Fronfron55

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Va-et-vient

     

    Il n'y a qu'une seule chose pour laquelle je sois fait : l'explication de texte, la divagation linéaire. Et vivre sur les planches ; mais ceci est une autre histoire. Interpellata nec ullis frigoribus pallescit humus, "le sol ne pâlit pas", demeure verdoyant. Je me suis aperçu de mes talents vers ma 18e année : M. Rabaté, professeur de français, passait derrière moi qui rédigeais à mon pupitre un commentaire de Baudelaire ; il me fit présenter ma production en son lieu et place, au bureau. Puis rajouta tant de choses à mes maigres interprétations que je finis par l'interrompre, sans cesse, d'un "Je n'ai pas eu le temps", comme une scie. Ce fut mon seul triomphe, car mes moyennes chutèrent en cet automne 62. Or début 63, de retour chez moi, l'hiver faisant rage, un corrigé du Centre d'Etudes par Correspondance m'apprit que j'avais concocté une excellente explication sur Gérard de Nerval, le plus grand de nos romantiques avec Musset : Sylvie. Puis survinrent nos braves inspecteurs, qui s'empressèrent de transformer la pêche sur la vigne, la liane sur l'ormeau, en exercice pédant : "axes de lectures", parties obligées centrés sur lesdits axes, avec deux ou trois sous-parties...) Vagabonder, à la Xavier de Maistre.

     

    Pompéi à Chante-Grillon.JPGComme si vous connaissiez tout, meilleur moyen de vous l'apprendre. Les prés émaillés de fleurs immortelles ignorent les gelées des autres climats – sed flore perenni picta peregrinos ignorant arua rigores. "Une fleur immortelle", dit le latin, "une floraison". Picta n'est pas émaillé mais "peint". Nous supposons qu'il s'agit, en latin, du cliché correspondant. Je me souviens encore de Chateaubriand s'extasiant sur ses prés "émaillées" de fleurs - qui sait à présent ce que c'est que l'émail ? Les roses embaument les campagnes et leur parfum s'exhale dans des champs sans clôtures – halant rura rosis, indiscriptosque per agros fragrat odor. Océan de fadeurs : l'homme ne dispose-t-il donc, en toutes langues et en tous siècles, que d'un éventail limité d'expressions ? Rien de plus terne qu'un jardin bien entretenu, rien de plus fade que la Botanique, als die Botanik. Je souffre en vérité à visiter ces fameux "jardins ouverts" dont on nous rebat les oreilles, ne sachant comment combler ces week-ends d'été. La violette, le cytise, le serpolet (c'est le thym), le troène, le lis, le narcisse, le cannelier, la colocasie, le souci, le costus, le malobathrum, la myrrhe, le baumier, l'encens naissent dans les prairies – uiolam, cytisum, serpylla, ligustrum ("le troène"), lilia, narcissos, casiam ("le cannelier"), colocasia, caltas ("le souci"), costum, malobathrum, myrrhas, opobalsama ("le baumier"), tura / Parturiunt campi - voilà donc tout ce que les "champs" ont "enfanté".

     

    Accumulation, clichés, impossibilités climatiques, niaiseries, érudition d'empilement. Limite ici des commentaires à la Servius, grammairien mystérieux, aux œuvres illimitées - faire un sort à chaque vers ? Ameuter toute la science de l'herboriste pour identifier les herbes en question ? Quelles exaspérations n'ont-elles pas bouilli sous mon crâne à lire ces interminables indications florales ? Prosper Mérimée, Friedericke Mayröcker : je n'ai rien à foutre des plantes. Qu'elles se contentent donc du décor. Quoi qu'en pensent les Aranda de Lévi-Strauss. C'est là aussi que le phénix, voisin de ces lieux, quand la vieillesse frappe à la porte, vient chercher le cinname qui lui rend la vie - être aimé par une femme, à 64 ans ! qui me fait des scènes de jalousie ! je ne voudrais pour rien au monde revenir à ma jeunesse, sinon avec la science – pour tout refaire bien mieux, infiniment mieux..

