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  • Petra Hammesfahr et M. Genardy

     

    Nous savons qu'il existe des victimes très jeunes qui, bien prises en main par des psychiatres sérieux, peuvent espérer s'en sortir. Ce qui n'est pas une raison pour choisir de violer des jeunes pour que ce soit moins grave, c'est même une circonstance aggravante. Vous aurez en lisant ce livre confirmation que la folie côtoie le banal, que l'horreur vient dans les rêves des mamans par des messages déchiffrés trop tard, que les hommes protègent les enfants, que la police veille, et que le diable se faufile par les moindres lézardes... Dans Le silence de M. Genardy, le supplice, c'est le doute, que l'on adopte en désespoir de cause, tant on est certain que l'horreur a lieu ou va sourdre d'un instant à l'autre des profondeurs morbides, sans qu'on puisse se résoudre à y croire tout à fait, car, dit un policier, si ce monsieur avait un passé aussi sombre que vous le dites, il en subsisterait du moins quelques soupçons...

     

    Nous revenons sur la présentation de cet inquiétant prédateur si tendre et pitoyable, avec ces quelques lignes que nous allons essayer de traduire – excusez les imprécisions et lourdeurs :

     

    "Mais tout aurait pu tourner plus mal, bien plus mal, il le savait – das wusste er. Quand il y repensait – les premiers temps il ne faisait rien d'autre – il se sentait mal. Il se maudissait de sa légèreté, pour le seul moment où il s'était laissé entraîner. Il se jura que jamais, à partir de maintenant, cela ne se reproduirait, qu'il s'astreindrait dorénavant à une autodiscipline de fer.

     

    "Le budget devenait serré ; quelque temps il vécut sur son épargne. Quand elle fut consommée, il vendit les petits objets de valeur qu'il avait rassemblés durant des années. Il avait toujours vécu dans l'épargne et s'était ainsi ménagé un peu de luxe. De belles pièces ! Mais pour certaines, il ne pouvait pourtant pas se séparer. Une épingle à cravate en or a sertie d'un diamant et une paire de boutons de manchettes assorties. Il ne se résolvait pas à les céder, bien qu'elles lui eussent pourtant rapporté une jolie somme.

     

     

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    "A la place, il se sépara d'une collection de dessins de haute qualité ; quelques-un portaient une signature manuscrite. Dans leurs encadrements sans apprêt ils produisaient une impression très marquée, ornant toute une année les murs de son appartement. Les mettre en vente fut pour lui une sorte de déchéance personnelle. C'était il y a quatre ans (Das war vor vier Jahren gewesen).

     

    Plus tard il fut même contraint de revendre une grande partie de ses meubles, pour joindre les deux bouts quelques mois de plus. Les voisins demeurèrent interdits (wurden stutzig). Il leur raconta qu'il voulait se défaire de son appartement. On ne pouvait pas ne pas voir qu'il ne tiendrait plus longtemps.

     

    "Il déménagerait bientôt chez sa fille, disait-il à tous ceux qui l'interrogeaient. Puis il annonçait à l'avance, beizeiten, pour ne passe laisser toujours prendre en défaut, qu'il devait payer son loyer.

     

    "Provisoirement, il échoua dans une pension miteuse, se maintint péniblement à la surface en travaillant à la commission, assis la moitié du temps dans une pièce qui sentait le moisi, se creusant la tête pour essayer de s'en sortir. Le reste de ses biens (Seine restliche Habe) se trouvait entreposé chez un garde-meubles, et il se trouva encore obligé par la force des choses de s'en séparer." Parole, c'est la déchéance du père Goriot, on va pleurer. "C'était il y a trois ans."

     

    "Naturellement il y avait des raisons à sa ruine (Abstieg), des raisons à toutes ses peines, une raison principalement : il ne fumait pas, ne buvait pas, ne traînait pas dans les bistrots du coin et ne bousculait pas les jeunes femmes dans la rue. Il était poli, patient, de confiance (zuverlässig), amical, réservé et serviable, un homme sans histoire au milieu de la cinquantaine.

     

    "La raison de tout cela c'était les aires de jeux, et les enfants qui jouaient dans les halls d'entrée. Il aimait les enfants, les petites filles avec leurs jambes potelées et la petite jupette. Il avait toujours pour elles quelques petites surprises dans ses poches. Elles étaient si faciles à contenter (so leicht zufrieden zu stellen), pouvaient encore se réjouir en vrai pour des petites choses. Pour des œufs en chocolat creux pleins de babioles. Les plus petites en raffolaient. Pour les plus grandes il ne s'était jamais laissé aller , en tout cas pas dans son environnement immédiat : elles lui parlaient trop.

