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  • Survol de "La route des Flandres"

     

     

     

    Bonsoir à tous – moil'nœud. C'est Collicause qui vous gnon, en cette énième émission de "Lumières, Lumières". Nous passerons au crible La route des Flandres de Claude Simon, Prix Nobel mieux mérité que celui de la paix pour Gorbatchev. Marie-Andrée aura composé une chanson. Théodorakis aussi, avec paroles traduites par moi. Et le catalogue (mars 2036) de Robert Laffont, pour lui faire de la publicité, en retard.

     

    / Audition de disques de variété /

     

    Voici un bon livre, un chef-d'œuvre même, juste le contraire du torchon de la semaine dernière. Et, flûte en bois, il va falloir se fatiguer. Mais je tiens à préciser notre propos : il ne s'agit pas de sonder les arcanes d'une œuvre, en termes obscurs et universitaires, pléonasme, mai sd'ouvrir un public nouveau, populo, potachique, à une culture étrangère, du moins d'améliorer ceux qui stagnent sur sa bordure. Claude Simon est illustre représentant (dont je n'avais pas ouï parler avant le Prix Nobel) du nouveau roman, c'est-à-dire d'une façon d'écrire visant à reproduire exactement toute la sensation, tout le goût du réel. Chaque description est menée dans tous ses détails les plus intimes : mais ne sont décrits que les objets significatifs ; de même, chaque nuance de sentiment s'étire sous le scalpel jusqu'à ce qu'il n'en reste plus que la corde.

     

    La ponctuation ici n'est faite que de virgules, en un perpétuel halètement, coupant les phrases avant la, passant de l'instant vécu à l'instant rêvé par associations d'idées. On ne résume pas un roman de cette catégorie. Il ne s'y passe que peu de choses, les évènements s'y emmêlent, chaque détail s'emmêle et s'étend aux connotations qu'il suscite. La technique restant implacablement la même, phrases longues et déstructurées parfois, utilisation forcenée des virgules donc – rien ne permet de distinguer stylistiquement Simon de Sarraute, Sarraute de Butor et Butor de Robbe-Grillet, sauf à chausser la double loupe. Ce qui différencie les écrivains de ce groupe est précisément ce qu'ils ont voulu évacuer, c'est-à-dire le contenu du discours : après avoir incidemment déclaré ici que Claude Simon est le seul de ces auteurs dont j'aie l'envie de relire bientôt un ouvrage différent sans qu'il doive être une resucée (je m'en suis bien gardé, N.D.L.A. Du 23 février 2045, confirmée le 3 avril 2060), j'en reviens au contenu, au continu chevalin et chevaleresque de cet ouvrage : cavalcades 14-18, courses montées d'Auteuil ou approchant, montages de chevaux et femmes, rafales mitraillées sur cavaliers, longues étapes équestres sous la pluie fantôme, apocalyptiques chevaucheurs lents dégoulinant du ciel à terre. Ce n'est pas tant l'obsession de l'animal avalanché de tous termes anatomiques et techniques, mais l'obsession de monter : l'homme monté, le centaure en fusion (dégoulinant), tel est le sujet de Claude Simon. Deuxième : le suicide, le meurtre au pistolet d'arçon, la menace au fusil, le jaloux qui se tire ou tire, et puis qui dégouline tout son sang du haut du crâne, avec de grands yeux de cheval étonné ; aussi bien seigneur du XVIIIe siècle que paysan des Ardennes, aussi bien Georges que son ancêtre ; seul Blum juif râleur et ratiocinant bien français fouille et retourne la plaie de vérité de son bâton de Juif errant et rrran !

     

     page 24 / Ainsi le cheval est-il instrument, par son reflet du même au même, de goutte d'eau qui incessamment se reforme, et plus il trotte ou galope, plus les reflets et les bêtes se mêlent et se reséparent vélocement, plus règne l'immobilité, l'interchangeabilité. Qui raconte – on ne le sait jamais. Il y a un Georges. Il ya un Blum, hors du coup car juif ; il y a Iglesia, jockey sauteur de sa maîtresse ; tel ancêtre et tel colonel qui n'en finit pas de tomber sabre au clair dans une embuscade. Tel est l'envoûtement hindouïque du retour. Clipiclop.

     

      Affiche en vitrine.JPGp. 71 /

     

    ...où apparaît le thème de la dissolution, du "tout se vaut", appliqué non pas au politique mais au temps, au déroulement-essence du roman, ici nié, de la vie remise en question, dissolution du corps au point qu'on ne sait plus de quel corps on est fait ni à qui appartient ce bras. En même temps des gestes très précis, l'acquisition, dans un wagon, d'un quignon de survie, replace dans la matière la plus grossière, la plus indispensable, ce qui pourrait n'être qu'une abstraction vaseuse, et telle est la séduction de Claude Simon, son talent de grand basculeur, qu'il nous fait à la fois d'un coup de plateau passer des arguties les plus subtiles du cerveau à la présence la plus obsédante de la survie corporelle, car c'est dans la guerre, dans l'état de guerre, c'est-à-dire non pas dans l'assaut, qui n'est qu'aboutissement, paroxysme fatal, mais dans l'état d'attente, d'imminence au sens de menace, que prend le plus sa valeur l'absurdité du tout mais aussi consubstantiellement la nécessité de cette absurdité, afin de survivre et de vivre.

