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  • Fascisme ?

     

     

    Le château dans l'île.JPG

    LE CHATEAU DANS L'ILE, d'Anne Jalevski www.anne-jalevski.com

    Je vire au fascisme pur et simple : suppression de l'éducation nationale, rétablissement du préceptorat, transformation des établissements scolaires en centres de loisir, petites unités privées pour transmettre le pouvoir à ceux qui le veulent, suppression du suffrage universel vu que personne ne comprend plus rien à quoi que ce soit, prépondérance des intellectuels et des technocrates, et comme contrepouvoir, la rue, comme sous les empereurs byzantins, qu'il ne faut pas confondre avec les bites en zinc. Je me rapproche de plus en plus des blocs identitaires et considère Marine avec de plus en plus d'intérêt. De toute façon à mon âge personne ne risque plus rien. La connaissance n'est plus jamais objective. L'ennui, c'est que tout le monde s'en rend compte à présent. Il y a toujours une idéologie derrière, poil au derrière. Je me souviendrai toujours de la réaction des FILLES en 6e (1971 !) quand je leur ai proposé, en accord avec le manuel, que je croyais objectif, une série de texte sur la condition féminine. Elles se sont exclamées comme un seul homme : "QUOI ! EN-CORE !!!" Et là, j'ai bien choisi le thème, car je suis féministe à bloc, tant que les femmes ne veulent pas nous faire passer pour un ramassis de violeurs en... puissance. Mais les geignasseries sur la nature et les déplorations sur les sales fascistes de Français qui n'ont su que torturer les nègres, j'en ai ma superclaque. Même ma fille qui m'a dit "Finalement, je n'ai rien appris à l'école". Terrible, terrible. Tu sais sur quoi son dernier programme de géo a porté ? "La production du pétrole au Pérou", je n'invente rien, plus d'un trimestre là-dessus... Alors, ON VIRE TOUT LE MONDE ET ON RECOMMENCE. ET élèves, chacun chez eux, ça se fait en Australie, vu l'isolement ; ça se répand aux USA, et les parents organisent des rencontres entre leurs enfants CHOISIS, pour éviter la désocialisation. A part ça, c'est du délire pur que je sors là, mais je m'en fous.

     

  • Beaucoup vont se reconnaître

     

    AVANT-PROPOS

     

    L'histoire de C. HARDT VANDEKEEN est on ne peut plus banale. Contraint comme tant d'autres à la nécessité de s'adonner à la profession, ainsi qu'à une épouse, qu'il ne consent à aimer toutes deux qu'après une période probatoire de vingt-cinq années, il ébauche une trentaine d'œuvres. Et du 25 juillet 1997 (nouveau style : 2044) jusqu'à sa mort (28-11-2047, n.s. 2094) il n'a eu de cesse qu'il ne fût systématiquement revenu sur tous ses textes, suivant en cela cette réponse faite à Bernard C. un certain 12 juillet 1996/2043 ; le grand écrivain le contemplait avec incrédulité : c'était dur à faire, un roman. Il fallait "se documenter", "se mettre dans la peau des personnages", souffrir, tout le tintouin...

     

    "Pourquoi n'avez-vous pas édité plus tôt ?

     

    - Parce que c'était mauvais ; je vais les refaire.

     

    Clavel s'est montré stupéfait, mais n'a pas contredit son obscur interlocuteur. Plus tard, il confiera qu'il l'avait trouvé "triste" – or C. Hardt Vandekeen n'était pas triste, mais résolu.

     

    B.C. comptait sur une éternité devant lui – pour tout refaire. Le bonnet vert de l'artiste.JPG

     

    Les biographies littéraires présentent toutes sans exception un point désespérant : celui où l'Homme, promis jusqu'alors à une destinée obscure et à la mort, bascule d'un coup vers la lumière, les projecteurs et la mort. La phrase fatidique immanquablement commence par "Il rencontra..." - et c'est précisément là, et non ailleurs, qu'intervient l'injustice de la Prédestination. Et comme le lecteur admiratif ne peut se satisfaire de cet impitoyable couperet, il va fouillant, désespérement, tous les interstices de la biographie (mais il n'y en a pas), susceptible de justifier rationnellement, tant soit peu, ce dur décret.

