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  • You're in the army now...

     

    Arbres et buissons.JPG

    [Iam tempore brumae / Alpes marmoreas atque occurentia iuncto] saxa polo rupesque uitri siccamque minantes/ per scopulos pluuiam prilmus pede carpus et idem/ lubrica praemisso firmas uestigia conto.

     

    Commençons fort. En plein latin, pour ce deuxième tome du Zohar de Sidoine, suivi d'un troisième s'il plaît à X. "Déjà, en plein hiver, vous gravissiez à pied les Alpes marmoréennes, les sommets qui s'élancent vers le ciel et le rejoignent, les rochers de verre et la pluie sèche parmi les aiguilles menaçantes ; en tête de colonne, à l'aide d'une pique, vous vous frayiez un chemin et assuriez vos pas glissants". Très malcommode. Aux éléphants près, très hannibalien. Peu de romantisme : les Romains faisaient tirer les rideaux de leur litière pour ne pas voir ces paysages dégingandés. Les notes 77 et 78 jouent les indispensables : obtempérons. Cela se passe en décembre, puisque "Majorien légiférait encore à Ravenne le 6 novembre Nou. Maior, 7)" Observation : il existe donc encore des "Nouvelles Majoriennes", qui seraient ses décrets ?

     

    Ma curiosité les feuilleterait bien. La note 78 éclaircit une métaphore précieuse : "les rochers de verre" sont la glace, et la "pluie sèche" la neige. Quinze siècles plus tard, "le bronze s'agitant dans le marbre" signifiera, chez d'Annunzio, les cloches retentissant dans les clochers... Nous avons donc en Majorien le héros, le chef d'armée, capable à lui seul, mais trop tard, de rajuster sur l'épaule de Rome le fardeau de son empire. Mais les méchants Germains sont là, perfides, jaloux, et celui-là aussi sera assassiné. Quand il est trop tard, il est trop tard. "Au milieu de la montée, le gros de la troupe, maxima turba, s'était mis à frissonner jusqu'aux moëlles" : pas très chaudes, les jupettes sous la cuirasse.

     

    Mais le général, Majorien, saura supporter le froid, le chaud, l'épuisement, et par son exemple galvanisera la troupe : Hannibal, encore ; et les Scipions, et tous les autres. ..."car la pente était forte et les hommes, enfermés dans des défilés [dan-dé-dé] monsieur Loyen, [dan-dé-dé], "reculant au lieu d'avancer, pouvaient à peine se traîne sur le sol gelé." Plaisant tableau. Ne craignons pas les amplifications, accentuons la détresse : "alors un de ces guerriers dont le char avait foulé les [fou-lé-lé] monsieur le traducteur, [fou-lé-lé], glaces de l'Ister, s'écrie :" - s'écrie je suis claqué. Les Romains et assimilés (pas plus de Romains dans cette armée que de Blancs dans l'équipe de foot) surpassent les Barbares !

     

    Du moins au concours de claquettes de glaçons : "J'aime mieux les combats et le froid qu'apportent à tous (solemne ?) le repos de la mort". Plutôt crever. Pauvres fragiles tribus hunniques, ayant passé le Danube sur leurs chariots (je pensais qu'il s'agissait de Wisigoths) ! Je vais vous montrer, moi le futur Empereur, ce que c'est que la vaillance romaine. Bande de tapettes ! Ce n'est pas un Hun, c'en est Hune ! "un engourdissement", poursuit le faiblard, "enchaîne mes membres dans une raideur qui les paralyse", inerti rigore ! Intervention surprise de l'ami rigoré ! "mon corps, brûlé en quelque sorte" – j'aime cette clausule de style, "en quelque sorte" : voilà un soldat qui sait le prix de la litote – "par l'ardeur du froid, se meurt". Il meurt en vers, le Hun, en vers sidoniens. "Nous suivons un jeune homme". Sequimur iuuenem. "Majorien a dû naître vers 428 ; il a trente ans." Il porte toute la jeunesse du monde, il est "attaché sans fin à la peine".

