Fronfron55

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Chalais, Rabelais, Aveyron, etc.

    Chalais, plus loin, souffre sous le vent. Nous avons en nous chamaillant découvert l'embranchement des autocars vers le Château, récemment classé, car je me souviens bien, dans les années 70 (mille neuf cents, évidemment...) avoir longé une bâtisse vétuste ; mais sans doute confonds-je avec Aubeterre). Un garçon très affable nous a conseillés à la porte de son restaurant de redescendre nous abriter en ville (nous paraissions transis), dans la médiathèque. Puis nous sommes repartis vers d'autres aventures. A Aubeterre, une deuxième visite à la nécropole de l'église monolithique s'imposait. Une femme-guide est venue nous ouvrir, mignonne, cinquantaine, l'œil vif et brun. Elle nous a montré les quatre-vingts sépultures de moines, pressées l'un contre l'autre, avec effets de perspective accentués par l'éclairage au sol. Autant de courtes vagues pétrifiées par la mort.

     

    LA CIOTAT ET RABELAIS

    Combien de fois, voyant lire tel charmant jeune homme pas très rasé n'ai-je pas eu envie de lui demander ce qu'il lisait ? Dis-moi ce que tu lis... Chacun peut croire ici que je crayonne sur François Rabelais. Chacun peut aussi m'ignorer, « quelque attirant que je me targue d'être », petit vieux qui reluque les beautés en feignant la décontraction, imaginant le brusque achèvement de ce vaisseau du ventre, butant sur le slip délicat. Notre Rabelais donc, rappelle à son commentateur les Tragiques grecs et leurs otototototoï... Point n'est besoin en vérité des Tragiques grecs. Le passage le plus extraordinaire du Tiers Livre voire de tout Alcofribas n'est-il pas cette pêche en mers boréales, auxquelles un filet arrache les mots gelés, qui se dégèlent dans l'atmosphère ? formant d'abord des phonèmes, puis à la longue, à force d'arbitraires, d'obscurs sémantèmes ?

    Je ne sais rien de plus fascinant que de vieillir. Je loge présentement jusqu'au treize chez mon ami Marcel. A deux visites par an, je ne sais si je le verrai assez pour compter sur les doigts d'une main. Or nous ne savons pas quoi nous dire. Parfois. Ce furent ce midi de longues confidences sur nos femmes, dont il enterra l'une, dit-il, tout seul : de vingt ans plus âgée que lui. Balzac fut-il seul aux obsèques de la Berny ? Si bien qu'il me semble avoir tant d'aubes encore à parcourir. Daube. Et nous ne pourrions épuiser, si longtemps que nous pourrions vivre, « tout le champ du possible » (Pindare ». Il reste tant de littérature à voir ! Ch. XIX – Quelles contenances eurent Panurge et frere Jean durant la tempeste. La femme est à présent remplacée par un homme, à cinq mètres de moi.

    Il m'est impossible de bien rendre ce vide bienheureux qui parfois se délivre en mon âme. Pantagruel, préalablement avoir imploré l'ayde du Grand Dieu Servateur et faicte oraison publicqueen fervente devotion, par l'advit du pilote tenoit l'arbre fort et ferme – Note 1 : Autre homme à présent. Rupture de ton et non de rythme. Mon juge, seras-tu satisfait ? Je veux poursuivre et souffrir jusqu'au bout, dussions-nous ne nous voir que pour fleureter. C'est en effet le sort de bien des amants, leurs souffrances en jouissances toujours différées. Présence diffuse, à peine douloureuse, grâce au dépaysement – je me souviens de la douleur du chat perdu, retrouvé.

    Ce matin j'ai prié pour ne pas devenir fou, ne vesanus fierem. Je retiens le timon de ma vie.

    (A suivre ?)

    Soulevant leurs jambes j'appliquerais mes lèvres sur les leurs et sentirais sur mes papilles leurs palpitations et leurs salives, car notre corps est tout ce qu'il nous reste.

    Lisant les documents de guerre j'ai senti piquer mes larmes à la paupière en évoquant la joie des rescapés, sentant les arbres et les leurs quand tant d'autres cadavres noircis n'avaient fait que passer comme des mains sur mes paupières.

    Hier encore j'ai pu chez les Daveyron converser dans les charcutailles car il est bon que le porc (...)

