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  • Jean-Loup Trassard, "Dormance"

     

    Au début, c'est rébarbatif. Le lecteur ignore où on le mène. Il sent des relents de Gracq et de Rosny Aîné. Il s'intrigue d'un "Je" intrusif, d'une époque imprécise, car il est question d'aurochs à la fois et de lampe électrique : serions-nous après une guerre atomique ? Puis la confidence se précisant, il s'aperçoit que l'auteur lui fait part, dans l'émergence sourde de souvenirs tribaux, d'une imagination progressivement éclaircie de ses ancêtres, venus de la vallée de l'Indre à celle de la Mayenne. Le style de Dormance est dense, touffu, recherché. Pénible même, lorsqu'il s'attache à décrire chaque nuance d'envers de feuille ou de paysage herbeux. Les ancêtres acquièrent un peu de précision, vision interne du fond des âges.

     

    Gaur, l'homme, se rend d'abord en une certaine contrée, puis revient à son point de départ, puis retourne sur les lieux de sa découverte, en compagnie d'un petit clan. Il s'installera près de la Mayenne, et rencontrera le double narrateur : double, car à la fois témoin de sa vie d'avant l'écriture, et témoin pour notre temps contemporain. Mais il aura fallu beaucoup s'efforcer et pester avant d'avor déchiffré cette approche littéraire et documentaire. Une fois franchies ces habiles chicanes, pointent déjà les écueils du genre : la nomination des personnes, femmes ou hommes; et ce qui doit arriver dans le quotidien ou l'héroïque des temps obscurs. Deux femmes seront rivales, ce qui nous ramène au roman, mais, plus original, nous suivrons les étapes de la création, à partir des recherches biaisées du narrateur.

     

     

    Enchevêtrement de cycles.JPG

    Je dis biaisées car ces péripéties, insérées dans le discours, ne pourront jamais être vraiment documentaires et objectives, car subjectives aussi par définition. L'auteur archéologue nomme les lieux de façon contemporaine, ici "un enfoncement de la Mayenne par rapport à ses rives, et, passé le tournant, celles-ci se resserrent sans doute, jusqu'à être reliées par enchevêtrement de deux arbres opposés dont les branches , dessous, divisent le flot brusque." Quand nous aurons observé, bien visibles, les allitérations sur le resserrement, la longueur des membres de phrases suggérant l' "enchevêtrement", la chute où le mot, "brusque", correspond exactement à l'impression de brusquerie, nous pourrons nous questionner sur le "sans doute", où se confirme l'intention de nous suggérer une découverte involontaire, fortuite et progressive.

     

    Le Maine, c'est l'Amazone, ou plutôt la jungle hercynienne, où deux familles soudées vont s'installer, croître, et dans un style minutieusement sculpté, faire démonstration (l'auteur adore les suppressions d'article), dérouler ses chasses, ses luttes et ses fraternités attendues. L'essentiel est ee savoir la sauce, daube ou ratatouille, seront assaisonnées les pâtes. Enfin le poids des fourrures, des

     

    outils, de la meule, ne les a pas fait basculer puisqu'ils sont arrivés : "Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes..." ou bien "La tribu prophétique aux prunelles ardentes
    Hier s'est mise en route",
    bien que nos hommes à nous cherchent avant tout à se dissimuler de toutes renontres incongrues, et qu'ils n'emportent avec eux nulles armes luisantes, à pied et sans chariots où les leurs sont blottis. Ce sont des instruments de paix qu'ils portent, et de culture : la meule et peut-être le mortier, ce qui fait bien lourd, entre les bras de Muh, quinze ans, amoureuse, rivale de Zva aux étreintes sauvages.

     

    Attention. Ne pas virer trop vite vers le plaisant. Non plus que l'auteur vers le narratif. La roche ici grumeleuse, graniteuse, parfois teinte son roux de violacé par oxydation entre les lits mais pas trace d'une pierre dure, d'un silex, ni dans le sombre et mol humus dont jouissent les végétaux qui l'étreignent, ni aux cassures et failles du terrain où paraît le socle de sable argileux, roux rosé. Nous avions oublié la diversion constante dont use Trassard, la géologie quand la botanique ne suffit plus : c'est le côté Julien Gracq, poussé jusqu'au cours universitaire ; avec des préciosités remontant aux Latins, car les végétaux ne sauraient proprement "jouir" ni "étreindre", à moins d'une humanisation à mon sens abusive.

