Proullaud296

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  • Biély, "Pétersbourg"

     

    Vain Dieu, encore un chef-d'œuvre, ça devient lassant, c'est Pétersbourg d'Andreï Biély, roman traduit du russe par Jacques Catteau et Georges Nivat, au Seuil, collection Points. Ce fut composé entre les années 1916 et 1935, et ça a pour cadre la révolution russe n° 1, la ratée, celle de 1905. C'est l'histoire d'un fils qui ne peut pas sentir son père, Grand Conseiller Aullique c'està-dire de cour. Lui, Nicolas (le père s'appelle Apollon Apollonovitch) veut faire sauter son propre père avec une boîte à sardines bourrée d'explosifs. C'est bien fait. Il n'avais qu'à ne pas le promettre à un groupe de jeunes révolutionnaires exaltés (pléonasme) – pas les jeunesses balladuriennes, quoi.

    Il refuse, mais il se trouve que la bombe se retrouve par je ne sais plus quel tour de passe-passe dans l'appartement du vieux et respectable père. D'où un invraisemblable tohu-bohu dans la tête du fils, déjà passablement dérangé avant sa décision qu'on lui a d'ailleurs arrachée, amoureux, amorphe, veule, ivrogne, et tout à fait semblable à ces détraqués dostoïevskiesques. Vous prenez Les Possédés du grand Fédor et vous portez à la puissance quatre. Cela vous donne une douce forêt de dingues, avec des réactions imprévisibles. De plus, tout est animé là-dedans, Pétersbourg elle-même, avec ses brouillards, rouges, jaunes, bleus.

     

    Les hallucinations sont fréquentes, les révolutionnaires exploités sont parqués là-bas dans l'Île et s'y en retournent chaque soir après leur boulot éreintant ou abrutissants dans les bureaux des pléthoriques ministères. Il faut qu'ils y rentrent chaque soir, sinon ce sera la révolte dans Métropolis.Et le style lui aussi est en révolte, bravo aux deux jeunes agrégés de russe traducteurs : une audace folle, des phrases elliptiques, des exclamations, des coq-à-l'âne, un dérangement constant, le lecteur sans cesse pris à contre-pied, des dialogues incohérents, des personnages otus plus agités comme des superpantins les uns que les autres, et divaguant à qui mieux mieux.

     

    A la fin oui la bombe explose, mais ne provoque que des dégâts matériels, je vous dis la fin parce que ce n'est pas cela l'important, mais cette atmosphère de brouillard, de nuit sanglante en ses reflets, de bruits hystériques et mystérieux sortis des foules toujours issues d'on ne sait où, la ville toujours emplie d'une sourde vie animale et dévoratrice, et l'eau, et les brumes sur la Neva, et les quais déserts ou grouillants. Les silhouetttes enveloppées de manteaux qu'on croise dans la nuit froide ou étouffante, pas de milieu ; ou bien des boudoirs étouffants, des femmes petites et boulottes parfaitement stupides partageant leurs faveurs de cul entre le père etle fils pour ajouter à la folie ambiante, des bonbonnières d'amour crevant de buée et de bêtise, de l'alcool, des samovars bouillants, des tentures, un mari complaisant qui ne voudrait tout de même pas que ça aille trop loin,des lettres qui tombent des poches, des ruines, des remontées, des escaliers qu'on dévale, j'ai l'impression d'inventer au fur et à mesure, mais la vérité est celle-ci : c'est un mélodrame. C'est même une histoire de fous au pluriel, ça vous emporte, fouette cocher, c'est plein de jeux de mots intraduisibles traduits quand même, et pour tout vous dire, je ne suis même pas sûr de l'avoir fini. Biély est pour nous un parfait inconnu ; il existe toute une littérature russe étouffée à redécouvrir sous les cataclysmes de la censure stalinienne.

