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  • Ujsag (ouïchag)

     

     

    PLUIE ET OPPRESSION 59 07 19

     

    Avoir manqué sa vie. Dilemme affreux. Ou non. Critères mouvants, sables de même. Le sable aux narines. Naseaux sacrifiés. Films désolants, chanson connue : Bruno Gassmann, incroyable en barbu épanoui ventru, même agonisant. Une rage le lendemain matin. "Ne me dis pas comment je dois faire". Seul accrochage entre le fils et le père. Des orages qui grondent sur la Toscane. Et cet ennui tenace, un calme perpétuel à maintenir, ne jamais respirer trop vite crainte que tout tombe;

     

    Nous revenons de courses, à petits pas de vieillards. Toujours hanté par la mort de l'un ou de l'autre, ce que ça coûterait, le dynamisme qui resterait au survivant. La note exorbitante des obsèques. L'avachissement de toute volonté. La vieillesse, de Simone de Beauvoir, m'aura presque autant marqué que Le deuxième sexe, deux ouvrages pour un seul auteur. L'étroitesse de la voie, le but en bonne santé. Martial jusqu'au bout tiré à quatre épingles, mourant d'un coup de congestion solaire sur la tombe de sa femme. La femme qui me raccompagne jusqu'au métro me vante son élégance et sa galanterie ; eût-il été plus jeune qu'elle se le serait volontiers envoyé. Du coup, je me montrais galant moi aussi : on ne savait jamais.

     

    Ma femme s'appuyait sur mon bras, à petits pas, hors de fatigue. Je la vois baisser depuis 82, mais cela ne veut rien dire. "Ne compte pas avec la mort d'autrui" m'a dit Gourribon, "car le prochain mort, ce peut être toi". Mais j'ai toujours voulu errer. Passer une bonne semaine par mois ailleurs, pas très loin, Rodez, Marseille, mais ailleurs. Tous mes fidèles savent que mon héros favori c'est Bernard Gripari, auteur de Neuschwanstein sur Mer : il vivait d'hôtel en hôtel, en s'envoyant les garçons du cru. Si la chose ne me répugnait pas temps, c'est bien ce qui serait le plus commode. Les femmes "en font une montagne", comme dit un client de prostitués castrés des Indes. Et puis, elles demandent la performance, y compris dans le domaine du sentiment.

     

    Le fin du fin, le comble du triomphe pour elles, c'est d'amener enfin leurs amants, qui ont sué sang et eau pour les avoir, à cesser progressivement tout commerce sexuel, parce qu' "il n'y a pas que ça dans la vie", et que "ça n'a pas tellement d'importance". Et même, pour la femme de Gourribon, "ça ne sert à rien". La mienne voudrait bien, mais c'est moi qui n'y tiens plus du tout. Pourquoi ? Je l'ignore. Trop d'années ensemble, un amour qui n'obéit plus aux mêmes lois sado-masochistes que par le passé, la rancune d'avoir dû encore une fois torpiller une histoire d'amour afin de rester vieillir avec la même personne. En réalité je l'ignore, tout est complexe, voir la rime. Seul je ne puis.

     

     

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    Abbou. Tibbou. Jeux d'enfants débouchant sur le langage infantile, sur le babillement, le jargon, tous ces stades du parler que les pédiatres ont catalogués. Nous avons vu un vieux monsieur à cheveux blancs présentant la même stature, la même allure, que M. Coste de La Ciotat. Il m'écrit régulièrement, m'a fait parvenir avant-hier un petit mot imprimé sur Google, où je parais comme auteur chez In libro veritas : "Je ne te croyais pas aussi célèbre", me dit-il, "Mes très humbles salutations." Cet homme va disparaître. Il ne croit absolument en rien, contrairement aux bouddhistes sentencieux qui récitent leur catéchisme écolo bien démocratique à la télévision..

     

    2057 07 30

     

    J'entends chanter Les loups de Reggiani, extraordinaire accompagnement de marche rock-blues. Trop entendu. Mais cette fois de loin, juste deviné. Jeunes filles faisant tourner le même disque, à longueurs de matinées en boucle. Sa femme ne cache rien, nulle trahison, nulles affèteries. Je ne veux pas écrire de littérature. Je veux qu'on me regarde, rester pitoyable. Mon rôle est de tout étaler. Pour plaire ou déplaire, mais inconcevable sans public. Un public à distance.

