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  • Merci

    Merci à tous, les potes, de ne pas m'avoir oublié pendant mes absences : Paris, La Ciotat, Moulins. Il m'est très difficile de me servir de la liaison Wifi en hôtel, je la retrouve, je la reperds, c'est galère. Amis connus et inconnus, je me soucie  beaucoup plus des autres que l'on ne peut le penser. Je pense à moi, mais c'est pour mieux vous connaître. Je pense à vous pour mieux me recentrer sur moi. Il n'y a pas d'opposition entre "le moi" et "les autres", contrairement à ce que nombre de niaiseux superficiels veulent nous enfoncer dans le crâne. Si vous ne connaissez pas les autres, vous ne vous connaîtrez pas, OK, mais si vous prétendez ne pas vous intéresser à vous, eh bien vous ne pourrez pas connaître le autres non plus. Les deux faces d'une même médaille. Alors les leçons de morale à deux balles, vous laissez ça au Journal de Mickey. Vu ? Je suis fasciné par tous ces gens qui passent dans la rue, en particulier les femmes : de tout âge. Moi aussi  j'ai un certain âge. Mais c'est fascinant de croiser tous ces mondes immenses qui se déplacent sur deux pattes, avec un sexe féminin ou masculin au milieu. L'ennui, c'est quand il faut parler. Il y a tellement de juges et de trouillards, dont moi. Alors les humains, vous serez toujours pour moi un puits insondable, comme je le suis pour vous. Je voudrais vivre mille ans. A bientôt race innombrable.

  • L'orgasme et la mort ; puis les larmes

     

    L'orgasme et la mort.

     

    Quand je fais l'amour, je joue avec la mort. La mienne, celle de l'autre. J'espère que mes manœuvres sexuelles ne la mèneront pas au suicide. Lorsqu'elle a joui pour la première fois en ma compagnie, mais seule, m'ayant tourné le dos, ses traits se sont soudain tirés, ses cernes accentués. Sa dépense d'énergie m'a rempli de la plus profonde considération, du plus profond respect. Les deux ultimes saccades, latérales, de son cul furent d'une force extraordinaire. Mais elle a recouvré, dans l'instant, son sang-froid, alors qu'elle avait affirmé, naguère, dans l'effroi, ne plus jamais pouvoir me laisser échapper si le plaisir un jour lui survenait. Comme il est dissolvant pour elle de voir fondre ses convictions, qui la formaient – dissolvant, ou construisant ?

     

    En n'intervenant pas, en demeurant inerte, j'ignore si je la contrains de gérer ce que je ne puis faire, ce que je me retiens, peut-être, de faire. Je troquerais bien la mauvaise foi sartrienne, ce petit homme jaune et rabougri que je suis dans ma tête, avec ces troubles délicieux ressentis par la jeune maîtresse dans Le jeu de l'amour et du hasard, qui ne veut pas s'avouer son amour ; mais la rime est pauvre, et je retourne à ma paralysie.

     

     

     

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    Le poème et la mort

     

    Virage dans l'espace.JPGElle écrivait ses vers, confus et magnifiques ; Lazare ne pouvait les suivre : mais il en publiait de pires. Elle a parcourir en vérité bien plus de route avec lui qu'elle n'en a voulu dire : comment sinon peut-elle à ce point se formaliser de ses appréciations ? ...même injustifiées. Hanim ne compose plus, ni ne tient de blog (l'ombre de Nils plane : est-il vrai que je risque ma peau ? ils'enfuirait et se mettrait à boire). Viendrait-elle, après sa fuiter, sonner chez moi pour m'enlever ? me transférer d'un toit sous l'autre ? balancer dans le miroir la menorah de trois kilos six cents d'argent ? Elle s'est vantée d'avoir maintenu la même forme poétique depuis ses quinze ans, dois-je m'inquiéter ? existe-t-il en poésie des « spontanéités » ? de combien son enfance s'est-elleéloignée à cause de moi ? sous moi ?

