Fronfron55

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Sulfureuse Evita

     

     

    Eva Peron... Idole pour hystéries... La foule gueulant au pied du balcon « Ahora ! Ahora! » Un gouvernement pas plus crétin qu'un autre. Apparemment. Une tradition de pouvoir féminin depuis, par exemple au Chili, au Guatémala. L'histoire commence à peine, je sais ce dont il est question, je sais comment cela se finira, dans le sang des menstrues cancéreuses. Mais nous avons besoin, nous autres, de destinées cinématographiques, de mythes : Marilyn, que je déteste, James Bond, Marlon Brando qui s'est tapé James Dean... et Tennessee Williams, comme tout le monde. Nous avons besoin des grandiloquences nasillardes d'un Henri Mitterrand, tandis que défilent sur le petit écran funérailles et cortèges nuptiaux.

     

    Je ferraillais alors sur Bétancourt, dont on prétendait qu'elle était un agent de la CIA et du Mossad réunis ; qu'elle n'aurait pas souffert dans la jungle. « Ne soyons pas dupes ! » piaulaient tous les Homais du blog. Les Farc sont démolis. Rémission dans notre agonie occidentale.Les humains ne comprennent rien. Recommencent les mêmes conneries. Tant de vertu, tant de justice, pour aboutir à Robespierre. Qui sera notre nouveau Maximilien ? Juan Duarte ne se préoccupait pas de la rumeur publique. Cet homme est le père d'Eva Peron. Et peu importe le nombre de ses robes ou de ses chaussures à elles. Peu importe le ridicule dont il est si facile de l'accabler.

     

    Nous avons besoin, nous autres « foules sentimentales », de détourner nos regards de la misère et de la guerre. Julien Gracq parle de ces ras-du-sol qui, à la vue même des stigmates de saint François, lui conseilleraient de se soigner par des applications de compresses d'huile. Et je ne veux plus entendre ces prêcheurs de justice, qui se serviront au passage, et ne conçoivent de fonctions présidentielles qu'au sein d'un mobilier IKEA dans un pavillon de banlieue. Enfant je défendais mon curé avec son catéchisme, son idéalisme, et le père Lejeune s'indignait devant ce gosse qui préférait les valeurs spirituelles aux simples conditions de vie garanties.

     

    Ce qui comptait n'était pas le tant par mois, mais le regard de Dieu, ou celui de soi sur soi. Je me suis toujours contrefoutu des gens. Qu'on leur donne de quoi se loger, se nourrir et s'instruire, et qu'ils nous foutent la paix. Je vote à gauche, par bonne conscience, mais « il me serait impossible de vivre parmi le peuple » (Stendhal). Il ne peut me parler que de recettes de cuisine, des perfectionnements techniques de son ordinateur. Alors viva Peron ? Que non pas. Oui, le livre parle d'Eva, Evita, et non exclusivement de son grand homme. Mais elle s'est tellement attachée à lui, leurs deux noms sont tellement imbriqués par l'imagination populaire, que l'on ne peut parler de l'une sans évoquer l'autre, le Général. Nous avons connu, de ces femmes issues de peu et qui se sont senti des vocations de comédiennes : la femme de Mao-Tsé-Tung et Mlle Duarte (fille naturelle d'un ranchero de la pampa) ont eu en commun cette passion de vivre sur les planches ou devant la caméra toutes sortes de destinées imaginaires et merveilleuses. Et de même qu'Adolf ne fût pas devenu Adolf si l'on n'eût recalé son talent de pacotille (rassurez-vous, les nazis, d'autres auraient pris la place), de même la senorita fille naturelle et méprisée, de talent médiocre, aurait mieux fait de connaître le succès qu'elle escomptait.

     

    Au lieu de cela, elle végétait dans les petits rôles, s'essoufflait à criailler sur les ondes, régnait sur les cabarets de seconde zone. Un jour un client la remarque ; c'est un amateur de clinquant, brillant, c'est Peron, en route lui aussi vers un avenir glorieux pense-t-il. Tous ces débuts, tumultueux, sont racontés à la perfection dans le livre qui lui fut consacré par Silvain Reiner : Evita. Les amateurs de films bidons conservent peut-être encore en tête l'ignoble rengaine Don't cry for me Argentina, bramée en anglais (en anglais !) par Madona Superbidone au balcon à la foule abrutie.