     

    p. 118

     

     

    ...où se confirme ce que nous dîmes, aggravé cette fois par la valeur droguante du genièvre et du tabac réduit à sa plus simple expression de papier, pain, genièvre et brûlot de gueule étant seuls moyens survivants laissés par le gros rabotage guerrier, seuls moyens de capter l'éternel et le soi-même à partir des plus bas états de la matière qui se mange.

     

     

     

      p.. 165 /

     

     

     

    ...où passe la torpeur du spectateur de courses, comme vous ne les voyez jamais à Tiercé-Magazine mais ralenties, donnant à voir, à boire, tous visages, assiégeant vos yeux et vos nez à suffoquer l'inspiration, grandiose sur-place de l'anneau des courses chargées sans plus d'entretenir la course du soleil, ce dont c'était le sens aux temps antiques : faire courir les chevaux maintenait éternelle la course du soleil, mais aussi celle de la boue, n'oubliez pas que rien n'a existé, que rien n'existe que par l'interminable mouvement, d'aucuns disent le branle, de l'univers.

     

  • Stendhal, "Milanese"

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    Il n'y eut plus qu'un séjour à Milan, ainsi qu'à Rome. Ah, Milan !. Sa cathédale, ses pigeons, la photo que nous achetâmes - nous ne devions plus revenir. Quant à Rome, trois jours pour Annie en 64, zéro pour moi, malgré Kalda - budget minable, hélas. Je ne voyagerai plus. Rome, ni Naples, ni Pompéi... la Sicile... rien de tout cela. Ou si vieux. Cela n'en vaudra plus la peine. Parfois il me vient une grande bouffée, au volant, de joie de vivre : la seule liberté qui me reste. Le voyageur, parti de Milan, gagne directement Naples par Bologne, Florence, Sienne, Terracin et Capoue. On ignore toute ville tant qu'on n'est pas imprégné de quelconque.

    Ce qui se passerait si l'on devenait “de là”. Sans plus rien trouver d'extraordinaire. Ces détails mornes qui résument la ville.Il n'est pas question du voyage de retour. Je dis à mon épouse (une rencontre) : “On achèterait là-bas, comme Léo” - mais la camorra, la mafia à payer – j'aurais bien oublié le français. Dommage. Peccato. La prononciation, l'intonation. L'aritocratisme aussi, et les palais. Sans marquis ruinés comme en France, où le dernier croquant se plaint de l'impôt ; les Italiens fraudent avec classe. Rire, décontraction, pendant que les Français serrent les fesses et se pincent les lèvres. La nouvelle édition reproduisait à peine le quart du texte de la première : enfin M. Stendhal devient raisonnable, expurge ses plagiats.

    En ce temps-là, il suffisait d'expédier cinquante ou cent dix exemplaires pour se faire un renom ? mais on était enfoui sous tant de populace. De nos jours sous les innombrables publications. 700 romans prévus pour la rentrée. ...encore l'enrichissait-elle d'innombrables additions. Des développements considérables étaient ajoutés - “dédé”, Monsieur Martino, “dédé” ? ...est-ce là écrire ? séjour à Milan (...) (caetera desiderantur). Ce nouveau roman risquait fort de ressembler, dans beaucoup de ses parties, à Lucien Leuwen. Stendhal l'abandonna au bout de quelques mois. Décidément il ne pouvait donner la vie à son couple idéal avec des héros trop près de lui, trop semblables aux Français de son temps, avec des aventures sinon de tous les jours, du moins insuffisamment romanesques. Ma foi ce qui me gênerait, moi Stendhal II, ce seraient précisément ces êtres romanesques, ces gens qui parleraient, agiraient, tout autrement que moi-même.

    Qui agiraient tout court. Et qui auraient agi, et qui se souviendraient. Agir sur-le-champ

    me semble du dernier mauvais goût - ressentir, se promener, voyager, soit – mais remuer : quelle

    HARDT VANDEKEEN « LUMIERES, LUMIERES »

    MARTINO « STENDHAL » 07 09 07 5

     

     

     

    débilité. Toute action manque absolument de toute vérité psychologique, voire de toute dignité. De même, la mère de Céline à l'en croire ne se laissait émouvoir que par des peines semblables aux siennes. Il assemblait la matière ; l'étincelle jaillissait, mais ne pouvait enflammer le tas. Et parfois c'est le bois qui ne veut point prendre. Mais la récompense de ce long effort va venir. Pour moi plus d'effort. Plus jamais. Lutter pour l'éveil m'absorbe en entier. Je renonce à l'effort, à ses pompes et à ses œuvres. Mais pas d'action. Plus d'action. Pour son gagne-pain, il écrit des “Chroniques italiennes”, qui sont d'horribles faits divers, où il gave son goût de l'énergie, son admiration des beaux crimes et des solennels supplices. Ah mon petit Stendhal, toujours incapable de concevoir la moindre action, hors ce que tu es sûr de pouvoir ou d'avoir pu faire toi-même !