     

    De combien son couple est-il plus solide que moi ? existe-t-il une place pour le merci, pour le « j'accuse » ? les deux sont-ils si éloignés ? Ne puis-je donc aimer ma mère ? mêlant les mêmes injonctions ? qu'est-ce que l'écriture ? est-ce que j'écris à ma mère ? pourquoi laissais-je traîner mon carnet personnel ? Hanim écrit-elle à son père ? pour séduire et s'épancher, pour déplorer notre distance - quel destinataire suis-je ? Pourquoi tant de réserves de sa part, un tel rejet, de La chuted'Albert Camus ? La forme de La chute relève de l'épistolaire, ici jugée artificielle et ringarde, agressive ! et non d'amour ! Alors que ces perpétuelles apostrophes, justement, me concernaient, moi, à la deuxième personne, et au premier chef ! enfonçant définitivement tous ces péteux péremptoires – « vous avez tout choisi, et c'est à vous seul de vous en sortir ! » - voir Baba Sahib : « Tu as choisi d'être malheureux, et c'est une grâce de Dieu»...

     

     

     

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    On faisait sa bégueule, au début, et sa renchérie : « Une Cohen-Lilionn, au motel ? Tu rêves ! » Puis on en a tâté, ce n'était pas si sale en baissant les lumières et les stores – mais, physiquement, je me détraque : mes glandes grossissent, blêmissent, gondolent et me feront crever dans un relent de vase.

     

     

     

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    Un jour au restau tunès, Hanim, Seconde Epouse, a jeté sur la table douze euros en pièces de trois bien claquantes, avec la voix qui monte en pleine salle ; or à présent, avec ma Première, nous n'avons plus de scène de ménage : de simples allusions suffisent. Certains passent toute leur vie à la comprendre leur histoire ; ce ne sont longtemps que mixtures, confrontations, relents et guimauve – cela dure des mois, des années : grisaille et souffrances.

     

     

     

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    Hanim pleure au téléphone portable, je la reçois seul et debout derrière la poste à St-Supply. Elle m'aimait, alors. Elle avait l'amour du drame. Comme moi. Je n'avais pas eu la sottise de lui révéler mes deux coups tirés d'infidélité. Je l'avais à moi seul en communication. Pourquoi lui avais-je si souvent laissé entendre que je tombais toutes les femmes ? J'étais si fier alors, de commencer une nouvelle vie. Hanim sanglotait, voyait plus clair en moi que moi-même : un harem, un bordel mormon, cinq ou six femmes entre lesquelles répartir mes faveurs, et tout l'amour du monde - au fond de cet amour se cache l'infinie solitude, l'éternel qui se dérobe : il n'est d'absolu que de Dieu, bien au-delà du col de l'utérus – par delà son athéisme, Don Juan recherche Dieu. Chérubin vit Dieu. Du verbe vivre. Il est bien téméraire et confus de ma part de vouloir m'égaler à eux.

     

    Cette femme, celle-là précisément, me désire. Veut à toute force poursuivre sitôt que je la touche. Jamais vu cela. Jamais je n'ai pu ni voulu le voir avant elle, jamais. Aujourd'hui (enfin) je le vois, je le crois, pour le petit toujours qui reste.

     

  • Polybe

     

    Polybe admire l'armée. Romaine, s'entend, dont il fut l'otage. À quelle occasion, je l'ai oublié. Rien de plus admirable en effet que les règles d'organisation et de rationalité dont on s'entoure pour tuer. On massacre assurément, de l'humain ou du taureau, mais avec tout un rituel, une législation. Pas question de trucider en tranchant dans le tas. L'homme crève et chie comme les bêtes, mais il lui faut du légalisme, de la constitutionnalité. Les animaux possèdent aussi leurs rites et leurs façons, et celles de l'homme ont à voir elles aussi avec l'efficacité. Ce qui frappe dans le choix des officiers, c'est qu'il ressemble beaucoup aux calculs du commandement politique en Grèce, ou plus près de nous à Venise.

     

    C'est le déclenchement de toute une mécanique démocratique. Nous en sommes à ce fameux établissement du camp, dont nos élèves de 6e se régalaient : une disposition immuable, tenant déjà de la fondation d'une ville, d'une civitas. Et bien des localités ont conservé ce plan quadrangulaire, , l'armée se trouvant constituée, en ses débuts, de citoyens, de préférence propriétaires. Le camp romain nous ramène donc à la fonctionnalité du meurtre, rituel, sacrificiel, autant qu'à la fondation, à partir du plan même de garnison, de colonisation : la colonne, en conquérant, laisse toujours derrière elle des camps, des castra, que certains occupent et font prospérer. La science de l'établissement des camps s'appelle « castramétation ».

