Proullaud296

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  • Ma femme, Le Pen, le Noir

     

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    Nous sommes Annie et moi dans une maison de location comme à Oléron. Des représentants sonnent, nous ne voulons pas ouvrir. Ils s'installent patiemment au soleil sur des chaises de jardin. Petit à petit nous fermons soigneusement et silencieusement les fenêtres derrière les stores. Nous les regardons à travers une vitre mais ils ne nous devinent pas bien bien qu'ils regardent eux aussi. Je suis en voiture une petite femme, à qui je passe commande (elle conduit devant moi une camionnette de livraison à la portière ouverte). C'est une employée de McDonald's, elle me propose de repasser ma commande à l'intérieur mais je ne comprends pas, je paierai plus cher (quelqu'un lui dit que je suis enseignant, que je peux payer).

     

    Ensuite elle essaie de me réparer une très vieille imprimante qui bouffe trop de papier à la fois. Elle est de Lège et ressemble à l'une de mes collègues prof d'anglais. Je lui dis que j'aimerais habiter sur le Bassin mais que ma femme tient beaucoup à sa maison de Mérignac. Elle semble dire que je suis velléitaire et que je n'obtiendrai ce que je veux que lorsque je serai un peu trop vieux. Elle est plus jeune que moi, mélange de raillerie et de sympathie – parce que je révèle mes faiblesses avec une franche naïveté.

     

     

     

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    Je cherche non pas à mourir mais à acquérir une supériorité des pouvoirs de l'esprit qui me permette un jour ou l'autre, avant ou après ma mort, soit de dominer les circonstance matérielles de manière à les incorporer à quelque chose de plus grand, soit d'acquérir la volonté de les changer matériellement. Tous les efforts de ma vie peuvent se ramener à cela et se justifier à cela.

     

     

     

     

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    Je joue aux billes avec Le Pen, énorme, parfaitement reconnaissable. Partout des salons où l'on mange ou prend le thé, garnis de personnes très snobs et bien habillées. Je ne le suis pas. Il me fait jouer à une espèce de tric-trac : sur une carte de france, nous nous faisons face, le jeu consiste à dégotter une ou plusieurs billes, petites, compactes, d'acier, en tirant avec une de ses billes à soi, à l'aide d'un bâtonnet d'acier, court. Chaque rangée de billes est défendue par une espèce de boudin de tissu. Je suis très malhabile et envoie dinguer mes billes un peu partout. Les spectateurs se marrent mais sans hostilité.

     

    Le Pen récupère deux billes dans un berceau de poupée. Il change sans arrêt le jeu de place, attend interminablement avant chaque tir, ne m'explique pas bien comment il faut s'y prendre, d'ailleurs ne joue pratiquement pas. En lançant mes billes avec le doigt, je parviens de plus en plus à tout lui démolir. Son aide change toujours le jeu de place, substitue une carte de l'Europe à une de la France. J'occupais en France le côté Pyrénées, lui, en Europe, le côté Arkhangelsk. Mais il fait enlever le tapis d'Europe, en plastique transparent, “par égard pour (sa ?] femme”. Cela devient de plus en plus long et pénible, le réveil sonne.

     

    Un serviteur, au milieu d'une partie, est venu me remettre mes clés d'appartement et de voiture, que je croyais perdues.

     

     

     

    51 05 08

     

    Mon père fait la vaisselle en tablier et grommelle très fort contre moi. Je précipité un bol et des couverts sales sur le sol en braillant : “C'est toi qui es chiant” et autres protestations grossières. Je sors dans la cour, où rôde un second père, un noir, qui pourrait me vouloir du mal mais que je sens plus généreux. Je lui lance maladroitement un couteau pour trancher sa gorge mais il l'évite. J'ai toujours peur que mon père, le Blanc, ne sorte de la cuisine pour m'égorger. Je dois me réfugier dans ma chambre de l'autre côté de la cour, sa fenêtre est restée allumée, aurai-je le temps de monter là-haut me barricader ?

     

    Mais le Noir est parti, vaquant à d'autres soins, et mon père, que j'ai bien fait d'insulter, reste collé à sa vaisselle. J'ai bien fait de me révolter, ce rêve demeure une bonne expérience. Je voudrais que toujours les mots coulent en moi comme dans une fontaine, et que je n'aie qu'à puiser lorsque je veux écrire.

