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KOSTA Z.

eux », de juin 2010 (2057 n.s.), montre assez confusément un chaton de gouttière de dos sur une chaise de jardin, les yeux clos sous les oliviers. Mignonne bête à son pépère digne des chatteries sur internet. À 83 ans, ne me restera-t-il donc que le loisir de siester ? Patience, plus que neuf (« Si Dieu veut »). Ou bien des femmes grasses, à l’encre, charbonneuses à souhait. L’ami Fritz, vierge quinquagénaire, m’écrit : « Si je tenais une femme dans mes bras, cela me ferait bien rire ; comme ce doit être curieux, tous ces bourrelets ! » - moi Docteur ? ...mais je vais très bien, pas de problèmes !

 

Une illustration particulièrement peu ragoûtante présentait trois fois la même grenouille, aux prises avec trois fois la même pièce circulaire de viande bardée de lard et ficelée : « position 1, 2, 3 ». Sur la première vignette, la grenouille basculait sous le poids du cylindre, pattes écartées ; sur la deuxième, elle trônait par-dessus,

pré,gonzesse,fluorescent

le chevauchant, toujours l’air extatique et les yeux châssieux vers le haut ; enfin, perpendiculaire, notre grenouille pénétrait le rôti ou se laissait pénétrer par lui, une patte rejetée derrière la tête.

C’était à vomir de malaise. La baise à la charcutière. C’est aujourd’hui seulement que je pense juste : ce batracien était femelle : en position deux, juchée comme elle est sur le promontoire ventral, rien de son anatomie ne correspond à une appartenance mâle. Mais dans l’esprit de Z, c’était censé sans doute me rabattre le caquet. « Tes exploits ne se haussent pas à plus qu’à ces foutaises rosbifières ». D’autres positions (4, 5 et 6) complètent le menu, la grenouille conservant son œil rond, lassé et inexpressif. En revanche, la carte de vœux 2011 offre une vue maritime, une île sèche en poisson échoué, un hors-bord au loin qui trace, un épineux au premier plan à droite.

Dans les tons fades : la Sainte-Victoire, ocres mous, gris tendres et bleu ciel de calendrier, avec semble-t-il un petit mémorial de pierres sèches : « La « victoire » est celle de Marius sur les celto-ligures »…

*

Des nageurs français, radieux, exhibent en Chine leurs médailles, mais on ne voit sur la photo que le panneau « Nikon ». «Traduire « niquons ».

Une petite fille en tablier de peintre présente à son père un portrait particulièrement bâclé, ou d’enfant, comme on voudra. Elle lui dit : »Tu as bougé ».

Les cartes postales se font plus fréquentes, car les envies s’estompent. Kosta me renvoie un cliché que je lui confiais : la façade du jardin, sur pavage extérieur au-devant des baies vitrées ; il ouvrait celle de gauche, et moi celle de droite. Je dormais là, derrière le réverbère de jardin… et j’envoyais un beau portrait de singe, « très ressemblante… tu ne vieillis pas ! » Sa voix m’est irremplaçable.

 

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Une autre de ses pièces jointes présentait comme sur un plateau, d’huîtres et de fruits de mer, une « femme dénudée, alanguie, grasse, expectante »… Non, cela ne me disait rien, c’était gras, flasque, plutôt écœurant. J’y eus droit plusieurs fois, en vertu des pertes de mémoire des hommes d’âge. Ce dessin au crayon épais, je l’aurais bien envoyé se laver. Puis, c’est vrai, « si je tiens un jour dans mes bras celle que j’aime, qu’en ferai-je, qu’en ferai-je » ? ...Lire Armance…

Parfois c’est moi qui en envoie : « le château de la Napoule, « qui date ». C’était ma façon de liquider les clichés sépia – mais il n’était pas dupe. La Napoule : première commune des Alpes-Maritimes quand on vient du Var. Ou encore cette « carte simiesque d’anniversaire. Un grand merci même si le portrait me ressemble peu ».

Ce qu’il aimait en vérité, et à répétition, c’étaient les dessins humoristiques, photocopiés, complétés dans les espaces vides. Ce fut une fois une petite fille schématique tenant un énorme trèfle à quatre feuilles.

