Proullaud296

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  • Péguy et la répétition

     

    La prolixité de Péguy (“Qui ne sut se borner...” [air connu])

     

     

     

    Bourrant, bourrant, comme s'il devait mourir demain. Entassant. Eve : huit mille vers. Tant d'autres à venir, qu'il n'eut pas le temps d'écrire. Mais prévisible ; une honnêteté, un ressassement, d'un bout à l'autre bout. Il est aussi important de fabriquer du pain que de fabriquer des livres : mais qu'est-ce qui ressemble davantage à un morceau de pain qu'un autre morceau de pain. Et pourtant cette extraordinaire sensation, au fur et à mesure que l'on s'achemine vers la fin de l'œuvre de Péguy, à savoir : que jusqu'ici l'on n'a rien lu, on n'a encore rien vu, que le meilleur est au fond du pot, que l'on se demande jusqu'où il ne fût pas descendu, dans son ininterrompu creusement.

     

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    De la répétition

     

    Souvent l'on reproche à Péguy son goût, son obsession de la répétition. Le premier obstacle, souvent définitif, souvent rédhibitoire, que l'on trouve sous ses yeux, dès le premier abord, la première page de Péguy, c'est la répétition, le piétinement, l'impression, de ligne en ligne, non pas de lire, mais de pétrir, de labourer. De fabriquer des chaises. Exemple : “Etant donné que ce grand peintre (Monet) a peint vingt-cinq et trente-sept fois ses célèbres, ses admirables nénuphars, il a peint aussi (et en cela même) un grand problème, un ramassement de grand problème, un problème singulier de maximum et de minimum. Etant donné qu'il a peint vingt-cinq et trente-sept nénuphars, toutes choses égales d'ailleurs quel sera le meilleur, le mieux peint ; quelle fois sera la meilleure. Le premier mouvement, le mouvement du bon sens, le mouvement logique, et en un certain sens le mouvement mécanique est de dire : le dernier, parce que de l'un sur l'autre jusqu'au dernier toujours il prend, toujours il gagne, toujours il acquiert, (et toujours il garde ce qu'il acquiert) (condition nécessaire et sine qua non), toujours il monte. Mouvement illusoire” - et ça continue encore et encore - y revenir.

     

     

    LE DERNIER VILLAGE PAR ANNE JALEVSKI www.anne-jalevski.comLe dernier village.JPG

    Répétition vaut malaxation, vaut pétrissage ; foulage et trépignement du vigneron, du corroyeur. L'oeuvre de Péguy ne peut être "complète" (Charles Péguy, œuvres choisies poétiques éd. Ollendorf, 14 mars 1914) ; Saint-John Perse, Hésiode (le bouclier d'Achille), Homère (même topos) veulent comprendre, inclure, célébrer l'univers entier : "La terre vaste sur son aire roule à pleins bords sa braise pâle sous les cendres"... Péguy répète, exprime le suc de toute son expression, du monde entier - de toute son âme.

     

     

     

    LA REPETITION

     

    a) la répétition est exaspérante - car c'est par là que l'étudiant (celui qui lit, qui lit le texte, espèce rare) aborde Péguy, nécessairement ; par ce côté casse-pieds. Cette lourdeur incantatoire. Cette litanie, ce piétinement de pélerin ; pérégrin. Ou bien soudain une succession de points haletants à la fin de chaque verset, phrase finie ou non :

     

    "Il avait bien compris qu'il ne pouvait pas vivre comme cela.

     

    Avec des enfants malades.

     

    Et sa femme qui avait tellement peur.

     

    Si affreusement.

     

    Qu'elle avait le regard fixe en dedans et le front barré et qu'elle ne disait plus un mot.

     

    Comme une bête qui a mal.

     

    Qui se tait.

     

    Car elle avait le coeur serré.

     

    La gorge étranglée comme un femme qu'on étrangle.

     

    Le cœur dans un étau.

     

    La gorge dans des doigts ; dans les mâchoires d'un étau." - etc. etc?

