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  • Dans ses meubles

     

    Ah que ça va pas être facile aujourd'hui, parce que fidèle à ma tradition je veux vous parler d'un livre introuvable : de Stany Gauthier, conservateur du Musée d'Art Populaire Régional de Nantes, “La c. Des Meubles Régionaux de France”, éditions d'Art cf. Couverture, 1979, d'après l'édition originale de 1952. Conseil aux artistes, conseil à moi-même : n'écrivez pas pour le lecteur, dont le jugement nous fait chier, nous renvoie à nos oubliettes. Ecrivez directement pour les bibliothèques, comme d'aucuns peignent pour les musées. Les meubles sont faits pour les musées. Ils ont servi.

     

    Ils en ont été dignes. Vos livres n'auront pas passé par le feu du suffrage populaire et du prix d'achat : au diable l'honneur. Vers 1955, les meubles commencèrent à émigrer des cuisines et des chambres bretonnes ou mancelles vers les Musées de la Tradition. Pierre-Jakez Hélias le dit : même les vieux sentirent qu'ils n'étaient plus adaptés à leurs meubles, qu'ils n'en étaient plus dignes. Ils les fourguèrent bon prix dans les musées, et s meublèrent en Formica : voir “Le Cheval d'orgueil”, voir “Padre Padrone”. Vous voulez vous meubler à l'ancienne. Vous voulez savoir ce que vous admirez : vous-mêmes.

     

    Vous vous admirerez beaucoup mieux si vous savez que tel montant ne peut être que lyonnais, que tel trumeau ne peut être qu'orléanais. Devant une armoire, vous ne vous poserez plus la question de Shakespeare, relayée par Gottlieb : “Hêtre ou pas hêtre ? Telle est la question.” Vous saurez tout sur la table (peu caractérisée selon les régions), le vaisselier provençal, le tabouret artésien et la brouette croate. Plein plein d'illustrations en noir et blanc, lugubres et techniques. Des rubriques classées par provinces, succinctes et précises à la fois, embêtantes et intéressantes comme savent et doivent l'être tous les articles spécialisés. Cabane miniature.JPG

     

    Voici quelques éléments pour votre promenade (p. 47). Imaginez-vous, chers lecteurs, scrutant une de ces antiques armoires, passant le doigt de l'œil sur ses arêtes et ses moulures ; vous pénétrant d'une science toute fraîche ; sentant couler en vous la perfusion qui vous transforme en connaisseur ; voyant, grâce aux figures, ce qui n'était pour vous auparavant qu'un tas de bois sans âme, devenir, par la grâce du commentaire, une géographie ligneuse, dont chaque trait de gouge, chaque gond, se met à vous parler. Nou ssommes en plein mystère de la description. Vous avez l'objet sous les yeux, grâce du moins à la photographie.

     

    On vous le détaille avec intérêt ; et de ce fait, l'objet devient deux fois plus présent : à l'œil, il passe à la présence du cerveau ; de vu, il devient expliqué ; d'objet, il devient partie de vous, sujet, parce qu'explicité. Diderot décrivant les tableaux de ses salons et la toile, révélée de détail en détail, passait dans votre vision. Le meuble devient concept, non pas généralisateur, une armoire pour toutes les armoires, mais ce meuble devient représentation de ce meuble, idée, image de ce meuble. Vous êtes passé de l'homo faber à l'homo intelligens. Voyez p. 94 ce buffet à deux corps du Poitou. Que rien que le nom vous parle : buffet, “b”, cuisine, Rimbaud ; “à deux corps “: magie, dédoublement, termes techniques de corps de métier (3è acception) ; du Poitou : “b”, “d”, “k”, “p” - terre grasse, tradition, fertilité, opacité, richesse, coffre-fort.