     

  • Jean-Jacques Rousseau par Quentin de la Tour

     

    Un pastel sur papier marouflé, par Quentin de la Tour, lui prit cinq années à faire, de 1759 à 1764 : mais d'autres sources datent ce portrait de 1753 ; le modèle, "Jean-Jacques Rousseau, Citoyen de Genève", aurait eu alors 41 ans. Il regarde en face. Il est mal rasé. Ses lèvres esquissent un sourire aimable et réservé. Rousseau fait tout ce qu'il peut pour paraître normal, affable, ouvert mais digne. Ses cheveux ondulés, longs sur la nuque et sur les oreilles, présentent une teinte prématurément poivre et sel, et malgré leur dessin très nets, avec une petite avancée centrale, ne permettent pas d'affirmer qu'il portait une perruque, voire "poudrée à frimas". Le nez est fort sans excès, le menton volontaire et sensuel. Tout ce portrait dégage une volonté d'être quelconque et accueilli, mais nous l'estimons, n'est-ce pas, en fonction du modèle, dont nous connaissons l'identité : Jean-Jacques ne peut être que retors, et son innocence cache des trésors d'obscurités.

     

    L'amateur de psychologie au rabas ne manquera pas d'observer le serré de la cravate autour de son cou, séparant ainsi le sensuel de l'intellectuel, celui-ci en haut, se reflétant sur un vaste front lumineux, le second au-dessous, légèrement débraillé, mais en veste crème de marron. Le menton dément cependant, nous l'avons dit, cette scission ostensible. Ce qui fait que Rousseau, ma foi, conformément à tous les portraits de cette époque avec lesquels il faudrait le comparer, présente une tête détachée du corps, à l'avance décapitée, puisqu'il est entendu chez les imbéciles que notre philosophe a préparé la voie à la Terreur – nul doute qu'il en eût été le premier horrifié. Ici se montre l'ami du genre humain, le penseur, qui n'a pas encore donné toute sa mesure, et gagne surtout sa vie à recopier de la musique.

     

    Il porte donc en lui son futur Discours sur l'origine de l'inégalité chez les humains. Il répandra sur nous ses lumières. Il en est l'incarnation, bien qu'il ait besoin de nobles et des bourgeois pour vivre et se faire connaître. Entre les revers de son veston, ponctués de sept boutons recouverts de tissu, la chemise blanche se faufile, disparaît un instant puir reparaît, dans une affectation de naturel : Rousseau se présente sans apprêts, sans nul autre attirance que ses yeux bruns et directs. Un point de reflet blanc lui aux confins de ses pupilles, et nous le sentons pris et fixé dans une expression éphémère – qu'aurions-nous dit si nous l'avions cru banquier ? Il a voulu se présenter en "Citoyen de Genève", austère, affable et présentable.

     

     

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    Les persécutions ne l'avaient pas encore broyé. Il regardait avec confiance, fier de sa citoyenneté, de son honorabilité, de sa respectabilité : naturel, pauvre mais honnête, sur fond bistre sombre mêlé de gris. Correct.

     

  • Refusé pour manque de talent

     

    Le pirate alors mène sa famille à dos de chat du haut en bas du grand escalier à vis de la tour nord, cornaquant sa monture féline : il s'est mis en tête, pour acquérir un peu de plomb, de reprendre son jeu de fantôme. C'est donc lui, à minuit, tandis que frémit l'horloge du rez-de-chaussée, qui conduit le chat docile, et retrouve d'ataviques itinéraires. Sa femme le lui fait orgueilleusement remarquer : « Dieu t'a mis sur cet animal pour exercer tes droits de père et transmettre nos gènes en péril ; ainsi, conduis ta monture, imprime-lui tes volontés. Ne considère ni finalité, ni utilité, mais le mouvement même. C'est ainsi que les géants de ce château vivent dans le respect du surnaturel. Tu en imposes jusqu'à ce petit vicomte de François-René, qui t'as traité, m'as-tu dit, bien légèrement. - Comment cela ? il m'a fourni d'encre et de papier. Les trois jours où je fus loin de toi, je vivais, j'étais moi." Vicki ne releva pas cette extravagance ; le chat quant à lui ce soir-là effectua trois rondes, à minuit, trois heures, six heures. Le vent hulula. Le vagabond des mers en éprouva de la nostalgie. "Je partirai", déclara-t-il. "Tu ne verras plus la mer, lui répliqua-t-elle ; jamais nos courtes jambes ne nous porteront plus loin que ces prairies qui cernent Combourg. Nous n'avons plus nos dimensions d'antan." Le pirate hésita : fidélité sans aventure, ou aventure ?