     

  • De l'imprécision à la falsification (Yougoslavie)

     

     

     

    Ce texte fut écrit en 1993 (2040 Nouveau Style)

     

    La grue par-dessus le toit.JPGPourquoi craindrais-je de parler de la Yougoslavie ? Crainte de recevoir des menaces de mort ? Stupide. Les habitants de ce pays venus en France ne se tapent pas dessus, pour deux raisons : d'abord, parce qu'on ne va pas s'exiler pour exporter les querelles ; à l'étranger, tous frères ; deuxième raison, beaucoup sont venus en France justement pour ne pas avoir à se battre là-bas. Ce préambule pour annoncer un livre plus que délicat : “De l'Imprécision à la falsification”- analyses au pluriel de “Vie et mort de la Yougoslavie” de Paul Garde. Voici les auteurs (...) : le dernier avait reçu des menaces de mort.

     

    Et voici le délicat de la situation : cet ouvrage a été écrit dans l'urgence, pour contrer un autre ouvrage (c'est dans le titre) ; cet autre ouvrage, je ne l'ai pas lu. Et moi, je suis un Français moyen, sans aucun lien avec la Yougoslavie, et qui essaye de comprendre au milieu des informations qu'on veut bien lui transmettre. Je précise encore avant de ma lancer que 1°) comme tout le monde, je voudrais bien que la boucherie s'arrête 2°) comme tout le monde, je n'ai pas de solution miracle 3°) je n'engage ici que moi, en tout cas paps les autres animateurs de V.V.S. Et je reprends : les informations qui me sont données vont toutes dans le même sens.

     

    Paul Garde, disent les auteurs, abonde aussi dans le même sens. Ecoutez la télé : ce sont très souvent les méchants Serbes qui attaquent les gentils Croates et les pauvres Musulmans. Ce livre a le mérite de poser la question : et si les torts n'étaient pas tous du même côté ? Moi, je lis le livre, je n'ai pas d'autres sources d'information. Et j'apprends que l'Etat Croate n'a jamais existé avant 1941, grâce à l'initiative des nazis. A présent, c'est l'Allemagne qui l'a reconnu en premier. Bizarre. Ce n'est pas la même chose ? Soit. Passons. Les Musulmans de Bosnie, nous disent les médias, ne sont pas intégristes.

     

    Bon ! Mais tels propos de M. Izetbegović le sont. Ils sont cités, avec références. Il me sera répondu : “Vos auteurs ont inventé ces propos, ils les ont déformés, ils les ont tronqués.” Soit. Tout de même, le brave homme que je suis est troublé. Les Musulmans exécutaient les Serbes sur ordre des Croates. Ça doit être facile à vérifier, non ? L'Eglise catholique croate n'était pas contre la conversion des sales orthodoxes serbes : et même, elle y a aidé. Des conversions pas très naturelles. Avec massacres pour les récalcitrants : ça doit pouvoir se vérifier, non ? Moi je dis ça... “Tu n'y connais rien, tu fermes ta gueule” : ah non ! Ce que je dis, ce sont mes hésitations ; je décris mes grattements de tête.

     

    Je suis le Français mal informé. Tandis que Paul Garde, lui, était informé. C'est un vieux prof de langues slaves, il sait même faire la différence entre le serbe et le croate. Moi je ne sais ni l'un ni l'autre. Le grave, c'est que lui, Paul Garde, on l'écoute. On le croit parce qu'il est bardé de diplômes. Pavle Ivić aussi d'ailleurs, qui n'est pas un imbécile. Or, Paul Garde, nous dit le livre, fait des erreurs monumentales, intervertit Louis XIII et Louis XIV, place en Croatie une ville serbe et réciproquement, commet des erreurs de traduction : et toutes ses erreurs vont dans le même sens : salir la cause des Serbes, nous disent les auteurs.

