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  • Moyen Âge par-dessous la jambe

     

    Notre père aimait ces époques où rien n'incitait à réfléchir, où « penser » se disait « prier », à moins qu'on ne fût théologien, étroitement surveillé par les confrères et par le Papa. L'univers et les hommes étaient moins désespérés. « Louis, qui s'échappait avec la vie sauve, ne se tint pas pour battu. » Résolution inapplicable. Tout était neuf ! Comment faisait-on pour vivre en un temps où n'existait pas la notion de progrès ? Ces époques ont été beaucoup plus nombreuses dans l'Histoire.

     

    Peut-être viendra-t-il un temps où rien ne changera durant des générations et des siècles, par suspension de la progression. « Il revint muni des machines de guerre ». Qu'est-ce qui le poussait à ce faire ? Montrer qu'il était le roi, et, par là, respectable ? Dérouiller son corps pas encore embarrassé ? Il était loyal et fort, bien plus estimé que son père : «La plus perfectionnée était une tour roulante à deux étages, dont le second dominait les remparts ». Difficile de prévoir si tout cela s'écroulera dans les flammes, ce qui est prévisible cependant. Rien n'avait beaucoup changé depuis les Romains. S'en imaginait-on les continuateurs ?

     

    Le monde alors ne nous échappait point. Mais il appartenait aux forts. C'était net. De nos jours nos démocrates se déclarent frustrés dans leur fibre égalitaire. On s'affrontait, physiquement. Peut-être ce temps reviendra-t-il. La ruse redeviendra à la portée de tous. « Elle comportait un pont de bois qui pouvait s'abattre et permettre aux attaquants de pénétrer sur le chemin de ronde. » Rien de bien neuf depuis la Première guerre Punique, où des « corbeaux » (corvi) accrochaient les bateaux l'un à l'autre, permettant de combattre sur mer comme si c'était la terre. Du grand artisanat en vérité. La suite est très « bande dessinée » : « A cette vue, les assiégés hérissèrent celui-ci de pieux et de pièces de bois formant des saillies très aiguës, sur lesquelles les assaillants avaient toute chance de s'empaler. » C'est bien autre chose que ces combats à l'arme à feu, qui ont dépoétisé toutes les actions de guerre : « De quoi vraiment intimider le roi Louis et le dissuader d'un assaut général. » Notre biographe ici s'attaque aux faits du Dauphin : que faisait Philippe 1er ? ne s'occupait-il encore que de ses plaisirs et autres démêlés d'évêques tandis que son fiils guerroyait pour l'autorité royale ? « Pendant ce temps, sur les arrières, Gui de Rochefort, père du châtelain, menait une double action ».

     

    Cul de tracteur à fleurs.JPGPour les précisions, rien de tel qu'un compte-rendu moderne. Cependant, bien loin de là, Foulques d'Anjou, sur d'autres terres, s'est reconnu vassal d'Henri Ier Beauclerc pour le comté du Mans. Répétons-nous que ces XXIIe et XXIIIe siècles dont nous sommes si fiers et si férus, recueillant fébrilement leurs moindres soubresauts dans nos annales, seront un jour largement aussi oubliés que les onze ou douzièmes, dont on ne se sert plus que pour les cathédrales. C'était un serment illégitime. Toutes nos lois bientôt connaîtront le même sort que ces scrupules médiévaux mystico-hiérarchiques. Il n'y aura plus ni pères ni mères ni enfants reconnus ou élevés par tels ou tels, et les bites impuissantes ne serviront plus que pour produire du jus, mollement branlées comme verges taurines. Les actes sexuels seront solitaires ou voyeurs, les jouissances cérébrales se seront substituées aux vulgaires étreintes éjaculatoires que ces dames jugent si répugnantes. Alors, les serments illégitimes... car si Herbert II, comte du Mans, avait reconnu Guillaume le Bâtard (le Conquérant) comme son héritier, son fief en demeurait cependant mouvant de la couronne de France. D'où je conclus que Foulques d'Anjou descend directement dudit Guillaume, lequel est devenu roi d'Angleterre, puis mort. Mais s'il descend de son héritier, alors je suis complètement con.

