Proullaud296

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  • Tout ce joyeux foutoir de l'action efficace...

     

    En un mot, cela nous change. Et nous montre une fois de plus notre incapacité de louvoyer entre de tels icebergs, l'intransigeance, la négociation, les revirements, les concessions et marchandages, qui font aussi partie, ma foi, de l'âme humaine. De tels enfoncements de portes ouvertes doivent bien entendu se pratiquer dans un second degré de bon aloi ; nous ne pourrions pas, nous autres, encombrés de raideurs égotistes, nous prêter à toutes ces règles, nous couler dans les moules, toujours mouvants, de la diplomatie industrielle. Ne nous déprécions pas, mais admirons de loin les fonctionnements imprévisibles de ces mathématiques relationnelles, et de ceux qui, par vocation parfois, puis par expérience, s'y livrent avec succès.

     

    C'est qu'ils sont nombreux, ces bougres, et terriblement importants, même pour nous autres intellectuels des broussailles. Adoncques : Ce protocole définit de façon claire les tâches à accomplir pour pouvoir industrialiser le tube. Les détails techniques nous seront épargnés : nous sommes ici dans la semi-vulgarisation sociologique, et non dans la physique. Et cela ressemble, aussi, à de la médecine : entre le remède et la maladie s'insère toujours, au niveau de la recherche, un élément intermédiaire qu'il faut d'abord traiter ; une fois cet intermédiaire surmonté, intervient alors un autre intermédiaire, entre le remède et lui, voire un autre, entre lui et la maladie. C'est un gymkhana, une accumulation constante, un binômage ou polynômage, en médecine comme en diplomatie, ou bien dans la confection des mots de langue agglutinante, particulièrement éprouvants pour l'esprit de découverte.

     

    Cela se traduit par l'apparent pléonasme pour pouvoir : il faut en effet pouvoir pouvoir, puis pouvoir pouvoir pouvoir... Suivons le guide ? Il en ordonne la répartition, rendant du même coup improbable toute contestation. Ce rempart de moutons "en queue de loup" ("à la queue-leu-leu") ne laisse aucune faille où s'immiscerait la fouinasserie d'un partenaire toujours prêt à jouer au plus finpour grapiller quelques roubles ou quelques grammes de reconnaissance internationale, de prestige... C'est que nous aussi, Français gaulliens, prétendions aux mêmes avantages. L'Angleterre et l'Allemagne avaient les yeux sur nous ! L'Antifrance veillait ! L'Antirussie aussi ! Et [ce protocole] fixe à l'ensemble de ces travaux un terme précis, puisque la société France-Couleur, dans une déclaration, annonce que la production en série des tubes débuterait, dans son usine, au début de 1971. Eh oui : en cette glorieuse année de service militaire, nous n'avions pas encore la télé en couleur, tout est allé si vite, etc. Nous avions l'usine. Le pied au centre de la roue.JPG

     

    Inutile d'en proposer à l'Union Soviétique, ainsi que nous l'avions fait à des prix exorbitants exprès... Ce protocole industriel, signé le 23 novembre 1968, soit deux jours avant que ne s'ouvre la VIIIe session de la commission pour la télévision en couleurs, merde avec un "s", était peut-être un préalable nécessaire à l'apaisement qui a eu lieu. Il ne faut pas relâcher nos efforts, camarades, rien n'était achevé avant que nous ne sortissions nos premiers engins matériels, palpables, fonctionnant, concrets. Tout irait bien désormais, et le SECAM aurait vaincu le PAL, ou l'ancestral NTSC, never twice the same colour...

     

  • Les deux Stendhal

     

    La différence entre ces deux documents est que le second, de Crouzet, tente de reconstituer le ressenti intérieur de Stendhal, féru de sa propre personne, et ne mettant rien au-dessus de sa satisfaction personnelle, ce que l'on a baptisé le «beylisme » (de Beyle, son patronyme). Le premier, de Martino, se préoccupe essentiellement de la genèse des œuvres et de leur analyse, comme on faisait en ces temps où les ouvrages tenaient lieu, à juste titre aussi bien, de biographie. Voir Bonnard, dont l'histoire de la Grèce est à peu près pour lui une histoire de sa littérature. Martino fouille moins la biographie qu'il ne retrace la genèse de l'écrit. Mais les deux biographes s'accordent en ceci : Stendhal, c'est une représentation de l'Italie.