     

    Apporter systématiquement des informations défavorables aux Serbes. Dissimuler le fait que les Croates veulent que l'on défende leur identité partout en Yougoslavie, mais qu'ils refusent de défendre celle des Serbes chez eux. Le fait (est-ce un fait ?) que si les Serbes sont minoritaires dans certaines régions, c'est qu'ils en ont été expulsés (Kosovo) ou qu'on les y a massacrés. Certaines affirmations sont un peu fortes : serions-nous en Occident victimes de manipulations semblables au faux charnier de Timişoara ? Les auteurs du livre n'hésitent pas à le dire : le fameux massacre de la file d'attente à Sarajevo n'aurait pas été provoqué par un obus serbe, mais par une bombe placée là exprès pour tuer du monde, et faire croire que les serbes en étaient responsables ; les colonnes de fumée au-dessus de Dubrovnik ne proviendraient pas de l'incendie de la vieille ville, mais de tas de pneus soigneusement incendiés au centre des carrefours.

     

    Seulement, à vouloir trop démontrer, on égare encore plus le lecteur. Il se dit une fois de plus que chaque camp vaut l'autre, il est tenté de se dire que décidément totu est bien compliqué et qu'il faut renvoyer tout le monde dos à dos. Cependant, le lecteur se pose des questions. Il en arrive à une espèce de conclusion : les Sernes ont moins tort qu'il n'y paraît, sur le plan historique. Quant à savoir s'ils ont raison sur le moment, en 1993... c'est uen autre histoire. Tout s'explique par le passé. De même, Israël a raison de vouloir, et d'avoir obtenu, un territoire de liberté, vu les persécutions que les Juifs ont endurées ; est-ce que cela leur donne raison de traiter les Palestiniens d'une façon pas toujours très tendre ? Et je baigne dans l'euphémisme.

     

  • Sur la terre comme dessous

     

    Ils nous décrivent les quartiers, dont Dorimon se souvient. Quand ils tournent les talons, Beethoven éclate ; cet hymne devient notre supplice. Nous chantons, sifflons ces mélodies. « Je pourrais les diriger » dit Dorimon. Alors le vent souffle sous les portes et contre les fenêtres, et le sable ne passe plus. Je dis aux gardes : « Le Vent d'Est ne durera pas. » Ils répondent « 7, 14 ou 21 jours. - Nous aimerions sortir. - Quand on aura dégagé les congères. » Je fais semblant de croire à leurs congères. Un jour Dorimon me dit : « Pomarès est mort. Je le sens. » Comment le sait-il ? lui qui ne sent pas même la mort de sa femme à venir - finalement, le P.-M. de l'Espagnol était bien sympathique, dans nos côtes, comme un jouet.

    Elle passe.JPG

     

     

    Plus de femmes en surface non plus : défense d'aller dans la cellule vide, en face, pour se masturber devant le dictionnaire médical. Il faut peu de choses au Masculin pour rêver. Les gardes réduisent avec nous leurs rapports. C'est le règlement. Si nous n'avions pas touché de filles impubères, nous n'eussions pas été incarcérés. Je demande au moins des photos, des catalogues de dessous féminins : « Nous transmettrons », disent les gardes en replaçant à grand bruit le couvercle sur la soupière (« par grande chaleur, la soupe désaltère »). «Ne revoyez jamais » disent-ils « ces vieux Drüften qui vous ont débauchés.

     

    • Ils sont suspendus dit le second gardien. - A cause de la petite fille dit le premier.

      Nous ne trouvons rien à rien répondre.

       

     

    Emetteur souterrain

     

    Ordre du jour -

    Intérieur nuit

     

    « ...convertir le présentateur de l'émission » (culturelle) «Lumières, Lumières » - à moins d'exubérance, moins de bouffonnerie. Personnalité complexe. A ne pas brusquer. Multiplier les marques de déférence. Je ne suis pas un pion que l'on déplace, observation du 12 mars 199. - Signé D.[aniel] T.[ag] » - (« aux cheveux plaqués ») - pour moins que cela Kragen jadis (monsieur «Col ») fut saqué comme un malade ; et soudain tant d'égards pour M. Philippe M. ? « Le chef, dit Kragen, rampe, comme nous autres... » - wem vor ? devant qui ? ...signe de quoi ? Liz Savitzki aurait dit (parlant de moi) « Je ne peux plus haïr cet homme ». Peut-être que j'ai séduit Daniel Tag. Il m'appelle « Sergent Serpent ».