     

  • A propos du Kippour

     

    COUTUMES

     

    Le jour même, tout s'immobilise en Israël. Théâtres, cinémas, stades, tout est fermé. Les autobus ne roulent pas. La télévision et la radio ne fonctionnent pas. Du moins en était-il ainsi jusqu'à l'attaquesurprise de 1973 - certains juifs ne sont pas près d'oublier qu'après la Shoa, les Européens ont refusé aux avions américains le droit de transiter par leurs aéroports....

     

     

     

    QUELQUES EXPLICATIONS SUR LE BOUC EMISSAIRE... (“le bouc envoyé”)(à la face de Dieu...)

     

    Ce fameux bouc, prévu pour le jour des propitiations (les “propitiations”, en particulier celles du Yom Kippour, sont des sacrifices qui rendent Dieu propice aux humains, ce qui rachète donc les fautes commises) porte sur lui le mal, et son rejet hors de la communauté est le geste nécessaire à l'expiation. Cependant, comment comprendre la prescription divine d'offrir, pour le servie du jour de Kippour, un bouc destiné à Azazel ? Azazel est le prince céleste régnant sur les déserts et les lieux de désolation. C'est la force qui préside aux destructions, aux guerres, querelles, plaies, blessures, désaccords, désunions et ruines.

     

    L'expression figurée “bouc émissaire” apparaît en France dès 1690, et sera reprise à propos de l'affaire Dreyfus : “Sur ce bouc émissaire du judaïsme, tous les crimes anciens se trouvent représentativement accumulés”(Clemenceau). Un tel sens communément admis révèle à la fois une compréhension littérale du rite expiatoire décrit dans le Lévitique – et la méconnaissance des principes proclamés par a Bible et le judaïsme. Ce passage exposant le sacrifice, l'errance et l'excommunication (le “hérem”) peut être mis en parallèle avec le sacrifice d' Abraham, l'exclusion d'Agar et d'Ismaël, mais surtout avec le meurtre d'Abel par Caïn. La conception juive du pardon diffère de celle du christianisme ; elle enseigne que le pardon ne peut s'obtenir que de la part de la victime. Il faut “excommunier” le pécheur afin que seul, dans le secret de sa conscience, il puisse réfléchir sur la dimension étique de ses actes. L'Être éternel appliqua cette règle à Caïn en lui imposant un signe (“ôt”) afin que personne n'enclenchât une mortelle spirale de violence, et en lui infligeant, justement, l'excommunication. Mais cette dernière, comme voie de descente en soi-même, ne saurait être pour autant confondue avec l'expulsion du bouc vers Azazel. Ce rite cathartique sensibilisait les anciens Hébreux aux conséquences de la transgression des règles. En simulant l'exclusion inique du juste, on attirait l'attention des Hébreux sur les crimes dont tous les hommes, sans exception, peuvent se rendre coupables, provoquant inévitablement l'éclatement des sociétés ; il n'existe pas de communauté humaine sans éthique, et la rupture de cette unité entre Dieu et l'éthique provoque la chute de toute société humaine.Ainsi le passage mentionné du Lévitique, loin d'absoudre l'humanité de ses maux, nous place au contraire face à la responsabilité de l'ensemble de nos actes.

     

     

     

    SIGNIFICATION DE YOM KIPPOUR 

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    Il s'agit donc d'une journée consacrée à l'homme en tant qu'être humain qui nous interpelle au plus profond de notre humanité. Il ne faut pas considérer le Yom Kippour comme une occasion de se laver de ses fautes avec légèreté, mais comme le moment d'un vrai et sincère retour à Dieu (la “téchouva”, terme préférable à celui de “repentir”). On observera qu'il faut en agir de même à propos du sacrement de la confession chez les catholiques ; nous devons nous repentir pour obtenir le pardon. Le juif pratiquant passe la journée à prier Dieu humblement, à la synagogue. Mais sa religion ne connaît pas de confession individuelle ; juste une demande de pardon auprès de chacun de ceux à qui l'on a fait du tort, ce qui est bien plus éprouvant...