     

    Vraiment quelle pitié. Le vaillant guerrier de l'Altaï incapable de survivre aux Alpes. Ridicule ! "Les plus braves, quels qu'ils soient, rois ou peuples, sont enfermés aujourd'hui dans le camp, castris modo clausus, ou même se reposent sous la tente, au soleil." Mais c'est qu'il demanderait bientôt les 35 heures, ce flemmard ! ce métèque ! ce jaunâtre ! Et quel bavard ! "Nous, nous bouleversons l'emploi des saisons" : eh oui ! Par contrat, pas de travail l'hiver, surtout dans la neige ! ...cette neige où les jeunes citoyens romains trempaient leurs couilles pour s'endurcir aux travaux militaires... "les ordres de Majorien seront pour la nature la loi", lex rebus erit. Voilà de l'ironie, mon bon syndicaliste.

     

    Sidoine de reprendre à son compte la pique rebelle, afin de la retourner contre son auteur : eeeeeh oui ! notre Hun, Majorien commande aux tribus là dis donc, et même aux éléments ! "Rien ne le détourne de ses entreprises", il serait temps de se taire, mais non, le Hun ignore les règles de la sobriété, il amplifie comme un vulgaire poète gaulois : "et il pense", le Majorien, "qu'il se ferait du tort, damnumque putat, à redouter la colère des éléments, même s'il ne peut les affronter qu'à ses dépens." Voilà bien de la sauce, bien de la daube, mais le râleur est lancé, rien ne l'arrête : "Dans quelle nation dirai-je qu'est né cet homme qui lasse l'endurance d'un Scythe comme moi ?" - in the USA, men, in the USA – nous pouvons bien confondre Américains et Romains, notre Sidoine mêlant allègrement les Huns et les Scythes, autant dire les Mongols et les Ukrainiens.

     

    Mais notre vaillant auxiliaire se laisse aller à l'admiration : "De quelle tigresse", tiens ça fait longtemps qu'on ne l'avait pas vue celle-là, d'Hyrcanie bien entendu ("a-t-il bu le lait, tout enfant, dans une grotte" – d'où, la grotte ? "d'Hyrcanie", bingo !) - vous pensez bien que Sidoine n'allait pas la rater. "Près de la Caspienne". Et Loyen d'ajouter : "Notre "Scythe" se souvient de Virgile" – ce dernier fut le premier à parler d'Hyrcanie – et encore. Mais combien reprirent Virgile... "Quelle terre plus rude que mon pôle l'a élevé ?" - axe meo grauior – "voici qu'il rallie au sommet de la côte ses escadrons transis" bravo le mono "et il se rit du froid car chez lui seul la chaleur du cœur l'emporte", ah, tirons l'échelle, tirons, je vous prie. V 534.xxx59 08 30xxx

     

  • Les mineurs et l'homme orchestre

     

    Mais survient un homme orchestre diabolique de bonne humeur, qui ouvre un bordel, qui vend des boissons, bref, qui se fait sa petite place sur le grouillement fasciné. Bagarres, crises d'autoritarismes face aux révoltes, couvaison très habilement menée de quelque gros malheur à venir.

     

    Pourquoi ne pas le dire, il faudra que le découvreur, promu grand patron bien riche, force ses hommes à creuser encore et toujours et fort maladroitement, pour que la catastrophe minière se produise. L'habileté de l'écrivain consiste alors à doser le sentiment de montée des périls et d'inéluctabilité avec une espèce de suspens vain, puisque tout a été mis en place pour éclater : le lecteur serait déçu que cet orgasme cataclysmique ait été si minutieusement préparé pour ne pas éclater.

     

    Ici deux points de référence encore, puisque Bernard Clavel oeuvre dans le connu- inconnu : suffisamment de points de repère pour ne pas effaroucher le lecteur ( un ouvrage sur les bobines de fil en Colombie risque de trouver un public des plus restreints), mais suffisamment d'inconnu aussi (le genre de sujet sur lequel on croit savoir déjà quelque chose, mais sur lequel il reste encore beaucoup à apprendre) - pour éviter toute impression de déjà vu.