     

    Le film ne rencontra pas le succès escompté... Peut-être parce que les Américains se sont toujours opposés à la politique de Péron. D'ailleurs, notre beau général creux, admirateur de Mussolini ET d'Hitler (ça fa

    Le rond-point.JPG

    it tache...) ne pouvait plaire à la première démocratie du monde. Il avait même initiés quelques pogroms à Buenos-Ayres, avec ses hommes de main. Donc, les Américains, qui ont foutu Hitler sous son bunker, ne le portaient pas dans leur cœur. Tandis que l'Argentine d'après-guerre, ce n'est un secret pour personne, accueillait bon nombre de fugitifs du nazisme, qui ne demandaient pas mieux que d'instruire l'armée nationale. Les Etats-Unis aiment la démocratie, c'est entendu. Mais ils ne répugnent pas à un régime un peu musclé, même un peu beaucoup pourri, lorsqu'il s'agit de défendre la liberté d'entreprendre, celle des renards libres dans un poulailler libre. Donc ils ne pouvaient porter dans leur cœur, disions-nous, ce populisme, cette “troisième voie” entre communisme et capitalisme baptisée “justicialisme”. Le peuple est facile à berner – disons : les gens sont faciles à berner. Encore aujourd'hui, et vraisemblablement pour toujours. Qu'on lui agite une belle femme sous le nez (vous la trouvez belle, vous , Eva ? ) - et les hommes vont se mettre à bander, les femmes à envier, à imiter, pendant ce temps-là personne ne fera de politique. Il est vrai que l'on ne se bousculait  pas autour de Clara Bruni, peut-être parce que le peuple, justement, ne donne plus dans ces admirations-là, et aussi parce que les ambitions personnelles, des femmes et des hommes, se voient plus facilement désormais, vaccinés que nous fûmes (c'est du Belge) par les dents qui rayent les planchers. Evita, c'était la névrose incarnée, la soif de revanches sur les humilations, et me désir du pouvoir, jusque sur Péron lui-même : ce Monsieur ne l'a jamais impressionnée, surtout pas sexuellement paraît-il.

     

  • Je suis allé en Espagne, mais sans rien perdre de mon remarquable sens critique

     

    Ça brûle. Dix-huit heures ouverture des boutiques. Ce n'est pas tout de voyager il faut aussi s'emmener avec soi. Au rebours de tous. Mêmes mœurs et les mêmes intervalles. Si ce n'est pas pour se retrouver à quoi bon voyager. Mes textes à photocopier : "diffusion" sur l'emploi du temps. Madame Swatch ma collègue est née ici à Castellón (Castelló) (de la Plana). Catalans, Valenciens, tous m'emmerdent ; tout au long de la route (et jusqu'à Elx ! [Elche...]) - les panneaux arborent de gros barbouillages où les Gens-du-Pays tiennent à rectifier le moindre signe diacritique. Jusqu'à transformer le "c" en "k" : Kreatividad ! Ah mais ! ¡ Filólogo, Senyor ! À Castello : rien à voir. Et total oubli de Mme S. Je réussis tout de même un numéro : l'humain extérieur enfin ravalé au rang de Simple Fournisseur ; quand, de surcroît, il s'agit d'une jeune femme, d'autant plus forte est la jouissance (à quoi sert de voyager ? je reste toujours aussi con.) C'est un magasin de photocopie.

     

    Climatisé, très frais. Je me compose une gueule aussi rogue que l'exiguïté de mon short – enfin mes cuisses au frais... Une affiche intérieure m'apprend qu'il existe ici un Centre Culturel français – tout s'explique pour Mme S. - pays conquis, femme conquise. Je tends mes feuilles non pas à la charmante et bandante Señorita Equis ("X") mais à l'employée. Parfaitement. Minijupe ras-la-moule ou pas. Elle me fait la gueule à égalité : elle me sert, je la paie. Ah mais. C'est qu'on est pas des objets sexuels nous autres – excusez-moi si je rajuste mon string j'ai le vagin qui bâille. Séduit – séductrice [homme-femme] – pouahh ! - rapport hiérarchique. Simple. Où chacun voit bien en face la faute à ne pas commettre.

     

    Je ressors tout fier. Je lui ai fait sentir, à celle-là, qui j'étais. Un homme. Voyagez, voyagez ! enrichissez vos contacts humains ! - l'horreur... Et la chaleur me retombe dessus de partout. Même aux cuisses. Villareal. Nules. Camions. Camions. Sagonte – Sagunt ! Luxemb(o)urg sur les panneaux belges, le "o" entre parenthèses ! C'est de Sagonte que partit Hannibal, pour conquérir l'Italie. Mais ça serrarrien de savoir ça. Juste au pied de la butte une haute structure en hémicycle exhibe sous verres un petit millier de débris certifiés romains ; quand j'ai gravi la pente bien raide, je me suis retourné pour embrasser du regard toutes les rognures fossilisées dans leurs petites niches à même la muraillle : ingénieux et poignant.