     

    Et une extraordinaire régularité dans le travail du bois, la sévérité pure de l'ouvrier consciencieux à l'horizon borné mais aux profondeurs de recueillement elles que l'infini sourd sous le bois. Plus légère, voyez la crédence d'Avignon, où se mettaient à l'origine les plats à goûter par le goûteur. Déjà plus légère, avec des moulures, du XVIIIè s; partout, des pieds qu'on dirait cambrés sur leurs talons Louis XV; Un bois plus clair, plus tendre, plus mielleux. Il vous sera désormais impossible de confondre le trapu Poitouo et le délié Comtat Venaissin [p. 141]. Passons à plus large, à plus vaste : autre région grasse et marécageuse, la Bresse, ses poulets, son bleu, pub. Je lis la page 188. Et voyez comme nous avons joui de ces termes techniques tout simples, de ces dénominations issues du bon sens, qui à la fois nous initient à un langage, et nous démontrent les ressources de notre langage français précédent ; vous avez l'impression d'être intelligent. Ce n'est pas de l'informatique, qui vous donne l'impression d'être bête : “trois tiroirs dans la ceinture” - les “dresches” artésiennes – c'est quoi ? - “loupe de frêne”.

     

    Dresche = buffet bas, dont certains s'appellent “Spinder”, du nom du fabricant. Tour de France analogue à celui des deux Enfants par Brunot. Nous terminons (p. 235) par la Flandre, aux panneaux ornés comme des Van Eyck, où dominent la pointe et la verticale, les cannelures. Mais dans les trois premiers chapitres, avant de commencer le catalogue de toutets les Provinces, l'auteur nous dit la différence entr ele régional si attachant et le grand style dit “national” : Louis XV, Louis XVI, Directoire... La ressemblance entre tout ce qui est français, paysan du nord ou du sud ; car paysan n'est pas bourgeois ; aisance paysanne n'est pas raffinement urbain ; à l'intérieur de chaque province existent de fortes variations, du plus simple au plus ornementé – sans dépasser un certain niveau du fait de sa rusticité.

     

    Peut-être plus authentique. Sur la frontière séparant l'artisanat de l'art : ainsi, la mouluration est remarquable, mais la décoration proprement dite reste malhabile. Le chapitre III est consacré à la fabrication du meuble – selon qu'on est façonnier à la campagne ou menuisier des villes ayant fait comme compagnon son “Tour de France”. Hommage donc à nos brillants obscurs, par cet ouvrage à lire intégralement ainsi que je l'ai fait jusqu'au 01 06 2036 à 17 h 1, ou à feuilleter, ouvrage à feuilleter par les connaisseurs. Rappel des références.

     

  • Chessex, c'est sexe

     

    Jacques Cheyssex, comme son nom l'indique, va nous parler de sexe. L'auteur de “L'Ogre” nous a pondu “Morgane madrigal”, et à franchement parler, le second cité ne me donne pas l'envie d'aller voir le premier, car, ainsi que disait Mahler, dont vous entendez actuellement la Deuxième Symphonie, “je n'ai jamais vu un marronnier porter des oranges”. De sexe donc, et pas de n'importe lequel, du sexe de la femme. Qu'iil me soit permis ici de demander aux petits pudibonds vicieux qui se permettent de téléphoner au chef de tourner le bouton, de passer à autre chose.

    CI-DESSUS : "AVEC SES CHEVEUX", dessin d'Anne Jalevski voir son site

    Avec ses cheveux.JPG

     

    Au lieu d'écouter d'une oreille en disant toutes les cinq minutes “Mon Dieu que c'est obscène, mon Dieu que c'est obscène”. Merci ! Car le livre de Chessex, Jacques, est obscène. Au lieu de désigner crûment le sexe féminent sous l'un de ses 465 noms (le sexe masculin n'est pas en reste), au lieu d'appeler un chat un chat (et ce n'est que le début, l'auteur ne s'en privera pas non plus, d'ailleurs ce chat-là n'a rien à voir avec l'animal mais bien plutôt avec le chas d'une aiguille qu'il rappelle par sa forme et toc), Jacques Chessex tourne autour du pot et commet un madrigal, qui est, comme chacun sait, une “petite pièce en vers exprimant un epensée fine, tendre ou galante”, un “compliment d'une galanterie affectée”.

