nécessaire. Johanna toise les patients de bas en haut, ce qui n'est pas bienveillant. La présentation se fait dans le salon où s'entassent les armoires, plus ou moins bâillantes, où passent des rayons de soleil brisé.

    IV

     

    Clémentine MAZEYROLLES, locataire expulsable, se demande :

    Il faut que je trouve un nouveau logement ?

    Jean-Paul MAZEYROLLES, son époux :

    On nous promet un rez-de-chaussée, dans la même rue.

    Au Vieillards' Home, Johanna MAZEYROLLES prédit :

    Si on les déplante, ils mourront.

    La vieille répète Ça fait près de vingt ans que nous vivons ici.

     

    X

    Crépuscule au Vieillards' Home

    - Encore un peu de bouillon, Pépère ? ...Ho, Pépère ! On se promène tout seul dans les couloirs après 20h 30 ? Tout le monde il éteint les lumières, Pépère ! Tout le monde il fait son dodo !

    Vieux Georges : Mais où c'que j'vais donc ben m'loger moi ?

    Les deux sœurs Mazeyrolles, Johanna et Claire, habitent une vaste demeure aux chambres fraîches et profondes. Vieux Georges loge provisoirement dans une troisième chambre, celle d'un frère absent. Les deux sœurs le trouvent « amusant », « pas encombrant ». Johanna vient le voir. C'est une jeune femme brune qui s'assoit et ne dit pas grand-chose, sa bouche est « grande et close » dit le vieil homme. Il se demande laquelle des deux sœurs il admire, et si la seconde ne va pas remplacer dans son cœur la première. Il pense « mon cœur » pour simplifier ; de son vivant sentimental, il ne peut tomber amoureux que s'il admire. Il n'y a donc pas que les femmes qui font cela.

    Le lendemain, Johanna s'anime et rit avec lui ; le front de la jeune femme est dépourvu de rides. Elle s'exprime à grande vitesse, presque précipitée. Mais le vieux jouit d'une ouïe excellente. Les Mazeyrolles dit-elle vivent dans un taudis. Avez-vous remarqué le poulet décongelé juste sur la télévision ? ...la planche à repasser au milieu du salon ? leur jardin, à côté du nôtre, sert de dépotoir : quatre grille-pain, des armoires sans portes effondrées sous les pluies depuis des lustres…

    - Ce sont des cousins de ma femme. De Myriam.

    - Les nôtres aussi, Vieux Georges, les nôtres aussi. Notre famille est très embrouillée.

    - La femme est affreuse.

    - Sur la photo de ses 18 ans, une splendeur kalmouke ! À tomber raide – vous vous en êtes bien tiré, Vieux Georges, l'autre soir.

    - J'ai une vraie tête de porc.

    Ils rient en même temps. Johanna rappelle que sa sœur Claire hésite encore à expulser les Mazeyrolles, ce qui ferait beaucoup. Stavroski les trouve vraiment trop laids. Tous les deux. L'un et l'autre. « Ils ne payent pas leur loyer, voyons !… Jetez juste un œil au-dessus de la haie : ils habitent très précisément sur notre propriété. Vous seriez très bien à leur place. Juste à côté de nous. » Georges ne dit ni oui ni non. Johanna refait silence. Une cloche s'agite en cuisine : Oncle Gautier appelle à table. Au réfectoire, Georges parle à tous ceux de sa table. Claire n'arrive que pour les pâtes alimentaires. Elle écoute Bye strangers à son casque, en dépit du règlement. Elle fait ajouter du gruyère à toutes les tables.

     

    X

     

    Vieux Georges respire. Il a échappé au pire. Eugène et Alphonsine se sont fait chassir, pour non-paiement de loyers, au pluriel, plus ivrogneries, au pluriel. Peu importe où ils ont atterri. Les asiles sordides, ce n'est pas ce qui manque. Les logements des deux couples de vieux sont grands et beaux. Tous deux sont cernés d’ordures. Les Lokinion-Leturc se bourraient la gueule, ils sont à présent à l’hôpital de désintoxication. Les Mazeyrolles, pour leur part, habitent une partie du rez-de chaussée, dans la vaste demeure des deux infirmières, leurs cousines. Là aussi, grand étalage de débris. Les vieux Mazeyrolles, en définitive, se voient expulsés, eux aussi. Vieux-Georges s’y laisse installer sans scrupule. Il n'en sort plus. Pas plus qu'il n'en faut pour faire le tour du jardin des deux sœurs, dans l'herbe bien taillée. Il regrette que Myriam, décédée, ne soit plus là pour fouler avec lui la verdure soignée. Les deux sœurs infirmières ou aides-soignantes, fonctions mal distinctes dans ces petits établissements à la bonne franquette comme il n’en existe qu’ici, le laissent libre d'aller et venir à sa guise, sans dépasser la grille.

    Mais lui-même ne voit pas l'intérêt de la franchir. Les chambres des deux sœurs, pendant la journée, demeurent closes. Elles en sortent pour leur service, à deux pas, y reviennent le travail fini, et se bouclent chacune chez soi, pour se branler bien séparément. Mais le petit vieux reste à même d’errer, nocturnement, dans le long couloir frais, pieds nus ou en pantoufles. Frôlements remarqués par les femmes le long de leur mur mais sans y faire allusion. Georges alors s'assied en tâtonnant dans le profond fauteuil du salon, face aux cendres de l'âtre de Tassigny. La raison et le calme lui reviennent. Ses oreilles se débouchent peu à peu, comme dans les descentes de montagnes. Il reste une demi-heure à écouter cet étrange phénomène de dégivrage.

    Il ne peut plus sauter les femmes. Encore moins deux en file, encore moins des sœurs ; La dernière fois qu’il a baisé deux sœurs, il a perdu les deux. De toute façon il devenait fou, « au quartier des hommes » du « Vieillards’Home », à deux rues d’ici. Les limites entre les « quartiers » restent floues, et ne sont respectées que la nuit. Ici, dans la grande maison des Mazeyrolles de tout âge, on est à son aise. On peut lire aux toilettes. Dès le jour, Georges fait le tour du vieux prunier, juste après l'habillage du matin. Il souhaite pouvoir longtemps s'habiller tout seul. Les vieux Leturc-Locquignon sont revenus, dégrisés, derrière la maison des Acquatinta : leur expulsion définitive a été jugée abusive . Ils se cantonnent à leur ancienne masure, la plus basse et la plus délabrée.

    Leur loyer fut réduit, il n'est plus qu'un symbole, défrayé par le département. Le vieil Eugène Locquignon, ivrogne à ses heures, est encore plus perclus qu’avant son départ. Sa voussure atteindra bientôt l'angle droit, il bougonne ou se tait, indistinctement. Madame Clémentine, grasse édentée, se parle autour de son chicot en gargouillant comme une roue à aubes.

    ...Que des vieux… « Nous serons bientôt débarrassés d'eux », laisse tomber Claire ou l'autre en touillant mollement le café. Et l'une ou l'autre sœur ne manquent jamais d'ajouter que les décisions de justice bientôt ne manqueront pas de faire place à la mort. « La vraie, celle qui tue », ajoute Johanna, qui a de l'humour. Georges dit que c'est inutile qu'ils disparaissent. Les sœurs le dévisagent, amusées : serait-il sincère ? « Pourquoi passez-vous tout le journée avec des personnes âgées ?  À deux pas de chez vous, jusque dans votre maison ? » Elles répondent que c'est leur vocation. Georges hoche la tête. Lui non plus n'est pas convaincu. En effet, il existe d'autres vodations.

    Claire écoute dans son casque Bye strangers à fond, avant la collation de midi que les deux sœurs prennent ici sur le pouce en fonction des services. Georges reconnaît les pulsations musicales à travers les oreillettes, d'étranges chuintements, rythmés, lancinants. Il pensait que seules de très jeunes filles se repassaient en boucles leurs airs favoris jusqu’à la symphonie. Pendant le casse-croûte la télévision prend le relais. Georges s'isole dans les Informations, dont il se contrefout, absorbé par les profils jumeaux de ses compagnes ; elles s'offrent à son regard, indifférentes et fixes, avec sur les pommettes les mêmes reflets lactés. Chaque soir elles reviennent du Vieillards’Home, où croupissent d’autres vieilleries.

    Georges les soupçonne d'avoir bien arrangé leur emploi du temps, pour ne travailler que si ça leur chante. Louée soit la souplesse autogérée. Un soir après la bière (une seule par jour), plus de doute : les vieux Mazeyrolles, au contraire des Lokinio-Leturc, sont partis pour de bon. Plus rien à déménager que trois chaises, deux cercueils sans couvercle, un chat et sa bassine. Définitif, ajoute Johanna, qui a de l'humour. C'est vous qui les tuez, s'exclame Georges (« les anges de la mort », avait-il lu dans le journal, à propos du Wiener Gemeinkrankenhaus, où l’on clamsait un peu trop fréquemment). Les vieux Mazeyrolles sont partis depuis juste une semaine : le couple expulsé prit place à l'arrière d'une ambulance, courbés, désespérés, vers le Vieillards’Home, où tout est pire, collectif. Ils auront vécu dans la grande maison dix-sept à dix-huit ans, sans avoir digéré l’âpreté de la vie. L'Oncle Gautier, qui dîne ce soir-là dans le bâtiment, grande maison, ne dit mot. Il sirote et repose sa bière alternativement. C'est peut-être de famille. La maman de l'Oncle est là aussi Georges, qui traînait là toute la journée, s’est donc installé à la place des Mazeyrolles. trouvant une famille peu causante mais bien absorbante.

    Qu’elle en vienne à trucider des vieux, ce n'est pas à Georges qu'il convient de s'en plaindre.

     

    X

     

    Le premier août, Saint-Alphonse (96-87), Docteur de l'Église, À la St-Alphonse, chacun se défonce. La direction du Vieillards'Home frappe un grand coup. Pour remédier à la désastreuse impression de ces armoires et penderies béantes et désastreuses autour de la salle commune, elle décide d'en faire un feu dans la cour centrale, vidées de toutes leurs guenilles, sans y enfermer personne - tout le monde en autocar, hop ! à Lacanau pour la journée - avant que la marée ne submerge la ville. Au retour, quelle surprise ! Une belle salle de séjour toute propre, des chambres avec des étagères à portée de main ! Hélas. Hélas. Il est interdit de faire du feu en agglomération, même en large banlieue : les pompiers noient sous les tuyaux les planches carbonisées, ça pue jusqu’au Porge, tout l'autocar renifle au retour, et s'exclame en découvrant le désastre.

    Tout avait si bien commencé. À quelques rues de là, Georges et ses gardiennes avaient éprouvé une joie néronienne ; Claire avait monté au maximum son chœur favori de castrats (Good by Stranger, It's been nice / Hope you find your paradise) – et vers le nord, dans le lointain, toute une noce hurlait à la mort par-dessus les flammes et le cri des cuivres – mais c'est la mort qui t'a assassinée Macia – la bémol et naturel mineur – atroce cacophonie. Claire et son vieillard éprouvent un lâche soulagement, rien n'est touché de leur côté, les flammes jusqu'à 30m rappellent à Georges un vieux film, en Pologne, années 43-44, et les jeunes dindes ne comprennent pas l’allusion. La Direction, souhaitant effacer au plus vite le traumanaire des pensiotismes, invite les Chœurs Baroques de Ste-Cécile, déglingue à cet effet une somme considérable.

     

    X

    Les rapports de l'oncle et de sa mère forment un inépuisable objet d'étonnement. Soit une vieille femme charmante aux lèvres fendues comme un sphincter. Elle est devenue taciturne. Elle se tient droite et stricte sur sa chaise, à 70 % de sa base d'assise. Même angle vue de face donc inclinée, déjetée. Elle s'appuie sur une canne. Derrière elle pour la pousser ou la soutenir si elle marche ou roule, oncle Octave, escogriffe puceau, jaune et quadragénaire. Il s'exprime dans un registre digne et fosses nasales, very English gentry. Il assiste sa mère, l'assoit ou la relève avec des passions d'antiquaire. Plus il la respecte et plus son teint se parchemine. Il écarte tous les obstacles, chaises ou pierres.

    D’un geste de son menton les importuns s'écartent. Sa spécialité est l'oto-rhino-laryngologie. Quelques jours après son emménagement, Georges les invite, l'oncle et sa mère, et les deux nièces soignantes Claire et - comment déjà… Ils ont occupé tout le long de la table, cul au buffet. L'oncle et sa mère se sont tenus sans faiblir,

    poussant la bouffe en tas dans leurs gosiers éteints.

    La vieille s'endort entre les bouchées. Le fils quadra lui passe le pain, ôte les os de la viande, essuie les commissures des lèvres. C'est une partie de la famille qui en expulse une autre, la branche cadette empiète repousse sur l'aînée, comme dans les dynasties.

    Georges aussi se découvre des côtés secs. La jeunesse l’a fui, il la contemple et jouit au fond des pupilles, mais rien ne la lui réinfuse. Il faut qu'il s'inquiète. La grandeur le quitte précisément quand on veut la retenir. On peut peu dit le proverbe. Stavroski s'est mêlé d'une histoire familiale. S’est introduit dans la dynastie, a bousculé l'ordre de succession, sans objection ni obstacle, et le voici comme un moulage dans un creux qui ne lui appartient pas, quand tant d'autres auraient pu s'ouvrir. Claire est à sa gauche, l'autre (prénom qui échappe) à droite, afin que la tradition se confirme (« un homme – une femme »).Elles soutiennent leur jeunesse de leur propre front bien dressé de caryatides.

    Gardiennes, intronisatrices, à quoi Vieux-Georges peut-il leur servir ? Quel est le jeu. Quel est l’enjeu, le schéma actanciel, le thème et le prédicat. D'autres êtres sont là, dans l’une ou l’autre construction, connaissances d'un soir et d’un sou, complices, anonymes, Nul besoin de les connaître, s'il restera seul ni à quelles conditions unter welchen Bedingungen. De temps en temps Claire et sa sœur cadette se penchent vers lui, ensemble, sans lui fourrer la fourchette en gueule car il se tient bien à table, « il fait honneur au repas », il ne connaît pas son rôle, sans la moindre épouse pour s'interposer, même en écran transparent. Il accepte leurs petits verres, il reprend de tout, répond aux imbéciles, aux amabilités, il évite de se remplir.

    L'oncle et sa mère lui font face, le fils plus momifié encore, avalant elle et lui sans beaucoup mastiquer, la pomme d'Adam masculine déglutit, son nez tombe entre ses pommettes comme une verge de goy. La mère est cireuse. Solennelle sans raison. Elle est ainsi. Georges regarde sans fixer, cela ne se fait pas. Dans son assiette gisent des étangs de sauce allégée. Les cheveux des soignantes reviennent balayer son visage, ensemble, réguliers comme des essuie-glaces. Il se déplace pendant le repas, examine tout le monde, se contrefout des usages, ce sont de ces incohérences de vieillard. Tout et tous sont enregistrés en lui. Il sera bientôt crevé. Il ne se souviendra plus de sa profession. Il n’a connu personne. Au Vieillards'Home c'était déjà comme ça. Passé un certain âge reste autour de vous des inconnus qui vont claper, mais vous apprennent à vivre. n braillant.

    Le passé rebrousse. Dix jours, dix ans. « Mort de Myriam »  comme sur des roulettes. Comme si le passé se renfonçait avec les yeux. Il observe un repas pendant des heures. On le laisse rejoindre sa place, mangeotter, grignotant, transparent, sans la moindre remontrance. C’est pratique de mourir. On ne s'acharne pas sur celui qui perd pied en silence.

    Ce médecin jaune, par exemple, hépatique. Il porte son badge au veston : Docteur Pouzy. Ce nom de barrbare. Aux yeux faux. Combien d'ordonnances, combien de tumulus ? Paupières bardées de jambons, liserées de couenne. Mains soignées, ongles sales grattant dans le poulet à la même table que les pensionnaire. Est-ce que ce sera mon médecin traitant ? « référent » ? S'il le verra de plus en plus souvent. S'il deviendra intime avec son cul, son scrotum etc. Il se demande. Les deux sœurs laïques semblent trouver normale cette présence médicale. Est-ce qu'il les a tripotées ? La chose, la pensée même, l’écœurent, mais il est revenu s'assoir.

    En face de lui sur la droite, les deux plus vieux que lui, Alphonsine, Eugène, Locquignon-Leturc. Étranges noms et parentés lointaines ! Ils mâchent sèchement, sans un mot ni un cliquetis de dentier. Aucun d’eux ne lève les yeux de l’assiette, seraient-ce ses parents ? bien trop jeunes pour cela, Georges les regarde par dessous, ferme à demi les paupières, observe ce qui s'engloutit. Ils reprennent du pain, Georges leur passe la corbeille, se sert au passage sans nécessité, compte les cuillères comme si, après le repas, le docteur, par exemple, devait lui en demander le compte.

