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  • J"assomme Anglade, qui ne le mérite pas

     

    JEAN ANGLADE "SIDOINE APOLLINAIRE" 43 03 13 Mesdames, Messieurs, l'ouvrage dont je vais vous entretenir
     aujourd'hui fut lu par moi fort longtemps voici près de quinze
     ans sans doute. Il s'appelle "Sidoine Apollinaire", il est dû
     à la plume de Monsieur Jean Anglade, qui me l'a dédicacé
     
    Nu d'Anne Jalevski, atelierdepeinture.blogs.sudouest.fr

    Nu masculin.JPG

    dans un château d'Auvergne. Il ne faut pas confondre
     Sidoine Apollinaire, premier évêque de Clermont et saint
    , avec notre poète Apollinaire du début du XXe s. Le nôtre
    vécut pendant les grandes invasions germaniques et
    hunniques de l'empire romain, il essaya de
    s'y opposer, il mourut en odeur de sainteté. Jean Anglade est ce que l'on appelle un polygraphe
    , il a écrit déjà en 1981 une quarantaine d'ouvrages
    divers donc, "romans, essais, poèmes, traductions, fables",
     pour citer la quatrième de couverture. Notre contact
    fut assez frais, car je lui ai demandé quelles sources
    il utilisait. "Ne serait-ce pas Frédégaire, lui dis-je ?
    - Vous êtes historien ? me répondit-il.
    - Connaissez-vous André Loyen ? répliquai-je.
    - Non, grinça-t-il. Mauvais point, chers auditeurs,
    et même deux mauvais points. En effet, André Loyen,
     ancien recteur des Académies de Poitiers et Toulouse
     fut surtout l'éditeur aux éditions Budé,
     soit en latin et en français, des oeuvres complètes
     de ce grand Auvergnat, et comme tel éminemment
    spécialiste de notre poète et épistolier du Vè s
    . Mais le plus grave était le recours à
     l'imposteur Frédégaire, mérovingien obtus
    ayant continué de prétendre contre toute
     vraisemblance que Sidoine fut maintenu
    quelque temps en exil à Capendu dans l'Aude,
     alors qu'il le fut à Llivia, qui est comme chacun
     sait un morceau actuel du territoire espagnol
     en terre française, bref une enclave,
    dans notre beau département des Pyrénées-Orien
    tales.
    Voilà qui est impardonnable, quand on
     veut écrire la biographie d'un auteur
    si apprécié par Chateaubriand et Huysmans ! Alors bien sûr il s'agit d'une biographie romancée
     avec tout ce que cela comporte comme
     procédés obligés et agaçants, dialogues
     reconstitués, psychologie trop proche de nous,
     facilités d'une vulgarisation non-universitaire,
     avec guimauve obligée. Je fus très déçu,
     sortant d'ouvrages bardés de références,
    par cet ouvrage clair
     comme une soupe de stalag, et je n'appris
     pas grand-chose. Quelle étrange destinée
     cependant que celle d'un fils de notable
     si doué en vers qu'il obtint de son vivant
     l'honneur d'une statue de lui sur le forum,
     qu'il épousa ensuite la fille d'un de
    ces empereurs éphémères et si bousculés
     ou assassinés de la fin de l'Empire romain :
     Avitacus, ayant donné son nom à l'horriblement
     défiguré par les chalets de Clermontois
     lac d'Aydat défiguré dis-je? ...massacré, oui...! Il convola en justes noces et procréa,
     puis se sépara de son épouse qui devint
     religieuse, lui-même élevé par acclamation
     au siège épiscopal de Clermont-Ferrand. Et lui qui jusqu'ici avait mené une vie
     de lettré sportif, aimant les thermes et le ballon,
     aimant le bon vin puisqu'il séjourna
     dans la propriété de Léon de Bourg-sur-Gironde,
    ne se rendant que très imparfaitement compte
     du dépècement de l'Empire romain par les Barbares
     - qui cessaient toute activité guerrière dès lors
     qu'ils avaient obtenu une concession agricole
     pour eux et leurs familles, se révolta finalement
     lorsque les envahisseurs annexèrent l'Auvergne
     en échange de la Provence, à la suite d'un
    traité inique avec l'empereur d'alors. Il se rendit même sur les murailles de
     Clermont, à l'instar de saint Augustin sur
     celles d'Hippone, et incita son peuple à la révolte.
    Son fils plus tard pactisa avec l'ennemi. Itinéraire particulièrement édifiant
     donc, des frivolités de la vie littéraire
     et huppée aux dignités et aux charges
     ecclésiastiques. Les lettres de l'évêque sont infectes,
     radicalement imbuvables. Ce fut en effet un grand débat dans les premiers siècles de l'établissement de la foi chrétienne en terre gallo-romaine et ailleurs, de savoir s'il fallait bannir toute référence aux grands écrivains des temps païens donc impies, soit Virgile et Cicéron pour ne citer que ceux-là, ou s'il valait mieux les int#grer, car ils étaient incontournables et immenses. Nous avons donc droit dans ses
     correspondances à tout ce que la rhétorique ecclésiastique peut avoir de plus exaspérant, avec invocations incessantes à Notre Seigneur, affirmations de la pénitence du p#cheur et autres fariboles nous ayant fusillé la vie à tous depuis deux mille ans, citations à jet continu de la Bible, Ancien et Nouveau Testaments, à tout propos et hors de propos, jeux de devinettes. Sidoine n'a pas changé depuis
    ses panégyriques d'empereurs éphémères.
     En effet, c'était à lui, gendre d'empereur
    ou pas, qu'on s'adressait pour rédiger
     et réciter les compliments d'usage
     à l'avènement de tel ou tel dirigeant.
     Il a mangé à tous les râteliers, révérant
    le chef quel qu'il fût, même s'il avait
     dégommé le précédent. Or dans ces panégyriques, aussi bien
     que dans n'importe quelle production littéraire,
     religieuse ou profane, de l'époque, il était considéré comme très érudit et poétique de se livrer à une sorte de "Questions pour un champion" avant la lettre. Ainsi César s'appelait-il "le très glorieux Jules",
     "le descendant gaulois de Vénus"
    (il a conquis la Gaule), "l'assassiné des ides
     de Mars", que sais-je ; il en était ainsi des
     personnages même les plus minces de
    la mythologie, c'était au fin lettré lecteur
     de deviner de qui ou de quel lieu
     il s'agissait à partir d'une énigme
     fondée sur telle ou telle circonstance
     se rattachant de près ou de loin
    à cette personne, à ce lieu. Certains poèmes ou textes
    en prose deviennen de véritables rébus,
    c'est d'un lassant superlatif. Une de ses lettres, bâtie sur
    le modèle d'un exercice poétique,
    énumère ainsi tout ce dont on ne parlera pas,
    pour annoncer dans la dernière ligne de quoi
    il est vraiment question, avant de se terminer tout ainsi
    ex abrupto une fois le motif de la lettre énoncé
  • Grains de pédagogie buissonnière

