Proullaud296

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  • L'orgasme et la mort ; puis les larmes

     

    L'orgasme et la mort.

     

    Quand je fais l'amour, je joue avec la mort. La mienne, celle de l'autre. J'espère que mes manœuvres sexuelles ne la mèneront pas au suicide. Lorsqu'elle a joui pour la première fois en ma compagnie, mais seule, m'ayant tourné le dos, ses traits se sont soudain tirés, ses cernes accentués. Sa dépense d'énergie m'a rempli de la plus profonde considération, du plus profond respect. Les deux ultimes saccades, latérales, de son cul furent d'une force extraordinaire. Mais elle a recouvré, dans l'instant, son sang-froid, alors qu'elle avait affirmé, naguère, dans l'effroi, ne plus jamais pouvoir me laisser échapper si le plaisir un jour lui survenait. Comme il est dissolvant pour elle de voir fondre ses convictions, qui la formaient – dissolvant, ou construisant ?

     

    En n'intervenant pas, en demeurant inerte, j'ignore si je la contrains de gérer ce que je ne puis faire, ce que je me retiens, peut-être, de faire. Je troquerais bien la mauvaise foi sartrienne, ce petit homme jaune et rabougri que je suis dans ma tête, avec ces troubles délicieux ressentis par la jeune maîtresse dans Le jeu de l'amour et du hasard, qui ne veut pas s'avouer son amour ; mais la rime est pauvre, et je retourne à ma paralysie.

     

     

     

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    Le poème et la mort

     

    Virage dans l'espace.JPGElle écrivait ses vers, confus et magnifiques ; Lazare ne pouvait les suivre : mais il en publiait de pires. Elle a parcourir en vérité bien plus de route avec lui qu'elle n'en a voulu dire : comment sinon peut-elle à ce point se formaliser de ses appréciations ? ...même injustifiées. Hanim ne compose plus, ni ne tient de blog (l'ombre de Nils plane : est-il vrai que je risque ma peau ? ils'enfuirait et se mettrait à boire). Viendrait-elle, après sa fuiter, sonner chez moi pour m'enlever ? me transférer d'un toit sous l'autre ? balancer dans le miroir la menorah de trois kilos six cents d'argent ? Elle s'est vantée d'avoir maintenu la même forme poétique depuis ses quinze ans, dois-je m'inquiéter ? existe-t-il en poésie des « spontanéités » ? de combien son enfance s'est-elleéloignée à cause de moi ? sous moi ?

     

    De combien son couple est-il plus solide que moi ? existe-t-il une place pour le merci, pour le « j'accuse » ? les deux sont-ils si éloignés ? Ne puis-je donc aimer ma mère ? mêlant les mêmes injonctions ? qu'est-ce que l'écriture ? est-ce que j'écris à ma mère ? pourquoi laissais-je traîner mon carnet personnel ? Hanim écrit-elle à son père ? pour séduire et s'épancher, pour déplorer notre distance - quel destinataire suis-je ? Pourquoi tant de réserves de sa part, un tel rejet, de La chuted'Albert Camus ? La forme de La chute relève de l'épistolaire, ici jugée artificielle et ringarde, agressive ! et non d'amour ! Alors que ces perpétuelles apostrophes, justement, me concernaient, moi, à la deuxième personne, et au premier chef ! enfonçant définitivement tous ces péteux péremptoires – « vous avez tout choisi, et c'est à vous seul de vous en sortir ! » - voir Baba Sahib : « Tu as choisi d'être malheureux, et c'est une grâce de Dieu»...

     

     

     

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    On faisait sa bégueule, au début, et sa renchérie : « Une Cohen-Lilionn, au motel ? Tu rêves ! » Puis on en a tâté, ce n'était pas si sale en baissant les lumières et les stores – mais, physiquement, je me détraque : mes glandes grossissent, blêmissent, gondolent et me feront crever dans un relent de vase.