     

  • La chaîne humaine à travers les siècles

     

    Cependant l'Empire poursuit ses écroulements, et ses Barbares sont chrétiens, tous hérétiques (niant la divinité du Christ). A 18 ans, l'Apollinaire (le nôtre, le Gallo-Romain, dont il ne reste aucun portrait) (fondue, la statue d'or de son vivant dans la bibliothèque ulpienne en ruines) – fut acclamé par la noblesse lyonnaise. On s'ébahit de sa virtuosité : l'écriture n'est plus qu'un jeu de mots - de quels siècles sommes-nous l'Antiquité ? ...la préhistoire ? donnerons-nous naissance à quelque cycle épique ? Roland, Guillaume d'Orange ? ...il était une fois, de siècle en siècle, une chaîne ininterrompue, atavique et sacrée, des moines de Saint-Michel-au-Péril-de-la-Mer à ceux de Munich ou Bobbio, dans ces atmosphères miasmatiques, intégristes, où l'on grattait et regrattait le parchemin de sa plume d'oie rêche ; priant, mourant vite, vite, le temps de passer le relais. Chateaubriand, Huysmans, haussent Sidoine aux premiers rangs.

     

    Tous les siècles sont là, immobiles, chacun dans son costume et sa mémoire, où les populations reproduisent en boucle de ville en ville à l'identique les gestes de ces temps-là - comment raisonnait-on ? comment les hommes s'accommodaient-ils de leur si courte vie, mendiants, malades, torturés ? Comment s'imaginaient-ils en vérité que Dieu vivait parmi nous – penser le contraire eût été impensable ? considérez la chaîne humaine au fin fond de laquelle nous tend la main, de l'autre extrémité du temps, ce jeune écervelé sportif qui court après les balles, s'essuie, se rafraîchit d'un Côtes de Bourg ; puis vient son fils. Son petit-fils vendu aux Wisigoths. Puis les moines disais-je incessamment renouvelés, par vocations successives. Puis une longue théorie d'érudits, depuis Scaliger l'Agenais jusqu'au sein du XIXe germanique : Mommsen (1871-1903), Willamowitz-Möllendorf son disciple ; portant chaussettes, fixe-chaussettes, mourant encore à 32, 52 ans. Les professeurs postillonnants de Leipzig, et Colmar annexé, se saluaient rasés jusqu'aux bourrelets de couënne de nuque, engoncés de celluloïd ; parmi les conflits mêmes les plus barbares et les exterminations, se répondent et s'affrontent dans leurs souterrains les controverses philologiques allemandes et latines : dans l'Europe à feu et à sang, de vieux maniaques perclus et grandioses, aveugles au crimes perpétrés sous leurs yeux, se passent de l'un à l'autre, par-dessus ruines et charniers, le flambeau insensible de la mémoire.

     

     

    Dans un gable.JPG

    Erudits desséchés par l'âge et par le cœur, éternels assis, disséquant conjectures et préciosités syntaxiques d'écrivains morts, hors du monde, eux-mêmes en gilets d'intérieur inclinés loupes en main, dévorés de tics et de phlegmons contre les poêles fumants, marmonnant sous leur monocle leurs anapestes et dactyles et ravagés de vieilles voluptés : ainsi se sont amendés et fumés, dans l'agonie du monde, les Institutions de Cassiodore et autres Epîtres de Symmaque ou de Sidoine, en bout de chaîne, sous leurs pincettes d'entomologistes. Ils ont pour nom Luetjohann, Mohr et Sirmont, Thilo, Leo. Rimbaud les traite de cadavres, leur tresse sur le cul un entrelacs de vieux fétus.

     

    Ils repoussent de la gueule, baisent peu, mais leurs valets révèrent profondément Herr Professor, sans mettre en doute la nécessité de leurs immenses balivernes. Hommage éternel aux Teubner, aux Brakmann, aux pérennisateurs de la Prusse éternelle, Luetjohann, pieux savant germanique aux favoris poivre et sel, haleine chargée – me voici désormais rehaussé au rang de ces vieux puceaux ressusciteurs de nos pères. garants de toutes les survies, complices involontaires des massacres de leur temps, à l'abri de leurs cols durs et de leurs préventions. Honte et gloire à eux, car c'est au même titre que tous les moines, de Cork à Byzance, des deux extrémités du monde à l'abri des Barbares, qu'ils ont sauvé le Verbe, l'arsis et la coupe hephthémimère ; ici, restituant telle préposition, là, tel optatif oblique ; fascinés par la lectio difficilior , la lecture la plusdifficile : quel vieux scribe en effet, vers la fin de quelque Xe siècle, épuisé de jeûnes et de vigiles, au sein d'un écritoire assiégé par les vents, ne se fût laissé entraîner par la graphie la plus commune, ou le « bourdon » nommé le « saut du même au même », sources d'inextricables obscurités, où sombraient un à un les raffinements de l'aède...

