01.10.2009
Musique et laïcité
Composition particulière, debout sous l'éclairage parcimonieux d'une cage d'escalier, en l'école V. qui coûte la peau des fesses. Je commente un article sur les évêques américains couvreurs de pédophiles, dont certains abrutis condamnent moins les hétéros que les homos, avec l'argument qu'une femme détestant les hommes s'adaptera, tandis qu'un pédé souffrirait toute sa vie. Ça c'est du raisonnement. Le monde me semble à présent plus lointain, plus brumeux, atteint de sexagénarisme à son tour. Je fus fort gêné lorsqu'à C. l'abbé B. poursuivit la conversation à travers la cloison de chiottes. Dieu merci ce fut bref, et j'avalai stoïquement les endives cuites préparées par Dieu sait quelle vieille fille ; après tout, le sexe n'occupe qu'un faible volume, et comme il est facile hélas de s'en (de le ?) détacher.
Sur ce palier d'école c'est tout un autre monde, très laid, poétique, hors du temps depuis 55. Je n'entends pas le violon de ma fille, juste deux pianos et une guitare, qui se recouvrent. A cette heure habituellement j'écoute les infos. Des ombres passent dans l'ombre, trop d'ombres en vérité dans le bus, les magasins, les rues... Ma lecture énumère et dénonce les abus catholiques. Pourquoi ne dénoncent-elle pas les châtiments inhumains des écoles coraniques ? il règne dans ces colonnes une atmosphère de règlements de comptes anti-sacristie assez déplaisante, un ton ricano-persifleur d'yeux en coin, de sourires entendus... Voici des enfants sortant de leurs salles, nous sommes le mercredi soir, tout sent la sincérité sous-payée... si je pouvais trouver pour lire une salle vide, éclairée !
Un an après le début de cette expérience, [les] résultats scolaires (de cette école religieuse incompétente) sont navrants. Ainsi, c'est en raison des mauvais résultats qu'ils se sont fait virer, et non pour leur appartenance à la race punitive des corbeaux. Et que veut dire école à la maison ? En restant chez eux, ou suivant ce que l'on appelait « répétitions » ? Devant moi c'est un va-et-vient lâche et perpétuel ; impossible de bouger, de chercher une salle. Aucune sympathie pour moi ce soir ne se dégage de tous ces gens puant la modestie, l'insignifiance, la vie sans perspective et le, pour finir, cercueil... Aujourd'hui, beaucoup se demandent si on a agit [sic, faute et hiatus compris] dans le meilleur intérêt des enfants. ...Le niveau de ces braves religieux serait-il donc insuffisant ?
Une torpeur me prend. Parfois un train passe de l'autre côté. Depuis vingt ans j'entends parler de ces enfants qu'on embrigade. Ici des filles et des garçons s'emmerdent jusqu'à plus de 20h pour développer leurs sensibilités musicale et gymnique. Il paraît que c'est pour leur bien. Dès demain il leur faudra rentasser dans leurs têtes ce long apprentissage indispensable. Ne cesseront-ils donc jamais de défiler devant moi, en compagnie de papa-maman ? et je ne suis qu'un père parmi eux... Le directeur s'en va, ferme son bureau à clef, j'entends partout jouer, sauter, du piano, des recommandations, peut-être ma fille dans le lointain. Mes notes survivront-elles à mes survivants ?
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28.09.2009
Fragments dingues
(16 octobre 2020 ?)
Certains personnages de Dostoïevski griffonnent, ou écrivent posément, quelques phrases insignifiantes, qu'ils font lire à leur femme, et confient ensuite à la postérité dans de grands cartons verts d'administration.
Pendant que d'autres volent dans les plumes de la littérature, eux passent leur vie à se créer une méthode, sélectionnent leurs thèmes, un par page, comme des grains par sachets, rédigent des fiches ; s'enquièrent de tel point, lisent tel ouvrage primordial - lisent surtout, ce qui dispense d'écrire - poussent même le scrupule jusqu'à indiquer la musique particulière, l'atmosphère qu'ils désirent autour d'eux pour telle ou telle écriture.
Tantôt une méthode, tantôt l'autre. Ils s'obstinent longtemps, surtout s'ils la sentent inadaptée.
La pipe se fume, et l'inspiration ne se hausse guère au-dessus du talent. Et de peaufiner leurs thèmes.
Pendant ce temps, des gigolos nouent d'innombrables connaissances. Les miens habitent loin de Paris. Ils ne paraissent pas. Ils écrivent à longueur d'heures, qu'ils ont glanées au travers de leurs besognes. Ils écrivent qu'ils ont envie d'écrire, qu'ils ne savent pas écrire. Proust, Du Bellay - furent des seigneurs.
Une deuxième pipe succède à la première. L'esprit demeure vide. L'auteur retourne à ses briques. Il vit une époque noire, chargée d'oubli futur. Il sait qu'en période de décadence, les auteurs perdent le souffle : l'épopée, le roman-fleuve, se perdent...
Et voici le moment crucial : sortir de soi. C'est un courant d'air, que je supporte mal.