     

    Et le château que je vois devant moi cette fois n'est riche que d'une autre histoire, ni romaine, ni punique. Cinquante mètres de pente encore, entre les cigales crissantes, reste ¡ media hora ! la demi-heure avant la fermeture. Deux adolescents arabes décident de visiter trois siècles étalés sur la crête en ruines, et je m'obstine aussi, plan à la main, recherchant partout à ras du sol une Ciudad Histórica qui ne peut être que romaine, mais non, la Cité Historique, c'est Sagonte elle-même que je contourne avec ses rues "étroites et tortueuses", barrées de chaises de mémés : c'est leurs rues à elles. T'y fous pas les pieds. C'était ça, la "Cité Romaine" : un simple parking, trois voitures de larges, dix mètres de long, d'où sort une musique halamód, parce que c'était ça, aussi, le Forum. J'ai donc vu Sagonte. C'était pour ce parking de trois places en bataille que Romains et Puniques s'étaient étripés vingt ans durant. Et moi, Nisard, voyageur, je cherche un camping. Parc et camp sont devenus parking et camping. Après une communication téléphonique vespérale et haletante avec Ma Femme, j'éblouis la serveuse avec ma baratinación,, mon baratin, au bar : le camping est au Grao, terrain du Canet (ne pas prononcer le "t" !). Je longe à pied une vaste esplanade, grouillante à n'en plus pouvoir de tout ce que la jeunesse espagnole peut avoir de plus insolent, de plus puant – toujours la Movida – "C'était mieux sous Franco" me confiait naguère un supérieur hiérarchique. Avec mon âge à moi, je soliloque en français, d'un air de défi, en lançant des doigts à la cantonade.

     

    Façades de La Ciotat.JPGPuis retrouvant mon véhicule je me perds, au point d'effectuer un demi-tour sur la quatre voies, et renseignements pris à quatre branleuses – bien me souvenir que j'ai 48 ans – j'obtiens réponse de la plus jeune, qui me tutoie en mastiquant son chewing-gum. Extraordinaire. Quand j'atteins le camping à la nuit bien tombée, au bout d'une banlieue savamment saccagée (fausses industries, tôles et fondations en plan), tout est bondé. "On ne voit pas la mer". Je joue l'aimable. Je déblatère. Capacidad maximum traspasada – aussitôt effacé sur l'écran : me voilà coincé entre une grosse tente et la porte grillagée d'un hangar – enfin pouvoir se laver... demain. Ce soir je conserve la couche de crasse.

     

  • Vous verrez, à la longue, c'est très clair

     

     A St-Rupt dans les Vosges vit un fou. Il surgit carabine en main. Il s'appelle Dominique PAZIOLS, tue sa mère, ses frères et ses soeurs. Emprisonné, il étudie Kant et Marivaux. Evadé, il rejoint une ville comme B., port de mer, où chacun se bat pour sa vie, où les maisons s'effondre sous les tirs d'obus, où l'on se tue de rue à rue, comme ça. Dans cette ville de MOTCHE (Moyen-Orient), Georges ou Sidi Jourji, fils de prince et de président, cherche tout seul dans son palais six ou sept hommes chargés de négocier la paix. A ce moment des coups retentissent contre sa porte, une voix crie « Ne laisse plus tuer ton peuple », celui qui frappait détale au coin d'une rue, le coin de la rue s'écroule.

     

    Et c'est ainsi que l'histoire commence, Georges heurte à son tour chez son père : « Kréüz! ouvre-moi! » et le vieux père claqué son volet sur le mur en criant « Je descends  ! prends garde à toi! » Les obus tombent. « Où veux-tu donc aller mon fils ? - Droit devant. - Il est interdit de courir en ligne droite ! » Ils courent. Lorsque Troie fut incendiée, le Prince Enée chargea sur son épaule non sa femme mais son père, Anchise ; son épouse Créuse périt dans les flammes – erepta Creusa / Substitit. Georges saisit son père sur son dos ; bravant la peur, il le transporta d'entre les murs flambants de sa maison.

