Proullaud296

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  • Combourg, gnome et pissottière

     

    Etrange ville que Combourg. Du vivant de François-René, un ramassis de bicoques puant le fumier, de péquenots sans joie baignés de purin, manches tombant jusqu'aux chausses. A deux siècles de distance, un descendant fait connaissance d'une belle rousse, mouvance charismatique des "Lions de Judas" ; cette femme soudain ressent la présence du Christ : « Ne sentez-vous rien ? - A vrai dire non. » Elle halète, soupire des sons incompréhensibles, tenant sa main. Le descendant se croit entrepris - grossière erreur ! il pousse dans la bouche de la Lionne en question une fourchette à dessert garnie de gâteau, et lorsqu'il reprend le train, la croyante sur le quai tourne la tête, glaciale, indifférente à ses signes d'adieu.

     

    Dans les toilettes de Combourg, un long discours sur la paroi exhale le dépit d'un jeune homme : les filles seraient des chiennes, qui jouent les mijaurées, les chichiteuses, et toujours se refusent. « Un qui vous aime ». Nous aurions tous pensé qu'elles se paluchaient, de préférence entre elles. Ce jeune homme était un niais. Combourg contemporaine est une longue avenue 1910 de la gare au château, à l'entrée duquel on vend des cartes postales. Les rêves du gnomeà cheval sur le chat sont de quatre sortes : Souterrains, Vastes Greniers, Toilettes ; dans les Cimetières enfin. Le rêveur franchit le temps : ce sont les couloirs combles d'inexplicables métropolitains - Briand débouche alors sur un quai de pénombre, bondé sous les néons maussades et tressautants ; passe la première rame éteinte, cahotante et comble - il pressent que passée la première courbe, l'inondation en embuscade sera froide et mortelle - parfois Briand monte, dans d'autres rêves, les étages sans fin d'un hôtel aux lits défaits, pourchassé par le gérant.

    Le jardin public sous la pluie.JPG

     

     

    Au grenier règnent des salles vides où se donnaient jadis des cours d'art plastique, fenêtres béant sur les cours en contrebas, salles jonchées d'équerres et de mètres abandonnés, gravats, croquis mal gommés : par dessous fonctionne l'Ecole, sereine, administrée, tandis qu'il demeure là-haut, lui, bloqué dans le rêve, marchant sur les craies crissantes. Les rêves les plus riches cependant se font dans les toilettes, immenses, labyrinthiques. Leurs cloisons, immenses, dégagent par-dessus les portes de vastes fentes indiscrètes tandis qu' en bas vingt centimètres indiscrets s'ouvrent sur les talons ou pointes de souliers selon le cas, de part et d'autre des cuvettes. Tout y fuit de surcroît, et la vaste cabine gargouille de liqueurs douteuses – comment pisser sans dégoût ? toilettes pour femmes au demeurant, qui, invisibles et furieuses, poursuivent l'homme et fouillent à grand bruit, secouant portes et cloisons.

     

    Quant au cimetière, il donne sur un carrefour oblong, pavé, bruyant, où se croisent en biais deux ou trois lignes de tramways aux rails incrustés. Les pylônes d'entrée de la nécropole se terminent en boules de cornets glacés, dont les demi-cylindres par-dessous laissent voir les cannelures, vergetées de vert. Le tombeau du Rêveur est au fond à gauche, à même le sable : quatre planches bordées de fleurs jaunes, d'où s' écoule, par-dessous, le sable. Parlons à présent d'une femme, vivante et minuscule, galopant sous les pattes de l'Hextrine, 1786, cherchant à s'accrocher aux poils très longs pour rejoindre le gnome, considérablement réduit, dans son creux de toison ; d'un prompt rétablissement sportif elle se hisse jusqu'à la loge de Briand, le cornac. Voyons à présent comment une liaison purement érotique, relevant de l'Aphrodite populaire, peut se transformer en liaison dite platonique : la Nouvelle-Femme donc salue bien bas le gnome, semble sympathique, mais celui-ci (côté appréciable) se méfie des femmes sympa ; il redoute en effet, par-dessus tout, les épisodes (ils sont légion) où les deux sexes se contemplent enamourés dès le premier instant, ce qui est, proprement, pornographique.