     

    Mais foin de dithyrambes. Je ne saurais pas vous parler comme un universitaire des mérites de cette œuvre incomparable – et c'est bien vrai, on ne peut la comparer à rien, elle a cinquante ans d'avance, elle est surréaliste sans que l'auteur ait jamais entendu parler de ce mouvement péteux bretonnant bourgeois. Voici des extraits choisis parmi les multiples du nombre 47 :

     

    « La porte s'ouvrit ; le secrétaire, un jeune homme, courut vers le grand personnage ; il cliquetait de son unique petite médaille et faisait craquer respectueusement ses manchettes lourdement amidonnées. En réponse à sa timide question, Apollon Apollonovitch hurla :

     

      • Non, non ! Faites comme j'avais dit... Et, sais tu...

      • Sculpture d'Anne Jalevski, voir www.anne-jalevski.com

        Elle dessine.JPG

        Apollon Apollonovitch s'arrêta, se reprit :

      • Vé-vous... »

     

    Déjà vous apercevez les défis au bon goût : la surabondance des adjectifs et adverbes, l'outrance des termes (qu'y a-t-il besoin de répondre en hurlant) et des figures (« cliquetant de son unique petite médaille ») - bref, l'écriture est lourde, baroque, luxuriante, flamboyante. On lit trois pages et on s'arrête, si l'on est de l'Académie, ou bien on s'emballe, on prend son souffle et on plonge. On se rend par exemple à la page 94 :

     

    « Quant à elle, elle eut envie de pleurer, elle eut envie que son mari, Serge Serguéïévitch Likhoutine, abordât le scélérat et le frappât au visage de son poing de fer et lui dpit son fait. »

     

    C'est la personne aux mœurs légères dont je vous ai parlé tout à l'heure. Pour autant qu'il m'en souvienne, plaquée par son amant, elle charge son mari de la venger. On se croirait chez moi. Et ils sont tous comme ça, caricaturaux, convulsifs, dingues au dernier degré, vodka ou pas. Moi ce que je veux ce n'est pas faire une critique universitaire, c'est vous donner envie d'y aller voir. « Je lis Biély », ça, ça vous pose. « Biély » est un pseudonyme. Ça veut dire « le Blanc ». Et je passe p. 141 :

     

    « De son bureau, des fils téléphoniques couraient vers tous les autres ministères. Apollon Apollonovitch prenait plaisir à guetter le timbre d'appel du téléphone.

     

    « Une fois seulement, un plaisantin à qui Apollon Apollonovitch avait demandé de quelle administration il était, appliqua brutalement la paume de sa main sur l'ouverture du cornet : à l'autre bout, Apollon Apollonovitch eut l'impression d'avoir reçu une gifle. »

     

  • En Esp'hâgne !

     

    Je me suis relevé pour lâcher de l'eau dans un renfoncement carré violemment éclairé. Réveil parmi les premières ombres errantes. Un peintre en bâtiments sur le trottoir étroit installe son escabeau, pour les lattes d'un volet. Pour moi qui enjambe le siège passager puis le redresse, l'avantage est de pouvoir instantanément conduire, tout chaud tout crasseux. Il me suffit de rajuster le verre de lunettes qui m'avait glissé sous le cul. Trouver un opticien. Óptico. D'emblée le vaste horizon d'Aragon sous la lumière rasante du matin. Pour peu que la route m'élève de cinq mètres, ce sont quinze lieues de circonférence qui se déploient. Il est à peine huit heures quand je parviens à Caspe : force rues montueuses, à droite de l'avenue elle aussi bloquée par un gros camion sur vérins. Ce dernier soulève jusqu'aux étages une nacelle de métal. Trépigne, hurle, expédie son gazole dans les truffes de chiens, je vois un titre en librairie : Compromeso. La couverture brochée me montre quel fut le prix d'un tel compromis : les maisons basses d'une rue, des corps à même le sol, une femme qui fuit les deux mains sur la tête.

     

    Et sorti de l'église aux échos grondants je déchiffre contre le mur une longue liste descendante de morts gravés dans le marbre, une croix creuse et nue, le nom Primo de Rivera. Je monte repérer la Rue des Martyrs, bien asphaltée, débarrassée de ses cadavres. Redescends dans le glapissement du chantier, achète chez un pâtissier grincheux le gâteau bourratif du cru, El pastel de Caspe, que j'avale consciencieusement jusqu'à la dernière miette, et tant pis pour l'óptico qui n'ouvre qu'à 9h30. Masatrigos. Je pousse à Muella. Devant l'église, trois tirs de mortier coup sur coup annonçant le feu d'artifice en plein jour, l'artificier guardia civil s'esquive à toute vitesse trois fois l'échine basse sous le porche devant les vieux assis rigolards sous leurs casquettes.

