Fronfron55

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Pouzées bripées (Padgett Abigail)

    Les dégâts se reproduisent de génération en génération. Les assistantes sociales rencontrent souvent, hélas, de tels cas familiaux, y compris à San Diego en Californie. Alors, Dieu sait comment, l'enquêtrice iro-suédoise remonte jusqu'au grand-père, qui se tape une belle névrose obsessionnelle et fabrique des poupées. Belle visite de l'atelier, avec des centaines de ces jouets alignés sur des étagères, les uns avec leurs yeux, les autres sans yeux. Le vieil homme est un allumé, qui ouvre une armoire où se trouvent des centaines de paires d'yeux, qui fixent l'enquêtrice de façon obsédante, épouvantable. Mais pas moyen de reconstituer l'histoire qui mène à deux petites-filles traumatisées, l'une dans son corps par choc à la tête, l'autre dans sa tête elle-même. Ajoutez à cela que la patronne de Bo, l'enquêtrice, soustrait des pièces du dossier pour les emmener chez elle, et que je ne sais plus quel grand flic amant de Mlle Bo présente aussi des comportements bizarres. Vous aurez compris que cette enquête concerne personnellement les enquêteurs, donc, métaphoriquement, aussi bien les lecteurs.
    Ces interférences entre le sujet et l'objet, entre celui qui pose les questions sur un plan professionnel et ceux à qui l'on pose les questions embarrassante provoque un trouble fréquemment utilisé par les auteurs de polars à la chaîne, qui suffisent à la grosse demande du public, ce que nous n'avons aucun droit de mépriser. Une telle disposition de l'intrigue ne manque certes pas d'intérêt, mais j'en ai marre des fliquesses et des névrosés des deux sexes, des interrogatoires de dingues pervers et des amours contrariées d'assistantes sociales. Les collections de poupées me font irrépressiblement bâiller, je ne les considère absolument pas comme des humains susceptibles de s'animer dans des intentions meurtrières, mais comme des niaiseries charmantes destinées à transformer les petites filles banales en femmes banales.
    Oui, je rate quelque chose. Il y a des bizarreries fécondes, et les fabricants de poupées peuvent très bien superposer leurs deux névroses, confondant les filles avec des objets inanimés, qui à leur tour auraient une âme. Mais j'en ai autant plein le dos que de ces histoires du XIXe siècle où l'on voyait des comtes et des marquises de pacotille s'amouracher les unes des autres en renchérissant sur les obstacles, les accidents de coche et autres inondations. J'en ai plein le cœur et le cerveau, à vrai dire, de toute littérature. Ce sont trop souvent de ces romans de confection loin derrière les Yves Saint-Laurent ou Cardin. De l'honnêteté, du professionnalisme, un bon choix dans le sujet, mais rien qui dépasse cependant.
    Déjà, trop tôt sans doute, un large extrait : l'enquêtrice retruve chez elle cette assistante d'assistante, originaire de Louisiane, pas très fute-fute, mais qui fait bien la cuisine. Bo lui demande ce que c'est qu'un "roogaroo", déformation de "loup-garou" ; et la fausse simplette :
    " - Personne en sait rien, répondit la jeune fille. Roogaroo, c'est quand il se passe des choses bizarres, comme du bruit qui vient de nulle part.
    - Ça me paraît tout à fait indiqué, reconnut Bo en fouillant dans son réfrigérateur pour y trouver de la confiture, ce qui est absolument passionnant. Vas-y. Il y a un double de la clef accroché à un aimant sur le frigo. Dis-moi, Teles ?  Ayrton, le Proscrit.JPG
    Ouais.
    "Bo feignit de s'intéresser à l'étiquette d'un pot de gelée de fraise à l'ancienne tout en se réinstallant sur un tabouret de bar au comptoir" – mais il n'y a aucun style ! c'est cela, aucun style !

    (ci-contre : "Ayrton, le Proscrit", par Anne Jalevski.) Voyez Google.