     

    Du même genre, ouvert, blond, la peau blanche, le fils Mysius (surnom lettré désignant un Troyen, un traître) vivait seul avec sa mère infirmière. Il était passé, dans un autre établissement, devant un Conseil de discipline pour avoir rédigé un texte pornographique de la plus haulte graisse. « Mais tu t'es fait aider ? - Non non, répliquait-il fièrement. Adorable. Très beau. Cinquante-quatre ans aujourd'hui au bas mot.

     

    X

     

    Ducinge disait de moi dédaigneusement : « Il n'a rien inventé ». Quand je sautais à pieds joints en poussant le cri souriquois «Kwika ! Kwika ! », il faisait observer que je l'avais trouvé dans Mandryka, journal « Fluide Glacial ». Aux élèves qui me complimentaient sur mon esprit, je répondais, conscient : « Non pas d'esprit, mais de la mémoire ». Le même me défendit d'avoir mis la main au cul des filles, mais sur leur sac. Merci Ducinge. Plus tard, j'appris qu'il fallait dire, au bac, « J'ai fait du latin avec M. C. » pour obtenir l'indulgence de l'examinateur, « car avec moi on ne faisait rien ». Cela venait de lui, ou de sa sœur : se méfier des enfants prodiges. Autre son de cloche, une Julie très brune me félicita de ne pas avoir été prise au dépourvu lorsqu'il lui fallut faire un petit commentaire sur le texte qu'elle venait de traduire : «Très bien Mademoiselle ; les autres, quand je leur demande cela, ont toujours l'air de tomber de la lune. »Il ne faut pas tenir compte de l'avis des autres ? ...mais comment faire, alors ? Est-ce qu'on n'a pas besoin de savoir ce qu'on pense de nous ? N'y a-t-il donc dans cet instinct qu'une source d'erreur ?

