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  • C'est pas flaux, Bert


       

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    Après avoir bien longtemps disparu, revoici Flaubert, jadis encensé par feu Bruneau (fils du grammairien ?) désormais voué au décortiquage de maints et maints grimoires, soigneusement rangés par ordre alphabétique. La correspondance de Flaubert, comme l'innombrable monnaie d'un énorme billet. Nous voici au début de 1876, notre Flaubert n'a plus cinq ans à vivre, et George Sand mourra dans l'année, d'un cancer intestinal. Aussi ses lettres vénérées figurent-elles dans le volume en réponse à celles de Flaubert. Cependant il a dû souffrir de l'incompréhension : la vache de Nohant prétend que l'impersonnalité d'une œuvre doit rebuter le lecteur, que celui-ci accusera l'écrivain de froideur, ne sachant pas exactement quelle leçon de morale lui aura été dictée...
        C'est au contraire pour nous autres un gage précieux de liberté d'interprétation. Seulement, nous ne sommes que l'élite. Le peuple préfère se vautrer dans le signifiant. Il lui faut absolument qu'un auteur ait voulu moraliser, morigéner ses contemporains. Or c'est tout autre chose que la leçon de morale « il faut se contenter de ce que l'on a » que nous allons rechercher dans Madame Bovary.  La littérature est bien évidemment amorale. Nous n'écrivons plus de comédie pour améliorer ou fustiger qui que ce soit. Et Flaubert a bien dû soupirer de cette confusion entre l'art et la... morale... A présent le poheuple veut que tout « serve » à quelque chose, ou relate du vrai, du vérifiable. Nous sommes à nouveau submergés de vertu. George Sand écrit : « Donne-lui son représentant, fais passer l'honnête et le fort à travers ces fous et ces idiots dont tu aimes à te moquer ».
        Or Flaubert, avec des personnages vertueux, n'est plus Flaubert. L'humain est ambigu, tirant sur le mauvais. C'est bien de George Sand de s'attendrir sur ses Fadette et ses Champi. Et « l'honnête et le fort », c'est Flaubert, qui transparaît sans cesse malgré lui. Il est le seul corps sain, c'est-à-dire non pas vertueux, mais parfaitement conscient de son imperfection et de ses composants terrestres. « Montre ce qui est solide au fond de ces avortements intellectuels ». Eh bien, Flaubert encore. Et la grandiose, noble et pitoyable figure de Frédéric Moreau. En vérité, Sand assaillant Flaubert (qui la révérait fortement) ressemble à une mère poule dont le poussin est devenu un aigle, mais qui poursuit son discours d'un ton protecteur, indulgent, gourmandant.
        Quant à moi, je préfère m'en remettre aux anciens, car je ne vois plus leur cuisine. L'éducation sentimentale reste ainsi mon phare. Elle fut mal accueillie, ainsi que Les Misérables (mais combien le père Hugo s'y entendait-il davantage en pub et en harcèlement de pub !) Je vois trop la magouille autour des livres d'aujourd'hui. Ils seront tous à nouveau disponibles, un jour, aux seules élites intellectuelles. « Enfin, quitte le convenu des réalistes et reviens à la vraie réalité, qui est mêlée de beau et de laid, de terne et de brillant, » - hélas, Georgie, tout est irrémédiablement laid à quiconque a franchi une certaine limite en deçà de laquelle il est impensable de rebrousser chemin, de même qu'après certaines découvertes sur soi de la psychanalyse - « mais où la volonté du bien trouve quand même sa place et son emploi. » Or il n'y a ni bien ni mal, la transcendance de la littérature est la littérature elle-même.
        Il n'y a rien en dehors du tableau. Il n'y a, nous le répétons, ni bien ni mal. C'est Flaubert qui a raison, c'est Flaubert qui a remporté la victoire.