     

    Soudain je me suis pris dans l'oreille une forte explosion de musique rythmée, surgie d'un bouge obscur dont la porte déborde déjà de tout un paquet de jeunes serrés collés au grand jour sous le néon, insolente, magnifique : la Móvida. Banderoles et matin éclatant, rock et fiesta, casse-toi touriste, pêches à vendre, pas de carte routière ici, "rue de Teruel", bordée de tranchées au repos, carretera 420, Alcañiz ou Tarragone ? Ciudad romana, va pour Tarragone – "tout ce qu'il faut absolument connaître" – petit tour à pied d'un vignoble entre ses murets de pierres, portefeuille perdu retrouvé, me voici en Alcañiz – changé d'avis. C'est le nom qui m'a plu. Garé coincé dans un virage en plein soleil, en centre ville, bâfrant par la portière deux pêches dégoulinantes, exploration : d'abord le Parador, point de vue occupé par l'hôtel, deux filles accoudées sur la rampe qui donne abruptement sur une porte close, je les refrôle tout confus à la descente, pas même enlacées.

     

    Cathédrale obligatoire. Appareil photo en rébellion. La photographe à son comptoir me frôle de partout pour me parler, passe les mains dans son manchon, palpe l'appareil, je dis en espagnol que je suis un peu lent, No importa Señor, de verdad, répond la clientèle dans mon dos – la photographe me ramène sur le pas de porte en me palpant le bras jusqu'à l'épaule, montrant la rue salvatrice (salvadora ?) en direction de l'opticien : "Ils sont trois côte à côte ! ...dans une avenue larga, larga, larga" – prononcer "lar-ha, lar-ha" – mimiques expressives, écarquillements d'yeux, comme pour un enfant. Sans donner suite à tant d'attouchements je prends en chasse un petit vieux, un viejecito, qui justement passe devant les opticiens. "Attendez-moi là", dit-il "cinq minutes à la banque" – si je le suce, combien ? - planté au carrefour des rues piétonnières, j'observe l'incessant va-et-vient au pied du parvis en pente et j'emboîte le pas au petit sexagénaire qui trottine à perdre haleine – rien de plus embarrassant que d'escorter ainsi son propre guide au pas gymnastique.

     

    Mon espagnol rudimentaire permet heureusement d'esquiver la conversation de politesse et de rigueur. Tous en chemin saluent mon guide, à tous ils répond soulevant son chapeau. Vous habitez ici depuis longtemps sans doute ? Il acquiesce et me lâche en face des trois opticiens. C'est une jeune employée lesbienne (comme toutes) qui me redresse en deux minutes la branche autour de l'oreille, laquelle me cuit toujours ce 26 août à l'instant où j'écris ; j'apprends qu'en espagnol apretar veut dire "serrer". Je me laisse donc "apprêter" puis j'achète un gros Atlas Routier d'Espagne en papier bien épais, tout en doubles pages de part et d'autre d'une forte spirale de plastique blanc malcommode, comme tout ce qui n'est pas français, je n'avais qu'à rester chez moi.

     

    En route pour de nouvelles aventures. Chaleur déjà pesante. Partout des panneaux VIÑAROZ, que j'espère atteindre avant toutes les plages qu'il me faut à tout prix éviter, j'étouffe en pleine campagne, c'est super, Puerto Torre Miró 1250m. Je roule souvent à plus de mille mètres. D'après ma carte d'autre monde c'est donc le Más del Cap que j'ai visité ("...del Barranc"). Via pecuaria c'est "attention troupeaux" calqué sur le latin, une draille en gros cailloux qui me descend droit dessus. Devant le petit bois de pins qui susurre sous le vent j'ai regretté de n'avoir pas emporté le Sophocle, mais une carcasse de bagnole bleue me ranime, je me vois l'enflammer de nuit dans le ravin, plus un chien attaché, petit, pelé, jaune et misérable, pris en photo, voilée.

