Proullaud296

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  • Quatre citations bien senties

     

    2441.- Nos villes sont les usines où on nous prépare ; les familles, les écoles et les églises sont les abattoirs de nos enfants ; les collèges et les universités sont les cuisines. Adultes, mariés et dans les affaires, nous mangeons le produit fini.

     

    Ronald LAING

     

    Politique de la famille 3."Opération"

     

     

     

    2442. - Après ce sacrifice presque complet de ses sentiments sur l'autel du conformisme, on se sentira sans doute "vide", mais on peut essayer de remplir ce vide avec de l'argent, des biens de consommation, une situation, du respect, de l'admiration, ou l'envie de la réussite des autres. Tout cela, joint à un ensemble de distractions, autorisées ou obligatoires, sert à distraire l'individu de sa propre distraction, et s'il se sent surmené ou déprimé, il existe d'autres lignes de défense parfaitement approuvées, drogues, stimulants, sédatifs, tranquillisants, qui le déprimeront encore un peu plus, de façon qu'il ne sache pas à quel point il est déprimé, et qu'il soit en mesure de manger et de dormir exagérément.

     

    id. ibid.

     

     

     

    2443. - Sanabimur, si separemur modo a coetu.

    Nous serons guéris, dans la mesure où nous nous séparerons de la foule.

    Café de l'Avenir.JPG

     CAFE DE L'AVENIR BIEN SÛR...

     

    SENEQUE

     

    De la vie heureuse

     

     

     

    2444 . - A présent, laissez-moi, je vais seul.

     

    Je sortirai, car j'ai affaire : un insecte m'attend

     

    pour traiter. Je me fais joie

     

    du gros œil à facettes : anguleux, imprévu, comme le fruit du cyprès.

     

    Ou bien j'ai une alliance avec les pierres veinées bleu :

     

    et vous me laissez également,

     

    assis, dans l'amitié de mes genoux.

     

    ST JOHN – PERSE

     

    Eloges – "Pour fêter une enfance" XVIII

     

  • Considérations éparses

     

    D'après les livres, ou ses yeux, apprends juste que ce n'est pas toi qui provoqueras la vague. Et un souci de moins. L'homme est un sac de sales fantasmes. Qui ne soulève plus sa viande qu'exceptionnellement, éjacule à grand-peine et à grand ahan, devant des films sales qui claquent les cœurs. Ne jamais donc oublier la Formule de Gaspard : « 97 % des femmes étant clitoridiennes, à quoi bon s'obstiner à bander ? » mais les nerfs clitoridiens cernant le vagin sur dix bons centimètres – tout espoir n'est pas perdu.

     

    X

    Le carnet dans l'herbe : je crois bien l'avoir laissé choir ici, sur l'herbe ; à côté de la capote rose, hideuse. Ariel n'appréciait pas que les troubles conjugaux de Kohanim fussent apparus dès l'instant où je l'avais fréquentée. La dernière fois que je fis l'amour avec G.H., ce fut sublime : nous n'avions rien trouvé de mieux qu'une friche mal close derrière une barrière levable ; parmi les merdes et les traces de pas, nous avons étendu nos corps qui, de justesse, ne passaient pas le niveau des herbes. Il est invraisemblable qu'elle n'ait pas utilisé ce lieu avec un autre que moi, auparavant. Les lieux d'amour clandestins sont tous sordides. J'ai roulé sous ma langue son entrelacs de cordelettes. Extraordinaire spectacle des cuisses s'élevant de part et d'autre de vos flancs pour vous absorber tout entier - comme un pont-levis qui aspire, englobe, utilise et rejette. Jouissance et solennité. Sincérité jamais ressentie jusqu'alors. Et lorsque j'eus éjaculé, longuement, je sentis le fin fond d'elle-même se contracter doucement, fermement, pour extraire le dernier suc, sans omettre une goutte. Puis j'ai su que je n'obtiendrais jamais rien de plus que ce jour-là, venant lui-même après neuf mois d'abstinence.

     

    X

     

    Refait à neuf, le nouveau corps d'Arielle et ses traversées dans « l'opium » : assommages à l'antidépresseur, rêves paludéens de matinées entières : j'en deviendrais fou. Fausses naïvetés pour les motifs de mes absences promenades : je rejoins Kohanim, la serre dans mes bras sans cesser de parler, je ne sais si cela finira (en Fleuve Jaune, enfoui dans les sables de son delta?) Il est impensable qu'Ariel me croie vraiment : son sourire est constant ; elle me dit : « Même si tu as trouvé quelqu'un d'autre, notre union restera toujours fondamentale » – l'a-t-elle dit ? Seulement au cours du temps, dans l'histoire ; ma carrière, ma course, ma vie. Comment est-il possible que cela fut moi, cela que je rejette de toutes mes forces mentales - pas question de remises en causes concrètes, pratiques, je veux dire, présentant la moindre chance d'aboutir, dans le monde réel, dans le monde présent ; impitoyable confrontation d'un passé violemment renié, mais impossible à modifier, avec le présent.

