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der grüne Affe - Page 5

  • Habiter sur son lieu de travail

    Lorsque le brouillard s'étend jusqu'au sol même du Purgatoire, entre petits et gros paquets de brique, amortissant les angles, limitant la vue, Terence peut enfin marcher soulagé. Ni vu ni connu. Par temps clair je ne peux pas sortir de chez moi (sous les fronts de quatorze ans clapote un océan de fiel, mais il est dur d'être adolescent au Purgatoire). Par temps clair, il voit partout des groupes se former contre lui seul ; surtout devant la poste. A leur âge il était toujours mis à l'écart. A présent il voudrait leur casser la gueule. Il passe, les épaules soigneusement baissées – mais il oublie de bien dresser la tête, ce qui lui donne l'apparence d'une tortue ; il marche croit-il d'un pas ferme, alors que ses pieds trop relevés forment avec son tibia un angle droit.

    Ce sont finalement les autres qui se détournent, gênés. Acheter du pain et des clopes. Trois vélomoteurs en stationnement qui tissent leur bruissement ; Terence, au passage, n'éprouve qu'un léger embarras, les motards d'occase ne s'aperçoivent de rien. Juste son épaule au niveau de l'oreille et la baguette au-dessus du cabas. Terence au retour trébuche, la baguette tombe - une pièce jetée qui tinte sur le trottoir, les 3 jeunes braillent goo-oo-ood morning Mister Elliott ! il rit complaisamment, ramasse le pain et même la pièce. S'il se retourne il est foutu (se redresser, marquer le pas. Impeccable. De dos, irréprochable. Un dernier salut collectif de très loin, de très haut – béni soit le brouillard.

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    Ne pas frapper. Même si ça ferait du bien. Eviter le réflexe du poing sur les gueules. Ca recommencerait peut-être. plus haut, plus fort – altius, fortius - plus Terence s'éloigne et raisonne, moins il tremble, plus il respire ; une bonne fois tout de même il faudrait bien leur foutre sur la tronche, juste une fois, toute une couverture de bouquin sur tout le côté de la mâchoire, une revanche de la Culture - C'est pas moi – gueulerait le jeune – Moi non plus répondrait-il. Et un bon petit déjeuner par là-dessus. Une bonne thèse sur le théâtre de Shelley (Percy Bisshe [beush]) - en liaison avec Oxford (Bodleian Library), Boston (Harvard) - tarif préférentiel, pas de queue à la poste : juste atteindre la boîte aux lettres, au fond du renfoncement, quand toutes les Mobylettes se seront bien éloignées – sinon, par un sentier de petits pas chinois dans l'herbe, atteindre une autre boîte, à l'écart de tous.

    Ce trajet de rechange permet, de plus, tout au long du parcours, de bien rectifier dans les vitrines la rectitude de sa démarche, la décontraction des épaules et, pour chaque enjambée, la juste mesure entre la semelle et le sol – en avant, calme et droit.

  • Histoire et philosophie contemporaines

    Montesquieu parle depuis sa noblesse, dont sainte Wikipedia ne nous dit rien : baron de La Brède et de Montesquieu, fils de Mme Pesnel, mari d'une de Lartigue, d'ascendance protestante. Il aimerait rendre aux Parlements toutes leurs capacités de remontrance. Il est fâcheux que lesdits Parlements, sous couleur de défendre le peuple, se soient toujours essentiellement souciés de confirmer leurs privilèges et d'emmerder les rois par leurs agitations de galopins. Bien loin du rôle d'intermédiaires politiques où voulait les hausser le baron de La Brède. Nos députés sont à présent issus du peuple, mais nul n'en sort s'il n'est auparavant aidé par sa fortune colossale ou du moins l'aisance grand-bourgeoise. Et si le tirage au sort se substituait à l'élection ? Nous retrouverions alors les mêmes hasards que sous l'aristocratie.

    Nous voyons que rien ne change sans que d'autres poussent d'automatiques hurlements. « Il faut que tout change pour que rien ne change ». Pourquoi voulons-nous changer ? « Pour changer de me-e-e-rde ». Guy Béart est grand. Prions et soyons charitables ? À Paris, le Ier de la lune de Zilcadé, 1720. Mélange des ères, des mois, fiction : Lettre CXXXIX, 139 pour les ignares, de Rica au même : “Voici un grand exemple de la tendresse conjugale, non seulement dans une femme, mais dans une reine. La reine de Suède -” stop : celle-ci était largement lesbienne, et tenait en la pelotant clitoris inclus sa favorite du jour sur ses genoux tandis que le pauvre Descartes, levé dès quatre heures du matin, grelottait en lisant ses Méditations ; pendant ce temps, la reine fouillait les chougnasses.