  • Retour à la Falourde, par le chemin des écoliers

     

    Mes collègues femmes ressemblaient la plupart du temps à des tas de chiffons, cinquante ans surannées dès trente-cinq, ravagées par l'onanisme et la vie conjugale. Les hommes ne valaient guère mieux. Notre légionnaire adore les tendrons, les viols, même, par derrière de préférence. Mais il se souvint que l'on était dimanche. J'aimerais revivre un dimanche d'enfance, à condition de ne plus avoir cette âme de froussard agressif. J'aurais moins pris père et mère au sérieux. Je jouais aux cartes sur le mur de clôture des Balin, dont je voulais épouser la fille, Thérèse, qui aurait été ma secrétaire – quel honneur ! Le tintement de la cloche de l'église – ou bien revoir l'abbé Brûlé, sans cette dévoration de culpabilité pour ne penser qu'aux choses du sexe, ce qu'il appelait sottement "mal élevées".

    Aucun adulte n'était à ma hauteur. ...le lui confirma, bien qu'elle n'eût pas à appeler de fidèles à l'office. Les vocations dès ces années 50 chutaient librement, mais si Dieu nous a donné la raison, pourquoi devrait-il nous la troubler ? Avec la Messe des Morts, Saint-Chamassy en avait eu sa part. ...Il n' y avait qu'un seul curé pour plusieurs paroisses ; nous étions allés chez Mlle Blanc, qui recevait Monsieur le Curé. Jusqu'où le recevait-elle ? et s'en confessait-il ? Mes parents et moi y mangeâmes une fois, les reçûmes en retour. Et comme je m'étonnais auprès de mes parents qu'ils ne reprissent pas cette alternance, ils m'avaient laissé entendre qu'ils n'en avaient nullement l'intention.

    Tombée du ciel.JPGFinalement, il devait courir des bruits sur l'abbé qui dînait si souvent chez Mlle Blanc. Je m'étais promené dans son parc, et j'avais averti l'hôtesse d'une voix affolée, pleine de comédie : Un homme jurait dans les bois ! "Il a blasphémé !" répétais-je. "Il a blasphémé !" La brave dame tentait de me raisonner. Qu'aurais-je voulu ? qu'on crucifiât ce mal embouché ? Je ne pouvais m'exprimer que par le "maniérisme", qui est une exagération des mimiques, jointe à une conscience de cette exagération, qui l'accentue, justement ; crainte de ne pas se faire comprendre, incessants rajouts. Quand il vit revenir la mère Sivade, il descendit l'attendre dans la salle. J'imagine bien en effet, par exemple, ce que ça donnerait désormais de se présenter chez l'habitant pour demander l'hospitalité, même rudimentaire.

    Qu'est-ce qu'on se ferait virer... Or ce 14 juillet après le défilé j'ai repris ce texte, ayant grand hâte de l'avoir achevé. Il s'agit essentiellement des états d'âme d'une brigade de gendarmerie Père et Gourdine, avec ses histoires de jupon, et son ancien résistant de pacotille tourné légionnaire, un bon cancer dans la tête pour ne pas être puni. Je deviens de plus en plus mollasson, de plus en plus patriote, regardant les matches de foot et les défilés militaires la larme à l'œil, de plus en plus au lit en train d'attendre que ça se passe. Ma femme m'entraîne à cela, mais seul, dans ma glorieuse chambre hivernale de Limoges (Haute-Vienne), j'agissais de même. Mon roman "La Falourde" touche donc à sa fin, en gros caractères et crétinerie assurée. Les amours du chef avec l'institutrice ne seraient plus compatibles aujourd'hui. Dès que tu es soupçonné de droitisme, la salle des profs te fait la gueule. Où en étions-nous ? Devant eux, les phares trouaient l'obscurité qui, peu à peu, depuis Périgueux, avaient noyé la campagne. Ça, c'est du style.

  • Lermontov

     

    Lisant, par coquetterie, ce roman russe "Un héros de notre temps" dans son texte d'origine, avec la traduction en face, tout de même, je pensais, au cours des années (car il en faut plusieurs pour en venir à bout) n'avoir eu qu'une vue fragmentaire et confuse de ce prodigieux témoignage du romantisme pétersbourgo-caucasien. Se débattre avec le dictionnaire n'est pas en effet le meilleur moyen pour jouir d'une vue surplombante propice aux synthèses. Je me suis donc attelé à Wikipédia, pour voir de quoi il retournait. Eh bien ouf : ce documentaire sur la mentalité des jeunes gens romantiques était bel et bien confus.