    Ça va passer... Juste la maladie... Malade exprès... Je la félicitais pourtant (nous étions seuls) de ne pas produire d'aspérités, nous rendant ce séjour le moins désagréable possible. Sidoine Apollinaire m'indiffère. Péguy pour l'instant le supplante, plus proche de nous, Sidoine reste un étranger ; il appartient à une autre tribu, nous précédant de quinze (XV) siècles ; comment puis-je seulement imaginer cet évêque ? ...heureux ceux qui n'ont pas d'emploi du temps... heureux ceux qui ne courent pas... heureux ceux qui n'ont pas d'obligation, qui ne sont plus tout à fait vivants. "Il avait tenu à s'isoler", me dit-on de Sidoine.

    ...Je n'y crois pas ; comment peut-on s'isoler quand on est un évêque. Isolement à la Marquise de Sévigné, 6 servantes par-devant, 6 louvetiers par-derrière : Quel bonheur ma fille qu'une telle solitude ! Elle ne me vaut rien. La solitude. Lâché courant 95 en plein Paris (vivant seul dans un appartement prêté) j'avais vite pété les plombs, apostrophant les passants dans ma langue, sans qu'il y prêtassent attention. Allant même jusqu'à téléphoner à G. sans savoir que lui dire, (...)

     

    07 08 2051 (très douteux)

    ...soit sacrifié pour nous. Je lis ces lettres de Poilus dans la Honte et le Soulagement. Jeunes filles ou plus mûres veuves puis-je passer ma main autour de votre cou, vos épaules, et le long de vos bras saisir le manche anachronique des aspirateurs et jumeler vos pas dans le vrombissement mécanique (écriture / couple lecture : fusion originelle et matricielle aussi bien réalisée par la Toile et le journal de Toile) je vous aime communion avec le magma littéraire dans l'embrasure de la porte en tenue de robe de chambre à vous si désireuse de bien faire j'ai vu dans vos yeux le désir de l'hôtesse si tendue vers l'office et le Saint Service d'Hôtellerie.

    C'est le plaisir de la masturbation derrière la porte mal fermée, d'où peut surgir le témoin complice et accusateur. Tes livres sur l'étagère témoignet d' une lutte qui fut tienne, de ces communautés où l'on se dévouait, infirmière des corps j'aimerais tendres mains tenir tant de mamelles de brebis viens à moi mais je cesse d'écrire et t'embrasse, en impunité,

    Nissan.

  • De si faux problèmes, n'est-ce pas...

    L'ombre sur la grille et l'herbe.JPG

    Si tôt, dès onze ans, j'ai regardé mon Moi agir, sentir, en dédoublement. Il en est ainsi disent les manuels de psychologie de tous les enfants préadolescents de onze ans, mais ce fut moi qui me confiais à Jean-Pierre Lesage, futur mort en train de 1977... Et lorsqu'on a échoué au grand jeu de la Réussite, du regard des autres, il ne reste plus, mais quelle noble et vaste tâche, qu'à se faire aimer, reconnaître par soi-même. Et cela, c'est la leçon de Neale Donald Walsch, dont je viens de vérifier l'orthographe, car son nom est irretenable : conversations avec Dieu. Pour une fois que je suis optimiste, ne me jugez pas ridicule. Soutenir un gouvernement, soi-même, Israël enfin reconstruite et l'idée de Dieu, et l'appel fait par la ministre afin d'annuler cette annulation de mariage pour non-virginité, fait peut-être que je souille ma littérature, aussi gravement que Borgès lorsqu'il accorda son soutien aux dictateurs argentins à propos des Malouines.

    Je ne suis pas Borgès, je ne suis pas Gracq. Ma hauteur n'atteint pas jusque là... et à présent je n'y suis fait, après avoir pleuré dans un restaurant de Beaumont, sur mon échec. Je lis Un beau ténébreux, à intervalles espacés. Le narrateur tient son journal, multiplie les allusions littéraires - « et tout le reste est silence » disait Hamlet. Ce narrateur apprécie l'Hôtel des Vagues, et « le charmant bric-à-brac des couloirs ». Or de tels bonheurs d'écriture, Julien Gracq en émet en permanence. Et tous ces gentlemen, Gracq, Borgès, Pessoa, jouissaient d'une grande distinction, d'une grande puissance de travail à quoi je ne saurais atteindre. Pourquoi regretter d'être un poids coq, alors qu'on eût voulu remporter la compétition « poids lourds » ?