     

    Quant à la catastrophe minière, elle ressortit aux scénarios de gros malheurs qui totalisent de confortables audiences. Et dans ce cas précis, l'on peut se rapporter à Zola, dans "Germinal", dont nous sommes relativement éloignés vu le caractère non pas anecdotique à proprement parler de la revendication ouvrière mais particulier - Bernard Clavel traitant plus de l'affrontement de personnalités que de conflits véritablement traités sous l'angle socialisant globalisateur , mais aussi et surtout à un roman social devenu pour enfants, "Sans famille".

     

    Et là, Bernard Clavel, le mythe en moins, réussit à capter le filon de la littérature populaire - je dis le mythe en moins car nous ne lisons plus aussi religieusement qu'autrefois, et les enfants ne lisent plus du tout.

     

    Cependant ceux que leurs parents sont parvenus à faire lire ( c'est d'ailleurs plus une question de destinée, y compris celle de notre civilisation, que d'éducation) lisent du Bernard Clavel. L'adulte sera passionné.

    Lumière et balançoire.JPG

     

     

    Permettons-nous à présent quelques incursions :

     

    P. 47 du livre de poche collection "J'ai lu" :

     

    "Quand on aura piqueté, faudrait découvrir tout ce qu'on peut. Echantillonner en surface. C'est plus facile que de descendre."

     

    Nous sommes au tout début de la découverte : les hommes établissent leurs marques. Piqueter, c'est carotter en surface. L'or, ici, affleure. Mais il faut se donner des ampoules aux mains, et moins il y a de gens au courant, moins le secret s'ébruite. L'exploitant au début est un piocheur.

     

    P.. 94 :

     

    "L'interprète traduisit. Les regards s'éclairèrent. Les hommes se levèrent, plusieurs parlèrent entre eux tandis que Jordan leur distribuait l'argent."

     

    Nous sommes en compagnie d'une équipe de Polonais, franc comme l'or, durs comme le granit, qui ne veulent travailelr que si "ça paye". Il y a une typologie bien marquée de l'homme du grand nord canadien, tout à fait semblable à celle des westerns. Ecole de virilité et de rudesse, j'en passe. Jordan, c'est le découvreur embaucheur.

     

    P. 141 :

     

    "Des hommes qui avaient fait la guerre en France soufflaient à l'ancien draveur :

     

    - On en a vu de plus amochés qui s'en tiraient.

     

    Ils le remontèrent, toujours geignant.

     

    Comme s'il eût attendu ce mome,t; c'est lorsqu'il respira sa première goulée d'air glacé qu'il perdit connaissance."

     

    C'est ici la séquence de l'accident du travail. Un draveur, c'est celui qui assur ele flottage du bois, en plein air sur les rivières. Celui-ci est descendu au fond, et les boisages ont dû céder. Scène attendue, mais l'art du conteur ne consiste-t-il pas justement à faire d'une scène attendue quelque chose de nouveau et d'attachant, à la fois en dépit des conventions et grâce à elles ? et à ce compte, qu'est-ce qui n'est pas convention ? Le musicien n'utilise-t-il pas sans cesse des combinaisons de sons à la portée - c'est le cas de le dire - de tous ?

     

    Et lorsqu'on enterre l'accidenté (pas de fin heureuse ici comme dans l'épisode de Jean Valjean sauvant le père Fauchelevent de l'écrasement sous la charrette ) , tout le peuple du Canada est là pour le commentaire du choeur antique:

     

    P. 188 :

     

    "L'aveugle était là avec les quatre prostituées sous deux grands parapluies bleus. Bastringue demanda à Jordan :

     

    - Est-ce que tu diras la prière ?

     

    - Je la sais pas bien, moi."