     

    Viendront ensuite le bonheur, la précipitation - « mais plutôt se castrer que de perdre la face ». Une brune menue, les yeux en amande, nez retroussé, l'air du vice à deux frictions par jour, où l'on s'enfournerait jusqu'à s'y perdre - pourquoi les femmes rient-elles dès qu'on les fixe - seule façon pourtant de les aimer : fixer la beauté jusqu'aux larmes. Dialogue : "Comment allez-vous ? - Je m'endors. - Comment ? - Ce sont les poils qui m'engourdissent. - Nous nous connaissons à peine. - Est-ce indispensable ? - Je suis venue exprès. - Vous seriez belle sans cela. - Cela n'engage à rien. - Voulez-vous manger ? dit le gnome - Oui, vraiment ! que mange-t-on sur un chat ? - Un peu de tout." Il sort des poils quelques radis, du beurre et de la confiture. « C'est puéril !

     

    - Vous avez accepté de manger ; ne vous souciez donc plus de l'extérieur. - Mais je viens du monde extérieur ! » Le dos du félin toujours en mouvement oblige à s'agripper aux poils. Quand les radis sont achevés la femme se laisse enseigner les assiettes, qui sont les façons de s'assoir les plus stables : « Evitez les épaules, si rapprochées sur l'animal, sans cesse ondulant sous le pelage. - Si je m'assieds là, aucun risque ? - Non. - Il ne se lèche jamais ? - Si. Alors nous descendrons à terre. - Vous voyez bien qu'on a besoin de descendre. - Pourquoi êtes-vous montée ? » Elle hausse les épaules. « Et quand le chat dort ? - Je dors. - Je veux dire, s'il se met en boule ? » A mon tour je ne sais que répondre pense le gnome.

     

    La bête s'est lassée de marcher, les deux convives regardent au rythme palpitant du dos cardiaque tout le paysage de C., puis la bête se met en boule.

     

  • Les Métamorphoses d'Ovide

     

    Il est très difficile de parler d'un ouvrage antique. Je voudrais pourtant ce soir vous persuader d'acheter, et de lire, Les métamorphoses d'Ovide – l'auteur de L'art d'aimer, constamment renouvelé en "Poche". Nous avons en main le tome II dans la collection des Belles-Lettres : français à gauche, latin à droite, en vers. Il contient les livres VI à X inclus. Qu'est-ce qu'une métamorphose ? c'est la transformation d'un être humain en quelque chose qu'il n'a généralement pas souhaité, arbre, fleur ou animal. Il s'agit donc souvent d'une punition envoyée par les dieux ; à des humains qui se sont considérés comme excessivement supérieurs, qui ont fait preuve de ce que les Grecs appellent hybris, les dieux réservent un sort inférieur. Le jugement de Pâris.JPG

     

    Parfois la métamorphose fut souhaitée : les plus connues sont celles d'Hercule, enlevé tout vivant de son bûcher jusqu'aux cieux ; de Galatée, statue transformée en femme par l'amour que lui porte son sculpteur Pygmalion ; de Philémon et Baucis, vieillards éternisés en deux arbres voisins. Mais au-delà de cette  LE JUGEMENT DE PÂRIS PEINTURE D'ANNE JALEVSKI signification morale, à laquelle Ovide ne croit pas beaucoup, nous apercevons matière à riche méditation philosophique d'une part, surréaliste de l'autre. Philosophique: l'humain n'est pas seul, il est mangé de tous côtés, par le divin qui lui pèse dessus et intervient dans sa vie, par l'animal et le végétal qui le pressent d'en bas comme une éponge où il est assis, où une simple pression des dieux peut le renfoncer.

     

    Surréaliste par cette conception même que je viens d'énoncer : on pense aux collages de Max Ernst où des humains à têtes d'aigle s'entredévorent. La dimension animale de l'humain traverse toute la pensée de siècle en siècle ; dieux égyptiens à tête de chacal ou d'ibis, démons inépuisables de l'iconographie médiévale (voir les marges d'un antiphonaire). Quoi de plus inutile en effet, de plus insolent qu'une bête ? ...cette grossière contrefaçon, cette étincelle de vie si absurdement renfermée dans une forme malcommode – animal on est mal – tandis que le corps de l'homme seul est digne de recevoir la vie ! Pourquoi ce gaspillage de la part du Créateur ? Pourquoi tant de formes diverses, de races, de formes d'adaptation ?

