Proullaud296

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  • Quatre rêves

     

    52 04 19

     

    En voiture dans une impasse et cherchant la route de Mérignac, je demande mon chemin à une maison en bordure de chantier où me reçoit une femme d'une cinquantaine d'années aux épaules largement dégagées, un peu ronde. Son mari habite en face et n'est “pas très avenant”. Elle est rejointe par une autre femme, sa mère, qui lui ressemble beaucoup, et qu'elle embrasse sur les omoplates. J'ai bien envie de faire pareil avec la fille. Elles reçoivent des sacs en plastique transparents contenant les copies d'un petit garçon, avec des notes scolaires en rouge pas toujours très fameuses (2,5 en musique).

     

    Je dérange. Je repars sur un tronçon d'autoroute en chantier, me retrouve en plein dedans, à moitié embourbé dans le ciment. Je demande à un ouvrier en blanc la route de Mérignac en lui disant “Dites-moi, mon petit...”, puis j'avise réflexion faite un patron, couvert de plâtre et de peinture. Il se fout de moi en m'appelant également “mon petit”, puis en proposant de ne me répondre qu'après son boulot, car il “travaille”, lui ! “...de 7 h à 17 h.” Je réponds “Moi aussi”, ce qui est faux. Il me dit que la réponse dépend de tel garçon qu'il aime comme un fils. Survient un jeune homme de 17 ans aux jambes nues et propres, et qu'il prend par l'épaule.

     

    Pressentant un long baratin foutage de gueule, je me réveille.

     

     

     

    52 04 21

     

    Je reçois un coup de téléphone qui me permet d'espérer une bonne fortune. A l'adresse indiquée, je trouve un bordel ormé de deux pièces, une salle d'attente où règne une Asiatique (je regarde un film porno sous-éclairé assez banal), et une pièce où se passent, sur des lits superposés, des unions assez confuses voire douloureuses. On me laisse regarder (un sexe de femme en gros plan avec du sperme autour), mais le prix est de 99 € : trop cher pour moi. “Je peux aussi bien le faire tout seul chez moi.” Je ressors, c'est à Vienne, il me reste une heure avant le train, je marche au milieu de la circulation, la pente descend très raide, je me souviens d'avoir foulé un sommet pourvu d'un peu de neige mais de ne pas avoir profité de la vue puisqu'elle était la même que durant l'ascension.

     

    A présent j'essaye de ne pas me faire renverser : la Westbahnhof est vers la gauche, mais ma gare est tout droit, en bas de la pente. Un léger malaise : un saint hindou, barbe et dhoti blanc, veut s'occuper de moi, il a l'air inquiet, mais en fait ce n'est rien. Je me réveille.

     

     

     

    52 04 23

     

    Dans une petite préfecture du Massif Central où je me suis réfugié. Une énorme porte dans une ruine de donjon, où je voudrais pénétrer. Nul ne peut me dire comment m'y prendre, les habitants questionnés se dérobent et la nuit tombe. Pourtant ce portail figure à l'envi sur les cartes postales, c'est la plus belle chose de la ville. Comme j'erre au pied de ce donjon et que la porte s'est ouverte par inadvertance, j'espère entrer, quand un magnifique oficier de gendarmerie en bottes vient jeter un regard soupçonneux et la referme sur lui. C'est l'hôtel de police, j'entrevois les bureaux.

     

    Je me contente de l'hôtel à touristes, mes réserves d'argent diminuent, je cherche un appartement en ville, ma famille est là dans ma chambre, ma mère voudrait me voir bien installé, pas trop cher et confortablement. Elle est allongée sur un lit. Je lui dis que si je devais retrouver à Aurillac (mettons) le confort d'ailleurs, cela ne servirait à rien d'avoir voulu une rupture avec ma vie antérieure. Sonia et David, présents au moins en pensée, semblent m'approuver. Décidément, j'aurai trimballé un œdipe intact toute ma vie. Les camarades nouveaux que je rencontre au bar ne sont pas tellement sympas, d'ailleurs, et à peu près aussi auchés que moi...