     

    En vérité je vous le dis, malheur à celui qui tombe en littérature – et qui s'aperçoit, mais un peu tard, que là-dessous, au fond du trou, c'est la foule

     

  • Poulet kasher

     

    Poulet casher, polar de Konop (vraisemblablement « Konopnicki ») c'est un jeu de mots, vous pensez bien : le poulet, c'est un flic, et s'il est casher, c'est qu'il est juif (effectivement, ils s'appelle Benamou). De plus, le milieu du meurtre est juif, de la Côte d'Azur qui plus est : la plaine de La Brague, lès Antibes, c'est là que mon oncle et ma tante vivaient à côté de l'antenne émettrice, qu'ils reposent au diable. La victime s'appelle Ariel Cohen ; celui qui s'accuse, c'est David Siksou, petit jeune surdoué style Normale Sup embarqué dans une secte hassidique tenue par un certain rav Lioubavitch (ça tombe bien, c'est le patronyme du fondateur des hassidim au XVIIIe siècle). Mais le vrai coupable, ce serait plutôt le faux professeur Bardolo, antisémite notoire, qui tient une maison de cure d'amaigrissement par le travail forcé.

     

    Et le petit jeune, il n'a rien fait du tout, il est chargé de couvrir un professionnel du meurtre, parce que le méchant docteur voulait descendre un des amants de sa femme qui n'en manquait pas. Je vous dis tout ça parce que je viens de l'apprendre dans les dernières pages, comme ça se fait d'habitude, et parce que je l'avais oublié, vous pensez bien ; j'avais dû me farcir tant de péripéties embrouillées, tant de jeux de mots à la noix, que j'avais dû ramer comme un malade, non moins comme d'habitude. « Comme d'habitude », devrais-je fredonner, car le texte de Konop est superfarci de titres ou de paroles de chansons ou de films des années 60, les primitives, celles de Vince Taylor, des Chats Noirs et autres Chaussettes Sauvages.

     

    Bien sûr, des tas d'allusions aux pailless (papillotes, je suppose), à la circoncision, à l'Etat d'Israël et au Mossad qui n'est jamais de bonne humeur, haha ! et surtout ce jeu de mot du meilleur goût : l'adjoint de l'inspecteur Benamou est un Viet, ou un Chinetoque, appelé Liou Pin – vous avez compris . « L'youpin ! » Mort de rire on vous dit ! Même que c'est lui, le Jaune, qui découvre le vrai coupable ! Et je m'en fous rabbiniquement de chez Letemple. Oui, c'est original, oui, c'est spirituel (encore que...), mais c'est un livre Kleenex, tu prends tu jettes. Le fourgueur de drogues s'est reconverti dans le sermon interchangeable interreligieux, changeant de drogue ainsi que le fait judicieusement remarquer le bon inspecteur Benamou.

     

    Laure.JPG

    De la bonne littérature de confection comme on dit rue d'Aboukir. Et basta. Je vais déjà vous en lire un bout, ça se passe en voiture entre l'inspecteur et son chauffeur Liou Pin :

     

    «Au troisième ou au quatrième virage, Liou Pin se frappe le front :

     

    • Chef ! Le garage ! J'en suis sûr... c'était de la terre battue. Il y a une dalle de béton. » (par-dessous ? je no comprendo.)

     

    • Liou... Depuis le temps que tu fouines autour de Bardolo, » - c'est le faux docteur directeur de l'établissement de cure - « tu as tout retourné. Tout.

    • Voue ne comprenez pas. Je l'ai toujours vue, cette dalle de béton. Je suis certain qu'avant, il y avait de la terre battue.

    • Mais quand, puisque tu as toujours vu le béton !

    • Je viens de voir la terre battue, je viens de la voir. Je me suis concentré. » (Ah, ces Asiatiques...) Un instant. A cause du mainate. Dans la boutique, il chantait la Hatikva, » - c'est l'hymne israélien - « vous vous souvenez ? [Allah] maison, il chantait autre chose. Je t'attendrai à la porte du garage... Alors, au lieu de jeter seulement un petit coup d'œil, je me suis concentré. J'ai vu le lieu avant le meurtre.

    • Il y a des kilomètres de collines désertes. Des bois. Du maquis. Des friches.