     

    Polybe, nous dit la note, aurait imaginé (ou inventé!) la négligence des Grecs dans l'établissement de leurs camps pour la nuit ; ils ne s'allongeaient tout de même pas au hasard !Un camp grec n'était pas un immense bazar ! J'aime tout de même ce naïf qui préfère à son peuple celui des Romains, comme nous le faisons nous-mêmes... D'autres avant nous se sont bien sûr penchés sur L'armée et le soldat, La guerre dans l'Antiquité (Harmand, Garlan...) et plus on approfondit ses recherches, plus on s'aperçoit que le terrain grouille de spécialistes et d'acteurs historiques : « Le texte à comparer à celui de Polybe, à l'autre bout du temps, est celui d' [Hygin], De munitionibus castrorum, « Sur la fortification des camps ».

     

    Hygin est-il du VIIIe siècle avant notre ère ? ...du Ve de la nôtre, je crois... Wei et Nicolet renvoient aux travaux de P. Fraccaro et de Walbank. Braves gens. Allant jusqu'à tirer des planches (Kremayer-Veith). Et dans l'ombre défilent ces casques et ces paludamenta ou tuniques de commandement. « Une fois choisi l'emplacement du camp, la tente du général y occupe toujours la position qui permettra le mieux d'avoir une vue d'ensemble en même temps que de faire circuler des ordres. » Logique. Le général n'est pas à l'arrière, mais physiquement présent et combat tout au milieu de ses troupes. A l'endroit où l'on va la planter, on met son fanion, la surface faisant 4 plèthres » (2 plèthres sur deux, 60m x 60 environ ; un stade fait 180m.) « A l'extérieur de ce carré, sur un seul de ses côtés (…), les légions romaines se disposent de la façon suivante. » Séjà nous sentons poindre, avec méfiance, cette propension des Anciens à embrouiller tout ce qui est clair, voire géométrique. Il nous avait semblé que le général occupait le centre du camp. Or cet emplacement, d'après Polybe, serait une excroissance, une verrue, particulièrement vulnérable, comme aux avant-postes, ce qui se conçoit tout de même. Lisons à présent le texte grec, p. 104 à droite : « Il existe six tribuns par légion ; chacun des deux consuls a toujours deux légions avec lui, il est évident que douze tribuns accompagnent forcément chacun des deux consuls. » Tribuns militaires s'entend, et non point de la plèbe. « On met donc leurs tentes à tous sur une seule ligne droite, qui est parallèle au côté du caré qu'on a choisi (celui du quartier général ou praetorium). »

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  • La galerie de potaches

     

    Je vous renvoie, bande d'ignares, à votre manuel d'Histoire Latine (« Mais y'en a plus ! - Vos gueules. » Ne pas oublier Quentineau, d'ascendance russe, que sa mère avait plus ou moins convaincu d'étudier cette langue. Il s'était esclaffé quand j'avais tiré d'un coup sur le nœud de ma cravate, déroulant une ignoble cravate en forme très exacte de maquereau (« Ah ce goût ! ce goût ! ») - tandis que les filles se récriaient en sens inverse, trouvant mon torchon de cou de la plus vive originalité.). Ce fut lui encore qui me tendit du bout du bras, d'un air charitable et dégoûté, son adresse de futur étudiant, car je m'étais plaint (encore !) de n'avoir qu'eux seuls, mes élèves, pour seule famille, ma femme se signalant par sa constante absence au monde.

     

    Je me souviens de Chien, que ses parents avaient tout de suite, dans la demi-heure, sorti des Beaux-Arts parce qu'un prof commençait à lui tripoter l'entre-jambes ; « On n'entendati que nous dans l'établissement », me confiaient les parents, plus filiformes l'un que l'autre - « Ah ça n'a pas traîné ». Je me souviens de la fille Chamois, immense blonde, passionnée de mécanique auto et de cambouis, orientée selon ses désirs, qui plus tard a dû enjamber les mecs avec une précision de pont-levant. Magnifique Walkyrie. De Rabot, soupçonnée de subir la pédophilie (dites seulement me dit la C.E. que vous avez été frappé par son émotivité particulière ; ne parlez pas de soupçons !) Cette brave élève fille de colonel m'avait surpris en train de parler d'elle sans avoir noté sa présence (c'est bien de moi) : « Je parlais de votre nom de famille, Mademoiselle, qui désigne un instrument de menuiserie ».