    Il se composait en effet de quatre parties, lâchement reliées, sorte de tétralogie de nouvelles, où le héros, Petchorine, se fait raconter une histoire par un vieux capitaine, à base de chevaux aimés comme des femmes ; puis où ce même héros se voit décrit de l'extérieur ; enfin, c'est lui qui rédige son journal personnel, et pour finir, il raconte. Maladresse ou virtuosité, nul ne sait, mais jeunesse à coup sûr. Pétchorine, ce serait un peu Lermontov lui-même, qui ne dépassa pas l'âge de 27 ans, tué dans son troisième duel. "Une mort de chien", dira le tsar, "pour un chien". Il n'était pas très aimé, notre Lermontov. Il était officier, plus souvent aux arrêts qu'à son tour, pour indiscipline, duels à propos de vétilles (Pouchkine en mourut aussi, avant lui), exil dans le Caucase, qui ne fut jamais une région de tout repos mais une terre de conquêtes coloniales, peuplée de Tcherkesses et autres féroces Tchétchènes.

    Notre Lermontov, doué par ailleurs d'un joli coup de plume dessinatrice, nous entraîne dans un tourbillon d'aventures, sur fond de plus de 4000 mètres, avec ravins insondables, torrents bouillonnants, tempêtes redoutables, et indigènes bouillants et traîtres comme il se doit. Une tête brûlée désire très fort une file, Bella, farouchement gardée ; s'il l'obtient, il offrira au ravisseur un cheval qu'il aura volé. Pari tenu, le cheval contre la fille. Mais on se lasse de tout, y compris d'une femme enlevée, sauvage puis docile, ignorante et vertueuse. Alors, Kazbitch, le propriétaire du cheval, animal sacré, se venge en assassinant la femme. Carl'amoureux s'est lassé de sa conquête, et Kazbitch retrouve son équidé, son unique amour : qu'est-ce qu'une femme en effet comparée à un coursier ? Corp flous.JPG

    Il est impossible à Petchorine de rester fidèle. Deux femmes à la fois, voilà ce qu'il lui faut à courtiser. La première en devient à demi-folle, la seconde est l'objet d'un duel. Le rival s'appelle Grouchnitski. Lermontov-Petchorine le décrit de la plus ridicule façon qui soit : l'écrivain avait aussi, dans son service armé, ses têtes de Turc. Et c'est l'occasion d'un duel atroce, sur une petite plate-forme bordée de précipices, afin que le premier blessé chute sur les rochers, ce qui fera une mort accidentelle, et non pas une infraction au règlement militaire. Or, Grouchnitski, auquel ne manque décicément aucun défaut, a fait charger son pistolet, mais non celui de son adversaire ! Suspens, frémissements et sueurs froides. Enfin, une conversation sur le libre-arbitre amène un groupe d'officiers désœuvrés à parier sur la vie et la mort. Quoi de mieux que de jouer à la roulette russe ? Clic, pas de balle – ouf ! D'où l'expression : "T'as pas sans balle ?" C'est l'époque où tel officier russe, apercevant (quelle idée) un revolver abandonné sur un guéridon, s'exclama : "Tiens ! si je me suicidais ?" Ce qu'il fit.

  • Eshine l'orateur

     

    Eschine, comme celui qui la courbe. Pour les générations ignares, précisons qu'il s'agit du plus abject faux jeton (et pourtant il n'en manquait pas) qui ait jamais infecté la vie politique athénienne, capable de s'en tenir uniquement aux textes, la patrie fût-elle en danger, comme les juges d'à présent qui vont relâchant sans trêve les multirécidivistes, trouvant toujours dans le code le plus obscur article permettant de laisser les pires petits cons dans l'impunité. Le ton est donné, vous lisez une page d'extrême droite, aigre et vipérine. Démosthène, lui, névrosé, bègue à n'en plus pouvoir, défendait le sol attique face aux ambitions territoriales de Philippe, le père d'Alexandre ("C'est qui, Alexandre ? - Laisse tomber...").

    Alors, dans sa mission d'ambassade, il perd pied devant le grand Philippe, il se tait, il bafouille, puis reste coi. Lorqu'il revient avec ses petits copains d'ambassade, dont Eschine, il les complimente tous, les flatte. Puis, lors du compte rendu devant les instances grecques, le voilà qui retourne sa veste, l'épileptique : il se demande ce qu'ils ont fait, tous ces compagnons bien graves, pour sauver le pays. Lui aussi est de mauvaise foi. Mais je préfère quelqu'un qui ment pour la bonne cause, savoir la Liberté, à celui qui ratiocine et pointillise pour s'en tenir sourcilleusement aux textes et aux règlements, et je préfère crever dans la révolte illégale plutôt que de vivre dans l'eclavage en ayant bien respecté toutes les règles.