    • Non, chef. Vous avez tort. On a fait une battue monstre. Tout un escadron de gendarmerie. Les sapeurs pompiers. Des volontaires. Et puis, ici, les collines ne restent pas longtemps désertes, vous le savez bien. Un petit incendie et les promoteurs arrivent pour faire un lotissement avec piscine. Il n'y a pas un coin de terre que l'on puisse déclarer inviolable dans tout le département des Alpes-Maritimes. Les sites classés, les terrains dangereux, les surfaces agricoles, tout finit par y passer. Il n'aurait pas pris le risque d'enterrer le corps sur un de ces terrains voués aux pelleteuses, aux villas et aux lotissements. La meilleure méthode pour escamoter un cadavre, c'est le béton. C'est la seule chose qui soit inviolable par ici !

     

    Ça se tient le raisonnement ! A mesure que nous descendons vers Nice les lotissements et les villas se multiplient. Ils en ont foutu partout. Ils ont trouvé de l'eau pour les piscines dans les coins où les paysans n'en trouvaient jamais assez pour les courgettes et les aubergines. A certains endroits, il y a des pelouses de gazon gras, comme en Normandie. Liou insiste.

     

    • On a creusé dans les caves, mais jamais dans le garage !

    • Pourquoi Cohen a-t-il fait chanter ça au mainate ? » (c'est un marchand d'oiseaux, et la victime, aussi).

    • Justement. Il venait de trouver... Il attendait l'occasion de vérifier. Il ne voulait pas me le dire avant d'en être certain. Il était comme ça. Jamais d'hypothèse à haute voix. Il avait trouvé, Bardolo s'en doutait... » Tiens, le motif ne serait pas seulement le cocufiage ? « Ecoutez, pendant que le toubib est à la boîte, j'investis la clinique. Je prends une grosse équipe. Et on

     

    défonce le sol du garage.

     

    • Demande la permission au juge !

      Liou Pin empoigne le téléphone portable. A l'autre bout, je parierais que le guignol n'apprécie pas. Le Chinetoque argumente. Patiemment. Je crois que ça marche.

      A la boîte Gambotti se met à vociférer quand Liou réclame une bonne douzaine d'hommes et un marteau-piqueur. Mais puisqu'il y a un mandat en règle, il cède. Je monte décrocher Lioubtchansky » - c'est le rabbin hassidique, accroché au mur avec des menottes. « Il suffoque. Il est décomposé. Je le pose sur une chaise. Il tient à peu près. Mais tout juste. Il réclame à boire. Je me méfie. Un souvenir d'école. L'Espagnol de l'armée en déroute. Le général Hugo. Ne jamais se précipiter pour donner à boire à un adversaire. Grand humaniste, Hugo. Fallait être gonflé pour se vanter des exploits de papa en Espagne. Ce héros de l'armée en déroute. Ah, la douceur des Français en Espagne ! » - et la douceur des Espagnols, donc : des officiers sciés vivants entre deux planches devant leur femme et leurs enfants...

      • « Le rabbin dealer semble avoir envie de causer. On croirait qu'il est en manque de sermons. Toute l'histoire est là. Camé à mort, trafiquant, il se réfugie dans une yéshivah » - école religieuse. « On le désintoxique. Drogue de substitution, la religion à haute dose. Un petit manque de prières, de cantiques et de sermon et il a l'air d'un pensionnaire d'Olivenstein à qui l'on refuse la méthadone.

      • Inspecteur... Ce n'est pas Siksou qui a tué... Mais ce n'est pas moi non plus. Nous avions prié, c'est vrai . » - pour que Cohen crève. « Et nous avons préparé les repérages. Mais quelqu'un a fait le travail à notre place.

      • Sans vous prévenir ?

      • En nous prévenant. Nous sommes complices. Justes complices. Un goy est venu me voir.

      • Arrête ton cirque, Thélonious ! Tu veux un condé pour éviter l'extradition, c'est ça ? » (vers Israël). « A quoi ressemblait le type qui est venu te voir ? À ça ?

        Je fouille dans le tiroir, je lui sors une photo de Bardolo. Ce n'est pas lui. Martin Thelonious ne l'a jamais vu.

      • Il était beaucoup plus jeune. Dans le genre skinhead, si vous voulez.

      • Et toi le rabbin, tu traitais avec ces gens-là ?

     

      • Il a payé les renseignements. Assez cher.