     

    Pour moi, que le sort et ma volonté astreignirent à l'isolement le plus absolu, infirme de toutes relations humaines constructives et utillitaires, j'aurai accumulé d'innombrables produits, souhaitant que dans mes studieuses ténèbres un jour quelque chercheur aventure le faisceau de sa torche, et que je lui apporte sinon de grandes joies, du moins de l'instruction, quelque intérêt. Poignante ampleur des civilisations drapées dans l'agonie, que nous devenons toutes. N'imaginez pas, modernes naïfs, qu'il ait été réservé à notre seul siècle d'incarner tout le sel de la terre. Il ne restera rien. Il y avait en ce temps-là un ciel, de l'air comme aujourd'hui, comme celui que tu respires.

     

     

     

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    Romains et Grecs de l'Ancien Temps furent exotiques, bien plus que nous ne saurions croire.Comment les hommes de ce temps concevaient-ils leurs courtes vies ? L'existence ne pesait guère ; le moindre manquement, la moindre négligence, nous eût expédiés, nous autres sans bonnes manières, sous le tranchant du glaive. Aimaient-ils, ces futurs jeunes morts, leurs enfants, avec la même maladresse que nous autres ? est-ce qu'on ligotait déjà les jambes des nourrissons pour les redresser, les fortifier ? Sans doute faisait-on comme les vieux d'aujourd'hui : promis à une fin prochaine, mais ne sachant vivre, par indulgence de la nature, que le moment présent, avec intensité .

     

    Ayons aussi à l'esprit que le grand Octave Auguste se trouvait à égale distance de Sidoine que François Premier de nous autres ; Constantin Ier, fondateur du christianisme d'Etat, correspondrait, quant à lui, au temps de Dreyfus : de cette époque daterait notre religion d'Etat. Quand Sidoine naquit, en 420, l'Empire de Rome pouvait encore se considérer comme éternels ; en 389 (1889), n'avait-on pas expulsé tous les étrangers de Rome ? Voici le nouveau rejeton d'une famille noble. Prédictions d'avenir glorieux. La décadence a commencé... quand cela...? nos Romains virils portaient des pantoufles brodées, refusaient le service militaire, interdit aux nobles ; déléguaient aux contingents barbares le soin de se battre pour eux : tout n'allait-il pas pour le mieux ?

     

  • Louis VI le Gros

     

    Train. Piétiné mes lunettes. Déchéance ? Ne puis romancer mes amours. Me rattrape sur les princières. Gobry rédige (ou fait rédiger) Louis VI le Gros, souverain des Visiteurs, mort en 1138. Mais il ne règne pas encore. Il est co-régnant, égal en droit au roi de France. Les ennemis sont nombreux et proches. « Hugues de Crécy […] possédait, entre autres châteaux, celui de Gournay-sur-Marne, entre Paris et son domaine de Pomponne. » Ces localités excèdent à peine aujourd'hui l'étendue de la banlieue. Les généalogies figurent en fin de volume, pas les cartes : celles-ci se retrouvent chez Suger. «Il aimait à séjourner dans celui-là [Gournay] pour y pratiquer ses talents de pirate » : c'était le bon temps pour les forts, et certains ne pourront s'empêcher de regretter ces temps de l'arbitraire physique des brutes.

     

    Pas les gringalets. « Il arrêtait les bateaux chargés de marchandises qui descendaient la rivière vers Paris, les vidait et entreposait ses rapines dans sa demeure. » Ce règne des forts par les armes existe encore, largement représenté par la mafia : il suffit d'une arme, et l'on n'y vit pas vieux. Mais cette nostalgie du fauve constitue le seul horizon valable. Cependant, les fauves entre eux obéissent à plus de règles que les mafieux. Un roi s'est donc toujours très tôt imposé, du moins proposé, pour que règne l'équité, du moins son semblant, son symbole. Et les vaincus se soumettaient, rongeant leur frein dans les grondements. La religion enveloppait le tout, permettant de dégager en touche, vers le haut : ainsi Bertrade de Montfort se fit-elle moniale, renonçant à son rôle de Jézabel. « Mais il ne s'en tenait pas au pillage fluvial », terme plus juste en effet que piratage. « Il aimait aussi rançonner les voyageurs qui empruntaient la route », chose commune depuis Procuste, et jusqu'en Chine. Esquisse.JPG

     

