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Romnestour est de retras

Le Grand Maigre, l'hôte, ouvre et ferme silencieusement ses longues mâchoires de crocodile, non si bien endentées cependant. Il mange salement, avec des claquements. Je guette involontairement les oiseaux nilotiques destinés à venir lui picorer les interstices dentaires. Je hais ces gens et leur suis attaché au point de ne plus savoir ce que je dois penser :de la femme ou de l'homme qui partage ma couche. La boulette de graisse qui lui tient lieu de femme peut bien tourbillonner dans la pièce avec des chuintements de chouette, nettement différents du doux ululement du hibou, mais obscènes, rapaces, nocturnes (depuis, à mon actuel compagnon comme à moi, jusqu'au croissant chaud prend le goût du mulot mort). Parfois le Grand Maigre, fusil cassé en main, et moi-même, partons dans les bois, quand la nuit tombe : tout ici est loin de la loi.

Nous poussons des cris de hiboux, il nous est répondu par nichées entières sous le long ciel arctique. Et en vérité combien nous sommes désappointés, voire coléreux,de ne point voir sur les branches à peine distinctes ne fût-ce qu’une ombre géante et tutélaire. Nous revenons seuls, une petite mort délicieuse au corps, et en vue de notre tour hantée, par une sorte de réflexe, nous refermons d’un seul déclic nos deux Remingtons. Le lazaret RMN.JPG

Décidément, l’homme avec qui je dors est un homme. Mais nous ne nous touchons pas de la nuit. Il est des obscénités qu’on ne commet pas entre hommes. Nous couchons casqués et bottés. Ce lit de fer, c’est une tranchée. Il y a eu beaucoup de viols entre hommes et de tentatives de viols dans les tranchées devant Verdun. Ici, nos fusils devant nous sur le râtelier en bois, contemplant nos virilités au clou, nous sentons qu’il est temps d’appesantir nos paupières, et nous sombrons dans le plomb jusqu’aux petits matins. J’ouvre le volet qui bat lourdement sur les parois, déjà je sens d’en bas monter les effluves d’une chicorée amère, déjà la chouette féminine nous informe que le petit-déjeuner est près, ajoutant quelques crouacs qu’elle croit de très bon augure. Alors éclatent entre les deux hommes que nous sommes, renfilant sans nous laver nos habits pour descendre décents, des scènes de ménage entre nos dents rentrées.

 

2)nous leur devons de l'argent et des services, voilà pourquoi nous sommes là, tous les ans depuis des années,

 

(une page)

Nous venons d’une ville du sud : Edmonton. C’est sans originalité. Nous ne devrions pas appeler réellement cette ville « Edmonton », car « Edmonton » existe réellement. Disons que c’est une ville perdue au milieu d’un désert glacé, formée de hauts gratte-ciel où il ne viendrait à personne l’idée de précipiter un avion, avec des silos à grains d’une hauteur elle aussi démesurée, où tout cela fermente sous le regard obtus des thermostats lumineux. Mais tous les étés, tous les automnes, tous les hivers aussi (car les scooters des neiges déblaient merveilleusement les routes de toutes ces contrées, nous ne pouvons y échapper ; il n’y a qu’au printemps que la boue (du moins le décidons-nous ainsi) empêche décidément toute communication) - nous ramènent chez Jywes et Holly, sa femme. Nous nous y sentons obligés. Nous sommes leurs obligés. Ils ont acheté pour nous cette haute maison, qu’ils appellent entre eux « la Masure », alors que rien, strictement rien ne les y obligeait.

Mais comme ils ont bien vu que rien ni personne nen ous ferait mettre « la main à la pâte », que décidément nous n’étions pas dignes de ce somptueux cadeau isolé, ne sachant ni bricoler quoi que ce fût ni passer une couche de lasure tant soit peu régulière ni quelque fongicide que ce fût, ils se sont sentis obligés d’occuper notre maison, de l’entretenir, d’y passer couche de pinceau sur couche de pinceau, goudron sur goudron, bardeau sur bardeau. Ils avaient eux aussi leur petite maison bien cernée de pelouse, en banlieue, ils partaient à la pêche vers le Lac des Esclaves, la température descendait à des degrés inimaginables - mais ici, c’étaient eux qui entretenaient une maison qu’ils nous avaient offerte.

Est-ce qu’il ne s’était pas agi à un moment donné de Dieu savait quel billet de loto gagnant que nous aurions partagé, est-ce que nous ne nous serions pas bien mieux entendus jadis qu’à présent, est-ce que nous n’avions pas échangé nos femmes ou nos maris, n’y avait-il pas entre nous de ces secrets qui traînent depuis des décennies à l’intérieur des sectes et des communautés qui se sont faites, toutes, ne vous y trompez pas, à l’époque des Guerres du Viet-Nam ? canadiens ou pas... Ceux qui sont passés par ces épisodes confus peuvent seuls savoir - et nous sommes loin d’être justement les seuls - le caractère irréfragable que peuvent prendre alors les liens qui se tissent entre les gens, le fait d’avoir senti subrepticement se glisser en vous une queue qui ne vous était pas destinée, qu’on soit mâle ou femelle - ceux-là seuls peuvent comprendre l’impossibilité archi-absolue de toute rupture, le silence qui s’abat sur vous pendant des années, les folies aux visages variés qui vous font ou pousser des cris de chouettes ou des bubulements de hiboux, les culpabilités molles, les traînassements d’habitudes, et les jouissances de désespoir, de dérisions, lorsque le vent qui se faufile entre les cimes vient se heurter à nos volets.

Ici les nuits comptent plus que les jours, elles ont une épaisseur révélatrice, elles vous révèlent incomparablement plus que les jours ce que c’est que le Pays de Moose Jaw, de Poughkeepsie, de tous ces lieux imaginaires auxquels il est formellement interdit de donner des noms vrais : une épaisseur qui vous plombe aussitôt dans un sommeil où l’on ne sait pas ce qui rampe entre vos jambes si c’est une femme (une lourde cuisse grasse) ou ce qui reste obstinément raidi sous le tissu sale et roide d’un pantalon insensible et désastreusement immobile, lorsqu’il s’agit d’un homme.

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