     

    Bien entendu ce retour à Dieu implique “une ferme intention de ne plus recommencer”, faute de quoi le pardon n'est pas accordé. Les fautes particulières nécessitant le plus grand pardon de Dieu sont les trois manquements : le premier, à l'amour du Créateur et de la Torah ; le deuxième, à celui du peuple d'Israël ; le troisième, à celui de la terre d'Israël. “Et, par nos efforts, Jérusalem sera sauvée car il est dit : la prière des Justes fait que Dieu sauve Jérusalem” afin de recevoir en héritage la terre d'Israël, “sur les hauteurs du pays”, et de pouvoir “jouir de l'héritage de Jacob, son père” (Isaïe 58, 13-14), ce qui peut s'interpréter comme une promesse de vie future, quoique cette interprétation ne figure pas explicitement dans le Talmud. Certains y voient une promesse divine de possession du territoire hébreu – à condition d'honorer Dieu, sans se borner à son propre intérêt...

     

  • C'est fou les gens qu'on peut rencontrer dans les rêves...

     

     

     

    59 07 30

     

    Me retrouve dans une réunion d'amis, la plupart juifs. Fais semblant de connaître tout le monde, embrasse sur la bouche une jeune fille qui se laisse longuemenht faire. Discussions avec Renaud sur un livre concernant une enclave israélienne, qui m'a été passé par quelqu'un qui n'aimait pas cela. Aimer ou non un livre dépend aussi de ses orientations politiques ! On m'entend beaucoup, j'ai le verbe haut. Pour je ne sais quelle raison (Renaud est devenu Terzieff ?). Ce dernier se voit condamner à deux jours d'enfermement. Tout le monde l'accompagne. C'est une espèce de pigeonnier circulaire. Sur le chemin, Terzieff se plaint d'être condamné à la forteresse : "C'est Dantzig!" Je vais avec lui, le sol est sale, je montre qu'on peut escalader les grilles, il le fait, je lui demande s'il dépend des autorités militaires, il me dit que non, mais que ses crises psychiques le placent sous dépendance médicale.

     

    Ce traitement lui est nuisible. C'en est un autre, exactement opposé, qu'il lui faudrait, autorisé seulement à l'étranger. En ressortant de là, je dis que s'il avait un portable, évidemment, ce ne serait plus un cachot. Terzieff devient mon ami. Une femme plus âgée que je prends un instant pour sa mère avoue qu'elle n'a pas pensé à s'en pourvoir. La fille que j'ai embrassée me retend son visage et déclare : "Je suis le péché". Elle semble pourtant extrêmement pure. Je lui cite du Baudelaire. Nous repartons tous dans un grand autocar de 20 personnes, mais dans une pente les freins ne sont plus très sûrs. Tout le monde parle, excellente ambiance, (...) Nu.JPG

     

    59 08 03

     

    Repas avec Manset et d'autres, B. à l'autre bout de la table, qui se désappointe de ne pouvoir lui parler. L'assemblée est moins nombreuse qu'il ne semble, car des miroirs de part et d'autre entretiennent l'illusion d'optique. "Et quand je me suis reconnu, j'ai bien vu que nous étions entre deux miroirs." Manset me tutoie et nous parlons de ses chansons avec beaucoup d'animation. Il est remplacé par un autre chanteur, blond, mèche de cheveux, très affable lui aussi, que nous sommes également très contents de voir, même si nous ne savons pas son nom. Je prends la place d'Annie pour me trouver au plus près de ce nouveau chanteur. Elle a pour voisin un petit enfant. Juste avant ou juste après cette séquence, elle avait tenu à me faire incruster dans l'ongle une vignette de Gérard Manset, et nous avions pour cela consulté un grand médecin, Giscard d'Estaing, 50 ans, portant beau, élégant. Il avait fallu me limer l'ongle, l'enduire, le panser, et rester immobile 50mn, un genou en terre. Le chien de Giscard avait bouffé le pansement. Mais la greffe avait déjà bien pris, quoiqu'on ne dût l'obtenir qu'après dissolution progressive d'une couche


    NU www.anne-jalevski.com


    protectrice. Avant de partir, je regrettai que nous ayons laissé le bureau dans un tel état de désordre, mais j'ajoutais que ce meuble n'était sans doute pas celui où il recevait ses patients. Peut-être alors seulement somme-nous allés au banquet décrit plus haut.

