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  • Hermann Hesse

        2029.  Il est des moments privilégiés dans l'existence où tout paraît simple et facile ; insouciant, on entre, on sort, on fait ceci ou cela ; on n'éprouve ni fatigue ni contrainte : apparemment, une chose en vaut une autre. Parfois, au contraire, on sent que rien ne peut être changé, rien n'est naturel, rien ne va de soi ; le moindre geste obéit à quelque arrêt irrévocable du destin.
      

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      Les évènements de notre vie que nous qualifions d'heureux et que nous racontons volontiers sont presque tous de cette espèce “facile” et nous les oublions aisément. Les autres, qu'il nous coûte d'évoquer, nous ne les oublions jamais, et leur ombre nous suit jusqu'à notre dernier jour.
                Hermann HESSE
                Ame d'enfant – Trad. Edmond Beaujon

        2030.  Le destin ne tombe pas sur nous de l'extérieur, il prend racine et se développe en nous-mêmes.
                id. Klein et Wagner I

        2031.  Parler est le plus sûr moyen de tout compromettre à force de platitude et d'abstraction.
                id. ibid. III

        2032.  J'ignore comment vous vivez, mais vous vivez comme j'ai vécu moi-même et comme tout  le monde vit, le plus souvent dans les ténèbres et à côté de soi-même, toujours esclave d'un but, d'un devoir ou d'un projet.
                id. ibid.

        2033.  A ce niveau-là, il n'existe rien que l'instinct de conservation et l'angoisse, et c'est sous la pression de l'angoisse, à cause d'une peur enfantine d'avoir froid, d'être seul et de mourir, que deux êtres se précipitent l'un vers l'autre, s'embrassent, s'étreignent, joue contre joue, se prennent, s'unissent et jettent dans le monde de nouveaux êtres humains.

  • Je prêche la paix

      La bébête !.JPG  Je prêche la paix ou j'envoie des messages de haine.  Ou d'indignation.  Je ressens profondément la fraternité humaine et seules mes lettres de haine parcourent le pays. J'évoque le réconfort qu'il y a à voir tant d'hommes, de pères de famille et de joueurs d'échecs qui cherchent Dieu seule recherche digne d'être vécue. Pourquoi n'acceptent-ils pas de paroles de paix. Je les conserve par devers moi. Loin d'être seul dans ma quête tous cherchent avec moi et prient. Paix dans l'Esprit – dédions notre journée à l'Esprit et à la mort de sa sœur la connerie. Qui me voit ? Je dois (...) |cætera desunt]


    CHEB MAMI             46 12 19 


        Ecrire est tout. Compter n'est rien. Qui se soucie d'un homme après 50 ans ? Que pouvons-nous attendre d'une Muse électronique. Où est la solitude. Cette machine ronronne. De la diffusion, encore et toujours de la diffusion. Et l'abolition de toute censure. Parole, j'avais oublié la volupté de l'écriture manuelle. Je suis un artiste : tout ce qui sort de ma plume est artiste. Il me faudra réintroduire Dieu dans ma vie, qu'il n'a jamais quittée. La seule tâche de l'homme sur la terre est de définir Dieu. Conservez soigneusement ma lettre, car, que serez-vous plus tard ?  Dans la foi est la sauvegarde.
         Lisez : et vous serez sauvé. Quand ta main saisit la plume c'est Yahweh qui guide ta main. Examinons cet emploi du temps, soustrayons aux moments frivoles  ces instants divins où le Verbe emporte le cerveau comme un piment la langue. Ne rester isolé qu'en cours de journée. Il n'y a point de honte à subir ces attaques. Vérifions : si l'on peint – je m'enfuis.  Cheb Mami plus très cheb ne m'envoie plus d'argent je suis une pute mais je suis près de toi quand tu roucoules oriental. Ce que signifie logorrhée – juste j'essaye de te séduire de te traduire je suis une femme il n'y a pas que moi sauve-toi sauve-toi la raison m'emmerde.
        Ne lis pas si ma flamme t'entraîne où tu ne dois pas, je dois intérioriser jouer sur cette intériorisation. Je veux monter sur scène au Salon du Livre devant toute l'Intelligentsia portugaise.