     

     

     

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    Un jour au restau tunès, Hanim, Seconde Epouse, a jeté sur la table douze euros en pièces de trois bien claquantes, avec la voix qui monte en pleine salle ; or à présent, avec ma Première, nous n'avons plus de scène de ménage : de simples allusions suffisent. Certains passent toute leur vie à la comprendre leur histoire ; ce ne sont longtemps que mixtures, confrontations, relents et guimauve – cela dure des mois, des années : grisaille et souffrances.

     

     

     

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    Hanim pleure au téléphone portable, je la reçois seul et debout derrière la poste à St-Supply. Elle m'aimait, alors. Elle avait l'amour du drame. Comme moi. Je n'avais pas eu la sottise de lui révéler mes deux coups tirés d'infidélité. Je l'avais à moi seul en communication. Pourquoi lui avais-je si souvent laissé entendre que je tombais toutes les femmes ? J'étais si fier alors, de commencer une nouvelle vie. Hanim sanglotait, voyait plus clair en moi que moi-même : un harem, un bordel mormon, cinq ou six femmes entre lesquelles répartir mes faveurs, et tout l'amour du monde - au fond de cet amour se cache l'infinie solitude, l'éternel qui se dérobe : il n'est d'absolu que de Dieu, bien au-delà du col de l'utérus – par delà son athéisme, Don Juan recherche Dieu. Chérubin vit Dieu. Du verbe vivre. Il est bien téméraire et confus de ma part de vouloir m'égaler à eux.

     

    Cette femme, celle-là précisément, me désire. Veut à toute force poursuivre sitôt que je la touche. Jamais vu cela. Jamais je n'ai pu ni voulu le voir avant elle, jamais. Aujourd'hui (enfin) je le vois, je le crois, pour le petit toujours qui reste.

     

  • Polybe

     

    Polybe admire l'armée. Romaine, s'entend, dont il fut l'otage. À quelle occasion, je l'ai oublié. Rien de plus admirable en effet que les règles d'organisation et de rationalité dont on s'entoure pour tuer. On massacre assurément, de l'humain ou du taureau, mais avec tout un rituel, une législation. Pas question de trucider en tranchant dans le tas. L'homme crève et chie comme les bêtes, mais il lui faut du légalisme, de la constitutionnalité. Les animaux possèdent aussi leurs rites et leurs façons, et celles de l'homme ont à voir elles aussi avec l'efficacité. Ce qui frappe dans le choix des officiers, c'est qu'il ressemble beaucoup aux calculs du commandement politique en Grèce, ou plus près de nous à Venise.

     

    C'est le déclenchement de toute une mécanique démocratique. Nous en sommes à ce fameux établissement du camp, dont nos élèves de 6e se régalaient : une disposition immuable, tenant déjà de la fondation d'une ville, d'une civitas. Et bien des localités ont conservé ce plan quadrangulaire, , l'armée se trouvant constituée, en ses débuts, de citoyens, de préférence propriétaires. Le camp romain nous ramène donc à la fonctionnalité du meurtre, rituel, sacrificiel, autant qu'à la fondation, à partir du plan même de garnison, de colonisation : la colonne, en conquérant, laisse toujours derrière elle des camps, des castra, que certains occupent et font prospérer. La science de l'établissement des camps s'appelle « castramétation ».

     

    Polybe, nous dit la note, aurait imaginé (ou inventé!) la négligence des Grecs dans l'établissement de leurs camps pour la nuit ; ils ne s'allongeaient tout de même pas au hasard !Un camp grec n'était pas un immense bazar ! J'aime tout de même ce naïf qui préfère à son peuple celui des Romains, comme nous le faisons nous-mêmes... D'autres avant nous se sont bien sûr penchés sur L'armée et le soldat, La guerre dans l'Antiquité (Harmand, Garlan...) et plus on approfondit ses recherches, plus on s'aperçoit que le terrain grouille de spécialistes et d'acteurs historiques : « Le texte à comparer à celui de Polybe, à l'autre bout du temps, est celui d' [Hygin], De munitionibus castrorum, « Sur la fortification des camps ».