    ...Nous n'avons que notre corps, c'est lui qui nous fait mourir. Quant à nos insignifiantes écritures, songeons à tant de manuscrits dormant dans les archives familiales, comme ces vieux rouleaux de films d'été. Stendhal amasse, écrit, n'achève rien. Bientôt viendra Le Rouge et le Noir, puis La Chartreuse de Parme. Lu 3 fois je crois Pas si terrible pourtant. Flaubert aima-t-il Stendhal ? La flamme prend et va atteindre les matériaux de vie romancée et d'autobiographie, si inutilement entassés jusqu'ici – qui te dit, Martino, ce qui est utile ou ne l'est pas ? Pourquoi sa vie, celle de son héros et de son héroïne, ne s'intéresseraient-elles pas, convenablement affabulées, dans une belle chronique choisie ? La mort et le spectacle : seules actions qui vaillent.

    J'ai vanté aux élèves la parfaite ordonnance des cimetières : tout était bien fini, bien aligné, une date de naissance, une date de mort, parfois seule cette dernière, comme au cimetière des fous à Cadillac. Cela m'avait fait frémir, au temps où je frémissait encore. Plus de souci d'imaginer le détail d'une vie et de la conduire ; plus de crainte d'être commun. Ce fond de tableau incendié créera une atmosphère glorieuse. C'est une brusque cristallisation : la Chartreuse de Parme est au terme du long effort de Stendhal pour ressaisir sa vie et pour l'idéaliser. Après (...) il ne songe plus à recommencer cette tentative enfin réussie. Stendhal aura peu achevé. Deux chefs-d'œuvre.

    Pourquoi ne sont-ils pas restés inaperçus ? il s'écrit tant de choses... Voyons La Chartreuse d'un peu plus près : La vie d'Alexandre Farnèse est devenue celle de Fabrice del Dongo; Vannozza s'appelle la Sanseverina ; Rodéric est le comte de Mosca ; c'est le crédit de la Sanseverina, maîtresse du premier ministre, qui fait la fortune du « neveu chéri » ; Stendhal a développé cette dernière indication. La jeune femme, enlevée par Alexandre, a pris les traits d'une petite comédienne. Le château Saint-Ange est devenu l'imaginaire tour Farnèse. Les circonstances de l'évasion n'ont pas été modifiées. Fabrice devient coadjuteur de l'archevêque, comme Alexandre cardinal. L'épisode des amours secrets d'Alexandre et de Cleria a donné l'idée de la passion de Fabrice pour Clelia Conti. Stendhal a reproduit jusqu'à la circonstance d'un enfant né de cet amour.

    Bien d'autres chroniques ont été utilisées dans la « Chartreuse », et elles ne sont pas représentées toutes dans les manuscrits italiens de Paris. D'autres histoires de prison, où l'on voyait d'autres Farnèse enfermés au château Saint-Ange, la prodigieuse évasion de Benvenuto Cellini, qui, plus hardi qu'Alexandre Farnèse, seul, sans la complicité de geôliers, avait su descendre le long de la haute tour. Près de Parme, à Colorno, Stendhal avait trouvé un château des Sanseverini, et, dans les souvenirs attaché à ses murs, une duchesse Sanseverina, grande amie des écrivains et des artistes, qui, ayant pris part à une conjuration contre Ranuce Farnèse, fut décapitée en 1612. Une autre Sanseverina, comtesse de Nola, avait commencé sa vie de femme comme la Gina fait la sienne. Elle était très heureuse ; son mari meurt ; elle se retire chez son frère, qui la traite durement. Elle se réfugie à Naples, et devient vite une personne très influente à la cour : elle est l'amie préférée de Dona Maria d'Aragon. De même, la Sanseverina s'était d'abord appelée comtesse de Pietranera ; son mari meurt ; elle se réfugie chez son frère, le marquis del Dongo, mais elle s'y ennuie, etc.

    Il y a apparence que le personnage de Ferrante Palla, médecin, poète, amoureux et voleur, qui vit caché dans la campagne de Parme, a été inspiré par le personnage du poète Ferrante Pallavicino (1618-1644), qui, lui aussi, vécut caché à Venise, occupé à courir des aventures galantes et à faire imprimer secrètement des vers satiriques. On trouve aussi, dans un des manuscrits italiens, le nom d'un certain Ferrante Pauletto, condamné à mort comme voleur et comme assassin.

  • Ma vie, qui n'intéresse personne


    2045 07 25

       

