Proullaud296

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Tentative de désertion

     

    Dans l'arrière-salle un gros Laotien règne sur les peep-shows. Il sursaute, met la main sur son arme ; des couloirs en courant, une arrière-cour. La fille en vitrine s'est relevée pour nous suivre, elle se rhabille en courant ; dans la rue parallèle un taxi nous embarque à trois sans un mot et nous dépose à l'Hosto Henri Monnier.

     

    Mon fils occupe un lit, l'épaule cassée, sa fiche porte son nom, en arabe, en grec et en anglais. “Je suis en observation - pour les nerfs” dit-il en se soulevant mais sa jambe et son bras sont dans le plâtre. Le plâtre est beau, vierge d'inscriptions - “...qui est le grand blond qui t'accompagne ?” Ça ne lui dit rien. Il retombe sur le lit en grimaçant. A l'étage inférieur retentissent des rafales rapprochées. A peine arrivés on apporte ça dit Paziols t'es pas drôle grimace mon fils dégagez tous les deux. Tout de suite dans la rue je me précipite dans les bras d'une fille, elle me dit le travail reprend quand je suis ressorti Paziols n'était plus là je ne me suis pas inquiété je me suis senti tout de même misérable puis dans la foule ça s'est calmé, pas question de passer à la morgue, juste le temps de voir au passage dans une cour un peloton d'exécution qui se met en place, les fenêtres intérieures sont garnies d emonde dans la pénombre, un projecteur se braque, je ne veux pas d'ennuis, j'arrive (un quart d'heure de marche) aux limites de l'agglomération, c'est plus petit que MOTCHE plus le moindre soldat ni flic.

    Lionne de garde.JPG

     

     

    Devant moi une montée dans le noir qui butte sur une barre rocheuse, je me retourne,

     

    je chante un peu, je redescends me trouver une chambre en ville, je m'endors ; à 3 h du matin une gigantesque clameur me jette à bas du lit, c'est une foule de dix mille personnes (à peu près) qui hurle sa colère en pleine nuit dans toutes les rues avoisinantes comme si tout le monde vivait l'oreille collée au transistor pour manifester comme ça au quart de tour ils ont tué Cheikh Djeïmem ! La foule se dirige vers ma Légation (les vitres volent) un attentat à la voiture piégée les mégaphones appellent aux armes.

     

    D'autres manifestants remontent des bas quartiers, des salopards sont venus par le dernier bateau mon représentant est tiré de son sommeil, on l'assomme, des flics – enfin ! - le tirent de là en cata, la foule lapide le fourgon qui s'arrache en hurlant, je remonte me coucher pas d'histoires surtout pas d'histoires ; le gouvernement de Djiz – moi aussi j'allume la radio (en tête de lit) déclare une guerre immédiate, une flotte depuis longtemps sous pression dit le speaker “se prépare à appareiller”. J'écoute le poste jusque vers quatre heures – quatre heures et demie. Pour commander le petit-déjeuner – j'ai dû dormir - je m'exprime dans un sabir immonde (italien ? hellène ?) - le groom qui m'apporte le plateau dans ma chambre me regarde de travers au moins je ne viens pas de Motché ?

     

    Dans la rue du matin c'est l'enthousiasme guerrier, on me tend un uniforme, j'embarque pour MOTCHE à bord d'un rafiot tout retentissant de chants guerriers. A midi le rata, nous tirons des bordées jusqu'à nuit tombée, on nous débarque à même la plage, plus au nord - pour les renforts, c'est râpé. Nous zigzaguons sous le ciel noir, entre les dunes et les genêts. Je balance mon casque, je

     

    retourne mon uniforme, personne ne me voit, je cherche le petit chemin sous les crêtes ; au petit matin, par l'extérieur, j'ai pu rejoindre le Palais. Retour à la case départ. Nous ne nous fréquentons qu'entre fous : j'ai sauvé la vie à Zoubeï pendant les bombardements de Damas ; il s'en souviendra toujours – le voici qui entasse les sacs de sable au bord des fenêtres. Il rit sans cesse et rattrape un coin de voile entre ses dents. Un long nez droit, le teint cuit, les yeux brillants, Bédouin, drôle, et fou. Puis il remet le personnel à sa place : plus d'insolences. Les coussins ne traînent plus, les ronds de café sont essuyés sur les tables basses. Zoubeï porte souvent le transistor à l'oreille. Il commente, même devant les femmes.

