22.11.2009
Tristan et Yseut
VERS 1774 à 2132
Les amants découverts et épargnés
Un jour, au début de l'été" – un paragraphe traite de l'importance de la Saint-Jean dans le calendrier de Tristan et Yseut, voir le héros Gauvain, dont la force croît jusqu'à midi, puis décroît (héros solaire !) "les deux amants épuisés par leur dure vie dans la forêt, se couchent et s'endorment en plein midi. Un garde forestier qui a repéré leur cachette va révéler celle-ci au roi Marc. Il est sur le point de les transpercer de son épée mais se ravise lorsqu'il remarque que Tristan et Yseut sont entièrement habillés et que l'épée de Tristan est placée entre leurs deux corps endormis." Poil à la sodomie. "Marc leur laisse la vie sauve mais veut laisser une trace de son passage. Pour montrer qu'il a eu pitié d'eux, il échange son épée contre celle de Tristan et sa bague contre celle d'Yseut" – que n'a-t-on pas glosé sur cette extraordinaire circonstance : le roi prenant sur lui la symbolique de l'un et l'autre sexe, autorisant la dissociation sexuée à condition qu'elle se résolve et s'accomplisse en lui-même...
Une véritable gnôse kabbalistique ! "Durant son sommeil, la reine fait un cauchemar ; deux lions s'approchent d'elle et veulent la dévorer. Elle pousse un cri. Les amants se réveillent, et, remarquant les signes laissés par le roi Marc, craignent pour leur vie." Eh oui. Dernier avertissement sans frais, cela peut s'entendre aussi de cette façon-là.
VERS 2133 A 2764
Fin des effets du philtre. Tentative de réconciliation avec Marc
Le lendemain de la Saint-Jean, le philtre perd tous ses effets et les amants retrouvent leur conscience. Tristan et Yseut décident de retourner chez l'ermite Ogrin" – dont le nom ressemble à celui de l'ogre, personnage forestier par excellence – "pour lui demander de l'aide. Comme les amants se repenent sincèrement, Ogrin accepte de les aider à se réconcilier avec le roi Marc. Il écrit une belle lettre" – les clercs savaient à peu près seuls lire et écrire – "présentant les faits de manière avantageuse pour les amants, et atténue leur culpabilité tout en proposant des compromis acceptables pour les deux parties. Assisté de ses barons, Marc écoute la lecture de la lettre et répond à Tristan : il accepte que la reine reprenne sa place à la cour, mais il exige l'exil de Tristan."
Et ce résumé, ce récit, pourraient se prolonger à l'infini, l'essentiel, mais les auteurs et les auditeurs n'en étaient pas conscients, consistant à entasser les obstacles afin que l'amour se poursuive, philtre ou pas. Vous aurez appris ou remémoré bon nombre d'épisodes, vous aurez écouté le texte du professeur Philippe Walter, devant le travail duquel je m'incline sincèrement, ne trouvant hélas dans ma flemme et mon recours à l'autorité aucun commentaire supplémentaire. Vous lirez cela dans l'excellent volume Tristan et Yseut, collection "Profil Bac".
10:07 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
20.11.2009
Céder
C'était avant le mariage. Mon seul ami habitait à Saint-Front-de-Pradoux - “Prolétaires de Saint-Front-de-Pradoux”, disait-il, “unissez-vous !”. Ses grands-parents y possédaient une maisonnette ; ils sont morts à six mois d'intervalle. Jean-Flin, son frère et moi, partagions les mêmes après-midis étouffantes d'ennui, où je leur faisais reprendre syllabiquement les mots de ma langue afin de les retransformer, phonétiquement, en expressions françaises, et réciproquement. Je vous dis ça pour situer. Parfois nous traînons à vélo avec deux trois autres feignards contemporains, dont l'un, ou l'autre, sauf moi - proposait une destination, où nous nous rendions plus ou moins, le sport cycliste n'étant pas notre affaire.
C'est bien lui pourtant, le même Jean-Flin, l'anti-pédé, qui m'abandonne à la vindicte d'un chauffeur qu'il vient personnellement de traiter de connard. Le conducteur me coince sur un talus pour m'engueuler, pour m'humilier jusqu'au trognon, tandis qu'il s'est esquivé, lui, Jean-Flin, d'un viril coup de guidon. J'ai continué à le fréquenter, par peur de la solitude. Parlez-moi de l'amitié. J'ai revu Jean-Flin dix ans plus tard, sortant d'une pièce d'Ionesco. Il m'a dit que je lui semblais sur la mauvaise pente, usant de l'imparfait du subjonctif et reprenant les expressions de ma femme. Puis il a disparu.
