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Shan Sa "Impératrice"

Impératrice est un roman historique paru chez Albin Michel, dû à la plume de Shan Sa, autrice chinoise vivante. Elle est venue à Paris en 1990, devenue assistante de Balthus le peintre et de sa femme japonaise. On l'a honorée de titres et d'honneurs. Il semble que le roman Impératrice fut écrit directement en français. Il fait 448 pages. Venant après Geisha et avant Cixi,son contact m'a hérissé ou plutôt englué d'asiatisme profond, ravivant nos méfiances agacées envers tout ce qui ne fait pas partie de nos petits univers quotidiens, les seuls valables évidemment. Nous fûmes lassés par ces biographies qui se ressemblent toutes, du bûcheron canadien au pédé coréen, en passant par la prostituée de luxe et la grande bourgeoise britannique.

Il nous est venu le soupçon, la vaine découverte et la fausse sagesse de l'homme de bon sens résigné, qui s'imagine le monde entier à sa mesure et ne voit plus cette fois-ci les différences, osant affirmer que toutes les destinées se valent, que tous les humains vivent la même vie, meurent de la même mort « au même âge à 40 ans près » comme dit l'Abreuvoir, et que notre étroit cerveau renferme à la fois toutes les existences et l'infini de la Chine ou du Monde. À présent que nous avons sacrifié aux démons de la Conclusion, , car « la sottise consiste à vouloir conclure », essayons de tirer les meilleurs commentaires de ce pavé au riz complet. Cette impératrice aurait existé, pendant que nos ancêtres mérovingiens chassaient dans leurs forêts neustriennes.

Sa renommée aurait été assombrie, offusquée, asphyxiée, parce qu'elle aurait voulu régner comme un homme. Pour cela, il faut supplanter des héritiers enfants ou débiles, ou les assassiner, ou profiter d'un veuvage, ou tout cela successivement. À cet égard cette biographie plus ou moins réelle renverrait en miroir au règne plus tardif de Tseu-Hi, dernière impératrice de l'Empire du Milieu. Ici, au VIIe siècle, les révolutions de palais se succèdent, les favorites et les favoris, les cérémoniels, l'alternance des périodes d'abondance et de disette, et tout ce que l'on a pu lire chez Éliette Abécassis ou Christian Jacq ou l'auteur contemporain de la vie de Salomon finit par se ressembler dans un vaste magma de civilisations exaspérément florissantes, de meurtres sournois et de conspirations férocement réprimées, à l'égyptienne, à la biblique ou à l'orientale.

Dans une intrigue resserrée, il y a un enjeu : la vie, ou la mort ? l'amour, ou la mort ? La richesse, ou la ruine, autrement dit, la mort ? Mais dans le récit de toute une vie, les cycles se succèdent sans surprise, mariage, enfants, réclusion de femmes entre elles ou d'eunuques entre eux sans œufs, et, originalité tout de même, l'introduction, dans tous les sens du terme, d'un homme dans l'intimité de l'impératrice sexagénaire, qui ne couche plus qu'avec des femmes depuis 25 ans, et qui découvre qu'au-delà des murailles grouille tout un peuple interdit que son amant de basse classe lui raconte, lui révélant autant de misère qu'il y en eut autour du palais de Bouddha jeune homme. En théorie, cet amant clandestin ne saurait demeurer caché coincé là comme un meuble à bite entre les boîtes à parfums et l'armoire aux pots de chambre. Il reste indispensable pour raffermir les muscles du bas-ventre et des seins, pour instruire son Altesse de toute l'existence véritable des Chinois qu'il a parcourue en tous sens jusqu'à ses 24 ans. Il manque se faire trucider, comme il aurait du l'être dès son franchissement de la Cité Interbite (« demain vous allez m'écarteler mais laissez-moi d'abord vous aimer toute la nuit »).

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Pour finir on lui trouve un bon emploi de dignitaire monacal sans avoir besoin de lui trancher les génitalia. Toute cette reconstitution est louable mais pesante. On avance dans le convenu, la psychologisation adolescence, les extases sur le soleil levant, les brumes sur les étangs et les copulations des rats musquées, tous les tourments d'une âme qui voudrait faire le bien du peuple en ouvrant une vaste boite postale où tout un chacun, cada cada, peut déposer ses vœux, ses critiques, et même les produits de son jardin. Et puis on s'allonge, chargé de visions, de sperme et de graisse, en devenant progressivement pétale de rose, étincelle d'orage ou poussière dans le vent nacré : malgré l'or et l'argent, tout le protocole qu'on a subi, on se retrouve comme un de ses sujets qui monte aux cieux.

Ne vous attendez, quindi, à aucune surprise : les dignitaires, les bourreaux, les attendrissements de midinette et les supplications des exilés sont en marche, ils sont tous là, c'est excellent, c'est tout ce qu'on attend, instructif, surprenant sans souffle, tout ce que vous voulez savoir sur l'ancien régime de Chine vous sera dévoilé, jusqu'à l'indigestion. Heureuse mille fois l'impératrice à qui une bite suffit. Elle a soixante ans, et contemple son œuvre avec une satisfaction bien supérieure à celle des Rolling Stones :

« Mon réveil à la vie stimula la renaissance de l'Empire. Les années de famine et d'épidémie étaient oubliées. À nouveau les greniers furent remplis de céréales ; les bétails, les gibiers, les poissons abondaient sur les marchés. La générosité du Ciel et de la Terre m'inspira l'audace de m'élancer vers les hauteurs devant lesquelles mon époux, le Souverain Haut Ancêtre, s'était arrêté. Par-delà le pouvoir séculaire, il y avait le règne des dieux. » Sa Haute Majesté s'exprime à la première personne, ce qui fait une grande originalité malgré tout. Elle sait que le monde tourne autour d'elle, et que de la rotation de l'impératrice dépend la rotation de l'univers, mais sans perdre conscience de son humilité. Va-t-elle vouloir se faire diviniser ?

Commentaires

  • Je préfère Sissi...
    Un asile de fous, aurait-elle répondu quand on lui avait demandé ce qu'elle voulait comme cadeau d'anniversaire.

    A tout hasard, connaissez-vous le Juge Ti ? (Van Gulik)

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