     

     

     

    59 08 21

     

    J'ai enlevé une jeune fille de bonne famille et nous errons tous deux dans les environs. Mais notre itinéraire nous rapproche de la ville périgourdine où elle vivait. Des travaux sont effectués pour agrandir un bar-tabac. Ses vitrines de voitures occupent déjà un angle aigu dans la rue même. Les rapports entre nous sont tendus et maussades. Elle va faire une course, et c'est un beau jeune homme brun qui la remplace. Il porte des chaînes d'acier au cou. Il m'interroge sur mes motivations, me montre des photos que je porte sur moi : l'une d'elle vient d'Afrique noire où l'on voit dans la rue des femmes voilées parmi d'autres personnes. Dans cette ville mon père fabriquait des rails de chemin de fer pour Dakar et Abidjan. "Y es-tu déjà allé ?

     

    - Oui. - Tu as de la veine", dis-je au jeune homme. "Tu ne serais pas un peu flic ? - Si." Il me montre également quatre photos sur une seule feuille. Je m'y vois moi-même, deux fois ; et deux fois mon père, que je ne reconnais pas. Il me propose de participer, dans une expression différente, à un atelier d'écriture thérapeutique. Les documents qu'il apporte sont bien colorés, ils me convainquent : ainsi, je serai dirigé, épaulé, même si mes écrits ne risquent guère d'être connus en dehors du cercle psychiatrique. La jeune fille est repartie chez ses parents comme il fallait s'y attendre : le jeune flic bronzé l'en a persuadée.

     

     

     

    59 09 16

     

    Je suis un petit garçon de l'Antiquité. Avec d'autres, nous devons représenter des scènes de textes qui sont lus, devant un maître exigeant. Chacun s'efforce de lui plaire pour obtenir ses faveurs. Je réussis pleinement mon rôle, qui consiste, à la fin d'une histoire, à recevoir un grand jet de sauce à travers la figure. C'est tantôt un épisode tantôt l'autre d'une histoire qui doit être jouée devant lui. Il m'accuse d'avoir ri exprès, avec complaisance. Nul ne sait exactement ce qui lui plaît.

     

     

     

    59 11 09

     

    Avec un groupe d'élèves j'erre dans les couloirs à la recherche d'une salle pour donner un cours d'allemand, pas préparé. Le bâtiment a été rénové, les numéros ont changé. Heureusement les élèves s'y retrouvent. La salle est immense, occupée par une vaste piscine où la réverbération des échos oblige à hurler. C'est moi qui reçois le cours ? Des "Lettoniens" sont là, et parleraient allemand... Cinq garçons rougeauds skinheads exhibent des marques de coups sur leurs profils. Très loin, un enseignant parle dans un micro derrière une immense vitre. Avant d'entrer, j'ai laissé dans le couloir deux grands couvercles de cuisine en métal ; on ne me chipera pas ça ! Dans cette piscine pédagogique (l' "immersion" linguistique ?) je me sens complètement perdu : Stéphane, à travers une autre vitre, m'a montré que le cours se donnait dans mon dos...

     

    Je renonce à me faire entendre, enragé contre un renouvellement si brutal et si stupide de la pédagogie. L'accompagnateur des Lettons (Tékoutcheff) m'adresse la parole en anglais, je réplique en allemand hésitant, pour dire que je m'appuie tout le ménage chez moi. Impression d'impuissance et de submersion totales.

     

  • Calcul néphrétique

     

     

    Que c'est bizarre d'avoir mal, plus encore pour se relever pour écrire alors que l'organisme s'effondre, ou ne tient qu'à un fil. J'y suis encore, parfaitement malade, à la merci de la moindre gerbe. Je ne savais pas que la seule envie subsistante était de s'allonger en écoutant au lointain l'obstiné bourdonnement des voitures. Ni que la volonté, quoi qu'on fasse, ne faciliterait rien, de rien, de rien... Alors ma foi j'ai peur de la nuit prochaine, pour ne plus resubir celle-ci, dont le seul souvenir me picote le visage de sueur. Il fait trop chaud dans cette pièce. Il faut trop de bruit dans cette côte. Mal aux couilles et la nausée : quoi de plus poétique. Diagnostic à la va-vite : la couille, que je sache, ne fait pas partie du système urinaire.