    A quoi riment ces lamentations ? A quoi rime également cet espoir, fondé sur la Berberova reconnue à 80 ans, à ce compositeur enfin joué à 93 ans, qui ricanait sur le bord de sa tombe, à ce prix Interallié qui vient de fêter ses nonante-cinq ans ? A quoi rime l'espoir des vieillards, puisque je ressemble à ces vieux qui rassemblent leurs bibliothèques, et couvent leurs essais sur Lafayette, griffonnent encore leurs spasmes du cygne dans l'espoir qu'ils seront enfin vivants à jamais ? Oui je ressemble à ces pathétiques maniaques, à tous ceux qui se disent : « Je n'ai pas si mal réussi que cela », et descendent dans l'obscurité du tombeau, comme Chateaubriand, carrément.

  • Etape

    J'utiliserais le conditionnel enfantin : « Je dirais ceci, tu ferais cela, puis on irait... » Cela ressemblerait aux dernières années terrorisées d'Edmond de Goncourt, qui à mesure qu'il s'achemine vers la fin note fébrilement les moindres choses, entassant, entassant, impression sur impression, anecdote sur anecdote. Sa photo par Nadar révèle deux yeux fous de terreur et de bonté, les mêmes que ceux de Noureïev sur son fauteuil, lui cloué, lui danseur, n'ayant jamais reçu telle ovation qu'après qu'il eut été paralysé, fixé, crucifié. Rêvé de la mort de Véra Gantz, après une nuit extraordinaire et si effrayante.

    Lisant l'un après l'autre les titres d'œuvres par lesquels s'achèvent le volume Retour des Caravelles, et m'avisant qu'il n'y en avait pas plus d'un sur huit que je connusse, j'ai su que leur incognito rejoindrait celui de tant d'autres des années 50, ou 30, et rejoignait le mien, et que nous étions frères en obscurité. Je poursuivrai dans l'obscur, suivant ma lumière privée. J'arrive ici, à Osquich, après refus de Mauléon ("Tout est complet"). Pitchie me dit au téléphone qu'elle est venue ici, toute petite, avec son père. C'est ainsi qu'elle l'aima et le pleurera quand il mourra. Je la mènerai ici, nous y dormirons.

    Elle a vécu quelques moments d'amour avec son père.

    (...) Comment avons-nous pu gâcher cet attelage, si souvent, que Dieu ("grand X") nous avait confié, tirant à hue, à dia. Tous mes ridicules aussi me reviennent, mes fausses manœuvres. Je ne me suis pas réveillé de cette nuit. Je suis monté la veille vers la chapelle St-Nicolas, apparue, disparue, selon les abaissements et les relèvements du terrain. Les cailloux se sont introduits dans les sandales. Tout est digne d'écriture. J'ai usé de prudence car la nuit tombait, bien que le soleil fût haut : sur le sol une multitude de bosses viraient au gris souris, autant de bestioles onduleuses et veloutées n'attendant qu'un imperceptible abaissement du soleil pour se jeter sur vous d'un coup de filet qui vous plonge dans la funeste obscurité. L'ombre sur le guéret.JPG

    Cependant au sommet la chapelle resplendissait. De ma simple chambre la vue est splendide quoique douce, deux petits chevaux qu'on entend sonnailler sous les corneilles, la nuit n'arrête rien que superficiellement (je m'immobilisais pour ne plus entendre même le bruit de mes pas ; s'enraciner, absorber, glisser notre humble poussière d'étoiles et sentir sur le vif en nos profondeurs confuses ce que nous vivons) – imaginer l'histoire d'une fille, d'un petit-fils découvrant tant de journaux intimes qu'il faut lire et vendant ce qu'ils ont, renonçant même à vivre afin de poursuivre et porter si peu loin que ce fût le flambeau des mémoires... Donner la vie...

  • Mais ça va changer, on vous dit...

    CETTE FAMEUSE ECOLE QUE VEULENT TOUS LES FRANCAIS

    Eh bien la v'là !

    Une école où les maîtres tremblent comme des lapins en errant de classe en classe pour demander si on veut bien recevoir un cours et ne me frappez pas s'il vous plaît.

     

    Vue plongeante.JPG

    Une école où les élèves s'assoient en attendant que ça se passe, et demandent à l'enseignant de les intéresser. S'ils ne veulent rien faire, c'est la faute du prof, il est payé pour nous intéresser. S'ils ne remettent pas leurs devoirs c'est la faute du prof, il n'a qu'à nous expliquer mieux. S'ils n'apprennent pas leurs leçons c'est la faute du prof, il n'a qu'à nous donner envie de les apprendre.

