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Le flux

 

La chute.JPGLA CHUTE - TABLEAU D'ANNE JALEVSKI

 

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Plus le temps se précipite vers la vieillesse, plus l'incontinence du texte s'expose. Il semble qu'on puisse étourdir la mort par le bavardage, et que je mourrai en parlant. Ce serait même une belle façon de mourir, aussi bien qu'en dansant. Je voudrais aussi mourir en plein air. Qu'on me laisse sortir de ma chambre, et que je puisse errer délirant dans les bois, puis me prendre les pieds dans une racine et tomber face au ciel ; voyant au-dessus de moi les cimes tournoyer, je partirais dans leurs appels et mourir me semblera plus facile. Mais je dois, me dit-on, divaguer à loisir ; et c'est moi-même qui m'enjoins cette loi. C'est là me pousser vers le chant, les convulsions et tout l'art de la scène; ou pour mieux dire celui de l'histrion, qui se contorsionne et hurle et qu'on finit par emmener comme un possédé. Voilà où mènent trop de libertés. De même que chacun se contraint à vivre en conformité avec les bienséances publiques, de même il me déplaît de me trouver en compagnie où nul ne manque à s'ériger en juge de chacun, de même il faut écrire librement, mais sans se relâcher dans les manières corporelles. Vivre sans contrôle n'est point vivre. Les oiseaux chantent ; mais la mode les ligote. Jusqu'au bout je tenterai d'amorcer quelque chose, afin de rester enfant. Rien ne m'intéresse plus sitôt que j'en dépasse les prémisses. Je connais des rudiments de chinois, et le latin ne me livre pas encore tous ses secrets depuis ma douzième année.

 

La plupart de nos congénères s'y connaissent à fond dans leur métier ; sorti de là, ils ne sont pas capables d'articuler un mot. "L'arc électrique" par exemple ; ou "la machinerie des coulisses". Puis, le silence ou les choses banales. Chacun reflète les autres et les représente. Je n'en suis pas exempt et vois là le motif de nos fraternité. Dévorant les autres des yeux dans la pensée que c'est ma propre chair. Que je les entends penser. Même les femmes, même enceintes, doubles et lointaines de moi : je porte en moi l'humaine conditio ; la faim le dispute au sommeil. "J'avais besoin d'un bain froid" : ce que l'on pouvait lire à l'envers sur la feuille d'un tourmenté qui tenait la propre plume de son journal, en première page d'un Magazine littéraire. La chair est faible et je tombe. Tous ceux qui s'efforceront de me réduire à l'égocentrisme n'auront qu'à remplacer "je" par "nous" : vous verrez, ça fonctionne.

 

 

 

Attention. Le courant donne sur l'exclamation, laquelle débouche sur le cri, lequel aboutit au geste, à la danse, puis au délire de saint Guy. La vérité, la véhémence et la violence doivnet cependant à nos âges éviter toute dépense physique excessive, et commencer une carrière sur scène me semble trop tardif. Gla, glé, glé. Le lettrisme sera la pierre d'achoppement. Il doit être évité à tout pris. "Gléglé" est un titre d'honneur chez les Dahoméens, et non pas le bafouillage d'un scout intimidé en présence de Sa Majesté. La nomination du roi peut surprendre, ainsi que la syntaxe de sa langue. Mais les syllabes de respect se muent en phonèmes dérisoires : merdeka, en bahasi indonesia, signifie "liberté" (ou "indépendance"). En ce moment nous contrôlons. Nous allons nous adresser à notre épouse comme à une personne responsable, parfaitement capable de se tirer d'un mauvais pas toute seule, et sans bénéficier d'une tendresse ou plutôt d'un attendrissement attentionné.

 

Nous sommes désolés qu'une révélation vieille de 37 ans soit parvenue à semer le trouble dans notre vanité. Mais tout ce qui peut servir la clarté et la résolution doit être bienvenu. Il n'est pas question de secouer l'arbre à malheurs, mais une remise au point de plus ne sera pas de trop, auprès de l'autre femme également. Notre âge dont il fut question plus haut ne doit rien émousser de nous. Je n'aurais pas cru témoigner d'une telle unité à travers plus de trois décennies. Les femmes peuvent être protégées, mais seulement dans certaines circonstances. Les couver au point de les laisser stagner n'est pas une marque de respect. Et je refuse de croupir dans ces marigots d'abandon qu'elle répand sous les pas de notre couple, mais il faut jouer fin et serré. Le père Maurice Odouf m'a remué en révélant les sombres drames de son existence. Une femme par jour, disait-il, conquise le temps d'un repas. Les avantages d'un bon bagout, d'une mise élégante et d'une voiture à trente anslui mettaient dans le lit des femmes superbes. Il bandait parce qu'elles étaient belles. Mais beauté sans confiance n'est rien.

 

Il pleurait. Il regrettait les torts qu'il faisait à sa femme, sainte restant à la maison. Qui lui rendit la monnaie de sa pièce de cocufiage. Il le prit mal. Nous ne devons rien révéler, mais nous manquons tant de matière qu'il faut sauter sur tout. Ses confidences au milieu des larmes m'ont bouleversé, car je ne pouvais l'aider, juste l'écouter. Cet homme a foi en mon jugement : je ne ais que répéter ce que j'ai lu, et qui corresponde à mon expérience personnelle ! Mais je trouve cela plus viril que les consolations dilatoires, qui nient la peine du vieil homme. Sa femme était honnête, et lui, de retour de ses tournées, parfaitement épuisé. Elle devinait ce qui l'avait mis hors d'haleine du mardi au vendredi. Mais il n'a pas voulu la quitter, pour élever ses deux enfants : l'un, génie de l'architecture, mort jeune ; l'autre, génie musical, devenu déprimé chronique, ne survivant que grâce à son injection mensuelle. Maurice se prend pour un lâche : non, tu es courageux, lui disais-je, tu as maintenu ton honneur. Entaché fortement par tant de licences qu'il s'accordait pendant ses virées commerciales.

 

Les gens s'attachent à ce que je peux leur dire. Il ne faut pas que je me transforme en thérapeute.

 

Commentaires

  • IL NE FAUT PAS METTRE LA CHARIA AVANT L'HEBREU

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