     

    Il en est de même de la roche qui ne pourrait non plus "teinter" son roux de violacé, à moins de disposer, au sein d'un atelier, de tout un arsenal d'installations chimistes. Les allitérations de grumeleuse et graniteuse ainsi que la rime sont un peu voyantes, les lits sont une ellipse pour "de rivières", le sombre et mol humus obéit un peu trop à nos lois de métrique, aux cassures et failles joue sur la présence puis la subite absence d'articles assurément trop subjective, enfin le jeu des syllabes clausulaires, t-r / p-r, s-s-g[i], démontre une extrême habileté syllabique et de nombreux coups de polissoir. Bref, une prose qui sent l'huile, entendez celle du veilleur dans sa lampe. C'est ainsi que l'on aimerait écrire, mais aussi qu'on ralentit, qu'on lasse le lecteur sans cesse en éveil par de la trop bonne cuisine dont il faut absolument savourer chaque bouchée, avec dans les yeux l'émerveillement sans cesse renouvelé de ses papilles : "Et maintenant, bien noter les mots à choisir pour complimenter le chef lorsqu'il viendra, modeste et s'essuyant les mains, s'incliner devant ma table."

     

    Et voilà comment notre Dormance, de Jean-Loup Trassard, qui a tout pour impressionner l'éditeur de prestige, ne laissera sans doute le souvenir que d'une grande et passionnante bouffissure, d'une emphatique enflure dont il faudra bien avaler la dernière bouchée avant de n'y plus revenir ; et nous penserons une fois de plus : "Voilà comment il ne faut pas écrire ; nous sommes au service du lecteur, qui ne vient pas directement pour admirer, mais pour entendre parler de son précieux lui-même, sans être arrêté tous les cinq mots par une pierre précieuse ou la coruscante monture d'un bijou toc" et toc. Dans le même style, nous apprenons de façon solennelle qu' ils apportent des montants, mais qu'ils devront avoir, pour les emmancher (...) des haches déjà, aptes à couper bois de houx et bois d'aubépine, connus pour leur solidité. Allitérations, manque d'article, et pour finir, une évidence à la Homais.

     

    La recette est connue, la souffrance à venir (alexandrin...).

     

  • Zatèli, La mort en habits de fête

     

     

     

    Ainsi donc de ce volume de 608 pages, premier tome d'une vaste saga, traduit du grec moderne par Michel Volkovitch, rien ne subsiste en notes préparatoires ? Il me faudra donc étrenner ici cette Mort en habits de fête, Grand Prix d'Etat, signé Zyranna Zatèli ? Pour seuls secours les débris de ma mémoire, les immenses réserves de mon esprit étroit, et l'admiration pour ce génie de mêler le plus infime détail avec les plus vastes réseaux familiaux ? Car c'est un roman familial qui nous est livré ici, comme si souvent chez les romanciers, un écheveau à la limite de l'inextricable, qui serait digne d'un arbre généalogique dressé au fur et à mesure, avec ses retours en arrière, ses prénoms innombrables retrouvés de génération en génération ; ses sauts dans le temps, avec rivalités d'oncles et de neveux, de beaux-frères et de clans ennemis. Mariages, adoptions, abandons et enlèvements - époustouflante maestria qui d'abord étourdit le lecteur, comme pour bien lui signifier son intrusion, et son irrémédiable incompétence : car c'est l'autrice elle-même qui seule peut dérouiller les clés, fracturer les portes ou susciter les courants d'air dans l'inépuisable demeure du labyrinthe temporel.

    Un autel.JPG

     

     

    Nous ne comprenons que peu à peu. Nous enrageons de piétiner longuement sur des riens, des mimiques significatives mais de quoi, des associations d'idées vagues, des allusions que les personnages et l'autrice comprennent, mais pas nous, des références à la vie des Grecs aux débuts du XXe siècles que nos lointains cousins européens peuvent flairer, mais pas nous, Français de France empêtrés de plus dans une traduction. Soudain parfois les voiles se déchirent, nous comprenons une alliance, nous devinons pourquoi ces deux-là se détestent ou bien s'aiment, quelles dettes ou quelles rancunes se sont accumulées au sein d'une histoire d'amour ou de mariage arrangé. Les détails et les anecdotes, les traits saillants, les vices et les maniaqueries de chacun se trouvent tellement détaillés, burinés par la plume de l'autrice, que sitôt qu'ils bougent le pouce ou l'index, ils émeuvent à eux seuls la voûte des cieux ou la croûte terrestre.