     

    "Même avec les petites il faisait attention, il les sélectionnait soigneusement." Et voilà comment on commence, et cela peut dégénérer très vite. La couleur est en tout cas annoncée, voici un homme dont le seul regret est de s'être fait soupçonner ou prendre, et dont la tactique est parfaitement au point. Vous alternerez l'étouffement et le froid dans le dos en lisant ce "Silence de M. Genardy", auf deutsch "Der stille Herr Genardy", Bastei Lübbe Verlag. Bis bald !

     

  • Elèves, élèves...

     

    Hiersaint, grand rouquin connard, passe avec 7 de moyenne grâce au prof de gym qui prétend qu'il a de grandes qualités de sociabilité – eh bien, justement, s'il a beaucoup de liant, il saura aussi bien se faire des amis en redoublant en sixième, dans une classe différente... Mon collègue a roulé des yeux, et j'ai baissé les miens – à quoi tient un passage de classe ! ce même prof de gym, si libéral, si copain-copain! ayant envoyé un élève en conseil de discipline pour avoir mal parlé d'un prof, sans savoir que lui-même écoutait par-derrière ; et ce collègue me donnant des leçons...

     

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    Rollet en 5e appréciait les cours de Moiln'œud, à s'en faire péter l'œsophage de rire. Très difficile à contrôler, mais m'adorant. L'année suivante, la grande blonde mollasse Jomo me confie qu'elle a dû l'engueuler, parce qu'il l'interrompait sans cesse : « Madame, ce n'est pas un cours que vous nous faites. L'année dernière, il y avait Monsieur Moiln'œud, ça c'était un cours ! Tandis que vous... » - c'est cela aussi, le métier de prof. Moiln'œud bien sûr en a rajouté sur l'indignation, mais savait bien que ses cours étaient des chefs-d'œuvres de pitrerie. Convenant moins bien sans doute à certains élèves plus effacés. La mère Jomo ? ...elle avait parfois du mal à comprendre Molière... Indignation bruyante de Korner, brillante collègue – virant sur-le-champ aux amabilités les plus démonstratives à la survenue de l'autre...

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    Garçons que je n'aime pas :

     

    Varignac : L'élève s'est tué en septembre, à Mobylette. J'en ai fait tout un roman. Peut-être qu'il m'adorait. Marèk, mon mort... Marèk dont je fis un champion de horse-board sur mon île d'Omma, cent mille exemplaires en Livre de Poche si le destin l'avait voulu. Véritable graine de facho, qui pensait que les chômeurs étaient des fainéants. Tournant la clef de ma portière, j'ai pensé un jour très distinctement : « Il vaudrait mieux qu'il crève avant l'âge adulte ». Je fus exaucé en septembre : il est mort pour de bon, dans un accident de Mobylette. Il devint Marèk, tiré par son cheval de course sur sa planche à roulettes. Parler du récit de sa mort (« Non, tu ne sortiras pas à dix heures du soir. » Mon gaillard faisant le mur et filant à toute allure sur un petit chemin de campagne ; la chaîne tendue à l'entrée du Domaine d'Arzac, le garçon projeté en l'air puis retombant de tout son poids sur la a chaîne ; hémorragie interne de la rate, décès le lendemain matin par lent vidage) - avec toutes les collègues au comble de l'excitation sexuelle. « Et alors ? Et alors ? » répétaient-elles avidement.

     

    Beulac : Pogudeau : “Oh Pogoudeaueaueaue, Tu es le plus beau des barjots”. Pétoile :”Pétoile des neieieiges...” Ramirez : “Répétez après moi Ramirez : “Cer-veau” - allez : “cer-veau” - et je l'engueule parce que plus tard avec mes impôts je serai obligé de subvenir à ses besoins de chômeur ; l'abruti Chevalet, qui voulait devenir pilote de chasse avec 4 en maths et 4 en techno, et qui ne m'a pas rendu “Iôn” d'Euripide, racheté plus tard – Chevalet ! Euripide ! - Pigoudeau, Ramirez, Chevalet : pour ces trois-là, du mépris, plutôt - bien du mal à me souvenir de tous ces noms... Nous avons tous poussé la même exclamation de dépit, chez moi intérieure, lorsque nous nous sommes retrouvés en début de seconde année.

     

    Oh non, nous n'étions pas heureux de nous revoir ! Sous prétexte que je devais « suivre mes élèves » ! et nous ne nous le sommes pas caché... « Moi non plus je ne suis pas très content ; eh bien, nous allons faire de notre mieux pour nous supporter cette année encore. »

     

     

     

     

     

    Garçons ternes : Buseville : Surlarive, qui puait de tous ses cheveux ras. Mon appréciation : “Sait lire et écrire” - sous-entendu : “et c'est tout”. Trente ans plus tard, c'est devenu un compliment !