    Et attention coco, les parents, si on peut appeler ça des parents, ils embrayent à fond la caisse. C'est leur petit qui a raison. A tous les coups. Si le fiston éprouve des difficultés, c'est la faute du prof, il ne sait pas les intéresser. S'il y a le bordel en classe, c'est la faute du prof, il n'a qu'à se faire respecter. Si les notes sont mauvaises, c'est la faute du prof, il note à tort et à travers, quand ce n'est pas à la tête du client.

    Tas d'abrutis, nous notons trois points au dessus de ce que ça vaut, systématiquement, pour en pas mécontenter les fils d'électeurs. A tous les examens nous recevons des consignes pour ne pas traumatiser ces chers petits en les saquant. Même si nous corrigions dans l'anonymat des élèves qui ne seraient pas les nôtres, nous serions tout de même obligés d'obtenir tant pour cent de réussite, en faussant les notes, tête du client ou pas.

    Depuis trente ans qu'on nous rebat les oreilles en nous disant que l'école c'est ennuyeux, que ça ne sert à rien, que les profs sont des cons, ça a fini par faire son chemin et nous avons à présent des élèves qui n'ont qu'une envie : se croiser les bras en attendant que le prof soit capable de les intéresser. Pas question du moindre effort, l'effort c'est fasciste. Sauf en sport bien entendu. Bande de nazes, vous croyez que c'est en tapant n'importe comment dans des boîtes à conserve que Zidane est devenu champion du monde ? Il a dû se faire chier, parfaitement, s'entraîner, parfaitement, à longueur de journées et de semaines avant de remporter la coupe du monde avec les autres. Ca, vous le comprenez, à la rigueur. Toutes les télés nous bassinent avec l'effort physique et sportif, qui n'est pas méprisable, tant s'en faut.

    Mais l'effort intellectuel, alors ça, pas question, c'est prise de tête, c'est fasciste, ça sélectionne - parce qu'on ne sélectionne pas en sport, peut-être ? On le fait bien plus qu'avec les pauvres examens qu'on vous demande de réussir pour vous intégrer, à l'école. Votre pauvre con de prof vous en demande infiniment moins que l'entraîneur, en français le coach, d'une équipe de foot-ball ou de natation.

    Vous verriez un peu comment ils se font engueuler les sportifs quand ils échouent de peu à une épreuve surhumaine. Et ça, vous le supporteriez, mais la moindre réflexion d'un prof et tout de suite vous vous mettez à incendier une maternelle, bande de voyous nazillons. Seulement volià, quand un prof se fait traiter de fils de pute, c'est l'expression d'un malaise social qu'il faut respecter.

  • Fragment du journal du fou

    Ici s'ouvre le journal du fou, 22-12-73

    Aqui se abre el diario del loco.

    Rien ne sera plus concentré que le journal du fou. Nichts wird usw. Le texte en sera pédant, souvent diffus.

    Chevet de Piney.JPG

     

    "Le comble du cabotinage est de ne rien laisser paraître de soi."

    FLAUBERT

     

    Ce travail nécessitera une documentation aussi poussée, aussi sévère, que celle de Bouvard et Pécuchet. Il y prolifèrera autant de redondances, autant de répétitions que dans l'oeuvre de Bienaimé Péguy. Partitions musicales, portées tibétaines, cartes géographiques, "et l'on parlera plus des couleurs et dees formes de l'oeuvre, que de l'oeuvre elle-même."

    Nul ne doit pouvoir dire :

    - Houynhnhnh ! ceci est bon ; j'en ferai fructifier."

    Il n'y aura pas de plan ("Es wird" usw.)

    Le futur est le temps des dieux, le temps-Dieu.

    "Il est le temps qui exprime qu'une action se fera ou ne se fera pas dans l'avenir ; il exprime ce qui sera (ou ne sera pas) (verbes d'état), sans restriction."

    Ceci encore :

    "Obsédé du besoin de faire coïncider la durée de sa création avec celle de l'élan créateur (coïncidence exaltante

    qu' "on peu nommer l'inspiration") - le fou ne se sent ni atteint ni tourmenté par la suite de la citation ("il [Tchaïkovski] est d'autre part tourmenté par les exigences de la création formelle" J. J. Northmann).