     

    Je mords à l'hameçon. Je recommence à rire, à m'agiter sur mon siège à roulettes. « Que manque-t-il à cet animateur ? de croire en la lumière. » J'observe le bouffon dit Liz – Daniel Tag : la façon dont son regard fuyant glisse sur nos visages comme une lame de rasoir - sans pouvoir empêcher (pourtant) nos yeux de se croiser – de pupille à pupille. « Quel âne à Liz » ajoute-t-il, - « votre émission indispose en haut lieu. ». D'une voix vinaigrée, Tag me suggére « quelques adoucissements ». Il faudrait que je m'humilie, que je ressentisse une immense gêne d'avoir mis en œuvre de telles audaces, et je m'y emploie, je l'enjôle, renchéris - je l'écœure. « Il propose » dit Savitzki - Rapport sur Philippe M., animateur - « de moins parler ; de brider tout humour ; d'admettre à son micro des invités, devant lesquels il s'effacerait ; de proposer ses textes à la censure. Aussi, Herr Daniel Tag, tirons-nous tous deux de ce sac à merde. » Signé Liz.

     

  • La visite aux parents

     

    Puis nous sommes parvenus, par le pont d'amont, au cimetière de mes parents. Sur ce pont cheminant un jour avec mon père, vêtus tous deux de vêtements trop amples... je m'interromps pour faire ma toilette au lavabo ; ces ponts, ces répères, sont l'occasion d'une multitude de souvenirs : en 1989, lorsque mon père avait moins d'une année à vivre, nous cheminions donc sur ce pont, voûtés, traînant des pieds, car je réglais “mon pas sur l pas de mon père”. Alors un parigot motorisé s'arrêta lentement près de nous, et décocha en rigolant “Acré vain guiou d'bon sang d'bon souaire !” Je me suis vexé, surtout pour mon père, et puis, je ne pensais pas l'imiter à ce point-là.

     

    J'ai vociféré en montrant le poing à l'automobiliste, qui devait bien se marrer en compagnie dans sa bagnole. Mais aujourd'hui au cimetière, mon père était déjà mort, et ma mère, en quatre-vingt quatre pour elle, en nonante pour lui. Et je pensais qu'il me disait : “J'en veux pour 90, moi !” Le sort l'a exaucé, non pour l'âge, mais pour le millésime : il est mort en août 1990. Et si je calcule encore, ma mère étant partie en 84, nosu sommes bientôt en 2004, j'ai soixante ans l'année prochaine ; d'ici 20 autres années, j'en atteindrai 80, et je rejoindrai mes parents. Non dans cette tombe toutefois, car j'ai réservé mes quartiers à Bordeaux.

     

    Je suis resté peu de temps devant la tombe, car cela ne sert à rien, il faisait froid, la dalle était nue, la plus nue de toute l'allée. J'ai gravé du boutr de ma clé la lettre “B”, mon initiale, suivie de la date. Il n'y a que moi pour avoir de semblables idées. Ma femme n'avait pas voulu m'accompagner, car elle ne les aimait pas beaucoup. Les deux conversations tenues par ma mère étaient de me reprocher de ne pas venir plus souvent, et de s'interroger sur la légitimité de ma fille. Mon père, en face de son épouse, n'avait plus de conversation depuis longtemps. Je lui resservais de mes cours, qu'il admirait, et il se demandait ce que je ferais après ma mort, tout surpris sans doute et inconsciemment scandalisé que je dusse un jour lui survivre.