     

    Le juif de profil.JPGLa vraie, c'est une agitation libertaire et volontiers intellectuelle, une atmosphère de complots et d'espionnage de la part de l'Autriche : on parle politique, et l'on crée ou dénoue des alliances. La fantasmée, c'est celle de Stendhal : des passions, aucun humour, une énergie fantastique, des crimes. Des recueils trouvés dans les bibliothèques, datant des XIe au XVIe siècles, et feuilletés fébrilement par notre auteur. Il les annotait, les traduisait, les achetait. Parfois il se contentait de les traduire, et de les publier sous son nom, car il ne fut pas exempt de plagiats. Or, se nourrissant de ce substrat criminel et romanesque, il accumulait sans le savoir la matière de ce qui devait devenir son chef-d'œuvre, La chartreuse de Parme. Les coïncidences abondent.

     

    Paul III Farnèse, avant d'être pape, connut bien des mésaventures, avec les femmes en particulier. Il s'évada du Château Saint-Ange à l'aide d'une corde, comme le héros de la Chartreuse (Fabrizio del Dongo). Tout ce nourrissement de faits divers médiévaux (avec guet-apens, coups de poignard, vengeances savamment ourdies) a formé le lit où devait éclore, très vite, l'un des trois ou quatre plus beaux romans du XIXe siècle. Stendhal a juste légèrement adouci les choses, pour en faire une merveille d'aérien. Quant aux crimes du XVe siècle, il les aurait commis autrement ; il se serait mieux dissimulé ; il en aurait mieux profité. L'assassinat, comme un des beaux-arts : il n'eût pas désavoué cette formule. Mais cette Italie fut entièrement remodelée par Stendhal, et ne correspondait pas aux réalités contemporaines. Moins encore à ses activités consulaires, faites de papiers à remplir, de raports à fournir sur le nombre des navires entrant et sortant, les affaires d'import-export à Civitavecchia, d'intrigues avec les secrétaires récalcitrants voire insolents. Il s'en évadait, à l'affût de la lumière, des couleurs, et de l'aménité des Italiens, de l'accueil des Italiennes, de la musique (il plaçait Rossini au pinacle), de l'opéra, de tout ce qui constituait à ses yeux l'Italie éternelle. Si je voulais poursuivre cet aimable déballage, il me faudrait évoquer la timidité de Stendhal, ses accès d'insolence, de bagout, de transgressions des règles qui lui valurent beaucoup d'ennemis et de déconvenues féminines en effet.

     

    J'évoquerais ses difficultés à écrire, les entraves que le travail alimentaire apportait à ses inspirations, son gros bide en fin de vie, ses maladresses et ses instants de grâce, le heurt sans cesse renouvelé de ses aspirations ensoleillées, de ses appétits de saines jouissances sensorielles, et de la crétinerie policière, mais toutes ces précisions s'inspireraient bien plus du livre de Crouzet que de celui de Martino. Il m'eût fallu lire celui-ci en second, suivant l'ordre « l'homme et l'œuvre ». Combien de précisions n'eussè-je pas apporté à mes classes, également, si j'avais mieux possédé mon Stendhal ! Voici les réflexions que m'a inspiré certain passage, « comme un miroir que l'on promène au bord de la route », selon sa formule. Il se surnommait Monsieur moi-même. Stendhal n'est pas exactement un “romantique” à l'eau de rose, mais un romantique sec et nerveux, musclé, farouchement individualiste et le poignard dans la manche (il aimerait bien).

     

    J'en suis aux considérations sur l'Italie, dont Stendhal était fort amoureux – fort est son mot, au lieu de « très ». La partie du livre consacrée à ces villes est d'ailleurs fortement écourtée. Ces livres étaient en effet plagiés, au point que l'auteur d'origine (un Italien) ne parlant pas de certaines cités, Stendhal les omettait aussi. En février 1827 (rappelons que Le rouge et le noir date de 1830, La chartreuse de 1839), Stendhal donna une nouvelle édition de son œuvre : voilà bien pour moi de l'extraordinaire. Les éditions de livres ne dépendent plus de nous désormais, juste de l'arbitraire. En réalité, il la réécrivit. Ce qui m'arrive peu. Les débouchés n'en resteront pas moins bouchés. Quelles étaient les perspectives de Stendhal ? Il doubla le volume de 1817. Eh bien moi, je restreins.