     

    Telle est sans doute l'explication du prétendu instinct de chasse de l'humain : au nom du sentiment de supériorité, d'unicité, supprimer tout ce qui n'est point homme. Le supprimer rageusement, car enfin nous n'en sommes pas sûrs : dans le reflet des yeux de bêtes existe la vie même, notre vie. Tuer l'animal c'est tuer l'animé. Les dieux nous parlent par ces yeux, ouverts sur la vie mystérieuse, insondables, de ces créatures ignorant leur mort à venir, usurpant un bonheur qui nous était dû, grâce à notre intelligence. Chez les animaux nous pouvons voir à la fois notre punition, le mauvais karma, et notre promotion, notre repos et apaisement, notre remise de la condition humaine. Un mélange de respect, de crainte et de répulsion. Rien de cela chez Ovide, léger dévideur de vers apparemment, bien incapable de sentir ce que nous avons exposé, mais qu'en savons-nous : il enchaîne historiettes sur historiettes, dans une langue facile et limpide, offrant sans plus de prétention un catalogue de tout ce que l'on peut trouver dans sa civilisation. Sans doute a-t-il voulu nous édifier, nous incitant à respecter les dieux, leurs préceptes, leurs caprices. Mais il délaie, aussi, pour le plaisir d'écrire. Car nous savons comment tout cela se terminera. Les métamorphoses ici racontées se voient traiter en longueurs fort diverses.

     

    Voici par exemple la naissance des Myrmidons, fourmis transformées en hommes (schéma inversé) afin de repeupler un pays dévasté par la peste :

     

    "Tant que le mal parut être de ceux qui tiennent à la nature humaine, et qu'on ignora la funeste cause d'un si grand fléau, on le combattit avec les ressources de l'art médical ; mais le désastre surpassait tous les secours ; ils ne pouvaient en triompher. D'abord, le ciel fit peser sur la terre un épais brouillard et des nuages où il enferma une chaleur accablante ; quatre fois la lune, réunissant ses cornes, remplit son disque de lumière, quatre fois, décroissante, elle défit le tissu de son disque rempli, et, pendant ce temps, le souffle de l'Auster ne cessa d'entretenir, partout, une chaleur mortelle. Il est constant que les sources et les bassins furent infestés de la contagion, que des milliers de serpents se répandirent à travers les campagnes incultes, et souillèrent les cours d'eau de leur venin.

     

    "Ce furent les chiens, les oiseaux, les moutons, les bœufs, les animaux sauvages qui, en succombant par monceaux, révélèrent les premiers la puissance de cette maladie subite. Le malheureux laboureur s'étonne de voir ses taureaux vigoureux s'affaisser au milieu de leur travail et se coucher dans le sillon inachevé ; les bêtes à laine poussent des bêlements de souffrance, leur toison tombe toute seule et leur corps dépérit. Le coursier naguère ardent, illustré par ses victoires dans l'arène, devient indigne de ses palmes : oubliant ses anciens honneurs, il gémit devant son râtelier, en attendant qu'il meure dans la torpeur. Le sanglier ne se souvient plus de ses fureurs, la biche ne se fie plus à sa vitesse, les ours ont cessé d'attaquer les grands troupeaux. Tout languit ; dans les forêts, dans les champs, sur les routes, sont étendus des cadavres hideux qui infectent les airs de leur odeur. Chose extraordinaire, ni les chiens ni les oiseaux de proie, ni les loups au poil gris, ne les ont touchés ; ils tombent d'eux-mêmes en poussière, décomposés, et ils exhalent des miasmes funestes, qui portent au loin la contagion. Le fléau étend ses ravages, plus redoutables encore, aux malheureux cultivateurs, et il établit son empire dans l'enceinte de cette grande ville." Sur quoi une note nous avertit charitablement qu' "il y a dans tout ce passage une imitation évidente des morceaux fameux où Thucydide (...) et Lucrèce (...) avaient décrit la peste d'Athènes en -430. voir aussi Les Géorgiques de Virgile. Reprenons :

