Proullaud296

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

L' "Histoire véritable" de Montesquieu

 

Quittant non sans satisfaction Le temple de Gnide, nous tombons dans pire encore, à savoir l' Histoire véritable, aussi fausse que son titre le laisse prévoir, présentée par un libraire qui veut gagner de l'argent, et qui n'est autre bien entendu que le sérieux Montesquieu lui-même ; il est vrai qu'un homme de sa position ne se fût pas aidé en publiant des ouvrages d'une telle légèreté. Bien d'autres avaient agi ou agiront de même. Il imite en cela Lucien de Samosate et ses Histoire vraie, repris par Apulée dans son Âne d'or, mal traduit dès le titre car c'est de rousseur qu'il faudrait parler : toute vache rousse chez les Hébreux, tout enfant roux chez les Egyptiens, se faisaient brûler en tant que porte-malheur...

 

La publication de cette Histoire véritable est contemporaine de Gil Blas de Santillane, "dernier chef-d'œuvre" nous dit-on de la littérature picaresque : le Moyen Âge, Cervantès, tant d'autres, aiment à nous promener d'histoires en histoires, savamment enchâssées l'une dans l'autre, ou bien astucieusement successives, afin de nous rendre compte des tribulations d'un héros, animal ou humain. C'est ainsi que Gil Blas, héros de Lesage, nous promène du haut en bas de l'échelle sociale, depuis les détrousseurs de grands chemins jusqu'aux archevêques. L'âne de Lucien ou d'Apulée devaient se régénérer afin de recouvrer apparence humaine. Finalement Montesquieu se saisit du thème qui conviendrait le mieux à une telle ascension : celui de la métempsychose.

 

Un mauvais sujet devient insecte après sa mort, puis passe en oiseau, en perroquet parleur, en chienchien que sa maîtresse accable de baisers, puis en vaurien pendu à 18 ans mais courageusement, le voici courtisan. Un jour il sera homme de bien et ne se réincarnera plus. Le tout se déroule dans une contrée où l'on croit à ces balivernes, dans un Orient fantasmé avec toutes les fadeurs et clichés que l'on peut évoquer en ce XVIIIe siècle friand de découvertes et d'exotisme. Les Lettres persanes en effet qui précèdent n'ont pas encore épuisé cette veine. Montesquieu est encore jeune et ne peut produire deux œuvres majeures à la suite. Il en projetait le remaniement, sous forme de dialogue, et s'aida pour cela des appréciations de Jean-Jacques Bel, dont une étroite rue de Bordeaux porte encore le nom : ce fut un parlementaire et journaliste mort dans la quarantaine, j'allais dire comme tout le monde, ami de Montesquieu et académicien de Bordeaux.

 

Puis Montesquieu laissa ce projet, pétri d'autres préoccupations, et nous devons notre indulgence à ce ramassis d'aimables fadaises qui ne nous apporte qu'un peu d'esprit et beaucoup de généralités. Il s'y trouve bien moins de ces observations sociales qui déjà dans les Lettres persanes frayaient la voie aux constructions du futur Esprit des Lois : "parfois le vieil Homère sommeille", et nous ne quittons guère les lieux communs de l'inconstance des destinées et de la corruption humaine généralisée : chacun, chacune, entretient en secret un amant, une maîtresse, et l'imitation des grands gymnosophistes indiens n'est pas à la portée d'un mortel du dernier commun. Notre héros devient fripon, triche au jeu dans nos contrées, dépouille ainsi de grands seigneurs enrichis sur le peuple et constate que "[s]es belles manières leur donnoient tant de goût pour [lui] qu'ils étoient au désespoir quand ils se trouvoient obligés de s'ennuyer à jouer avec quelque honnête homme". C'est déjà le Neveu de Rameau, mais ce dernier ne sort point de sa condition et n'est déjà plus picaresque. "On me mettoit de toutes les parties de plaisir, et je dépouillois une société de si bonne grâce que toutes les femmes me lorgnoient, ce qui m'étoit très souvent à charge," (le pauvre) "car les distractions que cela me donnoit m'empêchoient de jouer mon argent." Tiens donc. Caltez volaille. "Tirez-vous gonzesses" (il est bon de traduire, transferendum bonum).

 

 

Toits et moi.JPG

La narration retrouvera de ces accents plus tard, décrira des joueurs. Si illimitées que semblent les actions des hommes, elles retombent toujours dans les mêmes schémas. Pourtant nulle partie d'échec n'en reproduit exactement une autre. Nous naviguons de lieux communs narratifs en lieux communs spéculatifs, car nous ne saurions invoquer de philosophie. "Il était une fois un tricheur." Bon. Qui n'en tirait pas toujours bénéfice. Finira-t-il en prison, sur une prairie de duel ? "Quand on m'annonçoit dans une compagnie, il se faisoit une acclamation générale ; j'étois un homme d'importance, quoique je n'eusse ni emploi, ni valeur, ni naissance, ni esprit, ni probité, ni savoir." Nous avions oublié les clichés de morale, et nul ne se soucie plus de la naissance, à l'exception des basanés : car nous aussi possédons nos clichés.

 

Pour attaquer l'innocence, et pour la défendre. Racistes et antiracistes. "Je commençai une autre vie dans la ville de Corinthe". Nous voici en terrain plus connu. La cour précédente, où sévissait le tricheur, appartenait donc plutôt à quelque royaume du Moyen-Orient, car ces mœurs dissolues sont de tous temps et de tous lieux, ce qui permet de transporter ailleurs ce que le moraliste veut blâmer dans son propre pays : procédé vieux comme le monde. Avalanche de clichés à prévoir. Notre déploration même, notre lassitude, sont clichés. Adoncques : "J'entrai dans le monde avec une assez belle figure", entendez "apparence", "un air assuré et une très grande liberté d'esprit." Les caractères de notre migrateur se conservent à peu près semblables d'une peau à l'autre. Grand mystère en effet de ces permanences, ainsi que les tourments et les félicités dont "les dieux" dixit protagonista se complaisent à doter les humains, les promenant de carcasse en carcasse au lieu de les mener tout de suite à leur fin : douce raillerie, déjà exprimée dans ce texte par notre ressuscitant personnage, alias le jeune Montesquieu lui-même : "Mon talent principal fut une facilité singulière à emprunter de l'argent". Ne pas rembourser ce que l'on doit en abondance est déjà moins malhonnête que de piller les seigneurs au jeu.

 

Mais d'une identité à l'autre nous voyons cependant un progrès bien lent, bien languissant. A moins qu'il ne fasse bien des fois retourner sur le gril une nature si imprégnée de vice avant de lui ouvrir les portes du nirvâna... "Je trouvai des gens très complaisants, mais un homme" – enfin une péripétie ? - "qui avoit été de mes amis, me devint insupportable, car il ne me voyoit jamais qu'il ne me parlât de le payer". Sorte de leçon morale par la pratique. Mettons qu'il soit tué en duel et n'en parlons plus, car il est déjà dix heures et dix-huit minutes.

 

Les commentaires sont fermés.