  • La guerre

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    La Bataille. Cruelle. Funèbre, macabre, jouissive. Il est évident pour toutes les nouvelles générations élevées à l'eau de rose (“Tout le monde il est beau tout le monde il est gentil”) - celle qui vitupère les corridas – celle qui applique à tout propos et hors de propos le sacro-saint “principe de précaution” - que “défense du territoire” et “de la culture” ne vaut pas un pet de lapin fasciste.

    Nous sommes tous désormais parfaitement dévirilisés. Des gonzesses. Montherlant (par exemple) n'a-t-il pas dit : L'une des horreurs de la guerre, c'est que les femmes y soient épargnées (elles meurent désormais en première ligne, rassure-toi Henry, non pas en uniforme, mais dans leurs maisons mêmes, leurs enfants sur la poitrine, elles meurent en tant que femmes). Voyez ces lycéennes contemporaines, bien intentionnées, consensuelles, dégoulinantes de vertu, qui visitant les casemates, horribles abris où périrent dans le gaz maints et maints de leurs glorieux prédécesseurs masculins dans une dignité au-delà de toute expression, bêlant de leurs bouches con-sensuelles “C'est-là-qu'on-se-rend-compte-que tout-ça, la guerre, ça-sert-à-rien” (“servir” ! toujours “servir”!) - de celles qui trouvent que l'on va vers le progrès, que l'humanité, dans son ensemble, ma foi, l'un dans l'autre, on peut dire ça, “va dans le sens du progrès”, style “Quelle connerie la guerre”, Barbara en moins, mais ma pauvre fille, ma pauvre gonzesse, c'est qu'ils la voulaient, la guerre, ils ne voulaient rien d'autre que cette guerre, il n'y avait plus que ça à faire, il n'y avait rien de mieux à faire que ça, la Guerre, la dernière, pour que ça ne se reproduise plus, pour soigner le mal par le mal, pour que ce soit tellement atroce que ma parole, on ne voudrait plus jamais la faire. “Plus jamais ça”. “Ça sert à rien”, refrain meurtrier, j'entends à susciter le meurtre, la pulsion de meurtre chez celui qui l'écoute – imbéciles, à quoi servez-vous donc, vous autres, à la surface de cette terre ? Ils croyaient, ces héros, ah les cons ! ils croyaient combattre “pour l'extinction de toutes les guerres et l'établissement sur terre du socialisme universel”, entendez en ce temps-là “de la Justice Universelle”. Je me souviens aussi de l'indignation de cette collègue bien-pensante devant la perpétuation du défilé du 11 Novembre, en tête les Anciens Combattants, en queue les enfants qui suivent au pas - “Tu comprends, plus tard les enfants auront envie de la faire”...

    Totale incompréhension. A Douaumont, des deux côtés, par une tragique et immense erreur, criminelle tant qu'on voudra, mais immensément respectable, criminelle et respectable, arrangez cela - des centaines de milliers d'hommes se sont étripés, la rage au cœur – mais la conviction dans les boyaux, pour la dignité du Pays et la cessation de toutes les guerres. Je refuse d'envisager un seul instant que Péguy soit mort “pour rien”. DONC LA GUERRE QUATORZE A SERVI. ETERNELLEMENT. DANS L'ABSOLU. Même si personne n'a jamais su au juste pourquoi elle avait pu éclater.

    Et la guerre suivante, on ne l'a pas faite. On ne l'a pas bien faite en 40. On n'a plus voulu la faire. “Plus jamais ça”. Total, Oradour. Sacrilège raccourci, forcément sacrilège. Les Poilus : ils avaient le sentiment d'incarner la Civilisation, la Culture et la Foi. Et s'il y a jamais eu un seul instant de notre histoire où le sens de ces mots ait jamais autant été méprisé, vilipendé et traîné dans la boue, c'est bien celui que nous sommes en train de vivre, et qui se prolonge un peu trop à mon gré. Car : qui parle de Justice parle aussitôt de Guerre. Justice implique Guerre. Qui dit Justice dit Guerre.