     

     

     

    52 04 26

     

    Je cours en remontant une pente goudronnée dans les Pyrénées. Un petit homme bun court également, de l'autre côté d'un parapet, sur la même route. Je prends de la distance, mais je m'essouffle, et le petit homme (Dufourg), sans se vexer, me rattrape et me demande si je veux continuer. Cela, deux ou trois fois. Arrivent les touristes, de plus en plus nombreux, sans se presser. Je le rejoins alors sur sa section de route, déjà bien dégagée. Puis je veux rejoindre les touristes, faisant tomber les volets de bois, qui protégeaient la section du nain, sur les pieds de l'un d'eux qui proteste.

     

    Plus tard, relisant le récit de notre course-poursuite, je vois que l'auteur me traite comme un fils blond d'instituteur, qui ne serait finalement pas allé jusqu'aux Ecoles d'En-Haut, où m'attendait une petite fille d'instituteur, blonde et très sage.

     

  • Dissection

     

    Nous en avons tous fait : jadis, en cours de science naturelle, notre professeur nous apportait des cobayes fraîchement tués, encore chauds ! gémissaient nos demoiselles, et nous enjoignait de pratiquer une dissection, à l'aide de petits scalpels et de ciseaux fort efficaces. Depuis, les expériences cruelles de cet ordres sont proscrites dans les classes... Nous nous bornerons ici aux dissections humaines, encore pratiquée "dans un amphithéâtre" (voir aussi L'au'jour, j'allai à la morgue / Pour voir si y avait pas de noyés...")

     

    Les premières dissections, en Egypte, furent des vivisections : on n'allait pas se gêner sur des condamnés à mort... Thomas Diafoirus, dans Le malade imaginaire, veut à sa future épouse donner en Faculté le divertissement de la dissection d'une femme," (plus pudique sans doute...) sur quoi [il] doi[t] raisonner. Et Toinette de se récrier sur le bon goût du futur médecin. Mais peu de temps auparavant, une telle opération eût valu à son auteur pur le moins le bûcher. Vinci, le grand Vésale lui-même (première dissection à Bâle, en 1543), durent passer outre les expresses réserves de l'Eglise. .

     

     

     

    Un triforium.JPGAu XVIIe siècle donc, le corps médical découvrait avec délices scientifiques ce temple de l'Eternel, alias le corps humain, révéler tous les secrets de sa structure : nous avons tous en tête La leçon d'anatomie du Professeur Tulpen ("La Tulipe", nous sommes en Hollande...) où le Maître, sous les vieux visages de ses étudiants garnis de fraises, soulève un bras de sa longue pince pour qu'ils en observent les nerfs et tendons. Ce tableau s'est souvent réinterprété en chef de gouvernement autopsiant les restes d'un Etat, ministres de Hollande (justement) ou d'ailleurs.

     

    Longtemps la première dissection fut véritablement l'épreuve initiatique obligée de l'étudiant en médecine. Elle est obligatoire pour tous depuis 1878. Bien peu résistent à l'écœurement (c'est le cas de le dire...) de la chair fade, et l'on doit faire appel à toute la finesse des chansons de carabin (voir L'hôpital Saint-Louis, "qui aimait bien les bonbons / et les confitu-ures") pour surmonter son dégoût rétrospectif, sa terreur de la connaissance ; nous compterons pour peu de chose les délicatesses que l'on devine sur les rouges à lèvres au fond des sacs à mains et les parties par quoi on les remplace, ou ce cœur battant détaché de son corps sur une assiette, après qu'on l'a trempé quelque temps dans l'eau chaude.

     

     

     

    Et lorsqu'on demandait au Professeur Farabeuf (1841-1910), fils de paysan briard, personnage haut en couleurs dont la statue orne depuis 1924 la cour de Faculté de Médecine à Paris, s'il ne lui était pas préjudiciable de toujours ainsi disséquer les morts, il répondait qu'il aurait depuis longtemps abandonné ce métier si les morts avaient été aussi dégoûtants que les vivants.... Ce qui ne l'empêcha pas d'être un passionné d'obstétrique ! (Introduction à l'étude clinique et à la pratique des accouchements. Anatomie. Présentations et positions, 1891. Il inventa l'écarteur, qui permet à l'incision de ne pas se refermer, ainsi que d'autres instruments (le davier à double articulation), et son nom désigne plusieurs parties du corps, ainsi le muscle deltoïde fessier de Farabeuf. ;
    . Sur sa tombe nous lisons :

     

    Un poème est inscrit sur sa tombe sans croix, à Beton-Bazoches :

     

    • Passant nous te plaignons si tu n’as pas pu connaître

    • Cet homme vraiment grand dans la paix endormi.