     

    Quand je m'éloigne, il me rappelle. Je reviens sans eau ni salive, mitraille les pierres sèches et la cabane creuse en tombeau, la charrue et l'angle du mur, le chien encore, hirsute : "C'est tout ce que je peux faire pour toi." Il garde un grand portail de bois neuf au milieu d'un mur pourri qu'un coup de poing descendrait. En partant je me retourne : c'est une vraie voiture qui stoppe devant le bâtiment neuf d'à côté que je n'ai pas voulu voir, le tout déjà rapetissé dans le lointain ; ni le chien ni la porte neuve n'étaient abandonnés, mais j'ai toujours évité les humains. David ET sa guinde.JPG

     

  • Lionel Bourg

     

    LIONEL BOURG "L'ABSENT" 42 02 15

     

    PREMIERE EMISSION A LA CLEF DES ONDES, BORDEAUX

     

     

     

    Bonjour à tous pour une nouvelle émission, qui se tiendra comme les assises d'un tribunal tous les mardis à 15 h. avec Pierrot à la technique et Collignon "Hardt" Vandekeen à la parlotte, pour vous présenter des livres : certains archiconnus, certains qui ne le sont pas, certains excellents, certains nazes, de l'avis du critique et c'est tout. Vous en penserez ce que vous voudrez, l'on vous donnera toujours le moyen de vérifier sur place par l'octroi de réFérences précises.

     

    J'ai lu un livre, et quoi d'étonnant, il s'intitule L'Absent, il est de Lionel Bourg, il est publié par l'Ostiak, Cadex éditions, rue Saint-Victor, 34160 Saussines, c'est dans l'Hérault pour ceux qui ne connaissent pas leurs plaques minéralogiques par cœur, ouh les mauvais citoyens. C'est l'histoire d'un mec qui vit dans les ordures, comme les personnages des Météores de Michel Tournier, du moins c'est ainsi que je vois non pas la source mais la rencontre des esprits. C'est donc un clochard, mais qui cause la langue française, et non pas quelqu'un qui a décidé que la grammaire ça ne sert à rien suivez mon regard.

     

    Autrement dit, quelqu'un qui a un solide bagage culturel et qui croit se faire le porte-parole des exclus, du monde desquels sa culture l'exclut, précisément. Ça me fait penser à Renaud qui se fait le porte-parole des clochards et des déglingués mais qui n'abandonnerait pas sa petite villa à 200 briques dans les Yvelines. Si, j'aime bien Renaud, mais je veux vous montrer la contradiction de la nature humaine, carrément, je suis comme ça aussi, tout le monde a le droit de jouer les étudiants qui se penchent sur les déshérités. Ce livre, L'Absent, est à la fois très bon et très mauvais.

     

    Déjà, il est comme vous l'avez vu faussé à la base. De plus, il adopte un langage proprement insupportable. Notez que l'argot et le gouaille artificiels eussent été non moins insupportables. Il faut être clodo pour parler des clodos, mais alors on ne sait ni parler ni écrire. Bravo le racisme social, ça c'et pour moi. Il écrit des phrases longues, en se prenant pour Proust, malheureusement c'est plutôt du Rinaldi, et la fin de la phrase n'a plus rien à voir avec le début. C'est très pénible, c'est "tu l'as vu mon beau style", Jean-Edern Hallier fait ça, Jack Thieulloy fait ça, Huysmans faisait ça mais c'était Huysmans, c'est ce qu'on appelle "l'écriture artiste", avec des adverbes, des mots compliqués, des subordonnées imbriquées ou successives, des parenthèses à l'intérieur des parenthèses, etc. etc.

     

    Citron.JPGQuand on vient à bout de tout ça (c'est ce Marthe Robert appelle "le contrat de lecture") ou si vous préférez, si l'on a adopté ce parti pris d'écriture, on découvre, comme il est dit dans les "prières d'insérer", mais nous ne ferons jamais ça ici, une "personnalité attachante", c'est-à-dire à mon sens râleuse, rebelle, dégoûtée de tout sauf de son nombril et s'en désolant, bref la personnalité d'un enfant du siècle, perdu dans les détritus du monde et de la vie, qui lit avidement tous les journaux intimes finissant dans les gras de poubelles, tous les ouvrages jetés par d'infidèles lecteurs, référence en passant à Bohumir Hrabal si j'ai bonne mémoire.