     

    L'antalgique a beau calmer le reste, il excite la couille. Plus rien que du très personnel à présent. Sonny m'envoie un message style "bienvenue au club", et fait semblant de se réjouir de nos malheurs respectifs. Mais je ne savais pas ce que c'était de souffrir, physiquement. Je répète : toutes les pensées se trouvent alors comme engluée dans la répétition "souffrance, souffrance". Rien à en tirer, le cerveau comme un camembert. Tu écris trois lignes, tu t'arrêtes. Nième conversation avec Ostrac, très souriant, me reprend toutes ses périgrinations, me montre ses passeports constellés de tampons austères et abstrus, évocateurs pour lui de tant de décors et d'amours. Il eut une amante française en Inde.

     

    À Rennes il tua un infiltré. Il me montre une liste où je reconnais quelque ténébreux hirsute gothique, se plaignant de l'absurdité, de l'horreur suicidogène de la vie. J'écoute d'un air ravi, comme en faisant jadis mes cours à la Laurent Ruquier : moi aussi j'eus mes aventures. Et à supposer qu'il radote (ce qu'il ne fait pas) cela lui illumine tant le profil d'affirmer qu'il a vécu, et plus loin que moi, et mieux que moi. Puis, pensant qu'il en a suffisamment dit, je replonge dans mon sous-sol de plein-pied, la couille dolente, qui doit être autre chose à mon avis que cette hâtive colique néphrétique. Je ne dois plus toucher ma couille, ce sont les antimasturbateurs qui me l'ont dit.

     

    Ces objets si encombrants... Me voici menacé d'allongite. Je couille-souffre : "N'y a-t-il rien qui vous préoccupe, à part la connerie de l'humanité, l'absende de perspectives de la vie et tout le tintouin, bien entendu ?" J'ai vécu tant de choses à l'intérieur de moi ; par procuration aussi bien que n'importe qui. En ce moment mon hîte reçoit un coup de téléphone. Il m'a montré le passeport de sa femme, sans tampons ; il masque son année de naissance, mais elle est née un quatre septembre. Et à force de s'allonger disais-je, on ne peut plus s'en passer. Je guette des signes de décrépitude. Si mon visage s'amoche, qu'est-ce que je fais ? Si ma pensée disparaît dans la douleur ou le farniente à répétition, que faire ? Le moi est une couche d'ozone au-dessus de soi, plus ou moins attaquée, corrodée.

     

    Un orgue est là dans la chambre, efficace, destiné au fils qui se délasse, 55 ans. Je branche et je pianote, pas terrible, sans conviction. Les numéros ne correspondent pas aux résultats décrits. Je m'y remettrai tout à l'heure. L'antalgique endort. Faudra-t-il que j'en prenne toujours ? Adieu, voyages, lac Baïkal. Reporté. Troyes, toujours possible. Des réflexions qu'on me ferait sur mes cheveux. Sur la disposition des étagères dans le frigo. Si je deviens malade, adieu Kate sensiblement plus jeune. La force des choses. La maladie la mort and the whole shebam.Courses à faire. Une increvable insipidité des tableaux pourtant débordants de vie chez Braudel, qui, lui, avait du cœur.

     

    Ma tête, ma pauvre tête qui s'en va, mes vomissures à grands tourments expectorées pour si peu de résultats. Vu ici un ordinateur portable, que je ne touche pas, car tout le monde le verrait. Ma banane et ma poire toujours dans l'estomac disposés à se redégueuler cette nuit. Demain, descendre, remonter sous le soleil. Pas de bagnole prêtée, parce que lui et moi avons horreur de ça. Chatouilles : reprendre du Défalgan, se réabrutir. Ne pas même effleurer la couille sacrée. Ostrac achète bien des choses, qu'il lui faudra jeter. Il a reçu des coups de téléphone qui le distraient. Couilles, reins et tube digestif : beau trio. Et puis, le lendemain matin d'une nuit de dix heures, cela va mieux, quelques restes de pointes demeurent sourdement dans votre corps.