     

  • Bibliographie exégétique

     

    Adoncques, brave gens, passons à l'exégèse :

     

    II – HISTOIRE

     

    Histoires universelles Se verront-ils.JPG

     

    et histoires générales de l'antiquité (ce qui je le rappelle ne sert absolument à rien)

     

    E. CAVAIGNAC, Histoire de l'Antiquité (Paris, I, jusque 480, 1919, - II, 480-330, 1913, - III, 330-117, 1914).Le tableau ci-dessus est d'Anne Jalevski

    Premièrement, il s'agit de dates précédant l'ère chrétienne. Deuxièmement, le tome I, ou bien fut écrit en dernier, ou bien fit l'objet d'une remise à jour. Troisièmement, je serais curieux de savoir s'il s'agit d'un descendant du Cavaignac platement battu en 1848 au profit de Bonaparte, futur Napoléon III. Je regarde mon Larousse : Eugène en effet, 1876-1968, auteur d'une Histoire du monde en 22 volumes, fut le fils de Jacques, et le neveu du candidat malheureux prénommé Louis-Eugène. Piganiol, qui mêle son grain de sel aux bibliogaphies qu'il indique, ce qui les rend précieuses et dignes d'être lues ligne à ligne, précise : "Sous la direction du même auteur a paru une Histoire du Monde," - ce qui changeait des "Histoires de France" alors florissantes, "où les tomes qui nous intéressent le plus sont : V, 1, la Paix romaine," (la fameuse pax romana) "par E. CAVAIGNAC (Paris 1928), et V, 2, L'Empire romain et l'Eglise, par J. ZEILLER (Paris, 1928) – son collaborateur ; à ceux qui objecteraient l'ancienneté de ces travaux, je préciserais que l'historien Cavaignac et son équipe donnaient la plus grande importance aux faits économiques et financiers des époques étudiées. "E. CAVAIGNAC" poursuit Piganiol " a publié en 1946 une Histoire générale de l'antiquité, de 330 a.c. à Tibère (Publicat. de la Faculté des Lettres de l'Université de Strasbourg, CII) – pourquoi Tibère, mystère. "G.GLOTZ, Histoire générale, I. Histoire ancienne ; dans cette collection, l'Histoire romaine forme 4 tomes : I. Des origines à l'achèvement de la conquête, par E. PAIS, adapté par J. BAYET ;" – auteur par ailleurs d'une excellente histoire de la littérature – enfin, qui serait excellente s'il ne faisait pas systématiquement la fine bouche pour les auteurs qu'il présente.

     

    Un peu à la Télérama, vous voyez. "- II. La République romaine de 133 à 44" – soit des Gracques à la mort de Jules César : Ire section, Des Gracques à Sulla," (d'autres écrivent "Sylla",

     

    S-y) par G. BLOVH et J. CARCOPINO" grand admirateur de César, "(Paris, 1935), - 2e section, César, par J[érôme] CARCOPINO (Paris, 1936) ; - III. Le Haut Empire, par L. HOMO" qui ne l'était pas, édité à "(Paris, 1933) ; - IV. Le Bas Empire jusqu'en 395, Ire partie, L'empire romain de l'avènement des Sévères au concile de Nicée," où fut concoctée la version officielle du Credo catholique c'est-à-dire, à l'époque, universel, "par M. BESNIER" – Fourré-de-Merde, "Paris, 1937), - 2e partie, L'empire chrétien par A. PIGANIOL, Paris 1947). " Il ne faut donc s'enfiler que les chapitres sur l'Antiquité, à laquelle je mets personnellement une majuscule. "Pour le Ve siècle", ajoute André Piganiol, il faut consulter, dans la même collection, Histoire du Moyen Age, I, Les destinées de l'Empire en Occident (partie rédigée par F. LOT, Paris, 1928)." Ce sont de grands noms pour les professeurs classiques.

     

    Notez que le Moyen Age, daté traditionnellement de 476, chute du dernier empereur d'Occident, ne s'est établi que très progressivement, et que la date fatidique avait bien moins marqué les esprits en ce temps-là que la prise de Rome elle-même par Alaric en 410. "- III, Le monde oriental de 395 à 1204, par CH. DIEHL." Mais il s'agit là, très vite, de l'empire de Constantinople, de langue grecque, jusqu'à la prise de ladite métropole par les Croisés. Belle balade historique, ne trouvez-vous pas, don't you troove ?