     

    Pour être fin et affecté, ce l'est, cela s'en vante, cela fend les poils en quatre, et cela ne décrit rien. Il existait des blasons du corps féminin, des poèmes sur les seins, les hanches, les pieds, pourquoi pas le sexe, en effet, c'est même là, soyons francs, l'objet principal de notre désir. O.K. ? Jacques Chessex ne décrit rien, il y a d'excellents ouvrages médicaux pour cela, il existe aussi toute une littérature pornographique. Jacques Chessex a choisi la voie la plus difficile, celle de l'érotisme, qui consiste à suggérer, voire très précisément, sans montrer. Or s'il est vrai comme dit l'autre que “la pornographie, c'est l'érotisme de l'autre”, pour moi, l'érotisme est plus obscène car plus hypocrite que la pornographie.

     

    Mais des dégoûts et des couilleurs... Bref, Jacques Chessex fera assaut de métaphores, où reviendront osuvent vous vous en doutez les couleurs rouge et noir. Le sexe féminin sera comparé à tout ce qui peut s'ouvrir et se fermer, se lubrifier et s'assécher. Pas question d'odeurs, curieux manque. Sera comparé à tout ce qui est doux et rêche, lisse ou velu, animal, etc..., registre insondable – précisément. Viendront se greffer, se tresser à cela l'inévitable adoration de la femme pour son sexe et le plaisir solitaire surtout à deux entre femmes, et en avant pour la femme froide, aimant se faire adorer, la cravache à la main au besoin, en Suisse de surcroît (car tout ce monde baise en Suisse au double sens du terme). Cette domination s'adresse au moustachu et donc caressant aux bons endroits Jacques Chessex ou du moins son personnage, car peu m'importe vraiment le caractère autobiographique ou non de l'ouvrage. L'homme dominé est fier de l'être, et se perd de la langue, des lèvres, des dents et de tout le visage dans cet abîme en surface, dans ce labyrinthe aux innombrables replis qu'est le sexe de la femme. Et Monsieur broute, étouffe et fantasme. A qui cela n'est-il pas arrivé. L'ennui est qu'il ne fantasme pas comme son lecteur. Enfin pas forcément.

     

    Or rien n'agace plus un pervers (pour autant qu'il s'agisse là d'une perversion) que d'en trouver un autre n'étant pas tout à fait dans le même registre. Comme disait un pédé, moi je ne me fais pas taper dessus ; comme disait un pédé qui se faisait taper dessus, moi je ne drague pas les petits garçons ; comme disait un pédé qui draguait les petits garçons, moi je ne fais pas les bouchées à la reine. Le normal, c'est moi, le pervers, c'est l'autre. C'est pourquoi dans l'ouvrage de Jacques Chessex, je ne puis supporter l'éternel contentement de soi distillet savamment par ce vieux minet boulottant son ronron sans état d'âme.

     

    Monsieur est heureux et nous l'assène, Monsieur est perpétuellement sur le point d'éprouver les sensations les plus ineffables et reste au bord du plaisir pour s'augmenter le plaisir, Monsieur s'admire et veut nous faire pâmer devant des personnages de maîtresses parfaitement froids, conformes (comme tous les phantasmes, figés). Pas l'ombre d'un sentiment ne passe dans ce catalogue d'attitudes, de clichés super-usé. Il faut qu'un fantasme corresponde à une statue, à de l'automatisme. Mais quoi, aucune mauvaise conscience, aucune titillation ni inquiétude. Ou alors, on présente ces choses-là comme autant de jouissances.

     

    Il y a toujours quelque part l'imminence d'un paroxysme. Pendant ce temps, Chessex, horloger bernois du langage, s'écoute parler, se regarde écrire, et, passez-moi l'expression et les petits fours, nous emmerde prodigieusement. Un madrigal, c'est court. Là, il y en a 217 pages. On les compte. On les effeuille. Et maintenant, se dit-on, que va-t-il ne pas se passer. Tous les clichés surabondent dans cet envers de Nouvelle Héloïse. M. Chessex, parlez-nous de cul et de con, vos marivaudages obscènes sont tombés chez moi sur un mauvais terrain, très infé-cond.