     

    "D'abord les entrailles sont dévorées par une flamme secrète, que révèlent la rougeur de la peau et la chaleur brûlante de l'haleine ; la langue est rugueuse et enflée ; la bouche desséchée s'ouvre aux vents attiédis et n'aspire entre les lèvres béantes qu'un air pestilentiel. Les malades ne peuvent souffrir ni couverture, ni vêtement, mais ils n'appliquent contre terre leur poitrine insensible; et leur corps, au lieu d'être rafraîchi par le sol, communique au sol sa chaleur." Et ainsi de suite. Nous voyons qu'il peut s'agir de tout autre chose que de métamorphoses. Ainsi du combat d'Achéloüs et d'Hercule :

     

    "Pourvu que je l'emporte en combattant, libre à toi de vaincre par la parole" ; et il marche sur moi d'un air farouche. Après le langage hautain que j'avais tenu, j'eus honte de reculer ; je rejetai loin de moi ma robe verte, je tendis mes bras et, m'étant mis en garde, les poignets courbés devant ma poitrine, je me préparai à la lutte. Lui, il ramassait dans le creux de ses mains de la poussière qu'il me jette sur le corps ; à son tour il jaunit sous le sable fauve dont je le couvre" – ici, une note précise : "Lorsque deux lutteurs allaient s'attaquer, chacun d'eux jetait du sable sur le corps de l'adversaire pour pouvoir le saisir plus facilement, précaution d'autant plus nécessaire qu'auparavant ils s'étaient tous les deux frottés d'huile de la tête aux pieds. Mais ici ils n'ont pas pris le temps de lubrifier leurs membres comme des athlètes de profession."

     

  • Absurdités itinérantes

     

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    En Serbie. Nous sommes en visite chez des amis ; d'autres, venus de l'Est, doivent y demeurer en attendant un mandat : "Nous avons de quoi manger" déclare l'un d'eux. Une grande réorganisation de la maison, un rangement, sont en train de se réaliser. Un homme bourru et menaçant m'envoie une claque en m'insultant. Probablement parce que je suis en train de lire sur un canapé. Donc un morveux de dix ans me fait la même chose, et je lui renvoie une gigantesque gifle en lui disant : "J'ai peur de ton père" (c'est le bourru), "j'ai peur de ma mère" (cela m'échappe, mais je dois poursuivre), "mais je n'ai pas peur de toi". Il me regarde goguenard mais n'y revient plus. Je séjourne là en compagnie d'Anne, et de Françoise T., plus jeune, qui se met à poil, maintenant bien foutue, et bronzée.

     

    Ces deux femmes essaient de me protéger et d'éviter que nous ne croisions ce type, y compris à l'extérieur, où il cherche en lisière de forêt du bois à brûler. Il se retrouve mon voisin à table, mais nous évitons de croiser nos regards, même s'il change, pour finir, de place. Deuxième baffe quand j'émets une réflexion sur la grammaire du roumain, alors que j'aurais pu choisir un exemple moins pédant. La tension ne cesse de croître, je crains pour ma vie au milieu de tous ces indifférents et malgré l'amour protecteur de mes deux compagnes. Je préfère me lever.

     

     

     

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    Toquée.JPGJe n'ai pas de recours de ce côté-là. Désormais Anne est endormie pour la vie, pour l'éternité. Je suis ses traces contagieuses comme les enfants le joueur de flûte. La place des Quinconces suite à l'invasion des hauts plonge d'un seul coup vers le vaste océan au bord duquel flânent des cavaliers. J'ai failli dévéler unepente à peu près verticae et glissante. Avec la permission d'Anne je me suis rendu à Prague pour éventuellement retrouver ma maîtresse; la rousse assistante du professeur d'allemand. Mais je me suis attardé dans un bistrot où tous les étudiants parlaient à peu près le français. J'ai feuilleté un livre en différentes langues en commentant tout sans cesse. Puis les étudiants en ont eu marre de m'entendre parler. Je suis ressorti avc mon sac et on appareil photo J'ai vu un âne, une atmosphère de saleté sympathique, un verrat aux couilles énormes fouiller du gronb dans une immense flaque où il disparaissait presque, une truie au soleil sur le dos que j'ai enjambée en grand danger qu'elle se jette sur moi.

