Proullaud296

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  • Une femme nommée Hanim

     

    Si je redevenais son ami, Hanim retrouverait le sens de toutes ses phrases. Je saisirais ses pensées les plus extravagantes ou les plus plates, une infinité de transparences, car j'étouffe dans mon clos funèbre ; nous nous inventerions des vies, des enfants, sans dépenser nos vies ensemble. « On ferait... » - conditionnel des enfants : le sexe importe peu. La femme peut attendre (je ne puis me faire à ses aveux contraires). « Nils est un ami,comprends-tu ? » me dit-elle en me parlant de l'Officiel : c'est ce couple si mystérieusement ficelé (« union indéfectible ») qu'elle ne dissout pas - elle n'admet aucune ironie, aucun humour sur lui. « Conserve-le, ne me retombe pas sur les bras ; je ne peux te combler comme lui, l'officiel. » S'il me venait avec d'autres femmes les mêmes mots de tendresse, j'éprouverais une grande honte, mais celui qui fait l'amour sans paroles s'enlève à lui-même l'essentiel du plaisir.

     

    Alors je me tais. Épouse officielle aime-moi.

     

     

     

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    Hier encore j'écoutais Hanim dans le ravissement, dévidant sans trêve ses enfances, les détachant par épisodes en prenne qui veut. Lorsque je la touchai à travers le velours côtelé de sa jambe elle me repoussa puis se rendit sous ma main. Plus jamais nous ne ressortirons de ces communions, nous ne redeviendrons plus jamais différents.

     

     

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    Une cour, et non pas un harem ! tel est ce que l'homme désire.nos désirs, épanchés ou non – mouvements de pleines chairs fondues comme un coulis d'ambre.

     

    Se souvenir de ses élans jadis si mal reçus : « J'avais l'air d'un fou ». A présent nulle gêne avec elle, il la retient contre elle de toutes leurs forces - « Je ne suis plus jamais ridicule » dit-il. C'est beaucoup dire. «Si je ne laisse pas les femmes venir, elles refusent. » Il a cru comprendre cela.

     

     

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    Pour cadre la pluie, la neige fondue de la Tour St-Maur. Carillons comportant des mélodies arabes mais rien pour les juifs. Nous rajeunir de dix ans. Ne pas nous donner d'âge. Cadre : la pluie, le froid, la Flèche St-Michel. Je suis un grand poète. Qui chie tous les jours, mais un grand poète.Dans les phrases un style elliptique, à la fois clair et précis ; préférence malgré tout des gros pavés (journaux de Goncourt, d'Amiel) en consultation libre naguère encore parmi les usuels de la Bibliothèque ; l'ancienne remplacée par ce hall à tous vents où l'on se surprend à chercher des étals de boucherie ou de tissu au mètre – il repense à ce fiasco des Pères Blancs, parmi fleuristes et charcutiers : proposer des livres au marché ! aller au peuple ! - aucun mépris reçu, mais pas de vente...

     

    Nous renonçons à la vraie vie. La plupart la conçoivent (la « pensent », disent-ils à présent) comme une partie de Monopoly : « Pousse-toi de là que j'm'y mette » – obstacles artificiels et d'autant plus prégnants.

     

    Absence de chair : abandonner sa femme, se convertir au judaïsme, longue abstinence ; chaste amitié (poussée très loin tout de même). Découverte de nouveaux itinéraires Rires de bonheur, « Je suis bien aise de te voir », extirpation du vieil Adam, réfection de sa vie, peur de la perte d'Eve. Des éclairs dans la tête.

     

    Projet : revente des maisons. Je ne veux rien savoir. C'est moi le plus âgé, à elle de renoncer à son couple. Elle me montre la vignette immobilière d'une maison à Barsac, à ses frais, où je ne viendrais pas dit-elle - Hanim Hanim, combien vous seriez mieux seule, plutôt qu'avec moi, plutôt que dans la compagnie de cet ivrogne obtus à cheveux roux, le Berbère.

     

    “Je sais très bien ce que j'ai”, répètent les contempteurs de Freud sans en avoir lu trois lignes - « Tu ne viens pas sur le divan pour apprendre : juste pour approfondir ce que tu sais. » Oui, mais les patients se sont avisé que le savoir n'impliquait nullement le passage à l'acte. Comprendre

     

    à la perfection ses imperfections ne fait pas lever le moindre petit doigt : ce sont bien plutôt les coups de tête les plus irréfléchis qui fondent l'acte - pourquoi se décide-t-on ? Même et surtout démontrée fausse, intenable, toute situation perdure à tout jamais ; possédât-on toutes les cartes en mains, et le cerveau droit dans son crâne.

