Proullaud296

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Le retour du juge Ti

     

    De Van GULIT : « Quand le juge Ti pénétra dans la buvette, le Caporal bavardait devant le comptoir avec un vieux bonhomme vêtu de loques crasseuses. » Il s'agit non pas d'un caporal d'aujourd'hui, avec buvette assourdie de musique, mais de Chinois, de planches en bois, et de boissons dans un petit bol. « Non loin d'eux, assise en tailleur sur un tabouret, Mlle Œillet-Rose se taillait les ongles des pieds », ce qui témoigne d'un sens aigu de la contorsion, et pose la question de savoir si ses pieds étaient déformés par des chaussures trop petites, à la chinoise.

    « Approche, vieux frère ! » cria le Caporal. « J'ai de bonnes nouvelles pour toi ! »

    « Le mendiant » (c'est le « vieux bonhomme vêtu de loques crasseuses ») « tourna vers le juge le regard sans bienveillance de ses yeux rouges et larmoyants. Il avait le visage osseux, marqué par les intempéries, et plus ridé qu'une vieille pomme. » (En ce temps-là, les clichés n'étaient pas encore des clichés). « Tiraillant sa barbe graisseuse, il commença d'un ton dolent :

    «  - «Je me tiens habituellement au coin de la deuxième rue en venant de la Porte Ouest. Le quatrième immeuble est une maison de rendez-vous de bonne classe, aussi, à la fin de la journée, ma sébile est-elle toujours pleine. » ( Pour la gouverne de l'auditeur-lecteur, notons avec Amélie que le mendiant déteste les femmes, parce qu'elles se livrent à des saloperies sexuelles, avec des hommes que le mendiant méprise également).

    «  - « C'est une chouette boîte », remarqua Mlle Œillet-Rose. « On m'y a emmenée une ou deux fois, les jours où j'étais vernie. » La bouche pleine.JPG

     

    "Le mendiant dirigea sur elle son regard larmoyant.

     

    " - "Je t'ai vue !" lança-t-il aigrement. "La prochaine fois, dis à ton client de me donner plus de deux sapèques. J'ai l'habitude d'en recevoir quatre... parfois davantage quand le miché est satisfait." - n'est-ce pas touchant de voir employé le bon vieil argot de nos grands-pères, afin de renforcer l'exotisme chinois ? tout en nous laissant dans des eaux familières ? hmmm ?

     

    «  - Ne nous égarons pas », intervint le Caporal.

    «  - « Bon. La poulette qui portait les boucles d'oreille que vous m'avez montrée » - une femme d'excellente famille paraît-il, comme vous savez - « est venue à deux reprises dans cette maison. Je n'ai pu voir son visage dissimulé sous un voile, mais les boucles s'apercevaient bien. Quand elle est sortie avec le jeune homme, elle m'a regardé et lui a dit : « Donne dix sapèques à ce pauvre vieux. » Et il l 'a fait !

    «  - « Il ne faut pas que ça t'étonne », expliqua le Caporal au juge Ti. « Ces mendigots gagnent bien leur vie. Un jour, tu devrais essayer toi-même. »

    « Le juge réussit à répondre quelques paroles appropriées malgré la surprise où le plongeait la révélation du mendiant. Sauf l'éventualité tout à fait improbable d'une seconde paire de boucles d'oreilles dans Wei-ping, il fallait admettre que Madame Teng avait eu un amant, chose non seulement peu plausible mais inconcevable ! Il demanda au vieux bonhomme : « Es-tu bien sûr que c'étaient les mêmes boucles ? »

    « La question remplit le mendiant d'indignation.

    « - « Je peux avoir les paupières un peu humides de temps à autres, surtout les jours de grand vent », répliqua-t-il, « mais je parierais que ma vue est meilleure que la vôtre ! »

    «  - « Larme-à-l'œil connaît son affaire », trancha le Caporal. « Il ne te reste plus qu'à retrouver ce jeune homme, vieux frère. C'est lui l'assassin ! Comment était-il, Larme-à-l'œil ? »

    «  - Plutôt bien habillé. Peut-être aussi qu'il aimait bien lever le coude car il avait les pommettes rouges. Je ne l'ai jamais rencontré ailleurs. »

    « Se caressant lentement la barbe, le juge dit au Caporal :

    «  - Je vais aller questionner la propriétaire de cette maison. »

    Le Caporal pouffa. Lui donnant une bourrade amicale, il s'écria : « Tu t'imagines encore être chef des sbires ? On arrête les gens, on les bâtonne et ils vous racontent tout ! Si tu vas poser tes petites questions à la patronne, que crois-tu qu'elle va faire ? T'offrir un couché gratis ? 