     

  • Péguy paysan

     

     

    Péguy n'a pas connu la méchanceté paysanne. Péguy parle paysan. Je ne l'ai jamais été. Ma famille ne l'a jamais été. Quel écrivain à présent est paysan. Quel écrivant. Ou bien il se prétend tel, il est tel en se prétendant paysan, il vous fait de la mauvaise littérature, il vous fait de la mauvaise poésie (Bazin, L'Eglise verte), “les champs, les prés, les p'tits oiseaux, les fleurs”), il vous inonde, il vous fait de la poésie de déjà-vu, de toujours vu. J'habitais de tout petits villages. Je ne m'en rendais pas compte, que j'étais à la campagne, que j'étais de la campagne. En fait nous ne l'étions pas, je ne l'étions pas, mon père l'Instite était là justement pour sortir les ploucs de leur plouquerie, pour apprendre aux fils de ploucs à devenir employés, à sortir de la paysannerie, à s'en sortir. Péguy avait laissé derrière lui la paysannerie proprement dite, mais dans la même lignée, dans la même continuité, dans une même rupture qui est encore continuité : la campagne- les études – Paris – et le retour du regard en arrière vers ce qu'on a quitté, depuis l'endroit où l'on est, l'intellect, qui en est précisément le contraire, le contraire attendu, le contraire logique.

     

    Mais moi, l'auteur, l'indécent, dont l'intervention ici même est le comble de l'indécence, je suis passé directement de ma campagne axonienne (de l'Aisne) à Tanger, urbaine, exotique, sans rien de commun avec Paris ou quelque étude universitaire ou quelque journalisme que ce fût, comme en une superposition immixable d'une enfance tardive, seconde, surappliquée (de ma quinzième à ma dix-huitième année) en guise d'adolescence sur la première : une enfance à la campagne, puis une enfance au Maroc. Rigoureusement, à tout jamais imperméables. Ni paysan, ni Pied-Noir, changeant de village, extérieur à tout, vivant reclus chez ma grand-mère, et les fils du fermier, puis d'un coup les filles espagnoles et juives de Tanger, bien plus pour moi objets de timidité que d'étude d'un milieu social, attentif à mon sexe, à mon nombril, à l'injustice qu'il y avait à ne jamais pouvoir franchir les infranchissables barrières – seul, seul, seul.

     

    Le bord de Garonne.JPGTout l'opposé de Péguy, pénétré de rédemption collective dès son plus jeune âge, collectant des fonds pour soutenir les grèves des sublimes travailleurs jusque dans la cour de l'E.N.S. Rue d'Ulm. Je me souviens comment les ivrognes de C.V. près Soissons, qui avaient bu pour se donner du courage, sont montés à l'étage pour dire Allez Monsieur Collignon on est venu boire un coup avec vous, tous complètement ronds et en dimanche, se bousculant sur le palier, et mon père et ma mère, puritains en diable, refusant avec des mines pincées, “on ne va tout de même pas se mêler à tous ces ivrognes”, et c'est vrai qu'ils étaient complètement ronds, le maire et l'adjoint en tête, et ils sont allés fêter ça tout seuls, au bistrot, l'arrivée du nouvel instituteur, qu'est ben fier, qui veut pas se soûler avec nous, et de ce jour-là ils ne l'ont pas aimé.

     

    Moi je n'y voyais pas malice, je ne voyais que des gens sympas, à qui mes parents me disaient qu'il ne fallait plus parler, qu'il fallait que je me méfie, qui m'empêchaient d'aller chez eux, d'ailleurs les parents ne recevaient plus le fils de l'instituteur, prenant les devants, “Tu n'iras plus chez ces gens-là”. Moi je ne rendais pas compte que j'étais à la campagne, la campagne c'était l'état normal, dans Michel Tournier il n'y a pas de mots au Sahara pour désigner “le désert”, “on appelle ça le pays”, pour moi c'étaient les paysans c'étaient “des gens”

     

  • Poète-poète !