     

     

     

    Garçons insolents têtes à claques

     

    Gambriac :

     

    Paillonneau, qui déclinait si crânement son identité, même devant le principal. Sité, admis à l'école d'ingénieurs automobile de Paris : “Regardez Monsieur, plus tard je gagnerai plus que vous. - J'espère bien mon ami, j'espère bien.

     

    Garçons virils déconneurs décontractés à peu près sympa

     

    Les bruns : Vacci ; Claude, de son prénom évidemment François (mais je ne me souviens plus guère que des noms). J'avais un collègue qui s'appelait Claude, de Romorantin, avec un accent épouvantable, pris d'on ne sait où ; Il déclarait sans cesse en cours (de physique) : « On connstatte queue... » Comme il s'est dérobé souvent, crainte que je ne le retrouvasse en vacances, dans la même ville que mes parents ! Eïlath, retrouvé sous l'uniforme de facteur rue Judaïque), « Brassens», qui faisait la discipline à ma place quand il voulait bosser, ressemblant à Cremoux. Les blonds : Gutt et Yutt (terminales) (Yutt « mandé » au bureau, inscrit tel quel sur le « cahier de rapport). Le rouquin (taches de rousseur ) : Lethu amateur de Van Gogh (il l'appelle Vincent).

     

     

     

    Garçons timides conquis

     

    Beaufils, les yeux rouges, long nez, dissimulant pour mon Noël une bouteille de rouge derrière son dos, comme un assassin. Dellaripa, sournois, buté, bilieux, cheveux plaqués, futur bureaucrate, le rond de cuir déjà sur la gueule... .

     

  • Monsieur Cicéron, tu nous emmerdes / Monsieur Cicéron, tu nous fais chier

     

    Cicéron n'avait pas la conscience tranquille, mais qui ? Pendant que les derniers anciens partisans de son ancien grand homme se faisaient massacrer en Ibérie, lui-même reconstituait son cercle d'amis, retrouvait d'autres repentis, et lorsque César reparut, auréolé de gloire espagnole, égyptienne, gauloise, et autres, il lui dédia coup sur coup trois discours appelés les Césariennes : Pro Marcello, Pro Ligario, Pro rege Deiotario, "Pour le roi Déïotarius", si vous cherchiez un nom pour votre chien.

     

    César, tout tartiné de flatteries, accéda aux désirs de son grand écrivain et philosophe, et Cicéron put reronronner. Puis Cicéron s'aperçut que Pompée décapité, restait César, pas républicain pour un sou, usant et abusant de son pouvoir, et s'éloignant de plus en plus des idéaux de liberté ou de démocratie. En réalité, il n'y avait presque plus de républicains, presque plus de République : Caton lui-même avait été vaincu dans la ville tunisienne au nom si redoutable de Thapsus. Les républicains se trompaient d'époque. Le discours s'était droitisé. Ensuite, ce sera Antoine contre Octave, et les premiers empereurs – se rappeler que César n'a jamais été empereur svp ça me fera plaisir, même si l'histoire "ça sert à rien" et "c'est vieux tout ça", ta gueule, va faire du rap.

    Vue du château d'If.JPG

     

     

    Ne boudons pas notre plaisir d'historien et lisons l'avant-propos de Marcel Lob, traducteur, dans la collection bilingue Guillaume Budé : "C'était la première fois depuis deux ans que l'ancien chef des modérés (Cicéron) reprenait la parole au Sénat ; il rompait ainsi un vœu de silence et d'abstention politique qui, sans doute, devait lui peser ; il saisissait l'occasion qui s'offrait de se rallier publiquement au régime nouveau sous prétexte d'intervenir en faveur d'une femme, pardon : d'une victime, et de la plus représentative : il n'hésitait pas à interpréter ce rappel de Marcellus", qui croupissait en exil volontaire, "comme annonçant la renaissance de la République" – je pouffe.