     

     

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    Te-Anaa jaune jusqu'aux dents. Première Epouse Arielle dont je sais tous les tours de cartes, dont les effusions se dissolvent dans la tendre ironie – bien que la simple pesanteur de son crâne au creux de mon épaule m'émeuve sans la regarder ; Arielle a fondu d'un coup, à la Baldung Grien: maigreur et flétrissure. A présent que ma mère est morte, me 

    Plantes sèches sous le vent.JPG

    recentrer sur mon épouse : tous autour de nous depuis quarante années répètent que nous nous aimons ; pourquoi ne pas devenir démonstratifs? Première Epouse et moi ? serait-ce si ridicule ? ...Si j'abandonne Hanim en revanche, qui sait dans quel bourbier... Ce ne serait pas de l'ennui. Ce serait « la vie continue ». J'ai très envie de frapper Hanim, pour la renfoncer en moi.

     

  • La java des macchabées

     

    Le jour où j'ai obtenu du médecin-chef la permission de sortir, je me suis affolé :

     

    - « Mes os vont se détacher ! - Concentrez-vous ! » J'ai appris à nager dans la terre, à repousser les  mottes souterraines, sans muscles, mais en bandant ma volonté. Parfois je reviens sur mes pas à la  recherche d'un os. Une fois j'eus une altercation et nous nous réconciliâmes après avoir essayé  chacun l'os (mais elle (c'était une femme) se l'était essayé à l'emplacement du vagin) (on jouit  comme le reste, par volonté). On circule sous l'allée, ou bien on franchit les cercueils. Je peux

     

    rendre des visites, voir enfin les soldats.

     

    Pour ne pas m'égarer, il a fallut d'abord me promener avec Michel Parmentier. Les points de repère

     

    souterrains sont peu nombreux. Il y a quelques pierres indicatrices. Il existe aussi des couloirs d'une

     

    tombe à l'autre, mais ce réseau demeure encore assez anarchique : la terre, àforce d'avoir été

     

    remuée, est devenue plus meuble. Dans certains quartiers, les morts ont réalisé un beau réseau de

     

    tunnels. Avec mon voisin je suis allé voir une jeune fille morte récemment. Nous l'avons beaucoup

     

    surprise.

     

    Elle est encore très belle et son odeur modérée. D'ailleurs je me suis habitué, je ne sens moi-même

     

    presque plus rien. Nous avons parlé à la jeune fille. Elle a raconté sa mort, j'ai voulu la faire sortir,

     

    mais Michel est intervenu : « Vous allez l'abîmer : ses muscles ne répondent plus, et elle n'a pas

     

    encore fait les exercices de volonté. » Je voulus la posséder, mais ma tête décharnée l'effrayait.

     

    Nous avons poursuivi notre promenade. Nous nous heurtions parfois à des parois de ciment: les

     

    caveaux de famille. Ils sont très utiles pour se repérer. Dans le quartier riche du cimetière, ils se

     

    touchent. Un jour, nous parvenons au mur extérieur. Je propose l'aventure, mais Parmentier me le

     

    déconseille : nous risquerions de tomber dans les égouts ; une fois, un camarade à lui y fut retrouvé,

     

    la police l'a pris pour un clochard mort, elle a fait des recherches, elle a cru découvrir une identité,

     

    et un vivant a été classé mort. On a réenterré le camarade, bien content de retrouver, après quelques

     

    errances, son domicile fixe.

     

    J'assistai un jour à une séance du Tribunal d'Accès. Elle se tenait dans un souterrain voûté. Il

     

    s'agissait de savoir si tel ou tel mort était devenu, véritablement ou non, un squelette viable. Ces

     

    derniers, rangés derrière un grand couvercle en guise de bureau, huaient le candidat, par trois

     

    claquements de mâchoires, ou les applaudissaient (quatre claquements, deux fois deux). Ayant été

     

    récemment intronisé, je m'essayai aux claquements, mais cela fit rire: squelette de fraîche date, mes

     

    os résonnaient de façon molle et novice.