    X

     

    Gamaliel, juif et fils de colonel, perdit son père à quinze ans d'un cancer. Il me dit que son père était toujours au courant de tout, qu'il avait une vaste culture générale, et d'autant plus admirable. Il me confia un jour son vrai nom juif : « Haïm », « La vie » ; il le portait, en caractères hébraïques, sur un motif en or monté en collier. Il tint à me dire un jour, seul dans ma classe, que tel texte obscur et rasant sur la mort, issus de la sagesse médiévale, l'avait beaucoup aidé à surmonter son deuil. Comme tout est bizarre.

     

    X

     

     

    Voyez-vous, ce qu'il faut, c'est “casser” les élèves, de façon qu'ils en retirent une jouissance : l'un des plus puissants ressorts humains. D'aucuns interprètent cela dans le sens défavorable : je domine, et je fais aimer la domination. Pas du tout ; il faut en être parvenu à un degré de perversion bien terre-à-terre pour imaginer que la domination du maître soit un écrasement. Les latinistes distinguaient nettement le magister, ou maître d'école, du dominus, parfois brutal. Bouvier le voyageur écrit combien il s'était fait huer à Montréal dans un congrès de lesbiennes, affirmant que l'apprenti demande quelque chose au maître et n'a qu'une envie, celle d'apprendre et de s'instruire.

  • Caricatures, n'est-ce pas...

     

    Apollinia Vassilievna nous bassine avec son sexe - les hommes font, paraît-il, « toute une histoire avec leur sexe » - les femmes, désolé, très exactement de même, avec l'absence du leur ; dont elles essayent en vain de se, de nous persuader – le comble, en vérité, du ridicule : Apollinia «n'a plus besoin de ça », à son âge, vous pensez bien, et nous le fait savoir haut et fort, ce qui me hérisse au dernier point. Se glorifie de ne plus désirer, d'avoir enfin trouvé « la paix des sens », comme le nasille en pleine première de magazine l'une de nos plus belles actrices de cinéma. Ce qui m'a toujours stupéfié chez les bonnes femmes, au plus haut degré de l'écarquillement, c'est cette irépressibles pulsion qu'elles ont toutes, que plus elles sont frigo, plus elles éprouvent le besoin de s'en vanter.

    Apollinia qui n'a plus besoin de ça ne cesse de gronder, de grincher, de régenter son gynécée ; la petite-fille fait-elle mine de vouloir seulement desserrer les lèvres, Vassilievna la secoue, la morigène et la tance d'avoir été interrompue, avec des inflexions de harengère avignonnaise et la plus ignoble mauvaise foi ; Lydia s'empressant alors d'arborer un air soumis, Vassilievna lui reproche sur l'instant du ton le plus aigre son humilité, sa soumission. Jamais pour cette enfant la moindre parole aimable, jamais la moindre rémisison dans la brimade absurde – je vois sous mes yeux comment l'on pousse l'innocence à la folie. C'est que Lydia, voyez-vous, n'aurait pas dû naître : la maîtresse de Vlad, c'était Vassilievna ; et non pas sa fille. Du moins ça n'aurait pas dû.

    Eh bien si. La fille enceinte de l'amant de sa mère. Ça arrive à des gens très bien - Tania  mère porteuse de pour sa propre mère. Erreur d'aiguillage, issue du mauvais trou. La petite exhibe sur ordre sec le jeu de cartes que nous avons offert l'an dernier : la série « reptiles », dont un ignoble varan, venimeux, pustuleux, tout le portrait de mon beau-père. « Tu vois, il est tout neuf, intact ». Il n'a pas dû servir une seule fois, le jeu de cartes.