Ce dessin, de Bélomm, représente un mari au comble de l’hilarité (« HI HI HI HI HI HI ! »). Assis près d’une table basse, il tient des deux mains le « journal intime » de sa femme : « C’est trop drôle ! »dit la première bulle, carrée. « Surtout...Ne me raconte pas la fin ! » dit le second phylactère. Six larmes de rire autour de la tête aux yeux clos du mari, représentent sa jouissance comique. Derrière lui sur la pointe des pieds, en robe à fleurs et le poing serré, sa femme au comble de la mortification se dresse déjà pour lui porter un coup de couteau mortel qui lui fera connaître, à cet immonde rustre, sinon la fin du Journal, du moins sa fin propre. Les agélastes (il adorait ce mot : « les ennemis du rire ») de plus en plus nombreux et nocifs trouveraient à redire à ce manque total d’immoralité générale.

Cette autre nous montre un Descartes solennel, plume en main à son bureau, tandis que son humble femme délaissée, mains croisées sur le giron, gémit tendrement : Cogito ergo sum, tout ça c’est très bien pour toi, mais moi dans tout ça ? » - eh bien rien. Nous voyons mal d’ailleurs le Capitaine Descartes encombré d’une vie conjugale avec Douce bobonne qui fait la vaisselle et ravaude. « Il y a une femme encore plus inconnue que le soldat inconnu : sa femme ». Laissons geindre les connasses, et invitons-les à lire le grand René, qui s’est si bien gouré. « Antoine-Luis-Claude Destutt de Tracy définit l’amour comme l’amitié embellie par le plaisir »… Une jeune femme coiffée en pétard à poil sur l’oreiller suggère Tu préfères pas qu’on baise ? Ah,  si elles étaient toutes comme ça… « Pour ta Dulcinée du Toboso », précise-t-il.

...Plaise au ciel que nous rebaisions...

Elles commencent à le faire, d’ailleurs, et se mettent à nous engueuler au vu de nos piètres expériences. Un autre dessin, au trait puissamment charbonné, présente un philosophe au lit avec une jeune femme bien entignassée, lisant un fort volume noir. Il assène à sa compagne une définition de l’amour par Antoine-Louis-Claude Destutt de Tracy (1754 – 1836), à quoi la proie consentante, appuyée de son coude sur l’oreiller, répond ; « Tu préfères pas qu’on baise ? » ...Ben si. Mais c’est plus compliqué. Le verso, qui est le recto de la carte, se « réjouit » de mes « saillies », « verbales s’entend ». Absolument…

Cette autre nous montre le comble du désenchantement vieux-couplier : dans une salle de bain aux robinets vétustes, à la baignoire quadrupède, une femme décoiffée debout interrompt son brossage de dents par un ÇA VA ? désespéré, tandis que son mari, dans son bain, lunettes au nez, lit contre ses jambes relevées Dieu sait quelle feuille de chou sous un pommeau de douche en lampadaire éteint, répond dans une atroce indifférence : COMME UN LUNDI. Merci Mon-Dieu-La-Vie de m’avoir épargné un si pénible destin.

Mentionnons une belle marine « avec la bouche et le pied » (rien pour le cul) agrémentée d’un « Extrait du Rig-Véda : »Il y a tant d’aurores qui n’ont pas encore lui », noté sur mes tablettes. Le texte mavropoulien en prend une autre tournure : « Avec mes vœux de bonheur, de chasteté, et d’humeur morose, pour une nouvelle année » - il sait ce qui fait plaisir...

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Cochonneries

« Quand j’étais jeune (car je le fus) on lisait soit »la veillée des chaumières » soit des cochonneries avec de monstrueuses « salaisons » : s’agirait-il de saucisses géantes en figure de bites ? « Mais tu es trop jeune pour apprécier la turpitude sénile ». Mystère… Je vois mal Z s’extasier, quel que soit son âge, devant des films grossiers… Plutôt le genre des gaillardises : « J’ai bien pris note des caprices de vos femmes et autres chaudières… » - évidemment… Plus platement : « Si tu aimais bien la masseuse tu aurais pu lui donner autre chose à masser – sauf si tu manques d’imagination... » - si on ne peut plus faire les collégiens, à quoi bon vivre ?

 

 

Cocus

Ceux qui ne sont pas revenus ne l’auront pas su. Mais eux, revenus vivants, se préfèrent « cocus heureux »…

Le porte-drapeau, c’est le cocu, du moins le plus notoire du village. Le plus patriote, le plus présent au front, le moins au lit de sa femme. D’où sa veine de… Sa présence flamboyante exonère autant qu’elle symbolise le double sacrifice fait à la Patrie. Je fus porte-drapeau à 13 ans, faisant la gueule en tête des enfants de l’école. Et à 3 ans et demi, sur les épaules de mon père, je portais fièrement le plus beau porte lampions, fait de trois manches à balais en croix de Lorraine. « « Je pense que comme moi tu iras défiler le 14, toutes médailles dehors ». On ne défile plus, mais une simple prise d’armes ; et Z était du genre Brassens

Le jour du Quatorze Juillet

Je reste dans mon lit douillet

La musique qui marche au pas

Cela ne me regarde pas.