     

    Il réceptionne les paniers à provisions qu'apportent les plantons. Il est dur de choisir ses amis ; celui-là, au moins, je ne l'admire pas. Il me confirme que les femmes de mon oncle, à présent, m'appartiennent ; même les plus jeunes semblent laides, lointaines. Si je parlais d'amour, pourrais-je envahir la Ville ? Mes tentatives restent vaines. On ne brise pas une conviction : je ne peux plus accorder ma confiance, ni même une once de crédibilité, à une femme. Grâce à Dieu les événements se précipitent. Aujourd'hui 25 juin, Paziols, le fou furieux, s'est remontré à Motché en public.

     

    C'est une ordonnance qui l'a reconnu, en faisant nos emplettes. Aucune blessure ne le marque jusqu'ici. Pourtant son identité ne laisse aucun doute, car il laisse à l'air ses cheveux blonds : “Faranj”, le Franc. Il se vante à présent de son crime. Il se fraie un passage parmi les Yahouds, qui laissent déserter tout ce qu'on veut. Le lendemain, le voici sous mes murs, au Palais. Paziols Faranj, “le Franc”, rencontre Zoubeï. Combats avec tes défenseurs / Sous nos drapeaux, que la Victoire / Accoure à tes mâles accents - mes fous me défendront ; Européen, Bédouin, se font face en riant, se saluent; fusil en mains, luttent “au bâton” en choquant les crosses, se tapent sur l'épaule sans paroles.

     

    La seule chance de véritablement dominer la ville est de la persuader d'un ennemi commun : précisément, les Yahouds – les Juifs. Les péniches de débarquement lâchent 3150 hommes sur le port abandonné de Lwaspoï ; s'ils attaquent pour de bon, la ville est sauvée. Mieux vaut seuls contre tous que déchirés de l'intérieur. Alyah, veuve de mon oncle, me dit : “Sors te battre parmi les autres, tes égaux !” Elle ajoute : “Que feras-tu donc, si la paix s'abat sur ¨MOTCHE ? des hélicoptères mitrailllent la ville d'en haut, depuis ton départ.” Tout contre la Caserne Jaune, on vient d'exécuter quatorze otages ; Aliah rassemble sur sa bouche les pans de son voile bleu, pince les lèvres et s'en va.

     

    Je m'aperçois alors que mes horaires de sommeil se sont complètement défaits ; je ne crains rien : trop malhonnête pour risquer une dépression nerveuse – si j'habitais une ville paisible ?J'irais tout simplement chercher le pain, je saluerais mes voisins. J'écouterais les autres se tuer de loin à la radio. J'aurais une seconde femme, et j'accomplirais mon devoir conjugal. Je ne craindrais plus le dénuement, ni les duperies. Ce soir le matelas me semble dur. Devenir humble serait la fin de tout.

     

  • A l'aurore

     

    Seul à sept heures parmi les pierres et les grincements de coqs. Un chien gueule en contrebas. La route gravillonnée se redresse et percute de plein fouet l'église, à cent pas – qu'on devine à son maigre pan de mur ajouré où se balance une cloche, comme une figue oubliée. Cela ressemble à une grange. Recroquevillée, tassée-boulée contre la vieille agglomérée qui s'effrite, elle dresse son flanc aveugle au fond d'une aire poudreuse, mi-place mi-cour. À main gauche une ligne de maisons blanches, ébréchée de jardins qui dévalent ; à droite l'aire-place s'indécise, court à un arbre, se bute à un roc d'achoppement, monte vers le Calvaire, m'attire et me propulse, s'ouvre en panorama : j'ai sous les yeux la vallée du Lot, de Puy-l'Evêque à Villeneuve, infestée de villas blanches, des œufs de fourmis ; en bas grouille la vermine qui renâcle dans son lit avant de courir aux fonderies de Fumel.

     