     

    Le séjour devant la tombe fut de dix minutes, suivies du traditionnel pipi de cimetière, devant cette autre dalle, verticale et sans séparation ; la pisse disparaît ensuite dans un enduit plâtreux. Et la voiture s'ébranle vers Lalinde, via Mouleydiers où nous évoquerons le vieux Maître Faget, passe le pont sur la Dordogne et cherche le Buisson de Cadouin. Notre prochaine halte doit être le cimetière de Coux-et-Bigaroque, où repose (c'est le terme consacré) Pascale de Boysson, compagne douloureuse (et jadis douloureuse) de Laurent Terzieff. Au lieu de rencontrer ce dernier perdu en méditation devant la tombe bien-aimée, nous avons remonté dans une forte odeur de vache des allées soigneusement râtissées où nos pieds s'embourbaient.

     

    Nous avions repéré les habitants des tombes sur un plan placardé sous grillag e: “de Boysson”, au fond à gauche. Parfois l'employé municipal ignorait le nom du défunt. Il écrivait simplement “OCCUPE” dans le rectangle : c'est à la fois respectueux des corps et extrêmement désinvolte. Je crois, surtout respectueux. Mais la tombe elle-même, aux inscriptions à-demi effacées (un de Boysson né en 1881, mort en 1971, peut-être son père, quelque vieux colonel) ne présentait qu'un long rectangle de terre encadré d'un muret, sur lequel reposait à main droite un toit funéraire à deux pans, gris et muet.

     

    Sans doute le début d'une installation monumentale. Terzieff attend d'avoir assez d'argent pour compléter cela. Il pense aussi que le défunt n'est pas tant honoré par les dépenses somptuaires que par le souvenir amoureux qu'on a de lui. Nous avons piqué un gros bouquet de fleurs roses artificielles tombées par coup de vent d'une tombe voisine, puisque je n'ai pas osé le faire à Bergerac, pour mon père ; Anne m'a dit que j'aurais pu, la tombe d'en face étant réputée abandonnée, regorgeant pourtant de gadgets : “Regrets”, et autres. Mais je ne regrette pas mes parents.

    Le château écossais.JPG

     

  • Et on est vraiment obligé de lire toutes ces conneries ?

     

     

    Hélas, voici les résultats d'un mélange indigeste du polar et du merveilleux : Les enchantements d'Ambremer, par Pierre Pével, aux éditions du Pré-aux-Clercs. C'est comme les sardines au chocolat, les épinards aux fraises ou la glace au concombre ; ou bien l'alcool de bananes arrosé de framboise, ou quelque ignominie américano-japonaise qu'il vous plaira. Un ignoble sirop bourré de guimauve et de mièvre, plaisant sans doute à quelque mémé sans sexe ou vieux pédé vierge. "On pourrait se croire dans le Paris de la Belle Epoque", avertit la quatrième de couverture. Eh bien non : à la foule se mêlent des gnomes, des notaires aux longues oreilles pointues sous les hauts-de-forme, et dans le ciel des créatures allant du dragon à la fée (illustration de couverture).

     

    Ces deux peuples d'ailleurs luttèrent, comme disait Calvin, pour la suprématie, et les dragons l'eussent emporté sans l'intervention des licornes. Il ne faut pas non plus oublier les elfes, toujours bénéfiques ; la Reine Noire, jumelle de la Reine Blanche, et tout un grouillement de mythologie pour lecteurs et trices de la Semaine de Suzette, qui ne tomba jamais faut-il le dire dans ces travers-là : mêler nos histoires de gosse au réalisme, dans le décor chronologique d'une époque volontiers confondue avec le confort et le raffinement bourgeois bon enfant. Ce qui fait que le lecteur, suivant nonchalamment telle hitoire de talisman volé, se demande toujours quel effet spécial va surgir, quelle sorcellerie va se déchaîner.