    Alors le Chevalier est arrivé. Mais « en cette année 1107 », que nous retrouverons dans 94 ans de l'ancien style, « il apprit que des marchands de chevaux transitaient sur son territoire : aubaine inespérée ». Ce sont les voitures d'aujourd'hui, où l'on se remet aux attaques de diligence. Le témoin descendu de son train manifestait son dédain pour les agresseurs, mais sous son tartinage de mépris, le téléspectateur pouvait très bien lire la peur panique. « Avec ses hommes d'arme, il investit le convoi et s'empara du troupeau », car les chevaux aussi forment un troupeau. Ceux qui vont proférant devraient plus lire de l'Histoire ; ils verraient à quel point tout se répète, et combien peu la somme de nos histoires à nous diffère de la vie des animaux, s'iils savaient écrire : il leur suffirait de noter jour après jour les fluctuations du temps, Wetter, pour chroniquer le temps, Zeit. « Mais Louis, qui surveillait maintenant le personnage, fut aussitôt averti : il réunit son ost, COLLIGNON « LECTURES »

     

    GOBRY « LOUIS VI LE GROS » 60 02 04 51

     

     

     

     

     

     

     

    inemployé depuis trois ans, et il alla assiéger le château de Gournay » : bien vu l'artiste. Ce qui semble montrer que ce personnage n'était pas, auparavant, surveillé. Il appartenait pourtant à la famille qui lui avait fourni sa fiancée, laquelle s'étaient vu écarter pour mésalliance : le roi ne faisait pas ce qu'il voulait ! S'il favorisait une catégorie de nobles, l'autre le trouvait indécent, voire contraire aux intérêts du royaume ! « Expédition quelque peu précipitée, car,n'ayant pas traîné jusque là les engins et les machines de guerre, il tenta d'emporter la place d'assaut en passant par la Marne. » Carrément.

     

    Il avait le tempérament bouillant. Louis VI avait réinstallé en son château tel seigneur injuste que ses vassaux avaient chassé, s'imaginant faire bonne justice ! On l'appelait « le Batailleur ». Il gardait le teint pâle après sa tentative d'empoisonnement. « Tandis qu'un certain nombre de ses hommes d'armes, laissant leurs armures sur la berge » et non pas sur la verge « se jetaient dans le courant à la nage, lui-même le franchissait à cheval sous les traits de l'ennemi », qui visait très mal. Détail frais et piquant : l'ambiance d'un pique-nique. On partait à la guerre comme au sport. Mourir, ne pas mourir, à la grâce de Dieu. On affrontait les flèches comme des moustiques. « Il parvint au fossé et, laissant sa monture, réussit, avec quelques chevaliers intrépides, à franchir le premier rempart. » Brumes sémantiques où reluisent par éclats telle ou telle expression militaire ou iliadique.

     

    Notre roi ne dédaignait donc pas de se lancer à l'attaque personnelle. « Mais les défenseurs, plus nombreux et mieux armés, les fixèrent un moment dans l'intervalle entre les deux remparts ; puis, dans une charge vigoureuse, ils rejetèrent les assaillants dans le courant. » Il nous avait bien semblé en effet repérer quelque chose de ce genre, dans ce va-et-vient bourbeux du latin médiéval au français. Les dirigeants savaient ce que c'était qu'un épieu, un cheval, une armure. On fonçait. On assistait (ou non) à la messe. Le roi n'était pas sacralisé : les brigands le combattaient les armes à la main. Le roi aimait l'Eglise. Les ruses semblent bon enfant, les massacres, « au premier degré ».

     

  • Tombo d'Alain Gerbo par Cardoso

     

    Puis l'héroïne porta des fleurs sur la tombe du navigateur, laissant chez elle de nombreux chats, vivants ou statufiés, que lui ont offerts ses prétendants successifs ; Dieu merci nul n'a réalisé le projet fou mais mignon de leur offrir des chocolats à croquer, ce qui serait à coup sûr les empoisonner. Accompagne la narratrice une jeune fille dont je n'ai pu découvrir le lien de parenté qu'elle aurait avec elle ; cette personne s'imagine que si les chats passent sur les tombes, ils ressuscitent les morts qui sont dessous. Je repense au « Vice-Consul » de Marguerite Duras, au séjour de Nicolas Bouvier à Ceylan, à tous ceux qui vécurent sous les tropiques et en écrivirent, dans les alanguissements, dans les détachements terribles des chaleurs.

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    On aime, on ferme les yeux, à mi-chemin non pas même du rêve et de la réalité, mais de la vie et de la mort. Le tropique est le topos, le lieu de l'intermédiaire, de l'indéfinissable, de la frontière tremblante, du mirage tiède, de la dissolution. Les derniers mots en sont voluptueusement dissolvants – enterra me não mar, enterre-moi dans la mer.