        Je n'en tirerai rien de plus, mais ça prend forme. Le doc a dû recruter des petits voyous, nazillons sur les bords. C'est fastoche à retrouver. Surtout si je le fais craquer. Je donne quand même à boire au rabbi. Je le garde pour complicité. Je lui filerai peut-être son condé plus tard, s'il m'aide à retrouver les tueurs. Je vais reprendre l'interrogatoire de David Siksou. Je prend un PM saisi dans la villa, j'engage un chargeur vide et je boucle le cran de sécurité. Quand Liou m'amène David, je défais les menottes et je colle l'arme dans les pattes du gosse. »

        Qui ne saura pas s'en servir, je parie. Mais je ne sais pas comment on dit « je m'en fous » en hébreu. Dommage. C'est de la littérature de gare, même pas. On appelle ça Poulet casher, c'est d'un certain Konop, édité chez Gallimard tout de même, et ça ne vaut pas un shekel...

     

  • Comment transformer Chantriaux en auteur passionnant

     

    Et comme il faut bien prolonger le combat ou la "séquence plaisir", nous nous retrouvons quatre mois plus tard page 119 de ce redoutable monument de négociations franco-soviétiques. L'année 68 ancien style (2015) ne fut point tant marquée par de certains événements turbulents que par une certaine tension entre nos deux grands pays : les Soviétiques voulaient une exonération des taxes de brevet concernant la télé couleur pour les pays satellites d'Europe de l'Est, et d'autres concessions qui nous auraient floués ; il est vrai que la France prenait du retard dans la commercialisation des premiers appareils, hors de prix pour commencer. Alors, les réunions s'enchaînent, rencontres qui avaient réuni les représentants de France-Couleur et ceux des organismes soviétiques, à Paris d'abord, en juillet 1968, à Moscou ensuite, en septembre, puis à Paris, en novembre. Il est bien entendu que nul n'aborda la question de l'invasion praguoise, totalement hors sujet.

     

    Nous avions déjà observé que les contacts diplomatiques n'avaient jamais cessé entre les Alliés et le IIIe Reich, bien qu'elles fussent toutes vouées à l'échec. De même, au cœur des conflits mondiaux, les hellénistes et latinistes avaient poursuivi leur collaboration, "au-dessus de la mêlée". Soyons assurés que les affaires continuent entre les participants les plus opposés sur les plans idéologiques voire militaires, malgré les scandales que tentent d'irriter les journaleux de tous ppoils et de toutes morales : oui, les lépénistes et les communistes sont entrés en contact ; non, les Français et les Soviétiques ne sont pas entrés en conflit à propos de la télévision, en dépit d'un titre virulent de la presse britannique.

     

    Les fouille-merde trouveront toujours un étron à ronger. Le principal négociateur soviétique s'étant remis d'une maladie, les contacts s'assouplissent : la commission mixte prend acte enfin de la décision de la société France-Couleur : au singulier, car on a "la couleur" en général, et non pas "les couleurs" – la production en série des tubes débuterait en son usine dès le premier semestre de 1971. Des tubes plats je présume. Car les Russes avaient écopé, ou failli écopé, de tubes bombés, d'ores et déjà obsolètes. Il s'agit des écrans eux-mêmes, fonctionnant comme des tubes très aplatis. Souvenons-nous en effet que les premiers présentaient une forte convexité. Mais alors intervient dans le texte une de ces fameuses notes à rallonges, censée fournir aux chercheurs (s'il est envisageable qu'il y en ait) toutes les références nécessaires.

     

    N'oublions pas en effet que nos glorieux écrits n'ont pas pour objet de satisfaire l'insatiable curiosité des lecteurs pour les vicissitudes des tubes cathodiques, mais de les agacer par la promotion du Moi, lequel rédige ces pages, et dont chacun, normalement, se contrefout ; sachez cependant que vous pouvez vous identifier à moi, tandis que s'identifier à ces tubes s'avère totalement impossible. La note 235 mentionne en effet : Archives du M.A.E., soit Ministère des Affaires – z – Etrangères, Affaires économiques et financières, Affaires générales, télévision SECAM, article 923, liasse de l'année 1968, protocole de la VIIIe session de la commission mixte franco-soviétique pour la télévision en couleurs, p. 3. Quels propos de comptoir pourrions-nous émettre ?