     

    C'était un tribunal d'une propreté éblouissante. Solennels, ils jugeaient une dizaine d'autres morts

     

    dans le même état, mais d'aspect bien plus noir.

     

    Un autre squelette, devant la barre, témoignait que chacun s’était bien débarrassé de toute trace de

     

    chair. L'un d'eux, appelé, se présenta muni d'un dernier lambeau mal placé, qu'il essaya de

     

    dissimuler entre ses cuisses. Ce furent des huées (trois claquements de mâchoires). Je récidivai. Les

     

    regards se tournèrent de nouveau vers moi, et l'assistance éclata en huées de quatre claquements  (deux fois deux), car j'avais encore, malgré tout, de nombreux lambeaux de chair.  Je m'enfuis. Moi aussi je passai plus tard devant ce tribunal et m'en tirai fort bien, et même, certains

     

    de mes os tombaient en poussière. Dans la fosse commune, la situation est presque avantageuse, on

     

    vous fout dans la chaux vive, et après quelques jours de bousculade, les morts passent sans

     

    transition à l'état d'esprits. On peut se faufiler à travers pierres. On devient immatériel. On peut

     

    même remonter à l'air libre. Nous avons taillé quelques bavettes avec le gardien, qui nous assoit

     

    tous sur des sièges de paille et nous donne de quoi fumer.

    Vache bleue abandonnée.JPG

     

    Enfin prendre l'air et ses ébats parmi les tombes, se prélasser ! Mais de nuit seulement. Nous nous

     

    allongeons parmi les sépultures, nous faisons des danses macabres grâce aux musiciens enterrés

     

    avec leur instrument.

     

    A l'issue du bal, nous finissons la soirée dans un caveau. Les propriétaires nous y offrent de

     

    l'encens. Sur différentes étagères, des cercueils, où les cadavres présentent leurs degrés de

     

    décomposition. Les plus jeunes, en se soulevant, peuvent participer aux réjouissances.

     

    Grâce au gardien, l'encens est complété par del'opium. Je fais des promenades avec la jeune fille

     

    que j'ai vue, et que j'aime. Demain, nous serons mariés. La vie continue. Nous irons en voyage de

     

    noces à l'étage au-dessous. ...Le macchabée fait ses ultimes découvertes. Tout a duré un ou deux ans

     

    dans son temps à lui, mais un million d'années sur terre. ..La bataille d'Azincourt est figée comme

     

    une gelée et se passe éternellement. On la retrouvera telle quelle. Pourra-t-on y toucher ? Les

     

    événements du passé sont ceux qu'ont imaginés les hommes de l'an 8000.

     

    Je suis persuadé qu'on voyagera dans le temps. A la limite, l'espace se recourbe sur lui-même

     

    comme une sphère. Nous sommes à sept milliards d'années-lumière et ici à la fois, mais ces deux

     

    points de l'espace se recouvrent : comme une vibration (tels les électrons qui bougent tant, qu'ils en

     

    restent immobiles. Il en est de même pour le temps.

     

    Mais je crains fort, cher Michel Houellebecque, d'avoir abusé de votre patience

     

  • Michel de St-Pierre, Les murmures de Satan

     

    Ainsi l'humain sautille-t-il d'un pied sur l'autre pour soulager son fardeau : cette image me fut révélée par un élève de 17 ans, alors que j'en avais 21. Vous jugerez sur pièce, par cet explicit que je livre à vos « fiers appétits » : car on ne dit pas un « excipit », ô professeurs ignares, mais un explicit. Jean Dewinter, « L'Hiver » en flamand, se livre, devant le corps de Gros-Louis, à son ultime monologue : que faire de sa destinée, foudroyée par l'évêque, de son artiste, qui tente bien sa femme, de sa communauté, à vau-l'eau, et dit ceci, en un texte fiévreux :

     