     

    La Chinoise narratrice ne souhaite pas froisser sa compagne : Foram-se todos embora, Catarina. « Ils s'en sont tous allés, Catherine » : Chinoise , mais christianisée. L'essentiel n'est pas de savoir qui est parti, mais qu'ils sont partis. Tout le monde s'en va, éloignement, mort, navigation,

     

    enlèvement au bout du monde, où le navigateur s'étonne gentiment que son œuvre soit si connue, si proche d'un Evangile évanescent. « C'est déjà le Sud, pour des millions d'années » - « un jour il y aura la guerre », les Japonais visent déjà l'Indochine. « Je notai le découragement, o desalento, dans ses paroles, dites sur un air triste et les larmes aux yeux. » C'est traduit maladroitement. « Je lui demandai de faire silence le temps que j'essayais de localiser l'endroit exact où j'allais faire la tombe ». A cova, la fosse, ou, « au figuré », dit le dictionnaire, « la tombe ». Il n'est donc pas enterré, fine déduction, car le lecteur toujours ignore, lusophone ou non, si les choses existent ou sont fantasmées.

     

    Et ceux qui sont partis, ce sont peut-être, doublement, les morts, par-dessus lesquels les chats ont sauté. J'imagine un cimetière très sablonneux, comme le mien en rêve. Nous sommes à l'extrémité de l'Insulinde. L'éloignement, le sel, le sable et la mer : plus rien. « Ce sont les parents du défunt ? » (do finado) - les deux femmes avaient croisé des gens qui revenaient du cimetière. Elles pleurent un homme commun , qu'elles avaient tant admiré. Et tous sont partis, les vivants, une fois l'hommage terminé, la cérémonie obligatoire. « Pour finir, il y avait toujours là une personne pour se souvenir du défunt » : laquelle ? Pourquoi tenaient-elles tant à cet Alain Gerbault ? Parce qu'il était français ? Les colons ne juraient que par les Français. « C'était monsieur Caixinhas, o coveiro » - le fossoyeur. L'homme du convoi, cette éventualité n'était pas à écarter en effet. Beau personnage que le fossoyeur, depuis Hamlet. Gerbault mourut-il vraiment dans une telle indifférence ? Sommes-nous assez doués pour apprécier le style, en portugais ? et que va dire ce fossoyeur ? » On lui avait donné ce nom à cause de sa profession » : Caixinhas, [kaïshinash],  « Cercueillots » - la vie s'envole vite sous l'Equateur ! Et quel humour ! « Cercueillt » : ça diminuait la mort, n'en doutons pas. Il était petit, rabougri ? Ou très grand, par contraste ? Qui serait grand à Timor ? O trato carinhoso. Dictionnaire (parions pour « les traits délicats ») : « la fréquentation tendre ». « D'un commerce agréable ».

     

    La mort et la vie toutes deux familières. Quoi qu'il eût été, quoi qu'il puisse dire, ce fossoyeur, très symbolique. Antigo militante comunista, traduction inutile, desterrado para Timor - « déterré » ? c'est trop beau. « Exilé », certes, mais tout de même « déterré », « ôté de sa terre », « à la même époque que Bela Kun, duquel il ne gardait pas un souvenir très reconnaissant ». Dictionnaire, lubrifiant, « loub » ! « Bela Kun : fondateur du parti communiste hongrois ; 595 exécution en 133 jours ; fusillé par Staline » - dont la spécialité fut de laisser la bride sur le cou à ses sbires, pour ensuite les déjuger, puis s'en débarrasser. « Réhabilité par Khrouchtchev ».

     

    Segundo o proprio, selon lui-même , ç'avaient été ceux de la Légion Rouge (Vermelha) qui avaient naufragé la révolution (a darem cabo da revolução) avec ses actes de violence ». La fameuse « dictature du prolétariat ». Il n'y a pas que sous l'Equateur que la vie ne vaut pas cher. Notre fossoyeur s'était-il opposé à la Légion Rouge ? Ou bien l'en avait-on exclus ? Retratar signifie « dépeindre » : le dictionnaire est très élémentaire. « Plus tard certains s'étaient rétractés, repentis, et furent admis dans l'administration publique »... Nous avons été soumis de longues semaines à ces douches tièdes hérissées de faits acérés parfois, dérangeants, et nous en sommes ressortis tout abasourdis de nostalgies indéfinissables... Requiem pour un navigateur solitaire, que vous pouvez lire aussi en français, en suédois, en italien, au choix.

     

    C'est de Luis Cardoso, l'un des plus importants prosateurs portugais de notre temps.