     

    "Retour et mort de Marcellus. Tout le monde était donc dans la joie de l'union et de la gratitude, sauf peut-être Marcellus lui-même ; malgré la façon on ne peut plus honorable dont son rappel avait été demandé" sauf par lui-même "et accordé, il accusa réception de la nouvelle en termes très froids" comme le révèle Cicéron dans sa correspondance. "Ce qu'il apprécie, écrit-il à Cicéron, c'est moins le résultat obtenu que le dévouement qui l'obtint", celui de Cicéron et de l'autre Marcellus cousin germain. "Il n'avait donc rien perdu de sa haine pour César ; aussi ne semble-t-il pas pressé de revenir à Rome : plus de huit mois s'écouleront avant son départ de Mitylène," port de Lesbos, "le 23 mai 709" de la fondation de Rome, pour nous – 45. "...il débarquait au Pirée, où il était accueilli par son ancien collègue Servius Sulpicius", ancien consul donc, "alors proconsul d'Achaïe" traduisez de Grèce. "Mais il ne devait revoir ni Rome ni César : pendans son escale au Pirée, dans la soirée du 26, il était grièvement blessé par un de ses compagnons, P. Magius Cilo ;" - l'époque était bien plus violente que la nôtre, n'en déplaise au bêleurs d'aujourd'hui - "...il fit aussitôt demander à (son collègue) Sulpicius qu'on lui envoyât d'Athènes un médecin ; le proconsul se rendit lui-même au petit jour près de son ami, mais en chemin il apprit sa mort ; le meurtrier s'était suicidé, emportant avec lui l'explication du drame, sur lequel plusieurs hypothèses ont été émises" en particulier par Valère-Maxime, que vous saluerez de ma part si vous le rencontrez - "...d'après Cicéron, la victime aurait refusé à Magius de lui avancer de l'argent pour payer ses dettes ; selon Valère-Maxime, le meurtre aurait été causé par la jalousie, pour une préférence accordée à un autre compagnon de voyage" salut les homos - "...certains contemporains émirent le soupçon que le crime aurait été ordonné par César, mais en ce cas on ne s'expliquerait pas le suicide du meurtrier ; ce bruit fut assez répandu pour que Brutus, alors tout attaché au dictateur" qu'il poignardera plus tard, "jugeât nécessaire de l'en défendre dans ses lettres. Le corps de Marcellus fut incinéré dans l'Académie" (celle d'Athènes) et Sulpicius lui fit élever un monument de marbre" aujourd'hui disparu."

     

    "Le discours "pro Marcello". Mais ce qui nous a conservé le souvenir de Marcellus, c'est le discours que Cicéron prononça pour rendre grâce à César de sa mansuétude envers son adversaire exilé ; malgré la forme du titre ce n'est pas un plaidoyer -" le titre n'est "sûrement pas de Cicéron" – mais "c'est un remerciement, gratiarum actio, comme le montrent et les circonstances (au moment où Cicéron prend la parole César a déjà accordé le pardon et plusieurs sénateurs l'en ont déjà remercié), et le contenu du discours, et les termes dont l'orateur se sert dans une lettre à Sulpicius pour lui faire part de son intervention.

     

    "Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle le pro Marcello a été tenu pour le modèle de l'art oratoire ; puis l'admiration a fait place à la critique, au point que l'authenticité même de l'œuvre a été mise en doute ; après des controverses qui ont duré tout le XIXe siècle," et qui m'empêchent encore de dormir depuis trois mois, "on peut dire qu'il ne subsiste aucune raison, ni de fond ni de forme, pour justifier les soupçons : les imperfections ou anomalies qu'on peut relever dans ce discours s'expliquent par le fait même qu'il a été improvisé et par l'émotion que l'orateur a pu sentir en lui-même et deviner dans l'assistance devant la décision subite de César. Sans doute, comme pour tous les autres discours, nous n'avons pas à l'état pur le texte même des paroles prononcées, mais une rédaction fait après coup, soit en révisant les notes des tachygraphes," nous dirions les sténographes, "soit d'après les souvenirs encore frais de l'orateur ; cependant celui-ci n'a pas pu ne pas conserver dans le texte publié l'essentiel des idées, du mouvement général et aussi de la forme, surtout par une intervention qui, par son caractère sensationnel, avait sûrement attiré l'attention du monde politique et de la haute société. On peut donc dire que les défauts sont eux-mêmes plutôt une preuve d'authenticité, notamment les répétitions si abondantes, la logique non point toujours très rigoureuse," - très drôle – "l'abus des procédés de la rhétorique banale" – ah tiens donc ! - "le manque de tact et de mesure, tous défauts tellement cicéroniens !" - monsieur Lob, Marcel, vous avez raison.