    Dit Rébellion. Révolte et Révolution. D'après Péguy. Il y a de l'Antigone chez Péguy. De nos jours, on préfère négocier, négocier, finasser, exclusivement. MAIS CEUX D'EN FACE ONT GARDE LEURS ARMES. Même les British Bobbies ont dû se réarmer. C'est bien fâcheux, tout de même : à un moment donné – ah, c'est bien embêtant ! - le Méchant refuse de négocier. Après avoir épuisé tout son stock de mauvaise foi, il sort son artillerie. Le négociateur conserve la honte de Munich, et s'octroie l'humiliation de la défaite. La Déclaration des Droits de l'Homme, dit Péguy, n'est pas précisément une déclaration de paix universelle.

  • Les mythes, deuxième

    Le public particulier que je représente fausse également les appréciations du critique, puisque je suis professeur de lettres, donc nourri et gonflé au double sens du terme de toutes ces mythologies dont j'ai précisément une vaste indigestion. Quant aux légendes celtiques ou indiennes, elles me touchent très peu, j'en vois trop le côté puéril et même arbitraire. Ce livre "L'homme et les mythes" me semble devoir exalter un jeune homme de 19 ans qui ne connaît pas grand chose encore, mais présente pour un quinquagénaire instruit un côté de rabâchage menant à la pesanteur, les illustrations en particulier n'ayant fait l'objet d'aucun effort et rappelant fâcheusement ces clichés archi-usés que tous ceux de ma génération admirèrent déjà dans les livres de leur sixième et cinquième au temps des Mallet-Isaac.

    Il me faut tirer au sort une page de l'ouvrage de Jean-Pierre Hammel : sans doute en obtiendrez-vous quelque chose de plus substantiel : 186, nous pouvions tomber plus mal, il s'agit de l'utilisation des mythes chez Racine et Baudelaire. J'avais oublié cette façon de proposer la connaissance : utilisation et pérennité des mythes selon les littérateurs en particulier français à travers les âges.

    C'est ingénieux, mais à mon sens peu utile. En effet, de deux choses l'une : ou bien l'on ignore qui furent Jean Racine et Charles Baudelaire, ou à peu près ; dans ce cas, que l'on se reporte à leurs oeuvres, et l'on découvrira sur le tas les immenses mérites de ces deux génies, et la vivacité dans leurs âmes de ce que représente les mythes éternels. Et ce n'est pas à l'aide d'un digest à l'usage de la ménagère de l'Indiana que l'on aura pénétré les arcanes plus ou moin ssulfureux de ces géants.

    Connaître Baudelaire ou Racine, ce n'est pas lire deux ou trois strophes ou demi-tirades. La connaissance approfondie, ressentie, de chacun d'eux, ne peut se faire que par une longue fréquentation, assimilée au cours d'une longue période appelée adolescens, accompagnée de phénomènes d'échos d'un âge à l'autre, d'une période de la vie à l'autre, de la cinquantaine vers la vingtaine - c'est une assimilation, une acculturation.

    Dans ce cas, de brèves notions ne pourront que nous badigeonner superficiellement ; c'est ainsi que les légendes de Rama et de Krishna me paraîtront toujours, à moi béotien occidental bouseux, enfantins, sans beauté ni profondeur. Je ne dépasserai jamais le stade de l'amateur de services à thé à motifs hindous. Et je le déplore. Poil au pylore.

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    En revanche, si l'on a été nourri de Racine et de Baudelaire sans parler des autres, les rappels de Monsieur Hammel agacent profondément : nous savons tout cela ! voudrions-nous lui dire. Apprenez-nous quelque chose de plus approfondi, de plus pointu, de plus universitaire, de plus fouillé, de plus pointu ! Tous vos rappels ne s'adressent pas à nous, et quant aux autres, ils ne le comprennent pas beaucoup plus qu'une poule ne comprendrait la structure d'un couteau, un crapaud celle d'une boîte d'allumettes !