     

    Nous parlerions de longueurs, de truculence, de délicatesses, d'étrangetés. De comportements inexplicables, ou bien, que nous aurions eus, aussi bien. Et tout en dévidant mon petit morceau, tout en flûtant mon petit air connu, je reconnais que celle qui ne peut monter ou descendre les gammes complètes d'une telle épopée n'aura jamais su écrire. Ici l'incohérence n'est qu'un excès de cohérences obscurément ajustées, surtout après certaines plages récapitulatives, qui d'ailleurs apportent elles aussi leurs compléments et leurs confusions provisoires. Nous avons lu le tome un, mais nous ne sommes pas suffisamment grecs peut-être pour nous sentir attirés par le deuxième. C'est nous qui sommes trop courts. Tenez : nous allons nous borner, si ce mot peut avoir un sens dans une si gigantesque construction, à l'une des premières scènes, la première même je crois, occupant plusieurs dizaines de pages, alors que nous n'avons tenu que quelques paragraphes dans notre propre ouvrage, ce qui proportionnellement fait un peu petite bite. D'où notre extrême jalousie, notre dépit, notre hommage : cela se passe dans un cimetière. Grec. Au crépuscule d'hiver, mais il fera jour encore à la fin. Se trouve là un tout jeune homme de 13 ans, Zàfos, qui joue à la toupie sur les tombes : il n'y avait pas d'ordinateur, et peu de livres.

     

    Le jeu consiste à faire tourner la roue de la vie, avec un petit lacet, très vite, sur une surface plate, de préférence une dalle funéraire, en prenant garde que la toupie ne se prenne pas dans ses pieds (car on se tient debout sur la dalle), qu'elle ne tombe pas en heurtant les inscriptions ni dans les gravures en creux : le jeu même des mondes, le branle des astres - au point de rêver, à 13 ans, au titre de champion ; puis, un grand escogriffe apparaît entre les tombes lointaines, un grand jeune homme de 26 ans, maigre, dégingandé, bizarre, louche, dépeigné, qui adresse la parole au jeune garçon, lui démontre qu'il sait tout de sa famille, fait le tour des tombes, y lit tous les patronymes et prénoms des nombreux disparus : c'est bien l'endroit où pourrait apparaître la mort en habits de fête, car c'est ici le champ labouré de son triomphe, surtout chez telle branche de la famille dont les cinq frères et sœurs par exemple sont morts en l'espace de quelques années, tous jeunes, tous bizarrement.

     

    Le jeune vagabond sait mieux encore que le garçon lancer la toupie, et même, il en fabrique avec son couteau, il en porte des rangées accrochées sous son manteau, il traite le petit Zàfos comme un homme, lui parle mystérieusement, comme un fou, autrement dit quelqu'un qui a tout perdu sauf la raison. C'est son oncle. Le neveu de treize ans est orphelin de mère. Alors survient le fossoyeur, pas content du tout, mystérieux, muet, qui tourne autour des deux profanateurs de tombes, se contente de grogner, bêche en bataille, puis, d'un seul coup, se tourne de profil, exhibant solennellement son nez de faucon funèbre, tel Horus le conducteur d'âmes dans les bas-reliefs égyptiens, avec son bec démesuré d'oiseau de mort : le dieu psychopompe, qui mène le mort au paradis d'Isis et d'Osiris ou dans l'enfer de Seth, le dieu roux, assassin et maudit.

     

    Ainsi se trouve tressée une complicité entre ce grandiose gamin et cet oncle réprouvé, qui revient sur ses traces et les retrouve au sein des tombes, alors que le soleil se couche sur l'horizon accidenté des montagnes du nord. Ce qui donne, car l'autrice ne se gêne pas pour commenter tout ce qu'elle écrit, mêlant l'essai au récit, le mythe grec et l'épique du quotidien :

     