     

    Une dame a demandé que je me gare ailleurs que devant son garage, "Mais j'allais partir !" le feu en effet passant au vert. "Où y a—il le moins de danger ? -Eviter le centre-ville qui grouille d'espions et de soldats russes ; l'autre jour avec des amis nous mangions des saucisses, il nous ont pris pour des juifs qui enfreignaient la Torah, ils ont téléphoné à leur supérieur qui leur a conseillé de nos jeter à la baille (il le dit en tchèque mais c'est à peine articulé, sans ressemblance avec la lanue tchèque). Il faut aller de part et d'autre de la tour-horloge, à l'extérieur, et là, c'est sympa, il y a beaucoup d'étudiants.

     

    Je téléphone à ma maîtresse que je n'aurai peut-être pas le temps d'aller la voir, feignant d'appeler depuis la France. Elle me dit de la rappeler plus tard. J'ai très peur de déménager ferme, mais je lutterai jusqu'au bout en appelant tout le monde à l'aide. Gospoda pomilouyi. Je suis maître de mon cerveau que vous avez formé à votre image.

     

     

     

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    Pendant un voyage en Espagne, il me vient en fantaisie de franchir la frontière portugaise. Puis, avant qu'Annie, depuis la France, ne s'en aperçoive, je remonte dans un bus en sens inverse cette fois, qui s'était garé juste derrière moi. Je ne comprends pas le portugais, m'absorbe dans une lecture érudite, avec notes en bas de page. Je me ferais bien arrêter dans une de ces villes qui semblent très intéressantes au soleil couchant, mais finalement je vais revenir à mon hôtel espagnol de départ, où sont mes affaires de nuit, et finalement tout le confort.

     

     

     

     

     

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    De retour de vacances où nous avons tout dépensé, Anne et moi dans un train bien plein. Une hôtesse et son accompagnateur nous intiment l'ordre de remettre un livre car il serait ibnterdit de lire dans le train. Il s'agit d'un volume bilingue Budé, grec-français. Je emande pourquoi alors on ne le confisque pas aussi à notre voisine vis-à-vis qui lit un ouvrage du même genre. Pas de réponse. En descendant, nous prenons note voiture. Nos roulons vers le centre de Mérignac orsque devantnos sur notre gauche un garage explose, projetant maints débris, ça hurle, des personnes se précipitent au dehors dans la fumée, le ne reste plus que quelques colonnes de métal noircies, tout a été rasé.

     

    Anne revient sur les lieux pur faire vérifier la pression de nos pneus. IL y a des gens à terre, des faces déformées, des profils complètement écrasés sur la chaussée. Nous descendons de voiture, je reproche méchamment à Anne d'être vraiment conne, une vieille femme me jette un œil terriblement réprobateur : « Moi j'aurais pensé à fuir, pusi à me reposer chez moi, puis à manger. Toi tu penses à trouver un restaurant. » Nous serons plus vite servis sur une table double, dite « pour ocuple », à bascule, avec sièges incorporés. Il a dû y avoir des dizaines de morts. Ambulances, autochenilles Anne pense à des chars, je la reprends avec humeur). Finalement le reas n'a pas lieu, nos voisins de table s'en sont allés car ils n'ont pas, eux, de table « pour couple » et ne seront pas servis tout de suite.

     

    J'envisage toujours avec rancune de réclamer mon livre confisquer à la SNCF ; peut-être lisais-je de façon trop avachie ? Une « zone jaune » est réservée à ceux qui veulent faire des dons. Nous n'avons plus sur nous que deux vinyles 45t des Lettres de mon moulin, je me demande ce que les sauveteurs vont bien pouvoir en faire. Un flic nous regarde par la vitre, soupçonneux : je suis très renfrogné. Nous n'avons pas eu d'enregistrement de notre don. L'ambiance est à la catastrophe, on entend crier partout, les corps ou les têtes séparées gisent sur les trottoirs et la chaussée. GOSPODA POMILOUYI.