    Parole, on dirait des chapitres de remplissage, qui seront suivis à la fin de chapitre de mise en bouche - alors que sur Lévi-Strauss précisément, sur lequel je suis si peu renseigné, j'aurais aimé avoir des considérations plus élaborées, plus structurées, moins strictement et moins maigrement indicatives - mais voyons Racine, en rapport avec Euripide à propos d'Iphigénie :

    "La tragédie racinienne s'arrange avec le sacrifice : elle nous en transmet encore l'idée, mais elle nous présente une victime" (Hermione bien entendu) "qui paie ses fautes, plusd qu'une victime glorieuse qui porte et assume le destin d'un ensemble qui la dépasse. La culpabilité prend le pas sur la Vertu. Dérive en même temps que transmission, carrefour du mythe - qui retrouvera autrement sa force première au XIXe siècle, avec Goethe, sur un mode plus intériorisé.

    Exemple du destin des mythes en littérature, le motif du sacrifice s'y révèle fondamental, parce que porteur du questionnement sur l'innocence et la culpabilité. S'y est "raccroché" - avec la force que l'on sait, au XXe siècle - le motif du "bouc émissaire", visage inversé, révulsé et sombre de la figure imaginée par Euripide." Poil au bide.

    Les poètes et l'archétype

    Réminiscence de l'Age d'Or chez Baudelaire

    Baudelaire fut partagé, sa vie durant, entre une fascination pour les ténèbres et le mal qui les hante, et l'espoir d'un temps et d'un lieu rédempteurs, porteurs d'une Vie véritablement salvatrice. Ce temps hors du temps et ce lieu hors du monde, où se concentrerait la Vie, constituent l'un des motifs récurrents des Fleurs du mal.

    Antidote au spleen, à la mélancolie profonde, à l'angoisse engendrée par la vulgarité du réel et de la misère, le paradis lointain, rêvé, halluciné par le poète, est presque toujours associé à la femme aimée" quel con ce Baudelaire. "Elle le sécrète ou il est son écrin, né des senteurs de sa chevelure

     

    Tout un monde lointain, absent, presque défunt

    Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique...

     

    ou contemplé dans ses yeux

    Astres dont nul soleil ne peut flétrir la flamme.

     

    Ce pays est d'abord conforme au cliché exptique - "chaleur éternelle", soleil, océan, nature généreuse - imaginé par les contemporains et apprécié par Baudelaire lui-même lors de son séjour dans l'île Maurice,

    Une île paresseuse où la nature donne

    Des arbres singuliers et des fruits savoureux..."

     

    Fin hélas de l'extrait. Vous voyez comme c'est bien écrit, bien conçu, bien cultivé, comme tout cela vous prend par la main ? Certes. Mais je n'ai pas éprouvé de surprises, je n'ai trouvé que des développements attendus, une démarche bien sage, utile sans doute mais sans ce pétillement que l'inattendu de la démarche ou la profondeur juste un peu plus exceptionnelle de la démarche procurent au lecteur qui grâce à l'auteur se découvre intelligent.

    Juste des petites pointes exotiques et ingénieuses, qui me permettront d'affiner mon analyse par le recours à ma mémoire. Peut-être a-t-on semé sur un terrain déjà saturé par tout cela, mais peut-être aussi aurez-vous la curiosité de vous procurer "L'Homme et les mythes" de Jean-Pierre Hammel, collection "Héritages" chez Hatier. Merci de votre attention. Poil au fion.