    Vassilievna refuse avec hauteur et véhémence de manger en plein air aux mêmes tréteaux que les débiles, et tire à part nos propres tréteaux, sur le gravier bruyant. Je proteste contre cette discrimination, d'autant plus fort que je n'ose intervenir contre la maltraitance de la petite. Puisque nous en sommes aux motivations de bas niveau, c'est que je refuse de le céder à Môssieur l'Universitaire bruxellois, locataire de la chambre voisine, qui, lui, se penche sur les déshérités du cerveau, si enrichissants, n'est-ce pas, pour l'esprit humain : notre table, je le prétends, restera collée à celle des demeurés ; la conversation n'en sera pas plus conne. Vassilievna : « Bon, puisque tu le prends de haut ! » - c'est elle qui le prend de haut : prolos, fautes de vocabulo ! .

    Cimetière juif de Nice.JPGJe cède d'un coup. Je sais pertinemment que les croâssements de Vassilievna imposeront infailliblement aux deux tablées une telle ambiance de hargne et de mépris qu'il vaut mieux, même après qu'elle a cédé, obtempérer - du plus loin que je remonte dans ma vie, j'ai toujours agi de même : brailler, hurler, puis céder. Tandis que les femmes braillent elles aussi, hurlent, mais obtiennent. J'aurai hurlé pour rien: bonne devise, à graver sur ma tombe.

  • Le fabriquant de trottinettes

     

    Je puis désormais me tourner vers la fin de phrase sur les véhicules qui sont de vraies trottinettes et qui, en plus d'être belles, présentent toutes les garanties de solidité et de fiabilité dans le temps. Tous les garçons rêvent de leur petite cabane dans les bois, et je m 'en étais fabriqué une, en rondins, dans la cour de l'école à Condé (me revoici à parler de moi, n'est-ce pas...) -seulement, je n'ai pas l'esprit collectif (eh oui, moi ; je dois être le seul, n'est-ce re-pas, à ne pas supporter l'action collective).

    Il faut organiser ceci, cela, un pique-nique pour 300 assistants, le recrutement des constructeurs, l'horaire du démontage, vaincre les opposants qui voient là une occasion de semer le trouble en pleine campagne électorale, etc., etc – que d'énergie ! Que d'obstination dans le bon sens ! (les autres sens, c'est mauvais). Et c'est cela que j'aurais voulu savoir : démonter l'âme de cet homme pour capter les secrets de la puissance de décision ; en vain, bien sûr : ce n'est pas en se faisant enculer que l'on acquiert de la virilité. En orientant Moujikskaïadans un projet industriel, nous avions à cœur d'adopter à la fois une démarche professionnelle et de manifester notre souci du respect de l'environnement dans le cadre du développement durable – en clair «viable » ; mais nos traducteurs de l'angliche ne connaissent pas la langue française.

    Et encore un autosatisfecit de notre Samaritain, qui joue sur tous les tableaux, et a toujours raison : que répondre à cela ? Je vis précisément dans une de ces petites cabanes, où je jouis de mon odeur de chiottes. C'est vrai, ça : dès mon adolescence, je ramenais tout à moi, pour me faire accepter : « Je suis comme vous ! » - « Je ne suis pas comme vous ! Connaissez-vous le truc pour me faire accepter ? » - il est bien tard, décidément, lorsque l'individu s'aperçoit de ses irrémédiables erreurs. Mais certains n'en commettent jamais. Ils se sont engagés « dans l'action », eux, ils « savent ce que c'est que la vie », eux, ils savent négocier, parler, attendre que l'orage passe, promettre au micro pour piéger ceux qui n'étaient pas d'accord, et qui se trouvent contraints d'agir dans le sens qu'ils voulaient contrer, bonne astuce, tiens. C'est vrai, ça : au lieu de se tourmenter pour savoir si l'on est bien conforme, ou différent, et en quoi, chacun fait mieux d'agir, car l'action balaye toutes les questions oiseuses. Et nous serions donc sur terre pour « faire quelque chose ». Pas bête. Même chose pour ceux qui se demandent : « Suis-je à la hauteur de ce que Dieu veut pour moi? » Or, à la fin de sa vie, eût-on vécu comme un grand guerrier ou un grand savant, l'on se rend compte, mon Dieu que c'et bizarre, que l'on n'a pas fait grand-chose, et que l'on doit disparaître modestement. Il en est de même de ceux qui se seront tourmentés pour rien, sans rien faire. A la fin tu crèves quand même. Bien ! Ces évidences une fois redémontrées, redécouvertes à chaud par ma pomme, ce n'est pas pour autant que je vais me précipiter aux Restos du Cœur pour distribuer bénévolement des boîtes de mitonné de mouton aux clodos. Nos maisons respectent la norme HQE (Haute Qualité Environnementale), le bois est du pin des Landes acheté à des producteurs locaux qui ([ko-ki] se sont engagés dans la gestion durable de la forêt » - gestion viable, messieurs, gestion viable. Chien blanc à Collonges-la-Rouge.JPG