    "D'après une légende, Homère serait mort de chagrin, n'ayant pu trouver la réponse à une énigme posée par un enfant. Dans notre histoire, toutes proportions gardées, c'est à l'enfant que les grands posaient une énigme, depuis quelques années, et lui, d'une part, prenait patience – il avait le temps devant lui -, d'autre part, il en avait par-dessus les oreilles de ces questions sans réponse qui l'obsédaient, le rongeaient". C'est ample. Parfois pompeux. Cela se lit posément. Pas pour les gens pressés. "Lèvka elle-même," (la Blanche) "plus jeune que lui de dix mois, lui posait de telles énigmes. Surgies de rien. Elle était venue un jour – non, pas n'importe quand, mais le jour funeste où fut enterrée sa mère – près de lui pour le consoler, femme à onze ans, et lui dire de sa bouche toute pure ces mots qui semblaient un langage secret : "Fais ça pas, fais ça pas !" Que faisait-il ? Rien, il pleurait comme la plupart et plus que les autres, bien sûr. "Ne pleure pas tant, dit-elle alors, comme revenue au langage normal, toi et moi nous sommes pareils." Ce qui lui parut étrange de la part de sa jeune cousine, mais il trouva une explication : Toi et moi, voulait-elle dire, nous aurons le même sort un jour, nous mourrons, on n'a pas le choix. C'est vrai, on n'avait pas le choix. Mais Záfos alors regarda les mains croisées de Dàfni," (sa mère morte) "et ce qui s'était entrecroisé avec ses mains (il ne voulait pas le nommer), il regarda enfin Lèvka dans les yeux comme pour lui dire :" Non, ça, ce n'est pas pareil, ça n'arrivera nulle part ailleurs, à personne d'autre." Mais Lèvka détourna la tête et fit semblant de ne pas comprendre" – un chapelet entre les doigts de la morte ? "- et en plus elle aussi se mit à pleurer.

     

    "Sa jeune cousine et les énigmes candides qui lui venaient à certaines heures, passe encore. Mais ce qui le tourmentait à présent, c'était la réponse de Sèrkas," (son oncle, mais est-il le père de cette cousine précisément ?), "cette réponse pleine d'ombres et de sous-entendus. Que signifiait ce "nous sommes tous pareils" ?" ( pourtant c'est la cousine qui a répondu ; je ne m'explique pas ce glissement de locuteur) - Sèrkas plaçait-il donc sur le même plan le fossoyeur et lui-même ? Mais alors il aurit dû, au contraire, se montrer compatissant, ne pas jouer sur les différences." Désolé, cela devient confus à force de subtilités. "Et s'il voulait à tout prix humilier l'autre, alors pourquoi l'avait-il supplié, avec toutes ces ruses, de parler ou de se laisser sculpter ans le bois ?" En effet, l'oncle efflanqué avait proposé une belle statue au fossoyeur. "S'il considérait le fossoyeur comme un être humain – et que pouvait-il être d'autre ? même si... -, alors il était humain lui-même, et tout le monde aussi, et en tant qu'humains, les uns pour les autres et dans la mesure où nous sommes tous pareils... Il s'embrouillait, se retrouvait dans la même impasse," - nous aussi, mais l'écrivaine ne nous aide pas, "répétant, semblait-il, les mêmes idioties, s'écartant de ce qu'il cherchait." Vous n'avez pas fait exprès, Kyria Zatèli, de vous embrouiller, et ce n'est pas en avouant que vos interlocuteurs ne sont pas clairs que vous vous justifiez de votre magma. "J'ai compris de travers, se dit-il, je suis mal parti dès le début, il ne voulait pas dire ça." - quoi, ça ? est-ce que l'autrice n'est pas en train de mélanger son récit et les réflexions sur son récit ? "Mais telle était bien la question, encore une fois : que voulait-il dire ? "Peut-être rien. Ou la même chose, mais autrement, à l'envers – il est malin, Sèrkas, et le fossoyeur aussi est malin. Petit à petit je vais devenir malin moi aussi, c'est peut-être ça le sens," nous voilà bien avancés, "l'enfant poursuivait sa réflexion, désorienté, et comme dans un rêve il entendait le fossoyeur quelque part croasser encore et encore - il avait trouvé le troisième débris, le quatrième - ," débris de quoi nom de Zeus, "et Sèrkas à côté de lui qui croassait aussi en avalant les châtaignes, tels deux vautours échangeant leurs impressions. "Eux finalement ils se la coulent douce, alors que moi je me fais de la bile. J'ai gagné la toupie, d'accord, c'est bien. Mais il m'a traité de bec jaune ! Au lieu de blanc-bec, comme on dit chez nous... Est-ce que ça veut dire qu'il me trouve mal lavé ?" Voilà ce qui le tourmentait." Peut-être après tout la traduction se révèle-t-elle particulièrement difficile dans ce passage assez pataugeur

     

  • Guggenheim

     

     

     

     