     

  • Sulfureuse Evita

     

     

    Eva Peron... Idole pour hystéries... La foule gueulant au pied du balcon « Ahora ! Ahora! » Un gouvernement pas plus crétin qu'un autre. Apparemment. Une tradition de pouvoir féminin depuis, par exemple au Chili, au Guatémala. L'histoire commence à peine, je sais ce dont il est question, je sais comment cela se finira, dans le sang des menstrues cancéreuses. Mais nous avons besoin, nous autres, de destinées cinématographiques, de mythes : Marilyn, que je déteste, James Bond, Marlon Brando qui s'est tapé James Dean... et Tennessee Williams, comme tout le monde. Nous avons besoin des grandiloquences nasillardes d'un Henri Mitterrand, tandis que défilent sur le petit écran funérailles et cortèges nuptiaux.

     

    Je ferraillais alors sur Bétancourt, dont on prétendait qu'elle était un agent de la CIA et du Mossad réunis ; qu'elle n'aurait pas souffert dans la jungle. « Ne soyons pas dupes ! » piaulaient tous les Homais du blog. Les Farc sont démolis. Rémission dans notre agonie occidentale.Les humains ne comprennent rien. Recommencent les mêmes conneries. Tant de vertu, tant de justice, pour aboutir à Robespierre. Qui sera notre nouveau Maximilien ? Juan Duarte ne se préoccupait pas de la rumeur publique. Cet homme est le père d'Eva Peron. Et peu importe le nombre de ses robes ou de ses chaussures à elles. Peu importe le ridicule dont il est si facile de l'accabler.

     

    Nous avons besoin, nous autres « foules sentimentales », de détourner nos regards de la misère et de la guerre. Julien Gracq parle de ces ras-du-sol qui, à la vue même des stigmates de saint François, lui conseilleraient de se soigner par des applications de compresses d'huile. Et je ne veux plus entendre ces prêcheurs de justice, qui se serviront au passage, et ne conçoivent de fonctions présidentielles qu'au sein d'un mobilier IKEA dans un pavillon de banlieue. Enfant je défendais mon curé avec son catéchisme, son idéalisme, et le père Lejeune s'indignait devant ce gosse qui préférait les valeurs spirituelles aux simples conditions de vie garanties.

     

    Ce qui comptait n'était pas le tant par mois, mais le regard de Dieu, ou celui de soi sur soi. Je me suis toujours contrefoutu des gens. Qu'on leur donne de quoi se loger, se nourrir et s'instruire, et qu'ils nous foutent la paix. Je vote à gauche, par bonne conscience, mais « il me serait impossible de vivre parmi le peuple » (Stendhal). Il ne peut me parler que de recettes de cuisine, des perfectionnements techniques de son ordinateur. Alors viva Peron ? Que non pas. Oui, le livre parle d'Eva, Evita, et non exclusivement de son grand homme. Mais elle s'est tellement attachée à lui, leurs deux noms sont tellement imbriqués par l'imagination populaire, que l'on ne peut parler de l'une sans évoquer l'autre, le Général. Nous avons connu, de ces femmes issues de peu et qui se sont senti des vocations de comédiennes : la femme de Mao-Tsé-Tung et Mlle Duarte (fille naturelle d'un ranchero de la pampa) ont eu en commun cette passion de vivre sur les planches ou devant la caméra toutes sortes de destinées imaginaires et merveilleuses. Et de même qu'Adolf ne fût pas devenu Adolf si l'on n'eût recalé son talent de pacotille (rassurez-vous, les nazis, d'autres auraient pris la place), de même la senorita fille naturelle et méprisée, de talent médiocre, aurait mieux fait de connaître le succès qu'elle escomptait.