     

    Il faut prendre garde, se faire examiner la vessie pleine, repartir par le train du Havree, emportant les souvenirs animés. Ostrac se confie volontiers, je suis parvenu aux bonnes intonations, ni trop rêches ni trop lèche-cul, je m'approche de lui et ressens son corps, j'enchaîne les intérêts plus ou moins feints, car je prétends à la sincérité : toujours j'aurai vécu sous mes projecteurs, fussent-ils de simples lumignons. Ce matin, pas de musiciens : tous prolongent leurs vacances, je n'aurai pas de photos à faire. Ce sera encore d'excellents souvenirs. Et j'entends piocher mon hôte, dans son jardin. Il a 

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    84 ans.

     

     

     

  • Les Provinciales de Pascal

     

    « Ne commencez pas » nous dit le sieur Dantzig «Blaise Pascal par Les Provinciales ». Eh bien pourquoi pas, cher Maître, dans la mesure où les fameuses Pensées, si géniales quand elles se construisent à partir de Montaigne, dérivent à la pure bigoterie plus ou moins antisémite vers la fin, peu souvent étudiée (comme cela ne surprendra pas) en classe. Nous avons dans Les Provinciales une explosion de talent humoristique et persuasif tel que cette œuvre, destinée à quelques curés ou théologiens, est parvenue jusqu'à nous dans un bel état de fraîcheur humaine, et nous empoigne encore (non sans nous avoir quelque peu endormis par endroits). Il s'agit de lettres envoyées « à un provincial par un de ses amis » sur une certaine dispute survenue en Sorbonne à propos d'un certain différend théologique.

     

     

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    Les prétendues opinions d'un certain Jansénius, évêque d'Ypres, en actuelle Belgique, auraient affirmé que le bon Dieu sauve ceux qu'il veut sauver, puisqu'il sait d'avance qui sera sauvé, car il sait tout, n'est-ce pas. Ce qui fait que les pauvres diables qui accumulent les bonnes actions pourraient tout aussi bien être damnés et rôtis en enfer. Cela ressemble furieusement à la prédestination. De l'autre côté, les jésuites affirment que les bonnes actions, les bonnes œuvres, nous accordent l'obtention du paradis à la fin de nos jours, car l'homme est libre de faire ce qu'il veut, libre de pécher ou de bien se conduire ; on appelle cela le « libre arbitre ». C'est l'opinion la plus communément répandue, de nos jours encore, hélas.

     

    Et vous objecterez que nos contemporain se soucient peu de ces choses, que les théories dites de Jansénius, ou « jansénisme », ont été mises à bas par Louis XIV, avec les murs de Port-Royal, et désavouées par le Pape en 1710, voir la bulle Unigenitus. Certes. Assurément. Mais toute théologie mise à part, le débat reste actuel, pour déterminer par exemple le degré de responsabilité des criminels ou de l'homme du peuple. A ce débat éternellement ouvert s'en superpose un autre : rien n'arrive que par la volonté de Dieu ou du moins par la volonté du Mystère. Car sans aller jusqu'à l'enfer ou au paradis, nous voyons bien que certains s'efforcent et ratent, que d'autres ne font rien et réussissent, ce qui est rare , et que certains s'efforcent et réussissent.

     

    Et cela, dès ce bas monde. Les plus orgueilleux parlent de leur travail et de leur volonté, les plus modestes parlent de leur chance. Travail, oui, mais gros coups de chance, dit Galabru par exemple. Posons donc qu'il existe un certain principe, un certain hasard, un certain mystère, qui donne le salut en ce monde-ci à certains, et qui ne le donne pas à d'autres. Admettons que les personnes du XVIIe siècle appellent ce mystère « Dieu » : pour le croyant, il existe, pourl'incroyant, ou celui qui doute, ce sera une commodité de vocabulaire, comme « n » ou « x » en mathématiques. La religion en ce temps-là tenait lieu de politique, de même qu'à notre époque la politique tient lieu de religion. Il faudra donc vous habituer aux mots « Dieu » et « salut » comme équivalents de « Principe Mystérieux de la Chance » et « réussite terrestre ». La « Chance » sera appelée « Grâce de Dieu » et la « réussite terrestre » « salut éternel ». Cela dit, rien n'arrive sans intervention de la Grâce de Dieu ou de la Chance. Mais à qui l'envoie-t-il ? À tous, ou à certains, qui seraient les heureux élus, ou les élus tout court ?