    R. 14

    Est-ce qu'il reste de la sauce ? Il n’en faut pas trop à leur âge. Les mots restent dans sa gorge, il n’avale plus, qui joue le rôle de Jésus ? il n'a jamais cru à toute ces choses. Les syllabes se coincent entre les joues et les dents restantes. Soudain comme dans une scène répétée, la vieille Alphonsine a plongé, nez en avant, morte dans son plat. Mon Dieu crient les servantes. Frère Octave saute vers elle, la retourne et l’essuie, la tablée repousse les chaises dans un déchirant vacarme - et pas un téléphone dans la pièce. Certains se rassoient pour manger, d'abord du bout des dents, comme si la viande décédée leur était consacrée. D'autres se dressent, se cognent aux murs, se rassoient et se passent la main sur le visage. D’autres enfin sortent vomir, le plus loin possible les uns des autres. Vieux Georges quant à lui, sans précipitation ni éclaboussures, part discrètement se promener, de long en large, dans sa portion de jardin, derrière la haie : il est le seul à vivre ici chez lui, 29 rue Cros-Varais. Ici encore il dormira lorsque les Pompes municipales viendront le délivrer de son corps putrescible. Vieux-Georges lui-même est cousin d'Eugène. Ils ont à dix ou quinze ans près le même âge. Nous mourons tous au même âge, à quarante ans près. La mort le frôle  pense-t-il sans m'émouvoir vraiment ; le temps n’est plus où cousinage impliquait vendetta. « J’attends comme un vautour et le veuf Lokinio vit toujours. » Cependant à l'intérieur, en présence des deux soignantes, le Docteur Pouzon diagnostique la mort. C'est lui qui ferme les yeux, à la demande des deux sœurs, qui appréhendent une quelconque résistance des paupières. Jamais encore fermeuse d’ yeux ne les a crevés par maladresse. Mais ce cadavre paralyse.

    Dr Pouzon est devenu plus jaune encore : « Rupture d'anévrisme ». Il nasille malgré lui. La police est alertée. Georges rentre une fois tout tapage apaisé. Il n'a plus jamais faim. Des flics formés lèvent le corps, les derniers cris s'éteignent. Octave accompagne sa mère dans l'ambulance, leurs deux corps froids. La vieille réfrigérée sera placé sous plastique. Octave ne vivait plus pour sa mère Alphonsine, mais soignait ses infirmités, secondait Eugène sans en attendre reconnaissance, Eugène étant juste second époux de la défunte. « J'étais mieux  à l'asile » dit-il. Eugène refuse d’accompagner le corps, dans l'attente de l'insupportable émotion. Il se renferme dans sa chambre enfin seul, se claquemure volets clos. Georges et les deux sœurs femmes restent seuls, tous trois débarrassent la table, jetant les portions entamées.


    R. 15


    Georges se sent assez vaillant pour sortir en ville de nuit, sans que personne l'en empêche. C'est un quartier de pavillons sans un quartier de lune. Mais le blanc des enduits transforme ces cubes en sépulcres. Il fait le tour des pâtés de maisons, tout courbé, sans les frôler de peur des chiens. Il éprouve ce soir l’horreur des bêtes qui sautent dans l'ombre et hurlent aux tympans. Il revient se coucher, satisfait d'atteindre l'âge où la vie enfin ne parvient plus qu'à travers un coton. Il n'aurait plus besoin de ces deux soignantes dont il oublie régulièrement le nom, celui surtout de la brune. Leurs deux sexes blottis. Le profond ridicule. d'y penser. Elles ont tout nettoyé. De vraies femmes à l’ancienne.

    Mon Dieu empêchez à tout prix que je sombre et de me révéler. Tout est propre de fond en comble. Elles ont fait ce que réclame leur nature, il espère qu'elles n'auront pas déserté leur chambre, au premier. Comme on se passe aisément de lui, pense-t-il. Je pourrais monter les égorger. Une lumière sous leur porte l’en dissuade. Il redescend l'escalier sans le moindre grincement sous le tapis. Il sort encore. Se demande si son corps ne prend pas le relais de l’âme. Les pavillons sont plus gris que tout à l'heure. Se retenir surtout de parler seul ou de se marmonner. « Il n'y a que les fous qui parlent tout seul. - Il n'y a que les cons pour leur faire observer » - il attend l'occasion de ce cinglant dialogue, sans l’avoir trouvée. L’interlocuteur serait bien interloqué. Ce serait un triomphe. Je ne veux plus revenir à l'asile. À l'asile de fous. Ni au Vieillards'Home. Imprononçable. Il se murmure dans la nuit les deux noms revenus en surface : Claire, Johanna.

    Au milieu de ces rues impersonnelles et goudronnées, Georges Stavroski éprouve un sentiment de plénitude parfaitement incongru. Retrouve dans sa poche la clé qu'il y avait glissée, sans refermer derrière lui. Ça sent le foin. Il se renferme enfin pour la nuit. Ce n’est pas le foin mais la laine de verre entre les briques. Ou un rat crevé. Au-dehors la lune sortie des nuages éclaire à blanc les pavillons endormis. Il serait né dans l'un d'eux, sans que jamais personne ait pu le renseigner.


    R. 16

    De sa fenêtre il voit la Maison Usher, très haute entre quatre cyprès, qu'il ne peut longer sans frémir, même en plein jour ; son propriétaire est mort d'un coup, sans affaiblissement préalable, à 95 ans. Les héritiers ont tout laissé en l'état, puis muré l'entrée. Tout à l'heure encore, Georges titubait avec bonheur, bercé par ses pas d'un trottoir à l'autre. Ici, devant sa vitre, c'est Maison Mazeyrolles. Une sécurité sans faille. Sans-abris, crevez. Plafond bas, en fines lattes de navire à quai, vernies, étroites ; incurvées, frôlant le crâne – un lustre horizontal en roue de charrette à niveau de fontanelle.

    35cl en flacon plat, de cognac, planqué derrière le battant du buffet : meuble lourd, à portes « au diamant », pourrait provenir du logis de son père, Maison Vautour et Fils, rachetée par ce dernier vers 1930. Par quels jeux d'héritiers ce prisme maçonné trapézoïdal où le logent les sœurs Mazeyrolles rejoindrait-il son escarcelle à lui, Georges Stavros ? Qui serait le maître à présent, tous les importuns virés, surtout les vieux ? surtout les vieux. Il serait patriarche. Débarrassé de tous ceux qui porteraient un autre nom. 70 années de peur. Rapides comme un roc dans le torrent. La vie enfin vaincue. Derrière. La mort intégrée, si bien frottée à lui qu'elle est entrée à l'intérieur, inféodée – peur de la mort est peur de soi-même. Cela m'est enfin arrivé. J'y pensais depuis toujours. Georges aime bien sa vie. C'est bête.


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    Mais le deuil s'accroît. Se creuse avec le temps. Or passé un certain âge, fixé le plus souvent par soi-même, plus rien ne saurait atteindre : on est vieux, on s'en vante, on ne ressent plus rien, sans tenir compte des époux qui se suivent de si près dans la tombe - un réflexe, la « symbiose » voyez-vous. Stavros joue là-dessus. Myriam conserve en lui sa réputation d'épouse retorse et grisonnante. Ni trop tard, ni trop tôt. Elle ne voulait pas être veuve, pourquoi ?

    Tant de couples se guettent en coin, à qui pourra conserver la bouée. Il y en a même, en Italie, qui se jettent des sorts – iettatori ; c’est ce qu'il a ouï dire. Myriam a enchaîné verres d'eau-de-vie et cigarillos. Elle s'est achevée en sept ans sept jours. Sept d'abord, suivis d’une semaine sans dessoûler. À présent son cœur survivant se met à cogner, tant il en a vu  : resserrement de liens,

    complicités de rapines, à croire qu'ils n’avaient rien vécu auparavant. Il hoche la tête, décrochages du cœur au cerveau, de grands besoins vitaux de sommeil. De son vivant déjà. Je te parle pour ne rien te dire. « Paresse » répond Claire. - Tu m'espionnes à présent ? - ...et pour les siècles des siècles » (à deux) Amen. » Ils ont leurs rites. « Papy Djo…

    - Georges ! » Il rectifie toujours. Quelles identités endossons-nous tant que nous sommes. Quels corsets font craquer les nouvelles identités des femmes. Parfois ses yeux, ses oreilles – son ouïe, sa vue – s'effondrent en plein message, si longtemps avant de mourir ? - le sol se dérobe, rétine, tympans…  Quand il se réveilla, il écrivait une lettre à son épouse refroidie. Ce sont de ces absences. Penser ou ne pas penser. To think or not to think. Tu exagères, dit la plus jeune des deux sœurs.

    D’une pièce voisine – il y en a tant – où la télévision diffuse un téléfilm de Jean L'Hôte : un vieil homme demeuré, virgule, indifférent à la mort de sa femme, parmi les héritiers, Maginot dans le rôle du fossoyeur. Ils le traitent tous comme une bûche, qui les méprise sous ses rides. Comme il se meut très lentement, tous le dépassent, et parvient bon dernier du marathon funèbre enfin seul sur la tombe. Lorsque Georges reverra au Vieillards’Home les deux soignantes, ses propres questions les désorienteront peut-être : s'il doit ressusciter sa femme. S'il est bon de prêter de la chair à celle qui en eut si peu de son vivant à elle. « Déjà, je ne sens pas les vivants. - Ce n'est pas vrai Vieux-Georges, nous sentons bien que vous pensez, que votre en dedans vibre sous l'écorce » - il éclate de rire, cassé, le même.

    « Voulez-vous devenir ma femme ?  - Non pas disent les sœurs, ensemble, du même ton. Elles sont désemparées. Sans le moindre sarcasme. «C'est une expression maladroite». C'est une émotion que je croyais morte, ce sont des élans comme à 17 ans, plus 60. Amoureux de toutes, et de vous. » Il ajoute que si l'on ne devient pas fou dès le début, on se guérit dès la première attaque.

    « Voyons, Georges, demande Claire, étiez-vous amoureux de votre femme ?

    - Non.

    - Il ment ! vieil hypocrite ! s'écrie Johanna qui bat des mains.

    Les boucles sur le haut des seins de Claire forment une abondante toison pectorale. Claire menace de se détacher de lui « avec Johanna » précise-t-elle. Tous ces vouvoiements ne sont plus de mise ; la camaraderie s'invite entre homme et femmes - l'homme perd le droit d'aimer, reçoit en dédommagement le tutoiement déplacé. «Quelles conventions ? dit la plus jeune. « Il n'a jamais été question de convenances entre nous. Ne nous faites pas regretter les démarches et passe-droit où nous sommes compromises pour vous ».

    - Mais nous sommes tous des Mazeyrolles ! »

      De l'autre côté de la haie, retournant à la maison mère, l'aînée se déclare déçue. « Nous ne voulions pas brusquer le dénouement. C'est un échec.

    Johanna : « Si ce vieux con devient amoureux, il faut immédiatement l'expulser. »


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    Une conférence interne réunit dans la maison mère Johanna, Claire, Stabbs et Nicolas. Chacun parle de son mieux, exprime ses avis et ses réticences. Nicolas est un infirmier, frisé, colossal et homosexuel. Stabbs est un intrigant, amant de Claire et hardiment hétérosexuel. Anglais cependant, petit et tout le comportement d'un trou du cul (dupkiem, pretensjonalne) - sujet à des accès de grossièretés bien sculptées. Il fut décidé ce jour-là entre eux quatre

    d'expulser Vieux-Georges fraîchement installé. « Cette promiscuité nous pèse. - You might have thought of it earlier - vous auriez pu y penser plus tôt. - Ne soyons pas expéditifs. - Moins que pour les Lokinio, dit l'infirmier, qui ne s'est pas encore exprimé ; Nicolas parle doucement (1m95). Le petit Stabbs hésite entre deux langues, parlées avec une égale nasalisation. Il détache les syllabes. Sa petite taille, même assis, accroît son côté péremptoire.

    La conquêtes à l'arrachée de Claire constitue le mérite essentiel de Stabbs. Stavre ne l'apprend que ce jour-là, quand on l'introduit dans la pièce, à l'issue de la réunion. Il observe instantanément que tout, dans ce couple ancien, n'est plus au beau fixe. Johanna, mal coiffée, vire ses queues de rats de part et d'autre de son cou. Elle est très fine, les lèvres minces, les yeux minces. De la souplesse dans le corps, une langue inattendues.

    Stabbs courtise à présent l’autre sœur Johanna. C'est l'indice d'un édipe irrémédiable. Disent les psychiatres. Nul ne sait s'il honore ou baise les deux sœurs à la fois, ou les déshonore. Le séducteur demande ce qu'on attend pour virer Stavre l'Immoral. Johanna fait chorus. Claire l’aînée expulsera le vieux, qui « manque d'intérêt ». La s'éloigne bras dessus bras-dessous avec le Stabbs, qui la dépasse d'une tête. Quant à Nicolas, infirmier, frisé, colossal et homosexuel, il se trouve très affecté par la mort de sa mère.

    Il ne parvient plus à marcher mandibule parallèle au sol, un truc récent lui permettant de bien marcher dos droit, de vaincre ses mimiques empressées ou son regard timide et faux. Tous travers qui s’accentuent depuis ce fâcheux décès. Il s’allonge le nez dans la glace, sa voix s’assourdit, ses yeux se rabaissent, continue, ils s’habitueront. Son cou dépasse son col comme celui d'un chien son collier. Il aimerait avoir un chien, qui détournerait l'attention des espions.

    À moins qu'ils ne se moquent de leur ressemblance, de lui et du chien. Un mètre 80 réduit à 60 quand il se voûte. Sa mère et lui vivaient toujours ensemble. Elle est morte à son côté, restera-t-il cette nuit juste près du lit en attendant les PFM, Pompes Funèbres Matinales ? Il ne pense pas à la peur, mais à l'endormissement sur sa chaise ; il inhalerait sans doute des senteurs « délétères ». Il n'y aurait pas grande différence du sommeil près de sa mère, et celui de sa vie : en vérité, Nicolas n'aura jamais vraiment vécu ; il répète à mi-voix : Suis-je le gardien de ma mère ? Peu avant sa mort, elle avait stagné dans son hémiplégie crasseuse.

    Nicolas craint une contagion différée, après incubation ; les infirmiers sont loin de tout comprendre. Il ne sait pas s'il aimerait finir à la façon de Stavre, dans sa peau. Ce serait trop de lucidité pour lui. C'est pourquoi ce vieil homme fait naître chez lui autant d'indulgence que d’impatience. Ainsi le Jugé Suprême  hésiterait-il devant l'infirmier,. Voici quelques réflexions sur Stavrov :

    « Nous ne le jugeons pas sur ses actes.

    - D'ailleurs il ne fait rien.

    - Il ne fera rien non plus.

    - Il ne regrette pas assez sa femme.

    - Georges est inconsolable.

    Nicolas Perso: «Qu'en sais-tu ? »

    - Claire, pourquoi l'avoir traîné de vioc en vioc, d'expulsé en expulsé ?

    - Il voulait se distraire. »

    Personne n'est malade, en dépit des calomnies. Johanna rajuste son soutien-gorge. Les arguments se heurtent en chien de faïence. Nicolas, infirmier, frisé, colossal et homosexuel, se lève, et pour accentuer son éloquence, remue toute la tête de haut en bas, forcément de bas en haut. Il s'oppose à l'éviction de Georges Stavre, « Ne chassez pas Stabbs « . Ce dernier, amant de Claire et forcément hétérosexuel, s'insurge avec l'accent anglais : « Qui pârle de me virer ? » - Les anciens, répond Nicolas, n'ont fait que leur devoir. Ils n'ont vécu que leur vie, sans éprouver d'ennui. Tout homme dans mon système devrait recevoir une ample récompense, du seul fait d'avoir vécu ».

    Stabbs, en face, laide l'indulgence : « Où irait-il ?

    - Dans sa boîte à vieux pets, intervient Johanna. En chambre commune, avec les agités. Ça sentirait la vieille cantine, la pisse mal désinfectée, les souvenirs qui hurlent, la mort qui grignote, les mains qui trabullent. Il reverra les grabataires et les gâteux qui chient, les morves tartinées, que vient-il vient foutre chez les jeunes avec nos lèvres pleines, nos seins qui sautent et nos culs qui roulent pleins d'ardeur. » Les arguments s'échangent. C'est un jeu. « On le garde » dit la plus jeune. « Tu te contredis.