     

    Les incessantes, les inefficaces consolations, représentations de Madame Gervaise à Jeanne. Répétitions en tant que preuves. Les reprises de Claudel, les phrases répétées qui sont celles que j'entendais aussi dans mon enfance : “Il va se casser la gueule ! ...il va se casser la gueule” - la première fois en affirmant, mélodie montante, la seconde trois tons plus bas, moins fort, comme un écho, comme une constatation je vous l'avais bien dit – comme je vous le disais – mélodie descendante comme une conclusion. Répétition valant preuve et conclusion. Flux montant dit Halévy : chaque fois, revenant incessamment sur elle-même, la vague recouvre une portion suivante, plus vaste, plus haute, imperceptiblement, couche après couche, de sable et de territoire.

     

     

     

    b) la répétition est musicale

     

    Envoûtante, incantatoire - ainsi Amphion, répétant, modulant inlassablement le même motif sur sa flûte, éleva-t-il les murailles de Thèbes – répétition en prise de possession, en édification (“la littérature édifiante”) - tout comme Adam nomma, recréa "tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel”. A opposer au souci de Flaubert, de toujours trouver le mot juste (“il n'y a qu'un mot juste par chose”) - Péguy ne détruit pas ses brouillons, il ne rature pas, il place sous nos yeux toutes les étapes de sa pensée. Il se trouve désormais des lecteurs pour apprécier toutes les étapes de chacune des pages de Flaubert...

     

     

     

    c) la répétition est célébratrice

     

     

     

    ...Exhaustive (voir plus haut) : certains grammariens arabes fous et gigantesques (et Xénocrate, estimant à 100 200 000 le nombre des combinaisons de syllabes (grecques) possibles ) décomptérent tous les mots que l'on peut former, par tous les agencements, toutes les combinaisons possibles de syllabes, selon toutes les racines bi-, tri-, quadrilitères (à deux, trois, quatre consonnes - combinées avec toutes voyelles ou diphtongues de la langue la plus riche, la plus inventive, la plus musicalement, mathématiquement, phonématiquement luxuriante des quatre mille langages recensés à la surface de la terre - l'arabe) - au commencement était le Verbe - le monde entier est répétition du Verbum - le monde ce divin bégaiement de Dieu, sans cesse en perpétuelle création et recréation.

     

    La répétition se trouve ainsi participer de la transcendance, mais aussi bien la nier - le Langage devant se contenter de nommer, au lieu de créer, affirmant en même temps sa fonction créatrice, et s'enivrant à ce leurre. Tel l'écrivain se débattant dans son pot de lait finit-il à force d'agitation par fabriquer du beurre, son œuvre. Misère des mots. Impuissance pour finir de Rimbaud (si nous avons bien compris). De Racine, qui décida lui aussi de se taire, après avoir écrit tout un plan de tragédie (“Elle est terminée, Sire ; il ne me reste plus qu'à l'écrire”, c'est ainsi qu'il répondit un jour au souverain s'enquérant de l'avancée de Bajazet, je crois).

     

    L'Homme qui n'a à lui que le mot – misère et grandeur, etc. - y opposer la valeur directement incitative du MANTRA : la répétition créatrice du monde, Verbum Demiourgon. Notre inconscient est tout langage : Lacan. Admirables constructions verbales de la Kabbale. Péguy, récusant une bonne fois les spéculations (qu'il abandonna, très vite ; n'exprima plus) – sut transcender cette impuissance intellectuelle et la transformer en actes, à la fois homme de mots et homme d'actes.

     

  • Alix au pays des merdeils

     

     

     

    58 05 22

     

    Suis allongé dans une vaste salle avec des candidates, nous attendons que l'examinateur nous appelle pour l'oral. À l'écrit, j'ai produit un poème censé en expliquer un autre, mais je me demande s'il ne faudrait pas le commenter, tout de même. La fille de l'examinateur, sur le lit de derrière, me laisse entendre finalement que cela vaudrait mieux. Ce dernier passe et choisit ses candidats, je me signale car c'est mon auteur... Je rejette mon drap et apparais, comme les autres, en pyjama. Mais il m'ignore. Je me confie à l'une de ces grandes filles dont j'étais si dévotement amoureux à Tanger. Un nommé Serfaty, que j'ai bien connu, me téléphone, et me prodigue aussi des conseils. Atmosphère d'extrême confiance, d'extrême tension, de danger. "Danger à Tanger".