Même au service militaire, j’aimais défiler. Avec le fusil de travers. « Ici à la Ciotat, on aura, en tête du défilé, le porte-drapeau honoraire des sapeurs pompiers, un bénévole qui aime pavoiser le pavois ». Plus tard : « Lazarus aurait dû te faire cocu… tu aurais peut

être eu quelque chance à être édité » - je n’ai donc pas réagi ? Virulemment ? (et non « viril amant ») - double inexactitude : il m’a édité, plusieurs fois, même en se dispensant de service de presse (malgré ses mensongères et fougueuses allégations), et jamais, au grand jamais, il ne m’aurait fait cocu : il a toujours existé entre lui et Arielle une répugnance physique aussi définitivement violente que réciproque…

 

 

 

 

Confiance et banalité

« Pour le réveillon j’ai mangé peu mais bon… et pour la boisson idem ». Nous avions aussi des retours de balles. Des ping-pong de formules. Je peux me laisser aller. Le temps des exercices peut s’atténuer, toute sincérité sera mieux venue. Il arrive qu’aux meilleurs amis, aux meilleures parentés, on ne sache plus quoi dire. S’il était là, nous resterions près de lui sans rien dire. Les lettres ni le téléphone ne permettent ces silences heureux. Le courriel, si vilipendé, restitue cette distance aimante et amicale. « Que te dire encore ? » Típota mon ami, típota. Un jour Bouvard et Pécuchet se mirent à leur pupitre, et commencèrent à recopier tout ce qu’ils avaient sous les yeux, parce qu’ils avaient fait le tour, accompli tout le cycle de la Présence.

Pourquoi vouloir retentir ? Pourquoi se renier ? Tandem quiesco,secoue-toi, bouffon ! Péril en la demeure ! Canaille… Et même il condescend à me parler du Guingamp-Rennes – « des Bretons formant des équipes sans un seul Breton ! »

Je me demande, avec ma coutume de tout réduire au banal, si l’étude de notre

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correspondance ne va pas conduire à celle de la correspondance en général.

 

Conseils littéraires

Il en est un que j’aurais dû suivre : «Pour le « Singe vert », je pense qu’il serait préférable que vous concentriez vos contrepets dans une vraie chiure épistolaire (réunis en un nouveau tome analogue au premier » . Hélas : j’ai toujours considéré mes irruptions grotesques au sein des écrits ou propso sérieux comme une caractéristique de Ma Puissante Originalité. Peut-être en effet ne méritaient-elles que la dégoûtation des cafards morts cuits dans la pâte à pain…

 

Connerie humaine

Cette simple phrase : « Dis-moi pourquoi l’homme est si con ; ça m’éviterait de déraper ». Dérapons, dérapons. « Merci pour les insignes de la triple connerie moyenâgeuse »:que luia vais-je donc envoyé ??

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Correspondance

Tout au début, avant qu’il fût question que je fusse invité, Z estimait qu’une simple correspondance, voire « téléphonique », « devrait contenter nos esprits retors, sinon tordus ». Puis il s’y est fait. Comment pouvais-je être apprécié ? Rester indifférent, écrire moins souvent, était-ce simplement une flemme ? « Le singe s’est amuï avec les pérégrinations estivales… il ne peut faire deux choses simultanément : se reposer et écrire ! » « Je n’écris que pour répondre à de distingués épistoliers (tels que toi) et je m ‘aperçois que je n’ai rien pour distraire mes rares lecteurs » : tout échange de lettres (ou de propos) met en branle un questionnement sur la notion de contact. À quoi bon s’écrire, à quoi bon communiquer.

Le but de la communication est-il uniquement de se « distraire » ? au sens pascalien du terme, oui. L’existence n’est qu’une vaste distraction. Nous ne parlons pas de la mort : mais du néant ce qui est tout à fait différent. « Les nouvelles d’Aquitaine se font rares ». Z attendait son « courrier matinal ». « Rien au courrier, à demain » - trois jours pour un Bordeaux-Marseille. « Ça y est, j’ai eu ce matin ta lettre du 19… encore un exploit de vélo cité postale »… « ...au fond de ma boîte aux lettres, rien qui ne vienne de Gironde » - ce qui veut dire que tout vient de Gironde. Cette phrase figurant sur une carte de vœux (vestige de traditions…).