    À l'horizon les serres se découpent sur le bleu acidulé. Sous mes pieds la falaise de roc, à l'assaut de laquelle monte un enchevêtrement de ronces et de boîtes à conserves, litrons de plastique et lianes ; un fourré, une décharge, les fleurs d'orties mauves entre les cartons. Vers la gauche, entre moi, l'arbre et la croix, une butte témoin obstrue la vue et hausse un occiput herbu, hanté de possibles chèvres. Un fossé qui m'en sépare se creuse en U, à profondeur d'homme, j'y descends pisser. Au-dessus le roc s'y soulève et me fixe de ses orbites aveugles. Je l'empoigne, comme avant moi bien des gosses de montserrat, et me retrouve sur une petite plate-forme de quatre mètres carrés, à pic sur trois côtés, la cime des arbres à mes pieds. Le vent désarçonne mes cheveux, ronfle à mes tempes, l'arbre au-dessous de moi s'agite. Le chemin jaune en bas puis la prairie jusque plus bas encore. Le temps d'une accalmie j'entends deux chiens chassant jaunes aussi je pense, un tracteur pétarade entre d'autres roches. À gauche le calvaire. À droite, profonds, les immondices. Je reste ainsi longtemps sous les boulets du vent, blasonné de soleil, écartelé de vent, j'ouvre les br as et danse dans mes bottes en frappant mes cuisses, inattentif au gouffred'où souffle, décanté des vapeurs d'usine, le vent sidéral directement sur moi. Le cul, l'escalator.JPG

     

    Le ciel s'est dégagé, le soleil donne, les yeux rougis, je redescends. Du regard, sur la place, je cherche un bistrot, un bureau de tabac. Des volets bâillent ou claquent en révélant leurstrognes somnolentes, papillotes, faciès fripés, cols avachis. Sur le seuil de ce qui me semble une auberge, une ménagère, croupe haute, tape un paillasson. Ses hémisphères jambonneux me montent l'eau en bouche. "Pardon madame – pardon madame - est-ce que je peux déjeuner ? La tapeuse se redresse et me prend pour un fou. Je demande si la mansarde du premier est toujours libre – mes bagages arriveront en fin de matinée - mais ce n'est pas un hôtel ici Monsieur – regard fuyant - vous ne reprenez pas votre logement ?

     

    - Pas question. - Je vais voir si je peux vous garder, disons quinze jours ?" Brune boulotte d'âge indécis, large face aux yeux glauques, boucles sur le front – c'est le regard surtout qui attire : perçant et mousse à la fois, hésitant et déterminé, fixe et mouvant – comme un cache qui palpiterait au fond de l'œil. 54 ans, hagarde. "Me ferez des œufs. - Monsieur Ménestrel ?

     

      • Oui ?

      • Faudra vous raser.

     

    Elle tourne le dos et m'invite à la suivre. Le vent me pousse aux épaules. De plein-pied s'ouvre une haute et sombre salle que le soleil levant n'arrive pas à désobscurcir. Les coins sont rongés d'ombre. La table d'hôte, lourde et sans nappe, occupe le mitan. Un vaisselier me fixe de ses plats ronds. Je m'assieds sur la banquette au skaï crevé, mes yeux s'accommodent, je distingue à main droitel'horloge que je touche et les murs écaillés. À gauche dans la cuisine la Gignard, puisqu'il faut l'appeler par son nom, prépare le frühstück : larges tartines, demi-sel, bol crémeux ? Non : plateau de teck avec geisha, fleurs de pommier rose et Fuji-Yama ; un petit pot pour le lait, l'autre pour le café, quatre sucres dans la coupelle, rondelles de pain, tasse bleue myosotis, miel, confiture, serviette en papier de riz "Et voilà" dit l'hôtesse.

     

    Qui sent le vin. Puis, couvrant le vacarme des coqs, la complainte obstinéede l'aspirateur. Alors arrive le vieux. Petit. Ramassé. Replié. Pas à pas, un par un, il atteint la banquette crevée qui court le long du mur. Je soulève la cafetière en maintenant le couvercle, le café noie au creux du bol les pieds du sage, son drapé, son rouleau et sa barbe imprimés dans le creux ; les yeux du Chinois disparaissent dans ses rides, son chignon bleu est cerclé d'or. Je vois sur le mur oblique la silhouette en lente reptation du vieux, ses orbites à présent devant moi sous la visière et puis la canne et le poing sur la canne – ses doigts ne tiennent que par le nœud des veines "Je ne suis pas encore mort" dit-il ajoutant : ma tombe n'est pas encore creusée- j'espère qu'il mourra sans m'avoir touché - le voici qui s'assoit. Le bois craque et la bourre du skaï ressort en hernie. Par la porte de la cuisine passe la tête inquiète bouche en fer à cheval de la patronne qui se retire aussitôt -l'oncle Jonasa ici ses entrées.