     

    Au lieu de cela, elle végétait dans les petits rôles, s'essoufflait à criailler sur les ondes, régnait sur les cabarets de seconde zone. Un jour un client la remarque ; c'est un amateur de clinquant, brillant, c'est Peron, en route lui aussi vers un avenir glorieux pense-t-il. Tous ces débuts, tumultueux, sont racontés à la perfection dans le livre qui lui fut consacré par Silvain Reiner : Evita. Les amateurs de films bidons conservent peut-être encore en tête l'ignoble rengaine Don't cry for me Argentina, bramée en anglais (en anglais !) par Madona Superbidone au balcon à la foule abrutie.

     

    Le film ne rencontra pas le succès escompté... Peut-être parce que les Américains se sont toujours opposés à la politique de Péron. D'ailleurs, notre beau général creux, admirateur de Mussolini ET d'Hitler (ça fa

    Le rond-point.JPG

    it tache...) ne pouvait plaire à la première démocratie du monde. Il avait même initiés quelques pogroms à Buenos-Ayres, avec ses hommes de main. Donc, les Américains, qui ont foutu Hitler sous son bunker, ne le portaient pas dans leur cœur. Tandis que l'Argentine d'après-guerre, ce n'est un secret pour personne, accueillait bon nombre de fugitifs du nazisme, qui ne demandaient pas mieux que d'instruire l'armée nationale. Les Etats-Unis aiment la démocratie, c'est entendu. Mais ils ne répugnent pas à un régime un peu musclé, même un peu beaucoup pourri, lorsqu'il s'agit de défendre la liberté d'entreprendre, celle des renards libres dans un poulailler libre. Donc ils ne pouvaient porter dans leur cœur, disions-nous, ce populisme, cette “troisième voie” entre communisme et capitalisme baptisée “justicialisme”. Le peuple est facile à berner – disons : les gens sont faciles à berner. Encore aujourd'hui, et vraisemblablement pour toujours. Qu'on lui agite une belle femme sous le nez (vous la trouvez belle, vous , Eva ? ) - et les hommes vont se mettre à bander, les femmes à envier, à imiter, pendant ce temps-là personne ne fera de politique. Il est vrai que l'on ne se bousculait  pas autour de Clara Bruni, peut-être parce que le peuple, justement, ne donne plus dans ces admirations-là, et aussi parce que les ambitions personnelles, des femmes et des hommes, se voient plus facilement désormais, vaccinés que nous fûmes (c'est du Belge) par les dents qui rayent les planchers. Evita, c'était la névrose incarnée, la soif de revanches sur les humilations, et me désir du pouvoir, jusque sur Péron lui-même : ce Monsieur ne l'a jamais impressionnée, surtout pas sexuellement paraît-il.

     

  • Je suis allé en Espagne, mais sans rien perdre de mon remarquable sens critique

     

    Ça brûle. Dix-huit heures ouverture des boutiques. Ce n'est pas tout de voyager il faut aussi s'emmener avec soi. Au rebours de tous. Mêmes mœurs et les mêmes intervalles. Si ce n'est pas pour se retrouver à quoi bon voyager. Mes textes à photocopier : "diffusion" sur l'emploi du temps. Madame Swatch ma collègue est née ici à Castellón (Castelló) (de la Plana). Catalans, Valenciens, tous m'emmerdent ; tout au long de la route (et jusqu'à Elx ! [Elche...]) - les panneaux arborent de gros barbouillages où les Gens-du-Pays tiennent à rectifier le moindre signe diacritique. Jusqu'à transformer le "c" en "k" : Kreatividad ! Ah mais ! ¡ Filólogo, Senyor ! À Castello : rien à voir. Et total oubli de Mme S. Je réussis tout de même un numéro : l'humain extérieur enfin ravalé au rang de Simple Fournisseur ; quand, de surcroît, il s'agit d'une jeune femme, d'autant plus forte est la jouissance (à quoi sert de voyager ? je reste toujours aussi con.) C'est un magasin de photocopie.

     

    Climatisé, très frais. Je me compose une gueule aussi rogue que l'exiguïté de mon short – enfin mes cuisses au frais... Une affiche intérieure m'apprend qu'il existe ici un Centre Culturel français – tout s'explique pour Mme S. - pays conquis, femme conquise. Je tends mes feuilles non pas à la charmante et bandante Señorita Equis ("X") mais à l'employée. Parfaitement. Minijupe ras-la-moule ou pas. Elle me fait la gueule à égalité : elle me sert, je la paie. Ah mais. C'est qu'on est pas des objets sexuels nous autres – excusez-moi si je rajuste mon string j'ai le vagin qui bâille. Séduit – séductrice [homme-femme] – pouahh ! - rapport hiérarchique. Simple. Où chacun voit bien en face la faute à ne pas commettre.