     

     

    L'artiste (et la manche).JPG

    D'une part, que les historiens désormais croulent sous la documentation, ce qui peut nuire, paradoxalement, à la vérité, mais, à coup sûr, au rêve. Argument difficilement recevable eu égard à la sévérité technique du thème. D'autre part, que l'auteur, Olivier Chantriaux, possède l'art, tout de même, de conférer à son ouvrage une grande solidité, en raison justement de ses répétitions incessantes, sans jamais tomber dans la redondance ou la fatigue : en effet, tout est tellement complexe, voire touffu, que de tels rappels demeurent indispensables. Notre auteur connaît son affaire, tant analytiquement que synthétiquement. C'est ce que l'on appelle, sans doute, l'esprit scientifique, ou administratif. Il possède n'en doutons pas une vie affective qui ne le cède en rien à la nôtre, contrairement à d'éventuels et tenaces préjugés. Il arrive même au lecteur, s'il veut bien se concentrer, d'adhérer aux passionnantes perspectives de rapports humains consacrés aux négociations concrètes, au lieu de se noyer sans cesse dans la psychologie de bazar, avec amours, haines, jalousies, soif de gloire et autres fariboles.

     

  • Elucubrations complaisantes, prenant Julien Gracq pour prétexte

     Par une matinée pluvieuse de printemps, après un sommeil interminable de ma compagne de vie. Julien Gracq encore et toujours, Un beau ténébreux. Humeur maussade et volontaire. Prose moins bonne que dans Le château d'Argol. Séquence de syllabes « qu'on con » repérée. Critiques enfilées avant de lire, afin d'être sur les rails, ou « dans le mode d'emploi »- parfois bien utile. Je fus aidé ainsi pour Le château d'Argol, enfin compris après troisième lecture, et apprécié. Car Julien Gracq fait partie de mes anciennes idoles, « meilleur auteur du XXe siècle » selon moi. J'ajouterais volontiers désormais Marguerite Yourcenar, et dans un registre tout à fait différent, Marguerite Duras, et encore Sollers. « Quoi, Maître, seulement quatrième ! C'est ridicule! - C'est vous qui êtes ridicule mon ami. - Et c'est bien ainsi que je l'entendais, à distribuer ainsi mes bons points comme un directeur d'école primaire. Laissez-moi vous dévorer du regard. - Dévorez mon ami, dévorez. » J'aurais sous le nez sa grosse tête grisonnante contenant tout un monde, et je serais avec lui familier, en essayant de toutes mes forces de ne pas glisser dans la condescendance ou l'irrespect. Car ce que je crains d'exprimer, je l'exprime, en bon gaffeur : ainsi des beaux garçons que j'évite, craignant d'exprimer un désir que je n'éprouve pas. Sortez, psychiatres, de votre pochette à veston votre crayon à mine, afin de noter « acte manqué ». Dans le vrai sens du terme, et non, comme Sardou Michel, en lieu et place de « ratage » : A mes actes manqués, chanson, hymne extraordinaire, dont les paroles les plus cruellement prescientes sont « à tout ce qui nous arrive entre vingt et trente ans », car c'est bien là, dans cette tranche de vie que mon petit-fils abordera bientôt, que tout se joue, que tout se noue, que Prométhée se voit irrémédiablement attaché au Caucase.

     

    « Connaissez-vous Michel Sardou? L'avez-vous déjà rencontré ? Appréciez-vous ses chansons ? » Il faut se mettre à la place de Sollers, qui cherche à fuir après sa conférence, qui envoie se faire foutre tous ceux qui font semblant de ne pas le comprendre, ou qui ne le peuvent pas, qui n'en sont pas capables, qui ne sont pas « à la hauteur ». Je me souviens, en toute fin de conférence, de l'intervention d'un jeune tout en nerf, qui avait lancé dans la débandade des spectateurs : « C'est bien joli, les choses que vous avez dit [sic!], mais il suffit à n'importe quel juif d'avoir été dans un camp et de le raconter pour aussitôt se voir publié » - « il suffit », jeune homme ? ...justement, « il suffit ». Et Sollers, qui descendait de son estrade, fit de loin le même geste que l'on a pour chasser un « chétif insecte, excrément de la terre ».

     

    Il n'allait pas polémiquer avec ça. Mon indignation s'est tarie, je n'allais tout de mêmepas empoigner le micro portable de cet inculte pour clamer ma désapprobation, alors que chacun remuait les chaises pour gagner la sortie. Julien Gracq n'avait pour toute communication extérieure que ses cours de géologie, que je devinais extrêmement barbants. Il ne voulait pas être connu, mais, seulement, lu.