  • Un voyage oublié (Trevor)


        Chaque roman – bien des romans – nous donnent l'impression du déjà-lu, jusqu'à cette phrase même. Le voyage de Felicia présente la même jeune fille, irlandaise au lieu d'être africaine, qui se retrouve paumée à la recherche de l'amour perdu, qui subira bien des tribulations, comme une vulgaire Tess d'Urberville ; qui rencontrera un gros homme qui lui veut du bien, comme Herr Genardy, visqueux pédophile. Qui voyagera dans toute l'Angleterre, peut-être le Pays de Galles. Dont l'âme et les nichons seront secoués de vagues ou violents sentiments psychologiques, psychologiques, psychologiques. Et nous seront émus par quelque problématique identification, compatissant aux tribulations d'une innocente en proie au mal d'amour si délicieusement mélancolique et déchirant.
        Puis viendront les désillusions, le mal d'enfant, l'ingratitude dudit, et pour finir, le regard mélancolique et noyé de larmes sur un paysage noyé de brouillard, vers cette fin de la vie où chacun se demande ce qu'il est bien venu foutre ici-bas. Ne pas oublier tout un réseau familial et relationnel, avec des personnages secondaires remplis d'originalité jusqu'au ras de la plaque chauffante, et dont nous aurons bien du mal à débrouiller l'échevau (de retour). Il y aura bien des gestes, des portes ouvertes ou fermées, des repas préparés avec les recettes, des vêtements décrits, des saisons évoquées (pluie, neige, soleil, cochez la case désirée), de l'argent gagné petitement, un coup de fortune peut-être (mais cela ne se fait plus dans les univers à la Kenloch), tout cela limité dans les étroits enclos où nos croupissons et paissons, etc.
        Notre Felicia, dont le nom évoque un bon chien femelle, s'est fait suivre à la gare par le bon gros de service, puis se trimballe dans un lieu de songe dont l'auteur va nous évoquer l'aspect physique : Pas un vallonnement. Oh. C'est dommage. L'Angleterre est un pays très vallonné voyez-vous. La campagne très verte foisonne de prairies. Les ouvriers y bouffent du bœuf et crèvent à 40 ans, congestionnés ; les femmes boivent du lait qu'elles rendent par leurs mamelles. La destination de Felicia doit inspirer le plus profond découragement : elle a quitté clandestinement sa famille, vous pensez bien qu'elle ne va pas atterrir dans un pays de cocagne. De grandes cheminées nues dressées contre un ciel gris et qui crachent des nuages brûlants (a-t-il écrit burning clouds, ou cela se dit-il autrement) – rien d'original : on nous la fait « Zola », par quelques traits au fusain.
        Et pas question de prairies. Que viendraient faire des vallonnements sous des muts d'usine ? Il n'y en aurait pas eu plus de toute façon que de pots de yaourts. Ce sperme nous ramène aux cheminées, bien dressées, bien phalliques et menaçantes : pauvre future petite ouvrière ! Voyons l'indication suivante :  Des usines semblables à des forteresses dont les tours veilleraient sur un ancien royaume de fer et de richesses. Pas mal, le zeugma final : « vêtu de probité candide et de lin blanc ». Vigoureux. Quand aux forteresses, non ; peut-être de gros cuirassiers du temps de la marine au charbon. Mais pas de relation plausible avec les hautes tours de pierres médiévales, moins encore avec les fortifs enterrées de Vauban ou de quelque militaire anglais dont le nom ne vient pas à l'esprit. Mais l'auteur est passé du constat topographique au constat social : après Thatcher, l'industrie trépasse. Partout la brique a noirci, revêtant l'inévitable patine locale.
      Juif du musée de La Rochelle.JPG  Faites juste un tour dans notre Nord-Pas-de-Calais, vous comprendrez vite : c'est suicidatif et anticulturel au dernier point. L'ironie se précise, par le mot « patin », ainsi que l'empathie. « J'ai grandi là ». Certes. Mais on se fait chier à l'avance. Les reliefs du paysage ont disparu, écrasés par la volonté d'entreprendre,qui a étouffé les particularités naturelles, nivelé les contours. Voilà qui explique cette fameuse absence de vallonnements : cette foutue « volonté d'entreprendre », qui transforme les meilleurs d'entre nous en vibrions de bac à sable, tous en train de nous foutre des coups de râteau... dans l'dos. Eh oui ! C'estoit ben mieuxx dans l'temps, quand y avait qu'les voches à traire.