     

    Ce fut ainsi, l'un portant l'autre, qu'ils entrèrent à l'Hôpital. « Mon père », dit le fils, « reprenons le combat politique. Sous le napalm, ressuscitons les gens de bien. Il est temps qu'à la fin tu voies ce dont je suis capable. » Hélas pensait-il cependant, voici que j'abandonne mon Palais, ses lambris, ses plafonds antisismiques, l'impluvium antique et ses poissons. Plus mes trois cousines, que je doigtais à l'improviste. Les soldats de l'An Mil, poursuivaient-ils, se sont emparés du palais, ou ne tarderont pas à la faire ; et ceux du Feu nous encerclent – même les dépendances ne sont pas à l'abri puis il se dit Mon Père est sous ma dépendance IL montrera sa naïveté de vieillard.

     

     

     

    X

     

     

     

    Le portique de La Ciotat.JPGGeorges avait aussi son propre fils. Coincé entre deux générations. Le fils de Georges sème le trouble au quartier Jabékaa ; il s'obstine à manier le bazooka. « Va retrouver ton fils ! - Mon père, je ne l'ai jamais vu ! j'ai abandonné sa mère, une ouvrière indigne du Palais – une cueilleuse d'olives – père, est-ce toi qui a déclenché cette guerre ?... s'il est vrai que mon fils massacre les civils, je le tuerai de mes mains. A l'arme blanche. »

     

    ...Quant aux bombes, elles ne tombent pas à toute heure. Certains quartiers demeurent tranquilles pendant des mois. Leurs habitants peuvent s'enfuir ; la frontière nord, en particulier, reste mystérieusement calme. Gagner le pays de Bastir! ...le port de Tâf, cerné de roses ! ...pas plus de trente kilomètres... Georges quitte son vieux père. Voici ce qu'il pense : « Au pays de Motché, je ne peux plus haranguer la foule : tous ne pensent qu'à se battre. En temps voulu, je dirai au peuple : voici mon fils, je l'ai désarmé ; je vous le livre. » Il pense que son père, Kréüz, sur son lit, présente une tête de dogue ; avec de gros yeux larmoyants.

     

    Puis, à mi-voix : « S'il était valide, je glisserais comme une anguille entre les chefs de factions ; je déjouerais tous les pièges. Avant de sortir du Palais, mon père s'essuyait les pieds. C'était pour ne rien emporter au dehors. » Le Palais s'étend tout en longueur. Des pièces en enfilade, chacune a trois portes : deux pour les chambres contiguës, la troisième sur le couloir qui les dessert. Chacune a deux fenêtres, comme deux yeux étroits juste sous le plafond. Georges évite les femmes: il emprunte le corridor, coupé lui aussi de portes à intervalles réguliers dans le sens de la marche afin de rompre la perspective.

     

    Au bout de cette galerie s'ouvre une salle d'accueil, très claire, puis tout reprend vers le nord-ouest, à angle droit : le palais affecte la forme d'un grand L . Cet angle défend contre les fantassins ; grâce à Dieu, aucune faction n'est assez riche pour se procurer des avions. Cependant chaque terrasse porte une coupole pivotante. « Dans les tribus sableuses d'alentour, on nous considère avec méfiance : faut-il attaquer le palais, s'y réfugier ? ...nous n'avons rien à piller – personne ne découvrira les cryptes – et mon père, Kréüz – a fait évacuer presque toutes les femmes... Je reviendrai, ajoute Georges, quand l'eau sera purgée de tout son sable... » Ou : « ...quand les brèches seront colmatées. »

  • N'importe quoi, sur Quinte-Curce

     

     La clé du bonheur littéraire est pour moi d'ouvrir vannes et chaudron, et de laisser le flux impur du moi présent et de l'exaltation à lire l'œuvre, encore sur le feu. Car c'est ainsi que je suis grand, et que toute chose issue de mes doigts sur le clavier sera grande, d'office et d'emblée. Quinte-Curce (Quintus Curtius) est mon modèle, mon point de départ, ma matrice. Il exalte le panache d'Alexandre, dont si peu d'hommes connaissent l'existence, dont si peu d'hommes (exactement) se soucient. Il narre au début de son œuvre tronquée le défilé des troupes perses, dont les descendants défilent en ce moment dans les rues de Téhéran.

