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  • Ory-Sirinelli

     

    Dreyfus, à nous deux. A nous tous. L'affaire n'a pas créé le nationalisme, fortement regonflé aux lendemains de la défaite soixante-dixarde, mais elle en fut l'aboutissement et le nouveau point de départ. Ce qu'il faut retenir, c'est que la gauche, jusqu'ici nationalise et revancharde, en vint, dans sa composante radicale tout au moins, à défendre l'armée, ce qui est encore logique, mais aussi les institutions, et l'idée de Nation en elle-même. Basculement progressif donc mais bien net vers des positions nationalistes peu compatibles plus tard avec une défense de Dreyfus. Et l'affaire conclue, le patriotisme régna sur une grande partie de la gauche, passée belliciste.
    En revanche, la gauche non radicale mais d'inspiration marxiste, comme Jules Guesde et, d'une autre façon, le courant jauressiste, demeura pacifiste, l'un par indifférence aux conflits bourgeois, l'autre par internationalisme syndicaliste. Et le bellicisme, incarnation même de nos jours d'un droitisme liberticide, se retrouva, aux yeux de certains (pensons à Péguy), imprégné d'une idéologie de révolte contre l'ordre établi, ses pesanteurs, ses hypocrisies, et ses dégradations des idéaux par le politicardisme. L'ouvrage Les intellectuels en France, de Dreyfus à nos jours, ouvre des pistes touffues. Mais ces considérations historiques de haut niveau développées par Sirinelli en ce chapitre III, « Clercs en Guerre mondiale », permettront d'élever le débat s'il y en a un, avec nos amis et nos proches.

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    Je pourrais même me permettre de conseiller ou d'offrir ce livre. Et voici donc, dans la foulée de l'Affaire Dreyfus, l'épreuve du feu, celle de Quatorze, qui vit un rassemblement unanime de tous les Français, quelles que fussent leurs opinions. Sirinelli commence par établir un bref parallèle avec la guerre 40 : il évoque l'ampleur de l'épuration, signalant l'aspect furibondement idéologique de ce dernier conflit. Mais en Quatorze aussi, la victoire de la gauche nationaliste aux élections du printemps montre à quel point cette dernière était imprégnée de patriotisme et s'inquiétait, déjà, de la dissolution de l'identité française.

     

    Petit à petit de nos jours le nationalisme gagne du terrain sous la pression d'une certaine évidence, et nous redoutons désormais, même rue de Solférino, une dissolution du sentiment français ; le jour où la gauche sera convaincue de la nécessité de combattre l'intégrisme islamique, la guerre sera juste à point. Mais l'analogie doit tenir compte que les Prussiens n'étaient pas nombreux en France, tandis que les musulmans le sont, et redoutent autant que les autres l'installation d'une fantasmatique république islamiste. Ce qui nous éloigne du propos de Sirinelli, parent de mon vieil examinateur d'agrég. La largeur de la faille qui (…) parcourt (la famille intellectuelle). Quatorze-Dix-Huit est une guerre propre : franche et nette (« Moi mon colon celle que j'préfère... »), avec des deux côtés l'unité idéologique.
    Celle de Quarante, côté français, regorge de défaitisme idéologique (les nazis ont éliminé physiquement chez eux cette mouvance) : il y aura même des Français pour se réjouir de la victoire hitlérienne, comme il y en a eu pour souhaiter la victoire de Saddam Hussein. La Guerre 40 est une guerre purulente.

     

    Ce pus infecte encore aujourd'hui le débat idéologique, où l'on n'a de cesse que l'on ne se soit envoyé Hitler à la figure. La mémoire n'a retenu de la guerre 14, pour ce qui concerne les clercs, que le martyrologe d'écrivains ou de savants fauchés au seuil de leur vie créative ou la liste d'intellectuels plus âgés qui auraient donné de la voix pour exhorter la génération des tranchées à bien mourir – j'avais écrit étourdiment « pourrir »... Quatorze-Dix-Huit a sonné le glas des idéologies républicano-révolutionnaires, emplies de prosélytisme et d'antibourgeoisisme.
    Pensons à Romain Rolland, auteur d' Au-dessus de la mêlée, certes bien admiré mais critiqué aussi, isolé en Suisse de tout inconvénient majeur.