     

    La question se pose depuis qu'il existe des femmes qui viennent d'accoucher, et qui pensent ; et des homme soucieux de se conduire en cerfs, c'est-à-dire non pas portant bois, mais abandonnant toute conduite des affaires familiales, jugées efféminantes. La femme prit ici l'initiative, comme il est de règle. Produisant non des lamentations, mais la réfutation des arguments fondés sur la condition animale, le mâle dans bien des espèces se défilait selon les lois dites naturelles : « Je le lui concède, dit-elle, comme à bête brute et puérile. Je pousserai cependant la conscience bien plus loin que baleines ou oiseaux, car je prendrai soin du fruit de nos entrailles au-delà du terme nécessaire à l'espèce. » (ma fille sera toujours ma fille).

     

    La femelle du gnome est petite, vive, le nez retroussé, la voix fraîche sans fond de vinaigre. Qui relève de couches se sent plus forte - certaines au contraire se sentant dépossédées, rongées de tristesse. Le pirate alors se mit à hurler : ces vociférations de l'homme, quand elles ne s'accompagnent pas de coups, sont ridicules au lieu d'être odieuses. Ces ondes de choc n'ébranlèrent pas le Félin outre mesure, car les voix des deux gnomes avaient suivi le même chemin que leurs jambes : minuscules. Cependant l'Hextrine finit par hocher les oreilles, les deux infra-humains (je parle des adultes) se raccrochèrent au pelage, et celui qui criait le plus fort fut vaincu - les cris, aveux de défaite, produisent des effets contraires à ceux escomptés : imaginons en effet la déconfiture du vociférateur qui se verrait obéi - quelle confusion ! les hurlements de l'homme n'auraient alors qu'une fonction purement esthétique. Le Cher, sans doute.JPG

     

    Brian n'avait pas toujours connu de chat ; celui-ci fonctionnait aux dimensions réelles, in situ. La femme allaita sa petite Malvina, songeant avec bonheur que Don Juan était mort. Casanova aussi. M. de Chateaubriand n'avait pas encore pris son envol. L'enfant tétait. Mais la mère sentit croître en elle une aversion incoercible de celui qui remplissait l'air, entre les poils du chat, de temps en temps, de tels tonitruements. L'homme reprit ses méditations échiquières. La femme demeurait pensive. Du moins le semblait-elle. Ce fut un silence apaisant. Passons à la séparation. Désespérée de son abandon, la femme se dit : "J'ai parlé par bravade. Nulle femme ne saurait résister aux outrages verbaux de son mari. C'est l'enfant qui est cause de tout. L'homme en effet, contraint à procréer par ruse, voit plus haut, sombre plus que nous. Il ne considère que le sein de Dieu, à rejoindre au plus vite, quand nous ne songeons qu'au nôtre - Notre Dieu, c'est-à-dire notre ventre. Tuons l'enfant." Elle considéra le nourrisson dans son sommeil : "Hélas ! comment ne pas être attendrie ?" Elle se raidit alors, et passa en revue les différents endroits de la bête, d'où l'on pourrait précipiter ce petit être.

     

    Les flancs offraient une pente,un arrondi sous-ventral bien décisif. Le voisinage du museau permettrait aussi de forts chatouillis, qu'écraserait définitivement une griffe agacée. L'on pouvait faire enfin que le chat bondît, en projetant quelque amusant rongeur à l'agonie au-devant de sa tête. Mais on risquait d'être à son tour entraîné par ces cabrages : à quoi bon tuer son enfant si c'était pour ne pas lui survivre. Effrayant en vérité. Elle pouvait aussi étrangler sa progéniture avec un lacet en poil de chat. Ou ne pas la nourrir. Ou l'attacher soi-même au niveau des mamelles, puisque ce chat, tout compte fait, était femelle. Mais serait-elle en lactation ? Ne faudrait-il pas qu'elle fût couverte, autre source de tracas ?

     

    Comment se faisait-il que cette bête n'eût jamais ressenti de chaleurs ? Vicki se prenait la tête à deux mains. Le pirate en son for se livrait à de semblables réflexions. Tuer l'enfant lui paraissait, à lui aussi, le moyen le plus assuré de retrouver toutes ces interrogations fécondes d'un jeune couple, avant qu'il ne sombrât dans les soins d'une éducation. Il fallait transpercer ce petit être malfaisant. Se sentant assoiffé, Brian prit une descente connue de lui seul, et s'accrochant aux poils très emmêlés dans ces régions-là, se faufila jusqu'à la mamelle la plus proche pour tirer quelques gorgées de lait. Il était seul à connaître ce recours .

