Proullaud296

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  • Montesquieu en vignette

     

     

    La vignette orne le premier tome des Œuvres complètes de Montesquieu dans la collection de la Pléiade. C'est un carré de quatre centimètres de côté, montrant sur ses quatre cinquièmes droits le profil gauche du grand homme, la cinquantaine. Déjà reconnu, honoré, au point de se laisser graver une médaille. Plus précisément, par Jacob Antoine Dassier, mort jeune en 1759. Profil de Romain rehaussé, du front au cou, d'un liseré noir en forme d'ombre sur le cliché. Le regard ferme sous une virile arcade, d'un homme probe et juste (ce que nous savions). Le nez saillant, à peine busqué dans son tiers supérieur, énergique et volontaire ; la bouche fine, courte et moins voluptueuse qu'appréciatrice, réservée par un léger pli d'ironie vers le bas. Le menton arrondi mais harmonieusement saillant. La mâchoire en léger retrait suivant le menton, fortement marquée à l'angle, comme s'il serrait les dents, du moins comme s'il ne se relâchait point.

     

    Sous le menton se dessine un cou à peine tendineux, aux muscles dessinés jusque sous l'oreille. Celle-ci charnue, ferme, au lobe bien proportionné. Dégagée mais retenant de beaux cheveux coiffés vers l'arrière. Bref, un bel homme dans la force de l'âge, viril, intelligent, sensible mais attentif. Lorsqu'on a dit cela, que reste-t-il ? Parler des ombres ? Entre l'œil et le nez, au creux de l'aile dudit nez, le tout formant une marque creuse de bétail intelligent ? Sur la tempe une bosse en œuf de pigeon, bosse du droit ou boucle trop marquée ? La narine bien large d'un jouisseur, tempéré d'esprit critique ? Le muscle de la mâchoire, le masséter, bien creusé derrière le condyle, et tout un jeu d'ombres dégradées : l'esquisse ou l'emplacement d'un collier de barbe, glabre ?

     

    Et d'où vient la lumière ? Si c'est de l'arrière, ou du spectateur lui-même, pourquoi lm'ombre cerne-t-elle l'orbite ? Et les rides du coin de l'œil ? Bien sûr une ombre venant de droite explique parfaitement le liseré mentionné plus haut, mais il faut, pour l'arrre du maxillaire ou de l'oreille, supposer une autre lumière que Montesquieu regardeait à peu près de face, d'où cet imperceptible rictus ? Un tel homme est plein de majesté, de la conscience de son rang jurisconsultatif ; bienveillant, mais au service de la loi, de l'équité, voire de la justice. Le cadrage ne comprend pas le haut du front, parallèle à la ligne du nez mais un peu au-dessus.

     

    De la maturité, juste un peu d'âge et de fatigue, homme qui se domine et se hausse naturellement à la pose digne. En regardant mieux, un peu de mélancolie, de désabusement venu de tant de choses humaines, à l'extérieur et à l'intérieur de soi. Plus d'illusions, mais le sourire, la nécessité de la forme appelant justement la rectitude du fond.

    Le pianiste àl'oeuvre.JPG

     

     

  • Juin nonante-huit

    2045 06 23
        Au kilomètre, il faut réagir au quart de tour. Je me suis demandé si j'allais retrouver les vieux compagnons d'Anne au petit restaurant. Eh bien j'ai eu raison d'y aller. Ce sont des spécimens d'humanité qui pourraient me réconcilier avec celle-ci, voire avec les hommes. Il sont entre 40 et 70 ans, ce sont des vieux cons, mais anti-Le Pen, anticléricaux, la vieille goche sans accent circonflexe donc "o" ouvert, je me demande bien ce qu'ils peuvent encore leur apprendre au cours préparatoire, j'ai même entendu un présentateur parler du "cri du pon" - Léon ! Léon ! Les cons !
        Nous avons parlé de tout à bâtons rompus, l'un d'eux, André, est maigre avec des plis dans le cou, il était secrétaire à la fac de lettres cours Pasteur, à présent,  très vaguement, il me semble que je me souviens de lui. Un autre à côté de lui est appelé Sancho Pança, il porte une belle barbe poivre et sel. Il extirpe de sa bagnole de vieux bouquins de 1923, des catalogues en charpie, il prête un album sur les "Nabis" pour les vacances.
      