     

     

    RECUEIL de POESIES

     

     

     

     

     

    ...Déjà, le fascitrouducule est en mauvais étapette. Non par longue fréquentation, mais par long abandon. Pour l'avoir feuilleté, je sais qu'il s'agit d'un recouil de poèmes, avec beaucoup de blancs “pour l'âme” et une infinité de platitudes – ce genre de vent que s'obstinent à vesser depuis trente ans uen génération d'anémiques. Mais que vois-je ? Une préface ! Sans doute quelque éloge abscons et di tire-en-bique – ouah le beau papier d'impression ! Les beaux cahiers non-reliés, toujours plus brut, toujours plus authentiques ! Hmmm, Danone... Exergue de Kenneth White, ben mon cochon...

    Le tube.JPG

     

    L'auteur est donc censé, avec ses “Runes”, surenchérir sur la puissance des dieux. Ça ronfle la préface, coco, dès les premiers mots, ça te renforce déjà l'antipathie, par cette grossière approximation sottement revendiquée de l'écriture aux sciences physique et mathématique. Encore un poseur d'équation. Et de s'interroger : “Est-ce de la poésie, une forme de poésie ? Une poésie formelle ? Ou formellement la poétique ?” - mon pied au cul, est-ce un pied sur un cul, un cul frappé d'un pied, un pied augmenté d'un cul, ou deux fesses exprimées par le pied ? Moi-même et Dieu merci, la page 8 épuise la préface : “L'évidence scientifique peut-elle rejoindre l'évidence poétique ?”

     

    Grand Un, Attila, toute la page. Suivante, blanche, fin du premier cahier, ô grandiose pensée, allez ! On s'y plonge :

     

    “Naître dans le noir” (là dis donc)

     

    du vivant des caresses”

     

    (interligne)

     

    “en vouloir à la nuit”

     

    (interligne) (très important les interlignes)

     

    “gagner à s'y perdre”

     

    Traduction (? ) : “Mes parents ont baisé dans le noir (là dis donc) (oui, bon...) - ces salauds, et j'ai peur du noir, ce qui ne m'empêche pas de m'enfoncer dans un vagin”.

     

    N'est-ce pas profond ? C'est fort variable ma foi, et les femmes se le mesurent au doigt tant qu'elles peuvent. La page douze est encore plus succincte. Ayant lu les “Runes”, peut-être en ferai-je cadeau – page 13 : “La parole futile

     

    une douleur qui se tue au silence

     

    ce besoin de rien

     

     

     

    que la faim assouvit”

     

      • autrement dit, “quand j'ai le bourdon, je la ferme, mais je la rouvre, je bouffe un Mars, et ça repart”.

     

    Que de Béotie dans l'âme du critique... Il suffirait sans doute d'un ton pénétré ? Je crains que ma conviction première ne se mue en grosse indulgence de poisson noyé. Qurtout n'attendons rien de neuf : Monsieur Poète pense :

     

    “Captif des vertiges

     

    sur la terre à bâtir

     

    son mal en patience

     

    pour y dormir au bord”.

     

     

     

    Celui-ci me plaît : c'est bien par la faute de ma femme que je ne peux voyager : GNAGNAGNOUEEEERE !

     

    ...Ah, enfin ! Ce vers nul ! Ce vers parfaitement nul !

     

    “Les dents cariées par le sucre du silence” - ça c'est du symbolique mon pote ! “le sucre du silence”, apposition indirecte. “Les prés de mon âme”, “le pneu de mon amour”, “la braguette de mon tambour”, ça c'est de la poésie coco ! T'as pas deux briques que je te ficelle un bouquin à la con ? Page 16 ! Juste avant, “II”, au début d'un feuillet : nous retombons sur nos pieds. Ce doit être cela, le mathématisme de la poésie :

     

    “Les récoltes engrangées

     

    l'ivraie se récolte

     

    pour la beauté” - penseur ! Et qu'y a-t-il derrière ce “grand II” ? Une page blanche. Tant le poème précédent tant à penser laisse...

     

     

     

    “Femmes” (attendons-nosu au pire) (mais non, pas parce que c'est des femmes, abruti !) - “Femmes

     

    moissons oubliées

     

    sous la pluie des regards

     

    elles donnent faim”

     

    - je vous fais grâce des interlignes.