    - Il ne dépassera pas la haie de clôture. » Claire le sentirait même sans le voir. Son amant Stabbs insiste : « Le spectacle de la vieillesse (old age) doit nous être épargné. - Il se contrefout de la mort de Myriam. Il ne pourrait plus même la décrire. - Tu te contredis. Je ne l'ai jamais vu ni entendu manifester la moindre crainte de la mort. Elle est dans l'ordre des choses. Il se fout de tout. - Il acceptera l'exclusion. » Dernier mot de Claire. Et le jour de son retour, les mains de Stavroski se mettent à trembler.

    Ses jambes flageolent. Il ne sent rien mais se mouche avec bruit. Johanna le trouve soudain sans caractère. Elle le connaît peu. Personne ici ne prend le temps de se connaître, la mort est urgente. On ne peut rien dire sur Vieux-Georges et Myriam. Ni s'il portait vraiment la culotte, s'il se faisait battre. Ou cocufier. « Plus maintenant » dit Nicolas, frisé, etc. « II ne mérite plus de vivre. - Tu te contredis » répète Claire. Et s'il était là devant nous » (elle ajoute) « nous serions tous, hommes et femmes, à ses pieds. » Tous échangent des regards de part et d'autre de la table. Le salon vide résonne autour du Formica. Cet intérieur pour deux sœurs se coule dans le modèle clinique : mêmes meubles empruntés ou volés, même sonorité d'hosto, pas de tapis (pour éviter les acariens), un âtre vide et froid.

    Ici tout le monde gèle, les cache-nez restent en place. À côté de la grande table se tient un chariot à roulette où se heurtent trois litres : gin, porto, cognac. Les poutres apparentes envoient vers le bas une senteur de Xylophène frais. Nicolas réclame un vote, formalité absurde : « Votons ». Maladroitement, Claire ou Claire apporte un melon Cassidy, Johanna extrait d'un tiroir en bois des enveloppes en nombre suffisant. Chacun dépose son vote en essayant de le cacher, mais les mouvements de mains sur les bulletins le trahissent, les yeux de tous se livrent à un ballet d'insectes, la réponse est non, Georges sera très déçu, à trois contre un. L'exception était, en tout illogisme, Claire.

    Elle secoue ses Boucles d'Or, sans aucune atténuation consolatrice. Dégrafe le premier bouton de son corsage. Vieux-Georges reste prostré. Claire tire de son sac à main une lettre pathétique : « Gardez-moi chez vous. La pâleur de vos joues témoigne de la divinité ». Stabbs éclate de rire : il a lu par-dessus l'épaule eud'Claire, en lorgnant sa naissance de sein : « Je ne regrette pas mon vote. Un jour mon châtiment viendra. Nous verrons bien ». Ma cahute est remplie d'ennui poursuit la lettre - « comment donc, ma cahute ? - «dès que vous en êtes sortie ; pensez, Claire, que je suis veuf » - « Il est bien tant de s'en offusquer» dit Johanna. « Peut-être veux-tu l'épouser ? » réplique Claire. Le Stabbs ricane : « Qui lui annonce la bonne nouvelle ?

    - Toi-même  dit Johanna.

    -...à quel titre ?

    - Nous en trouverons, dit Nicolas, frisé, colossal. Je trouve un peu fort qu'un Mister Stabbs occupe un petit pavillon sans chauffage au fond du jardin de sa mère. Nous pourrions tous aussi bien y aller, tous à la file, comme dans « L'Orient-Express » - Bingo s'écrie Johanna la plus folle de toutes. Elle entrevoit une scénographie grandiose, et dans le chapeau, de nouveau, les complices tirent au sort leurs entrées en scène. Claire est la première, il sera vite convaincu dit-elle, nous parlerons de choses et d'autres – Mais tu t'y opposais, objecte la plus jeune, c'est aux garçons de s'y coller !

    - Johanna, lui répond sa sœur, les hommes, jusqu'à la retraite, sont très occupés. - Qu'est-ce qu'il faisait, justement, le Georges ? - Quelque chose en -ier : pâtissier, musicien, menuisier…


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    Vieux-Georges et Claire à nouveau. Femme en recherche d'identité, de soi comme double. Les vrais personnes ont un nom double. Georges dans sa cuisine. La pièce où se cuisinent les mots et les conduites. Il compose un plat tiède pour le chat. Le chat n'a pas de nom. Plus exactement il en change tous les jours. Tous les mots de l'humain signifient pour le chat une seule chose : son propre nom décliné à l'infini. La bête s’est trouvée là, d'écuelle en écuelle, et Georges racle au bord du métal blanc, aluminium toxique ou pas selon les sites.

    Plus que quinze ans de lucidité. La cuisine est la pièce double où se préparent des repas de bêtes et d'hommes ? Les chats commencent à bouffer cul à l'air. Georges mouline son gruyère dans une râpe cylindrique et Claire opposante à l'exclusion prend la mesure angoissante de sa mission. Pas pendant le râpage. Ce geste familier des cuisiniers qui le rapproche des humains, le classe parmi eux. Les chats déglutissent. Georges pousse la pâte dans un tambour d'acier fin sur lequel il appuie par un levier, tourne la manivelle et façonne des copeaux blonds comestibles. Elle se lisse les cheveux sans odeur, le gruyère frais ne sent rien, ou l'emmental, il existe sur ces produits une querelle culinaire et linguistique.

    Dans le double tient l'épaisseur. Claire dans le doute et l'insouciance (ne se soucier de rien plus qu'il ne faut) fixe l'évier, grand croupissoir de vaisselle, avec son tas sale, son tas sec, le sale en partie gauche et mal calée, en permanent danger d'éboulement qui mettrait terme aux mastications des chats, lesquels s'enfuiraient tout poil hérissé. Juste un plat resté vertical maintient l'amas du tout graisseux, où glisse en sinuant le filet d'eau du robinet mal clos.

    C'est quand tu vas mourir que le double en toi s'éveille et sait enfin écrire. Georges s'est habitué. Il est enclos de cet abri mis à disposition de sa vieillesse, comme s'il l'avait moulé entre ses murs et se l'était incorporé, agité de menus mouvements utériques. Annonciation d'une naissance différée de minute en minute. Les meilleures jouisseuses sont encore les simulatrices. « Vous vous étiez très bien acclimaté, ici ». L'imparfait inquiète Vieux-Georges. Il accentue son chevrotement naissant : « Le jardin surtout me convient bien » Une bande de terre dans un long canal de ciment, un plant de rose rabougri, puis l'hortensia et deux aloès pisseux. « Il faudrait que j'arrache les mauvaises herbes. - On dit « plantes adventices ». N'oubliez pas de bien secouer les racines, en les tapotant contre le rebord ».

    Ce petit espace enserré nourrit aussi, mais mal, un pêcher de trois mètres donnant sept fruitss par an, trop durs ou pourris, ou les deux. Un bout de terre avec un appentis couvert de tôles. Des insectes. Des oiseaux abondent dans la haie. Les carapaces croustillent. Claire-Aline sourit à ce joli mot sur les mésanges charbonnières. S'il lui touche le cul, il sera viré. Mais c'est un petit vieux correct, dépourvu d'ambiguïté, régulier dans son loyer. Nos vies sont suspendues à des minceurs.

    Un chat sans nom se dirige vers l'auvent, glisse par un trou de palissade. À côté se trouve en plein air une ruine de meuble avachi, « que j'ai traîné ici avec mon mec » - ce mot jure, première allusion à une vie sentimentale et sexuelle, comme une croûte sur la peau. Loueuse et locataire se sont peu à peu déplacés dans leur désœuvrement, fait de phrases et d'objets à bout de course avant d'avoir pu servir. L'auvent sur l'appentis abrite à demi un établi pourri, garni de flacons cylindriques, de boulons et de vis enfoncées de travers, les pieds se tordent sur des clous tordus, le chat repasse par le même trou au ras du sol, il est impensable que le vieux puisse abandonner ce refuge encore, où le fugitif se mêle au définitif. Rien ne relie vraiment cette agonie tranquille aux cadences essoufflées des cliniques. Quand Georges lève l'œil de l'établi Claire-Aline comprend qu'il sait. Il dit seulement : « Nous y voilà ». Puis il affronte son ambiguë complice :

    « Le quotidien de jour m'ennuie. Le quotidien de nuit peut me passionner.. Imagine-moi, Claire, à trois heures, perdu dans un immense établissement vétuste aux murs blanchis. Je passe dans de longs couloirs. Des greniers et des combles leur succèdent sur toute la longueur du bâtiment. Je piétine au sol des archives, et derrière moi les portes ne se referment pas, partout règne l’oppressante présence du vide et son haleine. Et si je redescends d'un seul étage, ce sont des envolées de servantes et de garçons de chambre d'hôtel, toute une hiérarchie de serviteurs et de maîtres d'hôtel. Auberge de France, Au logis de Turquie, surmontés de couloirs moisis vivement éclairés de tabatières plafonnières menaçantes. » A ce moment Claire tend une tasse de café qu'elle revient de faire à la cuisine : Vous n'envisagez donc pas de quitter la maison. - Georges répond cadeau repris, caveau volé. Bien contré au service. Il faut boire. On ne pense pas suffisamment au poison. Claire se mue en alliée du quotidien de jour, mieux nommé prosaïque, proposant deux sucres, respectant le récit calmement déroulé du rêveur peut-être trop âgé, peut-être sale : Vieux-Georges est poursuivi dans l'escalier tournant, rétrécissant, donnant sur les paliers aux lits défaits, sur les talons le souffle chaud d'un chien entrecoupé de cris « louer ! » « payer ! » - Bon ; j'arrive aux toilettes pour femmes.

    Je ne devrais pas être là. On secoue les portes. Les toilettes sont un vaste labyrinthe, aux cloisons vicieuses : chacun voit distinctement les pieds de l’occupant jusqu'aux chevilles. Les tuyaux fuient. » Claire évoque la Pomme de Lumière et le Tigre de Borges. Vous lisez trop répète Georges, tu lis beaucoup trop Tu lees demasiado. Le dire en espagnol n'ajoute rien. - Si qué. J'arrive, dit Georges, dans un cimetière, ma tombe est ma maison. Elle n'a pas de nom ni de sonnette.

    Elle est encadrée de planches sur la tranche, mal fixées par quatre piquets d''angle : le faible tumulus de sable fuit par-dessous, formant un espace. » Georges retrouve de rêve en rêve les entrées du même Grand Cimetière : celle du haut, brèche mal décelable en bordure d'une route à quatre voie, celle du bas, dans un virage, entre deux piliers cannelés. « Alors, à l'abri, je ne suis plus poursuivi ». Un temps. Deux respirations face à face. Claire se décide : elle est venue parler des Mazeyrolles. « Les vieux ». « Les pauvres ? - Vous comprenez vite. - Je ne veux plus repartir à l'Asile. Au Vieillards' Home. C'est pire que mourir. Cessez de m'appeler Vieux-Georges. À propos.. - Je vous ai fait visiter 6 familles d'expulsables. Vous êtes ici largement privilégié. - Je ne viens jamais chez vous, répond Georges, dans la partie du bâtiment que vous occupez à vous deux. Sauf si vous m’invitez. Je participe aux charges. Qu'est-ce que je vous coûte ? Niits. Que dalle.

    - Vous ne nous convenez plus. » Il lui en a coûté de dire cela. Ses narines frémissent, car, oui, les femmes ont des narines. Et Georges : « C'est trop brutal. Dit comme ça ». Il n'a même pas cherché, pour sa part, à savoir ce qu'étaient devenus, par exemple, les Turk-Lokinio – comment s’appelaient-ils déjà ? - Vous vous en souvenez ? C'est déjà trop ? - Ils étaient dégoûtants ! C'est vous qui m'avez mis à leur place. Vous et votre sœur.

    - Vous ne nous convenez plus. Myriam était-elle dégoûtante ?

    - Vous changez de sujet.

    - Vous êtes dur, dit à son tour Claire.

    Vieux-Georges confie que Myriam et lui ne s'aimaient plus, que par habitude. Que leur lit n'était plus agité. Qu'après avoir été répartis par sexes, « moi chez les hommes, elle chez les femmes» les couples ne se voyaient plus qu'au hasard des toilettes : « Vous vous rendez compte ? Qui êtes-vous dans cet asile ? Qui vous donne le pouvoir décisionnaire ? - Vous avez été fonctionnaire administratif. Mais je me rends compte, comme vous dites.

    - Nous faisions chambre à part depuis mes 55 ans.

    - Mais c'est dégueulasse !

    - Vous ferez pareil, Claire. Malgré votre grossièreté. Mais vous n'avez pas d'homme. - En effet, dit-elle. Dites-moi pourquoi vous étiez mariés.

    - On ne se marie pas par raison.

    - Je parie que si.

    - Cinquante ans de galère, Claire, de galère ! »

    Claire est au comble de l'indignation. Sa mimique l'exprime. On ne sait pas ce qu'elle pense. Aucun locataire n'a jamais su ce qu'elle pense : « De galère, Georges ? ...des enfants ? 

    - Si je les avais eus, je les aurais toujours. Des enfants ? Mais c'est la plaie du couple ! ...les enfants sont la plaie du couple !

    - Cessez de hurler, voyons ! Rentrez vos yeux ! Monsieur Sr

    - Nous n'avons eu qu'un seul enfant.

    - Rentrez vos yeux, Gaspadine Stavroski !

    - Un garçon. Apprenti boucher. Apprenti jardinier. J'aurais voulu qu'il devienne quelque chose comme ça. Bien tranquille. Bien gagner sa vie. Pas trop d'impôts…

    - ...Boucher ?

    - Commis. Commis boucher.

    - Qu'est devenu votre fils ?

    Georges révèle que Sacha, son fils, est Prof de Littérature Américaine, Pavillon Lionel-Groulx. - Eh bien, Sèr Stavroski, eh bien !

    - Depuis, ni bonjour ni bonsoir, ni lettres – même pas homosexuel !

    - Ça vous poursuit.

    Sacha méprise son monde. C'est un fier cul ! Moi aussi, j'ai fait des études ! Moi aussi, j'ai lu en anglais, en espagnol. Les gens s'exprimaient mieux de mon temps. Chez les bourgeois. Mon père à moi était chef de gare. Toujours mieux qu'ouvrier verrier, toujours ivrogne, toujours asthmatique.

    Claire le regarde. Ce père a eu cet enfant.


    - J'ai eu cinq frères et sœurs. J'étais le deuxième, le canard boiteux. » Interrogé, il les présente morts ou retraités. « Ce ne sont pas des professions ! - Il ne faut pas avoir d'enfants ».


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    Pour le mois de septembre, et sans avoir décidé de rien, les deux sœurs ont reçu sept pêches, récolte rabougrie d'un arbre atteint de la cloque. Celles d'arrière-saison prennent un goût de bergamote ou .d'abricot, peau épaisse et veloutée, qui se pèle aisément. « J'en garde six autres, bien rondes, pour moi-même» Les noisettes à leur tour etc., tombées d'une longue branche du jardin voisin. L'emploi du temps de Vieux Georges ne mérite pas qu’on s’y attarde.

    Il gratte la terre sans but précis. Coupe au vieux sécateur les gourmands du rosier ou déracine les gerbes d'or (ou solidago, le solidage) en les cognant sur un piquet. « Une vie de feignant » dit Claire. « Nonchalant » rectifie Georges. Il dresse l'escabeau sous le lilas pour tailler les drageons (« les branchettes sèches ») et Claire lui reprend la prononciation. Ce qui fait presque un an de séjour. Elle ne soutient pas longtemps la raillerie, use aussi d'affection, de celles qu'inspire un vieillard.

    Un pensionnaire. Il ne faut pas s’abandonner à l'empathie, ce qui entrave toute efficacité du soin. Quand il reviendra de son escapade jardinière, Vieux-Georges deviendra ingérable. Mais Johanna la cadette s'y oppose : « Ne lui dis pas que ce qu'il fait ne sert à rien. Il donne du sens aux plantes ».

    Claire a traité sa sœur d'intello à deux balles. Mais Georges laisse sa fenêtre ouverte jusqu'à l'automne, parfois l'hiver. À travers la haie de séparation, Claire et Johanna profitent de sa musique : Mozart, Count Basie, danse maori. À leur tour elles lui diffusent James Brown, Bunny Weiler. Elles détestent Ferré, supportent Ferrat, découvrent Manset, et nous pouvons allonger la liste. Symphonie Celtique, Vach et Beethoben. Elles-mêmes ne savent plus à savoir pourquoi exactement il faudrait l'expulser. Les musiques ennuyeuses, traînantes, leur foutent le vague-à-l'âme, les « moyennes » les instruisent, et chez lui, à trois ou quatre en fonction des pauses, tous consolident leurs amitiés par des liens jusqu'ici imprévisibles : c'est le cœur de l'hiver, il est très difficile de parler musique en typographie.