    Le foutoir du musicien.JPG

      Il habite un petit village dans l'Aveyron , non loin de Séverac-le-Château. Peut-être irons-nous le voir. Avec Annie, dans les Cévennes, ce sera dur, car elle ne supporte pas la chaleur, et sur les plateaux là-bas ça canonne.  Le maire de Comprenac est un gros porc du Front National.
        Je dis à mes élèves (ça, c'est ma scie ; un peu comme "A l'EPS de Mézières" de mon père) : "Apprenez par coeur ces vers, vous vous les réciterez quand vous serez emprisonnés pour délit d'opinion." Je leur dis aussi : "Je vous donne à tous vingt ans pour vous foutre sur la gueule." Je crois malheureusement qu'après moi, ou quand je serai bien vieux, trop vieux pour réagir - mais je ne crois pas que je pourrai fermer ma gueule - ce sera la guerre civile, et qu'un Franco quelconque règnera sur la France.
        Bref, on n'a pas fini de rigoler, encore que j'espère me tromper. La France jusqu'ici a résisté aux assauts des boulangismes, mais elle n'a jamais encore subi sa période de fascisme. L'Espagne, l'Italie, l'Allemagne, ont vu ce qu'il leur en a coûté, elles ne sont pas prêtes à recommencer. Mais la France n'y a jamais tâté, et on ne croit que la merde où on a le nez.
        En fait mon rêve, ce qui représenterait le mieux le phénomène que j'ai été - dans le sens de manifestation de l'humain - seraient les écrits éventuels d'un élève, qui rassemblerait tous ceux qui m'ont connu, et en ferait un livre, pourquoi pas une encyclopédie n'ayons pas peur de nous gonfler les chevilles, et je serais aussi connu que Jésus ou Socrate, que ça.
        F.P. me dit d'un ton amusé : "Mais dans le fond tu aimerais être prophète !" Eh bien oui, man, je crois en des tas de choses, et ce sont mes idées que j'aimerais voir répandues, sous un autre nom toutefois que "Champognon", ce nom de cocher de fiacre ou de garçon boucher, comme disait Philippe- encore un disparu sous la poussière de la vie. Bien la peine de faire la grande folle.
        Les gens que j'ai vus à ce café m'ont tous semblé parfaitement sympathiques, excepté le timide en face de moi, mais j'ai horreur des timides, en fait j'ai horreur des moindres différences avec moi-même, et après cela je viens parler de fascisme. Jean-Paul T. lit mon "Omma", et gueule contre les cléricaux (bien que sa femme dirige un établissement professionnel plus ou moins catholique) et contre les racistes.
        Il avait une maison à louer près d'Aiguillon. Réflexions dans le coin : "Ne laissez pas cette maison occupée par des Arabes, au moins." Il a répondu "Je m'en fous, vous y mettez des Martiens si vous voulez, je veux simplement que ce soient des locataires qui paient régulièrement et qui ne me salopent pas la baraque." A présent il a une maison impeccable, et c'est un organisme qui lui paie le loyer, parce qu'ils sont trop fauchés pour toujours pouvoir payer régulièrement.
        Il est fils d'Italiens, et dans le temps les Ritals n'étaient pas bien vus ; l'argument des gens du coin c'était que ces étrangers-là arrivaient sans le sou, et qu'ensuite ils se payaient cinq maisons ; et les indigènes de dire : "Vous voyez, quand ils sont arrivés ils n'avaient rien, et maintenant ils ont de l'argent. Il ne faut pas demander s'ils ont été malhonnêtes." Au lieu de les en complimenter, ils leur en faisaient grief.    
        Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage ; j'ai ajouté que mes parents ne pouvaient pas blairer non plus les Polaks, mais au moins je crois qu'ils ne me l'ont pas trop montré. Nous avons aussi commenté les quinze ans pris par l'assassin du Comorien, ce qui est jugé trop peu. Moi je connais quelqu'un, ai-je dit, au bout de la rue pas loin  - tu veux les initiales ? - qui prétend que c'est le Comorien qui n'avait qu'à ne pas venir en France.
        Ou ne pas y naître, peut-être ?