     

    C'est ainsi que dans le train d'Entre deux mondes, fleurant bon la légende celtique remise au goût du jour, les cauchemars assaillent les premiers et les derniers wagons, sous la forme d'une nébuleuse projetée par la Reine Noire sur le convoi ferroviaire : Isabel de Saint-Gil pulvérise ces êtres flasque à coups de petit revolver de dame extrait de sous ses jupes, tandis que son ancien amant, Griffont avec un t, les volatilise en tournant vers eux le pommeau de sa canne à rayon laser. Niaiseries d'Alice au pays des Merveilles ou de Peter Pan, avant explication universitaire, premier degré donc, et mal digérées. C'est d'une bâtardise qui n'a rien de policier. Moralité : dix pages, ça va, trois cents, bonjour les dégâts.

     

    Ôtez ces oripeaux à deux balles, et la banalité des situ

    On sent la fatigue....JPG

    ations explose dans le mou, jusqu'à la scène de jalousie des anciens amants dans le fiacre qui les mène Dieu sait où. Harry Potter en plus convenu, et reparti. Des armoiries qui disparaissent, des policiers aux pouvoirs de sorcier... bref, je n'en finirais plus. Et s'il y avait un style, encore : tout peut se racheter, absolument tout, par le style. Mais ce ne sont que platitudes, élégances de sous-préfecture. Je rappelle que les incises doivent pouvoir comprendre ce qui se dit comme un complément d'objet des dites incises : "fit-il", "dit-il","s'écria-t-il" (ou elle), d'accord. Mais "recula-t-il", "réprimanda-t-il" ou "renâcla-t-il", c'est non et non. Désespérant de m'arracher quelque commentaire nouveau que ce soit, je me résous à vous lire déjà un extrait de ces Enchantements d'Ambremer, dont la nullité sucrée saupoudrée de banalité vous sciera d'indignation sommeillante : "Farroux" – indispensable supérieur hiérarchique bougon face au détective privé qui réussit tellement mieux que la police officielle – "y mettait les formes, mais c'était un peu plus qu'une invitation. Il prit d'ailleurs le coude de Griffont," – avec un "t", ce qui prouve une méconnaissance totale de la formation des patronymes français - "qui, pour éviter d'embarrassantes explications en public, voire un scandale, se laissa faire.

     

     

     

    Xxxx

     

     

     

    "Depuis le box du vestiaire où elle avait trouvé refuge dès que Farroux avait paru," – admirez la disharmonie d'une telle prose – "Isabel de Saint-Gil" (orthographe pseudoespagnole) "suivit des yeux Griffont et l'inspecteur lorsqu'ils quittèrent le Premier. Griffont était-il en état d'arrestation ? Cela y ressemblait beaucoup. Elle ne doutait pas, cependant, qu'il serait bientôt libre.

     

    "Armée de son plus beau sourire," (les femmes étaient de vraies femmes, Monsieur, en ce temps-là) "elle alla trouver André à la réception. (Allah, Allah, ça ne te ferait rien de te relire, goujat?)

     

    " - Bonjour, madame." (En ce temps-là, les domestiques savaient servir, Remonsieur)

     

    " - Bonjour. Monsieur Griffont et moi-même cherchons une amie, Mme de Brescieux.

     

    " - Mme de Brescieux n'est pas là, madame. Je suis d'ailleurs au regret de vous informer que les dames ne sont pas admises au Premier Cyan" – "le Premier", qui n'était donc pas un nom d'hôtel mais une abréviation de grade ésotérique – "et que...

     

    " - Je sais, je sais... Mme de Brescieux" (bonjour, M.Dumas) "a-t-elle dit quelque chose avant d'emporter le livre laissé par M. Griffont ?

     

    " - Je... je ne crois pas, madame.

     

    " - Plus vite vous me le direz, plus vite je serai partie. Sans compter que vous me rendriez un grand service.

     

    " - Il me semble me souvenir que Mme de Brescieux, en s'excusant de mal connaître Paris et

     

    ses environs, m'a demandé comment aller au Refuge des Sources.

     

  • Maudit anneau !