     

    Contrairement aux immenses Proust, et Montaigne, Petit C. taille et rogne. Comme un poète - Baudelaire ? -oh, p-pardon... « L'itinéraire fut simplifié ». Mes voyages à moi s'intitulent Petites Errances. Budget oblige. Stendhal eût théorisé. C'était de son âge, de son tempérament. Je ne sais pas, moi, tant parler de littérature.

     

  • Arthur lutte

     

    La Table Ronde permet à chacun d’occuper la place d’honneur, sans question de préséance. Sa forme sert encore dans les conférences, du moins dans le langage métaphorique. Les notions d’honneur impliquent de pouvoir désobéir dès lors que le principe de liberté est remis en cause, et cela rejoint ce que nous avions constaté sur le peu d’autorité réelle du roi Arthur. Le roi n’est que le premier de ses chevaliers, élu par eux et toujours susceptible d’être remis en cause au nom de la tradition, que le roi incarne, justement. Piège, en boucle. Et les chevaliers feignent inconsciemment, si l’on peut dire, depenser que le principe de remise en cause du principe de non-hiérarchie serait celle des principes moraux de chasteté, de défense de la veuve et de l’orphelin, principe d’ailleurs aussi bien monacaux, d’où l’existence d’ordres de chevalerie monastique.

    Le gisant de l'évêque.JPG

     

     

    Page 188 : «D’un commun accord », (note : là encore, il y a une contradiction entre le fait que Vortigern soit entouré de la plupart des chefs bretons et la lutte qu’il mène par ailleurs contre les partisans d’ Ambrosius Aurelianus. D’après ce passage de Nennius, Vortigern est vraiment le chef suprême des Bretons, mais sa royauté est à la mode celtique : il ne peut rien décider sans l’accord des chefs des différentes tribus qui se sont alliés à lui) – « on décida de faire la paix. Leurs messagers repartirent et ensuite revinrent fixer un rendez-vous pour l’une et l’autre partie ». Vous le voyez, de nombreux extraits référencés parsèment ce long ouvrage. Ils sont suffisamment illustratifs et répétitifs pour que le lecteur saisisse parfaitement les quelques idées maîtresses de l’œuvre de Markale, entre autre, semble-t-il, que l’esprit de démocratie était déjà existant chez les Celtes – ou du moins l’esprit d’égalité entre les chefs.De là proviendra tout le droit français en matière de monarchie - vous savez en effet que Chirac est bien plus absolu que ne le fut jamais Louis XIV, et ce grâce au centralisme jacobin hérité de la Révolution et de l'Empire. Page 235 : «En ce temps-là il y avait à Tara deux portiers : l’un était Gamal fils de Figal, l’autre Camall fils de Riagall. L’un d’eux, étant à la porte, vit venir à lui une troupe de gens inconnus ; en tête de cette troupe était un jeune guerrier, beau, distingué, vêtu comme un roi. Ces inconnus dirent au portier d’annoncer leur arrivée aux habitants de Tara « Qui êtes-vous ? » demanda le portier. - « C'est Lunn Lonnansclech (le Multiple Artiste), petit-fils de Diancecht, par Cian, son père, petit-fils de Balor » - Balor, l'un des chefs des Fomoré, est un personnage cyclopéen, avec un œil qui est capable de foudroyer tout ce qu'il regarde.

     

    ...Et qu'avez-vous remarqué, braves gens ? Que le pays s'appelle « Tara », c'est-à-dire exactement le nom du domaine d' Autant en emporte le vent. Il s'agit dans les deux cas de la demeure, du pays primordial et central, centre de la Terre. Dans la légende, l'Irlande. Ensuite, vous aurez noté l'harmonie des noms.

     

    A la demande pressante d'une partie de mon auditoire, nous reprenons aujourd'hui le survol d'une œuvre de Jean Markale, Le Roi Arthur. Nous avions donc dit que ce roi fut réel au cinquième siècle après Jésus-Christ, mais que la légende en avait fait quelque chose comme le roi de ce monde, l'équivalent chez les Plantagenêts de Grande-Bretagne du Charlemagne des francs. La reine de l'autre monde était sa femme, la reine Guenièvre, qui le trompait avec Lancelot. Mais nous n'avions pas terminé nos sauts de kangourou celtique à travers le livre, par multiples de quarante-sept. Et à la page 235, où il était question de héros irlandais nommé Lug Lonnansclech (le Multpliple Artiste), Diancecht, Cian et Balor, nous avions attiré l'attention sur le pouvoir d'évocation poétique des noms propres.

