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JEHAN DE TOURS

C O L L I G N O N

 

J E H A N D E T O U R S

Collection des Auteurs de Merde 4 Avenue Victoria 33700 Mérignac

 

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Puis vient l’indifférence

Carcasse coulée au fond de Loire

Avoir vingt ans. Savoir

qu’un jour je les lamenterai

 

Langue de sable étirée, languissante,

léchée nappée par le fleuve

et cette barque aux rameurs immobiles... »

 

Plus loin :

 

« Tours,Tours ma grand-ville

Cathédrale énorme et sombre

Nuit de flèches fondues dans la nuit

Retour des Ursulines

brouillard et crépuscule

il fait toujours décembre

sur les jardins compartimentés

de la Préfecture de Tours

Blessure j’en reviens toujours à toi comme un chien malade

 

(Chinon matin brumeux Tours de lumière bistrot bleu)

 

jamais je ne le reverrais la glace de tes yeux la neige de ton cou

plumetis blanc du col de laine

Il est de ces visions qui passent et qui s’en vont

mais voilà que je ronsardise

voilà que je pétrarquise

reciselé sans fin dans ma mémoire

au ralenti sans fin dans cette rue où je ne suis plus revenu

à ma recherche

la première fois que je vis Tours

c’était la neige et c’était Jean

cou de neige

les toits portaient des tons de plomb

dans les yeux de ceux qui passaient

Tours froide libre

quand je ramène entre mes paupières

si je touche du pied si peu que ce soit

le quai succédané de Saint-Pierre-des-Corps

je vois les abonnés de la navette

de ma pupille écarquillée dans l’aube

j’ai questionné l’horizon

se dire que juste après Saint Pierre il y a Tours

 

Tours qu’es-tu devenue

depuis qu’une main noire

ici m’a maintenu

Bordeaux nocive

qui s’infiltre ici je m’ensuie

- les cargos par la bouche et l’oreille

 

C’est un grand homme aux jambes blondes il vient de se marier son nom : Sacha Saronian

Il neige à Tours interminablement

 

sur l’horizon de plus en plus loin la roue des champs sans haies ni clôtures et les sillons riches et mornes vers le nord et je baissais sournoisement la vitre jette un regard oblique sur l’épouse convoitée Salomé-Salomé plissant vilainement les lèvres fait fermer cette vitre Je lui ferai payer la fonction de son père Fausse blonde au nez piquant traits fins tracé roman des sourcils du front, l’orientalisme des paupières il aime sa femme et croit d’elle tout le mal possible un jour prochain nous serons séparés c’est une chose convenue rien ne dit que Salomé l’entende ainsi je la crois dure et capricieuse Il montre la neige Ici c’est tous les ans comme cela

Sur le trottoir Sacha lève la tête et mord les flocons sur ses lèvres loin des tuiles rousses et grasses de Guyenne

Découverte pour le soir vite hôtel H. rue M . chambre sombre sur cour c’est là que nous serons en attendant – ce mot laisse à songer – de nous mettre en ménage Salomé se jette grelottante sur son lit Tu devras me suivre Adieu au luxe déjà leurs vanités se sont heurtées déjà leurs écorchures approfondies Abandonnant Salomé sur son lit de dépit Je sors parmi les rues froides et grises afin de ratifier le Pacte avec la Ville marcher longtemps par dignité parvenir ainsi jusqu’au Fleuve de Loire hautaine capricieuse et grise insondable aux longs copeaux d’écume et d’argent mettez-vous à genoux et priez («la foi viendra de reste ») mais à mi-retour d’une rue droite et sans attrait cette façade de carême rompt l’alignement des murs – hybridation grinçante de frontons et de coupoles Basilique Saint-Martin fille du Sacré-Cœur, de ces pieux pâtissiers qui nappaient la France de leurs jubilations crémeuses

Des voix chantent et l’orgue assourdi gronde Au sommet d’un perron blanc candi.

Je pousse une porte capitonnée.