     

     

     

    / Lecture de la p. 47 /

     

     

     

    ...où l'on voit que Chessex ne manque pas de références, tâchant de raccrocher ses tristes béatitudes constipées au roman courtois ; mais le roman courtois débouchait sur le mystique. Le sexe de la femme, excusez-moi Mesdames, ne débouche ici que sur lui-même, ce qui est un peu court. Et rien sur la maternité : mon commentaire ne prête-t-il pas à rire par son décalage, là, quelque part ? C'est pourtant un cliché de choix, non ? Là d'où sortent les enfants ! Non : il n'a pas été utilisé. Juste l'érotique ; juste la titillation ; et, génial ! Pas un mot du clitoris. Il faut le faire, non?

     

    Bref, j'accuse ce monsieur de m'avoir chipé un sujet et de l'avoir salopé, puisqu'il l'a traité autrement que je n'aurais fait. Mais poursuivons (de Marseille ) -

     

     

     

    / Lecture de la p. 94 /

     

     

     

    Ici, l'auteur se contorsionne et veut faire le précieux, le distingué. Il ne réussit qu'à esquisser les entrechats balourds d'un garçon de café qui n'aurait pas lâché son plateau, d'un humilié qui veut faire le distingué sans réussir à autre chose qu'à tortiller du cul de façon disgracieuse. Il vous manque la grâce, Monsieur Chessex. Votre élégance, recherchée si visiblement ! ...n'est que pédanterie plouqueuse. Poursuivons encore :

     

     

     

    / Lecture de la p. 141 /

     

     

     

    Crispant, non ? Surtout de la façon que je le lis. L'art de parler pour ne rien dire. On termine sur une lucidité, sur le néant de l'érotisme, pour faire plaisir au méchant petit puritain qui sommeille en moi, et qui fus frustré ? Ah que si j'avais à écrire sur le sexe de la femme, ah que j'aurais écrit vraiment d'autres choses, et qui n'auraient pas plu à Chessex, mais après tout peut-être que ces entortillis chessexiens plaisent aux femmes... Mardi prochain, Bernard de France, puis Julien Green, puis Bernard Frank, puis Slaughter, puis Balzac, deux fois, puis de science, etc., etc. “Morgane Madrigal”, de Claude Chessex.

    Pour se reporter aux pages mentionnées, voyez votre exemplaire personnel. Moi, j'ai balancé le mien.

     

  • Vous avez dit euthanasie ? Editions du Bord de l'Eau

     

    L'arbre au-dessus des tuiles.JPG"Si les personnes âgées utilisent largement leur liberté, en ne consultant pas, en n'appliquant qu'une partie des traitements ou en changeant de médecin quand le traitement ne leur convient pas, pour le patient dément, le contrat est biaisé dès le départ". Soit. Souvent la médecine essaye de tuer les moustiques à coups de marteau sur la gueule du patient. Si je mets le doigt dans l'engrenage, les toubibs me broieront jusqu'à l'os, et je mourrai dans les règles (cf. telle connaissance qui s'est fait radiothéraper la gorge au point de la transformer en carton-pâte, pour avoir suivi les conseils de son équipe soignante) ; Le malade imaginaire de Molière a repris de sa pertinence à notre époque.

     

    C'est à nous de nous débrouiller de nos arthroses ou douleurs stomacales. Mais si nous devenons faible d'esprit ? Si toute notre science s'effrite au cours des années ou des mois, et que nous redevenions d'abord des ignorants, comment allons-nous réagir ? Déjà je ne suis plus certains textes, et disserter autrement que par à-coups me devient impossible et pesant. Comprendra-t-on alors que je désire poursuivre ma vie animale ou nourrissonnière ? "Il n'y a que très rarement, à l'origine de l'acte médical, un mouvement actif de demande venant du patient dément vers lemédecin". Ou alors, avant qu'il ne sombre. Mais une fois sombré, rot. Mais alors, qui demande ? Et demande quoi ? "Supprimez en douceur ce tas de viande inutile et qui coûte bon, à sa famille, à sa clinique, à l'Etat" – le grand mot est lâché. Un jour on voudra se débarrasser de moi. "Le plus souvent, il est amené en consultation ou en hospitalisation par ses proches." Bon, il n'en est qu'à cette étape-là. Il est encore loin de l'élimination physique. Et souvent il a résisté à cette visite médicale...