    La carte postale du jour présente, suite à son long séjour dans un tiroir, une pliure irréversible dans son angle inférieur gauche : ce pli coupe en biais le reflet dans l'eau nocturne du musée Guggenheim à Bilbao. C'est une eau sombre et lisse, où se reproduisent avec minutie les structures merveilleusement foutraques d'un bâtiment révolutionnaire. À y regarder de plus près, s'élève à peine au-dessus du bassin une rambarde cimentée de route urbaine à grande circulation, surmontée d'une lisse sur poteaux métalliques ultracourts : le clair-obscur qui règne en cet endroit ne permet pas de décide si l'on y circule ou pas, à pied ou autrement, ou bien s'il ne s'agitr pas d'un soulignement continu, imperceptiblement bombé, de ce château des arts plastiques.

     

    Or c'est dans cette bande noire, entre la silhouette en haut et le reflet du bas, que nous devrions distinguer le rebord du miroir aquatique, lequel se dérobe au sein de cette symétrie voilée. Ce qui unit, autant qu'il les sépare, l'univers terrestre à l'univers liquide. Le double bombement de cette barrière descend en s'élargissant vers nous, de gauche à droite : une bande noire entre deux bandeaux gris, au-dessus de la moitié à gauche, au-dessous à droite : comme la diagonale d'un parallélogramme très étiré. Dans l'eau, le reflet perd très progressivement de sa netteté. L'inversion permet l'équilibre visuel d'une quille immobile, immergée dans la transparence. Se succèdent ainsi, en position antipodique, et dans une lumière gris bleu fantastique, une double tour oblique à son tour barrée (deux fois) d'une autre barrière où ne circule à cette heure aucun véhicule ; un bâtiment cuirassé au château central pesamment étagé, inversé dans l'eau ; un plan bleuâtre qui monte (ou qui descend) pareil à quelque immaculé plan de glisse, dominé ou souligné d'un ressaut lumineux.

     

    Petite égise.JPG

    Avant de poursuivre notre double panoramique, notons la naissance en ce névé nocturne d'une luminescence bleutée qui règne comme une écharpe symétrique, effet de lumière sans doute, voilant les bâtiments qui s'élèvent ou s'immergent, de part et d'autre d'un étincellement vitré transparent soutenu par une armature métallique interne ; ce bâtiment iluminé occupe la moitié de la succession de ces structures imaginatives. Le voile bleu semble descendu du ciel nocturne ici concrétisé en lave. C'est sur une nuit claire que se découpent les fortifications repliées de cette citadelle : donjons de papiers enroulés, de drapés d'acier, acérés en haut, émoussés dans l'eau du bas.

     

    Puis un autre élancement de lumière, un très haut toit qu'on dirait de chaume, une fenêtre à six carreaux traditionnels égarée là, et d'autres bâtiments illuminés, un très haut réverbère, la ville...

  • Signification de la Toussaint

     DU "PETIT LIVRE DES GRANDES FETES RELIGIEUSES" de Bernard COLLIGNON aux Editions du Bord de l'EAU

    Une dernière fois se pose ici la question de savoir, comme pour les autres fêtes chrétiennes, ce qu'il y a, dans la Toussaint, de proprement chrétien, et ce qui affleure encore du substrat dit « païen », « celtique ». Il s'avère que si la Toussaint proprement dite révère tous les saints et martyrs oubliés par le calendrier (les jours de l'année n'y suffisent pas !) la Fête des Morts qui suit représente une survivance plus vivace encore de nos jours que la fête liturgique elle-même.

     

    Toute fête, depuis l'Antiquité en particulier hébraïque, se célébrait dès la veille au soir : le Jour des Morts est venu empiéter sur la fête officielle, jusqu'à pratiquement la supplanter. De toute façon, le 2 novembre n'est pas férié, donc, les familles déposent leurs fleurs (en particulier les extraordinaires chrysanthèmes (« les fleurs d'or ») sur leurs tombes dès l'après-midi de la Toussaint. Chaque mort, en quelque sorte, est devenu un saint (d'où la proximité sentimentale des deux fêtes ?), Chaque mort devenait un dieu. C'est l'hypothèse fort probable de Fustel de Coulanges(La Cité antique) : les premiers cultes préhistoriques ne se seraient pas adressés aux phénomènes naturels tels que grêle, nuit ou tempête, mais bien plutôt à ces personnes qui vivaient avec nous et qui, d'un seul coup, n'étaient plus là.