     

    Respectons aussi le pacifisme de Jean Guéhenno, qui accuse les gouvernants d'avoir poussé les plus jeunes et les plus vaillants non pas vers la vie qui bouillonne, mais vers les entrailles qui se répandent. Ce qui fait que la guerre Quarante, juste après, fut abordée dans un frémissement d'horreur : il allait falloir « remettre ça ». En 45, les idéologies se trouvaient encore en place, chacune rejetant sur l'autre la responsabilité des horreurs : la faute aux nazis, ou la faute aux cocos... Est-ce tassé aujourd'hui ? On avait pu le penser, mais non... Fin (pour l'instant) du parallélisme plus que hasardeux entre Quatorze, Quarante, et Deux mille treize. L'un, quoique non spécifique aux clercs, est bien réel.

     

    Les clercs s'apparentent à Julien Benda, qui publiait en 1927, contre les siens donc, La trahison des clercs – d'abord bellicistes, puis, un peu tard, pacifistes, puis de nouveau bellicistes devaznt Adolf - depuis quand les intellectuels seraient-il pacifiques ? La guerre 14 laissa effectivement au flanc de cette classe des trous béants (pour mémoire : de la Ville de Mirmont, Péguy, Alain-Fournier, Louis Pergault) et elle en remodela la pyramide des âges,avec des conséquences profondes sur les rapports entre générations. J'ai encore en mémoire l'immensité la des listes sur les monuments aux morts, en particulier dans l'Aveyron, et à Murat (Auvergne) - «l'avoir élevé jusque là pour le voir mourir à la guerre », et Montherlant de rétorquer, en substance, que c'est toujours mieux que de l'avoir élevé pour qu'il devienne un ignoble petit-bourgeois... Finalement, c'est la droite qui va passer du pacifisme au patriotisme révolutionnaire. Problème n° 1, juste après la guerre 14. L'autre problème s'intègre aussi dans un contexte plus large (celui des vieux croûtons, de droite comme de gauche, qui chantaient leurs hymnes guerriers ; le professeur d'A l'ouest rien de nouveau se fait si j'ai bonne mémoire violer par les survivants de sa section qui le retrouvent confortablement installé dans les bureaux de derrière l'arrière).

     

    Simplification abusive donc des raisonnements : nous n'avons que la vie, la mort c'est dégueulasse, la guerre c'est condamnable. Fin en tout cas du napoléonisme révolutionnaire exaltant le héros. Naissance de l'absurde dada. La durée de la guerre, sa transformation progressive en guerre totale, la nécessité, dès lors, que l' « arrière » tienne (d'où les tirades lyriques , destinée bien plus aux tourneuses d'obus et aux chefs de gare « mobilisés sur place » comme le père de mon père, tirades qui mettaient les permissionnaires et autres sursitaires en fureurs homériques), autant d'éléments qui modifièrent les conditions d'expression des gens de plume, écrivains et journalistes. Retournements de vestes incessants, de droite à gauche, de gauche à droite, au nom du principe de réalité. L'affaire Dreyfus, qui ne fut pas uniquement menée par les intellectuels loin de là, fut au contraire bien plus marquée par un idéologisme pur et dur. Il existe une expression remarquable dans le livre d'Ory et Sirinelli : les réactions des intellectuels, depuis Zola et même Hugo, sont aux sentiments du peuple ce que l'électroencéphalogramme (1929) est à l'électrocardiogramme (1902) ; les mouvements de cœur populaires se traduisent par les mouvements de l'esprit philosophique. Et la crise suivante marquant les intellectuels, après les émeutes fascistes et antifascistes de 1934, pas toujous favorables à la démocratie d'ailleurs, se dénoua en partie par l'établissement du Front populaire sur fond de Guerre d'Espagne : il fallait en priorité que les forces de gauche acquissent un corpus théorique de la même ampleur que celui des antidémocrates à peu près hitlérophiles (s'ils s'étaient contentés d'être haltérophiles, encore...) ; l'ouvrage historique en question analyse les activités politiques et journalistiques du temps, ainsi que nous le verrons par le texte en réserve sous le coude. Blum commença par l'anarchisme ; il finit par incarner une certaine voie médiane, en proie aux sirènes staliniennes : «Cette participation à l'action culturelle sur le terrain conduit quelques intellectuels à exercer des responsabilités au sein de l'appareil d'Etat. Administateur de la Bibliothèque Nationale, Julien Cain est auprès de Léon Blum un conseiller écouté en matière de culture, et l'écrivain Jean Cassou est en fait auprès du ministre de l'Education Nationale Jean Zay le principal organisateur de la politique officielle des arts plastiques en 1936-1937.