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La galerie de potaches

 

Je vous renvoie, bande d'ignares, à votre manuel d'Histoire Latine (« Mais y'en a plus ! - Vos gueules. » Ne pas oublier Quentineau, d'ascendance russe, que sa mère avait plus ou moins convaincu d'étudier cette langue. Il s'était esclaffé quand j'avais tiré d'un coup sur le nœud de ma cravate, déroulant une ignoble cravate en forme très exacte de maquereau (« Ah ce goût ! ce goût ! ») - tandis que les filles se récriaient en sens inverse, trouvant mon torchon de cou de la plus vive originalité.). Ce fut lui encore qui me tendit du bout du bras, d'un air charitable et dégoûté, son adresse de futur étudiant, car je m'étais plaint (encore !) de n'avoir qu'eux seuls, mes élèves, pour seule famille, ma femme se signalant par sa constante absence au monde.

 

Je me souviens de Chien, que ses parents avaient tout de suite, dans la demi-heure, sorti des Beaux-Arts parce qu'un prof commençait à lui tripoter l'entre-jambes ; « On n'entendati que nous dans l'établissement », me confiaient les parents, plus filiformes l'un que l'autre - « Ah ça n'a pas traîné ». Je me souviens de la fille Chamois, immense blonde, passionnée de mécanique auto et de cambouis, orientée selon ses désirs, qui plus tard a dû enjamber les mecs avec une précision de pont-levant. Magnifique Walkyrie. De Rabot, soupçonnée de subir la pédophilie (dites seulement me dit la C.E. que vous avez été frappé par son émotivité particulière ; ne parlez pas de soupçons !) Cette brave élève fille de colonel m'avait surpris en train de parler d'elle sans avoir noté sa présence (c'est bien de moi) : « Je parlais de votre nom de famille, Mademoiselle, qui désigne un instrument de menuiserie ».

 

Je n'avais en effet aucune matière à calomnie. Rassurée, flattée que je mentionnasse la signification de son nom. Une petite blonde et rose adorable. La fille Grandin, très moche très jaune rédigeait des fiches sur les personnages de Dostoïevski. “Mais enfin pourquoi, me demandait-elle, en voulez-vous ainsi à toutes ?” Même réaction des filles Entommeure et Lapomme,à qui j'ai prétexté que je leur en voulais, aux femmes, par jalousie de ne pas en être une, moi-même ; elles en furent toute soulagée, comme ayant enfin résolu le fin mot d'une énigme. Je ne pouvais tout de même pas leur dire que c'était à cause de mon désir de coucher avec toutes les femmes, afin d'acquérir leur sexe.Je me souviens de Framboise, qui avait poussé très loin la ressemblance avec son patronyme : gras, onctueux, bête et savoureux. Pour Lexcrème, interdiction absolue de se permettre la moindre once de plaisanterie en « -ment ». Mais combien de fois n'ai-je pas répété à la fille Fer : « Il faut laisser Lucie Fer » - mon Dieu que de connerie... Sa cousine s'extasiait au fond de la salle, après l'un de mes calembours, empruntés bien sûr à l'excellent San Antonio : « Néanmoins, et oreille en plus... » - je la voyais toucher alternativement son nez et son oreille, en se pénétrant profondément du jeu de mots, qu'elle a dû conserver dans le coin le plus précieux de sa mémoire de jeune adolescente... Thomas Bastonneau,quant à lui, petit, moche, noiraud de Cancale, me disait « Vous êtes un prof pour bons élèves. Il en faut, mais... vous ne savez pas expliquer. »...Je ne me souviens plus du chanteur qu'il savait imiter (il se fit prier par ses camarades, mais je m'aperçus, lorsqu'il se décida enfin, qu'il ne le pouvait faire qu'à voix très basse. Taureaux, mais de loin....JPG

MEUEUEUH...

 

Et dans tous ces yeux, tant d'espoir... Toune, Lucien, devenu un ami épistolaire. Et qui m'a laissé choir (à cheveux), comme il est naturel et souhaitable, après tant de conseils à lui prodigués (mais il est vain de donner des conseils : on écrit ce qu'on est ; pour améliorer son style, on doit changer soi-même ; et cela, n'en déplaise aux nombreux donneurs de leçons (souvent payantes), ne se commande pas, ne se décide pas) : la gloire est aléatoire, et ne s'accommode pas des velléités, ni même des grandes volontés. Alphonse, c'est le garçon qui m'a rossé dans un sac en jouant Scapin. C'était un très grand sac, parce que je craignais de m'étouffer. Adrienne, c'est la fille si moche, revêche et concentrée dans cette classe très sonore de grands couillons ; Brahim, celui qui crachait bien lentement par terre, de façon extraordinairement répugnante, en me croisant, mais de l'autre côté, comme les Suisses à Saint-Pierre-le-Môtier pour Jean-Jacques ; je le retrouve aux caisses à Monoprix.

 

Je l'évite pour ne pas lui dire “Alors, on ne crache plus ?” Je me souviens de Schiavoni, qui m'inventa dès la sixième la livraison par les déménageurs du piano à roulettes, lequel s'échappait soudain et déclenchait une inépuisable série de catastrophes. D'un autre qui nous lut à tous les aventures de l'agent Bedebois, car j'animais un cours de théâtre bénévole tous les samedis matin. C'est moi aussi, ce fou, qui pour ma première année complète d'enseignement fus le dernier à lire une liste de distribution des prix, en 68, sous les regards courroucés du principal, qui devait mourir l'année suivante ? « Et maintenant, soyez particulièrement attentifs » avait-il dit : jusqu'au bout, il m'aurait mortifié.

 

Seul de tous mes collègues, qui bâclaient tout cela comme une corvée des temps révolus, j'ai mentionné tous les prénoms, d'une voix ralentie, afin de conférer à cette cérémonie moribonde un minimum sinon de solennité, du moins de dignité. J'avais été le seul à mener la classe en cours, avant de la faire sortir, devant la révolte généralisée des enfants. Tel fut mon Mai 68...

 

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