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Agenda, montre, etc.

 

 

  Ma femme s'affaiblit. Ma fonction est de décrire ce qui se trouve devant mes yeux. J'ai là un agenda 2009, rebaptisé 2014 par le moyen d'une étiquette scolaire, lignée de vert : "4 saisons en 20..." est en lettres faussement dorées, quatre colonnes du même or alignes de faux pictogrammes chinois signés "Miel", du nom de leur peintresse : une femme charmante, intelligente, trop belle popur moi. La mienne eut son apogée aux débuts de sa grossesse, printemps 72. Elle ne devait plus jamais être si belle, et je l'ai trop accablée de reproches, l'accusant de m'avoir gâché ma vie, comme j'ai fait de la sienne, mais nous étant à la fois sauvés l'un l'autre, car nous ne savions que trop dans quels abîmes nous aurions sombré, elle de la folie, moi de l'alcool.

 

A présent elle passe devant moi dans sa vieille robe de chambre vieux pourpre, voûtée, traînant des pieds, vers ses rêves sous les couvertures. Devant moi j'ai sur le bureau une montre et son bracelet, sur le chant, avec son cercle de faux acier, son écran gris kaki portant une heure indue : soixante minutes d'avance, heure d'été déjà, d'ici je ne distingue pas les chiffres : le pourtour est noir, puis la structure ronde, virile, sportive, et les deux demi-cercles du bracelet, sans souplesse. Elle pose ainsi de profil sur une enveloppe courte et carrée, à demi engagée sous l'agenda. Ce registre à tranche dorée relate plutôt ce que j'ai fait que ce qu'il reste à faire, c'et donc plutôt un memorandum. Tous les jours j'y note ce que j'ai fait la veille, et relisant de vieux carnets de ce genre pour 81, je ne retrouve plus la mémoire de tous ces familiers que je mentionnais, comme allant de soi : qui était Philippe Martin ?

 

Nous voyons donc en superposition : l'agenda de faux cuir 2009 rectifié 14, la montre bien ronde aux boutons sans emplois, l'enveloppe carrée au volant soulevé, une petite carte postale à l'envers de mêmes dimensions, et dans le noir, à l'extrémité du bracelet de faux je ne sais quoi, le piédestal plat deviné de mon écran plat offert par le petit-fils pour Noël. À l'idée de décrire l'écran, l'à quoi bon me prend, et je vérifie mon reste de minutes : Dieu merci dix, seulement. Ce que nous écrivons risque toujours d'échouer sur la plage des documents antiques : nous ne pouvons plus apprécier Aristophane ou Rabelais par manque d'informations sur ces temps-là, que l'auteur n'a pas donnés, comme allant de soi.

 

Ce que je fais, bien d'autres le font, sans dépasser le cercle de leurs petits lecteurs. Mais sur ces textes proliférants se fonderont j'ose croire tant d'imaginations à venir, s'il nous reste un cerveau parmi nos implants, et des cœurs sous nos pacemakers. Nous sommes méprisés, récupérés, moins sous la boue que les plombiers-zingueurs, mais tout de même. C'est le temps, le sujet, comme toujours. Les objets qui subsistent. Le mouchoir de Flaubert, son dernier verre, petit, épais, sous une vitrine. D'Anne-Marie subsisteront les tableaux, minces, médiocres ou magnifiques, et les littératures qui les ont fait naître ne seront plus. Alors je témoigne, je témoigne, "je t'empoigne" et nous écrivons. Le dessous de l'écran n'est qu'une caverne à l'ombre, où disparaît le bois du meuble. Juste au-dessus la petite architrave, avec sa lueur vert anis, ne prononcez pas le "s", et la grande architrave fendue sur toute sa longueur. Au-dessus, c'est l'Ecran. Sa grande bordure bleue, sa "barre", comme ils disent...

Hommage au peintre.JPG

 

 

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