 

« Merci pour ta lettre du 20 arrivée dans un délai postal normal ». Une de moins dans les boîtes aux lettres à présent qu’il est mort. « Toi, primate, es-tu perdu dans la jungle girondine ? ou ton stylographe s’est-il asséché aux présentes vapeurs élyséennes ?  Courage, prends ta plume de laïque intégriste». Il attendait mes lettres. Je fus donc parfois bienfaisant. Il me fit passer peut-être avant d’autres : « J’ai un tas de lettres, de cartes postales qui attendent réponses. « Merci pour ta carte du 27 avril (le temps passe vite) – en 2014...

Parfois « nos lettres (ou cartes) se sont croisées. Il m’est arrivé aussi de répondre par retour. Il s’y perdait. Me demandait de le laisser souffler un peu… « Quelques instants de loisir me permettent de répondre à votre très intéressante lettre du 23 de ce mois – solennité de boutiquier… ! Question : « Est-ce que le farniente génétique a entraîné celui de ta plume ?… J’ai rouvert l’enveloppe qui attendait le moment propice pour entrer dans la boîte jaune au coin de la rue ». L’atmosphère s’empreint d’une idée de Z, d’été… Il me revient des bouffées niçoises, sur le balcon, au-dessus de tout l’exotisme du monde… « Mais peut-être me répété-je ? » Répète-toi, mon vieil ami, que j’ai su peu connu. Tu ne te répéteras jamais assez.

Courant 59, son adresse devint « octogénaire », passant de 4 à 84 : on ne comptait plus par immeubles, sujets aux morts et aux renaissances, mais par mètres, « à partir du centre du rond-point ». Grande victoire de la vérité sèche.

 

Les vers amœbés [a-mé-bé] se rencontrent chez Théocrite et les Bucoliques de Virgile. Chacun lance un thème, et le berger d'en face y répond, en l'enjolivant. Et l'un comme l'autre, lui et moi, reprenions les éléments de la correspondance précédente pour les enrichir, les infléchir, ou les contredire. Tous les correspondants font cela, pour remplir, pour être un peu plus ensemble. Car penser à l'autre, ou s'endormir devant la page blanche, ne renforce pas les liens épistolaires. « Putain ! tu gardes ma correspondance : il faut que je préserve mes droits d’auteur (je suis de la SGDL!). » (société des gens de lettres...)

 

Parfois l'on a plaisir à rester silencieux près d'autrui ; mais ni la lettre, ni le téléphone, ne permettent de tels échanges. Ils ne doivent être ni distendus, ni précipités : il reçoit ma lettre le »21 » et répond le 25, voilà ce qui convient. « J’ai eu ta lettre du 19 ce matin… à croire que tu avais oublié de la poster ! » -ce qui arrive… tant nous nous évaporons…

Après l’avoir laissé sans nouvelles, je lui envoyais en 57 d’énormes palanquées de cartes postales, par retour du courrier. « J’attends la carte postale rituelle » Je lui écrivais trop souvent. Pour compenser mon absence de lettres après mon rapatriement néphrétique. Nous sommes des millions à composer, décollant du sol nos petites chansons. Courant 2061, à deux ans de sa mort, mon héros vêtu de gris (élégance suprême) m'écrivait encore, avec un timbre  qui représentait des poireaux (plus tard, un autre montrait un « chou cabus ). I

l me dirait de moins écrire, « pour [lui] laisser le temps de [se] retourner ». De nombreuses jeunes filles écrivent ainsi, entre deux autocaresses bien énergiques, de ces consternants romans peuplés d'homosexuels aphones, ayant déjà largué par l'anus leurs derniers messages. Ils tournent leurs verres entre les doigts comme chez Françoise Sagan.

Z Z me dit : « Espace ! laisse un peu respirer ! »Pénétré de remords pour mon ingratitude, je lui envoyais de telles quantités qu’il ne suffisait plus à la cadence ! « prends ton temps pour me répondre » - il faut aux correspondances un rythme en rapport avec la poste et ses aléas. Autre délicatesse de Z.

Et de rares fois, c’est lui qui se fend d’un retard, mais sans fausse gêne : « J’y réponds sans hâte ». Il est donc pour le moins perplexifiant de constater que notre correspondance archivée s’interrompe de fin 2012 à octobre 2014 : aurais-je négligé cette période au point de ne plus conserver ses missives ? cela se peut. « Je ne lis plus guère sauf tes lettres rassure-toi.

