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Contes et légendes de Monsieur Machin

 

Lycée de Grénolas : Ouvrez vos livres Allah page (tant)... Les filles me l'ont répété, deux ans plus tard. Je ne les reconnaissais plus. Qui sont-elles ? De quel âge ? Quelles braves femmes complètes ? Combien préférables les filles en pleine formation, ébauches bourrées de de tics et de perversions frénétiques... Mon dernier éclat se situa au mois de mai 51. Une de celles-là, moche, rabougrie, vieillotte, jaunâtre et branlée jusqu'au trognon (incroyable à quel point les filles de cet âge-là portent sur leurs traits mêmes, sur la graisse malsaine de leurs pommettes, les stigmates de leurs innombrables branlettes) – elle refusait de m'écouter. Pérorant avec indifférence, en plein cours, le dos tourné, bien exprès.

 

Mon épouse de même avait voulu faire cours alors que les élèves, dos et chaises tournés, discutaient entre eux, ostensiblement - rien de plus mortifiant. Nous tenons absolument à préciser une fois de plus, face aux vociférations des angélistes, que ce sont les enfants de pauvres, garçons et filles, qui font cela, refusant systématiquement, et par principe, toute espèce d'éducation. Remercions en effet de tout cœur nos éminents démagogues : nous aurons mis plus de quarante années à redécouvrir que non, en aucun cas, l'instruction n'est faite pour le peuple - il la refuse. J'ai donc ce jour-là jailli comme un fou je dis bien comme un fou hors de ma classe, avant l'invention des anxiolytiques : après 39 ans de métier, me voir confirmer par a plus b que je n'avais jamais rien su faire.

 

Qu'il fallait tout reprendre à zéro. Que l'éducation ne se transmettait pas automatiquement de génération en génération. « Certains croient que le génie est héréditaire ; les autres n'ont pas d'enfants. » (Marcel Achard). J'ai déboulé surle parking, hurlant et zigzaguant, poursuivi par la Conseillère d'Education : « Monsieur C. ! Monsieur C.! Vous n'allez pas reprendre le volant dans cet état ! » - je me suis calmé dans la seconde : on ne plaisante pas avec la route. Et dans la foulée, un mois de congé, allez hop. Et huit grands jours tout seul à La Chaise-Dieu ; ces petits congés-là, je n'ai jamais manqué une occasion, au cours de ma carrière, de me les octroyer. « Vous ne saurez jamais ce que c'est, balançait méprisant je ne sais quel dentiste à l'un de mes collègues, qu'une journée de dix heures »- il était pourtant bien facile de lui rétorquer, tant qu'il n'avait pas encore fourré ses gros engins dans la bouche enseignante, qu'  « assurément, Docteur, c' [était] vrai ; je ne pourrais pas faire votre métier, je ne le supporterais pas ; mais vous, de votre côté, vous ne supporteriez pas non plus mes misérables petits cons 18 heures par semaine, dans un tension nerveuse incessante, sous la menace. 

 

Les dentistes, entre autres, ne peuvent absolument pas s'imaginer, tant qu'ils ne l'ont pas vécu, à longueur d'années scolaires, ce que c'est que de se faire rabrouer, insulter, remettre en question par leurs patients ; les professeurs, SI. Je défie tout dentiste normalement constitué d'échanger ses fameuses dix heures contre quatre ou cinq heures de cours dans cette atmosphère, susceptible à tout instant de se transformer en scène de lynchage.Un chauffeur de bus me l'a dit : « Vous n'avez donc aucune autorité sur vos élèves ? ...je ne pourrais pas, je ne pourrais pas... » - l'un d'eux n'avait-il pas carrément balancé une canette de bière par la fenêtre en pleine autoroute – on fait moins les malins, Messieurs les Non-Enseignants ?

 

Lorsque je suis rentré de ce congé « pour dépression », j'ai offert à cette élève, à cette toute petite face ratatinée de vieille rabougrie, un cactus en pot. Il paraît qu'elle l'a gardé longtemps, et que ses deux inséparables, que j'ai revues aussi deux ans plus tard, se sont toujours comme elle souvenues de moi.

 

 

 

X

 

 

 

 

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Ma vie n'aura-t-elle été qu'une gigantesque plaisanterie de commis-voyageur ? « Le Commis-Voyageur de la culture » : bon titre. J'ai vu sous mes yeux les gueules béantes, rigolardes et dévorantes, pleines de dents, de mes adolescents, j'ai vu plus de dents qu'un dentiste ; tous prêts à dévorer, vivant, leur dompteur et leur professeur, comme braillaient la bouche ouverte ces parent d'élèves, commerçants, agents immobiliers et autres, acclamant l'idée qu'ils détenaient, eux, eux seuls, la «vérité vraie de la vraie vie », alors que les profs, n'est-ce pas, ne connaissent rien à la vie. Tout à fait l'assemblée du « Bal des Vampires » de Polanski !

 

Certains m'auront trouvé excellent, d'autres quelconque. Je me souviens des frères Pexter, à une terrasse d'Avignon : ils se parlaient en anglais pour masquer leur complicité, sans s'apercevoir que leur accent à la Maurice Chevalier les laissait ridiculement compréhensibles. L'un d'eux jurait que mon père possédait “le génie de l'enseignement”. L'autre faisait la fine bouche, estimant que ce n'était pas du tout cela, et que mon père n'était qu'un médiocre. Mon père me confirma qu'il s'était bien entendu avec le premier, pas du tout avec le second, “mauvais esprit”. Depuis, je ricane sitôt que j'entends parler de professeurs “compétents” ou “incompétents”.

 

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