     

    Je n'avais en effet aucune matière à calomnie. Rassurée, flattée que je mentionnasse la signification de son nom. Une petite blonde et rose adorable. La fille Grandin, très moche très jaune rédigeait des fiches sur les personnages de Dostoïevski. “Mais enfin pourquoi, me demandait-elle, en voulez-vous ainsi à toutes ?” Même réaction des filles Entommeure et Lapomme,à qui j'ai prétexté que je leur en voulais, aux femmes, par jalousie de ne pas en être une, moi-même ; elles en furent toute soulagée, comme ayant enfin résolu le fin mot d'une énigme. Je ne pouvais tout de même pas leur dire que c'était à cause de mon désir de coucher avec toutes les femmes, afin d'acquérir leur sexe.Je me souviens de Framboise, qui avait poussé très loin la ressemblance avec son patronyme : gras, onctueux, bête et savoureux. Pour Lexcrème, interdiction absolue de se permettre la moindre once de plaisanterie en « -ment ». Mais combien de fois n'ai-je pas répété à la fille Fer : « Il faut laisser Lucie Fer » - mon Dieu que de connerie... Sa cousine s'extasiait au fond de la salle, après l'un de mes calembours, empruntés bien sûr à l'excellent San Antonio : « Néanmoins, et oreille en plus... » - je la voyais toucher alternativement son nez et son oreille, en se pénétrant profondément du jeu de mots, qu'elle a dû conserver dans le coin le plus précieux de sa mémoire de jeune adolescente... Thomas Bastonneau,quant à lui, petit, moche, noiraud de Cancale, me disait « Vous êtes un prof pour bons élèves. Il en faut, mais... vous ne savez pas expliquer. »...Je ne me souviens plus du chanteur qu'il savait imiter (il se fit prier par ses camarades, mais je m'aperçus, lorsqu'il se décida enfin, qu'il ne le pouvait faire qu'à voix très basse. Taureaux, mais de loin....JPG

    MEUEUEUH...

     

    Et dans tous ces yeux, tant d'espoir... Toune, Lucien, devenu un ami épistolaire. Et qui m'a laissé choir (à cheveux), comme il est naturel et souhaitable, après tant de conseils à lui prodigués (mais il est vain de donner des conseils : on écrit ce qu'on est ; pour améliorer son style, on doit changer soi-même ; et cela, n'en déplaise aux nombreux donneurs de leçons (souvent payantes), ne se commande pas, ne se décide pas) : la gloire est aléatoire, et ne s'accommode pas des velléités, ni même des grandes volontés. Alphonse, c'est le garçon qui m'a rossé dans un sac en jouant Scapin. C'était un très grand sac, parce que je craignais de m'étouffer. Adrienne, c'est la fille si moche, revêche et concentrée dans cette classe très sonore de grands couillons ; Brahim, celui qui crachait bien lentement par terre, de façon extraordinairement répugnante, en me croisant, mais de l'autre côté, comme les Suisses à Saint-Pierre-le-Môtier pour Jean-Jacques ; je le retrouve aux caisses à Monoprix.

     

    Je l'évite pour ne pas lui dire “Alors, on ne crache plus ?” Je me souviens de Schiavoni, qui m'inventa dès la sixième la livraison par les déménageurs du piano à roulettes, lequel s'échappait soudain et déclenchait une inépuisable série de catastrophes. D'un autre qui nous lut à tous les aventures de l'agent Bedebois, car j'animais un cours de théâtre bénévole tous les samedis matin. C'est moi aussi, ce fou, qui pour ma première année complète d'enseignement fus le dernier à lire une liste de distribution des prix, en 68, sous les regards courroucés du principal, qui devait mourir l'année suivante ? « Et maintenant, soyez particulièrement attentifs » avait-il dit : jusqu'au bout, il m'aurait mortifié.

     

    Seul de tous mes collègues, qui bâclaient tout cela comme une corvée des temps révolus, j'ai mentionné tous les prénoms, d'une voix ralentie, afin de conférer à cette cérémonie moribonde un minimum sinon de solennité, du moins de dignité. J'avais été le seul à mener la classe en cours, avant de la faire sortir, devant la révolte généralisée des enfants. Tel fut mon Mai 68...

     

  • Madame s'éteint ? description

     

     

    Ma femme s'affaiblit. Ma fonction est de décrire ce qui se trouve devant mes yeux. J'ai là un agenda 209, rebaptisé 2014 par le moyen d'une étiquette scolaire, lignée de vert : "4 saisons en 20..." est en lettres faussement dorées, quatre colonnes du même or alignes de faux pictogrammes chinois signés "Miel", du nom de leur peintresse : une femme charmante, intelligente, trop belle popur moi. La mienne eut son apogée aux débuts de sa grossesse, printemps 72. Elle ne devait plus jamais être si belle, et je l'ai trop accablée de reproches, l'accusant de m'avoir gâché ma vie, comme j'ai fait de la sienne, mais nous étant à la fois sauvés l'un l'autre, car nous ne savions que trop dans quels abîmes nous aurions sombré, elle de la folie, moi de l'alcool.