     

    "Reconnaissons que l'orateur était dans une situation difficile : il ne pouvait sortir du silence qu'il s'était imposé, seule marque possible d'opposition dans un régime de dictature, que par un courage stérile" parce que couic "ou par un ralliement total. On eût cependant souhaité, dans l'expression de ses sentiments de dernière heure, un peu plus de dignité et de retenue ;" – et voilà, et voilà ! - "s'il ne pouvait évoquer en toute franchise les évènements de la guerre civile, il aurait pu s'abstenir d'en parler ; il aurait pu éviter, Pompée vaincu et mort, de faire un parallèle entre lui et César ; il aurait pu, surtout à propos d'un homme tel que Marcellus qui avait tout sacrifié à ses convictions, ne point passer sous silence les principes qui, chez certains républicains, avaient déterminé leur choix dans la lutte, et ne pas laisser croire que cette lute elle-même se ramenait pour tous les partisans au simple choc de deux ambitions individuelles : certains de ses anciens amis avaient eu autre chose en vue que le ralliement aveugle à un chef de clan" – voir la tendance de la télévision à ne considérer partout que les combats de chefs.

     

    "Mais on ne peut oublier non plus que, tout en étant un remerciement pour une cause déjà gagnée, cettte allocution avait aussi pour but, intéressé ou non, d'affermir César dans son attitude de clémence, en vue d'autres causes à gagner ; en outre" en peau de chèvre, "c'était la première fois que, ancien adversaire non encore officiellement rallié, il prenait la parole en public devant le dictateur et, ignorant jusqu'où s'étendait la liberté dans le nouveau régime, il pouvait craindre d'en franchir les limites. De plus une émotion vraiment ressentie – car les sentiments humains sont rarement simples – a pu aider à ce débordement d'enthousiasme chez un homme qui se livrait si vite à ses impressions et les traduisait souvent, bonnes ou mauvaises, avec si peu de mesure. Enfin les réconciliations ne sont-elles pas propices aux illusions et aux démonstrations excessives ? Cicéron écrivait à Sulpicius à propos de cette séance : "Ce jour m'a paru si beau que j'ai cru y voir comme le reflet d'une nouvelle aurore de la république !" et en plus j'ai eu la diarrhée – "naïveté qui porterait témoignage en faveur d'une sincérité partielle, si elle n'étonnait jusqu'à l'invraisemblance chez un politicien de son rang et de son âge. G. Boissier", auteur de Cicéron et ses amis, "a voulu voir dans certaines phrases des regrets hardis et dans certains conseils des critiques non dépourvues de courage : quand on les regarde de près et les replace dans le contexte, on accepte difficilement ce point de vue, car d'un bout à l'autre le pro Marcello est un acte de ralliement au maître de Rome, et on y trouve Cicéron trop heureux de se donner à lui-même et de présenter aux autres des motifs qui devaient lui sembler des excuses ; celui dont il plaidait la cause déjà gagnée avait su être plus grand et rester plus digne. Quand on lit toutes ces protestations de dévouement à César, ces promesses de le défendre au prix même de la vie, on ne peut s'empêcher de penser à la joie que ce même Cicéron allait montrer, moins de deux ans plus tard, au lendemain des Ides de mars", où César fut poignardé. C'est pourquoi Marcel Lob, traducteur et présentateur de ce discours, ne donne pas envie de le lire, à moins que l'on ne veuille se confirmer dans le peu d'intérêt que l'on pour la personnalité de Cicéron. 

     

  • La rue des Chats

     

    Verdures et sentier.JPGCarte postale hideuse séparée en deux parties, représentant dans un sens, puis dans l'autre, une rue bien connue des touristes : la Rue des Chats, que j'ai prise en photo moi-même. La carte est coupée d'un montant vertical couleur bois où s'incruste en lettres rouges le nom de la ville : Troyes. La carte elle-même présente sur ses quatre côtés un liseré noir de quelques millimètres de largeur. En bas, de part et d'autre de l'ouverture, quatre silhouettes félines semblent contempler leur territoire, deux par deux. A gauche, les chats sont de profil, le premier baissant la tête en profil perdu, l'autre exactement détouré, hiératique et familier.

     

    Les deux queues vont au devant l'une de l'autre, sur le sol. A droite, le premier chat ramène sa queue contre son arrière-train et l'on n'en voit que la pointe. Le dernier chat s'est ramassé, calmement, et l'on distingue bien ses deux oreilles dressées, ainsi que celles de son vis-à-vis ; les autres n'en montrent qu'une. Mais il reste peu de chats dans cette rue assez passante. La légende au verso précise qu'elle était close, comme beaucoup de rues au Moyen Âge, d'une grille à chaque bout. L'époque n'était pas favorables aux déambulateurs nocturnes ! Les encorbellements de la première vue, à gauche, éliminent la trace du ciel, et les chats de jadis n'avaient sans doute aucun mal à passer d'un immeuble à l'autre d'un léger bond sur les toits.