     

    Déjà dans l'Iliade, où les noms des guerriers tués ou triomphants évoquaient en caisse de résonance maintes légendes pour les Grecs, ou dans les poésies d'Okoundjé, qui paraît dans « Le Bord de l'Eau », le mélange de noms africains avec la langue française, aussi bien que le truffage d'hispanisme dans un compte-rendu enthousiaste de corrida – les mots angliches n'épatant plus que les Monsieur Durand. Ce qui ne veut pas dire qu'il suffise de mélanger les langues – et pourtant voyez Valéry Larbaud - pour faire de la bonne poésie. N'oublions pas que pour les Irlandais ces noms étaient aussi évocateurs que pour nous ceux d'Achille ou d'Ulysse.

     

    Page 282, il est dit ceci : « Mongân (c'est le héros) a une idée :

     

    « Il dit à Mac an Daimh : « J'ai la forme dans laquelle nous irons, et je suis bien décidé à obtenir ma femme, cette fois. » - « Cela te convient, ô noble prince » dit Mac an Daimh. «  - Alors va et appelle Cuimne, la femme du moulin, pour qu'elle vienne me parler. » - « Il ya trois vingtaines d'années », dit Cuimne, « que personne ne m'a demandé de venir lui parler. » Elle sortit avec son chien. Mongân, quand il la vit, se mit à rire et lui dit : « Si tu veux mon avis, je vais te donner un aspect de jeune fille et tu seras comme une épouse pour moi ou pour le roi de Leinster. » - « Je le veux bien », dit Cuimne. Et avec un charme magique Mongân transforma l'affreux chien en un bichon tout blanc, le plus beau du monde, avec une chaîne d'argent autour du cou et une clochette d'or... » Nous savons désormais combien il faut prendre les contes de fées au sérieux. C'est aux enfants que sont transmis les derniers menhirs de notre code légendaire celtique. Le roi Mongân, avatar vraisemblable duroi Arthur, est une fois e plus à la recherche de sa femme, enlevée par l'Au-delà, comme Orphée. L'on retrouve là les éléments obligés du conte de fées : vieille femme, transformation, prince, errance et profonde campagne. Les contes sont nos derniers romans de chevalerie, voir La Belle et la Bête. Page 327, où est cité un des nombreux extraits qui étaient les dires de cet ouvrage : « Il l'atteignit au milieu du corps et en fit deux tronçons. Kaw de Prydyn recueillit le sang de la sorcière et le garda. » Extrait de Kulhwch et Olwen. « Après cette expédition, Arthur réunit ses compagnons à Kelliwic en Kernyw et invita les rois du voisinage à participer au festin. »

     

  • De recherche en cellule

     

    Le galop.JPGJ'ouvre la fenêtre. Toute femme a disparu. Grande. Inextricable Casbah. Je respire à pleins poumons, cerclé d'angoisse, au balcon d'angle arrondi – baigné de soleil tout le jour ; mais pour Tanger, pour le Maroc, il fait froid. Le faux Marquis me propose de partir à sa recherche – je gonfle ma poitrine d'air sec et frais – je PEINTURE ET SCULPTURE D'ANNE JALEVSKI www.anne-jalevski.com


    devine au-delà du Détroit ce vent d'est qui crête les vagues au-delà du ressaut... Rejoindre ou ramener mon Ingeborg ? ma Josz ? ma Bettendorf ? l'amour pour moi n'interroge plus rien ni personne, juste ces motifs bleus de tenture immobile, sans tous ces remuements d'obscurités que nous brassent les femmes, les autres, celles que j'imagine dans les ténèbres si propices aux cauchemars... Pari tenu dis-je, mon Ingeborg est lumineuse, je suis le marquis par la porte vitrée du corridor aux moquettes mates, car je tiens en mains ce marché si resplendissant, quelques points au poker, en regard de l'éternité. « Nous la rattraperons » dit-il « et nous la forcerons » - Tu en prends pour perpète » - un tel propos chez lui est inhabituel, il faut qu'il soit sous l'emprise d'un souvenir atroce. « Avant qu'un fou n'en vienne là, poursuit-il, de combien de refus émerge le violeur, absous par les mépris accumulés – en vérité dit-il la femme porte sur son dos la responsabilité de la moitié des meurtres et viols du monde – il me vole au poker, il me rendra ces doux ongles vernis dont elle se griffait si violemment le sexe devant mes yeux hagards.