Es war einmal un schizophrène. Il ne voulait jamais quitter son oeuf. Il voulait écrire sans effort - au fil de la plume. Il s'indignait qu'on vînt le lui reprocher :
- Comment écrire sans souffrir ?
...comment dresser son flûtiau parmi ces puissants arrachements de trombones ?
Surgit soudain quelque révolutionnaire, ignorant tout de Proust et de Gide, et qui le fusilla pour tiédeur.
Parfums d'église. Chaque heure mûrit et crève ; l'absence de souffrance se fait cruellement sentir. Une araignée étire ses pattes. La pensée file en musique, les comparaisons s'enfilent comme des perles, comme des doryphores qui cheminent, comme, comme...Laisse couler le fleuve des automobiles où tourne une sirène, le soleil baisse et va t'atteindre derrière la vitre. Une vieille ouvre son sac, objet vague, les humains fuient, reste, seule, la moleskine respectée.
Ici s'ouvre le journal du fou, 22-12-2020
Aqui se abre el diario del loco.
Rien ne sera plus concentré que le journal du fou. Nichts wird usw. Le texte en sera pédant, souvent diffus.
"Le comble du cabotinage est de ne rien laisser paraître de soi."
FLAUBERT
Ce travail nécessitera une documentation aussi poussée, aussi sévère, que celle de Bouvard et Pécuchet. Il y prolifèrera autant de redondances, autant de répétitions que dans l'oeuvre de Bienaimé Péguy. Partitions musicales, portées tibétaines, cartes géographiques, "et l'on parlera plus des couleurs et dees formes de l'oeuvre, que de l'oeuvre elle-même."
Nul ne doit pouvoir dire :
- Houynhnhnh ! ceci est bon ; j'en ferai fructifier."
Il n'y aura pas de plan ("Es wird" usw.)
Le futur est le temps des dieux, le temps-Dieu.
"Il est le temps qui exprime qu'une action se fera ou ne se fera pas dans l'avenir ; il exprime ce qui sera (ou ne sera pas) (verbes d'état), sans restriction."
Ceci encore :
"Obsédé du besoin de faire coïncider la durée de sa création avec celle de l'élan créateur (coïncidence exaltante
qu' "on peu nommer l'inspiration") - le fou ne se sent ni atteint ni tourmenté par la suite de la citation ("il [Tchaïkovski] est d'autre part tourmenté par les exigences de la création formelle" J. J. Northmann).
"Petite musiquette au jour le jour - serinette - non, tu ne seras pas" (Antoine Bourdivier).
Problème : "raidissement" mène à "trop connu" ; "besoin de nouveau" mène, par d'autres voies, à "trop connu" - les histrions sont fatigués - et puis, l'interdit :
"Deux amoureux se regardent à travers la vitre du train. Qui ne démarre toujours pas. Or, ils se sont tout dit. Ils se font des grimaces embarrassées de chaque côté de la vitre" - ça, on peut le dire. "Les roues du train comme le bruit de la mer" - ça oui, ça surtout on peut. Ca sent bon. Cendrars, Jules Verne, Michel Strogoff. Références. "Ce qu'il y a de bien" ("de merveilleux") c'est de se sentir en train de penser sans savoir à quoi ; sans besoin de cerveau. "Ce gros viscère chaud"
MAIS :
: interdit !
et : interdit !Conclusion, sans rapport avec ce qui précède.
Il faut écrire par but précis.
IL FAUT FUIR LE STYLE DES QU'IL SE MANIFESTE
Fuir, dès qu'il se manifeste, le style.
23:19 Publié dans Petites démangeaisons littéraires | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
26.09.2009
Les grosses nouilles
“Je vis seul
Je dors seul
Je meurs seul”
“Rhacophore petite grenouille arboricole aux palmures postérieures très développées pouvant servir de parachute au cours de sauts effectués dans les arbres des forêts tropicales du Sud-Est asiatique (...) Nom usuel “grenouille volante” (Larousse Universel, t. XIII).” Le garde m'ouvre chaque soir les portes de la serre ; je trouve là, sur trente mètres de hauteur, de quoi satisfaire mes yeux. Les tiges de palétuviers trempent dans un marécage en réduction où plongent les reflets obscurs sur une profondeur égale. Adaptant la portée des jumelles j'aperçois les rhacophores sautant de branche en branche, atteignant les eaux mortes à mes pieds ; j'apprivoise et nourris mes petits ranidés d'insectes tirés d'un petit coffret de santal cylindrique.
Le garde est né en Malaisie, naturalisé, j'entends devenu français. Distant et sec, dans l'exercice de ses fonctions. Ma mère à moi vient de Battambang, au nord du pays khmer. On a dans ces contrées abondamment usé de cruauté. Bien que j'y sois également né, je n'y retournerai plus. Perspective unique à cette heure nocturne, la haute verrière du Jardin des Plantes, accessible par privilège dans la pénombre, après fermeture. Il en coûte bien des soins, et bien de l'argent, d'entretenir ces massifs arborés, dont les faîtes se pressent aux membrures sommitales de la grand-serre.