  • Bourliaguet, la maison qui chante

    C'est une brave petite production littéraire dont je vais vous entretenir ce soir : de Léonce Bourliaguet, « La Maison qui chante », du bon vieux temps de la Bibliothèque Verte, avec ses couvertures à trois barres d'or. Je ne pense pas que j'aie outre mesure aimé cet auteur quand j'étais enfent, car je n'ai pas conservé « Le Moulin de Catuclade », recueil de nouvelles du même. Je préférais les histoires de Grand Nord, avec Curwood ou Jack London. Et puis j'ai lu ou relu « La Maison qui chante », et sans jeu de mot, j'en ai été enchanté.

    La maison qui chante, c'est un moulin à eau, avec une roue à aube qui tourne sur la Vézère. Moi j'habitais l'Aisne, 02, et je n'imaginais pas devoir finir mes jours dans le Sud-Ouest. A présent je vois bien mieux l'endroit dont il s'agit, près de Hautefort et de la forêt de Clairvivre, dans le Haut Périgord. A peu de choses près le pays de Jacquou le Croquant, et de la même veine. Non pas des paysans misérables vivant une vie de bêtes sans chaussures, mais des meuniers aisés, installés de puis mille quatre cents et quelques, donc avec leurs lettres de noblesse si l'on peut dire.

    Leur moulin commande toute la vallée, ce sont eux qui lâchent ou retiennent l'eau à leur gré, ce qui ne leur assure pas une sympathie très nette de la part des meuniers d'aval. Mais tout se passe bien, le jeune garçon qui raconte ses mémoires nous entretient de son bonheur familial, des virées campagnardes qu'il entreprend sur les collines avoisinantes, des attachements qu'il forme avec son père, son frère aîné Joachim, et sa vieille nourrice illettrée qui lui raconte de si belles et vieilles histoires périgourdines, hantées de fées, de géants et de sortilèges, avant de s'endormir. Il n'y a pas d'injustices criantes, et chacun vit à peu près convenablement, jusqu'à ce qu'un voisin s'avise de contester les titres de propriétés de cette famille : occupation du terrain vaut propriété, mais justement, aucun document ne le certifiant depuis ces époques reculées, il est toujours possibles à un chicanous d'engager un procès.

    Ce sont de ces histoires morales, où le jeune garçon fait l'expérience de la méchanceté du monde, apprend la vie à travers un instituteur, des voisins, des catastrophes, et finalement de la vie. Il passe des enseignements de sa vieille nourrice, qui lui raconte des fables, aux aspérités plus irrémédiables de l'existence réelle. Le conte qui m'a bien plu, et qui revient par allusions tout le long du livre, est celui des poissons qui se rencontrent parfois, les uns disant qu'il n'y a rien en aval du moulin, le sautres qu'il n'y a rien en amont du moulin. Et puis un jour, les eaux débordent, les poissons duc anton d'amont rencontrent ceux du canton d'aval, et s'aperçoiven,t qu ela vraie question n'est pas de savoir où va la rivière, mais où va le poisson.



    Belle leçon ma fois, reprise dans le denrier paragraphe, qui pose en termes très accessibles ces fameux problèmes de la connaissance, de la liberté individuelle ou du fatalisme. Or justement, la vraie rivière un jour entre en furie, balaye tout sur son passage y compris le moulin ancestral, estropie le père qui meurt, donne l'occasion aux voisins de venir aider la famille sinsitrée ou au contraire de lui témoigner sa plus crasseuse indifférence. C'est dans le malheur qu'on connaît ses amis. Chacun surmonte ses épreuves, le frère aîné se ruine, se tue au travail, et les dernierzs battements de cœur du père coïncident, dans un extraordinaire artifice de composition, avec les premiers coups sourds de la mécanique du moulin reconstituée.

  • Prison

     

    HAINES ENCLOSES (« DOUBLE PEINE »)   

    T(ANGER) – PRISONNIERS D'EN HAUT – ME RECEVEZ-VOUS ?

    PROGRAMME :

    Beethoven ; le violoniste sans talent ; quartier des femmes, la mère de Christian Labotte, « Et t'aimer follement », l'Américaine et son boy-friend : « Elle rase » - Grande et Petite Babette ; Dorimon m'enseigne quelque chose et moi le Cartodep, Jeu de Société.