     

    Les muscles intérieurs des cuisses s'appellent virginitatis custodes, gardiens de la virginité, je sens dans les yeux de cet homme et leur flamme l'accomplissement de son Moi pervers et véridique ; son calmant n'agit plus, il halète, ses traits se crispent – c'est un trisme ou phase tétanique terminale et je verse de l'eau pour qu'il prenne un cachet : le tube est du plus fort dosage en vente au sud de la mer Méditerranée. Tout son corps tremble – nous ne pourrons pas prende l'ascenseur, je le soutiens dans les cages et le hall où je le remonte ; l'étends tout habillé, lui prends la main et lui dis des mots tendres : « Demain... Demain... » Il s'endort et je baisse la tête.

     

    C'est ainsi que j'apaise un violeur, sans un mot de pitié, tandis qu'il ronfle doucement. Le lendemain remis drogués tous deux nous parcourons en haletant les boyaux chauds de la Casbah (même souffle, même sexe que cet homme), chassons côte à côte parmi les rues blanches au sol poussiéreux, souillées de loin en loin par un crachat séché et véritablement tuberculeux en pleine efficace diffusion - au dernier moment j'écarterai ce chien d'un coup de pied j'entraînerai mon Ingeborg aux ongles faits (soyez tendre avec une femme , jamais vous ne saurez faire l'amour aussi longtemps que vous ne saurez pas qu'une femme, avant tout, veut s'imaginer ne fût-ce qu'un instant,se sentir unique pour vous. Tanger n'est pas ce que l'on dit : mais le point de contact, la ligne de fracture avec l'Au-Dessous, par la faille même qui le 29 de février dernier détruisit Agadir. Ainsi toute femme s'est enfouie, aspirée à travers l'un de ces trous d'enfer fumant d'écume du Cap Spartel : la vague sape, recule et frappe encore, les geysers jaillissent et le sol tremble encore, l'eau frotte dans sa gaines, je sens sous ces bouches de roc une infinité de vies. Rappoport souffle sous sa moustache : je le trouve grossier. Pestilentiel. Halètement du bouc en quête de reproduction. «La voici » crie-t-il à voix basse. Nous ne sommes pas où je l'aurais souhaité : c'est, un autre jour, une espace de terre battue, noire, un de ces polygones en ville mal délimités par des murs bas, mi-écroulés au-dessus du Détroit, très loin.

     

    Dans un angle le soleil se couche : une masse allongée de buissons et de ronces recouvre une dépression du sol si féminine que je retiens un éclat de rire – j'ai appris à me défier, en de longues captivités, des manifestations si incongrues de joie, des enthousiasmes, des compagnons. « La voilà » répète-t-il en écartant les épines. Recroquevillée sur une toile de sac, main levée sur les yeux, le coin de son voile mordu, c'est une femme de ce pays. Elle s'est étendue pour dormir, attendant la pleine nuit pour descendre les pentes jusqu'au port. Il écarte son voile d'un coup sec, et je lis sur les traits de la femme une extrême fierté. Nous l'avons violée dès son révéil, et notre épouvante devint extrême : derrière nous dans le jour déclinant quantité de parents, amis et voisins, accouraient hérissés d'armes découpées sur le ciel. «Ils me tueront avec vous » souffle alors la femme : levée d'un bond elle ouvre plus profond sous les ronces une trappe de fer qu'elle a verrouillée sur nous tous. Les premiers coups retentissent : « Je ne vous sauverai pas » dit-elle. « Vous sentez toute les lâchetés, la sueur et l'excrément. » Nous suivions dans l'ombre la frange plus claire de son vêtement glissant de marche en marche. J'ai traité Rappoport de gommeur, sale gommeur de viol. Autour de nous la terre gronde sourdement. Le souterrain où nous allons devient une infinie prison, des dizaines de femmes s'assemblent autour de nous dans la pénombre, des galeries bientôt s'éclairent d'une série d'ampoules crues, monotones, irrégulièrement espacées. L'ai vicié monte à la tête, malgré le ronflement croissant de gigantesques aspirateurs. Je crains de disparaître. Un garde surgi là nous enchaîne : « Voici votre cellule » - un plafond noir, de vastes bruissements plus profonds, plus mugissants ; ces prisons cesseront-elles un jour ? les foreuses défonceront la terre : nul territoire n'est un abri pour la conquête.