     

    Quoi de plus instinctif que de leur conférer une présence invisible, éternelle, en faisant d'eux précisément les protecteurs de la famille, depuis l'au-delà où elles étaient parvenues ? L'innovation de la religion chrétienne consiste à donner aux morts les plus vertueux un pouvoir particulier d'intercession auprès de la divinité : les saints. Juifs et musulmans honorent, certes, la sépultures de leurs grandes personnalités spirituelles, qu'ils admirent, mais qu'ils n'invoquent pas. Les chrétiens, à partir du Haut Moyen Âge, passent alors pour des idolâtres (ne vont-ils pas jusqu'à prêter aux reliques des pouvoirs surnaturels), bien qu'il soit précisé que les chrétiens n' « adorent » pas les saints, et que le Christ demeure le seul intercesseur de valeur.

     

    Mais le Credo comporte bien les mots « je crois en la communion des saints » : c'est-à-dire qu'est affirmée, par la communauté des vivants et des morts, qui se retrouveront dans l'Eternité, la croyance selon laquelle les plus saints d'entre nous peuvent « reverser » le trop-plein de leur sainteté sur les humains ordinaires qui leur en font la demande, et les sauver de cette façon ; c'est ce que l'on appelle la « réversibilité ». Et c'est bien ainsi que l'entendent les moines et les religieuses... qui prient pour nous.

     

    Pour devenir saint, ou s'efforcer de le devenir (un curé me disait : « Ce que je n'aime pas, lorsque je confesse, ce sont toutes ces personnes qui veulent devenir des saints... »), il « suffit » de vivre selon l'enseignement du Christ qui a dit « Aimez-vous les uns les autres ». " Je passerai mon ciel à faire du bien sur la terre.. " (Thérèse de Lisieux)- d'où la « preuve » des « miracles », dans les procédures de canonisation. Le fidèle se reportera également au Sermon des Béatitudes, dans l'Evangile. Un saint, une sainte, n'est donc pas un homme célèbre canonisé » en grande pompe, mais un frère ou une sœur qui demeure auprès de nous, un exemple à suivre, fût-ce de loin.

     

    En face de mon hôtel.JPGLamesse de Toussaint devient ainsi l'occasion de réaffirmer sa foi en une récompense de nos actions, qui durera toute notre vie éternelle – nous n'aurons donc pas vécu en vain ! Ce qui constitue le meilleur lien qui soit pour célébrer nos morts... Cette dernière (c'est le mot...) n'est donc pas la fin de la vie, mais demeure source d'espérance, car nous serons amenés à partager le bonheur des saints, qui de là-haut nous tendent la main...

     

    Le culte des saints fut récusé bien sûr par les protestants, sainement allergiques à toute notion de sainteté, de Pierre, Paul ou Jacques, ou du Saint Suaire ou du Saint Siège ou de toute autre relique.

     

  • Je suggère Suger

     

     Je vous ai laissé les intertitres parce que mon ordi m'efface n'importe quoi et qu'à la quatrième fois j'en ai eu plein le luc.      

     

    Les yeux plus gros que le ventre. Apercevant sur les rayons de quelque obscure librairie catholique un volume de Suger, Vie de Louis VI le Gros, “Ludovici Grossi”, il en fit l'acquisition en se pourléchant. Puis il le fit longuement sommeiller voire incuber sur ses étagères à lui, avant de s'en aviser de nouveau, bien plus de dix années s'étant écoulées : c'est peu de chose pour un garde-manger à lire. Mais le roulement de ses lectures ne ramenant un ouvrage qu'une fois l'an sous ses yeux (il avait en effet entrepris de lire simultanément plus de cent œuvres), il perdit le fil et l'intérêt de cette biographie comme de tant d'autres volumes, et n'y comprit plus rien, hors le fait qu'on s'y “foutait sur la gueule”.

     

    De plus, sa pédanterie rituelle voulant qu'il sût lire le latin couramment (ce qui n'était pas le cas, surtout pour celui du XIIe siècle), il n'avait à sa disposition que des lumières confuses, de celles que jettent des textes étrangers mal compris : les æ s'écrivaient (et se lisaient) “e”, par exemple. Et la lecture du texte français, en regard, ne lui présentait que des conflits d'héritages que l'on venait demander au roi de régler, au besoin (et le plus souvent) les armes à la main. Notre Philippe Ier (méconnu, sauf pour avoir épousé la fameuse Anne de Kiev) en découd avec tous les seigneurs de son entourage frontalier, leur casse la gueule, et revient se reposer, en véritable Héraclès ou Superman, plus près de nous. Et voyez-vous, tout cela restait si peu clair à notre lecteur qu'il ignorait encore si le père de Louis VI le Gros était mort ou non : apparemment non, puisqu'on le voit diriger son ost et prendre d'assaut des forteresses.