     

     

     

  • Bien avant ces histoires de caviar

     

    Couché dans mon cercueil, reprenant peu à peu mes esprits, sentant les quatre planches, n'étouffant

     

    pas - comme j'aurais dû les entendre, ces battements de mon coeur, et comme il est étrange de ne

     

    rien entendre...

     

    Impossible. Tétra. Plus la tête. Par la fente la lueur d'un cierge - défaut de capitonnage - mes

     

    héritiers ne m'ont pas très bien encapitonné - un tic de ma bouche a fait glisser le linceul de mon

     

    visage - j'ai chaud, très chaud - soudain je me sens soulevé: le coup discret du Chef de Marche sur

     

    le bois près de l'oreille, les six hommes au pas lent, de vagues pleurs chuchotés troublés de temps à

     

    autre par un sanglot plus perçant - ils s'imaginent nous transporter doucement. Dignement. C'est

     

    faux.

     

    Ils nous heurtent aux portes. Ils jurent dans l'escalier en colimaçon par-dessus la boule de rampe -j'ai le mal de terre. Puis le corridor, le perron râpé (je reconnais chaque marche, passager cette fois

     

    de mon véhicule) - trottoir. Ma boîte enfournée dans une autre boîte, déposée sur la plate-forme. Pas

     

    de grand air, pas de cheval, pas de dais : à présent, les héritiers veulent poser le cul sur des coussins

     

    pour suivre leurs morts.

     

    Je sentais les relents de pétrole, j'entendais les hoquets du moteur qui s'étouffe en seconde. Puis un

     

    ronron fade mêlé à la chaleur distillée par les vitres du corbillard, étalant sur le cercueil une rosace

     

    diaprée. Enfin je suppose. Si j'avais réduit ma consommation de clopes, je me serais prolongé de

     

    trois mois ; je ne serais pas mort en plein mois d'août... Revivre ? je tords le nez. Le corbillard

     

    s'arrête devant Saint-Firmin. La porte arrière bascule, je suis tiré, hissé. A la résonance, j'ai reconnu

     

    l'église.

     

    C'est quoi ce truc.JPG

    Un piétinement de moutons derrière moi. Des chaises qui raclent, des nez qui reniflent. Mes nausées

     

    reprennent : un boiteux pour le tangage, et un pédé qui tortille - proportion d'homos dans la

     

    profession ? Un cierge se renverse. Petit affolement sous le plancher, puis - mouvement d'ascenseur

     

    - le catafalque - un requiem chanté ! Je n'en crois pas mes oreilles. Ils doivent être drôlement

     

    débarrassés... Allez donc "prodiguer des largesses"' à des héritiers. On va me laisser longtemps là-dedans?

     

    Je vais attraper un chaud et froid. Il ne faut pas éternuer. Collecte. Qui peut être venu ? Au bruit,

     

    une cinquantaine de personnes. C'est peu. C'est beaucoup. Bon Dieu ce que cet enfant de choeur

     

    chante faux. C'est le petit Haffreddi. Sale Juif. J'espère bien que ma femme, ma fille et les trois

     

    frères Fiouse auront de la peine un jour - allez au trou le Bernard ! et bloum, bloum, les mottes de

     

    terre... "Il est mieux où il est" - pourquoi pas. Un Dies Irae à présent ! C'est qu'ils réussiraient à

     

    m'effrayer, ces cons. Surtout que la voix de l'enfant de chœur filerait la colique à un squelette. Mon

     

    prof de biolo disait : "On porte son squelette à l'intérieur de soi. ..."Mes os sont liquéfiés par ta

     

    -colère ô Seigneur... - Psaume CIII et des poussières... "Devant ce cher cercueil..." Je crois bien.

     

    Plus cher que ce qu'il y a dedans - eh! Père Monnard, tu dois t'en foutre éperdument : une âme en

     

    plus pour le serial killer, là-haut ! "Douloureuses circonstances..." "Coup imprévu..." - j'ai dit : «

     

    Faites-le entrer, si ça ne me fait pas de bien, ça ne me fera toujours pas de mal !" Alors ils m'ont

     

    foutu l'Extrême Onction.