    Ce qui ne m'empêche pas de n'avoir jamais conservé d'œuvre du grand Démosthène parmi mes livres, car les balancements et les antithèses attendues des discours grecs m'emmerdent à l'avance ("Il en vint, juges, à un tel degré d'audace que d'une part, ... d'autre part..." - merde. Et pour ne pas perdre de temps à transcrire des caractères hellènes aussi inconnus désormais des lecteurs que les hiéroglyphes arméniens ou laotiens, je suivrai l'alphabet latin : "hoï mèn tonn tou bouleussastaï, hoï de tonn sumbouleueïn, apodiatribôssi tèn hupérorionn laliann agapôntéss enn toïs oïkeïoïs pragmassinn." D'une part, quelle barbarie qu'une telle transcription. D'autre part, celui qui raille l'ignorance de ses contemporains ferait mieux de balayer devant sa porte : il ne sait pas trauire, ou très approximativement.

    Il me semble que Démosthène se met à blâmer aussi bien ceux qui rendent compte de cette ambassade que les auditeurs du compte-rendu, qui bavardent sur la beauté de l'ennemi au lieu de s'occuper du danger que celui-ci leur fait courir. Vérifions : c'est juste, à part ma confusion entre "envoyer une ambassade" et "délibérer" ("pot de chambre" et "paire de jumelles") ; les uns donc "négligent de délibérer", les autres de "donner leur avis". Mais nous n'en sommes pas encore là, mon cher Démosthène ! Nous en sommes au compte rendu ! Oui, mais ce dernier devrait au moins orienter les débats à venir, au lieu de s'appesantir sur la bonne grâce de la réception par Philippe de Macédoine. Et c'est l'émotion qui lui a fait perdre la tête, là-bas, en pays ennemi. Mais c'est la ruse qui lui a fait promettre par Eschine de faire des compliments à l'assemblée athénienne sur les bonnes manières du souverain gourmand. Ah, les salauds. Paragraphe 50 : "Boulomaï d'huminn, éphè, "kaï épideïxaï hôs deï to pragma gighnestaï" – je vais vous montrer, moi, comment il faut s'y prendre, en gros.

    Et cela je le rappelle alors que c'est lui qui a bafouillé puis perdu le silence, tandis que les autres ronronnaient leurs discours bien diplomatiques. Hama d'ékéleueï anaghnôsthènaï io psèphisma tou dêmou : il appelle le peuple à voter, eh bien non, "il fait lire le décret du peuple". Et il va, le fin juriste, démontrer que les ambassadeurs ne se sont pas conformés à ce décret. Qu'ils ont trahi. "Ana gnôsthéntos dé eïpen hoti "kata touto exépemmphthèmenn, kaï tauta éprattomenn ha énntautoï guégraptaï". Bon, "nous avons fait ce qui est écrit là". J'ai traduit juste, c'est la moindre des choses. Que va-t-il faire ? Démontrer que d'autres choses, bien plus importantes, et découlant logiquement des premières, ont été négligée ?

    Le suspens est insoutenable. "Labé dê moï kaï tèn épistolèn hèn hêkomenn para Philippou phérontéss". Les effets sont respectés : un huissier va lire le texte de la mission devant tous. Comme notre Démosthène retrouve tous ses moyens devant son auditoire favori ! Bien plus taillé pour faire le tribun que pour les rôles d'ambassadeurs formalistes ! "Epeïdê dé anégnôsthê, "apékhété", éphê, "tèn apokrisinn, kaï loïponn huminn esti bouleussastaï" – serait-ce que les collègues d'ambassade auraient caché la réponse du souverain étranger afin d'en délibérer entre eux, crainte de la communiquer au peuple, émotif et bête ? Il s'agit non pas des instructions données par le peuple au départ, mais de la réponse !