Noter que mes phrases lui semblent souvent bien alambiquées, « toujours aussi farcie[s] d’embrouillamini. Noter que ma correspondance lui paraît volage, passant d’un sujet à l’autre, d’une manière à l’autre, selon les humeurs et les circonstances, ainsi sans doute que les conversations. De même a-t-on pu dire que la constance de Cinna, c’était son inconstance, de même dans mes lettres mon ami « trouve »-t-il « l’essentiel » - je tourne la page, m’attendant à quelque bouleversante révélation – à savoir ton vagabondage épistolaire. Et si toutes mes lettres étaient interchangeables ? Nos conversations ? Nos rapports humains ?

Une sorte de vertige. « À bientôt le plaisir de lire tes libelles ».

Curés et nonnes

Il était intarissable contre les mômeries. Les gens d'Église ne suscitaient en lui que dédain voire écœurement ; le jeune Victoret se fit débraguetter dans une sacristie. Il s'enfuit en courant et n'y voulut plus jamais revenir. Jamais il ne répondit aux demandes d'explication de sa mère. Et ça bouffe, ces choses-là. Moines et moinesses s'engraissaient de mauvaises nourritures pénitentielles. Combien je me souviens de ces regards arrière de sœurs entassées sur les bancs, gorgés de désirs coupables, se triturant déjà sous les robes dans l'Ave Maria ! Je serai gai une autre fois. « Bon je termine … Salut du géronte ! Le 16.1.2055 ».

 

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Dates

Aussi parcimonieusement précisées que chez Stendhal ou Flaubert. Il est effarant de voir combien ces millésimes du futur ont pu si vite devenir ces bornes qui s’enfoncent dans le brouillard  : constructions devenues ruines. Deux mille cinquante-sept : mon Dieu… « ...Peut-être sera-ce l’année du singe vert... » - pas même, Z, ni la mienne ni la tienne. Dans six à sept ans tu gésiras où je serai moi-même d’ici vingt ans… La date, parfois, était précise : le 29.11.08, soit 2055 du nouveau style. Je reprends cela en avril 65. « le (je consule mon agenda) 12 octobre, je crois ? » ...Le 31 01 2009, reçue le 2 février de la même année. Comme au vieux temps du vrai courrier, nous précisions parfois les dates d’envoi et de réception, daubant à l ‘envi sur les menus tracas des postes : « je reçois ton courrier mérignacien du 20 (qui n’a mis que quatre jours à me parvenir) » - les postiers toujours nonchalants, quand ils ne sont pas en grève, appartiennent aux cibles courantes des satiriques. Il se décèle ci-dessous une scène de dépit amical : « Tu attends presque une semaine pour répondre à mes très intéressantes lettres ».

Parfois au contraire, « les correspondances se sont croisées par ta faute ». Plus encore, « non seulement nos courriers se croisent mais ils « s’anticipent ». Il semblait en effet, à l’être artificiel que je suis, qu’une correspondance devait se rapprocher le plus possible d’une présence… « Et cela va nous poser des problèmes de temporisation. Tant pis, j’écris comme si je ne t’avais pas écrit ».

 

 

Certaines sont résolument elliptiques : « Ce jeudi 13... » - de quelle année ? Facile : reprendre tous les calendriers, repérer les jeudis 13 …. Mais la paresse mon bon monsieur...la paresse… « Le 22-11-2011 » : précision exceptionnelle. Même chose le 7-11-2012. Pour le 18 novembre 1918 – tiens, un erreur… il ne verra pas 2018. Je ne distingue plus mes années. « En onze », j’étais à Troyes. Je faisais l’amour pour la dernière fois. J’ai viré un vendeur de blousons qui me demandait « des bisous »… brillants repères...

En 2012 a.s., décembre, et mieux encore septembre, paraissent convenir : des pluies ont endommagé nos vignobles, en pré-vendange, ce qui serait en effet désastreux : « Il faudra s’attendre à une augmentation du prix des libations rituelles ». Ce qui vous a tout de même une autre gueule que « le vin va augmenter ». Mais voici la suite : « je viens de recevoir ta lettre du 12 postée le 13 » : il est donc invraisemblable qu’il ait daté du 13 sa propre lettre. Une énigme philologique de plus…

Rarissime précision : « Le 25 presque le 26 car il est 23h 58 octobre de l’an 2011. » - mais « ce samedi 10h 03 » serait indétectable sans le cachet de la poste, 26 03 12.