     

     

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    Nous vivons Dorimon et moi des semaines de pluie d'hiver. Plus de sortie même en laisse (Drüften Mijnheer och Madame, Señor Pomarès y ametralladora). Notre rue, Balzac, large impasse, n'a que deux immeubles : nous et le bâtiment rouge en face, vue de dos (briques sans grâce, bouchant la vue, fenestrons décalés par étage en quinconces, meurtrière par où je vois le vieux qui joue du violon sans fin ni talent – c'est un bien patient professeur qui vient deux fois par semaine, pièce nue, pupitre au centre. De chez moi je guette d'en haut, passants poussés par les averses, rasant le cul d'immeuble - pas d'entrée - deux autres chiens qui s'accouplent, peut-être les mêmes.

    Crépuscule et masturbation. Deux humains baisent sur une borne, vite, pour de l'argent. « Pourquoi es-tu taulard ? - A ton avis ? » Je n'en ai pas. Je connais son avenir. C'est une grâce qui m'est advenue. Ce sera dès la mort de sa femme. Je ne l'explique pas. Il ne la connaît pas encore. Dorimon passera par l'asile. Chez les fous près de Gap. Inutile que j'en parle. Que je lui révèle. Mes visions plus précises de nuit en nuit. « Pourquoi regardes-tu toujours en bas dans la rue ? il n'y a rien à voir. » En me penchant, à gauche, j'aperçois la lisière du terrain vague et de la ville, où s'achève notre rue Balzac. Dorimon me déplie des projets d'urbanisation, les rues en pointillés déjà baptisées : des crêtes poussiéreuses pour l'instant parcourues par les ânes, entre les fondations carrées qui se remblaient pluie après pluie. « L'argent manque » dit-il (d'après les journaux fournis avec la soupe : Echos de Tanger – pour moi Les Nouvelles d'Alger ; il s'étonne parfois de mon ignorance : « Je suis enfermé Dorimon, sous la terre comme ici. » Il ne répond pas.)

    Un gosse à poil au crâne ras monte au galop le talus raide, une pierre acérée frôle sa tempe à une ligne de la mort – il détale en sanglotant - « Comment es-tu venu ici ? » - j'esquive ; à vrai dire nul ne sait pourquoi on l'enferme. 

    Quand Dorimon ne lit pas Les Echos il se muscle ; se coince un Bullworker à coulisse dans l'épigastre et pompe d'en bas sur l'angle supérieur du chambranle. Puis sur le ventre. Il transpire. Me tend l'appareil, je décline. Je lui enseigne un jeu de société de mon cru : le Cartodep ; une carte de France départementale, 52 cartes, deux dés. But du jeu : s'étant chacun approprié un bout de territoire intitulé département, cerner celui de son adversaire en annexant, par une série de coups de dés, les départements limitrophes, jusqu'à étranglement total, sans oublier de se préserver des attaques de l'adversaire. Avantageux : la Côte-d'Or, la Dordogne, sept départements limitrophes. Dangereux - le Finistère : bloqué le Morbihan, bloquées les Côtes-du-Nord, Quimper asphyxié capitule.

    Nulles hostilités par voie de mer ne seront envisagées.

    Pas de secours de l'étranger.

    Moi j'aime bien les guerres civiles.

    Le « go » c' est la même chose. Mais sans la guerre.