     

    Après l'ennui, l'amour ! Ah nom de Dieu ! Le “grand III”, c'est le sexe : sûr ! Les femmes, les moissons ! Quel être singulier, ce poète ! Quelle puissance !

     

    “Un sourire,

     

    un champ givré à perdre haleine

     

    la plaie qui se rouvre

     

    quand le lière fuit !

     

    Quand on débande, la vulve bée, puis en redemande !

     

    Moi aussi je manie le symbole. Mais je perds le souffle. Il arriv eun moment où plus rien n'est à dire. Çase surpasse pp. 22/23. Plus que deux vers. Sûr que ça gagne en intensité :

     

    “Quand on caresse l'arbre,

     

    on met la main au feu”

     

    “Arbre, il brûle de le savoir.”

     

     

     

    Je sens venir, parole ! Une page avec une lettre ! Ou blanche, non plus au revers d'un chapitre, mais en plein milieu !

     

     

     

    “Sur le chemin du retour

     

    la pluie

     

    allume la lumière” - j'ai gagné ! La page d'en face est blanche.

     

    De la poésie mathématique on vous dit ! Plus subtile encore : la page n'est pas numérotée ! Ni la suivante, blanche aussi ! Il faut tourner une page entre 24 et 25 ! ô piètre âme, ô pieds au cul, pieds découragez qui restez mous dans vos pantoufles !

     

     

     

    “La pluie

     

    ses cheveux brûlent

     

    sur terre” - lecteurs, vous avez vu l'opposition ? La pluie qui brûle ! Vous avez remarqué les éléments ? L'au, le feu, la terre ! L'air, c'était le vide des pages. A présent chiche qu'il nous entretient vde vent, de brebis ou de roc... Encore gagné ! C'est la neige, le diamant, “les facettes égrisées par une bise” - je n'aurai pas perdu mon temps : j'aurai appris un mot. Mais j'ai la flemme vraiment d'aller chercher dans le dictionnaire. Allez, un petit coup de Bon Dieu, un petit coup de Mort pour finir, ça ne fait pas de mal ! C'est joli les majuscules. Un peu de montagne, un peu de roc, ça manquait, ah ! La ville. M. Désagulier touche à tout. J'accélère : “La ville

     

    elle porte des bas

     

    à demeure”.

     

     

     

    C'est joli la polysémie. Soudain, page 35, je tressaille un peu, à peine :

     

     

     

    “Noyés au-delà de la force

     

    cherchant dans l'eau

     

    ce qui dénoue

     

    ils en prennent encore la peine”.

     

     

     

    Et je le noterai.

     

    La moindre chaise au désert devient cathédrale.

     

    Mais la chaise s'effondre page 36. Chapitre IV !

     

    A chaque nombre je scrute en vain l'arrivée de la mathématique :

     

     

     

    “Une grappe de folie fait un repas au solitaire” : il a pensé. Il a poété. Peut-être ce Monsieur gagne-t-il à être connu. Mais voilà : il croit écrire.

     

    “La peur aime à cacher ce que la solitude invente”, et je dirai même plus : “La peur aime à inventer...”

     

    Ce n'est pas fini

     

    “Avec l'âge, la beauté se protège” !

     

    Ici, deux réactions : ou bien s'acheter un kilo de Nivéa, ou bien relire “Les Vieilles” de Baudelaire.

     

    Ah ben merde alors ! C'est fini ! “Il a été imprimé 500 Runes ... Pas de prix... Quelques lignes ua dos, reprises de la Préface, pour rappeler n'est-ce pas, mais ça ne me rappelle rien du tout – mais alors, mais alors, il va falloir que je me cherche un autre livre, moi !