     

    Alors cette fois l'on comprend mieux, cet immense tas d'ordures est métaphorique, c'est le paysage que nous montrent la presse mal faite, la politique-fumier, le mal de vivre, le sens des entrailles et des objets. On ne vit pas dans un tas d'ordures sans avoir l'odorat particulièrement développé, comme un rat, ainsi que la vue, l'ouïe, le toucher. Le héros aime voir, toucher, regarder, recueillir une vieille qui meurt sans pouvoir l'honorer d'une dernière bandaison (il faut s'accrocher, profitez-en avant le grand déferlement de la censure toujours proche). Tout cela est déjà vu, mais sympathique, sympathique, mais déjà vu. Ces idées de décadence et de décomposition ne sont pas nouvelles, bien sûr elles reprennent du poil de la bête en cette glorieuse année où nous fêtons à la fois la libération d'Auschwitz, le bombardement de Dresde et de Hambourg, Hiroshima et Nagasaki, bon anniversaire à tous – mais quoi, "l'histoire est un boulet sanglant au pied de l'humanité" comme disait Hugo, ça a toujours été comme ça et nous lutterons toujours pour que ça s'arrête, revenons aux faits : la littérature.

     

    Lionel Bourg exprime des idées fortes, valables à hurler, horriblement banales, qu'il faut toujours gueuler, dans une langue sensuelle, avec un plaisir de manier les mots et les objets les plus dégueulasses pour en faire des trésors, et cela est déjà plus personnel. Il emprunte un style déjà vu aussi, fait de volutes, à la mode, mode dépassée d'ailleurs, mais peut-être ne peut-il pas faire autrement, sûrement même, car sa sincérité ne fait aucun doute, il n'est pas mieux d'écrire dans un style tellement dépouillé qu'il équivaut à l'absence de style bonjour Annie Ernaut encore une amie que je me fais.

     

    Mais il touche, il excelle dans ses évocations d'enfance, dans ses plages de repos, dans son lyrisme, ou très pur, ou très sale, il excelle partout, s'il ne savait pas tant qu'il excelle. Maintenant, si j'avais écrit ça, dans le style luxuriant, je serais fier de moi. Est-ce une œuvre de jeunesse ? Pas même sûr. Il y a toujours eu deux écoles en France et même en littérature. Fréquemment, un homme rassemble les deux en lui seul : entre le luxuriant Garcia Marquez de Cent ans de solitude et le sec et dense Garcia Marquez de Chronique d'une mort annoncée. C'est le même homme. Peut-être que Lionel Bourg est capable aussi d'épurer son style, mais alors on l'accuserait de varier à tous vents, car en France on n'aime que ce qui va toujours dans la même direction. Et puis il aurait l'impression de se renier. Un livre donc à la fois passionnant et horripilant, parce que j'aurais voulu le faire à ma manière, le sujet m'a été chipé si je puis dire, et je suis un gros vilain jaloux.

     

    Cela dit, il vaut le coup de se le procurer. Je vous lis un extrait, puis vous le commanderez : OK ? p. 47 (avec moi, c'est toujours la page 47) : "C'est une petite crique. Les blocs " déchiquetés tracent un cercle qu'ouvre l'océan. Là, une mince plage de galets et, derrière une "nouvelle barrière de schiste, le rivage sans fin d'un sable gris que personne ne paraît avoir foulé. "Aucune marque. Aucune empreinte. Tu comprends être le premier à imprimer ses pas sur cette "litière cendreuse rendue malléable par la pluie." Références, FIN.

     

  • Voltaire dézingue ferme

     

    Voltaire en quelque sorte inventa le livre de poche. Quant à son dictionnaire, il traite essentiellement de faits de religion, juive et chrétienne, à égalité. S'y mêlent aussi quelques considérations sur des niaiseries philosophiques. Voltaire n'a pas toujours raison, mais il a la raison. Et avec ça, il fait des ravages, pas comme Barjavel. Ce que j'aimerais maintenant, ce serait vous faire entendre la Voix du Maître, du maître à penser qui est le mien entre plusieurs autres. Vous verrez l'humour, la férocité.