     

    A présent elle passe devant moi dans sa vieille robe de chambre vieux pourpre, voûtée, traînant des pieds, vers ses rêves sous les couvertures. Devant moi j'ai sur le bureau une montre et son bracelet, sur le chant, avec son cercle de faux acier, son écran gris kaki portant une heure indue : soixante minutes d'avance, heure d'été déjà, d'ici je ne distingue pas les chiffres : le pourtour est noir, puis la structure ronde, virile, sportive, et les deux demi-cercles du bracelet, sans souplesse. Elle pose ainsi de profil sur une enveloppe courte et carrée, à demi engagée sous l'agenda. Ce regiastre à tranche dorée relate plutôt ce que j'ai fait que ce qu'il reste à faire, c'et donc plutôt un memorandum. Tous les jours j'y note ce que j'ai fait la veille, et relisant de vieux carnets de ce genre pour 81, je ne retrouve plus la mémoire de tous ces familiers que je mentionnais, comme allant de soi : qui était Philippe Martin ?

     

    Nous voyons donc en superposition : l'agenda de faux cuir 2009 rectifié 14, la montre bien ronde aux boutons sans emplois, l'enveloppe carrée au volant soulevé, une petite carte postale à l'envers de mêmes dimensions, et dans le noir, à l'extrémité du bracelet de faux je ne sais quoi, le piédestal plat deviné de mon écran plat offert par le petit-fils pour Noël. À l'idée de décrire l'écran, l'à quoi bon me prend, et je vérifie mon reste de minutes : Dieu merci dix, seulement. Ce que nous écrivons risque toujours d'échouer sur la plage des documents antiques : nous ne pouvons plus apprécier Aristophane ou Rabelais par manque d'informations sur ces temps-là, que l'auteur n'a pas donnés, comme allant de soi.

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    Ce que je fais, bien d'autres le font, sans dépasser le cercle de leurs petits lecteurs. Mais sur ces textes proliférants se fonderont j'ose croire tant d'imaginations à venir, s'il nous reste un cerveau parmi nos implants, et des cœurs sous nos pacemakers. Nous sommes méprisés, récupérés, moins sous la boue que les plombiers-zingueurs, mais tout de même. C'est le temps, le sujet, comme toujours. Les objets qui subsistent. Le mouchoir de Flaubert, son dernier verre, petit, épais, sous vitrine. D'Anne-Marie subsisteront les tableaux, minces, médiocres ou magnifiques, et les littératures qui les ont fait naître ne seront plus. Alors je témoigne, je témoigne, "je t'empoigne" et nous écrivons. Le dessous de l'écran n'est qu'une caverne à l'ombre, où disparaît le bois du meuble. Juste au-dessus la petite architrave, avec sa lueur vert anis, ne prononcez pas le "s", et la grande architrave fendue sur toute sa longueur. Au-dessus, c'est l'Ecran. Sa grande bordure bleue, sa "barre", comme ils disent.

     

  • Le baron de La Brède s'en va trottinant

     

     

    Notre baron de La Brède se trouve toujours cheminant par les Etats cette fois d'Allemagne, et nous sème ses petites considérations de noblaillon près de ses sous. Quoiqu'il méprise fort le Roi-Sergent, mari de la fille de l'Electeur de Hanovre, pour son avarice et son ivrognerie. Il serend ainsi, notre Charles-Louis, de château en abbaye, recommandé d'étape en étape par des lettres d'introduction, et nous révèle un aspect de la vie quotidienne de ce temps assez surprenant : las paysans et gens de peu ne font pas partie de ses côtoiements, comme pour ma personne, mais il peut voyager sans jamais quitter son milieu social. Nous apprenons les revenus de chaque principicule, ainsi que l'état de ses dépenses et de sa puissance militaire.