  • Le grand départ

    L'été de cette année-là, tandis que plane sur les abdomens et dans les ventres l'inextinguible grondement, l'implacable vortex des réceptions de table, bâfreries subies, fausses frairies, propos de tréteaux et autres convivialités caniculaires, je décide de fuir : l'Espagne. Plutôt crever de chaud que d'hommes. Tracer plein sud, foncer, s'enfuir, les Landes entre eux et moi mais avec moi seul – tout calculé, tout chronométré, tout est rite et liturgie – je n'y reviendrai plus. Ne plus revenir. Prochaine à droite à trois cents mètres. Pas encore à la frontière. La France possède le réseau routier le plus dense d'Europe ; en Espagne on ne voit plus que nationales ou drailles à moutons : c'est un pays comme ça. Je m'arrête sortie de Gentac, sale village, sans panneau, des toits partout, des fermettes, des soues à porc abandonnées.

    Dernier coup d'œil au clocher, au volant je crie et chante, manque de peu le cul d'un volailler qui prend le virage. Puis je descends. Sur la route droite, je m'assieds au bord d'un fossé pour lire : feuillage clair, ombre grêle, vue limitée sur des broussailles rases. Le rite me prescrit de tirer le Sophocle de ma poche, édition bilingue Budé : droite en français, gauche en grec, prononciation contemporaine, démotique – piétinement phonétique d'oiseaux sur la paille ; et sous le texte l'apparat critique : tout ce que nos philologues, à travers siècles, ont accumulé sur Electre, pièce en vers : "cett.", "ceteri", "d'autres" ; "dett.", "deteriores", "(manuscrits) défectueux" – de temps en temps les mots tressautent dans ma bouche, et je les rectifie - ici d'autres infirmités, que je dissimule.

     

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    Je repars à pied en sens inverse, prenant soin de marcher à gauche, pour voir le danger en face ; à l'aller, toute une famille, sur cette amorce de sentier rouge entre les pins, une famille au pied de sa voiture. Pas de papier gras. Plus tard, plus loin : par la vitre baissée de ma portière je longe à faible allure un couple de sexagénaires aventuriers à table devant la porte ouverte de leur taudis de location, vue sur la caravane et la télé qui hurle sur sa chaise. Cinquante-et-un. Marne. Eux non plus ne voient pas le paysage. A Pau je mange des pêches sur un banc, près d'un jeune sportif que j'ignore. Fromage. A Laruns, pour changer ma thune, prendre la file au guichet, parmi les gens du cru, toutes fesses pataudes et transpirantes confondues, moi compris – direction du Pourtalet, redescente côté Val Gallego, le long d'un lac de retenue, sans m'arrêter pour le petit village en pyramide sur l'autre rive, mitraillé par les touristes : ne pas oublier que je fuis.

    Que je roule. Et marche. Une femme et sa fille, accotées au parapet, silhouettes entrevues ; sitôt remonté sur mon siège sans rien avoir appris, je découvre un vallon forcément bien plus beau comme il advient toujours : je travaille à la carotte, comme un géologue. Sabiñanigo. Contourner Huesca, repérant parfaitement, à l'écart de la ville (briques rouges et fenêtres à barreaux) l'Asile Psychiatrique – on devient donc fou ici ? ...comment soigne-t-ils la folie à Huesca ? Route de Sariñena. Tombée de la nuit. Déjà ces grands pans de ciels jaunes sur les pentes. La Almolda. Halte rapide sur esplanade caillouteuse, dont je découvre trop tard que c'est l'entrée d'un chantier d'autoroute, quelque bretelle en construction.

    Vent vif, ouest-sud-ouest. Rouge du soleil couchant sur les monticules chevauchés d'engins déserts. Vaste saignée en contrebas, où je peux lire encore zanjas – tranchées ? ...éboulements ? ...je m'ensevelirais, de nuit, dans ce millefeuille géologique... Paraissent sur la route, venus du sud, deux cyclistes – que repèrent-ils si loin de leurs bases – en ce site suspect – je distingue en clignant les premiers réverbères de B. – que je prenais de loin pour les phares d'un grand chenillement de véhicules immobiles par la distance. Premier plateau de la province de Saragosse ("César-Auguste"). Je mange mon camembert sec, les pieds sur le sol rouge