     

    Ses disciples navrés ont pleuré ce bon maître", etc.

     

    A noter que l'infinie complexité du corps humain permet d'effectuer des dissections partielles (cou, région prostatique...), indispensables à la formation pratique des étudiants chirurgiens, profession en voie de féminisation. Aujourd'hui il existe de nombreux logiciels de simulation.

     

     

     

    Il existe dans La montagne magique de fort belles pages de Stefan Zweig sur les prestiges de la radiographie, où l'on voit paraître tout le squelette de l'humain, qu'on pourrait très bien transposer ici à l'opération anatomique. C'est elle qui a révélé au monde médical cette circulation du sang redécouverte par William Harvey (qui ne savait rien des travaux d'Ibn an-Nafis au Caire en 1242) - circulation contre laquelle pérora en chaire le susdit Thomas Diafoirus. Il faudrait, aux références littéraires, artistiques ou philosophiques, ajouter les procédures matérielles qui, dans un ordre immuable, servaient aux cours d'anatomie. plus du jeu d'adolescents ; il est en effet obligatoire, une bonne première fois, de s'apercevoir in situ,si l'on peut dire, que la distinction des organes s'opère sur un corps individuel, imprévisible dans ses variantes et répartitions capricieuses des masses et des graisses.

     

  • "...de Navarre", suite

     

    Près de huit ans plus tard, j'y suis encore, tant je traîne après moi mes fétiches. Nos hypocrites et bigots conversent toujours et pour l'éternité dans leur village de Sallanches, bloqués par les eaux. Nous avons ouï parler de ces trois gentilshommes, identifiés, qui se tinrent l'un après l'autre « dans une garde-robe », à chacun sa semaine, pour en ressortir en faveur d'une dame qui se les enfilait, bien vaillamment. De ce duc d'Urbino, qui fit pendre une servante juste coupable de transmettre des lettres. De tel avocat ramassant par grand gel un étron dans du papier, en le prenant pour un pain de sucre roux. Et tout notre beau monde se récrie, parlant le plus volontiers de la vertu ou du vice des femmes et des hommes, sujet inépuisable autant que les enquêtes du Journal de Mickey. Ne nous moquons pas trop. Nous lisons bien des ouvrages sur l'orgasme clitoridien.

     

    La présence constance de Dieu dans les cœurs et les quotidiens n'empêche pas les soucis d'amour. Une dame ainsi se trouvait fort contente que son mec s'adressât à telle autre de haulte vertu, pour ce que cela élevait son âme de pécheur. « Ceste amitié dura longuement, en sorte que en tous les affaires de la dicte Neufchastel le prince de Belhoste s'employoit comme pour les siens propres, et la princesse sa femme n'en faisoit pas moins. » « Affaires » est au masculin, mais cela ne gêne guère. Et, de grâce, ne prononcez pas les « s » ni les « c » suivis de consonnes. Nous connaissons la femme par son nom, mais « Belhôte » reste inconnu, probablement un Italien nous dit une note.

     

     

    Sur le lit à Moulins (Allier).JPG

    N'est-il pas touchant de voir l'épouse consolider l'inclination de son mari, dans un noble dessein, et de reconnaître tels services rendus aussi par moi jadis ou naguère... « Mais, à cause de sa beauté, plusieurs grands seigneurs et gentilzhommes cherchoient fort sa bonne grace, les ungs pour l'amour seulement, les autres pour l'anneau ; car outre la beauté, elle estoit fort riche. » L'anneau du mariage bien entendu. C'est un avant goût de La Princesse de Clèves. Noter que la vie s'arrêtait très tôt en ce temps-là, et que l'amour, le sexe, l'argent, la merde, étaient les ingrédients avoués par tous. Mais combien les femmes ne faisaient-elles pas de signes de croix en entendant parler de tant d'ignominies...