Soudain – saisissant raccourci – une falaise d’hymnes, de piliers, compacte, rouge et blanche, gigantesque et ramassée : prêtres géants drapés d’écarlate, haussant les bras en pyramides entre les lourds piliers immaculés, Sur toute la superficie du chœur ainsi surélevés se pressaient tête nue et chantant les Dignitaires catholiques en dalmatiques rouges brochées d’or. Juste au-dessus s’étagent les bouches ouvertes des choristes psalmodiant, et tous me regardaient. Un immense répons frémit sous la voûte, et me tournant de côté, je vis que la nef était comble. Il monta de la foule exaltée un brouillard de Foi et de certitude. L’anachronisme millénaire des tenues, les mélodies et leur vigueur, imposaient une vision des premiers temps.

C’étaient les mêmes chants, les mêmes visages. Martin de Tours paraissant à cheval et se frayant la voie parmi la nef n’eût pas trouvé foule moins ardente que celle qui jadis s’inclinait pour baiser le rebord de sa cape. Aujourd’hui c’est un Lotharingien aux cheveux gras, serrant sa francisque et figé de respect, qui s’imprégnait du rite ultime, dernière témérité d’un peuple en fougueuse agonie, pressé comme un rempart autour de son évêque. D’autres assurément viendraient piller, fondre les trésors. Lui étreignait sa double hache, pénétré de souffles agonisants.

Il tira sur lui la porte doublée de cuir, reprit la rue, le vent sans âge, pierres sans paroles. Au bout roulait la Loire. Je fis entrer jusqu’au poitrail mon cheval dans le fleuve, l’eau grise reflua sur les étriers, Forçant forêts et bancs de sable elle poussait son long corps indécis, le ciel luisait sur ses méplats d’épée, Mais à mes pieds, contre la bête frissonnante, l’eau s’engouffrait en elle-même et s’embourbait d’écume ; sous l’arche s’enroulaient les crêtes d’un rapide – vague unique incessamment renouvelée, dardant sa houppe orageuse. Et je songeai qu’au temps des Goths et pour:les siècles la vague avait roulé. Il se tenait à présent sous la voûte, contemplant au-dessus de sa tête l’échelle des grandes eaux – crue du 8 février 1873, du 15 janvier 54 – il aurait pu se jeter là, confier sans fin son corps aux tourbillons, le fleuve fut mon allié.

* * * * * * * * * * * * * *

 

Aux bords de Loire est un navire ancré, tout enlevé sur trois étages de voilure au verre translucide ; palpite au vent, ronfle et s’entrechoque

je suis assis tout au sommet de la Bibliothèque

Entre les mains des consultants fleurissent les siècles. Deux livres annotés avec application ;

les pages des classeurs se couvrent de patience ; légendes et tableaux courent sous la plume – danses, chars et bacchanales, je note. Rien n’échappe.

D’un côté mascarades et phallophories ; les défis des buveurs aux Anthestéries d’Avril, et Dio-Nysos épousant la Cité sur l’autel aux acclamations du Cortège ; les bergers lorgnent ans le ciel le retour des Hyades pluvieuses ; énergie des morts fécondant les récoltes ; familles mangeant avant la nuit les marmites de Panspermionn – « bouillie de toutes graines » - Dionysos, le culte de Bacchus.

L’autre parle de la guerre, les supplices, la Foi qui tue ; l’art présent jusque sur les tombeaux, sur les bûchers, la poutre de potence ; alignant sur les cadres ses rinceaux de crânes, huguenots et papistes équitablement étripés. Mais Cellini cisèle ses coupes, Baldung incline ses squelettes sur les cous révulsés des vierges. L’orient des perles.

Et les dentelles de Cranach.

*

Devant mes yeux levés s’étend le désert plat des tables vitrifiées par le soleil rasant – roches tronquées où le reflux laisse sa pellicule. Le vent frappe en plein verre. Les pans des vitres frémissent – à travers eux vers l’ouest la Loire aux cent îles.

Je ne suis pas seul.

« Jehan. Comble-moi de ta présence. Ne lève pas tes cils encore, laisse baissé ton front de Patricien. »

Coupe romaine, dite « à la Trajan ».

Sacha s’incline sur son épaule.

Histoire de Byzance.

« Il est de ces visions qui passent et qui s’en vont ». Je ne pensais pas te revoir.

Tu descendais la rue des Arbalétriers, deux folles dans leur sotte extase amoindrissant l’étreinte de tes bras.