        A l'instant je suis interrompu par Annie qui tient à ce que je vienne admirer des croquis qu'elle a faits elle-même. Il m'est difficile d'en juger, tellement tout le monde dans ce groupe est susceptible de réaliser quelque chose de fort et de personnel. Nous sommes allés chercher un album à Villenave-d'Ornon, comprenant les noms de tous ceux qui ont quelque renom en Aquitaine. Mais si l'on pense qu'il doit y avoir le même genre d'album dans la région de Lyon et un autre près d'Orléans, on se rend compte que les artistes qui y figurent ne représentent pas grand-chose.
        Annie a carillonné comme une malade, du coup -c'est plausible - la tenancière est venue devant nous les yeux baissés en train de s'adresser muflement à son portable, et n'a daigné lever les yeux vers nous qu'après avoir pris congé en bonne et due forme de son interlocuteur. On reste dans sa hutte, Madame, pour achever sa communication. Si ce n'avait pas été pour ma femme, j'aurais tourné le dos en pétant et je serais encore en train de courir. Nous avons bien tout examiné, malgré les piaffements internes de la gonzesse qui était revenue exprès et visiblement soucieuse de se retremper  au plus vite le cul dans le Bassin (d'Arcachon, eh, Ducon).
        Nous avons vu un chat aussi, que j'ai saisi une seconde par son bassin à lui, mais qui se retournait hargneusement, aussi je l'ai lâché. Je me serais bien promené, mais il faisait trop chaud, et me revoilà à parler de chat, quand che n'est pas cha ch'est diffichile bref, la feuille où figure le nom d'Annie comporte une faute d'impression, "bienvaillant" pour "bienveillant", il faut que ça tombe sur elle.
        En tout cas, à voir comment on la néglige, comme les autres d'ailleurs car ce ne doit pas être la seule coquille de l'album, on voit que l'artiste n'est pas grand-chose. Cependant s'il faut absolument être optimiste, je dirai qu'un jour, quelqu'un vient vous chercher dans votre cul-de-basse-fosse. Puissè-je être un jour connu ne fût-ce que comme Desforêts ! ce dernier d'ailleurs insupportable d'illisibilité, sans ponctuation forte, ne sachant de quoi il parle, aussi exaspérant qu'Henry James ("Le dessin dans le tapis"), dont on se demande toujours de quoi il peut bien traiter à force d'incises et de litotes. Je disais donc à Michel en face de moi, ancien instituteur, que si l'on ne fait pas partie d'un groupe, d'une mafia (on lui dit qu'il a l'air italien...), il est inutile de vouloir percer.
        Il en était de même pour Jean-Jacques Rousseau, qui a dû subir des avanies pour faire connaître sa musique à Paris, à cause d'une bonne femme qui tout simplement n'aimait pas les Genevois... Bon, je resterai obscur, mais jusqu'au bout je continuerai à y croire. A présent je dois me préparer à corriger quelques copies de bac, le sujet porte sur Calderon "La vie est un songe", je lis de ces conneries, visiblement les élèves ne s'attendaient pas au sujet, avaient peut-être fait l'impasse, et ce qui est amusant ou navrant, en tout cas méprisable, ce sont les circonvolutions par lesquelles tous essaient de ne pas trop faire voir qu'ils n'ont strictement, mais alors strictement rien à dire sur le sujet.
        On m'annonce que tel personnage "est important", que "le titre n'a pas été mis là par hasard", et que "certainement l'auteur a voulu dire quelque chose en le choisissant", cela à la fin d'un paragraphe où les idées creuses tournent en rond. J'ai parlé aussi bac avec ce Michel, en précisant que les candidats étaient "cultivés comme des pieds de chaise", ce qui est une expression que j'aime bien.
        Quant à ma fille, elle se cultive en ce moment grâce à la musique classique, la voilà qui se met à écouter des émissions d'Arte sur la musique classique, les soirs à dix-neuf heures trente, "Maestro". Et Georges est bien obligé de suivre, leur fils se met lui aussi à déplorer que la fête de la musique ne mette presque pas en relief la musique classique, au profit exclusif de "la musique de neuneu", suprême insulte.
        Culture vaincra.