     

    Le point commun étant peut-être de toujours commencer, de ne jamais finir. Comme pour l'apprentissage des langues. Toujours vagir. A sans cesse recommencer du début, à sans cesse tout reprendre, le sujet débouche sur une conduite fatalement compulsionnelle. Il s'imagine recommencer ailleurs, mais ne fait que « reprendre », sans s'en apercevoir le moins du monde.A la fin de sa vie, il s'imaginera qu'il a progressé, qu'il a vécu de façon infiniment variée, alors qu'il n'aura jamais labouré sans trêve que le premier sillon, « reprenant » son ouvrage. C'est ainsi que Monsieur de Sainte-Colombe, ou tel aide-soignant, pourra dire à l'instant de sa mort : « J'ai vécu une vie passionnée ».

     

     

     

    X

    Beau port de tête.JPG

     

     

     L'inquiétude de la jalouse, lorsqu'elle demande si nous nous embrassons sur la bouche. J'ai répondu par une fâcherie : « Qu'importent les choses faites ou pas ! c'est l'émotion de la présence qui nous importe. » Et voilà pourquoi, reprenant sans arrêt le même présent, comme un tourne-en-rond, la plupart d'entre nous décousent l'histoire, niant le successif, sauf ne figure de spirale. Ainsi je la déconstruis, elle, son histoire, tout son déroulement de raisonnement. De plus, je lui dénie le droit de vivre à son tour son propre instant présent, afin de l'incorporer dans mon présent à moi. Mon présent ne peut exister que dans la négation de celui de l'autre : je punis ses élans involontaires vécus. Les sectateurs de l'instantané, les instantanophiles, n'ont plus alors à leur disposition que la prière, ou la contemplation, qui en est l'autre forme. Peu importe qu'elles s'écrivent ou non, chacun s'étant emprisonné dans son propre ressenti immédiat. Décrire, ou surtout contempler, c'est accepter. Cette contemplation survient dans l'amour. Décrire déjà suppose la distance. Contempler et être contemplé n'implique pas nécessairement destruction de l'autre. C'est pourquoi il est plus aisé de contempler le paysage, que les yeux de l'autre.

     

  • Erotisme et purgatoire

     

    TEL EST TON REVE, ECOUTE, dit le Seigneur.

     

    TU SENTIRAS TON AME COMBLEE DE REMORDS. ET CE REMORDS TE SERA  VOLUPTE, ET CETTE VOLUPTE TE SERA PLUS GRAND HONTE ENCORE. ET DE LA

     

    HONTE MEME TU TIRERAS TA VOLUPTE. Retourne dans ta tombe, et crois en Ma  Miséricorde."

     

    Tel fut Son ordre. Et les anges s'envolèrent, agitant leurs ailes noires en poussant des cris rauques.

     

    Je me trouvai d'un coup les yeux ouverts, Michel Parmentier près de moi : « Ca va mieux ? ...Je  vous ai regardé, ce n'était pas beau à voir. - Pourquoi êtes-vous venu ? En quoi puis-je vous

     

    intéresser ? - Entre morts, il faut bien s'entraider. Tenez - il s'écarta - je vous présente ma femme. »

     

    Ses yeux bleu pervenche pendaient de leurs orbites. ELLE PUAIT. C'était la première fois que  l'odeur m'incommodait.

     

    Elle commença à m'embrasser, me fixant avec des lueurs éloquentes. « Excusez-la, dit Michel, vous

     

    lui faites envie, vous êtes encore tout frais. » Elle tourna vers son mari un regard interrogateur. Il  acquiesça. Elle glissa une main sous mon linceul et me fit bander comme un mort. Mais pris de

     

    pudeur je les renvoyai tous les deux. Après quoi je restai longtemps de mauvaise humeur.

     

    Quelques jours, quelques nuits s'écoulèrent - moi aussi (j'appellerai "jour" l'intervalle inégal  séparant deux temps de sommeil - intervalle plus court apparemment que sur la terre - pour qu'on

     

    s'ennuyât moins sans doute ? Je n'ose penser pour que les rêves reviennent plus souvent... La nuit

     

    surtout est dure à supporter. On dort un peu - très peu - puis le sommeil survient, très lourd, puis  s'effondre lui-même, comme défoncé par-dessus.

     

    Puis tranchant la nécrose, taillant son manchon, chutant de plus en plus bas, le cylindre pestilentiel

     

    et lumineux du SONGE - non pas à proprement parler une vision, mais une sensation qui se  propagerait au corps entier : chaque pore comme un oeil, aussi autonome qu'un organe entier : une

     

    boule au ventre, une boule derrière l'os du front, le Remords comme une matière lumineuse et

     

    pourpre, ou le rubis au front de LUCIFER.