    Question : le capitaine Descartes bandait-il ? Heureuse époque en vérité, heureuse époque ! “Le saphisme” - à propos du XVIIIe siècle cette fois - “était monnaie courante, même ans le petit peuple, et l'on passait souvent de voisine en voisine pour se faire une petite gougnotterie juste avant son marché. Que les femmes étaient heureuses ! Mais Christine de Suède était donc mariée ? Oyons , et flagellons-nous la face : ô Ignortant ! il s'agit d' “Ulrique-Eléonore, épouse de Frédéric de Hesse-Cassel” - ouf ! Une femme normale ! Ce qui n'arrangera rien – voyons : “...voulant à toute force associer son époux à la couronne, pour aplanir toutes les difficultés, a envoyé aux Etats une déclaration par laquelle elle se désiste de la régence en cas qu'il soit élu”.

    Nous n'y entendons rien. La reine devenait régente automatiquement ? De son mari ? D'un prince en sa minorité ? Ou bien, “régence” signifie “pouvoir monarchique” ? Voici ce qu'en dit sainte Wikipedia : “Elle succéda en 1718 à son frère Charles XII après avoir dû accepter d'abolir la monarchie absolue. Elle accepta en effet la nouvelle constitution qui limitait la royauté, partageant le pouvoir entre le monarque, le sénat et les états. Mariée en 1715 à Frédéric IHYPERLINK "http://fr.wikipedia.org/wiki/Frédéric_Ier_de_Suède"er landgrave de Hesse-HYPERLINK "http://fr.wikipedia.org/wiki/Hesse-Cassel"Cassel, elle abdiqua en sa faveur en 1720. " Espagnole B.JPG

  • Coucher

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    Une petite ville près d'Albi. L'hôtelier voudrait, comme aux temps anciens, que je partage une chambre avec un jeune couple : la femme se mettrait par terre, sur un matelas confortable, tandis que je rejoindrais l'homme. Cela me semble parfaitement incongru. Avant que j'aie pu commencer les négociations avec ce couple, on frappe à la porte : voici ma fille et son fils, qui voyagent ensemble, d'hôtel en hôtel, à ma façon. Eux non plus n'ont pu trouver de gîte satisfaisant dans cette bourgade. Mais eux, du moins, dans l'établissement non moins minable qu'ils ont découvert, disposent d'une chambre à deux lits pour eux seuls.

    Nous nous donnons rendez-vous pour le lendemain matin ; ma fille sait conduire à présent, et nous repartirons après le petit-déjeuner, chacun dans sa petite exploration. Pour ma part, il me faut retourner à Bordeaux, ce qui se fait toujours sans joie. Heureusement, là-bas chez moi, certains me trouvent une certaine utilité : j'anime une émission de radio libre, et me débrouille tant bien que mal devant ma table de mixage. M'y voici donc. Et me parviennent aux oreilles des chants extérieurs à l'antenne : où se trouvent-ils, que je les entende aussi distinctement ? Ce sont des hommes, des ouvriers de langue arabe, qui passent dans la rue, au pied du studio, à l'arrière de grands camions de chantier ; ils répètent sans cesse Khaled Constantine, Khaled Constantine. Tous à l'unisson, comme veut la coutume. J'ai profité d'un disque à l'antenne pour me pencher par la fenêtre, il faut que je la referme, seulement, les battants de volets se prolongent à présent jusqu'au trottoir, sous forme d'immenses battants de plastique. Les camions sont passé, mais en me penchant trop de mon premier étage, il a bien fallu que je tombe – sans me réceptionner trop brutalement. Mais la douleur soudain se réveille : déchirement ? L'hôpital est comble, lui aussi ! Hôtel, hôpital, même mot, même encombrement, partage à nouveau d'un lit : "Bonjour. Je suis" me dit l'occupant "reporter" – ici le nom d'une revue locale. "Pourriez-vous – parlez bien en face du micro – nous expliquer votre mésaventure ? - Deux sentiments (je réponds) m'ont partagé ; d'une part, la répugnance devant l'invasion arabe. D'autre part, une immense compassion... - "Immense ?"... - pour ce chant si profond d'ouvriers déracinés, nostalgiques, miséreux. Lorsque j'ai bien dit tout ce qu'il fallait, le micro m'est coupé. Survient un couple d'une soixantaine d'années : les parents, bien nourris, de type européen – je m'enfuis : “Et s'ils me trouvent dans ton lit ?” Le reporter se met à rire avec un geste d'insouciance. Ils nous découvrent en effet, sa propre mère voudrait étaler les plis du drap avant que nous nous y étendions, mais ils sont dans un tel désordre qu'elle y renonce aussitôt.