    A Nicolas et Stabbs, collègues masculins et peu signifiants car peu approfondis, elles confient leurs appréciations élogieuses : « Il ne reçoit jamais personne ». « Il reste toujours calme, il répand le calme. » « Ce n'est pas comme les Turk-Lokinio - Eugène, Alphonsine, toujours plus ou moins leur coup dans le nez –Ils invitaient toujours des plus vieux qu'eux. - Des vieillasses plus dégueulasses.» Une pause. Les sœurs s'interrogent sur leurs liens d'éventuelle parenté avec Vieux-Georges Stavroski. Leurs origines jusqu'ici ne les tourmentaient pas : les malades dépérissent et meurent, la vie passe et galope, d'où viens-je est secondaire.

    « Nous ne savons pas quels seront nos enfants. S'ils seront uniques ou non. Georges est notre vieux unique. Il est plus facile d'épier un seul vieux que deux. Seule se justifie l'observation minutieuse des organes génitaux d'autrui, en activité. Nous ne pouvons supposer que Georges ou nous-mêmes en soyons pourvus ou méritons de l'être. » Ainsi pensaient-elles. Et lorsque Gospodinn ou Pan Stavroski se parlait seul à mi-voix, dans une langue à elles inconnue, elles se disaient l'une à l'autre qu'il parlait avec sa femme, avec Myriam.

    Sa mort l'aurait rendu fou. Le sexe se serait sublimé. Il organise avec la Mort une relation de folie. Il est nécessaire de conserver ce fou de musique, bien qu'elles ne comprennent pas le sens de toutes les symphonies. Mais ils doivent tous trois maintenir devant eux la perspective de l'expulsion : la maison, ou la vie. Tout le monde parle à sa femme en faisant la poussière. « Sursis » reprend Johanna. « Si je veux me promener, il n'insistera pas pour conduire. Il ira où je veux. Si mes douleurs de genou reprennent, il me frottera du même onguent que lui. Il n’ a jamais fait de scème à sa femme, qu'il aima peu. Il sera juste désorienté, pour toujours. Georges est d'une délicatesse extrême.

    - Demande-lui de visiter le prieuré de Lencloître. Il te jouera de l'orgue. Je parie qu'il sait jouer de l'orgue. Je serai avec vous, je chanterai. » Johanna lance à Claire un regard acéré. Le dossier de Vieux - Georges a brûlé dans le court-circuit du 20 décembre. Myriam écrivait : Avec lui, la vie n'est pas drôle tous les jours. Au moins ce journal n'a-t-il pas brûlé : les soignantes l'ont détourné pour le lire : il est sans exemple qu'un pensionnaire se soit fait inscrire en possession d'un tel document. Je vaux mieux dit Johanna que ma mère et ma sœur ensemble. Claire est jalouse.

    Claire veut et ne veut plus expulser cet homme : où fût-il allé ?

    - Je veux épouser cet homme.

    - Est-ce que je ne te conviens plus ?

    - Ça ne suffit plus.

    - ...pas plus tard qu'avant-hier,…

    - Je veux un homme, pour jouer aux parois-qui-palpitent autour de la bite. Claire fait observer que les hommes autour d'elles ne manquent pas. Johanna répond qu'ils sont trop rudes. Que Vieux-Georges sera moalleux.

    «Va trouver le neveu.

    Vingt pas séparent les deux parties de la maison, celle où vivent les filles, celle ou vit le vieux. Autour du bâtiment vétuste foisonne un jardin flou, qui entrave les jambes. Claire demande des précisions. S'entend définir servante ou compagne. Pose ses exigences. D'autres hommes viendront peut-être compléter le lot, se glisser dans le lit comme elle espère, mais dans ses débris d'éducation, celle qui laisse ses détritus longtemps plus tard, elle voudrait des mecs qui tournent et collent, et dont le corps pèse lourd dans le bas du ventre. « Elle ne s'en tiendra pas là » dit Claire. Vous m'avez bien entendu, Georges. Ma sœur veut vous épouser. Je nettoierais votre linge, et celui d'autres pensionnaires qui emménagerons chez vous. Le Vieillards'Home devient trop petit.

    - Mais c'est vous que j'aime, dit le Vieux. Vous feriez palpiter vos parois sur mon tube. Cela vous fatiguerait peu. Il éclate de rire comme un jeune homme qui vient d'en lâcher une bien bonne.

    - Ma sœur Johanna…

    - ...Pourquoi pas vous ? » Il la prend par les mains, la fait assoir sur le banc extérieur assailli de clématites. « Pourquoi n'aurais-je pas le choix ? Déjà si vieux ? Je n'ai plus qu'à dire merci ? Depuis trois mois vous me persécutez pour m'expulser, puis vous me serrez encore ?

    - J'évitais le plus possible d'en parler, monsieur Georges. Vous souriez ?

    - Je pense à ma femme, la morte, Myriam. De ce qu'elle en penserait. Pourtant je m'en foutais pas mal.

    - D'elle ?

    - ...de ce qu'elle pensait ; ce que vous pensez toutes est si monotone… Johanna ! vous voilà ; je ne vous ai pas entendue - vous écoutiez déjà, derrière la haie » -

    Johanna entre avec décision, sans répondre, dans l'ancien lieu de vie des anciens Mazeyrolles. Refermant les armoires béantes. Marquant d'un feutre rouge les plus délabrées, plus une gazinière foutue et trois caisses. Jamais Georges n'aura marqué son territoire - expatrié sur cette terre. Une femme survient, puis deux, puis d'autres homme, le voici sur place expulsé, par extension territoriale du vieil asile. Un jour partager le cimetière parmi la foule. « J'enverrai des hommes tout débarrasser dès cet après-midi ».

    Vieux-Georges exprime sa satisfaction par des grognements appropriés, où revient le mot « esthétique ». Johanna se tourne vers lui sans ralentir le pas : « Vous aurez de la place. Ne serait-ce que d'avoir fermé toutes armoires. « Cendres de l'incendie du 10 août », pourquoi conserver ce bocal ? Cette photographie de la guerre 14, pourquoi la déplier ? Les soldats nous fixent. Leurs yeux sont vivants. À jeter. D'abord, Vieux-Georges » dit-elle avec autorité « vous recevrez tous nos amis. Ces employés que nous ne regardiez pas, qui vous entrevoyaient à peine. Vous pourrez vous contempler tous autour d'une table. Vous parler, peut-être, sans interdit, sans hiérarchie.

    « Claire ma sœur et moi ferons la cuisine et le plan de table. Ne vous occupez de rien. Vous entrerez dans notre famille, car le patronyme n'est pas tout, Pan Stavroski

    - Pas de grand-mère ! Surtout pas de grand-mère !

    - Vous n'en aurez pas, nous serons là, deux jeunes femmes, pour les empêcher d'entrer. Claire intervient : « Pourquoi donc, Vieux-Georges, n'aviez-vous jamais eu d'amis ? » Le moyen de répondre à cela. Claire progressivement se laisse distancer par les deux amoureux et rentre dans sa section en battant la porte. C'est à Johanna que le vieil homme répond : Myriam et lui se sont vus rejetés à l'asile des années durant, et presque plus personne n'est venu les voir. Ensuite, à l'intérieur même des établissements, leur condition de couple n'a rien amélioré, les rares veufs et les nombreuses veuves leur faisant des gueules envieuses.

    Les visites se sont espacées, puis les visiteurs sont morts, au loin, sans que personne pense à les en avertir. De bienfaisantes tours de tissu protecteur se sont élevées autour du couple qu'ils formaient, une pour elle, une pour lui.

    Deux années ont suffi pour que la vieillesse et la crainte de la contagion des morts fasse des deux vieux fous un sujet d'éloignement. « Mais nous n'étions pas fou . Pas moi ». Il ne faut pas longtemps à l'enquêtrice pour découvrir l'inconcevable : le vieil homme jadis fut interné pour accompagner sa propre épouse dans sa démence. Nulle instance administrative ou médicale n'y avait trouvé à y redire. Vieux-Georges se met à pleurer, provoquant chez sa prétendante un retrait offusqué :

    « J'ai horreur de la sensiblerie chez un homme » dit-elle. Si vous en souffrez, votre épouse Myriam en a subi un profond déséquilibre. - Possible répond le vieil homme en s'essuyant l’ œil. Les jeunes personnes se montrent plus volontiers rétrogrades que leurs aînées. « Possible – Et puis, cessez de répéter sans cesse les moindres réflexions. - Myriam était devenue un vrai tas de larmes. Elle pleurait d'être vieille, de souffrir – pleurait de pleurer. -L'avez-vous aimée, au moins ? - Je ne m'en souviens plus. C'est Claire que j'aime. - C'est moi, Johanna, qui veut vous épouser. » Elle plante un baiser sur son front et détale.

    « Bon sang, vais-je bander ? se dit Georges.


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    Repas de fiançailles, où le sang coula, et ce qu'il en advint chez les participants


    L'histoire bégaye. Seul un repas permet l'éclosion du Fait. Les armoires bâillantes se sont refermées sur le vide, ou sont parties en brocante. Ne reste que le nécessaire. Notons la présence solide d'un bas de buffet, brun, avec rosaces sur les battants. La table est mise. S'il était une femme, Vieux Georges se maquillerait. À la première entrée, observons madame Bove, arrivée seule, jeune, en robe rouge. « Les enfants sont à la maison » claironne-t-elle. « Pas si jeune que ça » ronchonne Georges. Claire la serre dans ses bras, en répétant  ça ne fait rien, nous les verrons la prochaine fois. Vieux-Georges se dit  : « Elle aime donc les enfants, cette Claire ? »

    Elle installe Bove en face du buffet. Elles s'appellent par leur nom de famille, ce qui résonne étrangement chez des femmes. Vieux-Georges s’ interroge à mi-voix : « Tu en voudrais ?… des enfants ?… - Vous qui appréciez les beaux meubles ! » Bove et Claire se vouvoient. Vieux-Georges a perdu le sens des conventions sociales. Après tout, chacun lui voit depuis l'enfance un air étonné. Claire lui chante du coin des lèvres en passant qu'il ferait mieux de cesser les messes basses, de sourire et de se tenir droit. Non, il n'aura pas d'enfants de Claire, quant à ce buffet des Mazeyrolles…

    ...il me semble l'avoir toujours vu à la même place, dit-il très vite. Mais depuis combien de temps n'avait-il pas quitté cette pièce pour la dernière fois ? « Ta vue baisse » dit-elle.

    - Si vous vous occupiez de moi ? dit Bove. C'est moi l'invitée… vous permettez que je téléphone ?

    - Comment donc…

    - Je suis chez moi. Cela se dit partout. Make yourself at home, c'est bien cela ?

    - Autant qu'il me plaira ». Claire articule entre ses dents, de sorte qu'on l'entende. Vieux-Georges éprouve alors le sentiment fané d'un déjà vu, déjà vécu allô ? Géraldine, Abdel, n'arrosez pas la glycine, ne cuisez pas le petit chat, ne touchez pas au petit frère ! (« et surtout ne vous fardez pas ») – Bove a répété cela dans toutes les soirées cancanières. « Écoute-moi bien, Georges, dit Claire, il s'agit de tes fiançailles ; si je te reprends à faire à mi-voix des commentaires désobligeants…

     - ...je ne suis pas désobligeant…

    - ...sur nos amis…

    - ...ce ne sont pas mes amis…

    Il ajoute qu'on ne l'entend pas, elle prétend le contraire, Bove renfourne dans son sac le Motorola de 650g, informe l'auditoire que ses enfants vont mieux, se débrouillent à présent, sont devenus grands et autonomes : « Nous sommes encore à l'étroit rue des Juives, dit-elle, ajoutant que d'ici peu, elle aurait la jouissance (elle dit « jouissance ») du palier d'en face, et des trois pièces en vis-à-vis. Georges se fait repréciser l'adresse : « Rue des Juives ? - Rue des Juives ! je précise, minaude Mme Bove, que je ne suis pas israélite.» Suivent des considérations ineptes, Vous n'avez pas le type juif, Qu'est-ce que c'est que le type juif, ainsi que des mots commençant par y.

    Vieux-Georges s'emmerde et ne boit pas.

    Bove trouve toujours la bonne pointe, détourne les propos, joue les maîtresses de maison, car après tout, dans cette demi-demeure à deux pas du Vieillards'Home, c'est elle qui a recommandé les plinthes, les rebords de fenêtres aux tons plus crémeux, les vernis à meuble plus chauds. Jamais les deux sœurs n'en ont parlé, c'était bien avant l'emménagement de Georges, pendant une absence d'Eugène et d'Alphonsine : ils étaient partis à Villefranche-sur-Saône, leur dernier voyage, pour « enterrement de famille» et au retour, quelle surprise ! l'intérieur avait été refait à neuf, sans les avoir consultés, avec l'aide insistante d'une certaine Bove, décoratrice et antiquaire !

    Ainsi s'expliqua l'invitation de cette grande dame (ou qui voudrait l'être), Mrs. Bove. aux fiançailles d'un vieillard et d'une jeune femme qu'il n'aime pas. C'est Claire que Georges voulait épouser, Claire qui trouve que justement, cette Bove, commence à encombrer  ; elle prend son souffle pour lui rappeler d'où elle est venue, quand son futur beau-frère (après tout!) lui intime : « Mets ton disque. - En plein repas ? - Good bye stranger, please. » Claire fond de reconnaissance.

    Elle adore être aimée, même sans aimer à son tour. Ce chef-d''œuvre des Super-Tramps représente pour Vieux-Georges le comble des bonheurs, il l'écoute les yeux noyés, repassant la déclaration qu'il lui tiendrait en boucle, car il n'est pas une note, pas un accord, qui ne lui personnalise exactement Claire, aussi longtemps qu'elle ne parle pas, qu'elle ne vit pas, ne partage aucune vie avec qui que ce soit.

    « Que se passe-t-il dans cette maison ? » dit Bove en se rasseyant. Elle rajuste sa jupe et reprend du hors-d’œuvre. Les repas sont une institution merveilleuse : c'est alors que les comptes se règlent, que les parents produisent sous le nez de leurs enfants le carnet scolaire ou le journal intime. Tout est sans dessus-dessous. Claire s'absente en cuisine, passer le flambeau à Johanna.

    Soudain reviennent sur le seuil deux masques blancs dépourvus de tous compléments ornementaux (moustaches dessinées ou fards barbouillés) mais Venise est bien loin. Johanna se montre furieuse. Elle en veut à tout ce monde qui grouille, puisque le vieux qu'elle aime en aime une autre . Bove ayant la bouche pleine, c'est sur les deux travestis que se jette son exaspération : masques vénitiens ! capes en domino »! quel échinage ! fiancée fantôme ! Les autres : aimer une telle épave ? Johanna : « Vos épées de carton ! »

    Bove enfin déglutit. Elle bouffe comme une cave qui s'effondre. À ce train ses seins glisseront comme un terrain. La bouche à nouveau mi-pleine elle trouve l'altercation «plaisante », et « bouche-trou ». C'est bien cela : à peine mange-t-on, boit-on, tout dérape. Johanna revient et crie. Si les masques se taisent, elle reproche leur silence ; s'ils répondent, elle les engueule : « Installez-vous, prenez les meilleures places ! » Les fêteux disposent deux plats pour les pauvres, après quoi les barres de fermeture closent les portes.

    Alors les Vénitiens s'installent et prennent tout ce qu'ils trouvent. Bove prend la parole. Sans connaître personne que Claire elle invective la cadette qui partait déjà. S'il y avait du silence, crie-t-elle la bouche pleine, ou si vous les laissiez parler plus longtemps, vous les reconnaîtriez : un grand, et un petit. Aucun n'est invité – Aucun en effet répond le plus grand. « Nicolas ! … Stabbs !... » Nicolas est infirmier, frisé, colossal et homosexuel. Stabbs : un intrigant, l'amant de Claire et forcément hétérosexuel.  « Bove », dit le vieux, qui traîne, qui traîne et s'emmerde, « vous possédez l'art des citations. Claire vous aura dit cela pendant que vous enfiliez vos déguisements.