    Aurillac ouatique.JPG

    Il était donc onze heures hier matin quand je fis je ne sais plus quoi. Les jours se mêlent dans ma tête pendant ces vacances de fauché. Ce que je sais est que : Roberte et sa femme sont venues avec une femme nommée Françoise Buzancy, maman d'un petit garçon de cinq ans mais j'ai l'impression désormais que toutes les femmes sont gouines, spécialement dans l'entourage de Roberte, et il faudrait être aveugle pour ne pas s'en rendre compte.
        La preuve en est qu'elle a proposé à Séraphine de coucher avec elle si je dois venir à Nicoville pour voir Mauviette. Or moi je ne tiens pas du tout à voir Mauviette, ni à voir qui que ce soit d'ailleurs. Je suis déjà allé à Nicoville au début du mois et cela me suffit. Bref les trois femmes sont restées à table dehors sur le ciment rénové, et nous avons parlé à cinq de façon point trop désagréable.
        Il est exact qu'il faut un homme pour empêcher que la conversation ne devienne languissante, et pleine de conventions. Du moins un homme comme moi, que la modestie n'a pas encore étouffé. Je me passionne quand je parle, faisant fi des convenances. Ainsi, j'ai précisé combien je trouvais incompétent le personnel de la bibliothèque de Bordeaux, incapable de me fournir le tome IV d'une littérature française, et me serinant contre toute vraisemblance qu' "on n'avait pas encore acheté les autres tomes".
        Armelle a pu faire voir ses sculptures, sans en vendre une seule, mais Roberte a pris commande d'un vase à têtes humaines bleu, si Rachel voulait se fatiguer à le refaire. On ne sait jamais : elle peut s'y mettre. Après cela, une longue après-midi de cet horrible été chaud. Une sieste vaseuse, je suppose ? Voici : il y eut non pas un soir et un matin, mais un repas léger et une piscine.
        Deux fois que nous allons à la piscine cet été. Arielle ne me fait pas trop honte grâce à son maillot une pièce qui ne dégage pas les bourrelets sur le côté. De toute façon nous avons vu là-bas des femmes au moins aussi grosses, dont une qui entourait ses jambes de sa serviette, ses membres inférieurs étaient véritablement torsadés de graisse. A côte de moi il y avait une fille bien grasse aussi, à ce que j'ai vu quand elle s'est levée pour aller dans l'eau.
        Et puis, si on commence à se moquer les uns des autres, ça devient intenable. Il paraît que des enfants de cinq ans m'ont considéré comme un étrange et énorme mammifère marin... Nous mangeons beaucoup moins en ce moment. Le travail va son train-train avec son manque d'espoir habituel, depuis le début juin que j'ai demandé au procureur de m'autoriser à publier, je n'ai toujours pas de réponse.
        Nous avons dû nous traîner ainsi jusqu'au repas, à moins, ce qui est toujours possible - confusion des jours dans cette guimauve ! - eh oui ! ce n'est pas hier, mais avant-hier que Paul est venu nous kärchériser la cour en ciment! Nous avons écouté les informations, où il est beaucoup question des affaiires de dopage du Tour de France. Les coureurs sont des cons : au lieu de s'insurger contre les médecins qui les gavent de drogues, ils s'insurgent contre les media qui les harcèlent avec la vérité !
        En revenant de mon émission, je gueulais au volant, très fort pour qu'on entende par la fenêtre ouverte :
        - Bien fait pour leur tronche ! Tout le monde à l'eau minérale !
        Mentionnans donc, puisque nous en sommes là, que mon émission sur Rabindranath Tagore fut maladroite au dernier degré. Je devais commenter le recueil intitulé "le Vagabond". Je ne connaissais rien d'autre de ce poète-écrivain. Et ma foi je trouve cela gentillet, sans plus. J'aurais pu ajouter que j'étais particulièrement ignare en ce qui concernait la tradition littéraire indienne.
        Peut-être par exemple le cadeau de cerises au bien-aimé de la part d'une toute jeune fille revêt une importance mystique, symbolique de je ne sais trop quoi. Là où je voyais des scènes à l'eau de rose, peut-être y avait-il tout un code que je ne pouvais déchiffrer. Quant à ma nouvelle, "l'Accidenté", comme disait Lazare, ce n'est pas ce que j'ai écrit de mieux. En tout cas je n'ai pu rien enregistrer.
        Qu'il ne reste rien de cela, tant mieux. Après les informations du soir, je me suis lancé dans le tri enfin des cassettes. Il en reste peu, car la provision ne s'en renouvelle presque pas. Je classe ensemble les miennes et celles d'Arielle, bien qu'il soit légitime qu'elle veuille avoir aussi les siennes indépendamment.
        Eh bien il s'en trouve une bonne proportion lui appartenant et qu'elle croit disparues, comme les danses de chez Lanza del Vasto, quand elle pouvait encore tenir debout. Il paraît que c'est là qu'elle m'a trompé. Est-ce que cela remonte vraiment à quinze ans ? Je ne me souviens plus de cela. J'ai parfois, de plus en plus souvent à vrai dire l'impression que mon activité favorite est non pas d'écrire mais de classer, de ranger comme avant une agonie, mes livres, mes disques, mes cassettes, pour remettre désespérément un peu d'ordre dans la vie qui est désordre. Je vois enfin  le bout de cet interminable classement de cassettes audio. J'en ai fait jusqu'à onze heures moins le quart, pendant qu'Arielle s'escrimait sur une sculpture intéressante, car elle pourrait s'apparenter aux "Causeuses" de C. Claudel, pompées d'ailleurs sur les Etrusques, ou les Chinois.
        Et puis il a fallu se coucher, car il y a deux moments particulièrement pénibles dans une journée, qui sont le lever et le coucher. Même à supposer qu'on fasse l'amour (il n'est prévu par moi que ce soir), il reste encore toute une nuit interminable et gluante dans un lit défait par les remuements dus à la chaleur. Hier le chat n'avait pas voulu regagner le bercail.
        Mais nous avions laissé entrouverts les volets. Il s'y est glissé d'un bond à l'obscurité, nous avons entendu son collier garni d'un grelot, et à deux heures du matin j'ai contourné la fenêtre par l'extérieur et je l'ai enfermé, débarrassé de son collier, puis je suis allé m'asseoir dans mon fauteuil à branlette. Comme le porno n'était pas encore commencé, je me suis attelé à des lettres d'Hölderlin, pleines de déférence et de culture.
        Ensuite j'ai été récompensé par "les Mémoires d'un pervers", qui se passent dans l'Italie de la Belle Epoque, avec une scène extraordinaire de lesbianisme en costumes d'époque, où les actrices véritablement y mettaient tout leur enthousiasme, et on ne me fera pas croire qu'il était uniquement   professionnel...