     

    Progressant de côté d'une fesse sur l'autre, ouvert, fermé, ouvert, fermé, il parvient à ma gauche et cette fois, oui, il me fixe. Tartine aux lèvres et bouche pleine et sans goût, je m'incline, déglutis - le voici juste sur ma gauche, au pied de l'horloge où pendule un balancier d'or comme au fond d'une blessure. L'oncle dit Je t'ai fait peur Ses yeux sont vitreux, striés aussi, écartelés sous le creux des arcades – ses doigts me serrent le coude, ses lèvres s'entr'ouvrent et ma bouche se sèche Quand je chie –dit-il - je chie des bouts d'intestins. J'imagine la migration massive, instantanée, d'une horde de cellules cancéreuses, tandis que lui, Jonas, demeurerait soudain à tout jamais vrillé, grêlé de cavernes suintantes ; des taches verruqueuses et noires cribleraient la peau de mon visage – à ce moment paraît dans l'embrasure la tête contractée de la logeuse – qu'est-ce que t'en dit ?

     

    - Baisez-lui le creux de la main dit-elle - une main noire et creusée jusqu'à l'os. Je m'exécute.

     

  • Histoire et autres

     

    Quel sérieux ! Quelle gravité ! Le commentateur ne doute pas un instant que le lecteur ne se rue, sitôt l'ouvrage refermé, sur ces chefs-d'œuvre de gestion, qui eux, au moins, servent à quelque chose ! L'analyse du contenu d'une telle réforme amène certains observateurs supercifiels à penser que l'U.R.S.S. (bien placer les points après chaque abréviation) fait un pas décisif vers la restauration du capitalisme. Erreur grossière ! Penser à ces classifications de bibliothécaires sur les livres de religion, disséquées à fond sous diverses cotes, au moins 10, pour les chrétiens, tandis qu'une seule de ces mêmes cotes rassemblait les “autres religions” !

     

    La divinité floue.JPGDevant la complexité des approfondissements, certains autres esprits non moins superficiels rejettent toutes les subtilités, les décrètent de vanité, pour se réfugier dans la présence de Dieu ou le néant âprement dénoncé, ce qui est le même gloubiboulga. Le tout témoigne d'une grande paresse et d'un manque total d'originalité, voire de personnalité. En résumé, je m'emmerde à lire – car, s'il y a bien rapprochement des économies capitalistes et collectivistes sur le plan de la gestion, l'utilisation du profit qui en résulte reste fondamentalement différente puisque dans le premier cas, il s'agit d'un profit privé et dans le second d'un profit collectif. Notre client de bar en zinc ne manquera pas d'objecter que bien des industriels soviétiques se sont taillé de belles fortunes personnelles, et que les sales entreprises privées des USA se sont tournées vers le bien-être de la ou

     

    d'une collectivité. Encore le "tout se vaut". Encore l'éloge de la liberté sur le prévisionnisme. Encore le schéma d'une dissertation sur le général et le particulier, la disparition par émiettement ou par dilution. Alors ? Qu'en penses-tu ? N'y a-t-il pas net avantage en faveur de la générosité collectiviste? En réalité ce qui change ce sont les moyens qu'emploie le communisme soviétique pour parvenir à ses fins : direction collégiale et non plus dictature d'un seul homme ; coexistence pacifique et non plus guerre froide ; autogestion des entreprises et non plus gestion bureaucratique et centralisée. On ne saurait mieux dire : la forme, en effet, et non le fond : car la direction collégiale fut pourchassée, cassée, sitôt qu'elle s'éloignait d'un fil des directives gouvernementales, et ses promoteurs envoyés aux camps - pas question d'autogestion ; la dictature d'un seul homme ne correspond pas du tout, que je sache, aux méthodes de production en Occident, mais s'exerce bien plus en descendant des hautes sphères du Parti, et tout à l'avenant.

     

     

    Et nous voici rendus, Mesdames et Messieurs, à l'indispensable tableau chronologique de fin de volume, où voisinent par colonnes les “relations internationales”, “la France”, “les nations occidentales y compris le Japon”, “le monde communiste”, enfin les “sciences, arts et faits religieux”. Ces derniers, en 1971 ancien style, ont paru si essentielles à notre brave Thibault qu'il les place en conclusion ultime, en position d'arbitrage, à son très inégal volume sur Le temps des contestations. Ce ne sont qu'avertissements apocalyptiques, sur l'équilibre de la terreur entre les deux superpuissances atomiques, et déclarations amoindrissantes sur les grands mouvements sociaux de la dernière décennie d'alors, qui est bien autre chose qu'un prurit étudiant ou libertaire.