     

    J'y suis allé moi-même, et délivré le prisonnier avant son étranglage. Mais l'histoire ne s'est pas déroulée ainsi, et le Grec transfuge, annonciateur de la défaite, périt en parlant, les mots lui rentrèrent dans la gorge. Puis le défilé commença : en tête venant les mages chantant les hymnes nationales, extraits de l'Avesta. Je dois lire une Histoire de l'Iran. Puis je reprends ma lecture, où je l'ai quittée, au moment où les 13 minutes s'affichèrent à l'écran : 365 jeunes gens, vêtus de manteaux pourpres ; leur nombre correspondait aux jorus de l'année : en effet l'année compte autant de jours que chez nous. Année solaire donc, modèle d'Artaud, maîtrise du temps, exaltatation de la beauté de l'homme, vir, et de la parfaite soumission à son roi.

     

      Dans mon lîîvre, Omma, d'immenses cortèges assistent à la mort exsangue du soleil ; Marèk, le sanglier, Marcassin, je m'en avise à présent. Panne. Vers toi, va vers toi. Imite Van Gogh. 11 – petit numéro exaspérant, de l'ordre des versets bibliques, tout doit être lu, de même que les infimes asticots mangés dans la pâte à fromage : Venait ensuite un char consacré à Jupiter, tiré par des chevaux blancs ; un cheval d'une taille exceptionnelle, appelé le cheval du Soleil, le suivait. Or mon Marèk roule en skate et tiré par un cheval, il est le soleil, qui tourne autour de l'île et de la piste, et lui mort, c'est toute la boue qui surgit, et recouvre tout. J'ai écrit là un magnifique récit. Panne. Ceux qui conduisaient les chevaux portaient des baguettes en or et des vêtements blancs. Je pouvais multiplier les rites.

     

    Je pouvais multiplier les défilés et les facettes d'une civilisation magique, où l'on ne se mouvait qu'à travers les auras divines à même le sol même. Je pense aux cérémonies du Yom Kippour à l'époque du Premier Temple, présidées par le Cohen Gadol. Appelez-moi Cohen. . Réfléchir et prendre sur moi un peu de la divinité. Je tiendrais la jeune fille dans mes bras. Elle demanderait d'être relâchée, non pas que je lui répugne, mais pour sentir en elle le désir monter : en effet, ce que j'ai compris trop tard, c'est que la répugnance n'inspire pas les refus des femmes : juste l'honneur, de ne pas céder à tous ceux qui la mouillent ou l'émeuvent. Ainsi se comprend, par transfert, la pureté des Jeunes Gens, car la lance de chair dressée est signe de grande pureté. "Je te fais bander. - Oui. Double Victoire. Panne, et rêverie. Beauté des clochards affalés au soleil, rayonnant d'alcool bouffisseur, et d'un chien.

    La petite rue.JPG

     

     

    Je pense que le chien est de la nuit, maternel et rugissant. "Veille bien sur ta compagne" ai-je dit, "modère sa boisson ; car ça la bouffit." Ils me remercièrent en pleurant et je ne leur laissai que quatre euros, soit deux chacuns, plus un baiser sur le museau du berger allemand. 12 Venaient ensuite dix voitures décorées "de différents motifs en or ou en argent". Pourtant cette armée, munie de tous les signes protecteurs, serait vaincue. Le roi fuirait dans son char jusqu'à sa capitale, et ses épouses seront épargnées. "Princesses, ne craignez rien. Il vous sera rendu tous les honneurs dus à vos rangs." Pourquoi aurais-je "vécu par procuration" ? Plus par mes livres que vous autres en vos agitations.

     

    Tu frémissais et bafouillais quand je te demandais si tu étais heureux: "Au moins / es-tu / heureux ?" (chanson) ("J'aimerais tant être un artiste") (pour donner, pour donner). Mais pourquoi ne t'aura-t-on jamais cru ? raton, quelle faille te frustre ? La cavalerie de douze peuples, avec ses armes et ses traits distinctifs, avançait derrière eux.

     

    59 03 29

     

    L'histoire humaine, en définitive, peut se résumer par trois formules : On se fout sur la gueule, On se fout sur la gueule, On se fout sur la gueule. Je peux d'autant plus l'affirmer que je me trouve présentement à lire trois ouvrages historiques très différents : L' "Histoire d'Alexandre" de Quinte-Curce, "Le Secret du roi" de Perrault, et les "Mémoires de Guerre" du général de Gaulle. Batailles et encore batailles, querelles de préséance et de pouvoir, conquêtes et reculades. Il y a aussi la littérature, la musique, les courses à faire et les salades à cultiver, mais peu de choses, la modeste aventure humaine en quelque sorte.