     

    Ah curé, curé, qu'est-ce qu'on aura rigolé ensemble, avec tes putains de bondieuseries Mais

     

    aujourd'hui je n'ai plus le cœur à rire, un Kyrie, un Pater, c'est le Paradis garanti sur facture, que je

     

    sois damné si j'y coupe ! Mais alors pourquoi suis-je toujours allongé là-dedans, 2m x 0,60 - même

     

    que malgré le rembourrage ça commence à devenir dur ... Au lieu de répondre il m'encense la

     

    charogne - pense-t-il "Fichu métier", ou pense-t-il vraiment "Au pouvoir de l'Enfer arrachez son

     

    âme, Seigneur"? Trajet jusqu'au cimetière. Ils enlèvent la femme de sur ma caisse. Elle m'étouffait.

     

    Puis on m'enterre. Je regrette les funérailles d'antan, les vraies grandes bouffes grecques, le chant

     

    XXIV de l' Iliade, on donnait des jeux, on savait rigoler à l'époque.

     

    Puis plus rien. Les petits éboulis de terre qui se tasse. Des chuintements. Le calme plat. Je suis

     

    vraiment coupé du monde. Je suis mort, à présent, véritablement mort. Enfant, ma mère

     

    m'emmenait choisir le tissu d'un nouveau costume ; à peine sorties des lèvres, les voix s'étouffaient

     

    dans les rames d'étoffe - des voix voilées - à présent c'est la terre qui pèse sur mes lèvres, le tissu de

     

    la terre sur le couvercle, il le défoncerait, m'envahirait comme une trombe, emplirait ma bouche et

     

    mes yeux. Un jour le marbrier me chargera de ses quintaux de pierre...

     

    Combien de quintaux pour un tombeau ? Un tombal, des tombeaux. Je voudrais crier. Fuir. Quelle

     

    folie ! Que peut-il m'arriver de plus, à moi mort ? Quelque chose me dit que des risques subsistent...

     

    Je frissonne. La terre, la terre... Oh ! comme je regrette d' être mort! Et je pensai : « Peut-être que je

     

    suis vivant. Qu'on m'a enterré vivant. Pourtant mes muscles ne répondent plus. Peut-être vais-je

     

    mourir vraiment. Je perds connaissance. Un bruit de voix qui me réveille. La voix vient d'en haut.

     

    Ma tatie, au Paradis ? Dialogue animé : "Personne n'en saura rien ! - Il n'en est pas question

     

    Madame. - Il est bien là, j'en suis certaine ! voyons, quelques coups de bêche... - Le règlement... - Je

     

    ne vais tout de même pas perdre un chapeau de ce prix-là! - Je ne peux pas rouvrir une fosse... - Et

     

    qu'est-ce que je vais mettre pour la communion de sa fille ? »Je devine le geste impuissant du

     

    fossoyeur. ...Vais-je passer l'éternité sous le chapeau de ma tante ? Long silence. Puis un grattement

     

    sur le bois. J'essaie de me tourner - " il est sous la terre une taupe géante qui fore les cercueils..." -un chuchotement indicible : « Eh... a... an... ou...? » Je m'entends dire :

     

    - Qui êtes-vous ? - Etes-vous bien ? Vous - sen - tez - vous - bien?" Une voix sépulcrale, encombrée

     

    de parasites - la mienne, un bourdonnement : "Le satin m'étouffe. » - Remuez légèrement. Vous êtes

     

    nouveau. Un mort de fraîche date - vous ne tarderez pas à vous habituer. C'est le mort d'à côté qui

     

    vous parle. Je vous ai entendu enterrer. Vous verrez, c'est sympa ici, on sait s'organiser - il y a des

     

    cimetières où on s'emmerde, mais pas ici. Il y a de l'animation. - Quel âge avez-vous ? - Je suis mort

     

    à quarante-cinq ans.

     

    « Mais ça fait dix ans que j'habite le caveau treize. On compte dix ans d'âge.