    - Old Georgie, répondit Mrs Bove, je reste en place et je mange sans trop bouger, mais j'observe tout un chacun ici. Vous passez d'un groupe à l'autre en lâchant un mot par-ci, un pet de bouche par là. Comment faites-vous » - elle se tourne vers Johanna, de petite dimension, ses joues gonflées de Hasenpastete et parle entre les bouchées de Zwiebelkonfitüre, comment faites-vous pour aimer ce demi clochard ? » Claire entend tout, car la maîtresse accompagne tous ses invités, va de l'un à l'autre pour entretenir la flamme. Bove la rouge, aussitôt dit aussitôt oublié, confie à Vieux-Georges qu'elle a laissé son fils et sa fille entre les mains d'une gardienne inexpérimentée, qu'elle s'est libérée fıril fırıl »en prévision d'une grande bombance » et que Claire « est tout de même bizarre » : «À qui doit-elle ce magnifique intérieur que j'ai aménagé pour trois fois rien », pour conclure, avec la plus parfaite mauvaise foi, qu'elle se sent si seule ! elle n'a plus que le choix de manger tout ce que son bras peut atteindre ». Claire lui a payé « rubis sur l'ongle », çiviye ödenen. Mais ce fut difficile, croyez-moi : elle discutait tout point par point… - J'aurais fait comme elle » interrompt Vieux-Georges.

    C'est autour d'eux que se concentre l'attention de tous ces ennuyés qui sont entrés, eux aussi, par l'arrière-cuisine. Les costumes faux Venise sont agités, inspectés, froissés, pour finir ôtés par dessus la tête comme des chandails, les déguisés rajustent leurs masques, enlevez donc tout de suite leur dit Claire ces atroces larve blanches de vos visages puisque aussi bien le personnel ici présent les a identifies.

    Stabbs, anglophone de naissance, proteste de toutes ses forces. Il affirme en néerlandais que sous son masque vénitien, à même la peau, il porte un autre masque. Ik draag een ander masker. Claire répond : « C'est effrayant, et de mauvais goût ». Un masque ou deux - qu'ils enlèvent tout cela et se servent l'apéritif. Pourquoi sont-ils venus ? demande Georges à mi-voix. Ils ne m'aiment pas du tout. C'est pis encore, Georges : tu les indiffères. Ce sont juste les employés, vaguement amourachés l'un de l'autre, Que leurs corps obsédés reviennent à la lumière. Pédés, non. Bourrés, oui. Bove et Vieux-Georges, invités malgré eux à leur propre destin, se font une complicité. Stabbs prétend avoir bâti lui-même toute cette maison de fête. Vieux-Georges n'en croit rien « Sans le moindre permis de construire. - Mais pourquoi prenez-vous cet accent ridicule ? (…) Pourquoi prétendez-vous avoir tout hypothéqué ? » Stabbs, tombés ses deux masques (il ne mentait pas) se tord la langue pour approcher l'accent nègre de Louisiane.

    Les repas sont le champ de tous les interdits, de tous les rites à violer. Voilà pourquoi, comme les duels, les enlèvements, les repas sont une nourriture indispensable. « Fausse piste » souffle Bove, pleine de déglutitions, dans sa robe rouge moulante. Les deux compères masculins, Stabbs et Nicolas, empruntent ce qu'ils croient des voix de femmes, Boulgakov est le Diable. À l'autre bout des pièces, on vire à grand fracas un Noir et sa femme. « Je ne veux pas de Nègre à ma réception. À plus forte raison si sa femme est blanche ».

    Vieux-Georges, la veille, avait acquiescé, avec la faiblesse des gens d’âge. Bove prétend sans preuve que le vieil homme ne comprend pas Claire, tandis que sa décoratrice, qui vous parle en personne, peut décrire tout l'intérieur interne de cette femme. Le repas se déroule sans fin ni faste. Tout le monde se bouscule vers la cuisine en riant. Le Vieux et Bove la Rouge se touchent, elle secoue sur son col ses cheveux roux. Et nos ébauches se précisent. La normalité revient par les fibres, par capillarité. J'aimerais habiter dit-il une simple chambre où rien ne changerait jusqu'à la Mort. Et moi dit-elle voyager jusqu'à la Mort, jusqu'à ce qu'elle me cueille au détour d'une chambre d'hôtel, sous la décharge lourde d'un portier . - Je vous suivrais d'hôte en hôtel, d'une même chambre à l'autre ».

    Les Noirs se font expulser. Ils ont rejoint leurs enfants près du vestiaire  : «Mes chéris, un jour vous grandirez, nous serons grands-parents, vous aurez la revanche ». Expulsion. Intégration. Ceux qui se soûlent à la cuisine. Entre Blancs bien portants. Georges et Bove laissés seuls, Je n'ai pas de plaisir dit-il à rester avec vous. Ni moi dit-elle. Délicatesse de la drague infuse. « Je me souviens d'un bijoutier pédé… - Comme vos propos sont déplacés, dans la bouche d'un vieil homme !

    - Il s'est fait dépouiller par sa femme, c'était un bijoutier noir, et 8 millions de francs de biens immobiliers. La ville où je vivais parlait d'eux. C'était cette femme-là, la voleuse, qui est devenue la mienne, morte récemment. Et l'homme mis à la porte ce soir, le Noir remarié, c'était son premier mari. Le premier mari de ma femme. Il serait veuf à présent. C'était une Juive de la Martinique. Issue des premiers habitants. Depuis, je déteste tous les accents, noir, martiniquais, Louisiane et Pays-Bas ».

    Bove savait de petits fragments de tout cela, par les confidences de Claire : « Votre bijoutier se plaignait sans cesse. Le monde est petit, même et surtout aux Antilles ». Claire était fatiguée de l'entendre. Pas question pour elles de le recevoir, même de l'héberger au Vieillards'Home (l’appellation vient de Vieux-Georges ; ce nom hybride ne fait pas sérieux dans les annuaires. Old People's House ! répète Claire: « Nous ne sommes plus en Louisiane, ni à Grand-Rivière. J'approuve l'expulsion du bijoutier, le plus insignifiant de tous. Nous n'avons plus rien à lui dire. Personne ne le tuera ».

    Claire tourne le dos. Vieux-Georges dit à Bove «  Vous faites votre intéressante avec moi. Ils nous laissent seuls pour que nous nous parlions. - … ? - Elles. Pour nous marier. - Monsieur Georges, soyons sérieux : je n'ai que 58 ans ! Et tout ce remuement, n'est-ce pas pour vos fiançailles avec Miss Djett ? ...voulez-vous dire que je serais votre maîtresse ? ...vous soulevez encore la viande ? Vieil impuissant… Je suis entrée sans mes neveux et nièces, des amis me les gardent au jardin, à l'abri des braguettes. Bien couverts, sans risque de rhumes. Je les rendrai à mon frère Dieu merci. Et vous par-dessus le marché.

    « Prêtez-moi donc plutôt votre jardin. Celui-ci, parfaitement. Du moins la plate-bande autour de la maison. Et le ciment autour de la bordure. Ils leur faut de l'espace, vous aurez des hurlements jusqu'au ciel. » Georges répond qu'il lui reste à peu près quinze ans à vivre, qu'il lui faut tout son espace, Lebensraum, espace vital. « John, Java, Soniechka, retournez jouer dans le jardin, ne tombez pas sur le ciment mais dans les massifs – deux des petits mâles sont des filles, Herr Doktor. » Suivent d'autres recommandations, de ne pas creuser de trous, de ne rien arracher – Johanna, Claire, vous voici, où étiez-vous tout ce temps ?

    - Nous revenons tous, Vieux-Georges, le bijoutier s'est fait supprimer, comme vous le saviez sans doute, comme vous le souhaitiez. » Georges déglutit en balayant l'air de sa main droite. Enfin nous allons repasser à table. Vous voilà bien débarrassé. » « Tu m'annonces cela le sourire aux lèvres » pense Georges, « en effet, je n'ai jamais toléré l'idée que son chaste corps ait pu céder aux assauts d'un bijoutier de troisième ordre » - Maman, est-ce qu'il y a de grands jardins après la mort ?

    - Nous n'avons pas voulu te prévenir, pour les enfants… - Ces petits salauds ont deviné tout de suite, complète Bove. Claire pose un baiser qui éclate sur et sous le front de Georges. « Tu te serais inquiété.- Je serais mort, comme Myriam, dit Georges. Mais on sent bien que son épouse n'est qu'un point d’appui avec lequel il balance ses combats dans la gueule des autres. Claire, à Miss Bove : « Ça lui passera. » Puis tournée vers Vieux Georges : « Vous ne nous facilitez pas la tâche, aujourd'hui : résigné, teigneux, brusque ! - Vous non plus, Claire : pourquoi m'avoir abandonné entre ces masques ? Pourquoi ces enfants dans mes pattes ? Pourquoi ne puis-je voir ma fiancée, Johanna ? Miss Bove est charmante : pourquoi la lancer sur moi ? Dois-je vraiment rejoindre un état confusionnel ? » Faute de mieux, Bove a ri. Georges l'imite.

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    L'air jusqu'ici tout à fait silencieux résonne de klaxons emmêlés et violents. Claire se précipite au pas de charge à travers la salle à manger encombrée de buffets garnis. Stabbs et Nicolas, l’amant et l’infirmier, déposent à cet instant précis, aux seuls endroits encore libres, un plateau de charcutailles. Dehors le hourvari se précise, la porte-fenêtre cède sous la poussée. Il faut que la rue prenne toute sa place, déteigne, charrie son roulement : nous vivons un monde dangereux, tout peut cesser d'un moment à l'autre - parois qui s'effondre, seul convient le chaos pour rendre compte de la vie humaine.

    Elle revient plus haut à chaque fois, la marée des corps et des vins. Vins morts et corps frelatés. Partout confusion, nulle part construction. Les autres se servent comme ils l'ont toujours fait. Stabbs et Nicolas dont personne ne se soucie plus disposent méticuleusement, parmi le jeu des tables, des rondelles de mortadelle aux câpres. Le nombre de concurrents à la prise en charge des infirmes augmente considérablement. Les agents de police montrent une exaspération perplexe : on ne frappe pas les vieux. Et parmi tout ces candidats à l’assistanat, une bouche s'ouvre ente des poils de barbe, pisseux, caprins - mais c'est le vieil Eugène ! s'exclame Vieux-Georges.

    Et à partir de ce moment, tout le monde crie.

    Claire crochète Georges par le cou, le tutoie Comment peux-tu le reconnaître – Tu sais crie l'ancêtre dans le tumulte, je reconnais tout le monde. Dis-toi ça. « Nous sommes relâchés, dit Alphonsine ; pas de place pour tout le monde ; nos infirmiers nous fournissaient de l'alcool. À présent il faut le payer. « C'est un comble, dit Claire, sarcastique. - Nous sommes obligés de vous inviter, dit Nicolas, frisé, calme et homosexuel. C'est de l'hospitalité forcée. Voyez l'heure ! » - il montre, descendue du plafond, une lourde horloge contournée de Grand Central.

    Stabbs propose au couple Leturc-Lokinio, deux infortunés, de dormir chez lui. « Pour que nous vivions ensemble ? » Vieux-Georges s'indigne. « Serrés, emprisonnés ? » Nous ne sommes que du sel et de l'eau. « C'est à toi seul que j'ai ouvert le pavillon ; pas à d'autres. » « Je veux officialiser notre amitié. - Quelle amitié ? » Georges incohère. Il n'a jamais été question qu'il prête un pavillon dont il n’est un hôte, dont il n’occupe que deux pîèces. Stabbs et Nicolas n'ont pas eu de relations avec lui. Stabbs, amant de Claire, ne lui suggère que répulsion. Nicolas et ses boucles grossières n'aurait suscité chez lui, s’il s’était tant soit peu lâché, que refus homophobique. Vieux-Georges grommelle quelques réflexions sur les « tarlouzes », « tafioles » et autres injures. Autour de lui la gêne s'étend. Eugène et Alphonsine se roulent des yeux effarés Eugène et Alphonsine Mazeyrolles ne savent s'exclamer que ceci : « Dis quelque chose, Claire Mazeyrolles !  Vieux-Georges peut bien vivre seul, comme convenu, son entrée reste indépendante », Ces derniers mots impliquent condamnation.Mortadelle en amuse-gueule et rôti. Personne ne croit en ce qu'il mange. Je ne savais pas que je deviendrais impuissant si vite. Et pourtant, tout cela revêt la pus haute importance.

    Eugène et Alphonsine mangent et s'abreuvent proprement. Ils sont intimidés par l'empesage des serviettes en bonnets d'archevêque. Pourquoi tout repas est-il une cérémonie, et non pas le repassage ou le torchage ? Le très vieux couple oublie ses revendications. Tout le monde oublie toutes ses revendications. Personne ne boit avec excès. Personne ne flirte ni ne flatte. Personne ne sait où il dormira ce soir. Nicolas l'infirmier, dont il fut récemment question, semble avoir transformé cette célébration du masticage en l'un de ces bals où personne ne veut avouer sa tare profonde, sa tare évidente. L'essentiel est d'avoir pu fuir, juste une heure ou deux, ou trois, cet épouvantable asile où tout est réglementé, jusqu'à la taille des pansements.

    Je souffre. Georges, à côté d’eux, leur passe les meilleurs morceaux. Il en oublie son nom de famille, qu'il a dissimulé « à la slave » pour ne pas se faire remarquer. Il le révèle aux authentiques Mazeyrolles, dont les véritables liens de parenté restent indéfinissables. Eugène fronce les sourcils, avale en se tirant (alternativement) la barbe. Tu ne m'as pas reconnu dans le train. - De quoi parlez-vous ? Alphonsine Leturc roule des yeux, roule la bouffe dans sa bouche et déglutit sans boire. « Vous êtes les cousins de Myriam !

    - Quelle Myriam ?

    - Ma femme, ma feue femme, qui est morte… C'est une authentique Mazeyrolles. Moi, c'est Stavroski » Eugène se cure les dents et réclame « une description, vite une descriptions de ces cousins, homme et femme ». « Facile, dit Georges : elle n'a qu'une seule dent, sur le devant, une canine. Elle soigne sa chevelure, oxygénée, peroxydée, qu'elle tire en chignon l'été. Sa voix porte loin, vous diriez une poissarde. Et jamais vous ne l'entendriez parler de la mort. Elle déteste cette conversation.

    - Je n'ai rien de commun avec cette femme », déclare Alphonsine Leturc.

    - Je ne suis pas cette femme, confirme Eugène. Alphonsine explose C'est tout le contraire de moi, j'ai tout un squelette à habiller, moi (« toute ma vie j'ai vu des gens se permettre tout ce que je m'était interdit, à présent je suis libre » etc.) - je suis brune, piquante, à long nez » - Tu étais - chacun joue son rôle, dans un ricanement perpétuel, «qui sont ces gens, répète-t-elle, qui sont ces gens, malgré mon grand âge il faut qu'on me respecte curieuse époque où l'on doit s'excuser d'être vieux je ne me rappelle même pas les avoir vus au Vieillards'Home » Eugène Lokinio exige enfin de son épouse qu'elle se taise nom de Dieu il ne peut plus placer un mot.

    À leurs deux oreilles (la droite de l'une, la gauche de l'autre) Vieux-Georges confie la crainte qu'il éprouve de les voir eux-mêmes revenir, eux-mêmes se réinstaller au rez-de-chaussée, à sa place chèrement gagnée, retrouver leurs habitudes. et leur vieux papier moisi aux murs. Mais les oreilles se sont éloignées, les Lokinio-Leturc s’esquivant misérablement le long des fauteuils de table, haillonneux, graillonneux et subreptices. Il fait chaud, très chaud.

    À gauche de la table Claire s'est retranchée dans sa satisfaction, inexplicable (« une vraie Vierge d'Assomption »), suivant des yeux (le reste est immobile) cette lente dérive latérale des Lokinio-Leturc jusqu’à ces pièces où jamais pensionnaire privé n'a pu survivre plus d'un hiver et demi. À table Miss Bove sans le moindre accent a demandé ce qu'ils ont fait, à part se donner de l'agitation, comme il arrive à ceux qui vont disparaître. Perdus de vue Eugène et Alphonsine découvrent d'autres meubles des générations précédentes, plus délabrés encore, montrant ce qu'ils laisseront, jusqu’aux vieilles tentures des murs sur les fonds pourris.

    Dans leur dos, séparés d’eux par trois pièces et toujours mâchant, l'amant Stabbs entasse la viande entre ses joues. Leurs vies et leurs ventres se sont frottés l'un à l'autre, meubles et cœurs vides à jamais battant sur le vide. Ils n'ont rien déplacé ni vendu. Ils ont vécu longtemps d'abord loin d'ici, et toutes les armoires se ressemblent. Revenus de très loin suivis des yeux par tous ceux qui les entrevoyaient d'une embrasure à l'autre bien alignée, Sieur Eugène et Noble Alphonsine rapportent à l'assemblée plus que tous les plats dont on l'assomme.