     

    Et les écrivains pour en faire de l'épopée à grands roulements de tambours ou de l'idylle à grands miaulements de violons. Ces considérations de potaches énoncées, revenons au texte d'une note additive comme je les aime tant ; celle-ci interrompt Quintus Curtius, qui fit le désespoir de bien des latinistes en aversion pour la version, lequel nous parle du siège de Tyr, désormais bourgade obscure libanaise, sur son île : "un sanctuaire vénéré d'Héraclès". Il existait pourtant des dirigeants pour s'imaginer descendre de l'arrière-petit-fils d'Héraclès et de sa femme Déjanire. Preuve de l'existence de ces héros.

     

    Il y a bien des gens apraès tout pour croire en l'existence de Jésus, parfois même en celle de sa descendance. "Je vis ce sanctuaire, richement garni d'un grand nombre d'offrandes ;" et si c'est Hérodote qui le dit, aucune raison d'en douter. Cependant, il ne s'aventure pas jusqu'à prétendre avoir vu de ses yeux ces fameux hippopotames à plumes qu'il décrit. Interrogé sur cette absurdité par le jury d'agrégation, je m'en tirai fort mal en répétant : "Boutade ! Boutade !" ce qui me valut une note ridiculement basse. Mais Hérodote ici insiste : "entre autres, il renfermait deux stèles, l'une d'or épuré, l'autre de pierre d'émeraude [probablement de la malachite, ajoute le traducteur] brillant pendant les nuits d'un grand éclat." Quand on dirigeait sur elles, sans doute, des torches électriques .

     

  • L'oeuvre en prose de Péguy

     

     

    L'œuvre en prose de Charles Péguy remplissait deux volumes de la Pléiade en 1961, que je possède. Il s'est trouvé de quoi compléter depuis un troisième volume, qui ne contient sans doute pas grand-chose de plus, sauf des notes et des apparats critiques, de même que les records de saut à la perche sont à présent bien plus le fait des progrès des fibres artificielles que dans celui des fibres musculaires. Toujours est-il que j'ai lu ces deux tomes sur papier bible avec l'attention de celui qu'on a chargé d'écrire un ouvrage sur Péguy. En vente au Bord de l'Eau (pub) Pourquoi ont-ils tué Péguy... Bref ! Il y a là tant de matière à rélexion que je me sens une grosse flemme à l'idée de remuer ces deux tomes en leur entier. Sachez qu'il y a tout de même une chose salutaire que j'ai retenue, parmi toute cette magnifique prose : c'est qu'il n'y a pas de sens de l'histoire. Il faudrait toujours rappeler cela, avant et après chaque repas. Nous ne sommes pas tous devenus nazis, comme certains l'espéraient en 1941 ; nous ne sommes pas tous devenus communistes staliniens, comme certains le pensaient en 1952 ; tout porte à croire que nous ne deviendrons pas tous islamistes, ni ultra-libéraux, ni rien de tout ce que nous pouvons imaginer.

     

    Pensons toujours à cette fameuse statistique mettant en garde les Parisiens contre l'invasion exponentielle du crottin de cheval, jusqu'à ce qu'on eut découvert l'automobile. Personne ne pouvait le prévoir. Tout se peut. Albert de Monaco peut très bien monter sur le trône de Bolivie. Ne croyez donc ni les prophètes, ni les épouvantés professionnels. Ça ne va pas plaire aux écolos, ce que je dis là. Ni à aucun parti politique. Péguy s'est brouillé avec tout le monde, avec tous ceux qui prétendaient détenir les clés de l'avenir. Il savait simplement que son temps n'était pas celui de la justice universelle, mais il ne se serait jamais aventuré à prévoir ce temps-là, ni les recettes qui l'amèneraient infailliblement.

    La calanque et les pins.JPG

     

    L'un de ses plus beaux écrits est "La Situation faite à l'Histoire dans la pensée contemporaine" ou quelque chose d'approchant. Il dialogue avec l'Histoire, qui est une très vieille femme en ayant vu tant et tant. Que savons-nous donc de notre propre époque ? Et à quoi bon en appeler au jugement de la postérité ? Cette dernière sera déjà suffisamment embrouillée dans ses propres sacs de nœuds sans aller encore déterrer les nôtres. Ils ont eu Dreyfus, nous avons eu Auschwitz : qui se soucie encore de Dreyfus ? Notre charnière (pour ne pas dire charnier) XXe-XXIe siècle a la manie des commémorations et des "Tribunaux de l'Histoire" : sombre présage, mais je ne suis pas prophète. D'aucuns nous dirons que Péguy fut prophète, pressentant la guerre de 1914 : non pas ; tout le monde autour de lui prédisait, souhaitait, préparait activement la guerre. Il a dénoncé le rôle écrasant, omnipotent, de l'argent en ce début du vingtième siècle : et lecteurs de s'exclamer "quelle prescience !" Mais, pauvres naïfs, n'en avait-il pas été ainsi de tout temps ? Je me demande franchement en quoi quelque époque que ce soit s'est différenciée de celle qui l'a précédée ou qui la suivrait : même au Moyen Age, où paraît-il les valeurs spirituelles primaient, où l'on n'avait que Dieu à la bouche, tout un chacun pensait d'abord à garnir son escarcelle, tou en faisant de beaux discours sur Dieu et ses saints !