    C'est tout l'art de se mettre astucieusement dans la conformité avec la loi tout en allant contre la loi : remonter au vent, en quelque sorte. Quel homme. Quel homme. Quelle équipe. Les hommes d'action sont de braves gens bien indispensables. Au lieu de m'interroger sans cesse à propos des sentiments et sensations que je ressens à chaque instant (beau jeu d'assonances et d'allitérations), je me lance parfois dans « l'action suivante », inscrite sur mon petit carnet, et cela fait beaucoup de bien. Je suis sans péché, je fais de mon mieux. Vaines inquiétudes, mon vieux ! Car même les saints ont leurs ennemis ! Qui les traitent de caractériel ! Mais ces ennemis ne sont pas cités : des noms, des noms ! 

  • L'amour et les Bédouins

     

    X

    Evelyne, à dix ans, fut mon premier amour. Blonde et pâle. Comme nous discutions à petit bruit sur le perron, à trois ou quatre, elle s'est tournée vers moi pour me tendre un coquillage de la taille d'un ongle : “Tiens, je ne t'ai encore jamais rien donné. Je répondis que si ; qu'elle m'avait déjà beaucoup donné. Ce fut la seule fois que j'eus de l'à propos avec une fille. Nous nous sommes promenés main dans la main derrière l'immeuble. Je me souviens – cela n'est-il pas étrange – d'avoir convenu avec elle, en cas de mariage, que je commanderais les jours pairs, et elle les jours impairs. “Tu auras l'avantage, grâce aux mois de 31 jours.” Cela nous faisait rire.

    Cela se passait chez mon oncle, qui m'hébergeait pour les vacances. Il écrivit sur-le-champ à mes parents que “c'[était] une honte”, qu' “à dix ans [leur] fils a[vait] déjà une poule” . Il m'inventait des exercices d'algèbre – voilà bien pour aimer les maths ! - afin de m'empêcher de rejoindre Evelyne, et je répétais à mi-voix en pissant dans la cuvette de H.L.M. (un luxe à l'époque) : “Je t'aime, et rien ne pourra nous séparer”, juste pour m'en souvenir plus tard. Retors, non ?

     

    C'est moi.JPG

    Et je m'en souviens encore. Tonton m'a dit : “Elle est cloche, ton Evelyne ; attends que Marion revienne de colonie, tu verras !” Une petite brune en effet, piquante, jamais à court de répartie, qui se savait déjà admirée, et qui commençait à se foutre de ma gueule ; je suis retourné auprès de ma blonde. Je n'ai plus revu personne, vous pensez. Curieux tout de même. Qui va commander dans le ménage. Que ç'ait été là ma première préoccupation. Ce qui fait surtout enrager, d'après Roland Barthes, c'est quand l'être aimé prétend devoir obéir à d'autres, alors qu'il ne vous obéit pas à vous, qu'il ne tient pas compte de votre souffrance à vous, qui valez donc moins que l'autre.

    J'ai vérifié à maintes reprises en effet que la façon la plus efficace, la plus cloue-le-bec, de se soumettre un partenaire récalcitrant est de se prétendre soi-même ligoté, garrotté, par un engagement, de préférence professionnel, une promesse antérieure, auprès d'une autre personne, qu'il importe bien plus de ne pas vexer que vous - est-ce ainsi vraiment que l'on aime ? auprès d'une belle-mère par exemple, bien efficace ; je la hais à mort ; puis lorsqu'elle est morte, la pauvre - rien n'est arrangé. Dix ans de perdus. Et toujours la faute des autres. La personne aimée se réclamera toujours de sa propre soumission, de “l'impossibilité de faire autrement”, pour vous soumettre à ce que vous détestez le plus. Je connais un couple de cons, dont l'épouse a su convaincre le mari de fréquenter sa sœur (à elle) (il faut suivre).