     

  • Second degré garanti

     

    10 septembre 2045

     

    Je perds mon temps. Carrément. Je devrais préparer mes cours pour le lendemain, et je joue avec le feu. Déjà j'ai dû accompagner Annie à sa clinique pour qu'elle y subisse une "épreuve d'effort" auprès d'une cardiologue. Complètement immature et affolée, la vraie bonne femme des années 50. J'écris pour rien. Je me rends compte que tout ce que j'écris passera à la trappe sans avoir jamais été publié. Je voudrais revenir à l'état antérieur, quand les libraires publiaient n'importe quoi, le système me semblait beaucoup plus sain, les éditeurs s'arrogeant désormais le droit de décider de ce qui est publiable, de ce qui ne l'est pas, c'est une véritable entrave à la liberté d'expression. L'arbre.JPG

     

    Ils se sont tellement discrédités en faisant passer leurs copains à la place de ceux qui savaient écrire, que l'on devrait rayer d'un coup toute la la profession. Je devrais m'acheter un ordinateur. Malheureusement, avec le peu de fric dont nous disposons, Annie veut s'acheter un piano, et bazarder l'orgue. Enfin ! tant que Christian Barbelé n'y met pas le nez...

     

    Hier Sullivane est passée, charmante de profil malgré ses cinquante ans passés. C'est ça qui est emmerdant avec les gens : ils vous ont à la présence physique. Je rapporte du vin basque à Pollyx, sachant que je ne pourrai même pas y goûter. Ce que je veux dire avec ce détour est que je me réfugie de plus en plus dans la saveur de ma petite vie étroite, écrivant pour ma petite bulle, attendant je ne sais quelle réhabilitation du futur...

     

    Très sensible aussi, tout en feignant de ne plus rien ressentir, voir cette frénésie de contacts quand je me suis retrouvé enfin avec ceux de ma caste, une volubilité, un désir de faire raconter à Pilpa son séjour à Istamboul, "Je suis boulimique" disait-il, "istamboulimique".

     

    Au repas de rentrée, coincé avec deux blondes bon chic bon genre et le conseiller d'éducation, avec qui je ne voyais vraiment pas quoi dire, non plus qu'aux les deux bonnes femmes, qui ne faisaient même pas partie du personnel à proprement parler, ne devant y assurer que de vagues permanences une fois par semaine... Je suis parvenu tout de même à relancer la conversation avec des remarques anodines, démontrant l'avidité qu'il y avait pour tous à sortir de ce silence et de ces embarras...

     

    C'est la dernière fois qu'on me reprend à ces repas où il est impossible de se soûler la gueule. Il y avait un gros paquet de noisettes, nous ne pouvions les manger, n'ayant pas en général de casse-noisettes sur nous. De quel naufrage de la civilisation ces notes seront-elles les survivantes ? quel style ? Michèle M., Muriel Cerf, tout cela entraîné vers l'abîme... Nous ne saurons jamais ce que penseront de nous les hommes penseront-ils ? "mangeront-ils ?" Je perds mon temps.

     

    J'ai revu mes élèves, avec leurs sales gueules sympa, mes tics, mon rire perpétuel, mes jeux de mots crades, les applaudissements mous suivant ma déclaration d'intelligence, ma démagogie bien au point mais les connaissances ? "Tu fais ce que tu veux", me dit Glavion, comme pour dire "Tu as voulu les premières littéraires maintenant tu te débrouilles" - je n'ai rien demandé, moi, c'est le système de roulement - vivement que je puisse me mettre à mes cours, nom de Dieu... Mon père se penchait sur mon épaule, quand je traçais mes cartes imaginaires : "Tu perds ton temps !" - pendant que j'y pense : à ceux qui daubent sur la production contemporaine, réclamant un peu moins de "moi", je réponds : nous ne le faisons pas exprès ! l'écrivain ne choisit pas son sujet, il est choisi par lui ! Le n'importe quoi à la pensée de tous...

     

    Salut, chercheurs du XIVè siècle - salut, confrères quelle oeuvre de vous mériterait le coup d'être exhumée ? Réponse : aucune... aucune... A l'intérieur de soi gît la liberté absolue - ô vente de frites !"On ne peut éditer, diffuser qu'avec un raisonnement solide, et non avec de simples bons sentiments" - vraiment ? ... J'ai envoyé une lettre-diatribe... Tous ces écrivants, quel vertige... Je faisais la gueule hier pour bien montrer que j'étais engagé sur le chemin de la mort, et que c'était la faute du monde entier spécialement de l'entourage, mais ça me le détruisait, l'entourage, et j'ai dû faire machine arrière.

     

    Et ce matin, dans la bagnole, ces brusques éclats de rire de joie de vivre, c'est pitoyable, bon Dieu, pitoyable, pantins physiologiques que nous sommes...