     

    Eh oui pépé, la boîte de Pandore est ouverte (dans la version des vices qui s'en échappe, version sans charme) et Zeus sait quand elle aura fini de se vider. Dans la version primitive, c'étaient les bienfaits qui s'envolaient au ciel ; au fond de la boîte restait l'espérance, de façon bien plus poétique. Mais allez demander de la culture aux journalistes... Bref, à l'entendre, nous étions au bord du précipice... Or depuis que nous y sommes, nous avons fini par nous apercevoir que nous étions le précipice, de même que nous étions l'horizon, et qu'il fallait nous contenter de ces immenses limites. Et le spectacle continnue, de ces pantins qui grimacent au bord de l'abîme avant de s'y abîmer, puisqu'il faut faire dans le littéraire.

     

    Cette année-là (1950) Kurosawa sortait Rashomon. Quatre versions différentes d'un crime. Pas vu. Ou si peu, en dormant sur un canapé face au petit écran. Confondu avec Ran, s'il existe, épopée guerrière avec plein de fanions japonais. Luis Buñuel met en scène Los Olvidados, production hispano-mexicaine. Celui-là, je l'ai vu, en noir et blanc, avec la fameuse scène du répugnant piétinement des têtes par les chevaux des riches, qui font semblant de ne rien voir à leurs pieds, tout en jouissant du cul sur leurs selles. Vu sur grand écran, puis sur petit. C'est la première fois qui fait le souvenir. Un de ces films nasillards et terribles, axés sur la misère. Le communisme a passé, toujours autant de misères. Elles se passent le relais, nous autres sur nos chevaux nous plaignons des selles de travers, sous nos sabots éclatent les têtes. Mais nous nous en foutons.

     

    C'est la vie, n'est-ce pas. Nous n'y pouvons rien. Nous sommes dans nos jus de mort prochaine, dont il va bien falloir s'occuper un jour. Ils n'avaient qu'à, ces pauvres, s'en sortir seuls. Je paye mes impôts, moi, Monsieur. Je ne peux pas accueillir toute la misère du monde, je ne peux pas remédier à tout. Tout est banal. Je donne à ma mendiante de la poste, qui va en avion à Rabat pour voir la famille. Nous n'avons pas l'habitude de réfléchir à ces choses-là. Le clochard de la médiathèque avait un appartement, une télévision, une femme et des enfants, l'an dernier encore peut-être. Il erre toute la nuit et s'endort au chaud dans son fauteuil ergonomique. Je lui chipe son Charlie-Hebdo à ses pieds, car je suis un contestataire, et même, un rigolo.

     

    Assis sur mon fauteuil à moi, je l'entends grommeler qu'il ne faut pas se gêner, puis, ma lecture révolutionnaire achevée, je replace l'hebdomadaire sur son présentoir. Il n'aura qu'à se relever pour le lire. “Il ne nous reste plus que le courage d'être lâches” disait Philippe Noiret. Cela ne saurait tenir lieu de conclusion.

     

  • Pro Marcello

     

    Le champ d'honneur.JPG

    Le Pro Marcello de Cicéron devrait se prononcer à l'italienne, ça aurait de la gueule, mais, selon nos philologues, il se prononce [Markello], et nous dirons, nous autres Français, au nominatif, Marcellus. De plus, il y en a deux, cousins germains, Caïus et Marcus. Mais pour les distinguer, l'un est un ami de César, l'autre un ennemi de César. Être ennemi de César, cela signifie montrer de l'amitié pour Pompée, républicain, magouilleur, prétentieux, plein de morgue, fourbe professionnel, et retournant sa veste chaque fois qu'il le faut, bref, la vraie bête politique. Or ce Marcus, ennemi de César, lui ressemblait. C'est curieux n'est-ce pas comme on déteste ceux qui ont finalement le même caractère que soi.

     

    Cicéron était dans le même cas. Il choisit d'évoquer, du haut de la tribune, ledit Marcus, prorépublicain. Cicéron aimait la République, le Sénat, tout ce qui était sincère et légal. Or, il s'était vite rendu compte que le champion de la République et du Sénat, Pompée, ne valait pas grand-chose en tant qu'homme : bouffi d'orgueil, ne rêvant que d'écraser son adversaire sous le poids des procès, un type assez puant. Et Cicéron, malgré son républicanisme, aimait beaucoup César. Et réciproquement. L'avocat va donc remercier César d'avoir pardonné à Marcus Marcellus, un pro-Pompée, qui a préféré ses convictions républicaines personnelles à son indine représentant, faisant donc passer les convictions avant les sentiments personnels.