     

  • Egarements

    02 03 2051
     
    J'utilise dans une cour scolaire un téléphone public dont se servent les grands élèves. Le combiné a été utilisé sous forme de traitement de texte dans sa partie supérieure. Je l'ai employé, mais je ne saurais plus le refaire. Sous le regard narquois et sympathique des jeunes, je parviens à présélectionner un numéro, mais ne réussis qu'à soulever un combiné gris du plus ancien modèle. J'ai vue sur des toilettes avec lavabo blanc, à l'ancienne. Un employé de la mairie de X. Me répond, il a une voix de moustachu. Il me demande ce que je veux. Je dis : “Est-ce que vous pensez que je dois... et puis non c'est trop personnel” - en fait j'ai oublié sinon la question du moins sa pertinence. Je suis réveillé par un gigantesque éternuement d'Annie.
     
    07 03
    Dérivant sur une planche de surf avec Sonia et David, après avoir erré, heurtant ou évitant les épaves, nous nous dirigeons vers une île près du détroit de Gibraltar (Aldeboràn ?) Nosu y sommes bien accueillis, il y a de nombreux vacanciers et résidents. Sonia sera inscrite dans une école très aérée et propre. J'achète une résidence auprès d'un homme d'affaires gros et sévère 292 900 F. Puis pour détendre l'atmosphère je plaisante sur mon étourderie. Il m'aide à ramasser mes affaires vieilles et encombrantes (une vieille paire de baskets), et nous descendons au salon d'accueil en bavardant.
     
    31 03 
    Je pars en voyage seul en voiture vers la Dordogne. Une de mes dents a besoin d'être soignée. Je m'arrêterai chez le dentiste du petit village où je vais, j'y suis déjà allé. Mes parents m'approuvent avec bienveillance. J'attends à la queue pour avoir une communication téléphonique, puis m'avise qu'il y a des cabines en plein air. Elles sont toutes occupées, mais la voix de l'employé résonne : “Vire-moi la grosse là à gauche et prends le combiné”. Cette grande fille blonde pleure parce qu'elle attend un appel qui ne vient pas. Elle reste à côté de moi. Je dois téléphoner au 8 503 ou faire le code “Ecoutez”.
    Au 8 503 une bande son me restitue une discussion entre hommes sur le statut du journalisme. Je veux appuyer sur les touches “Ecoutez” mais je reçois dans le doigt une assez forte décharge électrique. Le soir tombe. Les couleurs sont vives. Au lieu de faire un crochet par le Lot-et-Garonne pour mon dentiste, je poursuis mon voyage, je consulterai au retour. Ce voyage l'a été nécessaire parce que les deux jours précédents j'ai carrément oublié de faire mon dernier cours et dois m'en excuser auprès du proviseur.
     
    01 04
    Rougeurs.JPG
    Nous sommes Annie et moi dans une maison de location comme à Oléron. Des représentants sonnent, nous ne voulons pas ouvrir. Ils s'installent patiemment au soleil sur des chaises de jardin. Petit à petit nous fermons soigneusement et silencieusement les fenêtres derrière les stores. Nous les regardons à travers une vitre mais ils ne nous devinent pas bien bien qu'ils regardent eux aussi. Je susi en voiture une petite femme, à qui je passe commande (elle conduit devant moi une camionnette de livraison à la portière ouverte). C'est une employée de McDonald's, elle me propose de repasser ma commande à l'intérieur mais je ne comprends pas, je paierai plus cher (quelqu'un lui dit que je suis enseignant, que je peux payer).
    Ensuite elle essaie de me réparer une très vieille imprimante qui bouffe trop de papier à la fois. Elle est de Lège et ressemble à l'une de mes collègues prof d'anglais. Je lui dis que j'aimerais habiter sur le Bassin mais que ma femme tient beaucoup à sa maison de Mérignac. Elle semble dire que je suis velléitaire et que je n'obtiendrai ce que je veux que lorsque je serai un peu trop vieux. Elle est plus jeune que moi, mélange de raillerie et de sympathie – parce que je révèle mes faiblesses avec une franche naïveté.
     