     

    Ce qui frappe c'est l'échelle de bois, horizontale, qui semble servir d'étai entre deux murs , assez mal entretenus : ils se rejoignent sans doute en une étroite ogive, que la perspective ne permet pas d'apercevoir. Plus loin, la lumière montre un angle de mur gris clair, indiquant une bifurcation, un changement de nom. Au niveau du sol, nous apercevons un pavage de part et d'autre d'une rigole centrale, soigneusement conservés et restaurés depuis le Moyen Âge. Les bornes accolées aux murs, nous disent obligeamment les notes du verso, empêchaient que les essieux des roues n'endommageassent les parois. A droite, les étais sont situés beaucoup plus haut, l'espace semble plus étroit, au point qu'on pouvait se serrer la main d'une fenêtre à l'autre – mais cette époque ignorait le shake-hand.

     

    Tout va aussi en se rétrécissant vers l'arrière-plan, les bornes sauf les deux premières n'apparaissent pas, mais l'on aperçoit mieux les colombages, en haut à gauche, et les empilements e briques entre deux montants de bois, sur la droit. D'autre part, nous voyons que l'ogive ne se referme pas, barrées par les planches d'étai, à demi-obstruée par le dispositif en potence qui permet à l'encorbellement supérieur de prendre appui sur les poutres verticales du rez-de-chaussée, dont la première présente de profondes crevasses ligneuses. La prise de vue décale le mur de gauche et celui de droite, si bien que le spectateur se figure, en contre-plongée, que les deux angles d'entrée ne se font pas face exactement, d'autant plus qu'il voit bien par-dessous la disposition des planchers saillants sous l'encorbellement du premier. Tout cela est bel et bon, mais ne nous empêche pas une fois de plus de déplorer ces cartes postales représentant plusieurs vues à la fois en une marqueterie très commode pour le touriste qui veut résumer, mais assez frustrante pour l'amateur de rêves et d'unité.

     

     

     

  • Albéric Second, "La vicomtesse Alice"

     

     

    Le charmant jeune homme affublé du nom d'Albéric Second ne figure pas dans le dictionnaire, fût-ce le Larousse en 15 volumes, et ne fournit qu'une mince matière à l'article de Wikipédia (pub) : l'on y apprend qu'il vit le jour dans la bonne ville d'Angoulême au début de l'avant-dernier siècle, comme Lucien de Rubempré, poète désastreux choyé par Balzac dans ses Illusions perdues. Albéric second se flattait d'avoir été le modèle de Balzac, mais la ressemblance s'arrêtait au lieu de naissance, peut-être aussi à la médiocrité du talent : mais avant d'étudier le titre prometteur de La vicomtesse Alice, précisons que ce beau garçon présente sur la gravure en ligne l'aspect d'un éternel jeune vieux beau, à jamais entre deux âges bien que mort avant la cinquantaine, comme tout tuberculeux du XIXe siècle qui se respecte : cheveux blonds longs, sales et raides, habits élégants mais fatigués, air suffisant voire enflé de platitude.

     

    Tout cela n'est que pure calomnie, mais il faut bien que j'étale mes insuffisances de chroniqueur obscur : tout chez Albéric Second suppose le bidon, le trucage, le mondanisme à l'œuvre et l'intrigue journalistique (tel était son métier). Sa Vicomtesse Alice représente exactement le snobisme cultivé du temps de Louis-Philippe, où Balzac régnait dans sa gloire. Son empreinte s'exerçait encore à plein chez les romanciers de 1873, soit aux débuts de la Troisième république, où l'on sentait déjà poindre la décadence fin de siècle ainsi que l'apogée qui souvent l'accompagne : affèterie, langage fleuri, toilette soignée, conventions sociales extrêmement fortes. Et langue française en son meilleur état, élégante, raffinée, maniérée, aristocratique et fragile. 

    Tomates et courgettes.JPG

     

     

    Société strictement cloisonnée donc, pas plus d'ailleurs que la nôtre malgré tout ce que nous lisons, où la simple apparition d'un jeune homme fugitif et dépenaillé dans la loge d'opéra de la Vicomtesse Alice interrompt le sextuor qui déclame sur scène : les chanteurs en perdent la mesure, et tous les lorgnons du parterre sont braqués sur cette loge prestigieuse, où se dissimule un fugitif mal habillé, mal chapeauté, mal chemisé. La vicomtesse a renvoyé l'employé qui voulait virer ce malotru, et à présent elle le sent respirer derrière elle, caché dans les rideaux et plein de reconnaissance, car on l'a sauvé de la police vraisemblablement. La vicomtesse Alice s'ennuie : après son veuvage (car on mourait vite, surtout après avoir épousé à 60 ans une jeune femme de 20), sa tante lui avait présenté un autre homme, rondouillard, portant beau, plus âgé lui aussi, mais en réalité parfaitement ruiné : la vicomtesse a du flouze.