    Lamande, acteur (L.F. Céline).JPGL'ACTEUR Lamande

     

     

    Avant de commencer cette explication de petit texte, cette allégresse soudaine à la nouvelle de la suppression des IUFM, ces instituts stupides qui ont fait tant de mal à ceux qui transmettent le savoir, à coups de consignes jargonnantes et inapplicables, ayant conduit à l'ignorance arrogante ou désarroitée tant de jeunes déboussolés. Cette joie que j'éprouverai à soutenir un gouvernement si critiqué, ce plaisr que j'ai eu aujourd'hui à lire un texte en faveur des Etats-Unis systématiquement présentés comme une tribu de barbares , cet autre que j'ai éprouvé à écouter Radio Chalom et cette si magnifique langue hébraïque, si propre à la musique. Après cela, ce retour euphorique à Julien Gracq, à mes anciennes amours, dont je noterai « il me semble que j'ai imperceptiblement glissé du temps que l'on passe à vivre à celui que l'on passe à regarder la vie s'écouler »...

     

    Si tôt, dès onze ans, j'ai regardé mon Moi agir, sentir, en dédoublement. Il en est ainsi disent les manuels de psychologie de tous les enfants préadolescents de onze ans, mais ce fut moi qui me confiais à Jean-Pierre Lesage, futur mort en train de 1977... Et lorsqu'on a échoué au grand jeu de la Réussite, du regard des autres, il ne reste plus, mais quelle noble et vaste tâche, qu'à se faire aimer, reconnaître par soi-même. Et cela, c'est la leçon de Neale Donald Walsch, dont je viens de vérifier l'orthographe, car son nom est irretenable : conversations avec Dieu. Pour une fois que je suis optimiste, ne me jugez pas ridicule. Soutenir un gouvernement, soi-même, Israël enfin reconstruite et l'idée de Dieu, et l'appel fait par la ministre afin d'annuler cette annulation de mariage pour non-virginité, fait peut-être que je souille ma littérature, aussi gravement que Borgès lorsqu'il accorda son soutien aux dictateurs argentins à propos des Malouines.

     

    Je ne suis pas Borgès, je ne suis pas Gracq. Ma hauteur n'atteint pas jusque là... et à présent je n'y suis fait, après avoir pleuré dans un restaurant de Beaumont, sur mon échec. Je lis Un beau ténébreux, à intervalles espacés. Le narrateur tient son journal, multiplie les allusions littéraires - « et tout le reste est silence » disait Hamlet. Ce narrateur apprécie l'Hôtel des Vagues, et « le charmant bric-à-brac des couloirs ». Or de tels bonheurs d'écriture, Julien Gracq en émet en permanence. Et tous ces gentlemen, Gracq, Borgès, Pessoa, jouissaient d'une grande distinction, d'une grande puissance de travail à quoi je ne saurais atteindre. Pourquoi regretter d'être un poids coq, alors qu'on eût voulu remporter la compétition « poids lourds » ?

     

    A quoi riment ces lamentations ? A quoi rime également cet espoir, fondé sur la Berberova reconnue à 80 ans, à ce compositeur enfin joué à 93 ans, qui ricanait sur le bord de sa tombe, à ce prix Interallié qui vient de fêter ses nonante-cinq ans ? A quoi rime l'espoir des vieillards, puisque je ressemble à ces vieux qui rassemblent leurs bibliothèques, et couvent leurs essais sur Lafayette, griffonnent encore leurs spasmes du cygne dans l'espoir qu'ils seront enfin vivants à jamais ? Oui je ressemble à ces pathétiques maniaques, à tous ceux qui se disent : « Je n'ai pas si mal réussi que cela », et descendent dans l'obscurité du tombeau, comme Chateaubriand, carrément

     

  • Comme des visions

     

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     SECONDE EPOUSE

    La Tsarine.JPG


     

    Il se retire d'elle. Tu préfèrerais tes propres enfants.

     

    Il l'appelle « la mère » : « Ho ! La mère !... » Elle ne le fut jamais. Pure malignité. Gaston Dragon sait parfaitement qu'il n'est pas question d'envisager qu'elle le devienne, ni par lui ni par aucun autre (j'appelai toute ma vie Alcmène "la mère", "maman" m'écorcha toujours la gueule). bouche). En revanche le grand homme plia devant Seconde Epouse : Fernande obtint que "la Simone" (c'est ainsi qu'on se surnomme) accomplirait l'essence de sa fémité en étudiant l'Art du Ménage à l'Ecole Ménagère de Guny. Ma mère interne retrouva chaque semaine, passés cinq jours ou plus de promiscuités scolaires, son trop faible bourreau embelli.