        Voir Thomas Hardy. Voir les opinions de gauche, le souci social, tout ce conventionnel de tracts en sortie d'usine. Felicia, c'est clair, va se retrouver coincée dans un boulot de merde sous-payé, pléonasme. J'aimerais mieux parler des anges, de temps en temps. Ou de science, de médecine, de géologie. L'autocar qui emmène Felicia à travers ce décor est presque vide. On bouge. J'ai toujours adoré bouger. Mon cliché, c'est bouger. L'autocar, je connais : ça tourne, c'est feutré, ça écœure, ça sent le pays délaissé, où l'on n'a pas trouvé bon d'installer des voies ferrées, où l'on a fermé peut-être la ligne pas rentable. Dans un autocar, l'âme ballotte. On colle au sol, aux tournants.
        On ne dépasse pas un certain rayon. Des gens vont monter, descendre. Nous aurons des odeurs de mouillé, des femmes dépenaillées, tout l'avenir. Mon pote, mon pote, il te reste 21mn, autant que de jours pour couver l'œuf. Et l'autocar avance, sur ses petites roues circulaires, et toi tu es dedans avec tes souvenirs de 1865 : Des femmes avec leur cabas sont assises seules, chacune sur un siège, le regard fixé droit devant elles, sur le dos du chauffeur, chacune à son jour particulier de cycle menstruel, sauf les vieilles ; dans mon souvenir, c'étaient des vieilles, sur des sièges latéraux, face à face : en amazone, de quoi se choper le dégueulis à cause des virages. C'est que ça vire, dans le Limousin. Quand au chauffeur, il doit se faire assassiner avec tous ces regards dans l'dos, et ces tétons à deux chacune au bout de leurs obus. Zob U, avec la séparation des sexes, les femmes le vagin sur les genoux, on appelle ça un cabas : satchmo. Ça berloque ferme. Un enfant pleure sans arrêt, sa mère ne réussit pas à le faire taire. Une bonne baffe sur la gueule. Il y a toujours un enfant qui gueule. Vous aussi vous aviez remarqué. « Va jouer dehors » dit l'hôtesse de l'air. Un homme marmonne en tournant les pages de son journal. Ça ne change pas : les hommes sont faits pour conduire, activité gratifiante n'est-ce pas, ou lire le journal pendant que la femme prépare le repas ou fait les courses.
        Question clichés nous sommes servis, mais nous ne sommes nous-mêmes que des clichés, et c'en est encore  un de le dire. Il faut bien que les jeunes romanciers se fassent les dents ! Un homme, de plus, qui écrit sur une femme, la protagoniste ! Quand le car a enfin gagné les abords de la ville où se trouvent les Fonderies Thompson, les champs plats en bordure de la route laissent peu à peu la place aux usines, serrées les unes contre les autres. On les a vues d'abord de loin, au milieu des champs, mangeant peu à peu la verdure. C'est d'abord éparpillé, sournois, progressif. Les nobles ont commencé aussi à la campagne. Ce n'étaient que des parvenus, de grands propriétaires. Le roi leur a estampillé le parchemin, et hop, Lord et Lady.
        Maintenant il va s'agir de retrouver l'amoureux qui travaille dans une fabrique de tondeuses à gazon : il faut bien qu'il en existe. Des tondeuses et des amoureux. J'ai besoin d'un appui. Je sors de chez mes parents. J'ai 16 ans, mes bagages sont deux sacs de magasin, tout tient dedans. Il me faudrait un peu d'affection, l'Angleterre est une terre inconnue pour moi. Felicia imagine Johnny Lysaght dans l'une d'elle, entouré de pièces détachées rangées derrière lui dans des tiroirs de bois et sur des rayonnages qui vont du sol au plafond, comme une tornade grise. Il porte un nom imprononçable, [laïze], il faut donc bien qu'il règne sur quelque chose, ce n'est pas tous les jours qu'un romancier empoigne les amours ouvrières, et les journées passionnantes d'un magasinier ou vendeur de comptoir.
        Elle le voit en vêtements de travail, une combinaison marron merde, du même brun que portent les vendeurs de la quincaillerie Multilly. La vraie robe de bure de moine. On n'est pas là pour porter des costumes fantaisie, comme les hôtesses Play-Boy avec leurs oreilles de lapin. Pour les gardiens de pièces détachées, c'est bien le brun, qui convient. Ça donne du cœur à l'ouvrage.