     

    Seulement, passer d'un vieillard à l'autre ne plaît pas du tout à la jeune vicomtesse, qui aimerait bien se faire aimer pour elle-même. Or «il y a loin de la coupe aux lèvres » aurait dit Musset, et les obstacles ne vont pas manquer de proliférer entre ces deux jeunes personnes que tout sépare ; d'abord, la jalousie, puis les traîtrises du prétendant, qui verra s'échapper celle qui pourrait rétablir sa fortune. Ensuite, les magouilleurs qui vont faire perdre de l'argent à tout le monde et s'enrichir eux-mêmes sur la misère des braves gens. Surtout, le fait que ce jeune homme mal fringué sorte de l'asile psychiatrique d'où il s'est évadé. Mais ne l'aurait-on pas mis à croupir dans cet établissement pour l'éliminer ? Sa mère, elle aussi veuve d'un vieux riche, s'est retrouvée défigurée par un acident de feu d'artifice ; elle a placé tout son argent chez un nommé Cardot, vieux renard qui l'escroquera (rien qu'à lire sa description zoologique, le lecteur comprend tout de suite qu'il dépouillera la veuve et l'orphelin).

     

    Tout est donc joué, et surjoué : les refus coquets et agacés de la vicomtesse, les allures brusques de sa tante qui pense avoir bien fait de lui présenter un beau noble, le sort du jeune fou qui n'est pas fou mais immensément pauvre et amoureux d'avoir été sauvé de la police, la saloperie des calomniateurs, et surtout, l'éternel milieu de grands bourgeois qui singent la noblesse fauchée mais si distinguée : tels étaient les héros obligatoires des romans de gare de ce temps-là, héritiers frauduleux des rois, des marquises et des grands aventuriers du XVIIIe siècle : Casanova, Turcaret, Cagliostro et autres. Société interlope, cloisonnée disions-nous, mais en apparence ; le grand sport étant de s'encanailler dans les bouges pour ouvrier en buvant du gros rouge, ou bien de commettre d'horribles mésalliances, qui s'arrangeaient toujours en fin de roman : soit le bel inconnu pauvre était en réalité un riche, coup de théâtre, soit on lui trouvait un titre bien ronflant à imprimer sur sa carte de visite.

     

    Vous l'avez compris, ce n'est pas chez Albéric Second qu'il faut chercher autre chose que des conventions et des clichés, mais qui plaisaient furieusement, de même que le cinéma de nos jours doit obligatoirement comporter une scène de baise, de préférence homosexuelle. Le style lui-même présente une élégance raffinée mais usée jsuqu'à la corde. Et nous comprenons l'accueil plus que frais dont furent gratifés les Misérables de Victor Hugo, avant le grand virage misérabiliste de Zola ou de Maupassant, lesquels soit dit en passant savaient aussi fréquenter les salons, et les mettre en scène dans leurs écrits. Et puis, Albéric a de l'humour. Il court dans toute sa prose un parfum de second degré, d'autopastiche, l'air de n'y pas croire tout à fait, comme chez Musset justement qui se moque amèrement du romantisme tout en restant le plus grand et le plus authentique représentant du romantisme français.

     

    Les personnages sont en place, les ressorts de l'intrigue tendus, le roman théâtral peut se dérouler pour le plus grand bonheur des ménagères de moins de 40 ans (à 50 elles en faisaient 65 d'aujourd'hui), sans grandes surprises et dans le bon ton sucré le plus gratifiant. Le lecteur peut se montrer agacé, passer rapidement sur des péripéties usées, mais l'historien lit avec intérêt ce documentaire sur l'imagination de 1873 contemplant de loin les dernières sociétés monarchiques de France : la bourgeoisie brille de tous ses feux, l'aristocratie scintille de ses dernières paillettes, et mon grand-père Eugène, futur chef de gare, met le nez à la fenêtre de mon arrière-grand-mère...

     

  • Fragment d'histoire mondiale

     

    Revenons au concret, qui est notre point d'appui d'action : Globalement, le groupe Aditya Birla est : 

    En hommage à Zurbaran.JPG

     

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    Un groupe du secteur des métaux, parmi les fabricants les plus rentables au monde d'aluminium et de cuivre. Hindalco-Novelis est la plus grande entreprise en laminage d'aluminium. C'est l'un des plus grands producteurs d'aluminium primaire en Asie, avec la plus grande fonderie de cuivre en un seul lieu 

     

     

     