     

    Cicéron a fait le contraire : il s'est rendu compte que le vilain candidat dictateur avait de la valeur, tandis que le gentil républicain, Pompée, n'était qu'un vil blaireau à la fin de sa carrière. Vous suivez bien la tactique de Cicéron ? Il défend un homme qui a conservé ses convictions, devant César, auquel il s'est rallié en soupirant comme une fiancée qui aime bien les grosses brutes. Comme ça, si le Marcellus vient faire ronron aux pieds de César, il aura suivi le même itinéraire que Cicéron ! Et Cicéron pourra dire : "Vous voyez bien ! Il n'y a pas que moi qui ait changé d'avis !" Ô combien tout cela est confus !

     

    On dirait l'intérieur d'une âme humaine, tiens. Le discours, vous n'en entendrez pas une miette, car le sort m'a mené jusqu'au seuil, nec plus ultra, c'est-à-dire "et pas au-delà". Les discours de Cicéron m'ont toujours fait ronfler. Ce ne sont que longues périodes et balancements interminables, agrémentés d'arguments bidons, de mauvaise foi recouvrant la bonne foi ou l'inverse, de grandes envolées, de flatteries absolument immondes, car après la langue de Cicéron, les culs étaient bien propres. Et puis il me ressemble trop, voir plus haut – flagorneries mises à part bien entendu, eh, faut pas exagérer non plus. Mais pour les valses hésitation, les recroquevillements pas courageux en attendant que ça se passe, "qui des deux j'aime le mieux, papa ou maman", là, oui, je me retrouve bien, mais je ne suis pas le seul. Tel est le drame des intelligences supérieures (Cicéron, bien sûr, Cicéron...) qui cultivent la démocratie : ils sont déchirés entre la médiocrité, parfois, souvent, des représentants de ladite démocratie, et l'allure, le panache, des représentants du pouvoir personnel. Et voilà, sans aucun rapport avec la choucroute, comment de sincères démocrates, amoureux du peuple et de ses valeurs, en arrivent à se rouler admirativement aux pieds d'un Staline, d'un Mao, d'un Castro. Entre gens supérieurs, n'est-ce pas...

     

    Nous ne parlons ici que des pourris de la tête, évidemment. Nous proposons une grille de lecture un peu élémentaire, mais qui n'a jamais été bien explorée à mon avis, et pas seulement parce qu'elle est nulle, mais parce qu'elle plongerait bien des gens dans l'embarras. De plus, Cicéron fut également courageux. Il est même mort de façon violente, parce qu'il s'était opposé au successeur de Jules César, mais après s'être réjoui de la mort de César (encore un qui s'aperçoit que le pouvoir, même d'un homme admirable, rend autoritaire, rend injuste, et fait perdre la tête à grands coups de poignards dans le buffet). Ah, si seulement César avait été un dictateur débonnaire, ou si les Républicains s'étaient montrés dignes, comme Caton !

     

    Mais Caton manquait de souplesse. Au début, oui, César, avant de devenir maraud, s'était montré clément : le nommé Marcellus avait voulu le débarrasser de son proconsulat des Gaules, en accordant même le congé à son armée conquérante. "Viens César, à Rome, tout seul, comme ça nous pourrons te mettre en procès avec toutes les casseroles que tu te trimballes, et sans armée, tu finiras dans les chicanes et peut-être même en prison, gnak gnak gnak". César dit "Non", franchit le Rubicon et marche sur Rome. Il vainc celui-ci, il vainc celui-là. Vous savez ce que c'est, vous autres Français moyens, quand un vainqueur vainc, on se précipite à ses pieds, "J'étais avec l'autre mais je ne le ferai plus".

     

    César, bienveillant avec ses compatriotes (avec les Gaulois, c'était une autre paire de toge), faisait les doux yeux de Raminagrobis : "Relève-toi mon enfant, va et ne pèche plus". Et les autres se relevaient les yeux humides, chantant les vertus de ce méchant si modéré, qui interdisait par exemple à ses soldats de circuler en armes dans les cités qu'il venait de reconquérir. Clémence louée partout, peut-être, sûrement même, manœuvrière, mais qui finissait par devenir sincère. Mais ceux qui ensuite revenaient en arrière n'avaient plus droit à l'indulgence. Cicéron, qui avait des relations amicales avec César, se méfia, puis relâcha sa méfiance. Il rentra chez lui, car il n'avait rien fait de trop grave, Pompée s'était fait un peu décapiter par les Egyptiens (il était courageux dans la fuite), mais ses fils combattaient encore en Espagne, et César, décidément partout à la fois, leur taillait croupières et culottes.