     

     

     

    P. 47 :

     

    "Le même saint Justin (c'est la suite) cite avec confiance les oracles des sybilles (ce qui prouve bien que les saints n'étaient pas si regardants en matière de textes sacrés) ; de plus, il prétend avoir vu les restes des petites maisons" (ce sont des asiles de fous) "où furent enfermés les soixante et douze interprètes dans le phare d'Egypte, du temps d'Hérode.Le témoignage d'un homme qui a eu le malheur de voir ces petites maisons semble indiquer que l'auteur devait y être renfermé."

     

     

     

    Eh oui, Voltaire connaissait sa Bible et ses vies de saints (pas ses vide-seins, abrutis !) sur le bout des doigts.

     

    Page 94 à présent ? O.K. :

     

    "Ô sage Kou ! Vous avez parlé comme un homme inspiré par le Chang-ti lui-même ; vous serez un digne prince. J'ai été votre docteur, et vous êtes devenu le mien."

    La dernière.JPG

     

    Non, il ne s'agit pas de deux petits garçons qui ont joué au docteur, mais d'un conseiller et de son futur prince. La scène se passe en Chine, ce qui permet de déjouer la censure : en réalité, je soupçonne fort que cela pouvait aussi bien se passer en France... Pour Voltaire, la Chine est un modèle de bon gouvernement et de prospérité. Il fut un grand sinophile ! C'est un procédé courant de transporter les scènes un peu trop osées politiquement dans un autre pays : voyez Montesquieu et les Lettres Persanes, Diderot et son Congo imaginaire dans Les Bijoux indiscrets, et bien sûr Beaumarchais dans Le Barbier de Séville et Le Mariage deFigaro ; tout ce qui se passe en Espagne ou ailleurs est destiné en réalité à critiquer la situation politique et sociale en France.

     

    P. 141 :

     

    "La Genèse dit qu'Abraham avait été circoncis auparavant ; mais Abraham voyagea en Egypte, qui était depuis longtemps un royaume florissant, gouverné par un puissant roi. Rien n'empêche que dans ce royaume si ancien la circoncision ne fût dès longtemps en usage avantg que la nation juive fût formée. De plus, la circoncision d'Abraham n'eut point de suite ; sa postérité ne fut circoncise que du temps de Josué."

     

    Cela veut dire, bonnes gens, que la Bible et ceux qui l'ont écrite, les Juifs, n'est pas le plus ancien livre, ne sont pas le plus ancien peuple du monde, que la Bible n'est pas à la base de toutes les institutions sacrées (ici, la circoncision pour les Juifs). Il faut transformer la Bible en livre comme les autres, les coutumes juives comme des coutumes communes à plusieurs peuples, et non pas comme le signe de l'alliance avec le peuple de Dieu.

     

    Tous les peuples sont peuples de Dieu, et ce n'est pas de l'antisémitisme que d'affirmer cela. Et tout ce qui peut ruiner le crédit de la Bible est bon pour Voltaire. On a tué au nom de la Bible. Pas encore au nom de l'Annuaire des Postes...

     

     

     

    P. 188 :

     

    Articles Fables – vous pensez bien que la Bible va encore en prendre un coup, n'étant qu'un ramassis de fables symboliques. Vous avez gagné, écoutez plutôt :

     

    "Les plus anciennes fables ne sont-elles pas visiblement allégoriques ? la première que nous connaissions dans notre manière de supputer les temps, n'est-ce pas celle qui est rapportée dans le neuvième chapitre du livre des Juges ? Il fallut choisir un roi parmiles arbres ; l'olivier ne voulut pas abandonner le soin de son huile, ni le figuier celui de ses figues, ni la vigne celui de son vin, ni les autres arbres celui de leurs fruits ; le chardon, qui n'était bon à rien, se fit roi, parce qu'il avait des épines et qu'il pouvait faire du mal."