  • Un Américain à Paris

    Une illustration que je déteste pour sa banalité, son conventionnel, assaisonnée d'un texte dithyrambique de commande, sur une œuvre (Pitié ! Pitié !) que je déteste. Vous avez reconnu l'exclamation épouvantée de Bukowski – Un Américain à Paris. Trituré à toutes les sauces, rabâché, ravassé jusqu'à plus soif, leur Boléro de Ravel moins le génie, car "il ne sufffit pas d'être juif et mort jeune pour avoir du génie". Il paraît que ce spectacle has been accueilled by a standing ovation (massacrons l'anglais, ils le font bien avec la nôtre), "New York retrouvant enfin sa Heimatmusik" sous forme de ballet. L'Amerlocke est ici en falzar noir et chemise white,à genoux en angle droit, les belles épaules et le visage inclinés caressants vers le visage de son aimée.

    La fille (la girl) est à genoux aux genoux de son adorateur, une jambe tendue et l'autre repliée, on voit la semelle du chausson, en bas à droite. Sa jupe est d'un jaune particulièrement criard et flashy, bien accordée aux stridences de trompette à Gershwin. Le tout sur fond violet (bel éclairage) où se devinent une plinthe, un montant, un rideau vaporeux. La jambe nue tendue de la danseuse projette sur le plateau son ombre déliée. Ces deux-là s'adorent et s'accolent, avec des heurts chromatiques à la Mondrian (même époque) ; noir, blanc, jaune, violet foncé, géométrie de carte à jouer (un rectangle vertical mi-parti blanc-rose chair-noir-jaune). Ça crie, ça crache, c'est l'Amérique au goût d'acier et de whisky.

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    Coiffure 1925 pour la dame (on était jeune aussi en ce temps-là), en casque noir, une mèche pointue soulignant la mâchoire, l'homme rasé bien dégagé au-dessus des oreilles, masculin, con, quelconque, et pas trop d'enthousiasme surtout alors que la femme, n'est-ce pas, est si spontanée que ses jambes se sont écartées dans un grand élan d'amour et d'émerveillement mutuel complètement superficiel. Kitsch, volonté de choc et de rafraîchissement. Les deux clichés se fixent dans les yeux, le bras de l'homme enserrant la taille de sa partenaire à genoux (angle de 100° environ, point d'ébullition), mais pas un pli de son impeccable chemisette ne s'est dérangé, son autre main (la gauche) soutient "le menton de la petite" ainsi protégée par sa bite de service, et lui, l'homme quelconque mais élu, reçoit sur son menton la pointe protectrice de la main féminine, directement inspirée (mais y a-t-il pensé, Jean-Luc Choplin ?) par le geste de Sémélé aux pieds de Jupiter.

    De Gustave Moreau.

  • Sortir de soi

    (16 octobre 2020 ?)

    Certains personnages de Dostoïevski griffonnent, ou rédigent posément, quelques phrases insignifiantes, qu'ils font lire à leur femme, et confient ensuite à la postérité dans de grands cartons verts d'administration. Se repaissant de pipes et de rêves.

    Pendant que d'autres volent dans les plumes de la littérature, eux passent leur vie à se créer une méthode, sélectionnent leurs thèmes, un par page, comme des grains par sachets, composent des fiches ; s'enquièrent de tel point, lisent tel ouvrage primordial - lisent surtout, ce qui dispense d'écrire - poussent même le scrupule jusqu'à indiquer la musique particulière, l'atmosphère qu'ils désirent autour d'eux pour telle ou telle écriture. Départ d'Ajaccio  B.JPG

    Tantôt une méthode, tantôt l'autre. Ils s'obstinent longtemps, surtout s'ils la sentent inadaptée.