     

    C'est ainsi que se déroule peu à peu le plus précis des tableaux politiques et financiers de ce futur terrain de chasse pour nous autres, aux temps futurs de la Révolution et de l'Empire, document direct et indispensable sur l'Allemagne de 1729, où le roi de Prusse fume et tousse parmi ses officiers tandis que Marie-Dorothée reçoit chichement et du mieux qu'il lui est accordé. S'intéressent encore plus à ces choses les élèves d'allemand première langue, qui ont lu des textes sur le père du futur Frédéric II le Grand. C'était alors, de Coblence à Hambourg, un bien faible pays que le Saint-Empire Romain Germanique, consciencieusement dévasté par les Français depuis la guerre de Trente ans, et qui ne prit sa revanche qu'en 1870. Mais le grand-père de Bismarck, né en 1815, est encore dans les langes (il est né en 1727). Notre Roi-Sergent se dispute, bien pris d'eau-de-vie, avec sa femme, qui "se jeta à ses pieds pour le prier de penser bien auparavant à ce qu'il faisoit". Et notre grand-homme, entre deux bouffées de pipe au schnaps, répond avec bonhomie qu'il ne va "seulement brûler que Hanovre". Kolossale Plaisanterie ! La reine "eut des gardes pendant tout le temps de la querelle".

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    Nous n'avons pas jugé bon de comprendre les motifs de ladite querelle politique. Rappelons, pour l'ambiance, que tout sujet masculin de Sa Majesté entrait à l'armée dès l'âge de 10 ans, et que certains pères préférèrent mutiler leur fils que de se soumettre à cette tyrannie, qui vidait la Prusse de ses habitants. "Le prince royal troqueroit bien sa qualité de prince contre dix bonnes 1,000 livres de rente", avec la virgule des milliers de l'époque. C'est bien le futur Frédéric II, qui faillit s'évader en France à cause des brutalités de son père, qui le rossait et même, si j'ai bonne mémoire, décapita son meilleur ami à la hache. Le tout dans une effroyable radinerie. Montesquieu poursuit : "Le prince d'Anhalt est un grenadier comme le roi. " C'est peut-être Léopold Ier, der alte Dessauer, qui disait "quelquefois : "Il faut bien que je veuille bien vous récompenser : car vous savez que je n'aime pas à donner".

     

    De telles mœurs devaient bien rebuter notre baron de Montesquieu, bourgeois frotté de noblesse, mais qui faisait là ses écoles, et notait bien tout dans sa tête, futur matériau sans qu'il le sût du futur "Esprit des Lois". I

     

    Songer que Charles XII avait conquis par fait de guerre la Pologne et la Russie jusqu'à Poltava. Frédéric de Hesse-Cassel était son beau-frère, et reçut le trône de son épouse, sœur du grand souverain, qui le céda à son époux, par amour dit-on. Diderot et Voltaire portaient aux nues cette brave femme, qui préféra voir un homme à sa place d'héritière légitime. Etrange époque si familière, où les Princes se préoccupaient de leurs héritages avec une grande préoccupation de préséances, mais aussi de propriétaires soucieux de leurs revenus, d'où dépendaient leur train de vie et leur prestige (à l'exception du Roi-Sergent dont nous parlions plus haut). Grande complicité de classe dans ces rivalités souvent fratricides, on se jalouse, on se tue, mais dans un même monde : le reste n'est que remplissage, mais nulle remise en cause de cet ordre dit naturel.

     

    Montesquieu s'intéresse, en observateur extérieur sagace, aux relations des pouvoirs avec leur clergé, leur bourgeoisie, leur peuple. Il engrange les observations, en vrac encore et simplement factuelles. Il énumère ceux qui le reçoivent, les hommes d'importance, les rouages souvent informels ou souvent très encombrés au contraire, voire grippés, de formes anciennes caduques entravant leur fonctionnement au profit de certains favoris émergeant de la pagaïe : "Le comte de Horn étoit chancelier et républicain. On fit peur à la Reine" (sœur du grand Charles XII de Suède) que, si elle ne remettoit pas l'élection, le duc de Holstein pourroit succéder." C'était en effet le neveu de Charles XII, fils d'une autre sœur du roi.

     

    La si vertueuse, la si amoureuse Reine de Suède préféra donc céder le trône à son mari plutôt qu'à son jeune neveu qu'elle détestait, et "demanda l'élection". Soit, dit le Parlement, pourvut que l'on abolît le "pouvoir arbitraire. Cela fut accordé. Ejection du jeune neveu. Ejection aussi du comte de Horn, autre prétendant fort encombrant. Il faut suivre. Les contemporains, du moins les nobles, saisissaient les allusions de ces histoires privées. Je me demande si ce comte de Horn n'était pas le frère de celui qui fut roué en place de Grève pour assassinat. Toujours est-il qu'on lui "ôta la place de chancelier" pour être nommé "maréchal de la Diète". Nous parlons du frère innocent, bien sûr...