  • Kessel, "Fontaine Médicis"

    Nous embarquons dans la Marmite de Joseph Kessel, où les sexes sont trouvés répugnants, avec le frère du Pur qui s'envoie la maman de l'ami du Pur. Assez de ces bourgeois tous médecins (voir les Pasquier), avec toute la galerie de détraqués familiaux qui s'impose ! Famille Boussardel aussi m'avait frappé. Autrefois c'étaient les demi-marquis  de Maupassant, les Alice de Montchosoir d'Albéric Second ou les duchesses de Bois d'Arcy dans le Magasin Pittoresque. Et plus avant, c'était le roi de Commagène et la princesse de Collagène et Botox. Mon Dieu que les préoccupations urogénitales de ces putains d'hommes et de femmes peuvent me démonter la zigounette. De plus tenez-vous bien, je ne dépare pas le tableau. 
        Avec La fontaine Médicis nous retrouvons tous les ingrédients du roman familial : père médecin gêné au entournures, mère soumise, aimante et asexuée, grand frère et petit frère lequel à   16 ans je crois se farcit la maman de l'ami de son frère. Là-dessus comme de juste la Grande Guerre qui se déclare, le frère aîné et son ami Etienne sur le front, l'un des deux va nécessairement y passer. L'originalité, qui n'étonnera pas les spectateurs de Belle de jour, consiste en cette attention soutenue portée au relations ou frustrations sexuelles : jamais la maman des deux garçons n'a éprouvé ni désir ni plaisir, le père diffère sans cesse l'éducation sexuelle de ses drôles, la vie bouillonne dans tous ces corps encaleçonnés, le cul reste une occupation coupable et souillante, il ne peut s'exercer que dans un amour « forcément sublime » ou dans le dégoût le plus méprisant.
        Cependant, les trois volumes suivants semblent relever de la loi des séries, comme dans Les Thibault ou La chronique des Pasquier. Les ressorts ont été dans ce premier tome du Tour du malheur habilement tendus, entre idéalistes et pervers, sans oublier le politicien pourri de service. Le style est « vif et alerte » sans plus, sans grande originalité. Nous sommes déjà page  262. Une partie de La fontaine Médicis (au jardin du Luxembourg) (vous ne pensiez pas que l'intrigue se fût déroulée ailleurs qu'en plein Paris bourgeois) se consacre à la correspondance entretenue par l'ami du frère aîné, engagé volontaire, sorti lieutenant de St-Cyr après formation accélérée de temps de guerre. Le lieutenant fait des phrases, de la littérature de jeune homme.
        Il écrit tantôt à Sylvie, qui ne lui répond pas la salope, tantôt à ses « parents chéris » - notons au passage que s'appeler « chérie » entre femmes à l'époque relevait encore de la plus parfaite innocence. « Voici ma première nuit de front. » Attendons-nous à tous les clichés littéraires chez ce jeune homme de 18 ans, à tous les clichés de situation, involontaires cette fois et inévitables, chez le romancier. Bien plus éloquents pour nous les comptes rendus lucides et horrifiés de Guéhenno ou la relation hallucinée de Céline. Le voilà donc au front, notre petit fantassin si bien éduqué. « Je m'en faisais tout un monde, et ce n'est rien du tout. » Nous te verrons venir lorsque tu sentiras retomber en pluie, autour de toi, la cervelle et la viande de tes petits camarades déchiquetés. Mais cette désinvolture de grand adolescent colle bien au personnage... « C'est même un peu décevant. » Mon prince ne perd rien pour attendre. « Je suis enterré dans un abri à l'épreuve de tous les obus, par des rondins massifs et des sacs de terre. »

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    Puissante protection en effet. Joli feu d'artifice en cas de tir direct.
        Celui qui part pour la guerre n'en reviendra pas. L'aîné a trop de passion vive pour y survivre. « Trois camarades ronflent sur leurs bat-flancs.  La quatrième paillasse m'attend, pas beaucoup plus mauvaise que des lits de caserne. » Que deviendra notre vaillant lieutenant frais émoulu de St-Cyr ? Peut-il savoir que les lieutenants sont les entraîneurs de troupe hors des tranchées, chargeant en tête et fournissant le plus gros bataillon de décimés ? « Le secteur est très calme ». Surtout devant Reims, abruti. Je me souviens du fort de Vauquois, énorme gruyère troglodyté ! Comment vivre à Vauquois désormais, hanté de souvenirs qui ne sont plus les siens... « On entend par-ci par-là un coup de canon, et encore faut-il être au front pour savoir que c'en est un. » Il semble qu'on lise par avance le courrier des Maginot. « Je n'ai même pas froid, avec tous les lainages que maman m'a donnés » - me rapporter aux fielleux  sarcasmes de la lingère, en colonie de vacances, devant mes valises de linges. « Jamais » disait-elle « je n'ai vu d'enfant apporter autant de vêtements avec lui. » L'apprentissage de la vie en colonie de vacances passait obligatoirement par celui de la crasse. « Je me dis que je n'ai vraiment pas été courageux d'attendre si longtemps pour m'engager, alors que vous ne me faisiez obstacle en rien. » Je pouvais croire aussi que le front des femmes était facile à entamer.
        « Je jure que si vous me voyiez comme je suis, assis tranquillement à une table et n'ayant qu'une envie : dormir, » (moi aussi) « vous seriez rassurés. » Plus que 12 ans avant 80. Rassurons-nous. Rassurons les «Chers Parents ». «Il faudrait aussi que vous puissiez voir Namur ». C'est au chevet du lieutenant blessé que notre héros rencontra Sylvie, dont il est amoureux, en lettres. « On ne peut rien craindre avec un chef pareil. » Héros, mon ami, tu as une tête à claques. « Il est passé capitaine, et commande notre compagnie. » Jamais une corvée de chiottes : les chiottes, c'est toi, et tu seras balayé. «Il m'a montré le secteur ce matin » comme on fait examiner un terrain de golf.     

