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  • Troyat "fatigue"

    Ne vous attendez à rien de bien profond : Troyat reste un conteur, sans gaz. Prout. "Regarde-moi. Ai-je jamais porté la barbe ? Voulais-tu que je me la laisse pousser ?

    "J'étais ébranlé. L'idée d'offrir ma barbe en holocauste à Alix m'excitait et m'effrayait à la fois. Je voulais, certes, l'épater, mais je me demandais si le changement d'aspect suggéré par mon père ne la choquerait pas au lieu de la séduire. Comme toujours, j'avais peur d'aller trop loin dans l'audace, ou, du moins, dans la fantaisie". N'aie pas peur fils de bourge, tu ne risques rien. De toute façon, en rentrant chez moi la veille du mariage, j'ai trouvé moi-même le coiffeur rigolard et tout son attirail que mes parents avaient fait venir à domicile, pour que je n'aie pas l'air moche sur la photo, plus tard, à cause de la mode. Total j'ai l'air d'un con, et ma femme s'était fait teindre en rouge carotte sur les conseils de sa mère, comme ça je me sentais moins seul.

    Parents, vos gueules. "Ce fut une remarque de mon père qui balaya mes réticences :

    " - De quoi vas-tu t'inquiéter ? Il ne s'agira pas pour toi d'une transformation définitive, mais d'un essai rigolo, d'une expérience bon enfant ! Décrispe-toi, bouge, montre que tu as le goût de l'imprévu ! Si Alix déclare ensuite qu'elle te préférait avec la barbe, rien ne t'empêchera de la laisser repousser...

    "Avant même qu'il eût fini de parler, j'étais conquis. Cette idée, que j'avais d'abord jugée folle, me paraissait subitement attrayante et même nécessaire à l'épanouissement de ma personnalité". Il a encore eu de la veine que papa ne lui aie pas demandé de couper autre chose. "Mon père fut si heureux de m'avoir convaincu qu'il voulut procéder lui-même à la métamorphose. La veille du mariage, il vint chez moi, rue de Varenne, et m'ayant installé devant la glace de la salle de bains, me passa un peignoir et s'improvisa coiffeur. Manié par lui avec dextérité, le rasoir eut vite raison de mon avantage pileux. Quand je vis dans le miroir mon visage aux joues et aux mâchoires dégarnies, j'hésitai avant de m'en réjouir. Mais l'enthousiasme de mon père était communicatif. Soutien.JPG

    " - Tu as rajeuni de dix ans ! s'exclama-t-il." Nous atteignons des sommets d'insignifiance. Et ça ne donne envie ni de lire le bouquin d'Emmanuel Carrère, ni de voir le film La moustache. "Alix sera époustouflée !

     

    PHOTO DE VINCENT PEREZ. QUANT AUX DANSEURS, IL LES A ME SEMBLE-T-IL COMPLETEMENT LAISSES ANONYMES : DES RUSSES, ON S'EN FOUT.

    "Et, pour parfaire son oeuvre, il tailla encore, artistement, de menus poils qui pointaient hors de mes narunes.

    "Malgré son assurance, je dormis mal, cette nuit-là. J'appréhendais tout ensemble la réaction d'Alix à ma vue et les obligations protocolaires, civile puis religieuse, qui nous attendait. Nous avions prévu que notre mariage se déroulerait dans la plus stricte intimité : quatre témoins, nos parents, de rares amis... Le père d'Alix, prévenu à Santiago-du-Chili, ne s'était même pas fendu d'un télégramme de félicitations." Je n'en vois pas non plus la nécessité. "Mais ni Alix ni moi ne regrettions sa défection. "Moins il y aura de gens autour de nous, plus je serai heureuse", avait dit Alix lors de notre dernière entrevue avant le grand jour. Je me répétais ces paroles pour me réconforter, en attendant que mon père vînt me chercher en voiture pour me conduire à la mairie. Comment Alix m'accueillerait-elle lorsque je surgirais, imberbe, devant elle ? Cette question me tortura jusqu'à mon arrivée dans le salon réservé aux réjouissances municipales.

    "Alix était déjà là, avec sa mère. En l'apercevant, elle porta ses dix doigts devant sa bouche comme pour retenir un cri d'épouvante : un inconnu venait de faire irruption dans la mairie pour l'enlever de force. Les yeux écarquillés, elle murmura dans un souffle :

    " - Qu'est-ce qui t'as pris, Jérôme ?" ." Tiens, il s'appelle Jérôme. Que c'est original. Plus tard, elle lui fera respirer du poil de chien collant à n'en plus pouvoir, c'est mieux que des cornes sur la tête, mais ça se discute. Alors si vous avez un petit trajet Bordeaux-Montauban à faire en train vous pouvez toujours acheter Namouna ou la chaleur animale de Troyat, et n'oubliez pas de l'oublier sur le siège en descendant.