     

     

     

    58 08 12

     

    Le découpage.JPG

    Partons Anne et moi de chez mes parents pour passer quelques heures à l'hôtel afin de revivifier nos ardeurs amoureuses. Nous sommes logés dans une alcôve donnant sur une brasserie, tout le monde sait ce que nous allons faire là-dedans. Cette alcôve a des rideaux ("Nous ne restons que l'après-midi !") qui ferment mal et se déchirent, parce qu'ils glissent sur des barbelés. Je serais assez disposé, mais il s'agit, d'un seul coup, de Sonia, qui nous fait ressortir, traverse une étendue d'eau où l'on a pied la plupart du temps. Elle m'éclabousse, montre beaucoup de joie, de jeunesse et d'énergie. Elle veut que je lui vole une poupée à l'étalage (il suffirait de faire coulisser une vitrine arrondie en plastique), se fait chiper une boîte d'allumettes par un Japonais qui demandait du feu mais la récupère un peu plus tard en la lui resubtilisant avec le sourire.

     

    Et moi je déplore de ne plus être jeune, de n'avoir jamais été audacieux.

     

     

     

    59 06 13

     

    Je passe un oral d'agrèg, ayant été dispensé d'écrit. L'examinateur me remet un très vieux livre mal relié, de Thucydide. Je voudrais bien en acheter un semblable. L'examinateur reste de marbre. Il m'indique d'un mot grommelé le début de mon texte : Ἴαρτας. Or mes connaissances ne me permettent pas de retrouver ce nom. Je feuillette les vieilles pages sans succès. Il me dit : "C'est dans les écrits de jeunesse". Alors j'erre dans le bâtiment, immense, aux salons luxueusement parquetés. Des fauteuils rouges ou pourpres sont en carré, avec des numéros semblant correspondre à des notes : 0,5 – 5,5 – 8,5. Des lecteurs vont de ci de là. Quand je reviens, une candidate m'a remplacé, d'autres attendent, parmi lesquelles une demoiselle "Mélenchon". Je ramasse mon cartable, l'examinateur ne me salue pas, je n'ai pas proféré une parole. Je redescends les étages, passant d'une salle à l'autre, immenses, toutes boisées.

     

    Auparavant, un de mes amis avait voulu demander une chambre d'amour pour son copain et lui, sans connaître la procédure d'obtention ; l'autre, en pleine dépression, était désespéré. Il m'avait été impossible de m'empêcher de pouffer : "Quoi ! Tu veux demander une chambre devant un film télévisé, et tu ignores la démarche administrative ?" Les lits sont rouges, larges, ronds, fréquemment utilisés.

     

     

     

    59 07 02

     

    En voyage avec Annie, qui se réveille tard et veut s'arrêter presque tout de suite pour le déjeuner. Elle s'engage à pied dans une impasse au bout de laquelle se tient un supermarché. Je l'attends au volant en grognant, des voitures me frôlent pour sortir de l'impasse car je suis mal garé. Très vite nous nous retrouvons dans un restaurant, à une table ronde où discute déjà tout un groupe. Ce sont des comédiens locaux déjà bien connus dans le quart Nord-Est. Ils parlent d'un gros bourg dont les habitants, par alternance, pratiquent une mise en avant, puis un retrait. Je dis que cela me rappelle les Amazoniens de Johann Strauss, puis je me reprends, non sans me récrier bruyamment sur ma sottise retentissante ! je voulais dire Lévy-Strauss...

     

    Ils n'y croient pas tellement, car ils ne connaissent pas Lévy-Strauss. Au bout de la table le costumier présente des oripeaux verts ; un autre homme vient d'une table voisine vêtu d'oripeaux comparables, mais pour la pièce suivante, qu'ils projettent. En repartant, j'avise les petits-beurres sur une table, et j'annonce à un client que je ne les prends pas, que je n'ai plus faim. Nous partons à pied avec une jeune comédienne charmante ; Anne discute avec elle. Cependant je cours dans les feuilles mortes sur le bas-côté d'une route très fréquentée, sous des surplombs de rochers semblables à la Grotte de Lourdes. Un homme nu (sauf le slip en nylon) déambule au centre de la circulation routière très dense.