     

     

     

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    ECOLE MENAGERE

     

    Il existait en ce temps-là de ces écoles où les filles se voyaient confirmer qu'elles étaient bel et bien

     

    de vraies femmes, destinées par la configuration de leur sexe à "tenir un ménage", écoles où tout un essaim de Ménagères leur apprenait à coudre, à cuisiner, récurer, lessiver, ravauder.

     

    "Molière ne pouvait pas savoir que ces travaux ménagers si méprisés par Armande ("de se claquemurer aux choses du ménage") seraient un jour enseignées dans des établissements spécialisés comme une science" (« Les Femmes Savantes », éd.Belin, 1932, note en bas de page) [sic]. En tant que science.

     

    La femme à sa place.

     

    Notre plus grand comique, Molière.

     

    Ainsi s'imprégnait dans les cœurs de toute une génération féminine l'aigreur et la férocité de la répression bitardo-connassière. Alcmène apprend à foutre son doigt dans le cul des poules pour les aider à pondre ; ce qu'elle fait consciencieusement plus tard à son garçon, quand l'intestin rebelle et masculin tarde à fonctionner. D'ailleurs ça gouinait ferme à l'Ecole Ménagère. C'est ma mère qui me l'a dit. Ecole ménagère de Gouiny. « Mais c'est que les hommes nous respectaient, dans le village, quand on défilait pour les promenades ! il n'y en aurait pas eu pour nous adresser un seul mot déplacé. » Braves rustauds de ces temps-là... toutes gouines, dont elle... J'avais pris un air écœuré - qui es-tu, petit merdeux, pour juger ? Plus tard, je m'en souviens, ma mère minaudait sur le siège avant où est-ce que vous m'emmenez ? où on va comme ça ? - la peau plaquée hideuse sur son crâne - du fond de la petite bagnole d'ami (128) Alcmène s'extasia une dernière fois devant son bâtiment de bois l'Ecole Ménagère, conservé du fond des âges, avec son pignon brun, ses bardeaux opaques.

     

     

     

    Note

     

    (128) ...Un ami...

     

     

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    LE SOURIRE DE MA MERE

     

    Je voudrais revenir sur ce "hideux sourire" d'Alcmène

     

    ("...et ton hideux sourire

     

    "Voltige-t-il encore sur tes os décharnés") (129)

     

    lors d'une arrestation de mon père - il avait passé à l'orange. Le temps d'un sermon de flic, j'ai vu ma propre mère, depuis le siège du passager, se pencher, fardée à plâtre, de tout son long jusque par-dessus les genoux de mon père en souriant de toutes ses rides, pour charmer le gendarme, charme très exactement semblable, ce jour-là, aux grâces d'un transi (« sur un tombeau, effigie d'un cadavre plus ou moins décomposé. »). Voir sourire ma mère, la bouche en fer à cheval renversé, fut pour moi aussi obscène qu'un sexe ouverte dégoulinant de bave (mentionner ici les deux rêves où je fornique le squelette et les chairs de ma mère, couverte de bijoux, puis qui se décompose sur la plage en mugissant "n'as-tu pas honte de m'abandonner dans cet état ».

     

    Jason qui conquit la toison pourchassa et tua les Harpyes, oiseaux griffus qui souillaient de leur merde les mets de Phinée, vieillard aveugle, et s'envolaient hors d'atteinte en poussant des cris affreux.

     

    Je n'ai jamais beaucoup aimé Jason, ce concurrent surfait.

     

     

     

    Note

     

    (129) Vers de Musset, appliqués à Voltaire.

     

     

     

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    TRANSMISSION

     

    ...Ma vie débuta sur ce lit par cet homme, Gaston-Dragon, qui commença par mourir, et bien que je ne fusse ni ne susse rien, tout cependant déjà tenait dans mon berceau (que si jamais Gaston n'eût été aplati sous une double roue arrière, jamais sa fille Alcmène ne m'eût transmis tant de choses sur l'homme qu'il fut et qui me fit frapper dans sa main : "Plus fort ! Plus fort ! Ah ! tu seras un vrai Dragon !")

     

    Or j'étais dans le treizième mois de mon enfance.