     

     

     

    Que dit Modiano quand il se fait mettre ? Si tante est... Il s'écrie : « Maudit anneau ! » Tel est le ton, que je ne compte pas tenir, et voici le dilemme : j'ai détesté Modiano, puis je l'ai bien aimé, puis il m'a indifféré. Pourquoi tant de moi-même ? Parce que je ne m'intéresse plus à grand-chose, et que ces rubriques dites « littéraires » et « critiques » tourneront bientôt à la plainte prénécrologique de votre serviteur. Modiano, dans La petite Bijou comme dans ses autres œuvres, joue sur le minimal. Et encourt forcément, de la part des âmes insensibles, des soupçons de maigreur, d'indigence, d'imposture, comme Erik Satie, comme Verlaine, comme Duras, ce qui fait tout de même un magnifique trio.

     

    Si l'on ajoute le Wim Wenders des Ailes du désir pour l'idéalisme en cadre sordide, film que j'ai tantôt adoré, tantôt rejeté, le tableau sera complet. Donc, ou vous adhérez, ou vous n'adhérez pas, auquel dernier cas tout vous semble décoloré, gratuit, déjà lu chez Modiano par exemple. La sensibilité de certains lecteurs sera donc délicatement chatouillée, le réfractarisme des autres demeurera dans la cour, avec les feuilles mortes. Il restera donc à regretter de ne pas avoir envie de subir une fois de plus la recherche d'une mère que l'on croit morte, l'errance parisienne au sein des indices évidemment ténus, la nostalgie par tous les pores. La petite Bijou que sa mère pas morte voulait voir célèbre un jour sur les planches, et qui retrouve un appartement du XIIe, habitée par une autre petite fille comme elle (car l'histoire se répète), avec des parents indifférents comme les siens jadis, fillette dont elle a la garde de temps en temps, et dans un style si pur qu'il en est anémié. Nous recevons de grandes plâtrées de sentimentalisme extraféminin : car le personnage principal, Petite Bijou devenue grande, est une femme, seulement voilà, on sent trop Modiano derrière, et le lecteur peine à y croire. Elle rencontre une phramacienne de garde, qui la ramène chez elle, se couche habillée près d'elle, et l'esprit mal tourné que je suis ne parvient pas à voir dans cet épisode la substitution d'une mère aimante et soignante à une mère aigrie et demi-folle, mais plus ou moins un flirt lesbien, tant il est difficile à un homme de décrire l'amour d'une mère pour sa fille et vice-versa. Dans ce cas-là, que fait le critiquaillous ? Il déballe ses couplets sur la pureté, la nostalgie, l'évanescence, la nuit parisienne, le vague, la superposition des souvenirs et de la réalité, la vérité des dialogues avec la petite fille qui voudrait un chien, autrement dit, symboliquement parlant, une mère, elle aussi, de substitution, et autres ginetteries - notez qu'il y a bien pire : ça s'appelle Bobin.

     

     

     

    Ici, le souffle ténu de Modiano s'évapore sitôt émis, à la Françoise Sagan, autre référence. Le numéro de Modiano j'en ai marre, ses rêveries je sais où ça mène, au lit jusqu'à quinze heures par jour, et si l'auteur peut en tirer quelques dizaines de pages de brume qui se vendent bien, tant mieux : ça plaît aux mémères poétiques. Tabucchi aussi, mais avec de quoi voir et sentir. Ici, une sensualité désossée, désincarnée, des demi-teintes, des camaïeux, du pastel, enfin tout ce qu'on dit d'habitude, et le débouchage illico, après une seule page, sur du texte :

     

    « Nous étions arrivés au bord du petit lac où l'hiver les gens viennent patiner. Un beau crépuscule. Les arbres se découpaient sur un ciel bleu et rose.

     

    « Il paraît que tu veux un chien. »

     

    L'impasse Chanau.JPG


     

    Elle était gênée, comme si j'avais dévoilé son secret.

     

    "Tes parents me l'ont dit."