     

  • Rousseau juge de Jean-Jacques

     

     

    Il serait bien malaisé de rendre compte d'un tel ouvrage en moins de dix minutes : Jean-Jacques, seul auteur appelé de son prénom, se défend comme un beau diable contre les accusations à la légère d'un interlocuteur appelé « Le Français », affligé de la versatilité propre à son peuple. Il n'a pas lu les ouvrages du Genevois, mais en tranche cependant avec suffisance, en fonction de ce qu'en pensent « nos Messieurs », ces philosophes « qui ne se trompent jamais ». Jean-Jacques rétorque en substance : « Il est bien invraisemblable qu'un auteur si pur, si honnête, ait pu se laisser aller à d'aussi basses manœuvres que celles du plagiat ». Le Français soutient qu'il y a bien du poison caché dans les écrits dudit Rousseau.

     

    Jean-Jacques réplique : « S'il est tellement caché, c'est qu'il n'y a pas moyen de le voir, sauf pour ceux qui l'y mettent eux-mêmes, ce poison. » Ce qui est en cause est la fameuse Profession de foi du vicaire savoyard, qui déifie la nature, suffisante au sentiment de Dieu. Fureur des prêtres catholiques et des pasteurs évangélistes ! Les voilà donc réduits à ne servir à rien ? N'iront-ils pas bientôt brûler cet hérétique ? Mais il suffit de lire de bonne fois pour se convaincre de celle de l'auteur. Jean-Jacques a versé dans ses ouvrages bien d'autres poisons dont nous ne sommes pas près de guérir : l'amour de la démocratie et de la sincérité. Nous le retrouvons quelques pages plus tard, se défendant avec ironie contre les persiflages du Français : et c'est un régal.

     

    Car il faut le dire, Jean-Jacques est un grand styliste. Là où d'autres, abbés de Pure et Batteux, distillent leurs obscurités et leurs ronds de chapeau, sans en excepter Crébillon fils, notre Rousseau manie la langue avec une aisance, une élégance, une précision, et suffisamment d'arabesques pour échapper à la platitude, sans trop non plus. Il explique la façon dont tous les gens dit « de qualité » s'y sont pris pour l'entourer d'honneurs et de faveurs, afin de le couvrir de ridicule, comme d'autres faisaient de Sancho dans son île : mais par derrière, ils répandent des calomnies, et tous refusent leurs services à Jean-Jacques. Ou s'ils les offrent, c'est pour mieux se gausser de ses naïvetés.

     

    La hantise de Rousseau, c'est de se faire refuser son aumône : ainsi serait démontré que sa détestation aurait atteint jusqu'aux plus misérables, qui préfèreraient crever de faim sur la voie publique plutôt que d'accepter un sou d'un tel scélérat. Jean-Jacques se voit ainsi totalement isolé, au milieu d'un océan d'empressements fielleux. D'autres au contraire lui font l'aumône, et s'en glorifient, le rabaissant ainsi plus bas que terre : « Quelle que soit l'intention de celui qui donne, » poursuit en effet le Français, « même par force, il reste toujours bienfaiteur et mérite toujourscomme tel la plus vive reconnaissance." Eclaircissons ces doubles-fonds : nous ne pouvons pas omettre l'épisode tiré du Don Juan de Molière. "Je te le donne, pour l'amour de l'humanité" : mais un tel don offense qui le reçoit, et l'humilie, puisque le mendiant s'est vu traiter avec la dernière hauteur. Jean-Jacques, pour d'autres raisons, se trouve aussi humilié : on le croit riche, il n'a pas besoin de cette aumône, on le force à l'accepter. S'il montrait de la reconnaissance, tout le monde se moquerait de lui : voyez le ladre, voyez l'hypocrite, qui n'en pense pas un mot ! Mais s'il n'en montre pas, chacun se récriera : fi donc, l'ingrat ! Jean-Jacques est piégé.

     

    Pris entre deux humiliations, le personnage que Rousseau tire de lui-même préfigure certaines créations de Dostoïevski. En même temps, par l'extrême ironie qu'exerce ici l'auteur, nous rejoindrions volontiers Les provinciales de Pascal : "ces Messieurs", maintes fois employé, nosu y inciteraient. L'absurde est de plus poussé à l'extrême : faire le plus de bien possible, et avec ostentation, afin de nuire le plus possible. Accabler de bienfaits et de bons procédés afin de transformer son bénéficiaire en ours ingrat. "Pour éluder donc la brutale rusticité de notre homme, on a imaginé de lui faire en détail à son insu beaucoup de petits dons bruyants qui demandent le concours de beaucoup de gens et surtout du menu peuple qu'on fait entrer ainsi sans affectation dans la grande confidence, afin qu'à l'horreur pour ses forfaits se joigne le mépris pour sa misère et le respect pour ses bienfaiteurs." Rappelons que s'il remerciait, on le lui imputerait à servilité.