     

    Pendant ce temps, le paysan, le bourgeois, le noble rebelle surtout, souffraient mille mort, se faisant occire, ce dernier pour usurpation du pouvoir et faculté de piller les campagnes environnantes. Ce ne sont que principicules changeant de nom comme de chemise, s'alliant, cousinant et beaufrérisant à qui mieux mieux, se déshéritant et s'usurpant les fonctions, tandis que le peuple voir plus haut. Il faudrait se concentrer, rédiger des fiches, établir avec netteté les parentèles, et savoir si le conflit est justifié ou non. Pour les vaincus, pas de quartier : les impies se voient pieusement massacrés (c'est dans le texte, impios pie occidit), à moins qu'ils ne se rallient au souverain, voire en se roulant physiquement à ses pieds, au grand étonnement des barons rassemblés.

     

    Peu importe donc sous quelle autorité l'on vit, l'essentiel étant d'avoir un bon maître et de craindre Dieu et ses représentants. Pour étudier les secrets arcanes d'une œuvre aussi touffue, il faudrait la consécration d'une vie, se passionner pour ces prises de châteaux, dont il ne reste parfois

     

    COLLIGNON LECTURES « LUMIERES, LUMIERES »

     

    SUGER VIE DE LOUIS VI LE GROS 59 04 21 (61 02 04) 28

    Les établissements Machinchose d'Angoulême.JPG

     

     

     

     

     

     

     

     

    que des murs de fermes à demi-effondrés. Tout gît dans le détail : voici un seigneur qui, pour ne pas se faire trucider par ses proches, sepe lectum mutaret, changeait souvent de lit. Et souvent, par terreur nocturne (j'épargne souvent le latin, qui ne sert à rien c'est bien connu, à mes lecteurs éventuels) il multipliait les rondes de nuits, commandant de tenir prêts, toute la nuit, pendant son sommeil, son écu et son épée : vous voyez, quand on veut s'en donner la peine, “s'en donner les moyens” comme disent les je-sais-tout, le texte prend de l'épaisseur et de la vie. Mais vérifions : ce ne sont pas les rondes nocturnes, qui auraient dérangé par leur tintamarres, mais les “veilleurs armés”.

     

    Qui ne bougeaient pas, ou si peu. Quant à son bouclier, à son épée, il ne fallait pas les “tenir prêts”, mais les “placer devant lui”. Mais seneçon là que des clausules de style, n'influençant pas réellement sur le sens. Horum vero unus, “mais l'un d'entre eux” (de ses chambellans) “nommé H.”, “intime de ses familiers” autrement dit de sa familiarité rapprochée, se trouvai être un espion, un traître. Nous ne le connaissons que par son initiale : le manuscrit G nous révèle qu'il s'agissait d'un certain “Henricus”, “Henri”. La note 2, en français, nous renseigne : ce serait “Hue”, d'après les Grandes Chroniques, traduisant le latin des clercs en français médiéval. “D'après Guillaume de Malmesbury, qui ne le nomme pas, il était de basse naissance et préposé à la garde du trésor royal”. Que tout cela reste naïf. Suivent les références relatives à l'histoire des rois anglais, Gesta regum anglorum. J'eusse aimé plonger dans certaines spécialisations, dont l'histoire médiévale : mais je me fusse privé de tous ces agréments de conversation érudite sans être pédante qui font l'essentiel de mon charme et de mon incomparable modestie. Pour notre espion royal, une brouettée de compliments vient ici s'interposer, entre le sujet et son verbe - j'en vois qui dorment au fond - il fut condamné à perdre les yeux et les organes génitaux – ah, un peu tard pour vous réveiller. Mais on l'a exécuté “miséricordieusement” : on les lui a bien crevés (les yeux) et coupées (les genitalia) : car il “eût mérité la corde”.