     

    ...Vu le caractère subversif ? Dans la Bible, une condamnation de la royauté ? Voltaire, si tu avais connu les intégristes de notre temps ! Et le massacre continue !

     

  • Louis XI, par Murray Kendall

     

    Le chapitre 10 s'intitule “Au gré des circonstances”, illustrant fort bien le caractère fragmenté de toutes cesmonographies, car l'on ne connaît bien le destin d'un homme que s'il est mort. Et Louis XI n'échappe pas à la règle. Voici cependant une constante chez lui : “Il ne s'habillait pas comme un roi; il ne parlait ni ne pensait comme un roi ; il ne témoignait pas à ses princes et à ses seigneurs cette affection qu'éprouve naturellement à leur endroit tout véritable roi. Il s'entourait d'hommes qui étaient dangereusement laborieux, dangereusement intelligents et lamentablement mal nés. Il avait toute espèce d'étrangers à son service et préférait même leur compagnie à celle d'honnêtes Français.” Pénétrons plus avant, sondons, sondons, il en restera toujours quelque chose.

     

    Visez la traîtrise des autres, car elle ne fut pas toujours toute du même côté : “Deux mois plus tard, il dit à l'ambassadeur milanais que, s'il n'était pas revenu à Paris au moment où il l'avait fait, il aurait pu perdre sa capitale, le comte du Maine ayant obtenu qu'une des portes de la ville restât secrètement ouverte pour laisser entrer les Bourguignons. Mais force lui était de jouer la partie avec les cartes qu'il tenait en mains. Il lui fallait bon gré mal gré utiliser son oncle, car les grands féodaux n'eussent pas voulu négocier avec quelqu'un dont le rang fût inférieur au leur d'une part, mais aussi parce qu'il était important pour le moral du royaume qu'il ît valoir unprince du sang parmi ses partisans.”

     

    Voici à présent Louis XI dans le plus grand danger :

     

    “Aussitôt, il fit d'Antoine de Chabannes, comte de Dammartin, son lieutenant pour les Marches de Picardie, et demanda au duc Charles d'envoyer une escorte bourguignonne à sa rencontre dès le lendemain. Le soir même, “comme s'il allait chasser” - bien desmembres de sa cour ignoraient sa résolution - , il quittait Noyon pour Ham où il devait passer la nuit dans le château du connétable.

     

    “Pourquoi donc Louis allait-il à Péronne contre toutes considérations de tactique militaire et diplomatique, contre la prudence la plus élémentaire, en dépit de dangers certains et pour des gains aléatoires, en dépit de l'avis de ses conseillers, de ses seigneurs et de ses capitaines ?”

     

    ...Il aut lire la suite pour le savoir, j'espère vous avoir mis l'eau à la bouche. Le roi fut moins lâche qu'on le dit. Ecoutez les conseils bien intentionnés :

    Tag oblique.JPG

     

    “Je vous avise, Sire, que si vous ne remédiez promptement à la situation, je tiens que rien ne résistera devant lui. C'est pourquoi il me paraît que vous devriez laisser là toute chose pour

     

    HARDT VANDEKEEN “LUMIERES, LUMIERES”

     

    PAUL MURRAY KENDALL “LOUIS XI” 18 10 1994 60

     

     

     

     

     

     

     

    venir jusques ici.”

     

    “A cette missive, le roi répondit sur un ton tranchant et militaire :

     

    “Mon opinion a toujours été que vous ne deviez tenir ni Roye ni Montdidier, ni mettre les gens d'armes en place nulle qui ne fût tenable ; et n'est pas merveille si le gain que le duc de Bourgogne a fait à Nesle et à Roye l'enorgueillit et épouvante nos gens.”

     

    Est-ce assez tapé ? Le même Louis XI savait d'ailleurs aussi bien acheter la paix :

     

    “Et, pour ce, je vous prie, Monseigneur le chancelier, sur tout tant que vous aimez mon bien, mon honneur et celui de tout le royaume, faites diligence et ne me aillez point à ce besoin, car si faute y avait, vosu me feriez un dommage irréparable.”

     

    “Le 25 août, le roi entrait à Amiens avec des coffres pleins de pièces d'or.