    "Petite musiquette au jour le jour - serinette - non, tu ne seras pas" (Antoine Bourdivier).

    Problème : "raidissement" mène à "trop connu" ; "besoin de nouveau" mène, par d'autres voies, à "trop connu" - les histrions sont fatigués - et puis, l'interdit :

    "Deux amoureux se regardent à travers la vitre du train. Qui ne démarre toujours pas. Or, ils se sont tout dit. Ils se font des grimaces embarrassées de chaque côté de la vitre" - ça, on peut le dire. "Les roues du train comme le bruit de la mer" - ça oui, ça surtout on peut. Ca sent bon. Cendrars, Jules Verne, Michel Strogoff. Références. "Ce qu'il y a de bien" ("de merveilleux") c'est de se sentir en train de penser sans savoir à quoi ; sans besoin de cerveau. "Ce gros viscère chaud"

    MAIS :

     

    : interdit !

    et :

     

    : interdit !

    Conclusion, sans rapport avec ce qui précède.

    Il faut écrire par but précis.

    IL FAUT FUIR LE STYLE DES QU'IL SE MANIFESTE

    Fuir, dès qu'il se manifeste, le style.

  • Il est beau, il est gros, mon Whitman 76 !

    Dilemme, chers auditeurs, affreux dilemme : le cas se présente quelquefois : un auteur qui ne correspond pas à ma précieuse personne, mais alors pas du tout, et le sentiment de se trouver en face d'un géant de la littérature, que cela me plaise ou non : j'ai nommé Walt Whitman et ses "Feuilles d'Herbe", préface et choix Bernard Delvaille, aux éditions Seghers.

    Ce qui m'a nui est de ne lire ces poèmes admirables qu'en français : même si les traductions sont excellentes (signées Jules Laforgue, Renaud de Jouvenel ou Paul Jamati entre autres), je me suis bien rendu compte que le texte original me manquait cruellement, et se repose le problème insoluble de la transposition en langue étrangère : le seul parti valable en matière éditoriale étant comme chacun sait de proposer une édition bilingue.

    Un saint prélat.JPGMais en 1964, telle n'était pas la politique couramment appliquée. Le travail des traducteurs est remarquable en ceci : quel que soit le Français qui s'y est attelé, aucune différence de style ne vient troubler le lecteur de France. Tout le monde s'est merveilleusement effacé devant l'auteur américain. Mais voilà, l'anglais demeure en filigrane constant, comme un manque, et je me suis surpris plus d'une fois à tenter de reconstituer le texte original.

    Walt Whitman a eu son heure de gloire dans les années soixante-soixante-dix, dans la foulée de Kerouac, de Ginzberg, de Morrison, accompagnant les envolées libertaires de ces roaring years, de ces années rugissantes. Et puis le voici de nouveau délaissé : les grincheux sont au pouvoir, tiennent les leviers de commande des media culturels, et comme il doit être de mauvais ton, une fois de plus, de célébrer cet hurluberlu dépoitraille, affichant son optimisme, son goût de dévoration sensuelle.

    Et c'est vrai que cela agace : à son époque déjà ("Feuilles d'herbe" paraît pour la première fois en 1850 et sera sans cesse réédité, renouvelé, augmenté jusqu'à la mort de l'auteur en 1892) les puritains de tout poil (et l'Amérique du XIXè s. n'en manquait pas) se hérissèrent, tombèrent à fiel raccourci sur cet obscène Whitman, coupable entre autres de célébrer le corps en gloire, jusque dans ses parties les plus intimes, horreur ! éjaculation comprise.

    Or l'éjaculation, c'est sale ; l'amour, ça donne des boutons ; surtout quand un homme en enlace un autre par le cou et l'appelle mon camarade : jusqu'où est-ce allé, cela, on vous le demande ? Whitman n'était-il pas - c'est affreux ! - homosexuel, copulant de plus avec des femmes ? Fréquentant les cochers, les dockers, les marins, ne dédaignant pas de se soûler avec eux, voyageant en plein air sur les impériales des omnibus ? Scandale !

    Et les grenouilles de bénitier ou pasteurs en manque de se déchaîner, au point de lui faire perdre son emploi.

    Dieu merci, Walt Whitman pouvait également compter sur des dévouements et des amitiés efficaces, il retrouva de quoi gagner sa vie, car les droits d'auteur d'un recueil même imposant de poèmes n'ont jamais bien enrichi le poète. Il mourut dans une gêne relative.