  • L'Ascension

    Extrait du Petit livre des fêtes Religieuses par Bernard COLLIGNON aux Editions du Bord de l'Eau

     

    L’Ascension nous rend plus présente, plus actuelle, la pensée du ciel : pensons-nous assez à notre demeure permanente ? Pour la plupart des chrétiens la vie dans le ciel n’est qu’un supplément – qu’ils se représentent très mal – de la vie terrestre. La vie dans le ciel serait en quelque sorte le post-scriptum, l’appendice d’un livre dont la vie terrestre serait le texte même. Mais c’est le contraire qui est vrai. Notre vie terrestre n’est que la préface du livre. La vie dans le ciel en sera le texte, et ce texte n’aura pas de fin. Pour employer une autre image, notre vie terrestre n’est qu’un tunnel, étroit et obscur – et très court – qui débouche dans un paysage magnifique et ensoleillé. Nous pensons trop à ce qu’est maintenant notre vie. Nous ne pensons pas assez à ce qu’elle sera. " Nulle oreille n’a entendu, nul œil n’a vu… ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment (Is 64,3) ". La présence du nuage indique bien le caractère symbolique de ce qu’on pourrait appeler l’aspect physique de l’Ascension. La nuée qui enveloppait le tabernacle et guidait Israël dans le désert constituait le signe visible de la présence divine. La disparition de Jésus dans un nuage n’est pas une imagerie grossière. Elle signifie que la fin de la vie terrestre de Notre-Seigneur a été l’absorption de son Corps glorifié dans le sein de Dieu.... Le ciel ? Qu'est-ce au juste ? Il n’y aurait rien de théologiquement impossible à ce que le ciel soit un " lieu ", transcendant notre espace empirique. Mais, en tout cas, le ciel est un état : un état de bonheur parfait. Ce bonheur consiste premièrement et essentiellement dans la vision de Dieu – la " vision béatifique " – et l’union intime avec les Personnes et la vie d’amour de la Sainte Trinité. La participation à la vie divine, source de toutes les perfections et de tous les bonheurs, est un océan de joie infinie. Secondairement nous trouverons en Dieu et auprès de Lui toutes les personnes et les choses dont il est le principe. Voilà ce que nous pouvons dire avec certitude du ciel – un mystère. Plus simplement, pensons à ce que peut être la vision constante de Notre-Seigneur, la vie auprès de lui, une vie pénétrée par la sienne et à jamais fixée dans la sienne. Les quarante derniers jours du Christ sur cette terre ont souvent été rapprochés des quarante jours précédant Pâques, jours de pénitence appelés Carême, mais aussi des quarante jours de jeûne du Christ au désert, des quarante ans d'errance du peuple juif dans le Sinaï. Sans oublier les « quarante jours et quarante nuits » du Déluge, ou les quarante années des glorieux règnes de David et de Salomon. Cependant l'Evangile de Luc ne mentionne pas cette période de quarante jours avant l'Ascension du Christ : ce dernier apparaît aux pèlerins d'Emmaüs et remonte aux cieux le soir même ou le lendemain. Notons que les disciples espéraient une restauration de l'indépendance d'Israël, au sens politique du terme. Or le Christ après sa résurrection n'a délivré aucun message exceptionnel, qu'il soit politique ou spirituel, rien qui puisse en tout cas supporter la comparaison avec la richesse de sa prédication antérieure...

     

     

     

    Autre vision du clavier.JPGParoles protestantes

     

    Certains ne fêtent pas cet évènement, au nom d'un certain pragmatisme : pas plus qu'à la culture en effet, notre monde d'ici-bas ne semble apprécier les préceptes divins. Nous serions même quelque peu déchristianisés – bien que les guerres ou les rivalités économiques ne semblent pas avoir été moins virulentes en d'autres temps paraît-il plus chrétiens... Les Chrétiens ne sont qu'une minorité, le vrai Chrétien « un oiseau rare », disait Luther. C'est bien pourquoi le Christ serait retourné aux cieux :solidarité donc entre la terre et le Ciel, car sans ce dernier, nous ne pouvons rien faire. Appui secret certes, lueur bien voilée, mais c'est bien ainsi que le Christ apparut aux pèlerins d'Emmaüs : « Je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là mais encore pour ceux qui accueilleront la Parole et croiront en moi» - c'est de nous qu'il s'agit, si isolés que nous puissions être. C'est à nous d'être les instruments de Dieu, car après l'Ascension viendra la Pentecôte, qui dispersera la parole de Dieu à travers le monde entier (...) Souvenons-nous du message oublié, la Bonne Nouvelle, et ne nous figurons pas que nous réinventons le monde... Notre foi, ancrée dans le passé, tend à toute force vers l'avenir, qui sera unité : « Que tous ils soient un comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi » dit le Christ - car il est si difficile de vivre en harmonie, même au sein d'un même pays, d'une même paroisse, d'une même famille. (…)

     

    Respectons le genre de vie auquel nous invite l'Ascension : l'effort vers une sagesse spirituelle dans une vie disciplinée, ennemie des excès, amie de la prière. Après l'Ascension de leur Maître, les disciples se sont retirés dans la chambre haute pour attendre le retour du Christ ; imitons-les, tenons-nous prêts pour le retour de Jésus. Plus austère peut-être, et plus recueilli, le Protestantisme délivre un message qui ne diffère pas, sur la plupart des points, des aspirations de la communauté catholique.