    Avril 2051
     
    Je cherche non pas à mourir mais à acquérir une supériorité des pouvoirs de l'esprit qui me permette un jour ou l'autre, avant ou après ma mort, soit de dominer les circonstance matérielles de manière à les incorporer à quelque chose de plus grand, soit d'acquérir la volonté de les changer matériellement. Tous les efforts de ma vie peuvent se ramener à cela et se justifier à cela. 03 05 51
    Je joue aux billes avec Le Pen, énorme, parfaitement reconnaissable. Partout des salons où l'on mange ou prend le thé, garnis de personnes très snobs et bien habillées. Je ne le suis pas. Il me fait jouer à une espèce de tric-trac : sur une carte de france, nous nous faisons face, le jeu consiste à dégotter une ou plusieurs billes, petites, compactes, d'acier, en tirant avec une de ses billes à soi, à l'aide d'un bâtonnet d'acier, court. Chaque rangée de billes est défendue par une espèce de boudin de tissu. Je suis très malhabile et envoie dinguer mes billes un peu partout. Les spectateurs se marrent mais sans hostilité.
    Le Pen récupère deux billes dans un berceau de poupée. Il change sans arrêt le jeu de place, attend interminablement avant chaque tir, ne m'explique pas bien comment il faut s'y prendre, d'ailleurs ne joue pratiquement pas. En lançant mes billes avec le doigt, je parviens de plus en plus à tout lui démolir. Son aide change toujours le jeu de place, substitue une carte de l'Europe à une de la France. J'occupais en France le côté Pyrénées, lui, en Europe, le côté Arkhangelsk. Mais il fait enlever le tapis d'Europe, en plastique transparent, “par égard pour (sa ?] femme”. Cela devient de plus en plus long et pénible, le réveil sonne.
    Un serviteur, au milieu d'une partie, est venu me remettre mes clés d'appartement et de voiture, que je croyais perdues.

  • 10 avril 2031

     

     

    DIX AVRIL 2031

     

     

     

     

     

    une voix entendue cent fois.

     

    Le pistolet gisait flasque, comment à ce point

     

    redouter les images ?

     

    - Ne pas retomber dans l'ornière !

     

    ("Moi, héros germanique, ne saurais-je... ?")

     

    Episodes : apparition de la Femme, ou Grand

    Salon de coiffure.JPG

     

     

    Hyster. Commandements, aiguillages. Déjà

     

    s'allongent les routes au long de la rivière. Déjà

     

    sur l' horizon les boules rouges des yeux. Il dira

     

    les grands cris embarrassés dans les corridors,

     

    les voix devenues métalliques. La vérité repose

     

    sur la veulerie des peuples.

     

    Episodes : nous nous mariâmes par un

     

    empoisonnant matin d'automne, le bébé poussait ses

     

    premiers cris à travers un vagin poreux. Les

     

    hommes du bar au-dessus du comptoir, la folie

     

    tournant comme un oiseau marin, le Breton frappant

     

    du pied la cuvette des toilettes.

     

    H. a franchi le pont métallique supportant les

     

    infrastructures de la Compagnie des Eaux. La

     

    rivière canalisée s'étendait, moirée. H. cracha à

     

    travers les X de fer, se gratta le crâne, sentit

     

    les caissons fléchir sous ses pieds, respira le

     

    brouillard sale et calme. Une péniche avance,

     

    étron noyé, dans le mercure.

     

    Que ses entrailles tièdes s'épandent sur la

     

    passerelle, s'enroulent autour des poutrelles

     

    verticales ! (Son cousin fut déclaré fou pour

     

    avoir, vainement, refusé de travailler. On l'avait

     

    enfermé dans l'Allier ; on lui avait dit qu'il

     

    serait relâché du jour où il accepterait de laver

     

    la vaisselle : excellent critère.)

