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Le baron de La Brède s'en va trottinant

 

 

Notre baron de La Brède se trouve toujours cheminant par les Etats cette fois d'Allemagne, et nous sème ses petites considérations de noblaillon près de ses sous. Quoiqu'il méprise fort le Roi-Sergent, mari de la fille de l'Electeur de Hanovre, pour son avarice et son ivrognerie. Il serend ainsi, notre Charles-Louis, de château en abbaye, recommandé d'étape en étape par des lettres d'introduction, et nous révèle un aspect de la vie quotidienne de ce temps assez surprenant : las paysans et gens de peu ne font pas partie de ses côtoiements, comme pour ma personne, mais il peut voyager sans jamais quitter son milieu social. Nous apprenons les revenus de chaque principicule, ainsi que l'état de ses dépenses et de sa puissance militaire.

 

C'est ainsi que se déroule peu à peu le plus précis des tableaux politiques et financiers de ce futur terrain de chasse pour nous autres, aux temps futurs de la Révolution et de l'Empire, document direct et indispensable sur l'Allemagne de 1729, où le roi de Prusse fume et tousse parmi ses officiers tandis que Marie-Dorothée reçoit chichement et du mieux qu'il lui est accordé. S'intéressent encore plus à ces choses les élèves d'allemand première langue, qui ont lu des textes sur le père du futur Frédéric II le Grand. C'était alors, de Coblence à Hambourg, un bien faible pays que le Saint-Empire Romain Germanique, consciencieusement dévasté par les Français depuis la guerre de Trente ans, et qui ne prit sa revanche qu'en 1870. Mais le grand-père de Bismarck, né en 1815, est encore dans les langes (il est né en 1727). Notre Roi-Sergent se dispute, bien pris d'eau-de-vie, avec sa femme, qui "se jeta à ses pieds pour le prier de penser bien auparavant à ce qu'il faisoit". Et notre grand-homme, entre deux bouffées de pipe au schnaps, répond avec bonhomie qu'il ne va "seulement brûler que Hanovre". Kolossale Plaisanterie ! La reine "eut des gardes pendant tout le temps de la querelle".

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Nous n'avons pas jugé bon de comprendre les motifs de ladite querelle politique. Rappelons, pour l'ambiance, que tout sujet masculin de Sa Majesté entrait à l'armée dès l'âge de 10 ans, et que certains pères préférèrent mutiler leur fils que de se soumettre à cette tyrannie, qui vidait la Prusse de ses habitants. "Le prince royal troqueroit bien sa qualité de prince contre dix bonnes 1,000 livres de rente", avec la virgule des milliers de l'époque. C'est bien le futur Frédéric II, qui faillit s'évader en France à cause des brutalités de son père, qui le rossait et même, si j'ai bonne mémoire, décapita son meilleur ami à la hache. Le tout dans une effroyable radinerie. Montesquieu poursuit : "Le prince d'Anhalt est un grenadier comme le roi. " C'est peut-être Léopold Ier, der alte Dessauer, qui disait "quelquefois : "Il faut bien que je veuille bien vous récompenser : car vous savez que je n'aime pas à donner".

 

De telles mœurs devaient bien rebuter notre baron de Montesquieu, bourgeois frotté de noblesse, mais qui faisait là ses écoles, et notait bien tout dans sa tête, futur matériau sans qu'il le sût du futur "Esprit des Lois". I

 

Songer que Charles XII avait conquis par fait de guerre la Pologne et la Russie jusqu'à Poltava. Frédéric de Hesse-Cassel était son beau-frère, et reçut le trône de son épouse, sœur du grand souverain, qui le céda à son époux, par amour dit-on. Diderot et Voltaire portaient aux nues cette brave femme, qui préféra voir un homme à sa place d'héritière légitime. Etrange époque si familière, où les Princes se préoccupaient de leurs héritages avec une grande préoccupation de préséances, mais aussi de propriétaires soucieux de leurs revenus, d'où dépendaient leur train de vie et leur prestige (à l'exception du Roi-Sergent dont nous parlions plus haut). Grande complicité de classe dans ces rivalités souvent fratricides, on se jalouse, on se tue, mais dans un même monde : le reste n'est que remplissage, mais nulle remise en cause de cet ordre dit naturel.

 

Montesquieu s'intéresse, en observateur extérieur sagace, aux relations des pouvoirs avec leur clergé, leur bourgeoisie, leur peuple. Il engrange les observations, en vrac encore et simplement factuelles. Il énumère ceux qui le reçoivent, les hommes d'importance, les rouages souvent informels ou souvent très encombrés au contraire, voire grippés, de formes anciennes caduques entravant leur fonctionnement au profit de certains favoris émergeant de la pagaïe : "Le comte de Horn étoit chancelier et républicain. On fit peur à la Reine" (sœur du grand Charles XII de Suède) que, si elle ne remettoit pas l'élection, le duc de Holstein pourroit succéder." C'était en effet le neveu de Charles XII, fils d'une autre sœur du roi.

 

La si vertueuse, la si amoureuse Reine de Suède préféra donc céder le trône à son mari plutôt qu'à son jeune neveu qu'elle détestait, et "demanda l'élection". Soit, dit le Parlement, pourvut que l'on abolît le "pouvoir arbitraire. Cela fut accordé. Ejection du jeune neveu. Ejection aussi du comte de Horn, autre prétendant fort encombrant. Il faut suivre. Les contemporains, du moins les nobles, saisissaient les allusions de ces histoires privées. Je me demande si ce comte de Horn n'était pas le frère de celui qui fut roué en place de Grève pour assassinat. Toujours est-il qu'on lui "ôta la place de chancelier" pour être nommé "maréchal de la Diète". Nous parlons du frère innocent, bien sûr...

 

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