     

    De même aujourd'hui, les libérateurs du monde pensent-ils avant tout, ou n'oublient-ils surtout pas, de se remplir profondément les fouilles au passage ! Les humanitaires ? Mais il y en a toujours eu, pour racheter les autres ! Et saint Vincent de Paul, et Théophraste Renaudot, et combien d'autres riches obscurs ou théoriciens oubliés ? Notre époque ne vaut pas mieux que les autres, elle n'en représente pas l'aboutissement suprême, où tous les problèmes, du viol au chômage en passant par le racisme, devraient être résolus à l'aube d'un millénaire de bonheur. Mais non chers militants, ce n'est pas une raison pour tout laisser faire !

     

    Si vous vouliez bien simplement considérer que les difficultés de l'humanité sont comme les vagues de la mer qui viennent se briser sur la côte, successives à l'infini, cela vous permettrait de devenir des Sysiphes lucides, des Sysiphes heureux comme disait saint Camus (qui a refusé de signer un texte condamnant la torture en Algérie, comme quoi même les saints ne sont pas parfaits). Evidemment, ce ne serait pas mobilisateur, Sysiphe... Mais vous savez bien que le gros des troupes, ce qu'on appelle impudemment le peuple, a besoin d'espoir. Et même d'immortalité. Ô chefs, maîtres à penser, n'oubliez pas que le peuple, c'est vous.

     

    Soyez vigilants. Vigilants, vigilants : on n'entend plus que ce mot-là, dans toutes les langues. Mais cela ne veut pas dire "faisant gaffe à son petit portefeuille et à sa petite santé". Cela veut dire qui veille, au sommet de la colline, dans la méditation responsable. Egrégore, carrément. Péguy fut le contraire d'un homme prudent. Il se fût indigné des atermoiements criminels qui ont permis quatre années durant le bombardement de Sarajevo et la prise de Srebrenica. Il s'indignait déjà de la manière dont nous osions gérer, pour ne pas dire exploiter, nos possessions coloniales. Il disait que les Droits de l'Homme n'étaient pas une garantie de paix universelle, mais une menace de guerre universelle, dans le sens où (laissez-moi finir ma phrase) le règne de la justice impliquait qu'on fût partout et toujours en guerre contre l'injustice, ou mieux les injustices, chacune, une par une, pour ne pas se perdre dans les abstractions meurtrières, amis Irakiens, bonsoir. Tout son œuvre, ici en prose, regorge de formules et de raisonnements lumineux et enthousiasmants, qui font croire en une contemporanéité de l'auteur. Nous avons l'impression qu'il parle pour notre temps. Non. Il parle pour tous les temps. Mais en pointant les défauts et les crimes avec une telle lucidité, une telle acuité, que nous nous reconnaissons

     

  • Déboussolés

     

     

    Freud, dansLe Mot d'esprit... - Laissez là Freud, votre rôle est d'enseigner... - ...de troubler, de troubler ! - ...selon le programme, Monsieur Elliott, le programme, prenez donc un bon congé - qu'en penses-tuMagdadalena ?

     

    Ma femme dit : “Réfléchis”. C'est ne rien dire. Je toucherai toujours mon bon salaire. Tu vas tourner en rond dit-elle. Je réponds “Le chef et le sous-chef savent s'y prendre : “malade ! ...pas responsable !” - et c'est précisément ce que je sens, impossible de me vexer. - Repose-toi Terence dit Magdalena. Tu trouveras beaucoup de choses à faire. Nous allons tout repeindre en blanc chez nous. Je pense que c'est très con comme occupaton. Les meubles au centre avec des bâches. Les murs dégarnis de leurs cartes postales et le sol garni de journaux. Je repeins les moulures et les arêtes, Magda passe le rouleau.