     

    Dans le doute, certains se mettront à voler ou assassiner. D'autres, à se conduire le mieux possible, pour qu'au moins, Dieu ou la Chance ne se trompent point. Comme si Dieu pouvait se tromper, voyons ! Donc, bien se conduire, c'est comme acheter un billet de loterie, et se conduire en assassin, c'est ne pas acheter son billet. C'est pourquoi les jansénistes observaient un modèle de vie très austère, tandis que les jésuites favorisaient la vie facile, un peu trop même selon Pascal. C'est tout de même paradoxal : ceux qui pensent qu'il ne vaut pas la peine de vivre saintement vivent saintement, et ceux qui croient que les bonnes actions nous seront payées en l'autre monde ou en celui-ci – se relâchent et tolèrent à peu près tout.

     

    Mais revenons aux Provinciales, que nous n'avions pas tellement quittées : cette série de lettres s'inscrit dans une actualité qui n'est plus la nôtre. Cependant, elles combattent le mensonge, la perfidie, la calomnie, et cela, c'est de toutes les époques. Premièrement, les théories jansénistes que l'on pensait incluses dans les écrits de Jansénius ne s'y trouvaient pas. Il est inexact de prétendre que Jansénius (1585-1638) avait repris les thèses parfaitement catholiques de saint Augustin, puis les avait déformées. Il suffirait d'y aller voir, mais les jésuites ne veulent pas y aller voir. Ils se contentent de proclamer que l'évêque est hérétique, et puis il est hérétique, et puis il est hérétique, na, et si vous demandez à vérifier, c'est que vous doutez de nous, de l'Eglise, du pape, et vous brûlerez en enfer, parce que c'est l'Eglise et les jésuites qui le disent.

     

    De même, sans avoir lu Salman Rushdie parce que de toute façon c'est un péché, vous devez croire vos imams et vous déchaîner contre cet auteur, pour l'excellente raison que des imams vous l'ont dit. On appelle cela le « principe d'autorité ». Vous pouvez remplacer « les imams » ou « les jésuites » par « BHL » ou « Michel Onfray ». C'est comme vous voulez. Pascal n'a aucun mal à s'indigner contre de tels raisonnements qui n'en sont pas, il ironise à tour de bras, et répond même à ceux qui lui reprochent d'avoir ridiculisé de saintes personnes : oui, mais si ces pères jésuites se ridiculisent eux-mêmes par leurs obstinations absurdes, ils ne doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes ! Le plus grave, c'est qu'ils brailllent tellement, ils excitent tellement les passions et la haine qu'ils deviennent dangereux, ils condamneraient les gens au bûcher ! Remettre leur parole en doute, c'est blasphémer ! Même des papes s'y sont mis ! On ne discute pas les grands maîtres !

     

  • Robinson s'évade

     

    « Je couchai deux nuits sur cette colline, parce que le vent qui soufflait assez fort était à l'est-sud-est, et que d'ailleurs comme il portait contre le courant, et qu'il causait divers brisements de mer sur la pointe, il n'était pas sûr pour moi, ni de me tenir trop au rivage, ni de m'avancer trop en mer, car alors je risquais de me trouver engagé dans le courant.