    Eugène épaissi par la grâce et par tout son passé obture la porte et renfonce un béret qu'il extrait de sa poche . D’une voix sourde il reprend possession de ses lieux avec sa compagne : la maison sera bien toujours assez grande, il a toujours payé ses loyers, son eau, son électricité. « Il mourra d'un coup » dit Bove au milieu du silence. Les vieux Mazeyrolles hantent l'espace entier où l'on mange. Comme il est malaisé de reprendre sa bouche en milieu de mâchoire, de respirer le fumet des viandes et ce parfum acide des vieux épidermes contrariés, qui piège les vivants tout autour de la table. Johanna Mazeyrolles, 20 ans cheveux noirs lèvres rouges signe particulier néant, attire à son tour l'attention : ses funérailles (se reprenant) ses fiançailles forcées sont célébrées ce jour, à ce repas même.

    Mais ce n'est pas elle, Johanna, dont le Vieux Georges est amoureux, mais sa bien aimée Claire, que tout le monde admire. Cet avant-propos qui laisse présager du pire est accueilli dans l’enthousiasme, tant il est vrai que la peur est le vrai moteurs de l'homme (ajoutons-y l'envie). Peur en particulier (revenons-y) de la vieillesse, possédât-on la meilleure institution du département.

    Il y a trop de vieux autour de cette table.

    « Ma vie se passe à voir défiler reprend-elle toute la déchéance du monde ; j'espère un jour me purger de ces vieilles loques, par confiscations d'appartements aménagés, puis relégations en crevoirs honnêtes. À vingt ans et six mois je joue ce rôle exceptionnel choisi depuis l'enfance : éprouver l'amour, inspirer le respect ; dégager du mystère. Continuez à manger je vous prie. Vieux-Georges ici présent, fiancé malgré moi, malgré lui, Claire tais-toi, ne m'a offert ni bague ni cadeau que ce soit, pas même un fruit. « Il a déposé pour Claire des sommes non négligeables sur un compte d'épargne à son nom, on a savings account in her name. Je ne vois presque ici que des hommes rassis, de tout âge. Je ne suis appréciée de personne. » Et les autres mangent toujours de peur de la fixer. Georges s'étouffe avec son rôti le plus discrètement possible. Lorsque Johanna Mazeyrolles a repris du porc, la conversation redevient générale et confuse. Georges, les doigts dans la gorge, se demande ce qu'il va advenir : il n'a que 65 ans ; les cousins éloignés par alliance, 82 et 5. S'ils sont encore ici, c'est que, de l'Autre Monde, Myriam les lui délègue. Mas Eugène, Alphonsine, se sont délégués tout seuls.

    Ils apparaissent, disparaissent, on ne voit plus qu'eux.

    Il en est de même de ces fâcheux de Carnaval, seuls à ne pas s'être déguisés assurément, mais soucieux de participer à la fête, errant de toute part, et que l'on voit toujours surgir, de tel ou tel coin de la vidéo. Eugène et Alphonsine, de tous les groupes, grignotent ici, s'empiffrent là, lèvres pincées, nez en lame de couteau. Eugène protège sa barbe, il est chef de gare en retraite, parle comme un pasteur, prenant bien soin d'avoir vidé sa bouche auparavant. Les Mazeyrolles, autre couple de vieux, bien distincts des Lokinio-Leturc, ont envahi une bonne partie de chez moi, constate Vieux-Georges. Claire, dont il est épris, lui fait observer que c’est lui qui usurpe leur espace, qu'ils occupaient bien avant lui.

    Qu'il n'est ici que par faveur. « Nous avons connu nos prédécesseurs, dit Alphonsine Leturc entre deux bouchées. C'étaient aussi des Mazeyrolles. Ils menaient un raffut terrible. Au fond du jardin, où il ne pousse plus que des » - ici, voir les fanatiques de la botanique prétentieuse et chiante. « Ils envoyaient leur chèvre brouter entre les voies, dit le chef de gare en lissant sa moustache ; elle a failli dérailler le Calais-Bâle. - Ils s'introduisaient chez nous, rajoute Alphonsine. La vieille soulevait mes couvercles : vous allez manger ça ce soir ? - Encore tout jeunes, reprend Eugène. Cinquante-trois, cinquante-cinq. Ils voyageaient sans tickets. Leur fils a menacé mes contrôleurs avec son cran d'arrêt. - « Ses » contrôleurs ? dit Alphonsine. Ça commence. Tantôt il prêche, tantôt il ment. - Le cran d'arrêt, c'est du vrai. Je suis intervenu. J'ai balancé le fils Mazeyrolles sur le ballast. Et le schlass (il le tire) je l'ai gardé. »

    « Si vous ne savez pas quoi écrire, faites entrer un home avec un revolver ». Ici une simple navahha, et tout le monde se met à frissonner, empieza a tiritar.

    - Pose ça, pépé.

    Vieux-Georges : « On ne dit pas pépé. »

    Miss Bove s'exclame avec la plus grande vulgarité qu'on aurait pu « lui confisquer ça à l'asile ».

    Vieux-Georges : « On ne dit pas l'asile ».

    Étrange réaction. Étrange syndrome de Stockholm. Alphonsine calme ses voisins. Se ressert en vin. Justifie son vieil Eugène. Il faut se protéger. À tout âge, même si la raison ne suit pas. «La sainteté non plus  ajoute-t-elle. Vieux-Georges acquiesce : feue Myriam n'était pas une sainte. Cela ressemble aux conversations de l'Est, où chacun reprend au mot près les propos du précédent. Il n’est que de relire Lucien Leeuwen. Le centre d'intérêt s'est déplacé sur ces vieux-là, les Lokinio-Leturc, menacés par dédain, réhabilité par inexplicable revirement de la fortune. Tous ressassent les innombrables exemples de brouilles et de réconciliations qui ont soufflé en rafales sur leur vie. Georges découvre dans le Vieil-Eugène l'occasion d'une certaine parenté d'expériences.

    Il est un temps où tout ce qui fut vécu se transforme en vaste pâte farineuse. Sous le rouleau pâtissier tout se refait réinvention. Tous les repas reconvertissent au temps cyclique asiatique. Ces gens qui bâfrent en s'engueulant sont par nature et par création aussi fatigants, rebattus, que ces inépuisables familles russes élaborant sans leurs interminables stratégies matrimoniales. Eugène, peu remarquable à part son bouc pelé, rappelle en pontifiant son rôle sous l'Occupation : « Je fournissais à l'occupant des listes de réquisition : tant de poules, tant de lapins, tant de vaches... » Ensuite, il en mangeait en compagnie des officiers dOccupation, von Offizieren begleitet. - Tu confonds avec mon oncle, imbécile, grogne Georges ; à 18 ans… - ...tu résistais ?

    - Je me cachais, vieux con. » Oui, les deux Vieuxls se connaissaient. Ils s'étaient connus du moins. En des vies plus qu'antérieures.Georges avait épousé une Mazeyrolles, Myriam, dont la mort l'avait moins affecté qu'il ne craignait, sans exclure pourtant les dégâts serpentant à l'intérieur de soiVieil-Eugène, ainsi, confondait les méfaits d'un de ses fils avec ceux qu'il n'avait pas commises. Il se repentait en lieu et place de ce collaborateur, mort avant lui, son propre père. Côté Mazeyrolles, on était resté pétainiste, jusqu'au 30 juin 1944, où la contre-attaque de Baron-sur-Odon s'était soldée par un échec teuton. Georges Stavroski, époux Mazeyrolles, pièce rapportée, engueule ses beaux-parents ici présent (pléthore en vérité, pléthore de vieillards!)

    Ni les Leturc, ni les Mazeyrolles, ne trouvent grâce à ses yeux. Il les traite d'excessifs et de menteurs, assène des vérités nerveuses : « Jamais je ne vous aurais logés chez moi. Vous n'avez cessé de boire que très récemment. Votre couperose en témoigne encore. - Nos petites-nièces y sont bien, nasille Alphonsine. Elle devait s'éteindre trois ans plus tard, en refusant de s'alimenter. Une forte femme, aux pommettes saillantes, peu à son avantage en position défensive. Eugène et Alphonsine n'avaient rien accompli de remarquable pendant cette guerre où tant de gens paraît-il ont fait tant de choses. Au point que les actions imaginaires dont on a empiffré les romans et les films excéderaient de beaucoup les capacités chronologiques ou géographiques de toutes les scènes militaires ou civiles possibles.

    Miss Boves mange. Elle est bien la seule. Isolée, mais pleine de bouffe. Johanna Mazeyrolles, 23 ans, cheveux noirs, lèvres écarlates, petite-fille d'une sœur morte d'Eugène, remet tous ces discuteurs à leurs places. Toujours dans ces repas faciles intervient un élément apaisant, qui recentre les attentions sur les plats. Il faudrait reclasser ce cadre narratif, en étudier les incidences, on dit « l'impact », sur les évolutions, et comparer cela aux effets réels des repas réels sur d'authentiques situations vécues. La mort nous engloutira, soyons libres. « Je paye mon loyer » dit Georges. - Quel loyer, Vieux-Georges ? Vous êtes ici depuis trois mois, nous n'en avons jamais vu la couleur – on ne vous demande rien, notez. » Pendant ce temps s'éteignent avec des bruits de vagues sourdes les conversations guerrières.

    Une dernière percée a lieu, comme dans les Ardennes, sur le thème des cheminots qui bloquaient les trains trop tard, après tous les départs des convois de juifs. Nous aurions apprécié un débat sur le sexe des anges, la différence essentielle entre homoousie et homoïousie. Rien ne devrait être banal. L'extermination cheminait silencieuse, sous ses habits d'employés de bureau, ronds-de-cuir et lustrine, tandis que le fracas nimbait les batteries et les assauts de ponts. « J'ai fait de la Résistance » répète Eugène en hochant la barbe. La grève, pour bloquer les départs de trains. - Après les avoir favorisés pendant quatre ans. - C'est tout ce que nous avons pu faire ! couine Alphonsine en défense.

    Il n'y a plus qu'eux pour en prendre ombrage. Le vieux regrette son sifflet de départ, quand les recrues futures tuées chantaient par les portières il est cocu le ch… de g… Il siffle avec la bouche en cul de geline. Il compte à haute voix, éraillée : Miss Bove, one. Vieux-Georges : deux. Claire, trois, sa sœur Johanna quatre et Nicolas, Stabbs l'Insolent, amant de Claire, six, plus nous deux, huit ! Jamais nous ne tiendrons tous !
    Stabbs suggère (insolemment) qu'à Varsovie, ils seraient moins à l'aise. Le guide montre au musée de Thouars une cage où se pressaient huit personnes. Après s'être chié dessus à bout portant pendant trois jours, elles en ressortaient dingues. Irrécupérables. Ces commentaires détendent l'atmosphère comme on peut le deviner. Le grand problème est de savoir qui prendra la place de qui. Georges exige que ces deux énergumènes quittent le terrain sitôt finie la dernière bouchée de dessert.

    Le problème est celui-ci : comment loger tant de vieillards, seuls ou par couples, dégageant de bons bénéfices, et garder la conscience nette ? Comment se débarrasser d’une telle affluence ? Est-il bien certain que tant de destinées rédupliquées presque à l’identique aient été si indispensables ? Comment apaiser tant d’angoisses ? Vieux-Georgesveut arrêter les frais. Johanna sa fiancée lui rappelle qu’il doit trois loyers. Nicolas veut loger Stabbs chez lui, et déclame : « Si ma mère est morte, alors tout est permis ». Bove s’amuse. Un rien l’amuse. laire s'aperçoit de monceaux d'absurdité. « On ne s'ennuie pas chez vous » confie la Bove à Vieux-Georges, qui n'est pas chez lui. Un rien amuse Miss Bove. Pour faire diversion, elle annonce :

    « Je suis enceinte ». Évidemment, et sottement, tout le monde applaudit. C'est comme un automatisme. Stabbs applaudit en sursaut, disparaît en cuisine, revient en sursaut chargé de desserts sur des présentoirs métalliques. Le temps de l'aller-retour, il est devenu rubicond. Ce qui est étrange à ne pouvoir le définir, avec son teint naturellement verdâtre. Nicolas l'homosexuel le fixe avec furie : « Toi ! Toi qui disais que la reproduction était la pire tare de l'espèce humaine ! Tu applaudis tellement que tu renverses la sauce au sucre. Stabbs, père présumé, décharge ses bras sur toutes les tables à portée : « Je t'explique ». Anne-Johanna supplie qu'on cesse de s'expliquer une bonne fois pour toutes.

    Elle a mal au crâne. On crève de chaud. Ce n'est pas elle qui tomberait enceinte au début de ses fiançailles. À la fin non plus. Nicolas invective son ami, qui fait des gosses à sa future belle-sœur. Il tire trois balles sur son ami qui s'effondre parmi les pyramides des coupes. Alphonsine Mazeyrolles, ravie, se précipité sur le téléphone mural, totalement hors d'usage. « Puisque c'est comme ça » s'écrie Claire « je ne le suis plus ». Eugène et Vieux-Georges, plus forts que leur âge, transportent le blessé dans une chambre. Stabbs meurt dans la nuit. Nous avons à peine eu le temps de le connaître. Claire et sa grossesse avortent. Le temps passe.

    Le 20 août 1992 (2039 n.s.) Nicolas Sourgueil, arrêté pour meurtre, se rend sans résistance. Le 2 février de l'année suivante (2040) il est déclaré irresponsable 'au moment des faits » et transféré à l'hôpital de Cadillac.

    Le patient Nicolas S. fait preuve d'une bonne volonté exemplaire dans le suivi de son traitement. Il s'est toujours proposé avec une grande douceur aux travaux de nettoyage et de vaisselle. Il est serviable et raffiné. Nous envisageons de le faire bénéficier de ^permissions de 24h non renouvelables.


    Nicolas Sourgueil. Regarde-moi bien. Tu ne m'as jamais vu. Pourtant je t'attendais, toi qui casses les codes, et le cours de l'histoire. Et si tu me regardes encore mieux, moi simple infirmier, je dois te rappeler quelqu'un : peau rouge, tifs en pétard, les yeux dans les fonds de trous… Vraiment pas ? ...le petit frère de Stabbs, ça te dit ? 

    - J'ai beaucoup changé.

    - Lui aussi. Même qu'il en est mort.

    - Tu veux que je rembourse ?

    - Ni argent ni vengeance.

    - Il ne m'a jamais parlé de toi.

    - À moi, si. Mon frère a la vie double. Tu l'las descendu sans le connaître. Mais moi je te connais.

    - Je ne me reconnais plus.

    - Un grand calme ! Excité d'un seul coup ! Sans personnalité, qui sème la zone sans prévenir, farces et attrapes, une grosse bouffe et plus rien – pas pédé, attention. Taré.





     

     



     



     

     


     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Bernanos

    COLLIGNON BERNARD LECTURES « LUMIÈRES,LUMIÈRES »

    BERNANOS « MONSIEUR OUINE » 64 05 16 1

     

     

     

    Monsieur Ouine de Bernanos, mauvais titre, évoquant la stupidité méchante, une porte qui couine sur un insecte qu'elle écrase : pas porteur, pas vendeur. 1946, sale époque, épuration, suspicions, accusations gluantes et insaisissables. Antisémitisme peut-être de l'auteur, curaillerie, soutane et dessous mal lavés, prof mal fringué en habits de velours et à gros souliers. Qui flaire son nez partout, se lave peu, éructe et grogne et bande dans ses humeurs gluantes. Guéret : Chaminadour, bled infect selon Jouhandeau, lieu où je l'ai lu, peu inspirant, car la campagne est belle mais la ville sans attraits pour moi, pour moi vous dis-je et c'est assez.

    Présentation confuse des personnages écrivis-je sur ce livre de poche au temps où l'on publiait pour de bon, et de ce premier pas glissant j'ai dérapé tout du long de l'œuvre sans y rien comprendre, sans y vouloir rien comprendre, et l'ai fini de même en poussant un grand ouf intérieur. Puis je subis une influence, encore à mon âge, celle d'Asensio nommé Stalker, mauvais nom, pas porteur, pas vendeur ; il tient Monsieur Ouine comme un de ces chefs-d'œuvres inconnus dont se constelle l'histoire de la littérature. Vous savez que cette rubrique se veut l'histoire d'un homme et d'un combat, entre son goût et le livre, où les contradictions s'entrebattent. Car je suis chacun de vous, et vous êtes un de mes moi possibles.

    visqueux, Ouine,religion

     

    Trêve de couillonnades : une fois de plus, une fois de trop, la Simhat Torah frappe encore, et je lis la fin, la reliant en boucle au début, que les ignares, fiers de leur science, prononcent inn-ki-pitt au lieu d'incipit, comme ils prononcent aussi sans doute l'alboum, le calcioum et l'aquarioum. Laissons ces avortons à leurs éruditions hors de propos. L'agonie de ce professeur costaud et ravieilli, monsieur Ouine, est une épouvante, car il parle, il s'incline sur le petit Steeny, 13 ans, et lui déverse dessus tout son désespoir, son désarroi de mourant. Il se décrit englouti lentement comme une grenouille par un serpent, lui dit le jeune homme. Il a vécu la bouche ouverte, en batracien guettant le passage de l'insecte divin, la grâce laïque, le moment où l'extase s'accomplit, dans un orgasme avec toute la terre, avec toute l'Explication.