     

    Je distance Anne et la comédienne, qui s'est fait inviter pour la prochaine Fête des livres, car elle est vraiment plus jeune que nous. Nous n'avons pas pensé à lui demander la route la plus courte pour gagner Marseille. Nous l'avons perdue derrière nous, j'ai pris les devants. Nous arrivons dans les faubourgs d'une grande ville, Le Puy... mais qui ressemble à Bayonne. Nous rencontrons deux jeunes hommes très grands, en qui je reconnais deux visages de mon enfance, mais sans pouvoir les identifier. Le premier, lui, m'a parfaitement reconnu, refuse de dire son nom et se retire pour m'éviter. Je demande au second s'ils n'étaient pas l'un et l'autre mes persécuteurs, jadis. Il le semble en effet, il m'évite à son tour.

     

    Annie me dit que s'ils sont assez mufles pour nous traiter ainsi, cela ne vaut pas le coup d'essayer de leur reparler. Nous entrons donc dans Le Puy en Velay, ville très animée.

     

  • Ca divague ferme en Norvège


        Démontrez-moi seulement qu'il se trouve quelque chose de mieux que la puérilité ; que si l'enfance sert de ressourcement... vous voyez bien. La science en effet - vers l'aval - que découvre-t-elle ? La Mort. Merde.
        Démontrez-moi que la mort est lointaine. Que les analyses cesseront de se succéder. Que je ne prendrai pas mon amie dans mes bras : la rigueur - la dureté - ne sont pas des remèdes (elle m'aimera dans la honte et la gêne de ramener cette si archaïque tendresse) - je passerais d'un lit à l'autre, de la folie au cancer, le coeur gonflé de bonne action, comme un enfant  précisément dont on dit : "Tu n'es pas digne d'être aimé."
        Qui n'a pas connu ce gonflement de coeur ?
        Mon père avait aidé une vieille femme à pousser sa brouette, le visage littéralement déformé de bonheur (fébrile, tiqueux) - C'est un gamin, avait dit ma mère - touchée-coulée ma mère.    
        Je conclus qu'il ne faut pas déformer son visage.
        Je maîtrise très bien cela à présent.
        Je m'apitoie sur mes sacrifices. J'ai moi aussi droit aux petites douceurs compensatrices. A force de buter contre les murs de ma prison, je les avais très bien senti peu à peu s'enfoncer ; je me résoudrais bien un jour à demander à mon gardien quelque corvée d'entretien,  afin qu'il se sente utile, le gardien...


        Chère Norvège,
        Je ne peux supporter plus longtemps tes pics enneigés, tes golfes bleus, tes moeurs tant vantées. Tu vis sur du vieux bois. Tout se dépareille. Mes bas s'oxydent. Mon appareil dentaire ne tient plus dans une bouche desséchée par la morue. Je me surprotège, je m'englue de gestes interdits. Je me vois bien faire du cheval sur le Hardanger Vidda ! Tout est bien froid au bord du Stavanger Fjord - tous les habitants de la Norvège ne veulent-ils pas émigrer ?
        Je serai donc seul traître à mes ancêtres ?
         Ils sont enterrés autour de l'église en bois. 
        Le clocher présente des sortes d'écailles ; il m'en poussera bientôt sur le corps. Les forêts norvégiennes s'étiolent. Est-ce que je dois sortir de mon congé de maladie pour retaper sur le sapin ? La neige est sur la Norvège. L'écureuil s'est enterré dans l'arbre. Mes huskies glissent sur les glaces banquisaires. Les torrents gèlent, les fillettes apparaissent dans la glace par transparence.
        Je reviens au presbytère.
        Je baisse la tête sous mes oreillettes pour ne plus rien voir ; la folie de l'hiver cerne mon crâne emmitouflé - la Norvège étale ses champs de neige bossus comme des seins, ses superbes usines hydrauliques et son poisson. Mais seul, vieux, bûcheron malade, enfermé - dans le bois mi-pourri d'un délabré presbytère... Le poêle fume, les bas dépareillés s'évaporent, une servante de pasteur balaie négligemment, c'est assez difficile à expliquer, un livre déplacé, aussitôt vu, tout cela n'est pas sans rapport avec l'immobilisme rigoriste de cette Norvège, avec ses visages roses inexpressifs et longs, tôt ridés