Je t’aimai. Je me sentis seul digne de te servir. Alors que je t’avais presque franchi ton œil s’est redressé sur moi, recomposant l’espace et sa couleur, faisant des neiges sur les toits, du col de laine d’où sortait ton visage pur et mat, du velours noir de ton pourpoint frôlé par tes cheveux - autant d’espaces concentriques autour de toi, mais le regard à la fois pénétrant et distrait que tu m’avais jeté sonna pour moi comme une promesse.

Une haleine de froid s’échappa de ta bouche et j’ai fermé les yeux pour au moins imprimer tes traits sous ma paupière – plus tard au dernier étage de la Bibliothèque tu lisais si proche à nouveau, seul, à portée de voix – portée de bras – six semaines s’étaient écoulées je ne devais plus te revoir si la crainte de te perdre à nouveau ne m’avait inspiré l’audace – me levant sans bruit - tu ne sourcillas point – je feignis dans ton dos de consulter les titres que lis-tu jele voyais fort bien – tu haussas le volume ce fut Théodebert, petit-fils de Clovis, qui reçut en 545 à Tours la pourpre et les ornements que le roi des Hérules, Odoacre, avait envoyés à Zénon le 15 août 476 il n’y eut pas d’autres phrases et Jehan referma le livre..

*

Notre chambre occupait le fond de la cour. Pour y atteindre nous traversions le corps de bâtiment par un couloir toujours barré d’un seau ou d’une serpillière. À gauche s’ouvrait de plain-pied l’appartement de l’hôtelière, une grande femme blonde et blanche visiblement minée par l’onanisme.

Passée la cour étroite et cimentée, qu’ornaient à peine une chétive plate-bande et quelques feuilles grimpantes, nous retrouvions sous la marquise plastifiée la porte et la fenêtre qui nous coupaient du monde. C’était là que nous cuisinions, que nous mijotions dans la tiédeur avare d’un réflecteur à gaz. Salomé voulait peindre, je voulais écrire. Je lisais devant la fenêtre et .Salomé songeait sur son lit.

Combien d’après-midi sont elles passées dans ce réduit sans autre lumière que le brouillard tamisé par l’auvent, sans autre bruit que celui des pages tournées, que les ressorts du lit ! Parfois j’écoutais du classique et c’était plus lugubre encore. Le transistor adossé au paquet de nouilles diffusait à mi-voix le Requiem de Berlioz ou Lumières dans la nuit, émission consacrées aux jeunes organistes aveugles. Offenbach lui-même se fût anémié dans ce halo gris mourant au bord de table.

J’écartais le petit réchaud bleu, balayais d’un revers de main quelques miettes et croûtons. Je surnage entre Berlioz, Balzac et Catherine de Médicis. Salomé : se trouve seule. Ardoise et neige. Fond de cour sans lumière. Prendre la rue des Selleries, toute en coudes, entre deux voitures ; le vent balançait les lampes à leurs filins, avec des lueurs mouvantes et brusques de mauvais lieux. Des seuils et des perrons s’allumaient, s’éteignaient sans raison sous la pluie. On passait devant le théâtre, minuscule, u porche ramassé entre deux faunes énormes et lépreux ; juste en face le Kilt-Bar et ses vitraux à losanges ornés de fortes grilles. Nous passions dans l’ombre dde Saint-Gatien où trottinait l’abbé Birotteau.

Alors s’entrouvrait la rue des Ursulines, étroite, tortueuse, descendante, sans autre ouverture que le judas des Sœurs. Haut dans le lierre à gauche se perdait la muraille des Jardins de la Préfcture, des Beaux-Arts ou de l’Archevêché, peut-être bien des trois… Au bout de ce boyau des Ursulines s’ouvrait clandestinement dans la chaux un petit rectangle lumineux : le Ciné-Club.

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Ce sont de longues étendues de dépérissement et de grisallle. Des méditations sans but. Chambres et rues noyées de brouillasses et de solitudes ; le lourd et menaçant envol, massif dans l’obscur, des flèches rogues de Saint-Gatien – et le boyau des Ursulines au bout duquel falotait le néon des images mouvantes ou movies nos seuls feux d’artifice trempés d’ennui, comme un ulcère au col d’un rectum. Sur la passerelle en bois sans fin ni commencement jetée tout au travers du Fleuve Sacha s’agenouille au-dessus des eaux, jure à Salomé figée de froid pleurant sans y croire son éternel amour et le vent balance d’une rive à l’autre les lattes de bois cirées.

 

 

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