  • La petite nièce est orpheline

     

    TERENCE Psychologue de mes couilles – suite du dialogue “Térence ? demande VIVETTE Térence ? MAGDALENA Il drague des putes de seize ans aux chiottes TERENCE Ta gueule VIVETTE C'est pour ça que vous m'avez fait venir MAGDALENA Tu vois connard elle te parle au neutre VIVETTE Je parlais de l'accueil pauvre tache TERENCE T'aurais préféré qu'on te laisse sur le trottoir ? MAGDALENA, gueulant : Je souffre merde TERENCE même jeu Nous aussi MAGDALENA bondit vers le téléphone TERENCE arrache le combiné pugilat, cris, reniements, VIVETTE rit pour la troisième fois j'ai oublié les deux premières.

     

    Magdalena contre-attaque : C'est l'enterrement de Rachel qui t'excite, c'est ma mère morte tu n'as jamais pu la blairer t'es bien le seul il y avait foule à l'enterrement tu es reparti la veille tu as baisé juste à l'heure de l'enterrement comme si c'était sur le couvêêêêêêrcle TERENCE très calme “Richard III Acte I scène 2 – Comment ? - Rien - Tu es dégueulasse. - Tu es la fille de ta mère – Tout juste capable de bander à l'heure de l'enterrement VIVETTE SE MET A HURLER MOI AUSSI JE SUIS SA FILLE et je vous interdis de parler comme ça vieux salingues c'est moi la plus jeune moi j'ai fait un gosse avant toi qui c'est qui a découvert le corps en sang le flingue dans la flaque et les flics et leurs questions ton baiseur minable j'en ai rien à foutre et mon gosse tu le feras pas sauter ni celui-là ni le suivant “Réfléchis” dit Magdalena “C'est tout réfléchi” dit Vivette

     

    Troisième attaque : “Tu vois dans quel état tu mets ma sœur tout ça pour une pute Retire ça Si tu ne m'avais pas niqué les nerfs tu es un monument d'égoïsme TERENCE “...d'inconscience, de fascisme...” MAGDALENA ...de muflerie machisme porcherie destruction ma sœur en épave t'aurais tué ma mère si t'avais pu TERENCE -te MAGDALENA suite (“froid comme un marbre pas de cœur les hommes sont des salauds je te préviens Vivette”) VIVETTE Ça va me retomber dessus TERENCE Toi la fille-mère ta gueule VIVETTE Bon là je me casse TERENCE Reste reste – Magdaléna prend d'un coup le téléphone Allô Joëlle allô Psychologue siffle Térence Vous saviez dit Magdaléna vous saviez parfaitement que ma mère était morte – dans des conditions atroces – parfaitement – fait exprès – je suis Magdaléna Bartsch – vous avez forcé mon mari - parfaitement – QU'EST-CE QUE VOUS VOULEZ QUE ÇA ME FOUTE gueule l'amplificateur J'EN AI RIEN A CIRER (effet Larsen) Sa belle-mère c'est ma mère et ma sœur est enceinte C'EST PAS DE MOI crie l'amplificateur (effet Larsen) là normalement VIVETTE éclate de rire “Térence, tu es là ? c'est Joëlle dis-moi que tu m'aimes.

     

    - Pas devant ma femme (Térence coupe l'ampli) tu as ta dignité dit-elle tu veux me la jouer à la dignité ? Tu restes calme pour ne pas l'imiter ? ... pour ne pas me faire de peine tu sais ce qui me fais de la peine ? ...pas la mort de Rachel, pas la grossesse – Tu me fais la morale Térence ? tu me fais – ta femme est encore dans la pièce ? ...Vire-la – VA TE FAIRE... – Tu dis ça parce qu'elle est là Térence, tu veux qu'elle croie qu'entre nous c'est que du cul ?” Joëlle dit qu'on se retrouvera, qu'ils se retrouveront, il dit au revoir Comment “au revoir” s'étrangle Magdalena Térence raccroche, se tourne posément vers elle : Et si tu téléphonais au cousin Ange, ma chérie ? Aurillac ouatique.JPG

     

    Fréquenter Joëlle est devenu périlleux. Changer de bistrot. Mettre des lunettes noires. Joëlle en robe de mai pas enceinte (plus enceinte ?) passe la porte du Bar Tétouan, commande une glace et Térence un café. Deux cafés. Trois. Pas de raison que ça s'arrête. Ils se touchent les mains. L'homme parle abondamment soudain. Joëlle mordille sa pistache, plisse les yeux - Magdalena demandera D'où viens-tu ? qui as-tu rencontré ? de quoi avez-vous parlé ? (de tout et de rien, le café, la gare, les collègues)Tu crois que mon métier me passionne encore Térence la confianceest morte Le ciel n'est pas plus pur que le fond de mon cœur toujours un vers de Racine à dire.