     

    Je ressors tout fier. Je lui ai fait sentir, à celle-là, qui j'étais. Un homme. Voyagez, voyagez ! enrichissez vos contacts humains ! - l'horreur... Et la chaleur me retombe dessus de partout. Même aux cuisses. Villareal. Nules. Camions. Camions. Sagonte – Sagunt ! Luxemb(o)urg sur les panneaux belges, le "o" entre parenthèses ! C'est de Sagonte que partit Hannibal, pour conquérir l'Italie. Mais ça serrarrien de savoir ça. Juste au pied de la butte une haute structure en hémicycle exhibe sous verres un petit millier de débris certifiés romains ; quand j'ai gravi la pente bien raide, je me suis retourné pour embrasser du regard toutes les rognures fossilisées dans leurs petites niches à même la muraillle : ingénieux et poignant.

     

    Et le château que je vois devant moi cette fois n'est riche que d'une autre histoire, ni romaine, ni punique. Cinquante mètres de pente encore, entre les cigales crissantes, reste ¡ media hora ! la demi-heure avant la fermeture. Deux adolescents arabes décident de visiter trois siècles étalés sur la crête en ruines, et je m'obstine aussi, plan à la main, recherchant partout à ras du sol une Ciudad Histórica qui ne peut être que romaine, mais non, la Cité Historique, c'est Sagonte elle-même que je contourne avec ses rues "étroites et tortueuses", barrées de chaises de mémés : c'est leurs rues à elles. T'y fous pas les pieds. C'était ça, la "Cité Romaine" : un simple parking, trois voitures de larges, dix mètres de long, d'où sort une musique halamód, parce que c'était ça, aussi, le Forum. J'ai donc vu Sagonte. C'était pour ce parking de trois places en bataille que Romains et Puniques s'étaient étripés vingt ans durant. Et moi, Nisard, voyageur, je cherche un camping. Parc et camp sont devenus parking et camping. Après une communication téléphonique vespérale et haletante avec Ma Femme, j'éblouis la serveuse avec ma baratinación,, mon baratin, au bar : le camping est au Grao, terrain du Canet (ne pas prononcer le "t" !). Je longe à pied une vaste esplanade, grouillante à n'en plus pouvoir de tout ce que la jeunesse espagnole peut avoir de plus insolent, de plus puant – toujours la Movida – "C'était mieux sous Franco" me confiait naguère un supérieur hiérarchique. Avec mon âge à moi, je soliloque en français, d'un air de défi, en lançant des doigts à la cantonade.

     

    Façades de La Ciotat.JPGPuis retrouvant mon véhicule je me perds, au point d'effectuer un demi-tour sur la quatre voies, et renseignements pris à quatre branleuses – bien me souvenir que j'ai 48 ans – j'obtiens réponse de la plus jeune, qui me tutoie en mastiquant son chewing-gum. Extraordinaire. Quand j'atteins le camping à la nuit bien tombée, au bout d'une banlieue savamment saccagée (fausses industries, tôles et fondations en plan), tout est bondé. "On ne voit pas la mer". Je joue l'aimable. Je déblatère. Capacidad maximum traspasada – aussitôt effacé sur l'écran : me voilà coincé entre une grosse tente et la porte grillagée d'un hangar – enfin pouvoir se laver... demain. Ce soir je conserve la couche de crasse.

     

  • Vous verrez, à la longue, c'est très clair

     

     A St-Rupt dans les Vosges vit un fou. Il surgit carabine en main. Il s'appelle Dominique PAZIOLS, tue sa mère, ses frères et ses soeurs. Emprisonné, il étudie Kant et Marivaux. Evadé, il rejoint une ville comme B., port de mer, où chacun se bat pour sa vie, où les maisons s'effondre sous les tirs d'obus, où l'on se tue de rue à rue, comme ça. Dans cette ville de MOTCHE (Moyen-Orient), Georges ou Sidi Jourji, fils de prince et de président, cherche tout seul dans son palais six ou sept hommes chargés de négocier la paix. A ce moment des coups retentissent contre sa porte, une voix crie « Ne laisse plus tuer ton peuple », celui qui frappait détale au coin d'une rue, le coin de la rue s'écroule.