    Ce que c'est que d'être toujours demeuré inférieur en traduction grecque ! Me tromper sur la teneur du document ! Etre aussi con que Grégoire de Tours n'est pas une excuse... Le paragraphe 51 fait état d'un certain trouble de l'assemblée : "Thorubêssanntôn d'ép'auto tôn menn hôs deïnonn tis eïê kaï sunntomoss, tôn dé pleïonôn, hôs ponéross kaï phtonéross, "sképsasthé dê", éphè, "hôs sunntomôs kaï talla pannta apannguélô." Langue grecque, à nous deux. Les uns s'agitent parce que la réponse est brève et coupante, la plupart, parce qu'elle est nuisible et menaçante. Reste à savoir, car pour moi, ignare, nulle chose ne l'indique, si l'assemblée réagit aux procédés cavaliers de Démosthène ou à certaines menaces contenues dans la lettre de réponse. Re-suspens toujours insoutenable. Il s'agit du comportement de Démosthène : "deïnos" veut dire non pas seulement "nuisible" ou "terrible", mais aussi "habile" – Démosthène est habile. D'autre part, nous remplacerons "nuisible et menaçante" par "méchant et jaloux". Ainsi, l'assemblée sera partagée entre deux sentiments vaiment contraire, alors qu'avec ma faiblesse, l'opposition entre les deux partis n'auraient été qu'entre la forme et le fond d'une lettre royale. Non : les uns admirent Démothène, les autres le blâment.

    C'était notre démonstration d'une incapacité de notre part d'entrer dans la logique interne d'Eschine ou d'un récit. Nous arrêterons là : les Attiques seront un jour envahis...

  • Vincent Peillon aux sources du socialisme

     

    Il ne s’agit pas seulement de chercher à fonder philosophiquement toute action politique, ou de considérer que toute politique repose sur des fondements philosophiques, que ceux-ci soient explicités ou pas. Il s’agit, plus profondément, de considérer que l’engagement politique engage les fondements philosophiques eux-mêmes, et que cette non-coïncidence, parce qu’elle n’est pas seulement de fait mais de droit, de principe, engage toute une ontologie. Le déraillement de l’histoire, l’impossible résorption du contingent dans le nécessaire, la présence inéliminable de la violence, engage une théorie de l’action à distance entre philosophie et politique, pensée et action, qui nous conduit à une théorie de l’Etre et de la pensée d’écart. « C’est ce qui explique sans doute l’extrême importance que Maurice Merleau-Ponty accorde à cette adhésion au socialisme en un autre sens, le caractère déterminant et presque tragique qu’il lui confère :

    « Le socialisme du 20e siècle n’est qu’une idée, mais si nous devons politiquement survivre ou revivre, ce sera sur cette ligne-là » (note 18 : M. Merleau-Ponty, Parcours deux, texte cité, p. 246). « Parce qu’il engage l’homme total, nous dit Vincent Peillon, non seulement celui qui agit au sein de la communauté humaine, mais aussi celui qui pense, et les deux ensemble et indissolublement (note 19 : C’est l’ambition de cette philosophie de remonter à ce point d’unité où « la littérature, la vie, la morale et la politique sont équivalente et se substituent » (Signes, p. 296) ) – « le socialisme en un autre sens » (nous retrouvons Vincent Peillon) « n’est pas seulement une doctrine de l’action dans le contexte du présent : il est une ontologie fondamentale qui concerne toute l’existence.

    « C’est ainsi, par ces mots graves, que Merleau-Ponty conclut cette discussion. Mais la question qui se pose aussitôt est celle de savoir si cet engagement de Pierre Mendès France dans le socialisme a bien emporté et tenu toutes ses promesses. La tentative de Mendès France – celle d’un socialisme en un autre sens – a-t-elle réussi à s’accomplir, ou bien a-t-elle connu le même échec que celle de Jean Jaurès lorsqu’il fit, en 1905, le pari de l’unité ? De la même façon que Jean Jaurès, au nom de l’unité, avait rendu les armes à Jules Guesde, Pierre Mendès France ne va-t-il pas être conduit à rendre les armes à Guy Mollet ? Au sein du PSA d’abord, puis du PSU ensuite, ce qui va l’emporter, cela ne va-t-il pas être, plutôt que le socialisme en un autre sens, le socialisme doctrinal, la philosophie prolétarienne de l’histoire, la vulgate marxiste qui habillera encore, des années plus tard, la stratégie de conquête du Parti d’Epinay ? »

    Vaste question en effet, que nos candidats actuels feraient bien de méditer. En ces temps de débats, il ne serait peut-être pas inutile de lire, par Vincent Peillon, Pierre Leroux et le socialisme républicain, aux Editions du Bord de l'Eau.