     

    Hygin est-il du VIIIe siècle avant notre ère ? ...du Ve de la nôtre, je crois... Wei et Nicolet renvoient aux travaux de P. Fraccaro et de Walbank. Braves gens. Allant jusqu'à tirer des planches (Kremayer-Veith). Et dans l'ombre défilent ces casques et ces paludamenta ou tuniques de commandement. « Une fois choisi l'emplacement du camp, la tente du général y occupe toujours la position qui permettra le mieux d'avoir une vue d'ensemble en même temps que de faire circuler des ordres. » Logique. Le général n'est pas à l'arrière, mais physiquement présent et combat tout au milieu de ses troupes. A l'endroit où l'on va la planter, on met son fanion, la surface faisant 4 plèthres » (2 plèthres sur deux, 60m x 60 environ ; un stade fait 180m.) « A l'extérieur de ce carré, sur un seul de ses côtés (…), les légions romaines se disposent de la façon suivante. » Séjà nous sentons poindre, avec méfiance, cette propension des Anciens à embrouiller tout ce qui est clair, voire géométrique. Il nous avait semblé que le général occupait le centre du camp. Or cet emplacement, d'après Polybe, serait une excroissance, une verrue, particulièrement vulnérable, comme aux avant-postes, ce qui se conçoit tout de même. Lisons à présent le texte grec, p. 104 à droite : « Il existe six tribuns par légion ; chacun des deux consuls a toujours deux légions avec lui, il est évident que douze tribuns accompagnent forcément chacun des deux consuls. » Tribuns militaires s'entend, et non point de la plèbe. « On met donc leurs tentes à tous sur une seule ligne droite, qui est parallèle au côté du caré qu'on a choisi (celui du quartier général ou praetorium). »

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  • La galerie de potaches

     

    Je vous renvoie, bande d'ignares, à votre manuel d'Histoire Latine (« Mais y'en a plus ! - Vos gueules. » Ne pas oublier Quentineau, d'ascendance russe, que sa mère avait plus ou moins convaincu d'étudier cette langue. Il s'était esclaffé quand j'avais tiré d'un coup sur le nœud de ma cravate, déroulant une ignoble cravate en forme très exacte de maquereau (« Ah ce goût ! ce goût ! ») - tandis que les filles se récriaient en sens inverse, trouvant mon torchon de cou de la plus vive originalité.). Ce fut lui encore qui me tendit du bout du bras, d'un air charitable et dégoûté, son adresse de futur étudiant, car je m'étais plaint (encore !) de n'avoir qu'eux seuls, mes élèves, pour seule famille, ma femme se signalant par sa constante absence au monde.

     

    Je me souviens de Chien, que ses parents avaient tout de suite, dans la demi-heure, sorti des Beaux-Arts parce qu'un prof commençait à lui tripoter l'entre-jambes ; « On n'entendati que nous dans l'établissement », me confiaient les parents, plus filiformes l'un que l'autre - « Ah ça n'a pas traîné ». Je me souviens de la fille Chamois, immense blonde, passionnée de mécanique auto et de cambouis, orientée selon ses désirs, qui plus tard a dû enjamber les mecs avec une précision de pont-levant. Magnifique Walkyrie. De Rabot, soupçonnée de subir la pédophilie (dites seulement me dit la C.E. que vous avez été frappé par son émotivité particulière ; ne parlez pas de soupçons !) Cette brave élève fille de colonel m'avait surpris en train de parler d'elle sans avoir noté sa présence (c'est bien de moi) : « Je parlais de votre nom de famille, Mademoiselle, qui désigne un instrument de menuiserie ».