     

    Térence et Magdalena se tendent les mains par-dessus les tasses jamais le soupçon ne s'éteint tout à fait c'est une banale histoire de conne, de prof à bout de souffle en pleine histoire de cul. Jamais le Proviseur n'a eu autant d'égards. Il fixe le prof dans les yeux : “J'aimerais regarder ailleurs”. Il penche sa grande tête blanche entre ses revers bleus. Du matin pour dix-sept heures il convoque Térence pour signer un document très neutre, l'Administré transpire en vain tout le jour, un vieux truc stalinien qui fonctionne bien. Les collègues font trois groupes : le premier composé d'hommes qui rient, serrent les mains parlent fort ; le deuxième de femmes offusquées, qui se détournent ou sont discrètes - le troisième des deux sexes inconséquents, distants ou empressés, froids ou bien souriants ; mais nul n'égale la sournoise maîtrise du chef. “Monsieur Elliott ? ...entrez vite.

     

  • Une saison chez Lacan

     

     

    Un acteur à succès. Couvert de femmes. Se sent soudain déprimé par son fric et le vide de sa vie, et fonce par hasard chez Lacan. Le vrai, le grand ou l'immonde, c'est selon. Et voici Rey, Une saison chez Lacan, nous dévoilant les péripéties de son analyse, défendant celui qu'on a taxé d'imposture. Le titre, pour les ignares, se réfère évidemment à la "Saison en enfer" de Rimbaud, et suggère que tout ne fut pas de tout repos dans la cure entreprise. Deux remarques préliminaires : on accusera Pierre Rey de n'avoir rien révélé sur lui-même. Ça le regarde. D'autres, comme Marie Cardinal, ont choisi de tout dire de leurs tripes. Tel n'est pas le propos de Pierre Rey. Il est de centrer le projecteur sur la personne de Lacan, sa sensibilité, son engagement réel, lui que l'on accusait de se contrefoutre de ses clients.

     

    Pierre Rey défend la sensibilité de son héros, lui restitue des réactions ordinaire, une dimension humaine. Si certains clients se sont suicidés, Lacan a eu le courage de les accompagner jusque là, alors qu'il n'y avait pas d'autre solution. Peut-être semblera-ce un peu systématique, mais non, répondrons-nous, car nulle part le livre ne tourne à l'encensement. La personnalité de l'auteur analysé occupe la place qui lui revient, les explications sont fournies avec toute la complexité, voire le caractère lacunaire, garantissant la compréhension et le trouble réel de l'analysé. Pierre Rey tente d'expliquer la démarche de Lacan, de façon suffisamment technique, et pudique en ce qui le concerne, assez obscure, lyrique même, procédant par brèves... illuminations introspectives ou introspections illuminatives de l'âme.

     

     

    L'homme au marteau.JPG

    Ce qui fait du tort à la première observation préliminaire : comment un homme jeune, beau,, édité, connaissant les tirages et le Tout-Paris, comment cet homme peut-il véritablement déprimer ? Jaloux comme je suis, je n'ai pas manqué d'observer que Jean Rey se présentait chez Lafont, discutait avec monsieur Lafont et non avec sa secrétaire adjointe, et obtenait commande j'ai bien dit commande j'ai bien dit commande d'un livre. Donc je me dis : la dépression de Pierre Rey, c'est du bidon. Ce disant, je rejoins la stupidité des femmes de ménage qui font exprès de cogner leur balai entre le pieds de fer des lits, sous prétexte que les maladies de la tête, c'est du chique, tandis qu'elles, les bonniches, passent la serpillière

     

    Je vous jure qu'on la sent, leur haine. Très tôt le matin, je vous prie, le ménage, et fenêtre grande ouverte. Déprimés, feignants ! Vais-je m'abaisser à cette populacerie en dénigrant Pierre Rey? N'y a-t-il que mon cas de déprime au monde ? Ne devrait-ce pas me consoler moralement de voir un riche à bagnoles et à filles chuter dans le break-down ? Le livre ne m'a pas touché, n'a pas mis le doigt sur ma névrose personnelle : mais je ne puis mettre en doute la sincérité de la démarche de l'auteur, ni, du coup, celle de Lacan, dont trop de jaloux veulent faire l'équivalent de charlatan. Il est trop facile d'accuser les psychiatres de charlatanisme sous prétexte qu'ils ne vous ont rien apporté: est-ce que les amateurs de piano, ayant abandonné au bout de deux ans, se mettront en tête d'accuser leur maître de piano pour ne pas être en deux ans devenus virtuoses ? Il est salubre de défendre la psychanalyse, le socialisme et le RMI. Ils ne résolvent rien. Ils avancent sur la voie de la résolution et de la solution.