     

    Aveugle et châtré, mais vivant. Ça se discute. Le roi, “qui ne se sentait en sûreté nulle part” ? mais alors, cet homme ou désormais castrat faisait partie des proches du roi ! Changement de perspective ! Le roi le comblait de bienfaits, et malgré cela, il projetait de l'assassiner dans son lit ! Le roi Philippe Ier se voit qualifié d' arto providus. Lançons les dés : “costaud”. Cela peut signifier tout autre chose. “Il prenait de mesquines précautions”. Je suis loin du compte. Il est providus, donc prévoyant, précautionneux. Mais arto, soit “dans l'étroitesse”. “Etroitement précautionneux”. Suger COLLIGNON LECTURES « LUMIERES, LUMIERES »

     

    SUGER VIE DE LOUIS VI LE GROS 59 04 21 (61 02 04)29

     

     

     

     

     

     

     

    nous la joue Tacite... 61 02 04 - mais reprenons je vous prie : Louis VI le Gros, c'est le prétexte chronologique des « Visiteurs », suzerain donc du comte de Montmirail, où le fils de l'aubergiste chie en chantant, et de son fidèlc « Jacques Houille »... Le vrai roi cependant, Ludovicus Grossus, en latin d'époque, se vit biographé par l'abbé Suger entre 1138 et 1145. L'édition que nous avons sous les yeux, bilingue, latin bâtard à gauche, français à droite, fut mise au point en 1929 par Henri Waquet, et republié en 1964 aux Editions des Belles-Lettres. C'est comme vous l'avez vu très difficile à lire. Le latin en effet se conforme plus ou moins à la prononciation médiévale, où la terminaison æ se dit et s'écrit « e », sans accent bien sûr.

     

     

     

     

  • Clavier

     

     

    Falaises d'Angoulême.JPGC'est une tâche bien ingrate. Simone de Beauvoir s'y est exercée parfois dans un bistrot de St-Germain, puis y a renoncé comme perte de temps, stérile. Ma personne dont la vie n'est que perte de temps (et "n'intéresse personne") s'occupera d'en perdre encore en décrivant l'objet qui me sert de compagnie tout au long de mes écritures : le clavier de la machine à écrire. Il supplantera bientôt l'écriture manuelle, comme ces fous d'Américains l'ont déjà entériné dans ce qu'ils appellent leurs écoles primaires, Grade Schools. C'est un grand rectangle sévère, revêtu de sa housse jusqu'à ce qu'elle tombe en ruine, déchirure après déchirure. Pour l'instant, seuls le"x" et la portion de touche dévolue aux majuscules présentent un trou palpable.

     

    Le reste est recouvert d'une enveloppe transparente et grise, sous laquelle se dissimule un noir de jais. Mais il ne faut pas l'enlever, pour que le dessous reste neuf : ainsi ma mère voulait-elle me convertir au port d'une imperméable sur ma gabardine poru ne pas la mouiller, ainsi les Alexandrins et les Marocains portent-ils sur leurs beaux vêtements leur pyjama le plus soigné, afin de les conserver neufs, ce qui fait qu'en définitive, on ne les voit pas. Mon clavier est français : AZERTY, et non QWERTY. Parfois, sans que l'on sache pourquoi, il vire à l'américain : fausse manœuvre sans doute ; il suffit de revenir en arrière dans la programmation, et tout s'arrange. Autrement, le m, le point, le point virgule, entre autres, demeurent introuvables, et les voyelles accentuées disparaissent. J'ai appris à dactylographier à 17 ans, sur une Olivetti verte que chacun a connu vers 61. Il y avait une tablature pour expliquer l'art et la manière de poser ses doigts, et les plus doués réussissaient à ne plus regarder le clavier : désormais j'y parviens à peu près. Mon Olivetti comportait 47 touches numérotées, mon bureau me montrait les chutes d'Iguaçu, dont une de 47 mètres (record : 90). J'avais donc imaginé que ce déversement, rapproché des manipulations du clavier, expliquaient ma peur du nombre 47, par la culpabilité due aux masturbations.

     

    C'est idiot n'est-ce pas. Mais quand je l'eus découvert, ou imaginé, je cessai d'avoir peur de mourir à 47 ans. Les lettres sont en majuscules sur la machine d'aujourd'hui, "USB KEYBOARD". Leur police est de style arrondi, la housse les rend ternes. A droite un pavé numérique, à verrouiller au reste pour l'utiliser (j'aurais cru que le verrouillage en interdisait l'accès ; mais c'est le contraire). Un croissant de lune en son dernier quartier montre le moyen de le déverrouiller. La première rangée, de F1 à F12, reste mystérieuse et je préfère ne pas y recourir. Tout ce qui touche la mise en page est extrêmement aléatoire selon moi.