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        Kessel après Céline, c'est tout de même de la petite bière. Les soldats ? On les confond tous. L'un d'eux apprend par sa fiancée que cette dernière est enceinte : vite, malgré le catholicisme, curetage. Quant au petit marquis de Saint-Cyr, si c'est bien lui, nous le retrouverons avec une « bonne blessure » (Bonne Blessure est d'ailleurs le surnom d'un soldat prolo), c'est-à-dire à l'épaule, qui le fait réformer, de façon à paraître au salon de thé de sa tante, ou mère, on s'y perd dans ces grandes familles, nobles ou bourgeoises. Et voici qu'il me vient à l'esprit, ou plutôt à l'éponge, une évidence à laquelle je ne crois plus : cette immense frustration sexuelle dont on nous parle en première partie, le poids de ces traditions sans cesse violées dans la honte et le péché, ne seraient-ils pas les causes de cette furie d'étripage qui régna plus de quatre ans ?
        Bon sang, mais c'est bien sûr ! Et pour faire bonne mesure, les poilus frustrés de la bite se révoltent en 1917 sur le front de l'Aisne, où j'ai vécu, et menacent un officier en criant A mort ! Le tome II, que je n'ai pas envie de lire, L'affaire Bernan, se finira peut-être devant un peloton d'exécution de tirailleurs sénégalais, des sauvages, comme chacun sait. Pendant ce temps, à l'arrière, les salons de thé se multiplient, on y cotise largemenr pour acheter des caramels aux ratatinés de la mâchoire inférieure, et nous aurons de grands développements sur le marquis blasé, qui s'est engagé par ennui, et qui maintenant s'emmerde avec son épaule boiteuse de l'intestin. Quant aux femmes, refoulées qui ne demandent qu'à se défouler, qui ne demandent qu'à profiter des pensions de guerre mais ne soyons pas mauvaises langues, elles « restaient davantage. « Elles étaient sensibles aux lignes tranchantes du visage de La Tersée, à son impertinence, à son épaule rompue. « Elles l'assaillaient de rires et d'avances. »
        Je ne pense pas qu'il ait de monocle ; ça, c'est dans La grande illusion. Ou chez Ernst Jünger.
    «  - Quelle volière ! disait-il. 
    «  Depuis qu'il s'était assuré les bonnes grâces de sa mère, il s'ennuyait mortellement. » La mère possède un double menton d'où sort une langue acérée : il faut flatter la vieille.
        « Mais brusquement il s'écria :
    «  - Regardez, maman. Un miracle. » On se vouvoie chez les aristos.

  • Charles Péguy (Eve)

    Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,
    Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre.
    Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre.
    Heureux ceux qui sont morts d'une mort solennelle.

    Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles,
    Couchés dessus le sol à la face de Dieu.
    Heureux ceux qui sont morts sur un dernier haut-lieu,
    Parmi tout l'appareil des grandes funérailles. (...)

    Heurreux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
    Dans la première argile et la première terre.
    Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre.
    Heureux les épis mûrs et les blés moissonnés. (...)

    Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
    Dans ce premier terreau nourri de leur dépouille,
    Dans ce premier caveau, dans la tourbe et la houille.
    Heureux les grands vaincus, les rois désabusés.

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    - Heureux les grands vainqueurs. Paix aux hommes de                                                                                                                                     guerre.
    Qu'ils soient ensevelis dans un dernier silence.
    Que Dieu mette avec eux dans la juste balance
    Un peu de ce terreau d'ordure et de poussière.

    Que Dieu mette avec eux dans le juste plateau
    Ce qu'ils ont tant aimé, quelques grammes de terre.
    Un peu de cette vigne, un peu de ce coteau,
    Un peu de ce ravin sauvage et solitaire (...)
    Que Dieu leur soit clément et que Dieu leur pardonne
    Pour avoir tant aimé la terre périssable.
    C'est qu'ils en étaient faits. Cette boue et ce sable,
    C'est là leur origine et leur pauvre couronne. (...)
    Charles PEGUY
    "Eve" (extraits)