Je hais, du fond du cœur, l'humanité entière. Je reprends. S'il est vrai que l'amour de ma vie soit Sylvie Nerval, reste à résoudre l'énigme des scènes de ménage. De ce qui revient à elle, à moi. Je suis un homme, c'est marqué sur ma fiche d'Etat-civil ; donc c'est à moi de raison garder, de former ma femme, et de ne pas donner dans les chiffons rouges - or il n'en est aucun où je ne me soie point rué ; même devant témoins. Mais pourquoi vouloir aussi, et de façon obstinée, me traîner à l'encontre de ma volonté explicitement exprimée. Le féminisme, sans doute : l'homme doit céder.
Deuxième cause de scène : se voir soudain repris, tout à trac, brutalement, comme lait sur le feu, pour un mot décrété de travers, une plaisanterie prétendue de trop d'un coup, telle attitude parfaitement involontaire - ne pas lui avoir laissé placer un mot de toute une soirée par exemple ; avoir désobligé négligemment telle ou telle connaissance dont je me contrefous – bref c'est toute une typologie de la scène de ménage qui serait à établir. Est-il vraiment indispensable de préciser que tout s'achève immanquablement par ma défaite. Je cède aux criailleries : c'est ma foi bien vrai que je suis un homme. Pas tapette, non, ni lopette, mais lavette (“homme mou, veule, sans énergie”). Ce n'est que ces jours-ci que je me suis avisé de la jouissance que j'éprouvais à céder : volupté de l'apaisement ; d'avoir fait le bonheur de l'autre, de m'être sacrifié
10:54 Publié dans Grattages de tête... | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
18.11.2009
Je crois que ce texte est de Peter Handke
"Vous avez l'air fascinant. Vous avez l'air captivant. Vous avez l'air éblouissant. Vous avez l'air palpitant. Vous êtes unique.
"Mais vous ne faites pas le poids. Vous n'êtes pas une riche idée. Vous êtes plutôt lassants. Vous n'êtes pas un sujet en or. En vous choisissant, l'auteur était mal inspiré. Ce n'est pas ça la vie. Vous n'avez pas de talent. Vous ne nous transportez pas dans un autre monde. Vous ne nous fascinez vraiment pas. Vous ne nous éblouissez vraiment pas. On peut dire que vous ne nous amusez pas. Vous n'aimez pas jouer. Vous n'avez pas le don. Vous ne savez pas ce qu'est le théâtre. Vous n'avez donc rien à dire. " D'ailleurs en effet le spectateur, partagé entre le rire et l'interloquade, ne dit rien ! Il demeure dans la convention théâtrale ! Il se raccroche à ce dernier débris de convention, que le spectateur doit se taire, et le comédien parler ! C'est donc très différent d'un happening, ou d'un théâtre participatif : le spectateur subit sans broncher ! Comme paralysé ! Et la troupe de poursuivre :
"Vous n'êtes pas convaincants. Vous n'êtes pas là. " C'est ce que m'avait dit une fois mon partenaire de scène : "Tu n'y es pas, ce soir..." Et j'avais dit : "Non..." - sur le plateau ! Evidemment que les spectateurs ne savent pas ce que c'est que le théâtre ! Eh bien cette fois ils voient l'effet que ça fait d'être sur le gril, jugé comme un objet, comme un automate dont le rôle est de dire un rôle ! "Vous n'arrivez pas", poursuit Handke, "à nous faire oublier le temps. Vous n'arrivez pas à nous intéresser. Vous nous ennuyez. "
Ici une pose. Car c'est bien cela qu'on vient chercher au théâtre n'est-ce pas, messieurs les bachoteux : de quoi se distraire ! De quoi oublier que nous sommes mortels, assujettis au temps et à l'espace ! Or que nous dit-on ?
"Nous ne voulons pas jouer un drame. Nous ne cherchons pas à évoquer une histoire qui se serait passée dans le temps. Ce qui nous intéresse c'est aujourd'hui et toujours aujourd'hui. Nous ne cherchons pas à faire couleur locale en jouant de façon réaliste une histoire qui aurait vraiment existé. Pour nous, le temps n'a aucune réalité. Nous refusons de jouer une action ; donc, nous refusons l'idée de temps. Le temps pour nous, c'est le passage d'un mot à l'autre. Le temps s'écoule avec les mots. Nous nions le fait que le temps écoulé puisse être retrouvé. On ne peut pas refaire un acte exactement de la même manière. Pour nous, le temps est votre temps. Notre mesure de temps est votre mesure de temps. Vous pouvez régler votre temps sur le nôtre. Le temps n'est pas un nœud ayant deux extrémités. Ce n'est pas un élément de couleur locale. Nous professons que le temps écoulé ne se retrouve pas. Entre nous le cordon ombilical n'a pas été tranché. Nous ne jouons pas avecle temps. Pour nous, le temps est une affaire très sérieuse. Il s'écoule mot après mot pendant que nous parlons. Nous disons que cette portion de temps vous appartient. Vous pouvez la mesurer sur les aiguilles de votre montre. Il n'y a pas d'autre temps que celui-là. Le temps est réglé
sur votre respiration. Vous êtes la mesure du temps. Nous mesurons le temps sur votre souffle, sur le battement de vos paupières, sur les pulsations de votre cœur, sur la croissance de vos cellules. Ici, le temps s'écoule seconde par seconde. Le temps est réglé sur vous. Il passe par vos lombes. Non, le temps écoulé ne peut se retrouver. Ce n'est pas un élément de couleur locale. Ce n'est pas un spectacle." (Cruauté de tels commentaires, affouillage de la plaie au couteau, et en même temps, réaffirmation de la hauteur de vues du spectacle, qui est de confronter justement à l'angoisse, d'être éminemment supérieur, au moment même où s'abolit toute la convention théâtrale : le théâtre se trouve dans la négation du fait théâtral ; bon, je la referme. La parenthèse).