     

    Elle a froncé les sourcils et ses lèvres se serraient dans une moue. Puis elle m'a dit brusquement :

     

    "Eux, ils ne veulent pas de chien."

     

    - Je vais essayer de leur parler. Ils finiront bien par comprendre." (l'ennui, chère Bijou, c'est que vous avez affirmé aux parents que vous alliez persuader leur fille d'y renoncer).

     

    Elle m'a souri. Elle avait l'air de me faire confiance. Elle croyait que j'allais pouvoir convaincre Véra et Michel Valadier. Mais je n'avais guère d'illusion. Ces deux-là étaient aussi coriaces que la Boche." (surnom de la maman de Bijou, qui a dû porter un foulard de tête, probablement, après la Libération mais pas de la femme). "Je l'avais senti dès le début. Elle, Véra, ça se voyait tout de suite. Elle avait un faux prénom. Lui non plus, à mon avis, il ne s'appelait pas Michel Valadier." - mais Casimir Tronchembiais. "Il avait dû se servir, déjà, de plusieurs noms. Et d'ailleurs, sur sa carte de visite, il était écrit une autre adresse que la sienne. Je me demandais s'il n'était pas encore plus retors et plus dangereux que sa femme.

     

    "Maintenant, il fallait rentrer et je regrettais de lui avoir fait une fausse promesse." C'est une faute morale en effet, comme dit l'autre. "Nous suivions les pistes cavalières" (évidemment) "pour rejoindre le Jardin d'Acclimatation. J'étais sûre que Véra et Michel Valadier demeureraient inflexibles.

     

    "C'est lui qui nous a ouvert la porte. Mais il est tout de suite rentré dans son bureau du rez-de-chaussée, sans nous dire un mot. J'ai entendu des éclats de voix, très violents." - ce n'est jamais COLLIGNON HARDT VANDEKEEN « LUMIERES, LUMIERES »

     

    MODIANO « LA PETITE BIJOU » 58 09 20

     

     

     

     

     

     

     

    que la deuxième fois. "Madame Valadier – Véra – hurlait, mais je ne comprenais pas ce qu'elle disait. Leurs voix à tous les deux se mêlaient et chacun voulait étouffer la voix de l'autre sous la sienne." Tiens, ça me rappelle mon enfance. Il y entre bien, le Modiano ; avec un style si pur qu'il sera traduit, et que son œuvre subsistera dans les siècles, qui sait ? "La petite ouvrait grands les yeux. Elle avait peur, mais je devinais qu'elle était habituée à cette peur. Elle restait immobile, figée dans le vestibule, et j'aurais dû l'entraîner ailleurs. Mais où ? Puis Mme Valadier est sortie du bureau, l'air calme, et nous a interrogées :

     

    "Vous avez fait une belle promenade ?" - au moins, dans cette famille, on ne dit pas que tout est la faute du gosse.

     

    Elle ressemblait, de nouveau, à ces blondes froide et mystérieuses qui glissent dans les vieux films américains. À son tout, M. Valadier est sorti. Il était très calme lui aussi. Il portait un complet noir élégant et sur l'une de ses joues de grandes estafilades, sans doute des traces d'ongles. Ceux de Véra Valadier ?" (judicieuse interrogation, à laquelle nous n'aurions jamais pensé). Elle les avait assez long", a-v-a-i-e-n-t, faute ignoble qui se répand, bravo l'écrivain. Ils se tenaient l'un à côté de l'autre dans l'encadrement de la porte, et ils avaient leurs visages lisses d'assassins qui demeureraient longtemps impunis, faute de preuves. On aurait dit qu'il posaient, non pas pour une photo anthropométrique, mais pour celles que l'on prend à l'entrée d'une soirée, à mesure que se présentent les invités.

     

    "Mademoiselle t'a expliqué pour le chien ?" a questionné Véra Valadier d'un ton distant qui n'était pas celui de la rue de Douai, où, m'avait-elle dit, elle était née. Avec un autre prénom.

     

    "C'est très gentil, les chiens... Mais c'est très sale."