     

    “Aux termes du traité, Louis acceptait de verser à Edouard soixante-quinze mille écus comptant poour qu'il pût rentrer chez lui avec son armée.”

     

    Evidemment, ce n'est pas avec de telles manœuvres qu'on se fait une réputation de foudre de guerre. Mais les paysans bénissaient Louis XI. C'est toujours la même chose, je vous quitte après vous avoir bien mis l'appétit d'en savoir plus. Il vous faudra vous procurer Louis XI de Murray Kendall, en vente partout, si vous aimez l'histoire, et je sais qu'il ne manque pas d'amateurs...

     

  • On se frotte les mains avant le travail

     

     

     

    Je veux me glisser, frayer ma voie dans une famille, à seule fin de sauver une femme. Il me faut pour cela feindre l'amour, le composer, voire l'éprouver. Le jeu consiste en ces chapitres à combiner deux projets illustratifs, ce que la comédie antique appelait « contamination » : ainsi Térence assemblait-il deux pièces de Ménandre ; ainsi, d'une autre manière, Vintila Horia superposa–t-il la relégation de Thomas le Roumain et l'inhumaine incarcération de Boèce en 525. Sans véritablement tirer de larmes ni infliger le rire, je devrais alors potasser la chronologie. Onufrio serait l'ami de Fedora ; et Irène, ce serait moi.

     

    Lydie : rappeler les épisodes de son enfance, mais que ce soit du passé. Elle aura donc 16 ou 17 ans. Maintenir l'étagement des trois générations de femelles. Kohani sera infirmière comme Léna. Pas de mec fixe pour Léna, insupportable. Fedora, Onufrio, forment un couple tortureur, Assia et Léna le couple de victimes. Lydie restera seule, avec un jeune homme qui tourne autour, plus absent qu'autre chose. Léna, Arielle, se ressemblent, faibles, tantôt catatoniques tantôt hypernerveuses. Le trio est Fedora-Léna-Lydie. Moi Brendon, folâtre, inconsistant, je naviguerais entre Assia et Lydie. Nous parlerons volontiers du trio Lazare-Cerise-Irène, en tant que réféfence.

     

    ESSAYER une ébauche de plan ou du moins de succession avant de recoudre maladroitement les morceaux. La fin doit être ce que l'on connaît d'abord. La meilleure que je connaisse est l'éclatement et la dispersion. La diaspora. Puisque toutes mes sources d'information sont coupées : « Ne dis rien à cet homme ; il nous met dans ses livres sans même se donner les gants de transposer » - pauvre conne, qui de nos lecteurs se souciera jamais de vous...

     

    1. Onufrio et Fedora font connaissance lorsque l'Italien joue sur scène et chante à la guitare. Facile à mettre en place.

    2. Il vient chez elle où se trouve déjà Léna-Assia, 13 ou 14 ans. Et déjà ça le tenterait bien de faire coup double à travers les générations. Penser à Assia adolescente, très idéaliste, platonique à fond, sauvage, revêche, branlée à mort.

      Où était-ce....JPG

       

    3. Fedora s'aperçoit qu'à son retour d'une tournée parisienne (la faire plus avancée en grade qu'elle ne fut) (Onufrio l'accueille vertement parce que le voisinage l'a vue revenir à bord d'une somptueuse voiture conduite par Félix) sa fille Léna est en cloque, et le choc est terrible. Eviter le mélodrame narratif. Penser toutefois à la conduite innommable de Coubert avec Assia enceinte.

     

     

     

    1. Saut dans le temps : Lydie, fille de Léna et d'Onufrio, a désormais 17 ou 18 ans, avec déjà tout un passé de brimades. Onufrio est parti, idéalisé par toutes. Léna me raconte ses brimades, parmi lesquelles son abandon paternel. Cela ressemblera également aux boniments d'Assia sur Zined prétendu violent et ivrogne. Penser aussi à Drancy de Créteil.

     

    Et c'est dans ces structures familiales incestuelles que j'ai envie de m'immiscer, pour les démolir à mon profit. Ma femme serait Arielle éternelle malade évanescente. Et je drague aux trois étages. D'ailleurs ces femmes occupent chacune un minuscule appartement par étage, la plus âgée en haut.