     

    Mais avant eux, c'était le vide, et je préfère cent fois me confier à un psy, même sans guérison, qu'à un prêtre qui me filera sa morale dans le train avec une belle impuissance à la clef.

     

     

     

    "La création ne vient jamais d'un bonheur. Elle résulte d'un manque. Contrepoids d'une angoisse, elle s'inscrit dans le vide à combler d'un désir dont on attend jouissance et de l'échec de son aboutissement. Autant dire qu'elle ne peut naître que d'un ratage, le manque à jouir.
    J'en avais même déduit que depuis le début des temps, toute création était contenue dans les 10 cm séparant la main d'un homme du cul d'une femme. L'homme brûle de poser sa main sur ce cul. S'il va au bout de son geste, si la femme l'accepte, ils se retrouvent dans un lit et font l'amour. Il y a jouissance: rien n'est crée. S'il ne l'ose pas, fou de frustration, il rentre seul, compose la neuvième symphonie, peint l'homme au casque d'or, écrit la Divine comédie ou s'attaque au Penseur."

     

    Voilà quelque chose qui nous rapproche tous, nantis et prolos : l'envie de tout plaquer. Vous n'avez jamais eu envie de tout plaquer, vous autres ? Tous ces bouquins, toutes ces vieilleries qui vous encombrent, ces souvenirs qui vous enlisent ? Oh que si, oh que si ! C'est même très, très dangereux ! Il faut avoir en soi l'énergie de repartir à zéro ! Et si on ne l'a pas ? Parions que nous l'avons. Qui est le Gros ? Un gros. Un psy. Qui se suicidera. Ça existe, comme les médecins qui fument et les éducateurs qui fouettent leurs propres gosses.

     

    "On est ce qu'on désire.
    Mais ce qu'on désire, on l'ignore. Et ce désir, dont nous ignorons en quoi il consiste, mais que nous subissons comme la frappe la plus singulière de notre "moi", nul d'entre nous n'a choisi qu'il nous habite. Il est "écrit". Il nous précède. Nous entrons dans son champ par le biais du langage.
    Car ce désir qui nous structure n'est pas nôtre. Il est, par le biais du discours, désir de l'Autre, désir d'un Autre désirant."

     

     

     

     

     

     

     

    ...Est-ce que ça ne vous est jamais arrivé non plus, qui que vous soyez, auteur à succès ou femme de ménage, de comparer ce qui vaut et ce qui ne vaut rien ? la fausseté de votre vie adulte et la vérité de vos amours d'adolescence ? Je dirais même que rien n'est plus partagé. La différence est que M. Rey n'a pas vécu dans les serpillières; Plutôt dans l'univers papier glacé des pubs. Ça ne vous agacerait pas les dents, à vous, de parager votre existence avec ces filles toujours gracieuses, ces Monsieur Muscle toujours pétant de santé parce qu'ils utilisent Vitafort ou boivent du Teisseire ? Des gens qui rigolent et vous proposent du fric ou la baise aux moindres défaillances du cervelet ? Mon diablotin se réveille : donnez l'argent, donnez les filles, puis, après, ensuite, je ferai ma dépression. Ceette page montre par quel cheminement l'on parvient aux tréfonds de soi. Dit de cette façon toute crue, l'analyse du rêve ne provoquera qu'un hourvari de haussements d'épaules. C'est trop, pour un profane : "Que va-t-il chercher là ? Que ne prend-il la vie comme elle vient ! Qu'on sonne, et que je vais ouvrir !" - oui, mes braves, mais quand on souffre, et qu'autour de vous, quel que soit votre milieu, les gens, les copains, les soi-disants amis vous disent : "Mais non, tu te prends la tête, viens boire un coup chez ma sœur", à qui se fier ? ...Même aux procédés apparemment les plus absurdes, y compris l'analyse des rêves, qui, elle, au moins, marche, fonctionne, se vérifie, comme l'électricité. Et tous ces jeux de mots que vous décortiquâtes se vérifient aussi, forment la base de l'analyse lacanienne, pour qui tout est langage, tout lapsus pléonastiquement révélateur ; c'en est au point que même la conscience populaire sait bien désormais que toute gaffe de langage révèle la pensée vraie.

     

    Ne pas mépriser quiconque cherche et souffre.

     

    Et nous concluons Au cours de son existence, l'être humain ne possède qu'une certitude, celle de sa mort.
    Par syllogisme, il est facile d'en déduire le désir de mort inconscient métaphoriquement contenu dans toute recherche de certitude.

     

    Il avait écrit (Sartre) :"On est ce qu'on fait."
    J'avais la certitude absolue du contraire : on est ce qu'on ne fait pas.

     

    Attelez-vous à Pierre Rey, Une saison chez Lacan. Vous passerez un octobre éclatant, réfléchissant, car non, ce n'est pas dur à lire, pas du tout... Bref un livre qui vaut... le dérangement

  • Les frères de Broglie, d'Eon, Praslin...