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    « Mais au troisième jour, le vent étant tombé, et la mer étant calme, je recommençai mon voyage. Que les pilotes téméraires et ignorants profitent de ce qui m'est arrivé en cette rencontre. Je n'eus pas plus tôt atteint la pointe que je me trouvai dans une mer profonde, et dans un courant aussi violent que pourrait être une écluse de moulin. Je n'étais pourtant guère éloigné de la terre que de la longueur de mon canot. Ce courant l'emporta avec une telle violence, que je ne pus jamais le retenir auprès du rivage. Je me sentais entraîné loin de la barre qui était à gauche. Le grand calme qui régnait ne me laissait rien espérer des vents, et toute ma manœuvre n'aboutissait à rien. Je me regardai donc comme un homme mort ; car je savais bien que l'île était entourée de deux courants, et que par conséquent à la distance de quelques lieues ils devaient se rejoindre. Je me crus irrévocablement perdu ; je n'avais plus aucune espérance de conserver ma vie, non que je craignisse d'être noyé, la mer était trop calme, mais je ne voyais pas que je pusse échapper à la faim dès que mes provisions seraient consommées. Je prévoyais que ce courant me jetterait en pleine mer, où je n'avais pas espérance de rencontrer après un voyage peut-être de plus de mille lieues, de rivage, d'île ou de continent.

     

    « Qu'il est facile à l'homme, disais-je en moi-même, de changer sa position, quelque triste qu'elle soit, en une autre encore plus déplorable ! Mon île me paraissait alors le lieu du monde le plus délicieux. Tout le bonheur que je souhaitais était d'y rentrer. « Heureux désert, m'écriai-je en y tournant la vue, heureux désert, je ne te reverrai donc plus ! Que je suis misérable ! Je ne sais où m'emportent les flots ! Malheureuse inquiétude ! tu m'as fait quitter ce séjour charmant, souvent tu m'as fait murmurer contre ma solitude ; mais maintenant que ne donnerais-je point pour pouvoir y retourner ? » Observez je vous prie la théâtralité mélodramatique et convenue de ces exclamations, si typiquement dix-huitième siècle. « Tel est en effet notre caractère : nous ne sentons les avantages d'un état qu'en éprouvant les inconvénients de quelque autre; nous ne connaissons le prix des choses que par leur privation.

     

    « On ne saurait se figurer le désespoir où j'étais de me voir emporté de ma chère île da nqs la haute mer. J'en étais alors éloigné de deux lieues, et je n'avais plus d'espérance de la revoir. Je travaillais cependant avec beaucoup de vigueur ; je dirigeais mon canot autant qu'il m'était possible vers le nord, c'est-à-dire vers le côté du courant où j'avais remarqué une barre. Sur le midi, je crus sentir une brise qui me soufflait au visage, et qui venait du sud-sud-est. J'en éprouvai quelque joie, elle augmenta de beaucoup une demi-heure après, et il s'éleve un vent très favorable. J'étais alors à une distance prodigieuse de mon île. À peine pouvais-je la découvrir ; et si le temps eût été chargé, c'en était fait de moi : » (j'ai deviné la fin de la phrase). « ...j'avais oublié mon compas de mer : je ne pouvais donc la regagner qu'à la vue. Mais le temps continuant au beau, je déployai la voile et portait vers le nord, en tâchant de sortir du courant.

     

    « Je n'eus pas plutôt déployé la voile que j'aperçus, par la clarté de l'eau, qu'il allait arriver quelque changement du courant ; car lorsqu'il était dans toute sa force, les eaux paraissaient sales, et elles devenaient claires à mesure qu'il diminuait. Je rencontrai à un demi-mille plus loin (c'était à l'est) un brisement de mer causé par quelques rochers. Ces rochers partageaient le courant en deux : la plus grande partie s'écoulait par le sud, laissant les rochers au nord-est, tandis que l'autre, repoussée par les écueils, portait avec force vers le nord-ouest. »

     

    Etonnant voyageur n'est-ce pas, et qui s'en sortira puisqu'il est le narrateur. Ulysse de terre ferme et de mer à la fois, homme idéal mais pourvu de maints défauts et d'étourderie, véhicule malgré lui de tout un courant de pensée matérialiste, pragmatique, anglom-saxon, encourageant, édifiant car la Providence et le romancier veillent au grain, Robinson fait preuve de qualitésexceptionnelle, de sens de l'humour, de l'observation, de la philosophie élémentaire : tout l'homme est en lui. L'édition que nous avons entre les mains est celle de la Bibliothèque Verte, sans mention de traducteur malheureusement, et peut profiter à l'adulte ou à l'enfant qui n'ont pas envie de lire le long roman original Robinson Crusoé, à l'origine Kreuzer, aventurier, modèle et figure éternelle du courage invaincu, à condition bien sûr d'en bénéficier de naissance.