... « Je note avec plaisir que tu veux adopter le calendrier républicain bien moins con que celui que nous utilisons par routine ». Dont acte, cher laïque, dont acte. « J’ai égaré mon calendrier républicain et ne peux guère valider ton calcul mental ». Il m’en avait fait parvenir un exemplaire, voire deux. Ne résistons pas à cette présentation : « ...ce soir 18h36, le jeudi 8 de décembre, deux mille onze ans après Jésus-Christ ou la 3e année de la six-centième olympiade… après Périclès (le fils) » - sans doute le père était-il plus vénérable encore que le fils pour ses contemporains.

« J’ai lu ta lettre aquitaine du 13 » : j’y signalais mon 68e anniversaire,… C’était vieux pour le héros de Mauriac, jeune pour moi, qui en ai à présent huit de plus… Et il me souhaitait régulièrement « la bonne année », en 2061 encore...

 

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Désobligeances

Il espère que je n’ai pas trouvé de place pour le Philoctète, interprété par Terzieff. Il est mort le 2 juillet 2010. Il était encore vivant. Ça déménage vite, la pneumonie. Z voulait-il bouder la gloire de Laurent ? Il avait de ces bouffées d’aigreur : « Les éléphants, c’est laid ; pourquoi s’acharner à les conserver »« Je commence à perdre pied dans ta prose merdique ». C’est vrai. Je n’ai rien à dire, mais je le dis tortillamment : « on peut être hermétique et ne rien renfermer », bel alexandrin, beau jeu de mot sur les deux sens du terme.

Peu de temps après, il précise : « j’aime à lire ce que je ne comprends pas… au moins comme cela on sait pourquoi et comment on est con » - boutade ? pressentiment justifié que par principe, professoral ou maternel, je prends tout le monde pour des cons ?

 

 

 

 

Écriture manuscrite

Mon écriture était selon lui à la limite du déchiffrage. « il vous suffirait d’arrondir les « o », d’épointer les « i », d’allonger les « l », « h », et d’approfondir les « p ». Aurait-il fait de la graphologie ? Mieux j’essaie d’écrire, moins je suis lisible. Monsieur Grün, au lycée Montaigne, jugeait mon écriture « puérile » : forcément ! j’avais fait des efforts pour être lu. Ma politesse était méprisée. Avec Z, je me suis simplement exercé à l’harmonie naturelle : ne rien forcer, mais aller tranquillement dans mon sens.

« Bientôt je vais rivaliser avec Champollion pour déchiffrer vos lettres. Ou alors, vous avez commencé des études de médecine ». Je me suis appliqué. « Jamais je n'ai vu d'écriture aussi puérile » disait Herr Grün, professeur d'allemand. Cafard engrosse engourdissement plus sommeil qui descend. Comme il est doux l'abîme, et dangereux comme sommeil en pleine neige. Z évoque une fois de plus (interruption de janvier jusqu'au mois d'août) mes « griffonnages », bien que mes lettres lui causent toujours « le même plaisir ».

 

 

 

Éditions

Nous sommes l'un et l'autre de grands refusés. Lui plus encore qui ait appel à moi (à moi!) pour l'introduire auprès de mon éditeur. Mais Mon Éditeur dépend de ses propres coups de cœur, il ne l'a pas senti pour mon Z, il ne lui répond pas. Un jour moi-même j'ai reçu un magnifique envoi, formé de poèmes illustrés sous plastique : l'autrice y avait passé des heures, et j'ai jeté le tout dans ma corbeille, ce dont je me repens encore mais assez peu. La poétesse déclamait ses vers dans le cimetière, car « les morts, eux au moins, m'écoutent ». Pardonne-moi. Ne te laisse jamais embarquer par les fous. Je retiendrai ton personnage et ta démarche pour tel ou tel passage à venir de mon œuvre tronquée… « Tu travailles donc à l’édition de tes œuvres complètes encore incomplètes à ce que je crois » - mais à présent, j’en vois l’extrémité, au point qu’il est peu probable que mes révisions s’achèvent avant moi…

Ce souci d’éditer courait dans nos lettres, nous tentions d’appliquer les recettes qu’on donne précisément par les procédés que rassemblent les futés : « Avez-vous un listing d’adresses ? Pauvres illusionnistes !Pensez-vous donc qu’il y ait tant de différence entre « liste » et « listing », pour que ce dernier acquière d’un coup ce que nul n’ose plus qualifier d’efficacité, mais d’ « efficience », d’ efficiency ? Misère besogneuse des conseilleurs ! Qui proposent de « tenter une petite pub » ! fréquentez donc plutôt les pubs… Soyez vous-mêmes et foutez-vous du reste, n’est -ce pas... « Bravo encore et continuez ! » Pauvres de nous… Si t’es pas content, va au Goulag ! « ...un circuit de diffusion pour être connu et reconnu » - internet, il ne faudrait jurer que par internet… quel mélange… désir de gloire, Goulag et internet… la puissance de ma réflexion m’épouvante...