    Nous devons ces renseignements à Wikipédia. 400 milliards de dollars US, cela compte, cela donne du travail, cela pollue sans doute sans scrupules. Notre livre date des années 70. L'Inde est en pleine croissance, fortement inégalitaire. Dans l'incapacité où nous sommes de mener à bien le moindre raisonnement concret, nous nous rabattons sur la métaphysique et la philosophie dite d' « effarement » : un émerveillement effrayé sur les mécanismes obscurs du monde, menant à la parole, « effaré » signifiant paradoxalement « privé de parole ». Nous ne faisons plus que décrire, ce que peuvent nous reprocher certaines personnalités progressistes. Mais notre incapacité à lutter, ou plus exactement, plus vaniteusement, notre incapacité à vaincre, à nous en tirer avec les honneurs, nous entraîne dans les sentiers aveuglants de la pensée généralisatrice, dite « abstraite », où nous ne sommes pas plus capables de nous diriger : soit la lutte mécanique, soit la progression à l'aveuglette, et la même soumission au néant, mort obscure ou mort lumineuse.

     

    Que faire ? Chto sdiélatch ? disait Lénine. Que faire, non en général, mais maintenant ? Tout dépend : a-t-il utilisé la forme générale, diélatch, ou la forme préfixale déterminée ? À l'ouvrage : ces industriels « possèdent la majeure partie des moyens de production de leur pays », et l'on ne voit pas comment il pourrait en être autrement - « et, de ce fait, accaparent l'essentiel des ressources nationales ». Notre auteur, Pierre Thibault, semble le déplorer. Il est conservateur, profère des énormités comme le « goût de l'effort personnel » devant immanquablement provoquer l'essor enfin du Tiers Monde, mais profondément démocrate. Il se montre bien renseigné : « En Colombie, 2,6 % de la population absorbe 40 % du revenu national ».

     

    Leur accaparement concerne donc non seulement les moyens de production, mais aussi la consommation. Ce qui est logique dans une perspective capitaliste, mais ne satisfait pas les penchants humanistes. Nous retombons toujours sur les schémas dualistes ; « au Gabon, 1 % de cette population dispose même de 56 % de ce revenu ». Qui dit consommation dit revenu, bien sûr. Nos premiers pas dans les considérations économiques (faisant partie malgré ses adorateurs des sciences modestement humaines) nous haussent au niveau d'un lycéen de seconde. Macte animo, generose puer ! « au détriment de la masse des producteurs réels (fermiers principalement) ; » lesquels ne pourraient vivre en autarcie, sans système d'échanges, sans transports par exemples, ou sans commanditaires, lesquels imposent souvent la monoculture.

     

    Nous nous demandons alors : quand aurons-nous fini de passer notre bac ? de nous émerveiller (voir plus haut) devant les rouages les plus élémentaires du monde ? Devant l'alphabet ? Préférant toujours amorcer une infinité de choses, plutôt que d'en mener une seule à bout ? Fascinés par l'eschatologie, qui est méditation sur l'origine et la fin, la naissance et la mort, donc la finalité ? C'est finalement très commode : ignorer d'où l'on vient, où l'on va, quel beau prétexte pour ne rien

     

    faire. Ou alors, aider les autres à survivre et comprendre : puisque l'auteur déplore les inégalités ! « le revenu de ces derniers (les fermiers), déjà réduits par des impôts trop lourds et fort souvent par de mauvaises récoltes, est en outre fréquemment hypothéqué plusieurs années à l'avance du fait de la lourdeur exorbitante du loyer de l'argent », entendez des intérêts. Les capitalistes, fonciers ou industriels, ont-ils besoin de ces impôts pour investir ? Une répartition plus équitable entraverait-elle pas la croissance ? Faut-il croître, ou stagner dans le bonheur ? Devons-nous construire, ou brouter ?

     

    Et si nous construisons, pourquoi ? Et si nous ne faisons que jouir sans progresser, serons-nous heureux, serons-nous acomplis ? devons-nous absolument aboutir quelque part, et plus haut ? Est-ce qu'il ne fait pas partie de notre nature humaine de vouloir progresser ? Vers un point x ? vers (tant pis, j'ose) Dieu ? Ô les jolis cubes coloriés que voilà ! Et nous critiquerions Le puzzle philosophique ? À septante ans moins deux, notre héros tentait ses premiers pas dans le raisonnement ! Vieillard en couches-culottes ! Car le rire est aussi un but, et le propre de l'homme ainsi qu'on nous le rabâche : rire, progrès, raison ; c'est une trinité. « Pratiqués dans tous les pays du Tiers-Monde, les prêts usuraires, calculés sur la base d'intérêts composés » (ne pas se gêner...) « atteignent des teux variant entre 35 et 75 % dans l'Union indienne » : est-ce encore le cas ?

     

    Faisons-nous reculer l'injustice ? Complétons la trinité par le sens de la justice.