     

    Je n'avais en effet aucune matière à calomnie. Rassurée, flattée que je mentionnasse la signification de son nom. Une petite blonde et rose adorable. La fille Grandin, très moche très jaune rédigeait des fiches sur les personnages de Dostoïevski. “Mais enfin pourquoi, me demandait-elle, en voulez-vous ainsi à toutes ?” Même réaction des filles Entommeure et Lapomme,à qui j'ai prétexté que je leur en voulais, aux femmes, par jalousie de ne pas en être une, moi-même ; elles en furent toute soulagée, comme ayant enfin résolu le fin mot d'une énigme. Je ne pouvais tout de même pas leur dire que c'était à cause de mon désir de coucher avec toutes les femmes, afin d'acquérir leur sexe.Je me souviens de Framboise, qui avait poussé très loin la ressemblance avec son patronyme : gras, onctueux, bête et savoureux. Pour Lexcrème, interdiction absolue de se permettre la moindre once de plaisanterie en « -ment ». Mais combien de fois n'ai-je pas répété à la fille Fer : « Il faut laisser Lucie Fer » - mon Dieu que de connerie... Sa cousine s'extasiait au fond de la salle, après l'un de mes calembours, empruntés bien sûr à l'excellent San Antonio : « Néanmoins, et oreille en plus... » - je la voyais toucher alternativement son nez et son oreille, en se pénétrant profondément du jeu de mots, qu'elle a dû conserver dans le coin le plus précieux de sa mémoire de jeune adolescente... Thomas Bastonneau,quant à lui, petit, moche, noiraud de Cancale, me disait « Vous êtes un prof pour bons élèves. Il en faut, mais... vous ne savez pas expliquer. »...Je ne me souviens plus du chanteur qu'il savait imiter (il se fit prier par ses camarades, mais je m'aperçus, lorsqu'il se décida enfin, qu'il ne le pouvait faire qu'à voix très basse. Taureaux, mais de loin....JPG

    MEUEUEUH...

     

    Et dans tous ces yeux, tant d'espoir... Toune, Lucien, devenu un ami épistolaire. Et qui m'a laissé choir (à cheveux), comme il est naturel et souhaitable, après tant de conseils à lui prodigués (mais il est vain de donner des conseils : on écrit ce qu'on est ; pour améliorer son style, on doit changer soi-même ; et cela, n'en déplaise aux nombreux donneurs de leçons (souvent payantes), ne se commande pas, ne se décide pas) : la gloire est aléatoire, et ne s'accommode pas des velléités, ni même des grandes volontés. Alphonse, c'est le garçon qui m'a rossé dans un sac en jouant Scapin. C'était un très grand sac, parce que je craignais de m'étouffer. Adrienne, c'est la fille si moche, revêche et concentrée dans cette classe très sonore de grands couillons ; Brahim, celui qui crachait bien lentement par terre, de façon extraordinairement répugnante, en me croisant, mais de l'autre côté, comme les Suisses à Saint-Pierre-le-Môtier pour Jean-Jacques ; je le retrouve aux caisses à Monoprix.

     

    Je l'évite pour ne pas lui dire “Alors, on ne crache plus ?” Je me souviens de Schiavoni, qui m'inventa dès la sixième la livraison par les déménageurs du piano à roulettes, lequel s'échappait soudain et déclenchait une inépuisable série de catastrophes. D'un autre qui nous lut à tous les aventures de l'agent Bedebois, car j'animais un cours de théâtre bénévole tous les samedis matin. C'est moi aussi, ce fou, qui pour ma première année complète d'enseignement fus le dernier à lire une liste de distribution des prix, en 68, sous les regards courroucés du principal, qui devait mourir l'année suivante ? « Et maintenant, soyez particulièrement attentifs » avait-il dit : jusqu'au bout, il m'aurait mortifié.

     

    Seul de tous mes collègues, qui bâclaient tout cela comme une corvée des temps révolus, j'ai mentionné tous les prénoms, d'une voix ralentie, afin de conférer à cette cérémonie moribonde un minimum sinon de solennité, du moins de dignité. J'avais été le seul à mener la classe en cours, avant de la faire sortir, devant la révolte généralisée des enfants. Tel fut mon Mai 68...