     

    Il faut détruire dans le "menu peuple" qui le voyait avec sympathie, et qui le lisait, la plus extrême méfiance et le plus grand mépris : dans un premier temps, "ces Messieurs" répandent le bruit que ses théories mystiques sont de la dernière démonolâtrie ; ensuite, ils empêchent bien le peuple de laisser paraître sa désapprobation toute fraîche : de même, pour épargner le cocu, ne lui dit-on rien , tous ceux du village sont de "la grande confidence", et chacun peut se moquer par derrière. C'est ainsi que les plus grands humiliateurs se voient louangés de tous et mutuellement. Le lecteur se demandera si Jean-Jacques n'a pas inventé tout cela, et s'il ne soupçonne pas à grand tort, derrière tous ces beaux gestes, une persécution qui n'existe pas.

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    Mais s'il n'a pas besoin de tous les bienfaits qu'on lui prodigue, assez curieusement tout de même, les petits ou grands services dont il aurait besoin ne lui sont jamais rendus. Ne remerciant pas pour les premiers, réclamant pour les seconds, il passe d'abord pour un ingrat, puis pour un impudent, qui nom de Dieu n'en a donc jamais assez. L'admirable de ce texte consiste en ce va-et-vient, en ce chatoiement, qui sinue sans cesse entre la vérité, l'ironie, le dévoilement, la lucidité, le délire interprétatif. Or c'est devant le dénommé Rousseau que le Français, avec la meilleure foi du monde, accable ce Jean-Jacques digne de tous les mépris. Et plus il croit l'accabler, plus il s'imagine incarner le meilleur des gens de bien, plus c'est lui, l'accusateur et le bourreau, qui passe pour scélérat aux yeux de Rousseau, et à ceux du lecteur que nous sommes, ou tel que Rousseau veut nous voir. C'est un Palais des glaces où l'auteur se meut et nous guide sans jamais heurter aucun miroir : "On s'informe des lieux où il se pourvoit des denrées nécessaires à sa subsistance, et l'on a soin qu'au même prix on les lui fournisse de meilleure qualité et par conséquent plus chères." Si j'étais cynique, j'accepterais, et je m'en moquerais ouvertement.

     

    Mais Jean-Jacques est plus délicat. Ce qu'il ne paye pas en argent, il le paye en déconsidération. Un lecteur met en doute les susceptibilités de Jean-Jacques : il s'appelle Boothby. "Voici une explication que la vérité semble exiger de moi." Car il existerait bel et bien une vérité, en dehors de toute interprétation : elle se situera dans les chiffres. "L'augmentation du prix des denrées, et les commencements de caducité qui paraissaient en M. Rousseau vers la fin de ses jours, faisaient craindre à sa femme qu'il ne succombât, faute d'une nourriture saine." De tels témoignages n'auraient fait que renforcer chez l'auteur la conviction de la persécution : les amis voulaient le faire passer pour faible d'esprit, semi-gâteux.

     

    Or il n'est rien de plus susceptible que les handicapés dont on s'occupe trop. J'ai vu dans l'autobus un béquillard titubant refuser mon siège, pour en gagner un autre, plus éloigné, mais par ses propres moyens. Celui qui a besoin d'une aide peut en effet la refuser, mais sans mépriser celui qui la lui offre. La scène où l'auteur s'est fait rejeter son aumône avec des sarcasmes, n'a que je sache pas eu lieu. Et que dit Mister Boothby ? "Elle se décida alors," (Thérèse) "avec l'aveu d'une personne en qui elle avait de la confiance, de tromper pieusement son mari sur le prix qu'on la faisait payer sa petite provision de bouche." Elle payait donc plus, et peut-être bien que l'auteur n'était pas dupe.

     

    D'où l'imagination que les commerçants voulaient l'humilier. Qu'on lui augmente les prix, il se pensera volé ; qu'on feigne de ne pas les augmenter, il se vexera : lui aussi prend au piège son interlocuteur, de la même façon qu'il l'a été plus haut. "Voici le fait ; et c'est ainsi que cet infortuné voyait partout la confirmation de ses malheurs." Il n'aurait pas aimé non plus cette pitié. Il veut être pris en considération. "Nul ne fut meilleur que cet homme-là" disait-il en préface aux Confessions...