    Et ce moment, l'éternel étudiant nommé le maître l'attend sans cesse jusqu'à ce qu'il agonise, et son agonie se manifeste dans la logorrhée, dans le sens mystérieux enfin dévoilé par un spasme de rien. Monsieu Ouine est obscène, Monsieur Ouine est gluant, il souille tout ce qu'il touche de sa langue et de son souffle de bête, il veut bouffer les enfants de treize ans. Or, tout à fait au début, une longue femme vaporeuse, la mère, jeune veuve, laisse faire une gouvernante anglaise qui elle aussi se penche sur l'enfant Steeny, et veut l'embrasser, le serrer contre elle, contre le rebord de la fenêtre

    ouverte sur l'été. L'enfant recule, renâcle, comme j'aurais fait peut-être avec une vraie femme en prétendant le contraire. Le livre contient toute une histoire, un grand nombre de personnages, une fugue, une mort, un chantage, une autre agonie, peut-être bien, dit Asensio Stalker, Ouine est-il un criminel qui s'installe dans le village et se met à tout épier, à se mêler de tout, mais ce n'est qu'en toute fin et à seconde lecture que le véritable sujet se décèle : déjà la quête du pourquoi, l'observation de la misère de l'homme sans grâce, ni physique ni divine, et qui erre. Le drame est que le héros fut conçu répugnant comme un serpent de Paradis, ridicule, emphatique, mystérieux comme un obsédé de Nabokov (« Vous allez voir, je vais vous révéler quelque chose, je vais vous montrer quelque chose, regardez bien au fond de la braguette de mon cerveau »), mais il ne dit rien.

    Tout le livre nous avons cru que le corps du jeune Steeeny l'intéressait, alors que sa pédophilie n'est que pédagogique, il veut par ses manigances contaminer l'âme de son enfantin confident, souhaitant qu'il se confie en retour, par un transvasement réciproque du pur et de l'ignoble, de l'immense lassitude à l'ingénuité, en bon Faust suce-moëlle. Nœud vital. Faute d'avoir senti ce motif essentiel, nous avons pataugé dans la prose, la pose du héros et son marécage, confondant les personnages à l'envi (sans « e »), ne sachant plus qui était mort et qui ne l'était plus, dans les ténèbres d'une chambre nocturne aux relents viciés de plus de 200 pages. Pour votre et notre gouverne, lisons d'abord l'article de Wikipédia le vilipendé : «Bernanos s'attaque de nouveau aux figures du mal et à la déchéance de l'humanité sans Dieu. ».

    Le personnage central serait-il une incarnation de ce mal ? Oui, car à force d'observer ce mal on se contamine Monjoie. « Il s'agit à la fois d'un récit policier (autour d'un meurtre) et d'une galerie de portraits », bon, je n'étais pas tombé loin, car ce faux polar me semblait bien encombré de considérations annexes longuement développées. Il s'agissait donc de portraits, ce qui justifie tout, et deux morceaux qui se recollent, deux. Même pas au centre, mais comme une sorte de viscosité cachée, se trouve un mystérieux et inquiétant personnage, l'ancien professeur Monsieur Ouine dont le corps est mou, l'esprit perdu et la souffrance terrible. Nous ne saurions mieux dire. Merci à l'anonyme rédacteur de ce texte. Voyons donc ces pages du début, intimement, malsainement mêlées de nature et de dialogues trop humains :

    « Elle a pris ce petit visage à pleines mains – ses longues mains, ses longues mains douces – et regarde Steeny dans les yeux avec une audace tranquille. Comme ses yeux sont pâles ! On dirait qu'ils s'effacent peu à peu, se retirent… les voilà maintenant plus pâles encore, d'un gris bleuté, à peine vivants, avec une paillette d'or qui danse. « Non ! non ! s'écrie Steeny. Non ! » Et il se jette en arrière, les dents serrées, sa jolie figure crispée d'angoisse, comme s'il allait vomir. Mon Dieu !

    « Que se passe-t-il ? Voyons, Steeny, interroge une voix inquiète, toute proche, de l'autre côté des persiennes closes. » Essayons de comprendre : une femme interroge les yeux d'un enfant qui sort d'un cauchemar, à moins que ce réveil et cette femme ne soient justement qu'un cauchemar bien réel. Dans ce cas, l'autre voix, à l'extérieur donc puisque « de l'autre côté des persiennes closes », serait celle d'une autre femme (nous le pressentons, sans que l'auteur nous l'ait dit), et ce serait sa mère. « Est-ce vous, miss ? »

    « Mais elle l'a déjà repoussé, violemment, sauvagement, et reste debout sur le seuil, indifférente.

    « Hé bien, Steeny, méchant garçon ! »

    Il hausse les épaules, jette vers la porte un regard dur, un regard d'homme.

    «  Man ?

    - Je croyais t'avoir entendu crier, dit la voix déjà lasse. Si tu sors, prends garde au soleil ! mon chéri, quelle chaleur ! »

    Quelle chaleur en effet ! L'air vibre entre les lamelles de bois. Son nez contre la persienne, Steeny le hume, l'aspire, le sent descendre au creux de sa poitrine jusqu'à ce lieu magique où retentissent toutes les terreurs et toutes les joies du monde. » Non, c'est un endroit de la poitrine, ce n'est (apparemment) pas plus bas. La maman est dehors, déprimée, douce à crever, tandis que la Miss embrasse et puis rejette le petit jeune homme. Trop de tendresse tue l'âme, trop de dorloteries, Proust grand enfant sentait déjà cela. Plus tard viendront les douceurs non moins suspectes de l'homme manquant.

    Une fois de plus se confirme cette nécessité de lire lentement, et non pas comme on s'engouffre dans un express. Une fois de plus aussi, l'enfant reste le témoin privilégié de tout, tout roman comporte un enfant, tout roman est une formation. Et l'ange frôlera toutes les corruptions sans en attraper la moindre parcelle. Malaise dès ces premières lignes.

    « Encore ! Encore ! Cela pue la céruse et le mastic, une odeur plus puissante que l'alcool où se mêle bizarrement l'haleine toujours moite des grands tilleuls de l'allée. Voilà que le sommeil l'a pris en traître, d'un coup sur la nuque, en assassin, avant même qu'il ait ouvert les yeux. L'étroite fenêtre s'ébranle lentement, vacille, puis s'allonge démesurément aspirée par en haut. » Reprenons. Les sensations ramènent le lecteur et l'enfant au début d'une sieste, puis à de la chaleur, à des parfums toxiques (la céruse) ou vaguement écœurants, sans oublier la fente étroite des persiennes et de la fenêtre qui colle et s'ébranle. Malaise encore. Mal être. Grandissement difficile d'un enfant garçon coincé entre deux mères poules, sensualité morbide d'un adolescent commençant. Curieusement, mes souvenirs d'enfance ne comportent aucune sensualité, car déjà réinterprétée, vite dégagée en touche dans le hors-jeu d'une intellectualité prématurée. Ceci pour mes auditeurs frustrés. « La salle entière la suit, les quatre murs s'emplissent de vent, battent tout à coup comme des voiles…

    ………………………………………………………………………………………………………

     

    « Steeny ! »

    Ce sont les persiennes qui claquent, la lumière entre à flots dans la chambre.

    «  Quelle folie de choisir une place pareille pour dormir ! De l'autre côté de la pelouse, nuos t'entendions. N'est-ce pas, miss ?

    - M. Steeny a seulement tort de faire la sieste, le médecin l'a défendu. »

    Elle pose la main sur son front, ou plutôt elle la place lentement, presse de la paume les tempes, glisse dans la chevelure emmêlée ses doigts mystérieux toujours frais.

    « Si Madame veut le permettre... »

    Mais Madame secoue la tête, d'un air de consentir à tout – oui, qu'importe ! - pourvu que la nuit vienne bien vite. »

     

    Le jeune homme est surveillé. Il semble de santé fragile, ce que n'arrange pas le surcouvage. Sa mère et sa gouvernante anglaise, sa « miss », entretiennent une intimité de femmes seules. Nous supposons que cette fois, ce sont les doigts frais de sa mère qui le caressent, la chose n'est pas nette. Ce que Madame doit permettre, c'est la réflexion du médecin, peut-être, ou bien les caresses de la miss qui se prolongent en présence de la mère ? Malgré les coups de vent d'aération et d'évasion, les sensations restent trompeuses, ambiguës (la pièce qui s'enfuit par la fenêtre, les caresses interchangeables et mal distinctes dans leurs intentions…). « La nuit ! Et elle essaie vainement de réprimer un frisson de plaisir qui passe sur son joli visage ainsi qu'une ride sur l'eau.

    « Steeny m'accompagnera. Je vais promener le chien. » Il n'ira pas. Il ne manquerait plus que cela. Pas de soleil, pas d'homme surtout ! Rien de tel pour préparer le terrain à Monsieur Ouine, qui sera méprisé, mais aussi admiré. C'est de Bernanos, c'était le n°595 du Livre de Poche, en 1960…

     

  • CATULLE MENDES

    COLLIGNON « LUMIÈRES, LUMIÈRES »

    Catulle MENDÈS CHOIX DE POÉSIES

     

     

    Il n'a jamais connu l'Histoire, celui qui prétend raconter le temps passé en le ramenant au temps présent : qui se moque des vieux rois, tourne en dérisions ces mœurs barbares ignorantes de la contraception chimique et du téléphone cellulaire, s'indigne qu'on ait osé décapiter les rebelles, ou vendu de jeunes garçons à des sultans. Celui qui visite les peuples austraux, à l'île de Pâques ou à Madagascar, et qui ridiculise les croyances du lieu sous prétexte de superstitions absurde, bafoue complètement l'ethnologie, et l'antiraciste qui fustige sans risque les horribles pratiques du trafic d'esclaves, celui-là fait fausse route. On ne peut pas, il est rigoureusement interdit de faire intervenir la morale ou le goût de notre époque à nous dans un compte rendu historique.

    Gautier,Nerval,Moulins

    Sans vouloir faire de la reductio ad Hitlerum notre cheval de bataille, les deux biographies de Hitler que j'ai lues sont excellente chez l'un, parce qu'il ne juge pas, les faits parlant d'eux-mêmes, détestable chez l'autre de William Shirer, l'auteur croyant en effet indispensable de mentionner, chaque fois qu'il le peut, qu'Adolf était un criminel, un fou effroyable et un assassin de masse, merci, on sait. Catulle Mendès, gendre juif de Théophile G autier antisémite notoire ce qui n'enlève rien à son génie poétique, savait-il, quant à lui, ce que c'était la poésie ? Il est permis d'en douter, quand on lit le Choix de poésies édité en 1925 chez Eugène Fasquelle, dont j'ai coupé les pages avec respect en 2015.

    Il présente en effet à notre goût actuel effaré une collection de niaiseries à l'eau de rose de bénitier capable d'exciter nos réactions selon le cas bouffées par la rigolade ou pourries de consternation, et de toute façon profondément méprisantes. Tous les clichés y sont : les menottes et les petons du petit Jésus, la pureté des vierges et le souffle fétide des putes, l'attirance pour la mort qui rôde, les fleufleurs, les soupirs et les petits oiseaux, « toute la lyre » comme disait Victor Hugo, à qui hommage est rendu pour sa 80e année, mais aussi les marques de respect pour le récent défunt Théodore de Banville (1891). Et dans ces deux morceau versifiés que nous hésiterions à qualifier de poétiques, ainsi qu'en plusieurs autres, transparaît une humilité non feinte, de l'élève aux maîtres avec un s, une interrogation dont il pressent la réponse : ma poésie passera, la leur à tout jamais restera, puis disparaîtra aussi (c'est ce que disent les moyens et les médiocres pour se consoler).

    En effet, Catulle Mendès, dont le prénom à lui seul est poétique (Catullus, -87 / - 54), applique les recettes, cherche avec trop de soin la rime, oscille de l'hugolisme au Parnasse, exploite les thèmes de la femme fatale traités par Baudelaire, maîtrise la technique, introduit des mots nouveaux désormais tombés dans l'oubli, ne rate pas une tombe, pas un ange, pas une Vierge Marie.

    Les marmots sont charmants, les femmes douces ou mauvaises, les mendiants tirent des larmes, les anges apparaissent, les guerriers répandent des tripes, et les prairies embaument avant le passage des vaches. Tous les sujets en vogue sont traités, parce que Mendès n'a pas su se dépêtrer du courant, s'est laissé imbiber par l'air du temps, la mode, le conformisme, alors que de nos jours l'anticonformisme a fini par sombrer dans le conformisme : nous sommes coincés comme des rats

    dans un trou de balle. Catulle Mendès fut très honoré, dut une bonne part de sa renommée à son épouse Julie Gautier, à son entregent sans « beu », quoique : c'était un people, comme on dit en français, un gibier de salons et de mondanités.

    Mais voici qu'un certain Kavafy avec un v, grec, postérieur et homosexuel, 1863-1933, (Mendès naquit à Bordeaux en 1841 et mourut en 1909) nous susurre d'admirables choses : qu'il est déjà très beau et très méritoire d'être parvenu à la première marche de la pyramide des Muses, que l'on n'est pas un inférieur de s'être baigné dans les lumières divines, et nous ajouterons qu'il n'y aurait pas de grands poètes s'il n'y en avait pas eu beaucoup de petits ou de médiocres, aux rangs desquels se situe notre Catulle Mendès, même pas sur la première marche mais juste au pied. On le sent bien, quand il extirpe enfin sa rime, « ce bijou d'un sou » disait Verlaine son contemporain, pas juif mais homo ET ivrogne, un cumulard.

    Notre Wikipédia distingue le « symboliste » chez lui, et aussi le « décadent ». Je serais bien curieux de lire cet article afin d'étoffer mes maigres connaissances : par exemple, Théophile n'assista pas au mariage de son gendre, qu'il surnommait « Crapule M'embête » - que d'esprit… Mendès fit partie des juifs qui admirèrent Wagner, il connut Leconte de Lille et José-Maria de Heredia. Et, surprise, Verlaine appréciait beaucoup sa poésie, considérée comme maniérée, son contraire en somme. Il écrivit aussi des livrets d'opéra, des contes, des nouvelles, des romans, et Nietzsche lui dédia ses Dithyrambes à Dionysos, en le qualifiant de satyre… L'œuvre que nous proposerons à vos oreilles se distingue par son caractère éminemment baroque  : c'est un catalogue, analogue à celui de Don Juan, mais en prénoms, pas en nombres.

    Chaque femme est énumérée, qu'il l'ait aimée seulement ou séduite, comme autant de perles à son chapelet précieux, nous dirons qu'il serait vain et indiscret de savoir les identités de ces dames, toutes sous pseudonymes antiquisants, regroupées en seule fonction de l'harmonie métrique sans jeu de mots. Pas de prétention, juste un souvenir, une résurrection à l'égyptienne puisqu'un nom prononcé ressuscite au bord du Nil les amours mortes, un enivrement, un inépuisable bain de

    féminité divine, puisqu'il est assuré que la femme est la preuve même de Dieu, et du Diable évidemment. Écoutez ces doux sons médiévaux et latins, songez aux « Dames du temps jadis », et laissez-vous bercer de nostalgies mammaires : le recueil s'appelait Les vaines amours, et le poème Récapitulation, ou capitulations devant la raie - mais ta gueule quoi merde…

     

    Rose, Emmeline,

    Margueridette,

    Odette,

    Alix, Aline,

     

    Paule, Hippolyte,

    Lucy, Lucile,

    Cécile,

    Daphné, Mélite,

     

    Arthémidore,

    Myrrha, Myrrhine,

    Périne,

    Naïs, Eudore,

     

    Jeanne, Antonie,

    Flore, Florise,

    Charise,

    Apollonie,

     

    Héloïse, Aure,

    Aminte, Aimée,

    Edmée,

    Edmonde, Isaure,

     

    Marthe, Roberte,

    Blanche, Blandine,

    Blondine,

    Berthe, Adalberte,

     

    Emma, Germaine,

    Ève, Éveline,

    Cœline,

    Chloé, Clymène,

     

    Thècle, Yolande,

    Dora, Bathilde,

    Othilde,

    Yseult, Rolande,

     

    Théodeline,

    Irma, Clémence,

    Hermance,

    Zoé, Zerline,

     

    Nyse, Oriane,

    Lise, Égérie,

    Marie,

    Gotte, Ariane,

     

    Clara, Clarine,

    Lison, Lisette,

    Suzette,

    Aventurine,

     

    Plectrude, Ortrude,

    Javotte, Urgèle,

    Angèle,

    Inès, Gertrude,

     

    Claire, Christine,

    Elvire, Elmire,

    Palmyre,

    Diamantine,

     

    Caliste, Annie,

    Grâce, Éthelinde,

    Clorinde,

    Callisthénie,

     

    Zulma, Zélie,

    Régine, Reine,

    Irène !…

    Et j'en oublie.

