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  • Quatorze novembre

    COLLIGNON        MA VIE QUI N'INTERESSE PERSONNE
    SEIZE HEURES    62 11 14



            Hier à seize heures, 140 personnes n'avaient plus que quelques heures à vivre et ne le savaient pas. Ma petite personne, comme tant d'autres, vaquait à ses petites occupations en se croyant la plus malheureuse ou la plus affairée au monde, car la seule façon de n'être pas malheureux est de se trouver très affairé. J'étais donc en train d'écrire, ou de je ne sais quoi de tout aussi essentiel. A la demie, je rejoignis ma femme, qu ej'appelle ainsi non par possession mais par désir de m'intégrer dans un monde bourgeois auquel je ne crois guère. Puis je partis pour mon émission de radio. Cela s'appelle "Lumières, Lumières", au pluriel, et deux fois, en mémoire de l'album excellent de Gérrd Manset, grand chanteur de l'époque, intitulé "Lumière", une seule fois et au singulier.
        Mon rôle est de rendre compte d'un ouvrage littéraire, et de promouvoir mes écrits personnels, bien meilleurs comme il se doit. J'ai donc démoli consciencieusement Tempête de J.M.G. Le Clézio, comparant son exotisme à l'émission plus qu'essoufflée "Thalassa", voire au magasin de souvenirs à la plage d'Arcachon. Ma femme donc, puisque ma femme il y a, me reprocha plaisamment d'avoir un peu trop esquinté un auteur qu'elle apprécie, bien qu'elle n'ait pas lu sa dernière production. Elle me signala, toujours avec le sourire, ce qui est devenu son expression depuis quelques années, que ma citation de Srî Aurobindo avait été recouverte par le fond musical, laissé à pleine force.
      

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     Nous glosâmes également sur le manque de retour dans mon casque, provoqué par un tout petit bouton sur lequel j'avais négligé d'appuyer. Cependant, le trajet du retour avait été marqué par une information relatant des fusillades à Paris : 18 morts dans un premier bilan. Nous avons tout d'abord mangé, sans que je puisse me souvenir si nous avions allumé la radio ou non. Puis nous avons suivi le journal, d'abord sur la chaîne habituelle, qui se déroulaient selon le schéma bien rodé ; sur la courbe du chômage et ce que deviendraient les employés d'Air France licenciés. Ce n'est qu'en fin de journal, au fur et à mesure des évènements, que des appendices s'ajoutèrent, en raison de la prise d'otages au Bataclan.
        C'est là me semble-t-il que Colette dansa presque à poil selon les canons de l'époque. Ce nom rigolo retentissait de façon incongrue et désagréable. Sur la 82, Euronews, une voix de femme ânonnait des sottises destinées à remplir le silence : elle n'avait pas de prompteur et se répétait parmi les "euh... euh..." Nous nous sommes dirigés vers la 15. Et nosu apprenions, comme on dit, "l'étendue du désastre". "Je l'avais bien dit" est la chose la plus détestable à dire. Mon impression est celle d'un coup de barre sur la tête. Impossible de haïr qui que ce soit. Je voulais la guerre, afin que les choses soient claires, j'ai la guerre, et toute ma tête est confuse.
        Il m'est impossible de désigner "des responsables" ou "un sauveur". Tout s'est arrêté. Ma vindicte s'exerce sur les journalistes, l'inappropriation de leurs expressions, le convenu des réactions, la faiblesse des moyens mis en oeuvre, et pourtant, c'est l'état d'urgence, on ferme les frontières. Nous savons d'avance toutes les conneries insultantes qui vont s'échanger de toute part, nous voudrions nous abstenir des nôtres. Nos démêlés avec l'informatique nous semblent du dernier dérisoire. Certains voudront changer de gouvernement, la Marine va glapir, les doctes s'entredéchirer. Il faudra changer de façon de penser, devenir moins rudimentaires et remarquablement subtils.
        Même si Hollande est un grand couillon (apparemment), il tient la barre, et nul ne l'aurait tenue moins mal que lui. Il est très rusé. Il faut faire confiance au gouvernement, nos resserrer, ne pas céder à une multitude de tentations contradictoires. Nous n'avons éteint qu'à une heure du matin, où les faits se poursuivaient ; des terroristes ont été abattus, la police a découvert "un carnage" à l'intérieur du music-hall. Ce n'est pas l'heure des analyses, d'autres s'en chargeront mieux que moi. Il est question ce matin de manifestations, mais à laquelle participer ? Je ferais aussi bien partie de la manifestation d'en face, et comme elles vont se casser la gueule, je boxerais mon propre miroir.    
        Mêmes les grands penseurs, Sitbon, Garcin (qui porte le nom du héros de Huis-Clos), commencent à s'écharper poliment. La guerre civile va-t-elle commencer ? Ils ne s'entendent pas sur le mot "kamikazes" : les "vents célestes" étaient des militaires. Mais le mot évolue, nous ne sommes plus au Japon en 45. Les prières du Coran sont invoquées. L'argument de l' "immense majorité des musulmans" refait surface, increvable. Ce soir nous recevons deux amies, l'une et l'autre pacifistes, car personne autour de moi n'est belliqueux. De quoi parlerons-nous ? Nous serons assez avisés je crois pour ne pas nous engueuler. La situation renforce mon besoin de discipline monacale, distancée du monde et bien tranquille.
        J'espère ne nuire à personne, raison garder, remettre en cause, parler peu et à bon escient, rester soucieux de mon image afin justement de ne pas blesser les autres. Car s'occuper des autres et de soi-même, cela se fait en même temps et dans le même mouvement, contrairement à bien des idées reçues