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Gracq

 

Le refus du Goncourt en 1938 : voilà ce qui posa définitivement Gracq, aux yeux du grand public, et ce qui semble inconcevable. Adapté, happé que nous sommes par le désir d'être vus, et lus, parce que vus, nous en oublions de chercher la reconnaissance du côté obscur de soi-même. Le Moi, le Sombre, le Dieu n'existent pas. Nous n'avons vu que des paillasses, que nous aspirons à être. Julien Gracq aura vu la part de jeu de tous, voire des plus graves, leurs insuffisances et leurs ridicules, l'insurmontable écart qui les coupe du Grand et de l'éternel, en cela même qu'ils doivent mourir sans plus d'avenir, comme les autres, que d'asticots, nous ne pouvons, dans notre angoisse, nous résoudre à l'abandon de l'histrion : tout homme est un histrion, car, dan sun premier temps, c'est tout ce dont il dispose, tout ce qu'il lui reste.

 

Plus difficilement Gracq Julien qu'un autre, assurément, plus impossiblement peut-être, mais de telles discrétions, de tels effacements, de telles leçons à prodiguer du haut de sa pureté ne fontt qu'indisposer le guignol qui vit en nous. Est-ce quetout donneur de leçon, si noblement qu'il fasse, n'est pas dans la pose ? Est-ce que nous ne voulons pas tous, plus ou moins, plaire, à tout prix plaire, approuvant ce public et je comprenant sa bassesse, la flattant, l'éprouvant ? Renoncer au monde, n'est-ce pas hanter l'antichambre du néant ? Traîtrise et marécage nous semblent infiniment inépuisables et vivants, le sec XVIIIe siècle et sa Vérité nous désolent. En même temps nous sommes hannetons, ferraille ou mécanique. Béatrice et Séraphita sont mortes.

 

Alors, trouver un lecteur à présent relève du plus épouvantable paradoxe : ou bien il ne lira pas, ou bien, lisant, il se tiendra hors jeu. Il faudrait à la fois trop d'obscurité, par trop de profondeur, et trop de visions d'outre-monde. Et ma foi nous préférons encore la profondeur. Julien Gracq resta « NON CANDIDAT ». Quel homme. Peut-on concevoir tel détachement des vivats, ne pouvait-on concevoir, tolérer quelque démarche en lisière, à mi-chemin des ombres et des lumières ? Non. Refus. Sincérité. Nulle aigreur. Je ne crois pas à la pose. Butant sur l'Autre. Le jury, qui compte parmi ses membres Queneau, Pierre Mac Orlan et Colette (tout de même !) ne renoncera pas à lui attribuer – dès le premier tour de scrutin – son prix, qu'il refusera. Il n'y a plus de prix.

 

 

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Le drame est peut-être venu de ce que l'on a voulu éduquer le peuple. De ce qu'on s'est dépris du principe de secret. Que seuls soient dans l'instruction, dans le savoir, les castes des brahmanes. Que le peuple soit dans l'ignorance. Et à partir de là, de cette décadence de la transmission, l'indifférence du peuple, c'est-à-dire de l'ensemble des humains, sa rebelle indifférence, a tout contaminé, tout pourri, comme un appendice éclaté virant tout en péritonite. L'absolue éducation pour tous à la portée de tous a révélé maints abîmes, et là où régnaient seules les hautainetés du savoir se déploient à présent les diaprures qui vont du savoir aux ignorances les plus fascisantes. Bref, Le Rivage des Syrtes est devenu, pour la postérité, le livre dont l'auteur a refusé le Goncourt. Non, monsieur l'auteur de l'article, il est aussi bien autre chose : Ce chef-d'œuvre méritait mieux - il a obtenu mieux. Il fut volé par moi au Lycée d'Agen, dont la bibliothèque n'était presque pas fréquentée – rien de plus ignorants que des profs, une fois qu'ils ont passé leurs diplômes – et ce n'était qu'un volume broché, apparemment de la première édition, perdu à p résent Dieu sait où.

 

Je ne me souvenais plus de ce livre. Du tout. Le Désert des Tartares, plus bref, mieux servi (par le cinéma), l'a finalement supplanté. La page se tourne sur Musil, pour certains le dernier de nos romanciers, car après la fin de la Seconde Guerre mondiale, il ne resta sur le continent plus rien à raconter. Qu'il est beau d'écrire un article pensé, d'avoir tant de définitif à dire, des phrases dont on attend la suite, une prophétie : que deviendraient alors, selon vous, cher Maître, nos littératures ? N'y a-t-il pas eu nos deux Marguerites, Yourcenar et Duras ? Leurs œuvres relèvent-elles de « ce qui se raconte » ? Ou bien porté par sa thèse et sa misogynie l'auteur les passera-t-il sous silence ? Aujourd'hui, dans ce que nous entendons par notre présent, on peut déjà dire qu'il ne se passe rien,parce que en réalité tout s'est déjà passé, tout est fini. Chez Gracq inclusivement ?

 

Deuxième thème : C'est l'infiniment grand qui me fascine. Cher Julien Gracq, c'est l'infiniment étriqué qui me ronge. Les vastes paysages où l'on respire, où la ligne des conifères moutonne à l'horizon, me semblent une inadéquation, une usurpation, une fausseté. Pour nous qui ne possédons aucune de ces qualités qui forcent l'admiration. Nous qui baignons dans la palpitation inquiète (l'ai-je bien descendu ? suis-je suffisamment bon sur scène ? suis-je aimé ? me suis-je bien suffisamment contourné, déformé, conformé, ridiculisé – pour être aimé ? ) - nous sentons que ces étendues-là ne sont pas pour nous, ne nous correspondent pas, ne nous parlent plus, ne font que nous promettre ce que jamais nous n'aurions le cœur ni le goût d'atteindre, et qu'après avoir contemplé les immenses dunes landaises ou les confins arctiques, devoir revenir dans nos petites chambres ou regueuler devant les chefs et les esclaves seraient des trahisons immondes.

 

Commentaires

  • "Je comprenant", ça y en a pas bon francé.

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