     

     

     

     

     

  • Des chats et des hommes

     

    Alors j'ai attiré les plus vigoureux, les plus retors, les plus féroces, par la fenêtre à ras du sol : ils dévoraient jusque sur mes pieds, l'échine lourde, dégoulinante. Je les ai caressés malgré leurs grondements terribles, tournant sur leurs gueules pour éviter mes mains, rivés qu'ils étaient sur les gamelles à bouffe : un chat errant ne dépasse pas sept ou huit ans. Ma vie n'est ainsi que ces anecdotes que j'égrène. Ainsi dans les rues nocturnes désertes de Laroque-lès-Ganges (Hérault), dans la chaleur touffue qui stagnait sous les lampes, se faufilaient d'un soupirail à l'autre les chats faméliques, tandis que les humains s'hypnotisaient devant l'écran - partout les ventres creux des chats se glissent et disparaissent.

     

     

    Du quai des Chartrons.JPG

    Au sommet de ma pente blanche torréfiée trônait à flanc de garrigue une Vierge éblouissante, les bras bénissant - combien de pieux touristes en procession bravant l'insolation parviennent-ils à ses pieds - un infarctus, dix ans d'indulgences... Le soleil matinal me voit aussi gagnant Sumène, deux ou trois places entre les ruelles, encore obscures à sept heures en été. Je revois la boulangère abîmée de l'intérieur par la vue du mur aveugle et l'abstinence conjugale, puis l'Héraut à sec, une autre place après le pont, le monument aux morts. J'ai poussé à pied jusqu'à Maison Verte (vers l'Aigoual et St-Romans). Abordé au retour très tôt par deux amis retour de goguette auprès de la pompe Esso, m'implorant d'accepter cinq euros pour de l'essence dans leur deuche, ils me remercient mille fois, rejoignent leur bourg et se couchent à l'aube.

     

    Quand je reviens à St-Bault ma femme est immobile au centimètre près sur le lit ouvert, attendant qu'il fasse trop chaud ; elle a perdu depuis plus d'un demi-quintal. Autre jour, autre année, ma femme et moi (j'ai ramé pour l'avoir, je lâche plus rien - une femme, une vraie, fidèle et sans jalousie) poussâmes jusqu'à St-Romans, premier bourg cévenol à flanc de lacets. Vivre ici m'eût ennobli l'âme ; en ont-ils seulement ceux qui s'enlisent en croupissants pavillons de banlieue – sable et plat pays – oui sans conteste, tous ont une âme - hommes bons et grands surtout au-dessus des plaines ? Dans le Bâtiment Communal une exposition d'artistes, où gisent de longs tréteaux bordés de vieilles souriantes et transpirant de toutes les tendresses du monde : limites et générosités du peuple, sexagénaires et débiles légères envahissant tous les coins de partout).

     

    C'était d'elles ces boules de cristal, foulards et sous-verre qu'elles s'étaient accaparés, étiquetés, répertoriés, enregistrés, pour les vendre. Nous avons acheté je ne sais quoi d'essentiel. Le plaisir est d'exposer. Objets bien gauches, sincères - tant d'âme en chacune et tant d'honnêteté, que j'apparente aux funambules de cabaret dont toute la vie ne tient qu'au numéro qu'ils exhibent, contorsions sans cesse reprises et répétées chez soi, pour un ingrat public bâfrant, buvant, payant le champagne plus que l'artiste. J'ai photographié ma femme sous les branches, au bord d'un de ces abreuvoirs à sec souvent vieux sarcophages en pierre des Mérovingiens ; cette photo de dos présente sur son corps et ses vêtements une telle marqueterie de bistres et d'ocres, ombres et feuilles, que l'on ne sait de quel genre il retourne, si c'est humain, animal ou plante

     

    Aussi bien minéral. Derrière le muret en contrebas le cimetière de village et l'église fermée, car les voleurs sont désormais plus craints que désiré le visiteur. Pèlerin, prie donc à l'extérieur, et remercie requins, chineurs et antiquaires - je vivrais donc ici, même l'hiver, sous les pluies noires, au-dessus du torrent invisible. Avec une autre dans une autre vie nous logerions dans ces cabanes aux volets bleus, murs délités, qui cuisent sur les vues glacées des cartes postales. Nous ne penserions qu'à nous, et à écrire. Nous serions entraînés vers le haut, je l'aurais tirée, et elle moi.