    La pipe se fume, et l'inspiration ne se hausse guère au-dessus du talent. Et de peaufiner leurs thèses.

     

    Pendant ce temps, des gigolos nouent d'innombrables connaissances. Les miens habitent loin de Paris. Ils ne paraissent pas. Ils écrivent à longueur d'heures, qu'ils ont glanées au travers de leurs besognes. Ils écrivent qu'ils ont envie d'écrire, qu'ils ne savent pas écrire. Proust, Du Bellay - furent des seigneurs.

    Une deuxième pipe succède à la première. L'esprit demeure vide. L'auteur retourne à ses briques. Il vit une époque noire, chargée d'oubli futur. Il sait qu'en période de décadence, les auteurs perdent le souffle : l'épopée, le roman-fleuve, se perdent...

    Et voici le moment crucial : sortir de soi. C'est un courant d'air, que je supporte mal.

     

    X

     

    Es war einmal un schizophrène. Il ne voulait jamais quitter son oeuf. Il voulait écrire sans effort - au fil de la plume. Il s'indignait qu'on vînt le lui reprocher :

    - Comment écrire sans souffrir ?

    ...comment dresser son flûtiau parmi ces puissants arrachements de trombones ?

    Surgit soudain quelque révolutionnaire, ignorant tout de Proust et de Gide, et qui le fusilla pour tiédeur.

  • La Révélation

    Quant aux infirmiers, bien plus jeunes que nous, ils ne s'estiment nullement tenus à partager leurs propos avec leurs gogols. Nos repas suivants se tiendront dehors ou dedans : aux gens normaux les vastes nefs badigeonnées de vert, voûtées, séparées sur toute leur longueur par de fines baguettes de plomb ; profondes, fraîches, où nous demeurons seuls tous les cinq, moi seul homme : Fedora bourdonne, vibrille et trompette. Elle beugle sans en foutre une rame que sa fille pourrait tout de même se bouger, que Ma Compagne se tourne les pouces – décibels, décibels. Et sautant sur un demi-soupir inespéré, je relance servilement : « Et qu'as-tu fait de ta journée aujourd'hui ? » Alors Fedora, très raide, congestionnée de dignité, articule, très Vieil Horace : « J'ai vécu chez moi ».

    Très corse. Elle n'a rien fait du tout. «Heureux les fainéants », s'ils savaient leur bonheur » - mais c'est bien Lénora, sa fille, si j'ai bonne mémoire, qui tient les cordons de la bourse ; qui loge sa mère et lui permet, sous couleur de gardiennage, de torturer impunément sa fille. Courage, Lydia, plus que quatre ans. Majeure à 18 ans. Autrefois, 21 : tu as de la chance, Lydia : c'est de 18 à 21 ans que se perpétraient jadis les coups les plus rudes, les plus irrémédiables ; que les parents brisaient à la lettre et en toute bonne conscience, achevaient, effondraient en toute légalité l'épine dorsale même de leurs enfants, qui devenaient ces atroces carcasses ratatinées sur leurs fauteuils roulants, tout prêts à rosser à leur tour leur progéniture à grands coups de béquilles sur le crâne et sur les épaules, jusqu'à ce que le dos se brise, de génération en génération. De ma fenêtre sur le port P.JPG

    Lydia, si tu as résisté, tenu le coup jusque là, malgré ma lâcheté, fuis, détale, avec le premier con velu venu, romps avec lui et rend-toi libre. A vingt ans la dépression te rattrapera, infaillible, sournoise, terrible. Pour ma part je m'en veux toujours de ne pas avoir tiré de ma gorge s la moindre protestation, de n'avoir pas levé la moindre phalange pour te défendre. Sur quelles hauteurs, sur quels surplombs s'étaient-elles donc hissées, une telle mère, une telle fille – Fedora, Lénora ! ...pour nous bailler à nous autres manants leurs leçons d'ascension sociale ? Vivant elles-mêmes comme des demi-cloches dans leur trois-pièces suffocant, face au troquet qui pue les pâtes aux tomates ? encombré jusque sur le balcon de 4m sur 0,60 de cartons servant de meubles et d'un biclou rouillé ?

    Soudain, du jour au lendemain, le thème des vies ratées, au premier rang desquelles bien entendu la nôtre, ce sujet disparut d'un coup sans laisser de trace, brutalement, de leur plein fait : il arrive en effet que la Révélation foudroie les plus crétins.