     

    Et c'est ainsi que l'histoire commence, Georges heurte à son tour chez son père : « Kréüz! ouvre-moi! » et le vieux père claqué son volet sur le mur en criant « Je descends  ! prends garde à toi! » Les obus tombent. « Où veux-tu donc aller mon fils ? - Droit devant. - Il est interdit de courir en ligne droite ! » Ils courent. Lorsque Troie fut incendiée, le Prince Enée chargea sur son épaule non sa femme mais son père, Anchise ; son épouse Créuse périt dans les flammes – erepta Creusa / Substitit. Georges saisit son père sur son dos ; bravant la peur, il le transporta d'entre les murs flambants de sa maison.

     

    Ce fut ainsi, l'un portant l'autre, qu'ils entrèrent à l'Hôpital. « Mon père », dit le fils, « reprenons le combat politique. Sous le napalm, ressuscitons les gens de bien. Il est temps qu'à la fin tu voies ce dont je suis capable. » Hélas pensait-il cependant, voici que j'abandonne mon Palais, ses lambris, ses plafonds antisismiques, l'impluvium antique et ses poissons. Plus mes trois cousines, que je doigtais à l'improviste. Les soldats de l'An Mil, poursuivaient-ils, se sont emparés du palais, ou ne tarderont pas à la faire ; et ceux du Feu nous encerclent – même les dépendances ne sont pas à l'abri puis il se dit Mon Père est sous ma dépendance IL montrera sa naïveté de vieillard.

     

     

     

    X

     

     

     

    Le portique de La Ciotat.JPGGeorges avait aussi son propre fils. Coincé entre deux générations. Le fils de Georges sème le trouble au quartier Jabékaa ; il s'obstine à manier le bazooka. « Va retrouver ton fils ! - Mon père, je ne l'ai jamais vu ! j'ai abandonné sa mère, une ouvrière indigne du Palais – une cueilleuse d'olives – père, est-ce toi qui a déclenché cette guerre ?... s'il est vrai que mon fils massacre les civils, je le tuerai de mes mains. A l'arme blanche. »

     

    ...Quant aux bombes, elles ne tombent pas à toute heure. Certains quartiers demeurent tranquilles pendant des mois. Leurs habitants peuvent s'enfuir ; la frontière nord, en particulier, reste mystérieusement calme. Gagner le pays de Bastir! ...le port de Tâf, cerné de roses ! ...pas plus de trente kilomètres... Georges quitte son vieux père. Voici ce qu'il pense : « Au pays de Motché, je ne peux plus haranguer la foule : tous ne pensent qu'à se battre. En temps voulu, je dirai au peuple : voici mon fils, je l'ai désarmé ; je vous le livre. » Il pense que son père, Kréüz, sur son lit, présente une tête de dogue ; avec de gros yeux larmoyants.

     

    Puis, à mi-voix : « S'il était valide, je glisserais comme une anguille entre les chefs de factions ; je déjouerais tous les pièges. Avant de sortir du Palais, mon père s'essuyait les pieds. C'était pour ne rien emporter au dehors. » Le Palais s'étend tout en longueur. Des pièces en enfilade, chacune a trois portes : deux pour les chambres contiguës, la troisième sur le couloir qui les dessert. Chacune a deux fenêtres, comme deux yeux étroits juste sous le plafond. Georges évite les femmes: il emprunte le corridor, coupé lui aussi de portes à intervalles réguliers dans le sens de la marche afin de rompre la perspective.

     

    Au bout de cette galerie s'ouvre une salle d'accueil, très claire, puis tout reprend vers le nord-ouest, à angle droit : le palais affecte la forme d'un grand L . Cet angle défend contre les fantassins ; grâce à Dieu, aucune faction n'est assez riche pour se procurer des avions. Cependant chaque terrasse porte une coupole pivotante. « Dans les tribus sableuses d'alentour, on nous considère avec méfiance : faut-il attaquer le palais, s'y réfugier ? ...nous n'avons rien à piller – personne ne découvrira les cryptes – et mon père, Kréüz – a fait évacuer presque toutes les femmes... Je reviendrai, ajoute Georges, quand l'eau sera purgée de tout son sable... » Ou : « ...quand les brèches seront colmatées. »