Je prends quelques clichés (800 ASA, ouverture grand angle) de ces merveilles naturelles planantes indiscernables à l'oeil profane ; les lianes s'encordent sur les troncs moites. Il me vient l'image d'un corps aux membres soudés sous les cauchemars. Cette nuit où je m'engage m'ouvrira le plus définitif des tunnels, jamais je ne replacerai mes pas dans mes empreintes ; juste avant de perdre connaissance si Dieu veut je verrai sous mes paupières planer les phosphènes étincelants de mes créatures; il ne reste plus qu'à fermer les yeux, à reposer en paix. Dans mon dos le Malais referme les panneaux de verre.
Je n'ai pu obtenir que la clef des grilles extérieure où je vais au jugé dans ma nuit. Au 25 rue Buffon j'occupe au premier étage un appartement aryanisé dont le propriétaire disparut à Königsberg en 45. Je dois le soir effectuer quatorze fermetures de ma main, alternant au bout de mon bras les clés du pesant trousseau. Certaines actionnent deux ou trois serrures, il en faut quatre pour l'entrée, que l'ex-propriétaire juif a fait blinder avant sa mort. L'épreuve de la nuit constitue à proprement parler la véritable vie. Lucarnes haut placées, étirées à la façon de ces yeux menaçants de stoupa tibétains : j'escalade en chaussettes le bureau verni prenant garde de ne pas glisser, passant e bras entier dans la nuit extérieure, tremblant qu'une paire de mains ne les saisisse tout à coup ; déplier les articulations de plastique du volet, assujettir très vite l'espagnolette de fermeture. La longévité moyenne des ranidés n'excède pas quatre ans.
14:40 Publié dans Petites démangeaisons littéraires | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
25.09.2009
Beyrouth en guerre
Pas de sauveteur au voisinage de l'hôtel, une couche de gris, une couche de blanc, marbre et gravat « ...le cimetière musulman d'Abdesrafieh, dit un journal qu'un coup de vent me plaque sur le pied – constitue l'unique point de passage entre l'Est et l'Ouest- » - j'ai passé la nuit sur le sol, dans des chicanes de camions.
Tout change d'une nuit sur l'autre. Faut-il souhaiter – stratégiquement ? humainement ? - le rétablissement d'un front stable ? Je pousse le journal du pied – comment s'appelait cet homme abattu ? Avec un bandeau gris au front – revenir sur les lieux du crime - je peux cette fois, redressé, descendre la Rampe aux Boules. Je me suis avancé dans l'allée déserte - tous ont déguerpi (le passage est à qui le prend : le mort ou moi) - les yeux des fuyards sont proches, jamais ils n'ont vu un homme se courber, seules les femmes et les mouches prient sur les corps. L'arme dressée, ils m'observent en s'abritant, de biais – le cimetière s'étend sur ma droite, j'ai devant moi le ressaut de terrain où je m'étais planqué, je ne fouille pas de corps, je repars, serrant sur moi les pans de mon vêtement occidental, ressors par la porte d'Antalyah – des rues, des rues aux stores éternellement baissés, ruines, ruines, odeur de soufre ; je me souviens bien que Paziols, très loin en France, devait lui aussi tuer pour s'évader. Motché assiégée du dedans – que nul ne parle de folie ; on pouvait, on peu très bien refaire ces meurtres en plus simple.
En plus ordonné. Selon leur rite. Exemple : à l'école de Safrajieh, quarante enfants morts empilés méthodiquement, avant d'y mettre le feu - après cela nul ne tuait de trois jours – on vidait son chargeur sur les murs. Je ne parvenais pas pourtant à trouver Paziols si absurde, je le voyais (justement) comme une grande muraille sans fissure. Ici, quand le canon tonne du sud, les gens s'assemblent, stores fermés, sur le trottoir, discutent paisiblement, je me suis couché près des ruines, laissé aller, soucieux de préserver mon corps, qui battait battait follement contre le sol.
Je m'abandonne à contempler le sol, bras le long du corps, je deviens poussière, en vérité j'ai rampé dans la terre, imaginant des tirs rasants contre ma nuque, puis je dépouille un cadavre de son arme : il faut passer inaperçu. On trouve de tout. J'ai rejoint l'hôtel de Touled qui n'a plus qu'une chambre, j'ai faim, j'ai soif, et dans la cour le rebord de la vasque, brisé, s'est fiché à la verticale dans le sol. Un chien sort d'un trou de terre, fin visage de chien, comme un bijou, immensément choyé – tandis qu'un garçon, une pierre à la main crie sur la bête (l'accent de la Békaa) « Reviens ! Reviens ! » - puis s'adressant à moi : « Tu peux le promener Monsieur. » J'appelle le chien « Robott ». Je tâte dans ma poche : trois dirhams.
Ça fait trois merguez au kiosque pour le chien et moi. Une race précieuse, des oreilles en houpettes, les yeux dorés – mon arme et mon chien. Qui promène son chien dans Motché ?
10:54 Publié dans émotions | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