     

    Calanque de l'Île Verte.JPGA midi pile pique-nique sur les tréteaux, ça sent la peinture, on boit du dix degrés dans des gobelets plastique, Magdalena n'a pas de maquillage. Son cou ressemble à Hébuterne, Jeanne, peinte par Modigliani et suicidée enceinte. Elle dit, Magdalena, que l'appartement sera plus clair. Toujours étroit, mais blanc : “Ça repousse les murs. - Et toujours aussi bruyant” dit Terence. “Ferme la fenêtre” dit Magdalena. Quelle idée d'habiter là, quelle idée, dix ans que ça dure Il ne reste plus qu'à disposer la table, l'armoire et le lit, autrement. “Ça change !” - Non, justement - c'est un tout petit appartement de deux pièces avec la cuisine en pan coupé.

     

    Magdalena reçoit ses patients rue Johnstown. Elle dit de pose{r] {son] manteau ici. Psychiatre, pas de sot métier ! chez moi, dit-elle, j'ai tout repeint en blanc. - Qu'est-ce que vous voulez que ça me foute dit un vieux monsieur (une thérapeute ne doit rien révéler de sa vie privée) - “vous êtes en effet ici, Monsieur Schtroumpf, pour vous soumettre à un test ; dessinez un village. - - Elémentaire ! dit Monsieur Schtroumpf, je sais d'avance que si je dessine en premier lieu l'église, ou la mairie (...)” - Magdalena laisse dire - c'est le discours du patient, dans les faits, qui le piège. Dans l'armoire de son cabinet, elle conserve des masques, certains confectionnés par les patients – de loin les plus horribles. “Essayez celui-ci.” Schtroumpf a choisi le Chien. Magdalena règle du bout du pied sous le bureau l'intensité de la lumière. Le choix des masques prend beaucoup de temps. Les femmes de cinquante ans hésitent à n'en plus finir. “Madame, dit la psychiatre, nous avons tout le temps.” L'une d'elles choisit le drill : singe au museau rouge et vert. L'autre élit sur photo l'homme le plus sympathique (“ressemble à mon défunt mari”, “pourrait être mon fils” - à l'envers on lit : “condamné pour viols”) - ...”s'il y a un fichier de femmes, pour les hommes ? - Tout est prévu. Tout le monde veut son test “à l'homo”, “pour voir”. Térence connaît toutes les ruses. Sa photo n'y figure pas. Fin de la présentation professionnelle du couple. Même après son congé Térence est insulté.

     

    Le Proviseur lui dit “Cette fois c'est votre faute”. Magdalena ne peut soigner son mari (obstacle déontologique) La femme réconfort de l'homme : sauf en psy. Mister Elliott se sourit dans la glace : “Autrefois, elles n'avaient pas de métier; nous avons changé tout cela “. Il s'allonge sur sa moquette, “une, deux, trois, inspirez.” Plus un café noir “Aux Funérailles d'Antan”, place B., tous les moyens sont bons. “Principe” dit Magdal : ne jamais revenir sur un échec. - Ainsi, dit Térence, (il joint le geste à la parole) je tourne sur la tempe (il imite Terzieff) – le bouton “Joie-de-Vivre”, et ça marche.” (Le Bonnet de fou de Pirandello).

     

    Térence adore Terzieff. Magdalena rappelle à son mari l' “excellent contact” dont il jouit avec les ados. “Une chance à ne pas gaspiller”. Je n'ai pas besoin de jurer comme un charretier pour me faire aimer (à répéter cinquante fois toutes les deux heures) - Staline était ordurier. Détail historique. Térence aime passionnément son traitement psychologique. Il se qualifie d' “étudiant demeuré”. Autour d'eux bruit la rumeur des ivrognes et des machines à sous. Térence tend la main au-dessus du guéridon, serre très fort le poignet de Magdalena, que ferait-il sans Magdalena. Jamais ils ne dépassent trois clopes à la file.

     

    Térence dit qu'il “aime bien discuter avec [elle]”. Faire aussi beaucoup d'exercice. Jehais l'effort physique ; l'idée même de mon corps. “Etends les bras. Respire. Ecarte les jambes, respire. - Et toi ? dit-il. - Nous ferons (dit-elle) du vélo, de la natation, de la marche – Térence, sèchement : Je n'ai pas de temps à perdre - “L'esprit et le corps ne font qu'un” dit-elle - c'est des corvées répond-il dont l'effet bénéfique s'effrite sitôt qu'on cesse de s'oxygéner, d'où cette remarque : de même qu'il ne faudrait qu'étudier la Torah, et encore étudier la Torah, de même il ne faudrait être que sportif, juste sportif