     

    Merveilleux soupirs d'amour, où voisinent Walkyries et pierres précieuses, héroïne connues et humbles fleurs des champs, 96 femmes aimées, désirées, imaginées, chacune avec sa lumière et ses ombres, dans un poème virtuose digne des plus Grands Rhétoriqueurs, digne de ce mouvement du Parnasse dont Mendès Catulle fut l'accoucheur en 1866 et l'historien en 84. Honneur et gloire à notre poète disparu, aux vers souvent bien inégaux dans le double sens du terme, et considérons-nous tous dans nos miroirs avec notre stylo entre les dents, au sommet du petit escalier qui descend vers notre mort tatataaaah…

  • GOLDEN - LA GEISHA

    COLLIGNON LECTURES

    GOLDEN GEISHA (62 08 05) 09 06 12 03 1

     

     

     

    Geisha est une fiction. Elle fut écrite en 1997, devint un best-seller, fut traduite en allemand, lue par un Français, transposée au cinéma. Ces filtres préalables doivent être connus. C'est la première fois que je peux lire de l'allemand à peu près couramment,; sans regarder le dictionnaire plus d'une fois par double page. Il est même arrivé que les mots ne résonnent pas dans ma tête, ce qui augmente la rapidité. Une fillette de 10 ans etc. Elle arrive à Kyoto, séparée de sa sœur et de son père veuf. Le principal souci des femmes de cette école urbaine semble d'humilier le plus possible cette fillette, en lui rappelant qu'elle vient d'un village e pêcheurs et qu'elle pue le poisson.

    Elle se fait même traiter d'ordure. Plus tard à son tour, à la suite d'une longue discipline;, elle deviendra semblable à l'une de ces bourrelles qu'elle admire. Il est inimaginable que des femmes entre elles se soumettent à toute sorte de traitemements humiliants et dégradants. Inimaginable également aux yeux d'un balourd masculin que de tels pensionnats ne dégénèrent pas en un gigantesque lupanar de gouines. Mais justement, il n'en est pas question du tout. Encore devons-nous bien nous souvenir que le sexe n'est pas la seule prostitution imposée aux geishas : elles sont "de luxe", cultivées, raffinées, les seigneurs de la finance doivent baiser avec des femmes de haut rang.

    Elles seront reines et soumises, les hommes seront à leurs pieds, mais à la suite de tout un rite de siège, elles devront céder comme ceci, puis comme cela. Leur instrument de domination sera leur charme et leur sexe. Elles accompliront le sommet de la condition, de la destinée féminine, qui n'est pas simplement destinés à faire pleurer les féministes revendicatrices. L'héroïne a dix ans. Elle s'exe-prime à la première personne, ce qui est une convention : comment des scènes de l'enfance, racontée par une désormais quinquagenaire, pourrait-elle faire l'objet de souvenirs si précis ? couleur des habits, expressions du visage, moindres incidents...

    Tout sortira donc de l'imagination et de la documentation d'Arthur

     

    Golden, américain. La jeune héroïne est accompagnée par "Tronche de courge", plus âgée de six mois. Cette dernière escalade une "Leiste" en allemand, ce qui doit être une armoire, une espèce de casier à chaussures, que les élèves doivent laisser là avant les cours et récupérer ensuite. Les petites dernières doivent placer leurs chaussures tout au sommet, à l'emplacement le plus malcommode. Puis Tronche de Courge tire une plaquette d'une petite boite, avec son nom dessus, qu'elle suspend au premier crochet libre. Comme une ouvrière qui pointe.

    C'est une sorte de jeton de présence qu'elle accroche là. Nul doute que tout ne soit minutieusement, militairement, maniaquement organisé. "Juste après, nous sommes allés dans d'autres salles de classe, où nous nous sommes inscrites de le même manière à d'autres heures d'enseignement pour Tronche de Courge", ou moins péjorativement "Petite tête de Courge" ; "Petit Potiron" conviendra bien mieux. La narration ne nous épargnera pas les particularités grotesques des professoresses, non plus que les vexations qu'elles infligeront. Ne doutons pas que les amies dévouées et les petites pestes cafteuses croiseront aussi notre chemin : une variante de l'internat de Lowood, où souffrit Jane Eyre.

    Mais le Japon nous titillera. Les matières y sont tout à fait différentes : shamisen (vérifions : "luth à long manche"), danse, cérémonie du thén ainsi qu'une mélopée "que nous appelions nagauta". Si "naga" signifie "peuplier", j'aurai gagné. Vérifions : "chant long", ce qui nous apprendra à jouer les connaisseurs. C'est à l'aide du nagauta et du shamisen que l'on accompagne le kanuki et la danse classique. Ces jeunes filles seront ainsi tirées du poisson vers le grand art, après un bizutage de servantes. "Petit Potiron avait si peur d'être la dernière dans toutes ces matières, que pour le petit-déjeuner, au sortir de l'école; elle resserra sa ceinture" : des cours avant le petit-déjeuner ?

    ...Que font donc les parents d'élèves ? Facile : tous les ponts sont coupés avec eux. On va d'abord en cours, puis on rentre à l'okiya, qui est en sorte la pension de jeune filles...

    09 06

    Nous n'avons plus rien à perdre, nous non plus : cette jeune fille, Chi-yo, 10 ans, fait une rencontre. C'est toujours ainsi dans les romans, dans les vies, du moins les biographies. Les nôtres n'ont été que néfastes, ou insuffisantes. Mais celle-ci, d'un homme extrêmement distingué, laisse présager du meilleur. Il offre une glace à l'enfant, elle rêve à lui, et d'un coup, l'impossibilité de devenir geisha se transforme en ce glorieux avenir : être une geisha. C'est le plus haut grade auquel une femme puisse parvenir, et au lieu de le redouter, comme ferait n'importe laquelle de nos connes, la très jeune fille y aspire comme à sa plus belle réalisation : en ce temps-là en effet, les femmes avaient du charme, et n'étaient pas uniquement "un copain avec des nichons".

    L'auteur américain donc, de sexe masculin, relate avec une précision totalement invraisemblable ce qu'il advint de son héroïne ; jamais pour notre part nous n'aurions été nous souvenir des motifs d'un kimono, ni des expressions exactes d'un visage ou d'un langage. Trop préoccupés peut-être par le souci de notre apparence intérieure : est-ce que je ressens bien, est-ce que je pense bien, ce qu'il faut penser ou ressentir pour ne pas encourir les foudres de mon putain d'adulte d'interlocuteur ? Ce qui laisse peu d'attention pour la couleur d'un ruban ou d'un ciel de Kyoto. Il est vrai que Chi-yo, dix ans, a quelque raison de redouter cette entrevue avec l'épouse, apparemment, de ce directeur pourvoyeur de glace à la cerise : elle lui a fait rapporter un kimono taché à l'encre, et l'encre du Japon reste indélébile.

    Poursuivons donc notre lecture à la façon d'une caméra embarquée sur la tête d'un aigle, comme si, en vérité, nous étions cet aigle ou cet enfant. A vrai dire, rien ne nous est épargné : l'auteur explique tout, au cas où nous n'aurions pas bien compris. "Je trouvai le bol du plus beau remarquable, mais il avait été offert à Mameha par rien de moins que Yoshida Sakuhei, le grand-maître de la céramique de style toguro, qui après la Seconde Guerre mondiale fut célébré comme un monument national vivant". Pardonnez ces inélégances : je suis pressé. Arthur Golden est un spécialiste du Japon ; nous serions curieux de savoir ou du moins de voir ce qu'est ce style "toguro" : rien sur Wikipedia, sauf ce samouraï très méchant pour mangas nippons. "Enfin, sortant de l'arrière-salle, Mameha fit son entrée dans un riche kimono crème, ourlé d'un motif aquatique." Le kimono révèle aussi bien le rang social que le raffinement de sa propriétaire.

    D'autre part il est culturellement naturel qu'une future toute petite geisha s'intéresse à ce qui sera un jour une partie d'elle-même et de son âme séductrice, car tout est symbole. Recopions Wikipedia, ce qu'il ne faut jamais faire : "Le choix d'un kimono est très important ; le vêtement ayant tout une symbolique et la façon de le porter comportant des messages sociaux qui peuvent être très précis. Tout d'abord, une femme choisit le kimono suivant son statut marital, son âge et la formalité de l'événement." Nous n'en dirons pas davantage, non sans nous demander s'il était bien conforme à cette entrevue de porter un vêtement aussi luxueux. "Tandis qu'elle ondulait vers la table, je me tournai et m'inclinai particulièrement bas sur ma natte".

    Jamais notre fausse narratrice ne manque d'indiquer ses inclinaisons. Peut-être un auteur vraiment japonais ne l'eût-il pas marqué à ce point. "Quand elle fut parvenue là, elle se laissa tomber à genoux face à moi, prit une gorgée de thé, et me dit : "Eh bien..." Il n'y a pas de chaise. La table est basse. Les Japonais ont-ils plus de varices que nous ? "Chiyo, n'est-ce pas ? Raconte moi donc comment tu as réussi, cette après-midi, à quitter ton okiya. Madame Nitta n'est sûrement pas favorable au fait que ses servantes s'occupent en plein jour de leurs propres affaires, ou bien ?..." Chi-yo ne s'étonne pas d'être abordée sur un ton protecteur : elle est reçue, en tête-à-tête, par une grande dame. "Je ne me serais jamais attendue à une telle question, et je ne savais pas très bien ce que je devais dire, même s'il eût été impoli de ne rien répondre du tout. Mameha buvait son thé en silence et me regardait avec sur son visage ovale une expression amicale. Elle me dit alors : "Tu penses peut-être que je vais te faire des reproches. Mais je veux juste savoir si tu as éprouvé des difficultés pour te rendre ici."

    Voilà qui change des rebuffades et des humiliations.

    De quoi désorienter plus encore.

     

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    Nous sommes à présent début 1940, et notre geisha comptera bientôt vingt printemps. La guerre va durer six mois, le Général Tottori, sale et mal élevé, devient le danna de Sayuri, avec une petite touffe de poil au bas du ventre d'où peine à émerger une pine sans attrait. Mais elle a rencontré un jeune homme, pas très riche. Comment tout cela va-t-il finir ? Nous ne saurons que dans quelques moi, car à onze pages d'allemand tous les quatre jours, de 414 à 574, cela fait 160. Donc, divisé par onze ... cela fait quinze séances. 15 fois quatre, 120 journées, pas de Sodome, quatre mois, à la louche, soit début avril. Mon Dieu mon Dieu ! ce n'est point désagréable, mais cela m'occupe l'esprit un peu trop.

    Ainsi donc j'écris des chefs-d'oeuvre, mais je ne sais pas me tenir en société, et je peux aller chier. Quelle grossièreté pour un fréquentateur de geishas ! je m'y perds, entre tous ces vieux messieurs richissimes, coiffés sur le poteau (pas le leur) par un jeune homme charmant, et un général grossier, qui baise en buvant de la bière. Elle respecte le sieur Nobu, autrement dit Nobu-san. Elle suppose qu'il la regrette. C'est lui qui reproche à cette jeune femme de la fuir. Mais, "que devais-je donc faire ?" dit-elle (et non pas "se défend-elle", car on peut "dire quelque chose", alors qu'ici le verbe "se défendre" serait intransitif). Ce qui rend ce livre si facile à lire, c'est que tout y est exprimé.

    Il n'y a point d'ellipse. Juste de la narration, et du dialogue explicite : "Je pensais que vous aviez définitivement disparu". Mais elle a cherché à le revoir. Elle a erré autour d'une maison de thé où il se rendait régulièrement, hors du quartier habituel. "Si Takazuru n'était pas venue me voir en larmes, pour me dire combien vous la traitiez mal, je n'aurais jamais appris où je pouvais vous trouver". Takazuru est un tronc d'arbre sur lequel un igre se fait els griffes ; ce tigre, c'est Nobu-san. Il se soûle, et complimente cette pauvre fille sur l'odeur de propreté dégagée par ses cheveux. Et comme elle se réjouit - enfin un compliment ! - il ajoute que pour une fois, "ça change".

    On n'est pas plus aimable. Aussi, Takazuru est-elle venue trouver Sayuri, la regrettée, pour la prier d'arranger les choses. "Eh bien oui, je me suis sans doute comporté un peu grossièrement envers elle". Savoir si par-dessus le marché on couche ou non avec la geisha n'est pas chose aisée à démêler : c'est une forme de rapports très codifiée, la geisha peut refuser, même si l'homme l'entretient. Sauf s'il s'agit de son protecteur officiel, son danna. Mais le statut de la geisha surpasse de loin celui de la pute : elle est respectueuse, et respectée. "Elle n'est pas aussi intelligente que toi - ni, surtout, aussi jolie" - ma traduction ne tient pas compte des subtilités allemandes, elles-mêmes transcrites des subtilités anglaises.

    J'ai cependant observé que les prostituées restent très sensibles aux attentions et aux compliments. C'était du temps où je pouvais bander. Ô nostalgie ! "Et si tu crois que je puisse être en colère contre toi, tu as tout à fait raison". Ô clients pleins de subtilités ! ô véritables rapports humains dépourvus de brutalité ! intermédiaires si riches entre soumission et mondanités ! sincérité en l'absence de sexe ! On peut aimer sa partenaire d'amour codifié sans risquer de balle dans la tête ! mais que savons-nous des rapports de luxe ? je n'ai connu que les putes à trottoir. Cela intéresse peu. "Puis-je demander comment j'ai pu à ce point fâcher mon vieil ami ?" En parfait japonais littéraire.

    Sous les mondanités, la subordination. Mais tous les avantages de la subordination, réversible, par l'exaltation des pouvoirs du charme et des amours plus ou moins feintes. L'homme dominateur et soumis, la femme soumise et dominatrice. Mais, pour finir, dominée par le patriarcat : on n'échappe à un homme que pour en choisir un autre, plus raffiné, plus riche, plus susceptible d'être aimé, ou du moins, estimé. "Nobu s'arrêta" (ils sont en promenade) "et me regarda d'un air terriblement triste". Il reste à dire que ces sentiments ne sont peut-être pas plus artificiels et convenus que nos sentiments à nous autres occidentaux : les héros de ce temps-là jouaient avec la plus grande subtilité sur le fil qui sépare le naturel du factice.

    "Je sentais monter en moi comme une vague d'inclination à son égard, comme je n'en ai éprouvé dans ma vie que pour très peu d'hommes". Il est vieux, elle a de l'estime pour lui, un sentiment très fort et très subtil, qui n'est pas cependant de l'amour, mais plus que de l'amitié. La "Zuneigung", en allemand, quelque soit le terme anglais d'origine, exprime le "penchant", la "sympathie". Toutes ces nuances du tendre auxquelles on échappe hélas trop souvent dès la fin des adolescences, toutes ces gammes qui cessent peu à peu de se déployer. "Je me figurai combien je l'avais regretté, combien je m'étais fâcheusement joué de lui". En effet : avoir fait monter les enchères de sa propre possession, du moins l'avoir laissé faire par son okiya, son établissement, puis s'être dérobée, au profit d'un général malotru - voilà qui pouvait fâcher un acquéreur sensible.

    japon,fille,prostitution Plus on paye, plus on aime. Ce qui semble s'appliquer à la prostitution, même de grand standing, se trouve aussi pourtant au Moyen Âge français : l'ami, c'est celui qui vous offre de l'argent, ou des cadeaux. Un seigneur doit avoir de la "largesse". "Que sont mes amis devenus" parle aussi de l'argent que Rutebeuf ne recevait plus. L'amour et l'argent, et le cadeau, n'entretenaient pas des rapports aussi apparemment désintéressés qu'ils feignent de l'être de nos jours. Nobu-sans a l'impression de s'être fait plaquer. Tromper. Escamoter. "Mais malgré ma honte à la reconnaître, ma sympathie à son égard se mêlait à une trace de pitié"...