À l’intérieur d’une carte de vœux, il m’envoie un dessin de Cailleaux, tout en verticales sèches : « Dites-moi si ce manuscrit est bon », dit un écrivain vu de trois quart arrière. - Mais… ? Je suis banquier ! » réplique avec stupeur ledit, lunettes, long nez. - Justement ! réplique l’écrivain. Car c’est bien d’un banquier que nous dépendons tous. Derrière l’écrivassier se tient une femme en chignon, serrant elle aussi sur son cœur une précieuse liasse d’écrits immortels. Il faut cesser toute distinction entre bons et mauvais, futures pourritures et génies éternels : toute poussière mérite éternité, gloire à celui qui abolira la mort et le temps, restituant ainsi l’Être dans tout son bloc.

Béni celui qui prouve aussi, de son côté, que la mort n’est rien, et que le néant est notre substance. Lire Sartre ?

* * * *

Z eut aussi des velléités radio-télévisionniques : « sous ce plis tu trouveras mon roman dialogué que je destinais à FR3 Provence (qui ne m’a même pas répondu!) Tant pis ; je travaille pour la postérité… il faut que cela se sache ! » - pauvres diables que nous sommes, de nous imaginer de quelque importance que ce soit ! Depuis quand répond-on à des génies isolés, sans avoir été recommandé parmi tant d’autres ? Sud Ouest ne m’a-t-il pas dit jadis « Nous ne publions plus de nouvelles – autrement, nous serions submergés » ! - de fait, avec les progrès de l’instruction, du moins jusqu’à ces dernières années, pullulent désormais les plumitifs de tout ordre, tous capables d’aligner des œuvres qui tiennent la route, et qui se croiVent tous égaux, pour le moins, à Victor Hugo.

Ne cherchons pas la gloire ; sachons mourir ; dure leçon ; seuls réussissent les plus forts, qui joignent à la profondeur de leurs émotions et de leurs plaintes la saloperie puante de l’entregent et de l’intrigue, des hommes complets, en quelque sorte, qui réunissent en eux les attributs contradictoires de la supériorité : Dieu d’équilibre, Dieu de bonté, Dieu de justice ; bienveillance, équité, férocité. Autrement tu n’es rien. Je n’ai pas compris grand-chose à la Kabbale, mais les trois piliers de Dieu, si : l’infinité du bien, l’infinité du juste, l’infinité du mauvais. Lazarus lui-même – quelle chute ! Dieu – Lazarus…) ne l’honora pas du moindre accusé de réception… « ...qui je l’espère tombera au « bord de l’eau et boira la tasse. » Tu fus exaucé Z, mais après ta mort, hélas. N’ai-je pas moi-même d’ailleurs jeté, je dis bien jeté, une œuvre poétique complète, à moi impulsivement adressée, longuement, soigneusement présentée tout illustrée sous des protège-feuilles de plastique…

Je faisais très exactement ce que je réprouvais chez les autres. Il n’y a rien à attendre de bon chez un humain...

...Comme il se réjouissait avec moi de la déconfiture de tel ou tel éditeur, détrôné pour ne pas avoir honoré ses factures… « il est dans de beaux draps... » Et comme je me réjouissais avec lui…

 

Enseignement

Tout me semble ressassement dans tout ce que l’on a pu dire sur l’enseignement. Le dernier secret de Polichinelle qui vient de sortir, c’est que les parents d’élèves ont fini par détruire l’enseignement. Ces connards viennent à présent nous donner (« vous devriez être comme ceci, comme cela ») des leçons d’être. Connards, connards, connards. « Vous êtes un prof pour bons élèves. Il en faut, mais vous ne savez pas expliquer ». C’est Stocker qui me l’a dit. Z pensait cela de lui-même : « Je croyais que la connaissance allait de soi et que la « compréhension » était la chose du monde la mieux partagée… que nenni, donc ! »

Je n’ai jamais compris qu’on ne « comprenne pas ». Je n’ai jamais pu comprendre les mathématiques, la chimie, la physique, la biologie, l’informatique… eh bien… eh bien… Ma vie non plus. Rien du tout. Je n’ai rien compris du tout.