     

  • De et sur Brigitte Bardot

     

     

    « Le 14 novembre de cette année 1966, Gunter eut 34 ans.

     

    « Il organisa avenue Foch une fête déguisée dont le thème était « Dracula ». Même les extras appelés en renfort portaient smoking, cape et canines imposantes !

     

    « C'était grandiose !

     

    « L'appartement, uniquement éclairé par des chandeliers à cinq branches, prenait une couleur de mystère, l'orchestre tzigane faisait pleurer les romantiques et chanter les nostalgiques. Les femmes étaient belles, les hommes élégants. Gunter en Dracula se prenait pour le Mal en personne. N'ayant pas eu le temps d'aller me chercher un costume, j'étais moulés dans un maillot académique de danseurs en nylon transparent, couleur chair, sur lequel j'avais fait broder des motifs en forme d'algues. De faux cheveux tombant jusqu'aux fesses cachaient discrètement ma nudité de sirène. À mon cou, deux pointes de sang, et flottant derrière moi telle une ombre, une immense cape de mousseline noire trouvée dans les costumes et accessoires des studios de Billancourt.

     

    « De quoi perpétuer la légende...

     

     

     

     

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    « Le film enfin terminé, j'eus un peu de temps à consacrer à tous ceux que j'aimais et que j'avais provisoirement abandonnés. Mes parents, mes vieilles dames, Bazoches, » (une maison en banlieue) « mes toutous, mes chatons, mon Cornichon ! » (l'âne, je suppose). « Avec Olga, je pris les dates définitives pour le Show Bardot de Reichenbach. Ce serait pour la fin de l'année prochaine. »

     

    L'amour des animaux ne peut pas être passé au crible simpliste du sarcasme ou de la névrose. Il remonte d'ailleurs, au moins, aux années 60 : « Un soir elle se mit à baver et fut prise de spasmes ». La chienne Hippie. Les animaux sont des personnes. « Gloria et Monique tentèrent vainement de lui trouver un vétérinaire ». Les livres de psychiatres se contenteraient de faire donner les canons de la morale, et les tromblons de la normalitude. Un jour nous découvrirons dans notre cervelle ces ondes qui nos permettraient de surprendre les énigmes vitales des animaux. «Par hasard, France Roche était là avec un ami médecin, qui diagnostiqua la maladie de Carré, et ne me laissa aucun espoir. » France Roche finit par porter un foulard de cou pour ne pas laisser voir son effondrement, et s'évertue à faire parler Chérau de son homosexualité, alors qu'il a tant d'autres choses à raconter. Ce sujet semblait exciter France Roche au plus haut point, prise entre stimulation et stigmatisation ; elle fixait Chérau avec effroi.

     

    Comment avait-elle pu se trouver en 67 dans l'entourage immédiat de Brigitte, je ne saurais me le rappeler. Nous supposons que la chienne Hippie va crever, au milieu des larmes – eh quoi ! elle a vécu, la Brigitte, « la jeune Tarentine », brûlant tout par les deux bouts, les nerfs, la bibine, et le payant cash au prix fort. « J'étais désespérée. » Je me le disais bien aussi. Cette phrase apparaît bien pour la 6e ou 7e fois. « Je n'arrêtais pas de pleurer et ne pus plus tourner ». Brigitte est un animal en mal d'affection. Il lui faut un homme qui l'admire, la protège, la réconforte comme un dieu sa créature, ce qu'elle est à son tour pour les bêtes. «Elle fut enterrée au pied de l'hôtel dans un petit coin de pelouse ».

     

    La chienne Hippie. Un grand bunker façon Bilal, sans paparazzi ni « congés payés ». « Mon désespoir fut tel que la production dut abrégér mon contrat et me renvoyer en France » - à moins qu'elle ne se soit fait virer ? BB s'incarne dans tous les animaux qu'elle sauve, joue à son tour le rôle de ce père ou de cette mère qui l'abandonnèrent, par leurs sots préjugés de bourgeois industriels coincés du cul. « On ne pourrait plus rien tirer de moi sinon des larmes ». Brigitte, tu nous fais chier, mais le paquet de nerfs que nous avons fait de toi nous incite à la fermer. « Günther, prévenu, vint me chercher. » C'est pourtant bien exact ce que dit Simone de Beauvoir (qui devait honnir Brigitte copieusement) : seule la condition de la narratrice permet d'excuser de publier ses états d'âme, y compris pour la mort d'un petit chien ; touchant, ...