    « Avec un soupir, Jean retrouva son fauteuil et l'engourdissement : « Je me demande ce que fait [l'abbé] Muire en ce moment ? » S'astique-t-il dans ses burettes ? « Il ne dort pas. Nous l'avons laissé partir tout à l'heure après de molles poignées de main, sans un mot, sans un regard, sans un remerciement. Seule Monique a fait quelque chose. Le baiser au lépreux : c'est exactement ça ! Et moi, j'étais alors brisé, anesthésié. » Il venait d'apprendre l'abandon de l'institution ecclésiastique. « Puis il a fallu subir les rouspétances des autres. Pauvres gars ! » Pauvres inférieurs qui rouspètent, gens du peuple qu'il faut bien comprendre, n'est-ce pas, encore un petit gâteau sexe ? « Je me demande bien de quel droit je me suis permis de les engueuler par exemple ! Ils l'ont supporté. Ils supportent à peu près tout de moi. » J'ai tant de prestige et de modestie. « Et je suis parti – non seulement parce que Gros-Louis m'attendait, mais parce que je ne trouvais pas les mots qu'il fallait. Les mots sont des traîtres qui vous abandonnent toujours devant l'ennemi, devant la vérité. Que pouvais-je leur dire, moi ? » L'utopiste ? « Je ne comprends même pas comment j'ai pu accepter de me soumettre – et je sais bien que je vais souffrir ! Mais je reste sûr d'une chose à laquelle je m'accrocherai jusqu'au bout : les gens ont moins besoin d'un nouveau mode de vie chrétienne que d'un exemple d'obéissance... » - et voilà un mot terrible : notre héros a failli s'approcher de la politique.

     

     

    Le grand pas rouge.JPGLE GRAND PAS ROUGE, d'ANNE JALEVSKI

    Et la phrase reste en suspens, car le marquis de Saint-Pierre s'aperçoit qu'il développerait dangereusement son sujet. Mais une voie de garage s'offre à lui : la psychologie. Le cas du sculpteur, qui ne croit à rien :  « Il voulut s'interdire de penser à Léo. Il ne put. Léo lui revenait comme un ami acharné. L'image du sculpteur, son sourire, son masque et sa douleur – depuis le commencement de cette veillée – étaient présents dans l'esprit de Jean : volontairement cachés sous le bien-être, la méditation ou la prière. Léo se débattait, luttait contre la nuit qui le saturait lentement. Il avait fait de poignants efforts vers la tête du Christ, vers l'amitié de Jean. Mais chacun de ses pas soulevait des éclaboussures de reniements, d'appels troubles, de rires bas ou de blasphèmes. » Ce prêchi-prêcha digne d'un Claudel ou d'un Cesbron soulève d'irrespirables effluves de soutane et de sacritie. « Un fou ? reprend Dewinter. Oh non ! Pas le moins du monde. Un bluffeur, un mystificateur ? Oui, mais évoluant dans un domaine où la duperie s'élève au rang de la science et de l'art ! Léo est une machine de destruction compliquée, dont l'ingénieur n'est pas encore le maître. Une machine possédant une âme immortelle » - c'est bien ça qui fausse tout - «que nul au monde n'a le pouvoir de détruire, et pas même le Dieu créateur » qui cesse alors d'être tout-puissant si j'ai bien compris. « Et cette âme-là, prisonnière, peut bloquer les rouages comme un simple grain de sable... Mais l'ingénieur de la machine, il faudra bien maintenant l'appeler par son nom. Que disait donc le « Rituel romain », dont nous a parlé un soir l'abbé Muire ? Que la connaissance de faits distincts ou cachés, et la manifestation d'une force physique anormale sont des signes spécifiques de la possession... Je veux bien ! » - obscurantistissime concession, monsieur le personnage... « Mais laisser un homme se noyer dans l'ombre, sous mes yeux, alors que n'importe quel chrétien devrait se doubler d'un exorciste ? » Pourquoi, Marquis ? devenir chrétien est-il plus confortable ?

     

    Guérit-on du tourment comme un lavabo se décrasse, « un bon coup de Jésus-Christ, et hop, ça brille» ? « Il est d'une folle impiété de courir des risques spirituels, quand le plan de Dieu sur vous ne le comporte pas. » Encore une sentence de théologien ! Il est d'une folle impiété de parler aux damnés, ou d'avoir pitié de Satan – de cette chute minérale dans la nuit et de cette horrible peine ! Il est d'une folle impiété de tendre la main au possédé, quand on voit sur son visage l'affolement et le mensonge, » - qu'est-ce que le mensonge, monsieur de Saint-Pierre ? - « la rage du meurtre et l'appel désespéré ! Mais cette fois, je prendrai le risque et je ne me dégonflerai pas ! Je reverrai Léo – car on ne sait plus, à la fin, ce qui nous resterait de nous-mêmes si nous abdiquions indéfiniment la révolte et le courage ! » - belle phrase.