     

    Et aussitôt, infecte, la jouissance, l'ignoble complaisance, l'atroce volupté de l'avilissement. ...Je me  réveillai en sursaut, lèvres bourdonnantes. Je passai mon doigt sur mon ventre. Il s'enfonça. Un peu

     

    de sanie s'écoula. Des bouts de vêtements sombrent dans la chair liquide ; du bout des doigts je les

     

    repêche et les projette, comme des mucosités nasales, sur les parois. Mes mouvements deviennent  moins gourds, je suis très fier de cette nouvelle agilité de mes index... Le sommeil me reprit et de

     

    nouveau, terrible, le cauchemar m'envahit. Ce n'était pas une histoire vécue, ni des visions, mais une

     

    horrible sensation, physique, de remords. Rien de plus terrible que ces rêves d'aveugle.  Parfois le sommeil calme revenait, parfois non. Les jours et les nuits avaient perdu leurs repères.

     

    Mais sommeils et veilles se succédaient rapidement.

     

    Arbres.JPG

    J'eus envie de la femme. J'appelai. Elle vint. Elle me fit l'amour en riant : « Excusez-moi, j'étais  privée depuis si longtemps ! » Elle me vida, et je constatai avec plaisir qu'au moins, sous terre,

     

    l'avantage était que les femmes jouissaient aussi vite avec un homme que seules en surface. Au  moment ou l'orgasme commençait à venir, survint le mari : "Ne vous dérangez pas pour moi !" Il

     

    nous regarda jusqu'au bout et respecta notre postlude. "Elle vous rend service, dit-il.

     

    « En vous secouant, elle vous aide à vous décomposer davantage... Françoise, tu pourrais rester plus

     

    longtemps, par politesse. « J'ai hâte de retrouver le violoniste, au bout de l'allée. » Et je constatai

     

    avec non moins de plaisir que les femmes mortes montraient beaucoup plus de chaleur et de

     

    spontanéité. « Ne croyez pas cela de toutes, me confia Michel Parmentier. Vous avez de la chance

     

    avec la mienne. »Mais ce qui me préoccupait le plus, c'était le Temps. L'ennui. "Michel, comment

     

    faites-vous, ici, pour compter le temps ?

     

    - Compter le temps ? - Calculer les jours... Michel rit doucement. "Que vous êtes jeune! ma femme

     

    posait les mêmes questions... Eh bien, nous pouvons toujours nous régler sur les "bruits d'en haut".

     

    Quelque chose de précis, par exemple, les rondes du gardien, et des jardiniers. On les entend

     

    marcher, pousser la brouette, parler... - On comprend ce qu'ils disent ? - Bien sûr, avec un peu

     

    d'entraînement. Il y a une ronde à 11 heures, et une à 17 heures, avant la fermeture... Mais vous

     

    verrez, on cesse vite de s'y intéresser.

     

    « On s'habitue vite à l'éternité. On s'installe.. .- Il doit bien y avoir quelques marchands de

     

    pantoufles, ici ? - Au bout de l'allée, oui... Que voulez-vous dire ? » Je laisse tomber la question

     

    dans le vide. "Tenez, reprend-il, je me souviens de la visite des deux beaux-frères, il y a de ça...

     

    trois mois, peut-être ? Ils étaient là à discuter au pied de ma dalle, et le premier se met à dire : "Il est

     

    toujours là-dessous ce vieux con..." Je l'entendais gratter la terre avec son pied. Et l'autre lui répond

     

    quelque chose dans le genre : "C'est ce qui pouvait lui arriver de mieux.

     

    « De toute façon il était condamné. Et puis qui est-ce qui pouvait bien l'aimer? - Vous avez pourtant

     

    l'air bien aimable... » Il hausse les épaules, secoue ses orbites d'un air fataliste. Sa mâchoire

     

    s'allonge et pendille, il la reclaque en frappant du carpe, avec un bruit de cigogne. Soudain je

     

    m'avise d'une étrangeté singulière : « Mais dites-moi... - Oui ? - Comment se fait-il donc que nous

     

    puissions nous voir, l'un et l'autre ? ...D'où vient la lumière? - Tiens ? D'où vient la lumière ? c'est

     

    ma foi vrai ; nous n'y avions jamais pensé...

     

    Je hasarde l'expression de "perception extra-sensorielle". Il reste dans le vague. "Et nous, reprends-je, on ne nous entend pas ? - Non. La plupart du temps, ils n'ont pas l'oreille assez fine. - "La plupart

     

    du temps" ? - Ici, nous avons le silence ambiant, nous ne respirons pas, notre coeur ne bat plus... -C'est beaucoup plus facile ? Vous êtes sûr ? » A ce moment mon jéjunum miné laisse échapper,

     

    entre cuir et sanie, un doux phrasé bulleux. De tous les coins du cimetière, par le couvercle à demi

     

    soulevé, me parvient, semble-t-il, proche ou lointain, toute une rumeur concertante de chuintements,

     

    de sifflements, de craquements indéfinissables, ce qui remit fortement en question pour moi

     

    l'existence de ce fameux Peuple Souterrain auquel il me faudrait peut-être bien bien croire, peut-être

     

    même à quelque sauterie ou danse macabre.