 

Épouses et Maîtresses

« Quand une épouse a « internet » c’est mauvais signe : tu la fais chier ».

de Z :

Une confidence rarissime : il changeait à Troyes, au petit matin, pour rejoindre une « dulcinée grande et rousse et chaude. Elle valait ce déplacement... » - depuis Marseille ? « Dans un âge moins avancé je me tapais des heures de train pour aller jusqu’à Romilly s/S avec changement à Tonnerre (de Dieu) pour y rencontrer une fille qui n’avait pourtant rien d’exceptionnel sinon qu’elle était rousse et me dépassait d’une bonne tête. J’avais été séduit par son exotisme champenois (Champagne pouilleuse )». En effet, Z, en effet… Tu m’auras confié des choses que ne savaient ni ta femme ni tes enfants… Il est stupéfiant que j’aie tapé dans l’œil (de l’amitié) de cet homme-là…

Je ne sais plus quand je revoyagerai… ou bien les pieds devant…

« Il vivait banalement, ayant soin de ménager la chèvre de l’amour et le chou de la liberté » - j’aurais dit le contraire… « Je ne fais aucun effort au-dessus des forces de ma femme », et comme tu fais bien mon sage ; autrement, elle courrait s’abriter sous toi, pour que tu en fasses davantage. Il ne faut pas exhiber sa force à celles qui seraient tentées d’en abuser… à leur profit. Que veulent dire, dans ce contexte, mes « talents de plume d’oiseau rare » ? La plume du bas du ventre, ou pour écrire ? les deux ? Dans les deux cas, appel à l’économie.

 

 

Il y aurait tant à dire, bien qu’il m’ait trop peu parlé d’elle. Nous profitions comme des galopins de ses retours à Chypre, de fin février jusqu’en mai. « Mon épouse se repose de moi dans son asile chypriote ». « Elle ne reviendra qu’en juin (de cette année »). Était-elle de ces personnes qu’on aime voir venir, mais aussi repartir ? « Elle est trop chypriote» : que voulait-il dire par là ? « Oui à Chypre la longévité est incertaine, aussi évité-je de m’y rendre sans passeport polyphonique dûment estampillé par la maffia russe ». Variante : « Oui, Chypre est dangereuse par tous les temps aussi m’abstiens-je de m’y aventurer sans raison ultra-valable car je n’ai pas l’étoffe d’un mafioso repenti ».

De quel secret ou de quelles impressions le Mauricien est-il dépositaire, évoquant « le côté maléfique » de cette épouse, sur lequel je ne suis jamais parvenu à le faire jaser ? voilà pourtant un vrai ami... Les couples reposent sur des failles tectoniques : « on n’échange que de l’épistolaire ». Passer d’une personne à l’autre m’aurait passionné quelque temps. Est-ce mieux dans mon cœur ou le sien ?

 

 

« Mon épouse a su « me lui faire » offrir une « eau de parfum » mais avec beaucoup d’eau ». Nous ne pouvons rien refuser aux femmes. Nous aimons protéger, nous aimons voir nos enfants-filles sourire.

Il dit « Mon épouse ». Ou « ma femme ». Une fois même, « Madame Z ». Suivant le style. Il la pare de toutes les qualités. Il ne reste peut-être plus le choix, lorsqu'on faiblit, qu'entre le jeu de chiffres et le saut de lettres. Survivances de l'être qui sont à la spiritualité ce que les mouvements sur tapis de sol sont à l'alpinisme. « Ma femme et moi faisons quelquefois une partie de belote… nous sommes beaucoup moins policés que vous... » - détrompez-vous Z, nous en avons aligné des centaines, dans les temps anciens pour de l’argent.

L’épouse en question, que nous appellerons Marinetta, est une grande blonde pulpeuse à la Maria Paredes. « Elle « languit » mais ça ne durera peut-être pas ». Elle exige par amour le ménage bien fait de retour de Chypre. Puis elle repart, toujours excessivement chypriote, affligée d’un dialecte étrange. Quels sont les particularités de l’île si incompatible avec la sérénité de mon ami Z ? Que d’étranges domaines… « Mon épouse insulaire est tout à son insularité. Le soir nous prenons de nos nouvelles réciproquement. Elle va bien et moi aussi, ce qui est très réconfortant à mon âge octogénairement bien entamé ». Nombreux étagements affectifs dans ces quelques lignes pudiques.

« A la fin du mois je passerai quelques jours à Chypre et j’espère en réchapper ». Elle servait de bouclier en cas de différend (…) avec un aborigène unioniste » - partisan d’une réunification de Chypre, voire d’une inossis ou rattachement de l’île à la Grèce. Les choses s’aggravent quand le beau-frère, musulman, s’invite.

Même misogyne, Z ; n’admet pas la muflerie.

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