"Ne laissez pas vagabonder votre imagination. Le temps n'est pas un nœud à deux extrémités. Le temps n'est pas extérieur au monde. Il ne s'étend pas sur deux plans différents. Il n'y a pas deux mondes. La terre ne cesse pas de tourner pendant que nous sommes ici ensemble. Notre temps à nous sur cette scène est aussi votre temps à vous qui êtes dans la salle. Il s'écoule pendant que nous respirons, pendant que nos cheveux poussent, pendant que nos corps secrètent la sueur ; il s'écoule pendant que nous flairons les mêmes odeurs et entendons les mêmes bruits. On ne retrouve pas le temps écoulé, même en répétant les mêmes paroles, en répétant encore une fois que notre temps est votre temps, qu'il s'écoule pendant que nous respirons, pendant que nos cheveux poussent, pendant que nos corps secrètent la sueur, pendant que nous flairons et que nous écoutons. "
Bon ! Nous allons vous laisser là en pleine nausée sartrienne..."Outrages au public", je crois...
19:18 Publié dans la parano qui galope | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
16.11.2009
Fantoches, dommages...
CHAPTER THE FIRST
J'écris par erreur et par obstination.
Description
Un trottoir crénelé sur un caniveau sale – un bout de pantoufle en surplomb : Ripa, placide, à trois pas de sa porte, chat gris sur l'épaule. Une ville en forme de cœur serrée sur l'Eperon Planès. En bas la Bide affluent de l'Allier, qui déborda l'an passé. Une sous-préfecture du Massif Central : huit mille habitants, quatre écrivains. La vie s'effondre comme un fleuve, tout contre nous, obstinés, têtes basses.
Identité
Ripa, la rive. Il se débarrasse des prospectus : "La Course aux ânes", "Balfour dynamique" – "Bal au Naïte : séquence mousse" – "Je ne veux pas que ça vive" - tels sont ses premiers mots.
Température. Date.
6 degrés. Dix avril 2049. 800 mètres d'altitude.
Description (le personnage)
Un nez, dont le bord inférieur (de profil) évoque la courbe d'un canif ou ganivet à écaler les noix. C'est emmerdant les descriptions. Toutes les filles de mes classes me l'ont dit. Elles qui passent bien vingt minutes par jour à se branler ne vont tout de même pas en perdre dix à lire une description ; la civilisation s'effondre, oui ou merde ?
Age-Domicile
53 ans. A toujours habité mettons rue St-Jean, n° 43, Balfour, quartier Banclou, sur le plateau. Pas de conflit à Balfour. Juste une petite envie de meurtre sur la tante, quatre-vingt six ans, sur son lit. Tous félicitent Ripa de son dévouement, il ne lui reste qu'elle, grabataire, soins constants ; il a obtenu de l'Hôpital Montieux (Clermont) un lit médicalisé qui se monte, s'abaisse, s'incline, comme chez le dentiste. Il aime bien sa tante : rien que du matériel de pro. Il compte bien qu'elle durera le plus possible (indépendamment de sa pension, qui passe toute en frai) ; il ne chauffe que la pièce, à gauche, où elle végète, avec le feu dans l'âtre - et comme il a bien refermé dans son dos, le voici qui prend l'air, en pantoufles, sur le pas de sa porte.
Menu
Ses menus ne varient pas. Longtemps un employé apporta de petits repas tout cuits. A soulever successivement les couvercles l'odeur s'élevait, délectable : "On en a bien assez pour deux." Le plateau vide était repris le soir, sans vaisselle à faire. Mais Ripa s'est vexé. Il a fini par refuser "la charité". Il a fait la cuisine. La tante en sera peut-être bien morte (adhésions intestinales ? ...ravioli à tous les repas).
21:45 Publié dans Petites démangeaisons littéraires | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