     

    Je n'y comprends rien : « « Entre aultres, il y avoit ung jeune gentilhomme, nommé le seigneur des Cheriotz, qui la poursuivoit de si près, qu'il ne failloit d'estre à son habiller et son deshabiller, et tout le long du jour, tant qu'il pouvoit estre auprès d'elle. » « Ung » s'écrivait avec un « g », pour bien marquer la nasalisation, et ma propre grand-mère, jurassienne, ne manquait pas de bien faire sonner différemment « un » et « chien ». Voilà d'autre part une demoiselle bien entourée : deux seigneurs, mâme et femelle, qui lui font ses affaires, un autre « des Cheriotz », dont « l'identité n'a pu être décelée jusqu'ici », lequel se tient à son lever comme à son coucher : car tout noble se lève et se couche en public, tant qu'il est décent toutefois ; et Louis XIV éleva ce rite à sa perfection . Ce sont des mœurs bien singulière, et nous sommes bien loin des curés et des greniers qui leur servent de cachette. Mais tout est véritable: nos conteurs se sont promis de ne raconter que de l'authentique, en déguisant les noms. N'oublions pas qu'ils puaient tous du cul comme ce n'est pas permis. Comment faisait-on dans tous ces siècles pour ne pas empester et coller de partout. Bref ! « Ce qui ne pleut pas au prince de Belhoste pour ce qu'il lui sembloit que ung homme de si pauvre lieu et de si mauvaise grace ne meritoit poinct avoir si honneste et gratieux recueil : dont souvent il faisoit des remonstrances à ceste dame ».

     

    Qui recueillait, c'et-à-dire acueillait, si bien ce gentilhomme sans fortune. La concurrence était rude. L'homme marié apportait bien plus d'honneur à cette vierge qu'un freluquet désargenté. Il avait le culot de le lui dire à elle. Être un seigneur impliquait une forte conscience de son propre mérite. « Mais, elle, qui estoit fille de duc, s'excusoit, disant qu'elle parloit à tout le monde generallement et que pour cela leur amytié en estoit d'autant mieulx couverte, qu'elle ne parloit poinct plus aux ungs que aux aultres ». Voyez la malice. Feindre un intérêt pour en couvrir un autre.

     

    Toutes les femmes fuiraient de nos jours. Mais nous sommes libres, n'est-ce pas, et eux, là-bas, dans ce lointain siècle, devaient tenir compte de tout un entourage obsédant. Les gens se tenaient bien plus les uns aux autres, se fréquentaient, s'embarrassaient, bien plus qu'en nos temps d'« individualisme ravageur » comme l'écrivent nos plumitifs. On se sentait de près, on se frôlait de bête à bête en son étable à nobles. Nous ne savons pas de quel duc cette Neufchastel descendait. «Mais, au bout de quelque temps, ce sieur des Cheriotz feit telle poursuicte, plus par importunité que par amour, qu'elle luy promist de l'espouser, le priant ne la presser poinct de déclairer le mariage jusques ad ce que ses filles fussent maryées. » Madame est veuve !

     

    Ce qui ne signifie pas matrone, ni grosse et grâce. On mourait tôt, que Dieu prenne pitié. Les femmes étaient assaillies d'hommes comme merdes de mouches. Alors, elles promettaient à tire larigo, quitte à ne point tenir. Les « filles d'Eve » se défendaient, le jeu était plus fort, les hommes opiniâtres, la confusion régnait entre cœur et cul, autant que maintenant, mais aussi entre amour et fric, amour et noblesse ; cela joue-t-il enore ? Sans doute souterrainement.

     

    Les dissimulations se sont déplacées. Notons qu'ici le délai est grand. Les hommes tenaient grâe aux putes, pour les femmes, je l'ignore - valets et branlettes ? Mais quel âge ont les filles de la veuve Neufchastel ? « A l'heure, » (« alors »), « sans craincte de conscience, alloit le gentil homme à toutes heures qu'il vouloit à sa chambre ; et n'y avoit que une femme de chambre et ung homme qui sceussent leurs affaires. » Mais ils ne couchaient point. Dans une foule, il est plus facile de dissimuler. Mais aussi plus facile d'épier. Le scandale, découvert, est immense.

     

    De nos jours les foules s'écoulent comme autant de grains sortis d'une bonde...