     

     

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    Evidemment, c'est la preuve d'une force de caractère au pays des lèche-bottes, mais c'est aussi la preuve d'une grande mesquinerie passablement aigrie et désagréable. Pourvu que l'on puisse exercer son talent de façon efficace ! Mais non, on aime mieux faire la gueule. Il y en avait un autre, un peu de cette sorte, sous Louis XV le Bien-Aimé : le fameux chevalier d'Eon. Giscard descendant paraît-il de Louis XV, on pouvait dire qu'il ne faisait rien sans l'accord d'Eon, mais trêve de calembours bons : ce chevalier qui pissait debout (ce qui n'est pas une preuve) était bel et bien de sexe masculin, ainsi que l'ont certifié maints médecins l'ayant dûment examiné après sa mort. Simplement, il n'avait aucun appétit sexuel, ce qui est rare, mais qui existe. Il n'a jamais été « lectrice » à la cour de St-Petersbourg, cette charge n'existant pas et l'impératrice Catherine sachant parfaitement lire toute seule, très érudite et traitant Diderot avec tous les honneurs en Russie ; d'autre part, elle n'eût jamais toléré un travelo à sa cours, préférant les hommes bien raides et bien membrés. Mais le chevalier d'Eon s'était déguisé quelques fois en femme en Angleterre, pour échapper à la police, qui fit une fois irruption dans un salon : « Avez-vous vu le chevalier d'Eon ? Nous avons un mandat d'arrêt contre lui. - Voyez vous-même, il n'y a ici que trois femmes devant l'âtre. - Sorry... » L'une des trois femmes était le chevalier d'Eon, qui n'avait pas dit un mot pour ne pas révéler son accent de grenouille.

     

    Ce chevalier semait le bazar partout où il allait, protestait qu'on le prît pour une femme mais excitait en même temps les rumeurs pour faire parler de lui, se livrant de plus au chantage pour ne pas publier en Angleterre une lettre manuscrite du roi recommandant une attaque armée immédiate, mais dont il ne fallait pas tenir compte, le bordel habituel – vous imaginez l'espion du roi capturé avec cet autographe sur lui ? Gilles Perrault nous apprend aussi que l'un des meilleurs informateurs de Louis XV et Louis XVI était tout simplement Voltaire, qui sous couleur de philosophie n'avait pas non plus ses yeux ni sa plume dans sa poche. Et nous oublions tant et tant de personnages, tant et tant de circonvolutions dans les revirements, les correspondances contradictoires, les agents doubles, les vrais qu'on exhibe et les faux qui œuvrent dans l'ombre. L'index des noms est considérable en fin de troisième volume. Tant d'espionnage pour rien, car nos seuls succès, véritables ceux-là, se déroulèrent sur le sol de l'Amérique du Nord, d'où le titre du tome III : "La revanche américaine". Et puis tout s'arrêta aux portes de la Révolution, les frères de Broglie fermèrent les yeux, en 1781 et en 1804, leurs descendants furent illustre : le Prince Louis de Broglie, Prince du Saint-Empire Romain Germanique dissous pourtant par Napoléon, académicien, génial scientifique, et la présentatrice Laure Debreuil, malgré l'orthographe différente.

     

    Les deux frères turbulents et affectueux ratèrent tous deux leurs vies, seulement, comme le dit Gilles Perrault, toutes nos vies ne sont-elles pas plus ou moins ratées... Mais il sera parvenu à nous faire apprécier un grand nom de l'Histoire de France, souvent mêlée à celle des Italiens, Médicis, Concini, Mazarin, de Broglie originaires du Milanais. Beaucoup de bruit pour pas grand-chose, mais l'espace de trois fort volumes, nous aurons nous aussi, pour notre plus grand plaisir, touillé et brouillé le bouillon de culture de cet Ancien Régime, dont Talleyrand disait que celui qui ne l'avait pas connu ne savait pas ce que c'était que le bonheur de vivre. Notre nation n'aime pas autant sa marine que cette dernière le mériterait : nous avons préféré la gloire continentale, et les Anglais ont dominé les mers, Rule, Britannia, rule over the seas, roulant le monde entier.

     

    Nous ignorons souvent que Sartine, ministre de l'Intérieur, bien connu du détective Le Floch à la télé, devint celui de la marine, et qu'il la réorganisa. Ecoutons quelques considérations bien senties sur la flotte française au XVIIIe siècle, sous la plume experte de Gilles Perrault :

     

    "Les dernières années du règne de Louis XV" (mort en 1774, pour les élèves de Première S qui ne font plus d'histoire parce que ça rend plus intelligent pour les maths) "avaient été néfastes à la marine. "En 1774, à la mort du roi, on était loin de la situation qui avait tant réjoui le comte (Charles) de Broglie" mort en 1781 et chef du cabinet secret "lorsqu'il avait fait l'inventaire des forces navales de la France deux ans après la fin du désastreux conflit : "Votre Majesté, écrivait-il le 21 février 1765", soit deux ans après notre glorieuse perte du Québec, "verra peut-être avec étonnement dans le tableau explicatif de cette reconnaissance que sa marine militaire et marchande n'est pas dans l'anéantissement où ses ennemis la désirent et la croient, et où toute l'Europe et les Français même la supposent." Mais le ministère de l'inepte Boynes avait annulé l'œuvre dereconstitution entreprise par Choiseul et et son cousin Praslin" qui donna son nom à nos pralines.