     

    Toujours l'horreur d'une profonde nuit,

     

    et l'homme scrutait encore et toujours.

     

    La solitude lui faisait du bien.

     

    Il rêve cette nuit d'une jeune fille qui

     

    lui caresse la queue en pleine rue, sous le

     

    regard menaçant des clochards ivres. C'est un

     

    rêve en couleurs, celle du Christ de Grünewald.

     

    Les colibris mouchetés de rouge sous le tissu

     

    (jaune) des cages ont mieux résisté qu'on aurait

     

    cru. Cloué sur sa passerelle il rêve d'évasion,

     

    et derrière lui, les treillis d'acier croisé

     

    halètent doucement, à l'américaine : thud,

     

    rattle-rattle.

     

    Sa bouche devint plus sèche. Il faudra se

     

    réhabituer, reprendre en main femme et fille, un

     

    homme chasserait l'autre sous le pont de ses

     

    jambes.

     

    Il faut songer encore, abandonner cette

     

    passerelle où bientôt l'électricité

     

    ferait ses vibrations mortelles. Ou plonger. Dans

     

    son dos, deux mètres de retenue d'eau

     

    dégringolaient dans les eaux. Les voitures

     

    suivaient la berge, faisceaux dans le brouillard.

     

    Des poissons verts les saisiraient aux pneus, et

     

    les entraîneraient.

     

    - Pars. Tu auras cinq minutes. Les jambes

     

    écartées au-dessus de l'eau.

     

    L'heure enfin sonne, passée l'éternité.

     

    L'homme redescend l'escalier de fer. Le dernier

     

    palier le retient quelque temps, déjà au-dessus de

     

    la berge. Pour finir, le serpent cinq fois

     

    tronçonné sur le sol, sa peau roulée trace un

     

    sillon, sable, crottin.

     

    (Evoquer le Liban, et la férocité des mères

     

    rappelant leurs enfants sous les pluies d'obus.

     

    Est-il exact que la vie là-bas ait un sens, qu'on

     

    se baigne à bord des porte-avions, et boire des

     

    boissons poivrées.)

     

    Jaillissant d'un coup dans la pornosphère, le

     

    dessus du cercueil fit trois fois le tout de la

     

    terre : prodige. "Des forces ! " cria l'anonyme au

     

    pied du pont. L'aube se leva, très sale et très

     

    fuligineuse. La crasse d'une cheminée s'effilocha

     

    dans les nuages bas. Toujours se retourner sept

     

    fois dans son lit, avant de se lever.

     

  • Contes et légendes de Monsieur Machin

     

    Lycée de Grénolas : Ouvrez vos livres Allah page (tant)... Les filles me l'ont répété, deux ans plus tard. Je ne les reconnaissais plus. Qui sont-elles ? De quel âge ? Quelles braves femmes complètes ? Combien préférables les filles en pleine formation, ébauches bourrées de de tics et de perversions frénétiques... Mon dernier éclat se situa au mois de mai 51. Une de celles-là, moche, rabougrie, vieillotte, jaunâtre et branlée jusqu'au trognon (incroyable à quel point les filles de cet âge-là portent sur leurs traits mêmes, sur la graisse malsaine de leurs pommettes, les stigmates de leurs innombrables branlettes) – elle refusait de m'écouter. Pérorant avec indifférence, en plein cours, le dos tourné, bien exprès.

     

    Mon épouse de même avait voulu faire cours alors que les élèves, dos et chaises tournés, discutaient entre eux, ostensiblement - rien de plus mortifiant. Nous tenons absolument à préciser une fois de plus, face aux vociférations des angélistes, que ce sont les enfants de pauvres, garçons et filles, qui font cela, refusant systématiquement, et par principe, toute espèce d'éducation. Remercions en effet de tout cœur nos éminents démagogues : nous aurons mis plus de quarante années à redécouvrir que non, en aucun cas, l'instruction n'est faite pour le peuple - il la refuse. J'ai donc ce jour-là jailli comme un fou je dis bien comme un fou hors de ma classe, avant l'invention des anxiolytiques : après 39 ans de métier, me voir confirmer par a plus b que je n'avais jamais rien su faire.