    Depuis plus de quarante ans (c'est irrémédiable désormais) le Mari Con (en espagnol : maricón ) se trouve contraint de fréquenter la belle-sœur, chef-d'œuvre de ternitude dépourvue de toute conversation dépassant les liens de famille, et le beauf, boursouflé de machisme, de racisme et d'homophobie - antichômeurs, antifonctionnaires, rien ne manque à la panoplie. ...Quarante ans à se cogner ces spécimens d'humanité de remplissage et leur tribu, à tâcher de ne pas entendre les conversations de réveillon (quarante réveillons !) sur la flemme respective des Viets et des Bédouins - je n'invente rien. Xxx58 08 23 xxx

  • Un gars, une fille

     

    Paradigme des scènes de ménage. De ce qui revient à elle, à moi. Je suis un homme, c'est marqué sur ma fiche d'Etat-civil ; donc c'est à moi de raison garder, de former ma femme, et de ne pas donner dans les chiffons rouges - or il n'en est aucun où je ne me sois point rué ; même devant témoins. Mais pourquoi vouloir aussi, et de façon obstinée, me traîner à l'encontre de ma volonté explicitement exprimée. Le féminisme, sans doute : l'homme doit céder. Deuxième cause de scène : se voir soudain repris, tout à trac, brutalement, comme lait sur le feu, pour un mot décrété de travers, une plaisanterie prétendue de trop d'un coup, telle attitude parfaitement involontaire - ne pas lui avoir laissé placer un mot de toute une soirée par exemple ; avoir désobligé négligemment telle ou telle connaissance dont je me contrefous – bref c'est toute une typologie de la scène de ménage qui serait à établir. Est-il vraiment indispensable de préciser que tout s'achève immanquablement par ma défaite. Je cède aux criailleries : c'est ma foi bien vrai que je suis un homme. Pas tapette, non, ni lopette, mais lavette (“homme mou, veule, sans énergie”). Ce n'est que ces jours-ci que je me suis avisé de la jouissance que j'éprouvais à céder : volupté de l'apaisement ; d'avoir fait le bonheur de l'autre, de m'être sacrifié fût-ce au prix de mes propres moelles et de ma dignité.

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    En dépit de notre constant état de gêne matérielle, je savais cependant que là, juste au-dessus de ma belle-mère, se vivaient nos plus belles années, d'amour, de rêve et d'inefficacité – connaissance confuse toutefois, plombée par d'obsédantes interrogations : savoir si je n'étais-je pas plutôt en train de tout gâcher. Ce n'est que trente ans plus tard que je puis parler d'un certain accomplissement ; prétendre (à juste titre ? je ne le saurai jamais) n'avoir jamais été autant maître du monde, aussi bien qu'au faîte exact de la plus totale impuissance... Mes déplorations, mes doutes et mes angoisses, ne peuvent pas, ne pourront jamais se flanquer à la poubelle, comme ça, hop, par la grâce et le hasard divins d'une tardive et tarabiscotée prise de conscience.

    Il est étrange qu'on puisse ainsi s'accomplir tout en se prenant pour une merde onze années durant. Je me souviens très bien, moi, qu'il n'y avait-il strictement aucun moyen d'obtenir la moindre concession de la part de Sylvie Nerval, qui décidait de tout, de rigoureusement tout. Facile de se moquer à celui qui n'est pas dans la merde jusqu'au cou. L'autorité sur sa femme était pour moi le comble de la déchéance machiste, le dernier degré de ce que l'on peut imaginer de plus méprisable. Je fonctionnais, nous fonctionnions ainsi. J'ai bousillé mon couple et mon propre respect au nom d'une idéologie qui a mené à cette ignoble guerre des sexes à présent déchaînée, où la moindre érection non désirée sera bientôt passible des tribunaux.

    Pour ne parler que du point de vue financier, je me souviens parfaitement du départ de cette étroite dépendance ; il s'agissait (et j'en fus désolé, pressentant que la toute première défection préfigurant toutes les d'autres) (j'escomptais donc une totale absence de scènes pour notre vie conjugale) – d'une statuette de cornaline rouge représentant Çiva sur un pied, inscrit dans la circonférence des mondes : quatre-vingts huit francs, une somme en 1966. Je dus capituler : “Mon père nous dépannera”. Imparable. Je m'étais pourtant bien marié, que je susse, pour affirmer notre indépendance ; non pour passer d'une famille à l'autre.