     

    Qu'il fallait tout reprendre à zéro. Que l'éducation ne se transmettait pas automatiquement de génération en génération. « Certains croient que le génie est héréditaire ; les autres n'ont pas d'enfants. » (Marcel Achard). J'ai déboulé surle parking, hurlant et zigzaguant, poursuivi par la Conseillère d'Education : « Monsieur C. ! Monsieur C.! Vous n'allez pas reprendre le volant dans cet état ! » - je me suis calmé dans la seconde : on ne plaisante pas avec la route. Et dans la foulée, un mois de congé, allez hop. Et huit grands jours tout seul à La Chaise-Dieu ; ces petits congés-là, je n'ai jamais manqué une occasion, au cours de ma carrière, de me les octroyer. « Vous ne saurez jamais ce que c'est, balançait méprisant je ne sais quel dentiste à l'un de mes collègues, qu'une journée de dix heures »- il était pourtant bien facile de lui rétorquer, tant qu'il n'avait pas encore fourré ses gros engins dans la bouche enseignante, qu'  « assurément, Docteur, c' [était] vrai ; je ne pourrais pas faire votre métier, je ne le supporterais pas ; mais vous, de votre côté, vous ne supporteriez pas non plus mes misérables petits cons 18 heures par semaine, dans un tension nerveuse incessante, sous la menace. 

     

    Les dentistes, entre autres, ne peuvent absolument pas s'imaginer, tant qu'ils ne l'ont pas vécu, à longueur d'années scolaires, ce que c'est que de se faire rabrouer, insulter, remettre en question par leurs patients ; les professeurs, SI. Je défie tout dentiste normalement constitué d'échanger ses fameuses dix heures contre quatre ou cinq heures de cours dans cette atmosphère, susceptible à tout instant de se transformer en scène de lynchage.Un chauffeur de bus me l'a dit : « Vous n'avez donc aucune autorité sur vos élèves ? ...je ne pourrais pas, je ne pourrais pas... » - l'un d'eux n'avait-il pas carrément balancé une canette de bière par la fenêtre en pleine autoroute – on fait moins les malins, Messieurs les Non-Enseignants ?

     

    Lorsque je suis rentré de ce congé « pour dépression », j'ai offert à cette élève, à cette toute petite face ratatinée de vieille rabougrie, un cactus en pot. Il paraît qu'elle l'a gardé longtemps, et que ses deux inséparables, que j'ai revues aussi deux ans plus tard, se sont toujours comme elle souvenues de moi.

     

     

     

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    Ma vie n'aura-t-elle été qu'une gigantesque plaisanterie de commis-voyageur ? « Le Commis-Voyageur de la culture » : bon titre. J'ai vu sous mes yeux les gueules béantes, rigolardes et dévorantes, pleines de dents, de mes adolescents, j'ai vu plus de dents qu'un dentiste ; tous prêts à dévorer, vivant, leur dompteur et leur professeur, comme braillaient la bouche ouverte ces parent d'élèves, commerçants, agents immobiliers et autres, acclamant l'idée qu'ils détenaient, eux, eux seuls, la «vérité vraie de la vraie vie », alors que les profs, n'est-ce pas, ne connaissent rien à la vie. Tout à fait l'assemblée du « Bal des Vampires » de Polanski !

     

    Certains m'auront trouvé excellent, d'autres quelconque. Je me souviens des frères Pexter, à une terrasse d'Avignon : ils se parlaient en anglais pour masquer leur complicité, sans s'apercevoir que leur accent à la Maurice Chevalier les laissait ridiculement compréhensibles. L'un d'eux jurait que mon père possédait “le génie de l'enseignement”. L'autre faisait la fine bouche, estimant que ce n'était pas du tout cela, et que mon père n'était qu'un médiocre. Mon père me confirma qu'il s'était bien entendu avec le premier, pas du tout avec le second, “mauvais esprit”. Depuis, je ricane sitôt que j'entends parler de professeurs “compétents” ou “incompétents”.